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Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

 

Dietrich von Bülow

 

Esprit du système de la guerre moderne

 

 

De l’ordre de bataille considéré comme la base des lignes de marche, et des li­gnes de feux ; et de ces dernières, considérées comme lignes d’opération de la tactique

 

Le commencement de la Stratégie est, dans l’établissement de la base, ce que l’on peut nommer aussi le développement des éléments de la guerre. La tactique com­mence avec le développement de la ligne ou l’ordre de ba­taille. Cette dernière fonde les lignes de marche et les feux ou les lignes tirantes, si je peux me servir de ce terme ; l’autre, les lignes d’opération. Voilà des similitudes entre el­les ; mais la base est permanente, tandis que la ligne de ba­taille ne se développe, ne se forme que pour une action ; et presque toujours la base est établie avant la guerre. Voilà des différences. Si l’on a point de base assurée par des forte­resses, au commencement d’une guerre, il a été démontré que la première opération qu’on devait faire était d’en conquérir ; de même, avant chaque combat, il est d’abord né­cessaire de développer l’ordre de bataille. Ici les choses se rapprochent de nouveau.

Il y a autant de lignes de marche émanant de l’ordre de bataille, qui est leur base, qu’il y a de soldats au premier rang. A mesure qu’on approche de l’ennemi, il naît de ces li­gnes de marche des lignes de feux, du moins dans l’infanterie ; puisque, depuis l’établissement du feu de tacti­que, dans les combats d’infanterie, ce n’est point en sabrant ou en poussant l’ennemi corps à corps, qu’on l’expulse de sa position, mais bien par le moyen des balles que la poudre chasse au loin. Ainsi, de même que la stratégie finit par se résoudre en tactique, de même les lignes de marche se trans­forment en lignes de compulsion, qui sont précisément ce que j’ai nommé lignes de feux pour l’infanterie.

Il est aisé d’appliquer à ces lignes de feux, ce que nous avons démontré relativement aux opérations stratégiques ; savoir, que celles qui sont concentrantes sont bonnes et, par conséquent, que les excentriques ont la qualité contraire.

Il n’y a aucun cas où les lignes de marche et de feux puissent être mises en rapprochement avec les lignes de convoi. La raison en est, que chaque peloton, en avançant contre l’ennemi, décrit une ligne de marche, et puis une ligne de feux, et que dans les opérations tactiques, on commence par se développer avant d’entreprendre quelque chose. Mais les convois ne peuvent avoir lieu que sur des chemins bat­tus ; car il est impossible d’arriver autrement à une armée éloignée, avec des chariots et des bêtes de somme. Si l’on pouvait faire différemment, on développerait, pour plus de facilité, la colonne de bagage en ligne ; mais comme cela n’est pas dans l’ordre des possibilités, il en résulte que les convois suivent des routes frayées, et marchent nécessairement en colonnes ; ce qui est purement et simplement une opération de stratégie, et n’a point de rapport aux manœuvres de tacti­que.

Mais il y a des cas de tactique, que l’on peut assimiler aux opérations stratégiques, qui ont pour but un angle au dessous de 90 degrés, de même qu’à celles dirigées sur des lignes parallèles, excentriques, concentrantes, et divergen­tes. Toutes les attaques, faites par un petit front contre un grand, sont des opérations de tactique comparables à celles de la stratégie, qui sont dirigées vers un angle aigu ; et, si l’on est dépassé des deux côtés, comme dans la figure 29, on se jette dans les mêmes inconvénients qui résultent des opé­rations stratégiques non suffisamment basées. On sera né­cessairement enveloppé ; c’est-à-dire attaqué à dos et en flancs.

Pourquoi regarde-t-on cette position comme un si grand malheur ? Il me paraît que la cause n’en a jamais été clairement et complètement développée. J’ai déjà fait voir les raisons qui rendent les opérations stratégiques, où l’ennemi peut opérer sur vos flancs et vos derrières, très désavanta­geuses. Avant d’aller plus loin, je veux dire pourquoi, dans les mêmes cas, les combats ou opérations de tactique, sont exposés aux mêmes résultats. La chose est admise sans doute universellement et sans objection, mais jamais on ne l’a ramenée jusqu’à sa cause primordiale.

L’homme est organisé de manière à ne pouvoir pas se défendre de côté et derrière lui. Par conséquent les armées, qui servent principalement à la défense, quelque position qu’on leur donne, peuvent difficilement agir avec facilité, dans ces différents sens. Il résulte de là, qu’en prenant, rela­tivement à son adversaire une de ces deux positions, l’on triomphera facilement de lui. Il est de principe qu’un tout doit avoir les mêmes attributs que les parties qui le consti­tuent, et par là même, un bataillon, une armée composée d’hommes, sont sujets aux désavantages comme aux avanta­ges que l’organisation de l’homme entraîne avec elle.

L’art de la guerre, comme celui de l’escrime, ont ceci de commun, qu’il est important d’attirer l’attention de son adversaire vers un endroit, tandis qu’avec une réunion de forces, on dirige son attaque vers un autre, où il est à décou­vert. Dans l’art des armes, cela s’appelle une feinte ; dans la guerre, c’est une démonstration ; toutes les deux ont le même principe et sont fondées sur l’organisation individuelle de l’homme.

Il est surtout impossible de songer à sa défense, lorsqu’on est attaqué en avant, de côté, et par derrière, par plusieurs personnes à la fois ; il faut succomber, et avant même que le combat commence, la plupart des hommes me­nacés de la sorte, s’enfuiront. L’effet est le même si l’action s’engage de loin, comme dans les combats modernes d’infanterie, parce que les balles qui ont remplacé les piques, sont tout aussi dangereuses.

Au contraire, dans une mêlée, il est plus aisé de se ti­rer d’affaire vis-à-vis d’un nombre très supérieur ; car l’adresse, suppléant à la force, peut égaliser les choses. On peut, par un corps bien dirigé, renverser un adversaire qui vous presse de côté, avec une telle promptitude que l’on s’affranchit les flancs avant que d’autres ne puissent venir pour vous écraser. Pour rendre la supériorité du nombre in­fructueuse dans ce genre de combat, il suffit d’adresse, de force et d’agilité. Les attributs personnels sont ici bien plus essentiels que la quantité des combattants ; c’est pourquoi, chez les anciens, la supériorité de la tactique et de la disci­pline, avaient une autre influence que parmi nous. C’est à ces avantages que les Romains durent leurs victoires. Mais aujourd’hui que l’infanterie ne fait autre chose que de tirer, et que le feu décide de tout, les attributs moraux et physi­ques, ne sont d’aucun poids ; car un enfant peut, d’un coup de fusil, jeter à terre un géant. Maintenant donc, le nombre doit entraîner la victoire, quand il est ordonné de manière à pourvoir tirer. Ainsi, quand on enveloppe l’ennemi, quand chacun des individus qui composent son armée devient le point de mire de trois lignes de feux qui l’atteignent toutes ensemble, il faut qu’il succombe ou qu’il fuie (figure 30).

Le nombre des lignes de feux concentrantes est donc décisif, et, comme on n’a pas la facilité de tirer, dès que l’on se tient les uns derrière les autres, il s’ensuit qu’il faut se mettre en lignes pour accabler l’ennemi d’un feu supérieur. Un nombre d’hommes rangés en colonne profonde, fut-il même plus considérable, fléchira devant un plus petit, qui est développé convenablement en ligne. On voit donc que la ligne ou, si l’on veut, l’ordre de bataille long et mince, n’est pas une chose si monstrueuse que le prétend le chevalier de Folard. C’est plutôt une suite nécessaire du système de feu et à mesure que ce système s’est perfectionné, et que les princi­pes en ont mieux été aperçus, l’ordre de bataille est devenu plus mince et plus long. L’esprit humain est tombé naturel­lement sur cette conséquence, sans pouvoir s’en rendre une raison sensible. Cet ordre mince a entraîné le défaut, qui est sans remède, que les flancs sont devenus excessivement fai­bles. Cela n’a pas besoin de preuve. Mais il s’ensuit que l’ennemi est perdu si l’on peut arriver sur lui par des flancs aussi débiles ; car, quelque faible que l’on soit en comparai­son du nombre entier de l’ennemi, on aura toujours plus de forces qu’il n’en peut opposer sur ses flancs, et l’on pourra toujours l’entamer par le moyen de feux concentrants, dirigés vers ces points.

Car la ligne AB (fig. 31) étant attaquée par la ligne cd, dans le flanc B, ne peut pas se développer parallèlement à c d, si cette ligne pousse toujours en avant vers A. La ligne attaquée est enveloppée, comme l’on voit, et de plus refoulée, de manière que tout doit prendre la fuite vers A. Les troupes qui voudraient par hasard se former sur la ligne e f, n’en au­raient pas le temps. Prises en front et en flancs par les feux de leur ennemi, jamais elles ne résisteraient à une attaque de cette nature. .

La cavalerie a les mêmes désavantages à courir dans un cas semblable. Un cavalier, attaqué de droite, de gauche, et en avant, ne peut pas se défendre ; la vitesse des chevaux fait qu’à la vérité la cavalerie se développe plus prompte­ment que l’infanterie ; mais par la même raison, la cavalerie ennemie, qui vient en flanc, se portera plus vite du point B (figure 31) vers l’aile opposée A, qu’un corps d’infanterie ne serait susceptible de le faire. Il sera par conséquent tout aussi difficile de former la ligne e f ; tout sera refoulé et poussé en grand désordre vers A.

La vérité de ces observations est tellement évidente, et les hommes en sont si convaincus, quoique confusément, que dans l’infanterie, comme dans la cavalerie, tout fuit quand l’ennemi attaque en flanc avec impétuosité.

Il suit de là qu’il faut faire tous ses efforts pour tour­ner, avec son front, les flancs de l’ennemi. Il se joint encore des avantages de Stratégie à ceux que la Tactique fait espé­rer d’une attaque en flancs ; et, par conséquent, lorsque les ailes de l’ennemi sont dépassées dans un combat, il doit avoir des inquiétudes relatives à ces deux parties de l’art mili­taire ; car, étant culbuté de côté, il laisse nécessairement à découvert quelques une de ses lignes d’opération. Le vain­queur, devenu tel, par une attaque sur les flancs de son ad­versaire, sera en état de s’emparer des convois de ce dernier, d’intercepter sa communication avec ses magasins, ou de faire une diversion dans son pays. Il ne faut pas beaucoup d’efforts d’imagination pour se représenter clairement tout cela.

Les lignes de marche et le lignes de feux concentran­tes, exécutées par une bonne méthode de tactique, sont en­core plus importantes, relativement aux suites, que les opé­rations concentrantes de la Stratégie ; et c’est par ces raisons que les forteresses succombent lorsqu’elles sont assiégées. Le feu des forteresses est excentrique et par conséquent de peu d’effet. Le feu des assiégeants qui cernent une place est concentrant, parce qu’ils forment une périphérie éloignée du point central ; par là-même, l’effet en est d’autant plus fort, et à la longue il doit l’emporter. C’est encore par ces raisons que les sorties d’une garnison réussissent rarement, parce que ce sont des opérations de tactique excentriques.

Quand on est plus faible que l’ennemi, le mieux est de se jeter sur ses flancs, à moins qu’on ne veuille éviter tout à fait le combat et manœuvrer contre ses subsistances, qu’on a presque toujours à sa disposition. Mais il est de règle d’occuper le front de son adversaire, lorsqu’on attaque sé­rieusement ses flancs ; car, si la ligne était longue, il aurait le temps de porter toute la partie qui serait opposée au flanc attaqué, comme A par exemple, (fig. 32) de la porter, dis-je dans la ligne e f, avant que l’armée attaquante c d n’ait pu renverser et refouler entièrement le flanc B, objet de ses ef­forts. Dans ce cas, les choses seraient égalisées de nouveau ; car il en résulterait un combat de front, dont l’issue est tou­jours douteuse.

Mais si l’on occupe la ligne AB par des corps envoyés pour cet objet, comme g et h, pendant qu’avec la plus grand partie de ses forces, on l’attaque en flanc ; alors il est impos­sible à aucune partie d’AB, de se jeter dans la ligne e f avant d’avoir battu g et h, et le temps serait probablement trop court pour cette opération, si c d poussait en avant d’une manière vigoureuse. Il suit de là que l’armée A B, quoique la plus forte, n’aurait rien de mieux à faire pour cette fois, que d’abandonner le champ de bataille, puisqu’elle serait enve­loppée. Mais elle n’aurait pas dû laisser venir les choses jus­que là ; il eût été prudent à elle de ne pas donner le temps à l’ennemi de faire ses dispositions. Son jeu eût été d’agir of­fensivement elle-même, manière dans laquelle le plus fort trouve toujours de grands avantages. Maintenant elle ne doit plus s’occuper que de chercher les moyens de faire une re­traite excentrique ; savoir, de replier son aile gauche sur i k, et sa droite sur e m, si C D n’en ferme pas le chemin. Dans ce cas, la retraite de l’aile ou de la partie de l’armée la plus voi­sine du flanc B serait sur n, afin de donner à l’ennemi c d , des inquiétudes pour son flanc gauche d. C’est par de telles retraites excentriques, qu’on empêche la poursuite de l’ennemi. Il n’ose pas l hasarder, s’il ne veut pas être pris en flanc lui-même, et s’il veut éviter de devenir à son tour le but d’un feu concentrant, et par conséquent, d’un effet terrible. Les retraites excentriques, en Tactique, sont aussi avanta­geuses qu’en Stratégie. Celles de ce dernier genre inquiètent l’ennemi pour ses lignes d’opération et l’empêchent par conséquent d’avancer ; les premières lui font craindre de voir ses flancs et ses derrières exposés, et l’empêchent de pour­suivre.

Concluons de là, que ce n’est pas un très grand mal­heur pour une armée, d’être attaquée par son centre et par­tagée. C’en était un chez les anciens, comme nous le dirons plus au long dans la suite ; mais il s’en faut de beaucoup que, chez les modernes, cela entraîne les mêmes dangers, ainsi que l’a déjà remarqué monsieur de Folard. Dans le temps où cet excellent écrivain a publié son système, le feu de Tactique n’était pas sans doute aussi perfectionné qu’aujourd’hui. On balançait encore entre l’ancien système de guerre et le nou­veau. A travers cette situation vacillante des choses, la pers­picacité de M. de Folard découvrit des défauts qui lui firent imaginer d’assimiler de nouveau l’art de la guerre de son temps, à celui des anciens. Il ne pouvait pas savoir alors que cette progression rétrograde était impossible.

Si l’armée est coupée en deux par le centre, elle se re­tire excentriquement sur é f (fig. 33). Par ce mouvement, elle met un obstacle à tous progrès ultérieurs de la part de l’ennemi qui a partagé par le milieu la ligne ponctuée AB. Car il est impossible à l’ennemi c d, de se porter en avant entre é f ; on le prendrait en flanc des deux côtés ; il faut donc qu’il fasse front vers e et vers f à la fois. Dans cette po­sition e f peuvent détacher des forces sur les derrières de c d, et opérer tant sur ses subsistances que dans son pays. Il leur suffit pour cela d’envoyer quelques corps depuis leurs flancs sur les points A B. Il leur est possible encore de se porter tout à fait à gauche et à droite, s’ils ont des magasins à g h, (qui d’ailleurs ne seraient point découverts par une marche de flancs vers A et vers B, et seraient toujours à l’abri des entreprises de c et d). Une troisième combinaison enfin, se­rait d’attaquer immédiatement c d qui, par sa position, laisse de la prise sur ses deux flancs. Dans ce dernier cas, c d n’aurait d’autre ressource que d’opérer sur la partie des flancs d’e et d’f opposée aux points A B, pour forcer e f à se replier et à replacer son front dans la direction d’A B.

Mais dans la manière actuelle de faire la guerre rien n’est plus rare que cette séparation des deux ailes par une attaque dans le centre, parce que des attaques de ce genre sont opposées à l’esprit du système moderne.

Il suffit de jeter un coup d’œil sur la fig. 32, pour juger combien l’attaque en flanc est préférable. Par elle, on empê­che l’ennemi de se retirer aussi excentriquement qu’il peut le faire après une attaque en front. Cette retraite excentrique et la position concentrée qui en serait la suite, ne peuvent s’effectuer que vers A, ou vers les environs d’i k. Il est aisé de voir qu’une retraite sur n, serait impossible, et qu’elle ne se­rait guère plus facile sur m. Quant à la position excentrique, mais concentrée à l’égard de l’ennemi c d, qui résulterait de cette retraite elle n’aurait lieu que vers le point A ; ce qui placerait les deux armées perpendiculairement à leur ancien front et dans le lieu même où leurs flancs se trouvaient au­paravant ; par quoi l’avantage deviendrait égal des deux cô­tés car c d par une marche sur la gauche peut faire une di­version dans le pays de l’armée A B et celle-ci postée à peu près autour d i k, peut rendre la pareille à son ennemi. Mais après une attaque sur le centre et la retraite excentrique que l’ennemi vaincu est forcé d’exécuter, le vainqueur, malgré sa victoire, est enveloppé par ses flancs, et ne peut absolument rien n’entreprendre contre le pays ou les subsistances de son adversaire. Au contraire, comme je l’ai déjà dit, il est contraint dans ce cas de faire une marche de flancs, soit en corps d’armée, soit par détachements, et peut-être même faire un mouvement sur ses derrières, pour remettre son flanc en sûreté et forcer son ennemi à reprendre à son égard une position parallèle. Il est donc évident qu’une attaque sur les flancs de l’ennemi est plus efficace qu’une faite sur son centre, et doit, par conséquent, lui être préférée.

Au surplus, il est beaucoup moins funeste d’être battu dans la manière nouvelle de faire la guerre, que cela ne l’était chez les anciens. Les hommes qui fuient, dit M. de Folard, ne sont pas morts. L’on peut affirmer en toute ré­alité, qu’il suffit de s’imaginer qu’on n’est pas battu, pour ne pas l’être en effet. Jamais le nombre des morts n’est très grand ; celui des blessés est considérable, mais ils se réta­blissent. On objectera qu’on perd beaucoup d’artillerie, mais on a pourvu d’avance à ce que cette perte soit remplacée. Du reste, on devrait renvoyer sur les derrières les pièces de bat­teries quand on a pris sa détermination d’attaquer, puisqu’également elles sont inutiles lorsque la fusillade commence entre les deux armées. Bien plus, le général Lloyd conteste l’avantage dont la quantité de ces pièces peut être dans une bataille. Celles du calibre de 6 ou de 8 sont suscep­tibles de rendre les mêmes services, dit cet écrivain militaire, et l’on a du moins la possibilité de les transporter et de les sauver aisément.

Jamais les batailles modernes n’affaiblissent au point qu’on ne soit en mesure d’attaquer de nouveau, peu de jours après ; d’ailleurs on n’a pas même besoin de cela. On peut rendre toute victoire infructueuse par des manœuvres de Stratégie, sur les flancs et les derrières de l’ennemi ; mais est-on le plus fort, comme j’ai supposé que l’était par exemple l’armée A B, de la figure 32, attaquée en flanc et vaincue par c d rien n’est plus facile, immédiatement après une bataille perdue, que de travailler avec succès un ennemi plus faible que vous. Qu’on oublie seulement qu’on a été battu, qu’on se remette en position de faire la guerre offensivement, et qu’on enveloppe l’ennemi dans tous les sens ; la manœuvre est immanquable, et le plus fort a constamment un avantage énorme à manœuvrer. C’est en vain qu’il sera vaincu par le plus faible, il conservera la supériorité ; mais il ne faut pas qu’il se borne à se défendre ; la guerre offensive est faite pour lui.

Il n’est pas nécessaire d’employer beaucoup de monde pour occuper le front pendant qu’on attaque les flancs. On peut remplir cet objet d’une manière plus efficace, et avec moins de monde, par le moyen d’une troupe éparse, que par un corps serré tel que G H, (figure 32). Ce genre de combat est celui auquel on destine la moderne infanterie légère, ce que les Français ont nommé les tirailleurs dans la guerre actuelle de la révolution. Les Français doivent ce procédé leurs heureux succès dans cette guerre. Mais la manière dont on instruit l’infanterie légère n’est pas suivant moi, la bonne ; elle est encore trop raide, et ne me paraît pas tendre au but aussi bien d’une autre méthode, dont je parlerai. Celle qui est en usage consiste dans ce qui suit ; la troupe, formée sur deux rangs, se divise de telle sorte qu’il reste un espace entre les deux, comme l’indique la fig. 34 ; le second rang, placé derrière les intervalles que laisse le premier, conserve ses flancs. Dans le cas où l’on attaque, le second rang c d, passant dans les intervalles du premier A B, se porte sur la ligne E F, et fait feu. Si l’on se retire au contraire E F, reve­nant par les mêmes passages, vient se remettre sur la ligne C D. Le grand avantage qui se rencontre ici est de former un front plus étendu que lorsqu’on est serré coude à coude ; se­condement, on nourrit un feu de mousqueterie plus meur­trier, en ce que chaque soldat, n’étant point gêné par son voi­sin, vise mieux, et que ce feu ne cesse point ; troisièmement, on perd moins de monde parce que beaucoup de balles enne­mies se perdent dans les intervalles. Mais dans l’autre mé­thode, que je propose, on réunit toutes ces circonstances avantageuses dans un degré plus éminent.

Les soldats débandés ne se meuvent point en ligne droite, mais circulairement de la manière suivante. Lorsque (figure.35) le premier rang, ou plutôt chacun des hommes qui le composent, a fait feu, il fait un demi tour à gauche et court se porter à la place qu’occupait derrière lui l’homme du se­cond rang ; celui-ci se porte rapidement en avant, précisé­ment au même lieu que vient de quitter son chef de file, il fait feu, pendant que l’autre recharge pour revenir tirer à son tour, et cette chaîne ne s’interrompt point. Dans cette mé­thode, la cavalerie est sur les flancs. Tout est sans cesse en mouvement, l’ennemi en est troublé, et le soldat ne s’arrêtant jamais, et ne se mouvant point en ligne droite, est beaucoup moins en butte aux balles ennemies que dans l’autre manière. Cependant ceci n’est bon qu’autant que l’ennemi reste en place. S’il prend la fuite, la méthode d’avancer directement et de fournir un feu continuel, ainsi que l’indique la figure134, est certainement la plus efficace. Si l’on se retire soi-même, alors on peut manœuvrer comme le montre le numéro 2 de la figure 36, c’est-à-dire que les ti­railleurs, en se succédant, s’arrêteront à ce point au lieu de se porter jusqu’au numéro 1 ; que ceux qui se trouveraient au numéro 1, après avoir fait feu, descendront plus bas que le numéro 2, et que de cette sorte, en raccourcissant insensi­blement l’arc, on disputera le terrain pied à pied, et l’on ne le cédera qu’au milieu d’un feu toujours soutenu, qui contien­dra l’ennemi, et arrêtera le choc de son impétuosité. Au reste, cette méthode de retraite ne présente pas d’autres avantages, par-dessus celle en ligne droite, que ce mouve­ment continuel des troupes qui les garantit d’être autant maltraitées par le feu de l’ennemi. Cependant elle exige aussi moins de monde que la manœuvre en forme d’échiquier, parce qu’on est plus dispersé. Dira-t-on que le feu d’une ligne contiguë est supérieur à celui d’une troupe ainsi divisée ? Je répondrai qu’on oublie que j e ne parle ici que de l’occupation du front, qui n’est qu’un accessoire à l’attaque véritable que l’on dirige sur les flancs. Mon opinion est toujours qu’il ne faut attaquer sérieusement que les flancs, et se contenter d’amuser le front. Le feu irrégulier est excellent pour remplir cet objet. Il blesse beaucoup de monde à l’ennemi s’il lui en tue peu. Il est seulement indispensable que le feu des tirailleurs s’exécute de près ; il faut que les troupes aient du courage, et qu’elles ne commencent pas à tirer quant on s’aperçoit à peine sur l’horizon. Si l’on m’objecte qu’il sera facile à la cavalerie de sabrer une troupe de tirailleurs épars ; je répondrai qu’il faut que ceux-ci soient soutenus de leur côté par de la cavalerie placée en seconde ligne derrière eux ; en cas de retraite les tirailleurs se réfu­gient bien vite au milieu de leur cavalerie, et sont à couvert. Tout bien considéré, j’aimerais que les retraites des tirail­leurs se fissent en grand désordre, et non lentement, et en tirant, comme dans les méthodes expliquées ci-dessus. Il suf­fit que la cavalerie soit dans la proximité pour les recueillir ; mais ils doivent revenir à la charge avec la même prompti­tude. Tous ces mouvements sont absolument conformes à l’esprit de l’art militaire moderne. Si la cavalerie ennemie poursuit, il en résulte un combat de troupes à cheval, où le devoir des tirailleurs est de soutenir les leurs. S’il y a un bois dans le voisinage, si le pays est entrecoupé de fossés et de haies, la cavalerie devient tout à fait inutile pour protéger l’infanterie légère. Dans un pareil terrain, celle-ci trouve as­sez d’abri contre les atteintes de la cavalerie ennemie. On tire de nouveau depuis ces retranchements naturels, et l’on est en sûreté aussi longtemps que l’on fait du mal. De cette manière on occupe bien mieux le front d’une armée adverse que par les corps compacts, et par les canonnades.

Il est utile tout de même de fixer l’attention de l’ennemi, lorsque, sans avoir en vue d’attaquer un flanc, on veut simplement manœuvrer pour couvrir, pour gagner une marche ou pour opérer sur les subsistances de l’ennemi. On persistera peut-être à dire, qu’il vaut mieux, dans l’attaque des flancs, paraître à rangs serrés, parce que les lignes tiran­tes étant plus pressées, fournissent un feu plus nourri ; mais je répondrai, que si l’on est une fois sur les flancs de l’ennemi, et assez près pour pouvoir se servir du fusil, il est indifférent alors d’attaquer en rangs serrés ou en tirailleurs, parce que, ni plus ni moins, l’ennemi sera battu, si l’on charge avec vigueur. Il est bon de remarquer encore que, formé en tirailleurs, on a plus de lignes de feux que l’ennemi n’en peut opposer, puisqu’on l’enveloppe.

Dans une telle position il lui sera difficile de se jeter dans la ligne e f (qu’on voie la fig. 37) surtout s’il est occupé en front, L comme cela doit être ; et il est nécessaire comme je l’ai dit, que la cavalerie soit dans la proximité, afin de sou­tenir cette attaque.

Si l’on pensait que le feu d’un peloton, ou d’un batail­lon à rangs serrés, dût produire plus d’effet que le feu irré­gulier d’une troupe éparse, par la raison que toute la masse tirant ensemble, l’ennemi reçoit à la fois un plus grand nom­bre de balles ; ce serait faute de réfléchir à la vérité de ce que tout soldat qui a fait la guerre témoigne, que dans un combat d’infanterie, le feu de file et alternatif s’établit de lui-même ; mais alors que ce genre de feu, lorsqu’il se fait à rangs ser­rés, n’équivaut certainement pas à celui que produisent des soldats séparés, qui, ne se gênant point les uns les autres, jouissent mieux infailliblement de leurs facultés corporelles, et peuvent ajuster leurs coups avec bien plus de précision. De plus, l’infanterie a une manière mécanique de manœu­vrer le fusil, qui ne peut atteindre qu’à un certain éloigne­ment ; mais le soldat qui n’est point dans le rang, n’est as­sujetti à aucune gêne. Enfin, l’on sait de reste que la plus grande partie des balles d’un feu de peloton ou de bataillon passent par-dessus la tête de l’ennemi et lui tuent fort peu de monde.

Peut-être voudra-t-on me faire ressouvenir ici, que j’ai placé le caractère propre des mouvements de tactique dans ceux que fait une armée lorsqu’elle est en état de manœuvre, et prête à combattre ou à recevoir les attaques de l’ennemi, d’où il s’ensuivrait que les combats des tirailleurs, ne s’exécutant point ainsi, ne devraient pas, suivant ma défini­tion, être mis au nombre des parties de la Tactique. J’ai plu­sieurs choses à répondre à cette observation ; d’abord, l’ébranlement de la troupe s’exécute toujours tactiquement, c’est-à-dire à rangs serrés ; de cette ligne de bataille, présen­tant un front égal et plein, l’on forme, en se débandant, une attaque en tirailleurs dispersés ; secondement, la troupe doit être exercée à se réunir avec promptitude, et à reprendre la forme d’un corps militaire régulier lorsque le cas l’exige, comme, par exemple, lorsque la cavalerie fond sur les tirail­leurs ; troisièmement, il est censé que la cavalerie ne peut attaquer qu’un corps ; du moins nous n’avons point encore parlé d’un combat de cavalerie éparse, comme d’une chose qui quelquefois serait utile ; quatrièmement, il faut que des attaques à la débandade ne soient telles que pour le coup d’œil, mais qu’au fond il y règne de l’ensemble et de l’ordre ; ainsi, l’on voit qu’il y a, dans ces sortes d’attaques, des signes auxquels on reconnaît la Tactique. Cependant je ne suis pas content moi-même de ces réponses à l’objection. Il est possi­ble, sans doute, d’avancer sur l’ennemi en troupe irrégulière et débandée, de manière non seulement à se mettre en por­tée du fusil, mais même à se mêler, comme les Turcs ont cou­tume de faire ; sans doute on nommera ce carnage un combat sans tactique ; mais ce n’est pas non plus de la Stratégie. Dans ce cas-ci, mon refuge sera la définition établie précé­demment, comme la plus générale, que toutes les opérations faites à portée de la vue de l’armée ennemi, sont des opéra­tions de tactique.

Cette manière de combattre éparse est ce qu’il y a de mieux pour une infanterie de nouvelle levée, et sans disci­pline. La règle est d’éviter les combats, et surtout les batail­les générales, lorsqu’on n’a que des troupes neuves à opposer à de vieilles bandes, et de se contenter de manœuvres, comme de couper les subsistances, d’attaquer les magasins, et de faire des diversions dans le pays de l’ennemi sur ses flancs et sur ses derrières ; mais pendant ces opérations, il faut occuper le front de son adversaire, et cela ne peut avoir lieu de manière plus efficace que par celle que nous venons de frit du système de guerre moderne décrire. C’est une mé­thode qui n’exige point autant d’ordre que les combats d’infanterie légère dont j’ai parlé plus haut. Il suffit d’apprendre à sa troupe à profiter des avantages du terrain. Il faut que le soldat soit instruit à se glisser en rampant jusqu’à l’ennemi, à tirer et à recharger couché. Il faut qu’il sache se couvrir par des arbres, se jeter dans des fossés ou derrière des haies, afin de tirer, sans être vu, et sans pouvoir être atteint par les balles de l’ennemi.

On apprendra facilement tous ces exercices à des jeu­nes gens. Néanmoins, lorsque le temps le permet, il est de la plus haute importance de les dresser à manœuvrer en corps réguliers. Cependant si l’une des deux manières devait être absolument abandonnée et mise de côté, il faudrait plutôt renoncer à l’infanterie de ligne, parce qu’il est de fait qu’on peut s’en passer dans le système moderne, surtout quand on a la supériorité de forces. Cependant il faut que l’armée la plus neuve en sache assez du moins, pour se développer en ordre de bataille étant en colonne. Il est nécessaire encore qu’elle soit divisée en compagnies, en bataillons et ainsi de suite, qu’elle ait un nombre suffisant d’officiers, parce qu’il serait impossible de la conduire sans toute cette organisa­tion. Mais quant à la cavalerie, il est indispensable qu’elle soit plus exercée, qu’elle sache former une attaque régulière et en corps serré, dans le mouvement le plus rapide ; car sa force consiste principalement dans sa masse et dans sa vi­tesse, qui doivent la faire triompher facilement d’une infan­terie sans profondeur. Enfin, la cavalerie doit être nom­breuse, surtout quand le théâtre de la guerre est une plaine.

Les retraites de l’infanterie destinée à occuper le front A B (fig. 38) ne doivent point être excentriques ni de côté, puisque l’objet est surtout de détourner l’attention de l’armée AB, de ses flancs qu’on veut attaquer ; mais ces mouvements rétrogrades s’exécuteront directement sur l f. Si la retraite est sérieuse, si l’on veut réellement abandonner le front A B et empêcher sa poursuite en lui donnant à lui même de l’inquiétude pour ses flancs, alors cette retraite doit s’exécuter excentriquement sur g h.

J’ai déjà fait voir qu’il ne fallait jamais se jeter sur les flancs, sans occuper en même temps le front. L’ennemi ne manquerait pas probablement de se jeter dans la ligne pa­rallèle que j’ai marquée dans la ligne e f. Alors on perdrait tout l’avantage d’une attaque en flanc, et les choses devien­draient égales des deux côtés. Si l’on faisait occuper le front de l’ennemi par un corps, comme g h dans la figure 32, ce procédé ne serait pas aussi efficace, comme je l’ai déjà prouvé, que de faire servir, pour cet objet de l’infanterie lé­gère, soutenue suivant la nature du terrain, par de la cavale­rie. Mais il serait cependant infiniment meilleur, que celui de faire une attaque autour des flancs d’une armée réunie dans une position oblique, telle que celle indiquée dans la figure 39.

Ce genre de position a été inventé par Épaminondas, recherché et examiné dans les temps modernes par le cheva­lier de Folard, et employé par Frédéric II. J’ai déjà parlé d’une attaque autour des flancs, c’est-à-dire, qui dépasse et enveloppe les ailes de l’ennemi ; car si l’on ne commence pas par se mettre dans cette situation à son égard, on prêtera soi-même le flanc dans la retraite, ainsi que le montre la li­gne ponctuée D e. Il serait également très facile pour A B, de venir sur le flanc D, en se prolongeant en ligne droite par un mouvement de côté, vers f. Cette armée A B peut se porter encore sur la ligne A g, par quoi non seulement elle rend nulle l’attaque de flanc, que C C-a entreprise sur elle, mais elle dépasse même les ailes de son adversaire. Cependant ce dernier mouvement n’est pas toujours possible ; particuliè­rement si l’ennemi est dans votre proximité, et s’il a beau­coup de cavalerie. Mais A B, par son aile droite A, est lui même dans la possibilité de prendre l’offensive contre l’aile gauche de C, et de gagner son flanc par une marche prompte vers la droite, ainsi que l’indique la colonne h i.

Que résultera-t-il de là ? CD prend AB par son flanc C. Les deux parties attaquées seront probablement battues par les parties attaquantes, et après le combat, les deux armées resteront en face l’une de l’autre, un peu obliquement, relati­vement à leur ancien front. Telle sera la suite de tous ces mouvements, si AB fait ce qu’il doit faire ; à quoi il faut ajou­ter que son flanc gauche B ne sera pas même battu s’il recule en toute diligence sur la ligne A g, car en courant devant quelqu’un l’on va du moins aussi vite que lui, et l’on arrive même avant lui, si on a le temps de prendre son élan. Ce­pendant cette manœuvre n’est pas praticable devant une cavalerie ennemie qui peut atteindre votre infanterie et la force de s’arrêter. Cela ne serait guère plus faisable entre deux corps de cavalerie ; car avant que le fuyant fût établi avec ordre sur s a nouvelle position A g, il serait atteint et culbuté par l’autre.

Il est impossible de tenter une attaque contre une li­gne serrée comme C D, si précédemment on n’est pas tout à fait sur le flanc de l’ennemi ; et si, par exemple, le flanc D n’est pas pour le moins à F, sur le prolongement du front AB. Je ne sais pas même si cela serait suffisant. Il faudrait être assez avancé sur les derrières de l’ennemi pour le culbuter ; sans cela l’on ne doit point espérer de réussir, à supposer que votre ennemi ne soit pas tout à fait maladroit. Il est indis­pensable encore d’occuper le front de son adversaire, et par­ticulièrement l’aile opposée à celle qu’on attaque, comme Épaminondas en a donné l’exemple à Mantinée. Je me suis déjà expliqué sur la manière d’effectuer ces manœuvres pour obtenir un meilleur succès.

Il n’est pas nécessaire de suivre la méthode de tacti­que la plus moderne, pour rejeter une aile dans sa ligne A g afin d’empêcher qu’elle ne soit prise en flanc. On peut aban­donner en général cette méthode dans tous les changements de front, parce qu’il est possible de les exécuter avec plus de brièveté. Il suffit de faire tourner les épaules au peloton, qui est le pivot de la conversion, vers la nouvelle direction qu’on veut prendre, et de diriger insensiblement les autres en ar­rière sur cet alignement, sans rompre le front. Si l’on doit embrasser une certaine étendue de terrain, il sera néces­saire, sans doute, de faire demi-tour à droite, mais on arri­vera plus tôt à son but par ce défilement de peloton, que par la méthode des lignes de conversion. J’ai vu faire changer de front en un clin d’œil, à des troupes tout à fait novices, par ce procédé. Les pelotons, n’ayant pas besoin de rester collés les uns aux autres, peuvent courir ; mais il serait également possible, en employant cette manière, de prendre une posi­tion tout à fait en arrière, et tellement que les deux ailes sor­tissent de leurs angles. Il suffirait pour cela de donner le nouveau point de direction, et laisser ensuite exécuter la manœuvre presque à la débandade, et sans observer d’autre ordre, sinon que chaque homme ne se séparât point de son voisin ; on verrait la ligne se reformer plus vite que dans la méthode de tactique usitée. Une infanterie exercée à se dé­sunir et à reformer ensuite sa ligne avec promptitude, si elle était conduite par des chefs qui sussent profiter de l’avantage du terrain, envelopperait les flancs d’un ennemi qui s’avancerait sur elle à rangs serrés, avant que celui-ci ait pu faire les dispositions convenables de défense. Une ligne fermée ne peut avancer qu’à pas lents ; on a fixé sa marche, chez les Prussiens, à 76 pas par minute Elle ne saurait gar­der l’alignement ni même éviter de s’ouvrir, si elle se précipi­tait davantage. Une telle ligne ne se meut donc que pesam­ment, tandis qu’au contraire l’infanterie légère peut user de toute la vitesse de ses jambes, pourvu que le soldat soit ins­truit à retrouver sans peine son rang et son chef de file. Il suffit qu’elle soit sur deux hommes de hauteur, parce qu’une ligne de feu ne doit pas être composée sur trois rangs ; c’est trop peu quand il s’agit de se rompre de manière à produire un effet décisif ; et c’est trop, pour faire feu simplement, parce qu’ici tout dépend de l’extension.

Je prétends qu’il n’est même pas nécessaire qu’elle re­forme toujours ses rangs. Supposons qu’AB (figure 40) soit attaquée par la ligne C D, l’aile gauche peut courir dispersée sure e f et là, faire demi -tour à droite à un certain signal, et sans former les rangs, revenir à perdre haleine, attaquer le flanc gauche D, et le saluer d’un feu roulant par trois côtés, avant que D, pour se défendre, ait eu le temps de prendre la forme d’une hache D g Mais pour le succès d’une telle atta­que, il faudrait que la cavalerie ennemie ne fût pas dans le voisinage, ou pût être contenue par la vôtre. Dans le cas où on aurait quelque chose à en craindre, la précaution à pren­dre serait de se former en colonnes, comme j’en parlerai plus au long dans la suite.

Si donc les attaques et les retraites avaient lieu de cette manière, et qu’on eût le soin, par-dessus tout, de les faire soutenir et couvrir par une nombreuse cavalerie, la plus grande partie des évolutions tactiques de l’infanterie, tombe­raient. Il est cependant indispensable que les troupes sa­chent toujours exécuter le développement des colonnes en ligne de bataille. Cette manœuvre pourrait se faire en lais­sant défiler la troupe à la course, par pelotons, comme nous l’avons dit plus haut, pour ce qui concerne les changements de front ; et il n’y a aucun inconvénient à se servir de ce pro­cédé pour tous les mouvements de côté qu’on exécuterait étant en ligne ; mais dans les marches de route cela serait contre la prudence. Autant il est essentiel de s’étendre dans les manœuvres de ligne, autant il l’est de se serrer dans les marches. De quelle longueur ne seraient pas les colonnes, si l’on ne marchait que sur deux ou trois hommes de front ? Quel temps ne mettrait-on pas à se développer ? Car, plus les colonnes ont de profondeur, plus leur déploiement est long. D’après cela, il faut observer de donner aux colonnes le plus de front possible, comme cinq ou six hommes, par exemple, si le terrain le permet. Joseph nous raconte que les Romains faisaient leurs sections de six hommes de front, les Prussiens en mettent cinq.

Il est entendu que, dans une marche par les flancs ou dans une marche parallèle, on se met en ligne au moyen d’un quart de conversion. Ce mouvement doit s’exécuter d’autant plus rapidement, qu’il ne faut que quelques pas pour que les divisions se mettent à découvert les unes les autres. Aussi cette manière de marcher doit-elle ne pas être une affaire de contrainte, mais, autant que possible, de choix ; au contraire, dans une marche directe ou perpendiculaire, sur le front de l’ennemi, il est nécessaire, pour former la ligne, de dévelop­per la colonne, ce qui exige infiniment plus de temps ; car il faut que les divisions, pour arriver à leur place, dans la ligne de bataille, traversent ou les deux côtés du triangle ou l’hypoténuse. Si le déploiement se fait régulièrement, d’après la méthode prussienne (figure 41) alors chaque division tra­verse, dans son mouvement, les deux plus petits côtés du triangle ; il faut, par exemple, qu’elle parcoure ici l’espace de B à A, et un espace égal d’A jusqu’à C, pour se détacher de la division qui occupe le point A ou qui doit y arriver. La divi­sion A ne parcourt que la ligne A C ; la division B, qui reste en dehors (parce que les autres se règlent sur elle) se porte droit en avant sur la ligne B A ; chacune des autres divisions parcourt quelque chose de ces deux lignes.

Le capitaine Rösh, prussien, a trouvé une manière de déploiement qui paraît être la plus facile, et par conséquent la meilleure. Les pelotons observent, pendant la marche, en se dirigeant sur la ligne A B (fig. 42) les distances nécessai­res. Aussitôt que le peloton entre dans la ligne de direction A B, on commande à droite ou à gauche, selon le côté auquel on veut faire face ; le peloton suivant parvient, sans changer son pas, jusqu’au point où celui qui le précède a fait son quart de conversion, et en fait un semblable ; le troisième, le qua­trième, et tous les autres imitent cet exemple. Chaque pelo­ton ayant ainsi parcouru sa distance, arrive sur la ligne de direction, lorsque celui qui marche immédiatement devant, lui a déjà fait place. Par ce moyen l’on gagne le temps qu’exige une conversion, si comme dans la fig. 43, on se porte par pelotons serrés en masse, sur la ligne de direction, de manière que chacun d’eux, lorsqu’il en est éloigné de la lon­gueur de son front, débute par un quart de conversion à droite ou à gauche, pour faire arriver son flanc sur cette li­gne ; et que ce mouvement préparatoire terminé, et quand tous les pelotons sont parvenus à hauteur de la ligne, en lui tournant le flanc, ils se mettent alors en bataille par un se­cond quart de conversion générale. Au lieu de cela, le peloton qui se dirige vers la ligne A B (fig. 42), s’il est arrivé de front sur cette ligne, a déjà laissé un espace vide de toute la lon­gueur de son front, au moyen d’un à droite ou d’un à gauche, lorsque les autres parviennent à cette même hauteur et à cette même direction.

Cette méthode est un pas de plus vers le but du déve­loppement, qui est de se porter en avant ; car le peloton I (figure 43) est obligé de faire encore un quart de conversion à gauche, avant de présenter le front à la ligne, tandis que, dans la méthode du capitaine Rôsh, indiquée dans la fig. 42, cette ligne est formée par un ; « alte, front ! ». Au reste, une conversion est un mouvement qui exige toujours beaucoup de pas, parce qu’il s’exécute en arc de cercle.

Dans les deux manières de se déployer qu’indiquent les figures 42 et 43, les divisions parcourent les deux lus pe­tits côtés d’un triangle rectangle. On a introduit chez les Prussiens une méthode de déploiement, où l’on ne traverse que l’hypoténuse ; on la nomme la marche des adjudants. Ces adjudants qui connaissent par pratique la longueur du front de leurs bataillons, mesurent au galop de leurs chevaux sur la ligne de direction, l’espace nécessaire pour qu’ils y pa­raissent en bataille (fig. 44). Chaque bataillon se détache de la colonne et marche par le plus droit chemin sur ses adju­dants qui se tiennent aux numéros indiqués 1, 2, 3, 4, comme points intermédiaires sur la ligne de direction A B. Aussitôt que la tête ou le premier peloton arrive à hauteur de l’adjudant, on se développe d’après la méthode dont on a déjà parlé. Si les officiers chargés de mesurer le front n’ont point commis de faute considérable, il n’est pas douteux que la marche en avant ait lieu plus promptement par cette mé­thode que par la précédente, puisque l’hypoténuse est plus courte que les deux côtés.

C’est bien ici le lieu de dire quelque chose des points de vue et des points d’appui, ce qu’on nomme, en général, points d’alignement, sur lesquels on se dirige lorsqu’on se porte en avant. On n’en a point établi pendant la guerre de Sept Ans, dans les nombreuses ‘batailles qui ont signalé cette période. Rien, en effet, n’est plus facile quand on voit l’ennemi, que de marcher à lui de manière à ne pas lui pré­senter un flanc, et à se tenir toujours à peu près parallèle avec lui. Au reste, la différence qui peut exister entre les li­gnes des deux armées ennemies ne vaut pas la peine d’être appréciée à un si grand éloignement, puisqu’on commence toujours à marcher en batailles à plusieurs milliers de pas de distance, et hors de la portée du canon. D’ailleurs, il serait donc nécessaire, si l’on attachait une si grande importance aux points d’alignement, d’en prendre d’autre à chacun des mouvements de l’ennemi, lesquels souvent sont très prompts. Je suis persuadé qu’on peut garantir son flanc de l’atteinte de l’ennemi, sans tant de précautions. Il suffit de le voir, pour pouvoir se mettre très vite en position à peu près pa­rallèle à lui. Je dis à peu près, car il est aussi impossible d’obtenir, dans ce cas, une précision mathématique, qu’il se­rait ridicule de l’exiger.

Il est donc très praticable de se passer des points d’alignement ; et dans les marches en ligne, l’essentiel (après qu’on a suffisamment examiné l’ennemi) est de se régler d’après la nature du terrain et des avantages qu’il peut pro­curer ; c’est ensuite de cela, et de la position de l’ennemi qu’on déterminera les points qu’on doit occuper et ceux qu’on doit négliger. Il est même fort peu nécessaire, ainsi que je l’ai démontré, de former une ligne dont tous les points se tou­chent.

Maintenant les développements des colonnes s’exécutent loin de l’ennemi ou du moins hors de la portée de son artillerie et sont couverts par une forte avant-garde qui est en ligne. En plaine, c’est à la cavalerie à couvrir ce mou­vement et la marche en bataille qui le suit. Avec cette pré­caution, cette opération se termine avec sûreté, et n’exige pas une si grande précision de tactique qu’on le croit communé­ment. Au surplus, je répète que c’est ici l’unique opération militaire où la tactique de l’infanterie en rangs serrés soit indispensable. Tout le reste peut s’exécuter par les tirail­leurs. Mais ces développements des colonnes ne devant être entrepris que lorsqu’on est rassuré contre l’attaque de l’ennemi, et ne demandant pas, conséquemment, autant d’exactitude que les mouvements qui ont lieu pendant les combats ; il s’en suit que la troupe qu’on borne à cette seule manœuvre, n’a pas besoin d’être aussi bien exercée que celle qu’on destine aux combats d’infanterie réglée et en masse. C e dernier exercice est ce qu’il y a de plus difficile, et ce qui exige le plus de temps, dans l’instruction des soldats. Il est cependant indispensable de leur enseigner à charger et à tirer, mais d’une manière différente que cela ne se fait ordi­nairement. Dans la manière usitée, le soldat ne tire point comme un individu, mais comme partie d’un tout, comme membre d’une personne collective. En tirailleur, il faut qu’il sache faire usage de son arme comme s’il était seul ; et n’étant pas gêné par son voisin et pouvant faire un usage facile de tout son corps ; il faut qu’il vise et que ses coups portent. J’ai déjà dit qu’il était urgent qu’il sût tirer et char­ger couché, mettre à profit toute la disposition du terrain, et se conduire absolument comme un homme intelligent qui n’attend rien des autres et ne compte que sur lui seul. Je ne nie pas qu’il ne fût possible d’avoir une infanterie apte aux deux genres de combats dont nous venons de parler. Il ne s’agit que de savoir s’il est possible d’atteindre en même temps à la perfection de l’un et de l’autre ; et si dans la né­cessité du choix, l’art du tirailleur ne serait pas à préférer. Il est bien plus facile à enseigner à une multitude brute, que les mouvements de Tactique en ligne et en corps militaires réguliers ; et comme il est praticable de se contenter de cela, pourvu que dans les lieux ouverts, on ait un cavalerie nom­breuse, il serait à propos de ne donner aux troupes que cette espèce d’instruction et de négliger l’autre, à l’exception de ce qui concerne le développement des colonnes. Au surplus, il ne faut pas tant de temps qu’on le croit vulgairement pour former une troupe d’infanterie, même à la Tactique qu’on nomme pesante, car il y a des méthodes écrites, qui donnent les moyens de dresser un soldat en quarante jours. Mais si l’on devait renoncer à faire parvenir la même infanterie à la perfection nécessaire dans les deux genres, alors il serait bon de diviser les armées en infanterie pesante et en infanterie légère ; de n’exercer chacune d’elles, que dans ce qui lui se­rait propre, et de les faire au moins aussi nombreuses l’une que l’autre. Je dirai même que l’esprit du nouveau système de guerre exigerait que le nombre de l’infanterie légère l’emportât.

Quant à la cavalerie, il est absolument nécessaire que, pour être utile, elle sache conserver son ensemble devant l’ennemi. Mais c’est toujours une question que de savoir si une infanterie armée comme celle d’aujourd’hui est capable de lui résister. Il paraît démontré que l’arme du fusil et de la baïonnette ne met pas une colonne d’infanterie formée même d’après le système de Folard, et qui se défendrait avec le plus grand sang-froid, à l’abri du danger d’être entamée et sabrée par une cavalerie également brave, fût-ce, dans la position la plus avantageuse. L’histoire de la guerre de la révolution française en fournit un exemple. Lorsque le prince d’Hohenlohe, réuni aux Prussiens, battit les Français près de Kaiserlautern, trois bataillons de ces derniers se formèrent en colonne si serrée qu’il ne resta aucun espace entre les di­visions, au moment qu’elles se virent menacées par la cava­lerie prussienne. Le régiment de dragons prussiens de Katt chargea cette colonne. Elle se défendit avec un tel courage que les dragons durent s’y faire jour à coups de sabre. Malgré cela, elle fut anéantie en peu de temps.

Cet exemple prouve combien le chevalier de Folard a raison de donner à sa colonne d’infanterie, des piques mêlées avec les fusils et les baïonnettes, de manière que les armes longues soient soutenues par les courtes.

Puisqu’une colonne est exposée à un tel sort, que sera-ce d’une infanterie rangée sur deux ou trois hommes de hau­teur. Les partisans du feu ne manqueront pas de dire qu’un bataillon mince A envoie plus de balles à une cavalerie qui le charge, que ne peut le faire une colonne. Mais ceci n’est vrai que lorsqu’un petit front de cavalerie charge un grand front d’infanterie, qui, par des feux obliques et croisés, crible une troupe à cheval. Si le front de la cavalerie est égal à celui de l’infanterie, les feux obliquent deviennent impossibles, et, dans ce cas, une colonne opposera, à la cavalerie qui la charge, autant de feux qu’un bataillon mince ; car les trois premiers rangs de la colonne peuvent tirer comme ceux du bataillon.

Je sais qu’on me mettra en avant les nombreux exem­ples d’infanterie sur un ordre mince, qui a repoussé de la cavalerie mais sûrement celle-ci a manqué de courage dans ces cas-là. Tous les officiers de cavalerie qui ont fait la guerre, assurent unanimement, qu’ordinairement leur troupe ne se retire qu’après avoir essuyé le feu de l’infanterie, c’est-à-dire, lorsqu’il n’y a presque plus rien à craindre. Cette conduite est singulière. On fait alors trop ou trop peu. Si, après avoir reçu le feu, on donnait de l’éperon, et qu’on abandonnât la bride, on pénétrerait. Le plus souvent on rejette la faute sur les chevaux, qui, dit-on, ne veulent plus avancer quand la frayeur les saisit ; et, vraiment, ils n’ont aucun moyen de se défendre. Mais ces animaux sont très guerriers, et s’élancent hardiment contre la baïonnette, comme ils l’ont souvent fait voir, quand on détermine leur volonté. Que l’on se souvienne que dans un combat contre les Samnites, autant que je m’en rappelle, les chevaliers ro­mains débridèrent leurs chevaux pour pénétrer dans une infanterie, d’ailleurs inébranlable, et l’essai réussit.

Je ne crois pas d’ailleurs que des chevaux, dans le rang puissent facilement être retenus. Un fantassin isolé se défendra en champ libre contre un seul cavalier, avec son fusil et sa baïonnette, mais il n’en est pas de même d’une troupe de cavalerie régulière, qui charge l’infanterie mo­derne.

Combien ne compterait-on pas de bataillons carrés, composés de troupes braves et disciplinées, qui ont été ou­verts et dispersés par la cavalerie, malgré la plus opiniâtre résistance ? Je n’en veux citer ici que quelques exemples. Un carré formé du 14e bataillon saxon, à Langensalz, fut rompu et fait prisonnier par des hussards, bien qu’il se fût supé­rieurement défendu. Les Prussiens, sous les ordres du géné­ral Fouquet, à Landshut, se formèrent aussi en bataillon carré que la cavalerie autrichienne enfonça, coupa en pièces ou fit prisonniers. De même, en l’année 1793, dans la guerre de la révolution, la cavalerie autrichienne écrasa, près du Quesnoy, un carré de Français, qui attendit l’attaque avec la plus grande intrépidité. Toutes les guerres possibles fourni­raient des exemples semblables. Il y en a aussi du contraire. Je citerai celui du régiment d’infanterie prussienne, Man­teuffel, qui se retira, depuis Neustadt à Neisse, exposé aux attaques continuelles de tout le corps de cavalerie de Lau­don, sans s’être laissé entamer une seule fois. Mais il fau­drait examiner soigneusement si ces attaques manquées ne furent pas de la faute de la cavalerie. Il faudrait essayer de tirer cette question au clair ; et quoique je sois persuadé que la cavalerie doit l’emporter sur l’infanterie de nos jours, si le moral n’est pas entièrement favorable à cette dernière, je ne voudrais engager les militaires expérimentés à publier sur ce sujet les résultats de leur expérience et de leur jugement, afin qu’on pût prononcer en dernier ressort sur ce problème militaire.

Il faut dire à l’avantage de l’infanterie, qu’il n’y a au­cun terrain dans lequel elle ne puisse agir, tandis que la ca­valerie en a peu à sa convenance. J’ajouterai à cette remar­que, qu’une infanterie éparse en tirailleurs fait bien plus d’effet, dans les terrains coupés, que celle qui conserve ses rangs serrés.

Il me semble démontré, que l’augmentation de la ca­valerie dans ces derniers temps, comparativement à celle de l’infanterie, a pour fondement un sentiment caché de la fai­blesse de cette dernière à l’égard de l’autre ; car on peut re­connaître l’ennemi dans les pays entièrement ouverts tels qu’il y en a peu, avec de l’infanterie aussi bien qu’avec de la cavalerie, et dans les pays coupés, l’infanterie est bien plus utile, et même d’un usage unique pour cet objet ; la cavalerie ne fait pas non plus des marches plus fortes. J’en conclus donc, qu’on ne l’a tant augmentée que par une notion confuse de sa supériorité dans les combats où le terrain ne lui est pas contraire ; supériorité qu’il ne faut attribuer qu’au genre d’armure de l’infanterie.

Je crois que cette augmentation était absolument né­cessaire ; car, si elle avait eu lieu chez une puissance, et non chez les autres, celles-ci s’en seraient mal trouvées dans leurs démêlés avec la première. D’après la manière dont l’infanterie moderne est disposée et armée, il est impossible qu’on la mette seule en avant, sans avoir, dans son voisinage, de la cavalerie, qui la soutienne et la couvre en cas de re­traite ; surtout si l’ennemi a de la cavalerie ou si le terrain ne rend pas l’action de cette cavalerie, tout à fait inutile. L’exemple célèbre de l’infanterie anglaise et hanovrienne, qui, à la bataille de Minden, culbuta la cavalerie française, ne prouve rien contre ce que j’avance, car il faudrait s’assurer si cette cavalerie n’a pas commis quelque faute majeure.

Il résulte de tout ce qui précède qu’en général la cava­lerie doit être rangée derrière l’infanterie, à moins que des circonstances particulières ne modifient cette règle ; car, si l’ennemi a son infanterie soutenue par de la cavalerie, et que la vôtre n’ait pas le même appui, il est évident que, dans le cas où votre infanterie serait mise en désordre, et que l’ennemi lâche sa cavalerie à sa poursuite, elle serait anéan­tie. Une troupe de cavalerie perd sans doute son plus grand avantage, qui consiste dans sa rapidité, lorsqu’elle se mêle avec une troupe d’infanterie ; mais si cette mêlée a lieu dans un terrain favorable à la première, elle ne connaît aucun frein, et son effet est incalculable. Elle a cet avantage lorsqu’elle est postée dans des parties unies, entre des bois et des hauteurs, qu’on a fait occuper par la troupe à pied. Dans ce cas, la cavalerie, protégée par le feu de l’infanterie, res­semble à une courtine entre deux bastions. Il est de même très praticable de placer la cavalerie dans un camp, de ma­nière à ce qu’elle soit entièrement derrière l’infanterie et non sur les ailes, à moins qu’elle n’ait, à chaque flanc, de l’infanterie, dont le feu croisé sur son front, la couvre et la protège ; car la troupe à cheval à besoin de celle à pied dans un camp, parce que, n’ayant pas la facilité de se mettre si promptement en bataille, elle courrait le risque d’être taillée en pièces en cas de surprise. Une fois à cheval, la cavalerie peut défendre un terrain ouvert mieux que l’infanterie ; mais, avant d’être prête, elle a besoin de cent préliminaires tandis que le fantassin saisit son fusil et se trouve en mesure de se battre.

C’est donc de la nature du terrain que dépend un jour de combat la position de la cavalerie ; mêlée avec de petits corps d’infanterie, elle perd son élan, et par conséquent sa vigueur ; mais elle conserve tous ces avantages mise en se­conde ligne derrière la troupe à pied. Elle donne du courage à celle-ci qui se sent soutenue et couvre sa retraite par un très léger mouvement ; car il est très facile à l’infanterie de se retirer à travers les intervalles des escadrons de la cavale­rie, et même les tirailleurs peuvent effectuer cette manœu­vre en courant à toutes jambes. Mais dans les marches en colonne, le mélange des deux troupes est très bon, surtout si le terrain est varié comme il l’est presque toujours. Dans une plaine nue c’est à la cavalerie à se présenter à l’ennemi ; dans un bois ou dans des montagnes, c’est à l’infanterie ; dans un terrain mêlé, c’est tantôt à l’une tantôt à l’autre, suivant les variations du sol ; et c’est pour cela, que dans ce cas, il faut les entremêler dans les marches en colonne, afin de pouvoir présenter l’une ou l’autre, suivant les circonstan­ces. Si toute la cavalerie marchait la première,` et que l’infanterie la suivit, il faudrait trop de temps à celle-ci pour prendre les devants en cas qu’on eût besoin d’elle. Ainsi, dans les marches, où les têtes de colonnes sont tournées vers l’ennemi, ces deux espèces d’armes doivent être disposées de manière à se trouver à l’alternative, aux ordres des géné­raux. Cela n’est pas nécessaire dans des marches parallèles par les flancs ; car, dans ce cas, les colonnes ne marchant pas près l’une de l’autre, puisqu’elles ne se développent point, mais qu’elles font seulement une conversion, pour paraître en ordre de bataille, il est très facile à une colonne de cavale­rie de changer de place avec une colonne d’infanterie, sui­vant que l’une ou l’autre doit se présenter la première à l’ennemi.

Je reviens aux considérations sur l’ordre de bataille oblique, desquelles je me suis laissé détourner par l’enchaînement des idées. J’en étais à examiner la manière de s’y prendre pour rejeter une aile dans une ligne, afin qu’elle ne soit pas tournée. Supposons donc une ligne oblique comme CD (fig. 45) avec un crochet d e, formé pour se garan­tir d’être pris par le flanc d, et pour avoir e ligne prête à re­pousser toutes les entreprises que l’ennemi A B tenterait de faire par sa gauche sur ce flanc qu’il dépasse. Telle est la première modification de ce genre de position, qui s’offre à notre examen. Après que cette ligne en crochet ou pour mieux m’exprimer, en potence, a chassé tout ce qui s’oppose à sa marche, elle se tourne jusqu’à ce qu’elle arrive sur la prolongation du front oblique C D, et prend alors l’ennemi en flanc. Ce mouvement serait aussi nécessaire, et bien plus facile, en cas que rien ne l’empêchât de suivre son objet. Épaminondas avait quelque chose de semblable à Mantinée ; mais comme il rompit le front de l’ennemi avec son flanc, ce qui ne serait plus praticable aujourd’hui, il fut probablement décidé à cette mesure, dans la vue d’empêcher l’aile ennemie d’envelopper ses colonnes par une conversion. La ligne obli­que de César, à Pharsale, était quelque chose de différent, et qui ne devait servir qu’à se défendre.

A la bataille de Lissa, on plaça quelques bataillons de grenadiers à l’extrémité de l’aile droite de la cavalerie ; ils culbutèrent les troupes de Wurtemberg et rendirent d’autres services. Mais cette position a ce défaut, qu’elle offre un flanc à l’ennemi qui peut être enfilé par son canon. C’est ce qui arriverait à c d, aussi bien qu’à d e, si la ligne A B dépassait et tournait le front oblique c d ; si elle le dépassait de beau­coup, par une simple conversion à droite, elle envelopperait d e. Cependant cette précaution d’avoir un flanc en potence, est excellente quand on attaque l’ennemi avec un front oblique serré et dans le cas où l’on ne serait pas arrivé tout à fait sur son flanc. Je dirai plus, elle est nécessaire. Cependant il ne serait pas prudent de conseiller une telle attaque contre un ennemi habile, parce qu’il peut la rendre impuissante par le moyen donné ci-dessus, aussi bien que s’il n’avait à faire qu’à une ligne oblique sans potence.

Il serait possible de couvrir par un bataillon carré le flanc d’une aile attaquante d’un ordre de bataille oblique, comme dans la figure 46 ; mais le canon de l’ennemi enfile­rait, sans qu’on puisse l’empêcher, deux côtés de ce carré e f et d g, c’est un très grand désavantage. De plus, un bataillon carré marche bien plus lentement qu’une troupe rangée sur une ligne.

Il n’est pas douteux qu’un parallélogramme ne marche plus vite, mais les grands côtés de cette figure ne sont pas plus de défense qu’une ligne ; et les flancs, par la raison qu’ils sont courts, peuvent être facilement tournés.

La défense d’un parallélogramme est donc plus faible que celle d’un carré parfait. Ce qu’on appelle la crémaillère qui depuis quelques années est en usage dans les armées prussiennes, et qui a la forme que présente la figure 47, est quelque chose de trop configuré pour être susceptible de se mouvoir facilement ; elle est exposée à être enfilée par le ca­non de l’ennemi de trop de côtés. Cependant on lui donne quelquefois une forme telle qu’on peut la voir dans la fig. 48, qui a plus d’art encore que celle représentée plus haut. C’est ici le cas de demander pourquoi l’on ne perfectionne pas la chose, jusqu’à lui donner la configuration d’une rose, ainsi que le font les Chinois, si l’on en croit le capitaine Tielke. Ce qu’on a voulu obtenir par cette quantité de flancs, est que les feux qui en partent, balayant réciproquement leur front, l’on soit dispensé du feu oblique ; et il est clair que le soldat qui aura un ennemi devant lui, ne tirera pas obliquement. Il cherchera d’abord par son feu à se garantir lui-même avant de songer à mettre son voisin à couvert.

Mais le feu croisé qui résulte de cette forme angulaire pourrait bien ne pas produire un grand effet. Bien plus, il est difficile que beaucoup de pelotons tirent à la fois à l’endroit où la rencontre des deux fronts forme l’angle, car ils se tire­raient mutuellement dans la figure, si cet angle est à moins de 90 degrés. S’il est obtus, le feu croisé se réduira à peu de choses.

Pour renforcer le bataillon carré contre la cavalerie on, pourrait lui donner la forme ci-après ; le troisième rang, sé­paré des deux autres, formerait à lui seul un carré intérieur.

Cela fait, si la cavalerie ennemie pénétrait dans un des angles du premier carré, le carré intérieur (fig. 49 et 50) formerait, par des conversions à droite et à gauche, ainsi que l’indiquent les lignes ponctuées, un angle saillant qui, par un feu croisé, rechasserait l’ennemi. Mais ce ne serait sûrement pas par les angles où sont les canons qu’une cavalerie bien conduite attaquerait un carré d’infanterie ; et si les côtés sont assaillis, le troisième rang isolé ne donnerait pas plus de secours que s’il était ouvert. Il est vrai cependant que ce serait toujours un feu qu’on aurait en réserve.

Beaucoup de personnes ont proposé de faire les retrai­tes en bataillons carrés. Mais on demande que ce soit de pe­tits carrés composés tout au plus de deux ou trois bataillons, et l’on exige qu’ils observent entre eux pendant la marche une position telle, que le feu de flanc des uns atteignent jusqu’aux côtés des autres, pour les protéger. (fig. 51, 1, 2, 3). Ce dernier bataillon 3, balaie le front d’1 ; celui ci rend le même service aux derrières de 3 et au front de 2 ; 2 protège à son tour les derrières d’1 et de 3 tout ensemble. Tout cela est charmant à la parade ; mais poursuivis et assaillis par une cavalerie entreprenante, il serait difficile en campagne à ces différents carrés, les uns relativement aux autres, une posi­tion si compassée et il serait fort à craindre qu’ils ne se ré­galassent mutuellement de quelques balles par leurs feux croisés sur leurs fronts. Les gens expérimentés dans l’art de la guerre ont cependant donné la préférence, pour les retrai­tes d’infanterie, aux bataillons carrés, sur la forme qu’on nomme en échiquier (fig.52). Cette manière est si connue que je ne la décrirai pas. Mais, en l’exécutant, les distances ont toujours été perdues même dans les manœuvres de l’infanterie prussienne, surtout quand il fallait qu’une aile débordât par une conversion pendant la retraite, (fig.53) afin d’empêcher la poursuite de l’ennemi en lui donnant de l’inquiétude pour ses flancs. Au reste, ces retraites étant ex­centriques sont conformes aux bons principes.

Quand après une fusillade on veut se retirer, il est il­lusoire de prétendre exécuter ce mouvement parfaitement en ordre. Dans ces cas-là, on finira toujours dans la plus grande confusion, car sans cela il n’y aurait pas de raison pour abandonner le champ de bataille. C’est sous ce rapport qu’il est nécessaire d’avoir une ligne de cavalerie derrière l’infanterie pour la soutenir, et dans ce cas il n’est pas si nui­sible qu’on croit, de fuir en toute hâte, au milieu de la cava­lerie. On sort au contraire plus tôt d’une position dange­reuse. Il faut seulement que cette infanterie débandée se ré­forme incontinent, dans le lieu le plus convenable, dans un bois, sur une hauteur, et si elle revient tout de suite à la charge, elle montre plus de courage qu’en se retirant pied à pied et perdant beaucoup de monde ; car, dans le premier cas, c’est un courage utile, et dans le second, il n’aboutit à rien. Si l’on n’a point de cavalerie qui vous soutienne, dans un local ouvert, il faut alors rester réuni, sous peine d’être taillé en pièces. Mais si l’on n’a fait que se canonner, ce qui se nomme aussi action chez les modernes, une retraite en ordre devient plus facile, même quand on en viendrait dans l’intervalle, à un feu de mousqueterie meurtrier.

Quand on est en mesure d’effectuer une retraite régu­lière, ce qu’il y a de mieux et de plus facile est de faire demi-tour à droite avec toute la ligne, et de marcher ainsi en ré­trogradant. De cette manière on se débarrasse plus vite du feu de l’ennemi qu’on ne peut le faire en échiquier, et l’ordre est plus aisé à garder, ce qui mérite d’être apprécié.

Il n’est pas, à mon gré, d’objet plus digne de pitié qu’un bataillon carré enveloppé par des tirailleurs (fig. 54). Tous les coups de ceux-ci sont concentrants, par conséquent du plus grand effet ; tous ceux du carré sont excentriques, c’est-à-dire à peu près nuls. Les rangs de ce malheureux carré seront bientôt éclaircis par des feux bien ajustés, qui ne peuvent pas manquer leur but, et un bataillon dans cette position ne saurait échapper à sa ruine.

La plus célèbre des modifications qu’on ait faite au front oblique est l’attaque oblique en échelons, inventée par Frédéric II. Je serais impardonnable de la passer sous si­lence. Qu’il me soit permis auparavant de remarquer que Frédéric n’a remporté aucune victoire d’après les règles de l’échelon. Il vainquit à Leuthen, non parce qu’il attaqua les Autrichiens en échelon, mais parce qu’il parvint à se porter sur leur flanc. A Zorndorff on essaya de faire cette manœu­vre à l’aile gauche, mais elle réussit mal, et les huit batail­lons détachés de l’arrière-garde n’étaient pas proprement disposés suivant cette forme. L’expérience n’a point encore prouvé ce que cette manière d’attaquer peut renfermer d’excellent, et le capitaine Rosch a fait voir qu’elle n’est pas soutenable en thèse. Il démontre que chaque échelon sera accueilli de l’ennemi avec un feu supérieur ; car l’échelon c d (fig. 55), s’il s’approche de la ligne A B jusqu’à la portée du fusil, sera criblé dans son flanc c ; il essuiera donc un feu plus fort que le sien. Le flanc c, qui se verra tourné et exposé à un feu de côté, décrira insensiblement un arc en arrière pour avoir son adversaire en face. Le peloton de la ligne AB, qui, dans ce cas, fait éprouver au flanc c de l’échelon c d un feu si meurtrier pour lui, n’en sera point empêché par le se­cond échelon e f ; car celui-ci est trop éloigné pour pouvoir tirer ; et bien plus, les deux premiers pelotons de l’aile f’ n’oseraient pas tirer à leur aise si les échelons étaient éloi­gnés de 300 pas, dans la crainte d’atteindre le flanc c. Ainsi les deux pelotons de la ligne AB, qui sont opposés à l échelon c d feront pleuvoir leur feu, sans le moindre empêchement, sur le malheureux flanc c. Si les échelons ne sont distants que de 50 ou de100 pas, ces inconvénients n’auront pas lieu ; mais en revanche on perdra les avantages qu’on se promet d’une attaque en échelons. Ces avantages sont, qu’en parta­geant son front, on n’en expose qu’une partie à être battue, puisqu’on refuse les autres ; au lieu que, dans une ligne obli­que non interrompue, le désordre se propage rapidement dans toute sa longueur. Il serait possible, pour tirer encore mieux parti de cette manœuvre, d’augmenter considé­rable­ment les feux du premier échelon attaquant, et de celui qui vient immédiatement après, en doublant leurs lignes, pen­dant qu’on laisserait les autres plus faibles. Ce serait là, sui­vant moi, le seul avantage à espérer des échelons. D’où il résulte que ce genre d’attaque n’est bon qu’autant qu’on a en tête un ennemi plus fort que soi ; car si on a la supériorité de forces, il n’est pas douteux qu’une mesure infiniment plus énergique ne soit d’attaquer tout à la fois son adversaire en front et sur ses deux flancs.

Observons maintenant que si les échelons se suivent à peu de distance, on ne refuse plus rien, et que la plus grande partie de la ligne est en même temps exposée au feu. C’est pourquoi on les met à Q u la distance de deux ou trois cents pas et alors nous avons vu ce qu’il en résulte de fâcheux pour eux ; c’est qu’on les crible en flanc à mesure qu’ils appro­chent. Les doubles lignes ne remédieraient point à ce désa­vantage, si on les composait d’infanterie ; car elles seraient impuissantes tant que les premières lignes tiendraient, et si celles-ci venaient à être mises en fuite, elles pourraient bien entraîner les autres.

Je mets au défi qu’on cite une seule circonstance où une seconde ligne d’infanterie ait rétabli un combat, et pris la place de la première, lorsque celle-ci avait été battue. Mais, d’après la règle, le premier échelon le sera nécessaire­ment, puisqu’il est enveloppé par un feu concentrant ; et si le combat se poursuit à l’arme blanche, ce qui n’est pas ordi­naire, il suffit qu’un peloton de la ligne AB, fasse une conver­sion, sur le flanc de l’échelon c d, pendant qu’on bataille en front, pour culbuter cet échelon, avant qu’e f, éloigné de trois cents pas, ou même la seconde ligne de l’échelon c d puisse venir rétablir les affaires. Ainsi la ligne A B battra, selon les apparences, tous les échelons, les uns après les autres, et cela d’autant plus facilement qu’ils seront pris en flanc dès l’instant que c d aura été contraint de fuir.

Si la ligne A B se met en mouvement par son aile droite, et attaque les échelons-même, qu’on a eu le projet de refuser, il en résultera un combat de front dont le hasard seul décidera, ou bien les plus faibles étant pris en flanc par les plus forts, l’avantage ne tardera pas à se déclarer pour ces derniers. Il est très aisé de rendre nulle la position obli­que, et quant aux échelons, généralement ils ne valent rien.

Ce qu’il y a de plus utile et d’uniquement utile, pour renforcer une attaque, est d’avoir une seconde ligne de cava­lerie derrière une première d’infanterie ; elle couvre et as­sure la retraite de celle-ci en cas de mauvais succès, et achève de jeter dans le désordre l’infanterie ennemie si l’on parvient à la battre.

Lorsque l’infanterie est rangée en échiquier, on conçoit qu’une première ligne battue peut fuir sans jeter du désordre dans la seconde, à cause des grands intervalles ; mais il n’en est pas de même de la longue phalange mince de Frédéric II.

La cavalerie, placée immédiatement derrière l’infanterie, protège mieux une attaque que s’il y avait encore entre deux une seconde ligne d’infanterie ; car, dans le pre­mier cas, elle n’éprouve aucun obstacle pour se porter au se­cours des fuyards, et les recueillir dans son sein. Il suit de là qu’il ne faut avoir que deux lignes une d’infanterie, l’autre de cavalerie ; et cela d’autant plus, que deux lignes d’infanterie, ne pouvant être utiles qu’autant que la seconde est hors de la portée du canon, il en résulte qu’il faut plutôt la considérer comme une réserve de troupes fraîches que comme une se­conde ligne de combat. Ainsi donc, la force que l’on croit don­ner aux échelons, par de doubles lignes d’infanterie n’est qu’illusoire.

Des canons qui tirent concentriquement, sont suscep­tibles d’ajouter infiniment à l’efficacité d’une attaque. Mais cette mesure est de nature à être employée pour les lignes droites comme pour les échelons. Dans l’attaque de ce der­nier genre déjà citée, l’on ne placerait pas les batteries de­vant la division c d, mais devant e f, pour enfiler la partie de la ligne AB, qui essaierait de se replier pour former une po­tence, en cas qu’elle fut prise en flanc par c d.

Il est impossible de prendre l’ennemi en flanc par le pas diagonal ou de côté, exécuté pendant la marche, si, avant de se mettre en mouvement, on n’a pas déjà considérable­ment dépassé ses ailes ; car il met obstacle à votre projet s’il fait directement, par ses flancs, un mouvement de côté. Dans un même intervalle de temps il parcourra un espace plus considérable que vous avec votre pas oblique, par la raison qu’il se meut en ligne directe, et vous en avant et oblique­ment tout ensemble, ce qui raccourcit votre pas ; et parce qu’il marche sur une des côtés, et vous sur l’hypoténuse qui est plus longue. Il est donc impossible de réussir à dépasser les ailes de l’ennemi pendant qu’on se porte en avant en or­dre de bataille, si l’ennemi a l’art de se conduire.

Il me reste à observer cependant, qu’un avantage des échelons, sur le front oblique non interrompu, est de ne pas prêter comme lui le flanc à l’ennemi qui se porte en avant. L’échelon a cet avantage par sa nature, et le front oblique ne peut l’obtenir qu’autant qu’il est infiniment plus étendu que le front de son adversaire ; car la ligne oblique, formée en échelons, se change en plusieurs lignes paral­lèles, par le moyen d’une conversion, (figure 56) et l’on peut, par ce mou­vement, défendre ses flancs contre son ennemi.

Mais encore une fois, ce qu’il y a de plus efficace est de l’attaquer lui-même dans ses flancs, pendant qu’on se contente d’amuser son front par des corps détachés, et les colonnes doivent être préparées pour cette attaque principale hors de la vue de l’ennemi, c’est-à-dire stratégiquement, de même qu’un amiral prend de très loin ses mesures pour ga­gner le vent sur son adversaire. Toute manœuvre à la portée du canon, devrait n’avoir aucun résultat, si l’ennemi était habile. Et sous ce rapport, je crois que les batailles de Cré­velt, de Freiberg et de Leuthen sont de vrais chefs-d’œuvre.

Par suite de l’idée de cette division en différents corps, je suis conduit à examiner une attaque en trois corps, vantée par Folard, et regardée par Lloyd comme la meilleure. Qu’on me permette premièrement de remarquer qu’un plus grand partage de ses forces est très rarement nécessaire. Deux corps sont employés à manœuvrer sur les flancs de l’ennemi, le troisième est dirigé contre son front. Voilà la conduite à tenir si l’on est le plus fort. A-t-on au contraire le désavan­tage du nombre, supposition qu’admettent Folard et Lloyd ; on place ses trois corps vis-à-vis des deux ailes et du centre de l’ennemi. Ainsi, même dans ce cas, le nombre trois est le meilleur.

Le chevalier de Folard veut rompre avec son corps du centre le centre de l’ennemi, et, par ses deux corps des ailes, il veut empêcher ceux de l’ennemi de prendre en flanc le corps qui attaque leur centre. Je n’examinerai que dans la section suivante l’opinion de Folard. Celle du général Lloyd a beaucoup d’aperçus neufs. Il propose deux lignes, il met la cavalerie dans la seconde, et place son infanterie sur quatre rangs. Mais ce qui étonne dans un homme si profond dans l’art de la guerre, ce sont les lances qu’il prétend faire ajuster aux fusils, à trois cents pas de l’ennemi, afin de charger son infanterie avec cette nouvelle arme. Comment une telle in­vention pourrait-elle tenir contre un feu vigoureux. Le géné­ral Lloyd destine particulièrement les corps des ailes à cou­vrir celui du centre, ils doivent être composés surtout de ca­valerie entremêlée de petites colonnes d’infanterie. D’après l’opinion de ce grand militaire, c’est avec ces dispositions que l’infanterie résistera le mieux à la cavalerie ennemie ; et il prétend qu’une infanterie sur trois hommes de hauteur, n’est pas en mesure de tenir contre la sienne sur quatre, et ses lances.

J’ai exposé, dans cette section, mon sentiment sur les objets de tactique. Je n’ai point voulu traiter de cet art d’une manière particulière, parce qu’il n’entre pas dans mon plan de faire un trop gros volume. Au reste on me pardonnera la longueur de cette section, vu la multitude d’objets que j’y ai pris en considération. Je ne prétends point m’astreindre à faire toutes les sections de cet ouvrage égales entre elles, et je suis, sans système, la liaison des idées. Si l’on m’accusait d’avoir écrit un paradoxe, en annonçant la préférence que je donne aux tirailleurs sur l’infanterie de ligne, j’appellerais à mon secours le livre intitulé ; Considérations sur l’art de la Guerre, dont l’auteur, qui a fait la guerre de Sept Ans, s’exprime de la manière suivante sur les combats d’infanterie de cette guerre célèbre ; « Il n’a jamais été possible de comp­ter sur un feu régulier de peloton, de division ou de bataillon, c’est à peine si on tirait avec ordre une seule fois, et inconti­nent après s’établissait le feu irrégulier, qui allait suivant l’habileté de chacun à manier son arme. Souvent les rangs de derrière arrivaient sur les épaules de ceux de devant ; jamais le premier rang ne s’est mis à genoux ; la troupe se formait d’elle-même en cinq ou six rangs plus ou moins ; la ligne de­venait une masse sans ordre, et les officiers et généraux at­tendaient patiemment ce qui en résulterait, et si cela finirait par le gain ou la perte de la bataille. C’était l’infanterie prus­sienne même qui offrait ce tableau, ce qui est à remarquer. » Ainsi donc, puisque dans les batailles le feu de l’infanterie de ligne finit par dégénérer en tiraillerie (qu’on me passe ce terme), je ne vois pas pourquoi je ne serais pas en droit de dire qu’il faut dresser le soldat à ce manège, et pourquoi je ne préférerais pas un corps de tirailleurs organisés à celui qui devient tel par la force des circonstances. Je vais passer à l’examen du système de Folard.

 

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