Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

 

Dietrich von Bülow

 

Esprit du système de la guerre moderne

 

 

Différence de la stratégie et de la tactique

 

Avant d’appliquer les règles de la Stratégie à la Tacti­que, il faut déterminer d’abord ce que sont ces deux sciences, et poser, entre elles, la ligne de démarcation.

J’appelle Stratégie les mouvements de guerre de deux armées hors du cercle visuel réciproque ou, si l’on veut, hors de l’effet du canon.

La science des mouvements qui se font en présence de l’ennemi, de manière à pouvoir en être vu, et atteint par son artillerie, cette science est la Tactique.

Je laisse au choix du lecteur à prendre plutôt la portée du canon que celle de la vue, pour les bornes, en dedans des­quels les mouvements de Stratégie seront transformés en mouvements de Tactique. Mais si je devais exclusivement me décider pour une des deux, je prendrais le cercle visuel par le motif suivant ; c’est que le déploiement des colonnes en ordre de bataille, est une opération de Tactique ; et que cependant ce mouvement s’effectue ordinairement hors de la portée du canon, à moins qu’on ne soit curieux de renouveler la scène de Rossbach.

Mais si l’on voulait mettre le déploiement des colonnes au nombre des opérations de Stratégie et non de Tactique, ce serait contraire à la manière la plus habituelle de s’exprimer ; ce qui, au reste, n’est pas sans appel, pour ce qui concerne des notions aussi peu déterminées que ne le sont encore celles de ces deux sciences. Cependant il paraît qu’il est d’une nécessité logique de compter pour mouvement de Tactique, tous ceux qui, vu la proximité de l’ennemi et l’inquiétude où ce rapprochement peut mettre, d’être attaqué pendant qu’on manœuvre, ne saurait s’effectuer qu’en posi­tion de défense, à rangs serrés et en corps militaire régulier. Voilà réellement ce qui fixe le mieux les limites de la Tacti­que. Le mouvement de marche en avant qui précède une ba­taille doit conséquemment être aussi considéré comme partie de la Tactique ; cependant il ne s’exécute pas toujours sous le feu du canon, quoiqu’à la portée de la vue de l’armée enne­mie ; car il serait absurde à une plus grande distance, et lorsqu’on n’a rien à craindre de son adversaire, de s’ébranler et d’avancer en ordre de bataille. Un tel procédé, d’ailleurs, ne prouverait rien ici, parce qu’il serait contraire aux règles. Si l’on voulait objecter contre ce principe, qui renferme dans les limites de la Tactique toute évolution faite dans le cercle visuel de l’ennemi ; qu’il serait possible de l’apercevoir et de le faire observer par des patrouilles, à la distance de deux lieues ; je répondrais ; qu’il n’est ici question que de pouvoir être vu par le front du corps de bataille de l’ennemi, c’est-à-dire du point où des observateurs sont censés se trouver. La plupart du temps cette portée de la vue s’étend plus loin que celle du canon.

Il est sans doute des cas où l’on est si près de l’ennemi, que, sans qu’il y ait possibilité d’en être aperçu, il faut néanmoins se mettre en état de défense et de manœuvre, par exemple, la nuit ou dans un bois. Mais ceci ne sont que des exceptions apparentes de la règle ; car, bien qu’on ne puisse être vu, l’on est cependant à la distance requise pour cela ; et voilà ce dont il est question.

Nous pouvons rendre la définition plus générale en di­sant que la Tactique est l’art de la position et du mouvement des troupes, lorsqu’on est si près de l’ennemi qu’il faut pren­dre des moyens de défense contre une attaque subite ; c’est-à-dire que ses troupes soient sous les armes, rangées, et prê­tes à tirer.

Enfin, cette définition a quelque chose de plus précis encore, lorsqu’on borne cette distance de l’ennemi à son cer­cle visuel.

Mais si l’on voulait nommer Tactique tout ce qui se rapporte immédiatement à un combat, et mettre en avant ce que j’ai dit dans la première section, sur le but et l’objet des opérations militaires ; savoir, que toutes les opérations, qui avaient l’ennemi pour objet, étaient des opérations de Tacti­que ; et que celles qui l’avaient, simplement pour but, mais non directement pour objet, faisaient partie de la Stratégie ; on se mettrait alors dans la nécessité de détruire la difficulté suivante ; La marche en colonne, comme mouvement prépa­ratoire d’une bataille, n’est sûrement pas Tactique, mais Stratégique ; car elle ne diffère absolument en rien des au­tres opérations de cette dernière espèce. Elle a cependant l’ennemi pour objet, et aussi immédiatement que possible. Cette définition a donc trop de latitude ? Donc tous les mou­vements, qui sont immédiatement relatifs à un combat, ne peuvent pas être nommés tactiques ; mais tous ceux qui ont lieu pendant une affaire, et d’abord la marche en ordre de bataille qui la commence, sont très certainement tels. Main­tenant cette dernière définition ne s’étend pas assez.

Car on peut manœuvrer tactiquement devant une ar­mée, et à sa vue, pour lui faire croire qu’on veut l’attaquer, tandis qu’on n’a nullement cette intention. Il y a dans ce cas de la tactique. Il n’y a cependant point de combat. Comment sortir de là ?

Nous en sortirons en concluant que le seul signe qui distingue franchement la Tactique de la Stratégie est que, lorsque des troupes, à portée de se voir, font mine d’agir l’une contre l’autre, ce sont des opérations tactiques ; et que l’état de voyage ou les marches pour se transporter d’un lieu à un autre, de même que lest campements, sont des opérations stratégiques. Les premières d exigent la proximité de l’ennemi et sont plus particulièrement encore caractérisées, lorsqu’on est ou qu’on se suppose dans son cercle visuel ; les secondes ont lieu loin de lui. L’entrée dans un camp, le pas­sage d’un défilé, qui s’exécutent avec toutes les formes de la Tactique, démontrent ce qui a été dit plus haut ; car, dans ces circonstances, on admet la possibilité de se voir attaqué par l’ennemi, puisqu’on n’est pas sûr de la distance où il est. On suppose qu’il est à la portée de la vue, et qu’en consé­quence il peut subitement vous tomber dessus ; mais si l’on a la certitude de son éloignement, on néglige de telles précau­tions, à moins qu’on ne veuille exercer les troupes.

Le campement ne doit pas être considéré comme ap­partenant à la Tactique ; car, bien qu’on soit alors développé, et par conséquent plutôt prêt à se défendre que dans la mar­che en colonnes, ce développement n’a lieu que pour pouvoir transformer plus aisément l’état de repos où l’on est dans le camp, en état de défense, si l’on éprouvait une attaque su­bite. Tant qu’on reste sous les tentes on n’est pas en mesure de se défendre. Il faut donc commencer par lever le camp, se former, prendre une figure de défense, et se mettre vraiment en position de joindre l’acte à la démonstration, ce qui est alors de la pure Tactique. Mais il en résulte que le campe­ment n’appartient pas plus à la Tactique, que la marche qui précède le développement en ordre de bataille, ne fait partie de l’ordre de bataille même.

Ainsi, la Stratégie est l’art des positions et des mou­vements des troupes, à une telle distance de l’ennemi, que l’on n’ait rien à appréhender d’une attaque, et qu’il ne soit pas nécessaire d’être prêt à se battre ; à une distance, en un mot, qui passe la portée de la vue.

On a presque toujours défini la Stratégie la science des ruses de guerre. Je ne rechercherai point si cette explication est entièrement conforme à l’étymologie de ce mot tiré du grec ; mais j’ose affirmer que cette définition est trop res­treinte, si l’on entend rien de plus, par ruses de guerre, que ce qu’a signifié ce terme jusqu’à présent. On a traduit aussi le mot Stratégie par l’expression de l’Art des Généraux ; mais cet art comprend tout celui de la guerre, et la de guerre consiste en Stratégie et en Tactique, qui doivent être sépa­rées comme étant des choses différentes. Je suis donc fondé à croire que ma définition est la plus exacte.

La Stratégie renferme deux parties principales ; les marches et les campements. La Tactique en a deux égale­ment, les développements, et les combats ou l’attaque et la défense. Tout cela réuni constitue l’art de la guerre.

L’attaque et la défense des places font très certaine­ment partie de la Tactique ; c’est la Tactique des sièges. On n’est pas toujours, pendant les sièges, en état de manœuvre, mais cependant on se tient bien plus en attitude défensive que dans les opérations stratégiques.

La Tactique est le complément de la Stratégie ; elle termine ce que l’autre a préparé ; elle est l’ultimatum de la Stratégie, en ce que celle-ci finit, et se fond en quelque sorte dans celle-là. Le commencement de la Tactique est, comme je l’ai dit, le développement des colonnes avant le combat ; et, si l’on est attaqué dans son camp, la Tactique commence avec l’ordre de bataille et la formation en avant du camp ; jusque là tout est stratégique.

Il me reste à rechercher, dans cette première division, si les principes de Stratégie développés, et je crois démontrés jusqu’à présent, ne sont pas aussi applicables à la Tactique. Dans le cas de l’affirmative, il sera d’autant mieux démontré qu’ils sont les seuls véritables.

 

 

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