Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Dietrich von Bülow

 

Esprit du système de la guerre moderne

 

 

De la colonne du chevalier de Folard

 

La faiblesse des flancs d’une infanterie rangée en or­dre mince devait conduire un esprit aussi pénétrant que ce­lui de M. de Folard à la recherche des remèdes qu’il y avait à ce mal. Il jugea que le front d’une infanterie mise sur trois ou quatre hommes de hauteur était trop faible aussi. D’après ces considérations, l’ordre profond lui parut le moyen le plus efficace de vaincre une troupe ordonnée d’après des bases aussi fautives ; et de là provint l’idée de sa colonne, qu’il nous présenta comme une masse d’infanterie dont les flancs seraient plus longs que le front.

Cependant cela ne serait ainsi que dans les colonnes qui contiennent plus d’un bataillon. Chaque bataillon forme­rait à peu près un carré (fig. 57). Les colonnes les plus consi­dérables de Folard sont en trois divisions, comme a b c. L’utilité de cette composition est que la division b, par exem­ple, ayant la facilité de se mouvoir de côté, comme vers le point d, il en résulte un feu croisé, puisque les feux de d se prolongent sur deux côtés de c et d’a. De même, d’autres pe­lotons, par des mouvements semblables, peuvent acheter de culbuter l’ennemi déjà rompu, puisque chacune des parties séparées du front de l’ennemi présente le flanc à une des co­lonnes de ces divers pelotons qui s’étendent à droite et à gau­che.

Voici comment M. de Folard fait exécuter cette ma­nœuvre par ses colonnes.

Les deux moitiés de la colonne, telles qu’a et b, (fig. 58), se séparent en longueur, et font, l’une à droite, l’autre à gauche, après avoir traversé la ligne de l’ennemi c d ; alors elles culbutent par les flancs les parties séparées de cette ligne ennemie. Il est bon de remarquer ici que M. de Folard avoue, par ce mouvement, l’avantage qu’il y a à envelopper l’ennemi en débordant son front, puisque dans cette manœu­vre sa colonne, dont les flancs sont plus longs que le front, dépasse constamment les ailes de l’infanterie ennemie qu’il ne suppose qu’à quatre hommes de hauteur, et qui par conséquent ne peut opposer sur ses flancs qu’un front de quatre hommes.

Ces mouvements de côté exécutés par la colonne qui a rompu l’ennemi, ne sont pas aussi simples et conséquem­ment pas aussi bons que ceux qu’exécutent les divisions sui­vant la figure 57. Il est impossible que cette séparation de la colonne se fasse avec ordre dans un combat.

On a fait une objection contre cette colonne, qui ne me paraît point fondée. Un nombre d’hommes rangés les uns derrière les autres, a-t-on dit, ne se poussent pas comme un coin par l’effet d’un coup de hache, parce que chaque individu ayant en lui la cause d’un mouvement spontané, forme un tout en quelque sorte indépendant. Mais on ne réfléchit pas que les premiers rangs d’une colonne ont de bonnes raisons pour se porter en avant, puisque ceux qui les suivent les poussent par derrière. Si donc ces troupes de la tête vou­laient s’arrêter, l’impulsion des autres les écraserait. Lorsqu’une multitude se jette au travers d’une porte qu’on ouvre subitement, les plus avancés sont forcés de suivre la direction du torrent. C’est par la même raison qu’une infan­terie en ordre profond en culbute une autre en ordre mince. Dans une mêlée cette dernière aura également le dessous ; car trois ou quatre hommes doivent succomber sous l’effort de vingt. Mais au reste la chose ne peut jamais finir comme cela, car la pression de la masse profonde qui fond en avant jette les trois hommes de hauteur hors de leur position, avant qu’on n’en vienne aux mains.

Mais il en sera autrement, si, au lieu de résister direc­tement à l’attaque de la colonne profonde, l’ennemi se jette sur ses flancs. C’est contre les colonnes que les tirailleurs sont surtout de l’effet le plus terrible. Comme ils tirent alors dans une masse d’hommes, presque tous les coups portent. Que l’on cède le terrain à la colonne à mesure qu’elle avance ; qu’on ne s’en laisse point approcher ; que voltigeant autour d’elle, on la fouette d’un feu irrégulier, et sa destruction est certaine. S’il y a plusieurs colonnes collatérales, comme cela doit être nécessairement dans un corps de troupes nom­breux, et si elles sont soutenues par de la cavalerie en se­conde ligne, alors sans doute il est impraticable de pénétrer entre ces diverses colonnes, pour les prendre à dos et en flancs. Mais dans ce cas, il faut tenir à la méthode de ne pas attendre le choc. Il faut se retirer de côté ; il faut menacer les flancs du colosse redoutable qui s’avance ; et ces mouve­ments doivent se préparer lorsqu’on est encore loin de lui. Mais comme on a toujours la facilité d’éviter un combat, lorsqu’on se jette de côté et qu’on revient ensuite sur les flancs et les derrières de l’ennemi, il en résulte que l’avantage des colonnes qui ne peut se faire sentir que dans les combats immédiats, devient dans ce cas-ci absolument nul. Dans les pays plats, ces mouvements sont couverts par la cavalerie, et si celle de la colonne se présente au combat, il en résulte une action de troupes à cheval, où l’avantage est égal des deux côtés.

On a dit, et cela ne peut pas se nier, que des canons chargés à cartouche, foudroyant en différents sens une co­lonne serrée la détruirait inévitablement. Mais on n’a peut-être pas réfléchi qu’un feu croisé de cette nature exercerait les mêmes ravages contre des bataillons minces. L’exemple de Torgau et d’autres encore, démontrent cette assertion. Un front étendu est semblable à un grand rond où il est plus aisé de viser et d’atteindre, que dans le front étroit d’une colonne, quand même les boulets feraient plus de dégâts dans celle-ci que dans l’autre. Combien de boulets passent par les inter­valles d’une colonne, qui porteraient dans une ligne d’infanterie. On ne considère pas qu’il n’y a pas moyen d’attaquer de front des batteries qui tirent à cartouches, et qu’il faut, dans ces cas-là, se laisser tuer, quel que soit l’ordre qu’on ait adopté. La cavalerie seule pourrait entreprendre quelque chose contre ces batteries, avec espoir de succès, parce qu’allant plus vite, elle reste moins de temps exposée au feu. Tout, dans le système de guerre moderne, paraît confirmer l’importance de la cavalerie.

S’il y a un moyen efficace pour l’infanterie de résister à la troupe à cheval, c’est sans doute de se former en colonne. On ne doit attribuer qu’à l’armure actuelle de la troupe à pied, de ce que la cavalerie peut encore la pénétrer dans ce cas là. Je suis persuadé qu’une infanterie armée de piques soutenues par des armes plus courtes, ainsi que l’exige Mon­sieur de Folard, ferait à la cavalerie une résistance inébran­lable. Mais si l’on a du canon à portée, la colonne sera en­dommagée par leur feu, et ensuite écrasée par la cavalerie ennemie, en cas qu’elle n’en ait pas elle-même. Nouvelle preuve que, depuis l’invention du feu, tout se réunit pour donner à la cavalerie la prépondérance sur l’infanterie, lors­que le terrain lui est favorable.

Il paraît donc que l’attaque d’une colonne contre une infanterie rangée suivant la manière actuelle, en ordre mince, serait du plus grand effet, si la seconde n’est pas pro­tégée contre la première, par un nombre de canons disposés en batteries qui se croisent. Il est juste de convenir encore, que comme les colonnes avancent plus vite que les lignes étendues, l’effet du canon contre elles est par là même un peu diminué. Rien de meilleur qu’une colonne contre la ca­valerie. Elle n’est en défaut que contre les tirailleurs ; mais comme il en est de même d’une ligne d’infanterie en ordre mince, ceci ne prouve rien contre l’ordre profond. Il résulte de ces considérations, que les critiques des nouveaux tacti­ciens, contre le système de Monsieur de Folard, reposent sur un fond mouvant.

On a enfin reconnu la bonté de ce qu’a proposé cet homme de génie, de mettre la cavalerie en seconde ligne der­rière l’infanterie. Cependant il est bon d’observer que la mé­thode qu’il prescrit, de ranger la cavalerie en ordre profond, prouve qu’il n’entendait rien à cette arme. Il veut encore remplir l’intervalle des escadrons avec de l’infanterie ; et comme il exige que ce soit de l’infanterie légère, le désavan­tage de cet arrangement devient moindre, parce que cette infanterie peut être exercée à suivre la cavalerie à la course. Il est utile, sans doute, de faire constamment soutenir la ca­valerie par de l’infanterie. Les Français, dans la guerre pré­sente, ont toujours eu des tirailleurs à côté de leur troupe à cheval. C’était la manière des anciens Germains, et l’on ne devrait détacher aucun parti de cavalerie sans y joindre de l’infanterie légère.

Il n’y a que les tirailleurs qui soient plus conforme au système militaire actuel que les colonnes. La méthode la meilleure paraît être d’employer tantôt l’une, tantôt l’autre.

Monsieur de Folard est grand partisan de la guerre lé­gère ou guerre de partis ; ce qui le démontre, c’est le tribut d’admiration qu’il paie à Sertorius. Il soutient fort le système de couper les vivres, d’éviter les combats, d’agir sur les der­rières et les flancs de son adversaire, de l’inquiéter la nuit, etc. Il énoncerait de nos jours, bien plus affirmativement en­core son opinion sur cette méthode, depuis que le nouveau système a pris plus de maturité.

 

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