Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
Revue Internationale d'Histoire Militaire
 

 

 

Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

Dietrich von Bülow

 

Esprit du système de la guerre moderne

 

 

Section XIII

Différence de la tactique des anciens et de celle des modernes

 

Nous avons dit, dans la première division, combien la Stratégie des anciens s’écartait de celle des modernes, à cause de la modicité des besoins de leurs armées comparati­vement aux nôtres. Nous allons maintenant établir, quoiqu’avec brièveté, la différence qui existe entre leur tacti­que et celle que nous avons adoptée.

La principale différence est que la leur se rapportait toute au combat à l’arme blanche, et la nôtre à celui de l’arme à feu. De là, chez eux, la supériorité que donnait les avantages corporels, et la nécessité de l’ordre profond pour renverser l’ennemi par son poids, et lui opposer toujours de nouvelles troupes à mesure que les plus avancées étaient détruites ; de là encore, le front rétréci de leurs armées, parce qu’on avait rien à craindre des feux croisés, puisqu’on peut admettre sans hésiter, que l’effet du tiré chez les an­ciens, était bien moindre que chez nous.

On pouvait donc anciennement, chercher à rompre un centre, ce qui décidait du sort d’une bataille, quoique cet es­sai n’ait pas réussi à Cannes. On ne s’embarrassait pas des mouvements de côté de l’ennemi, parce que ceci n’a mainte­nant rapport qu’aux subsistances, et que ces inquiétudes n’existaient pas alors.

C’était plutôt la valeur du soldat que l’habileté du gé­néral, qui décidait anciennement de la victoire. César, consi­déré dans ses batailles, est moins digne d’admiration par l’art de ses positions et de ses mouvements, que par l’intrépidité et le dévouement qu’il savait inspirer à ses guer­riers.

Les batailles de ces temps-là étaient bien plus meur­trières, parce que l’ordre profond entremêlait à la fois un plus grand nombre de combattants, et que l’énergie morale des anciens soldats rendaient les mêlées longues et terribles. Aujourd’hui tout est fini, quand une armée a tourné le flanc de l’autre. Indépendamment de cela, le feu ne tue pas autant de monde que l’arme blanche ; les mêlées sont rares et de peu de durée dans les troupes modernes, qui ne sont point armées pour cela ; les plus meurtrières, mais pour une des deux parties seulement, sont celles où la cavalerie sabre une infanterie rompue. Entre deux troupes à pied la forme du fusil et de la baïonnette les rendent plus ridicules que dange­reuses.

Quand une fois les armées en étaient venues auxains, parmi le anciens, les retraites en ordre étaient presqu’impossibles. Que l’on ne cite point la retraite des dix mille et quelques autres qui ne doivent, qu’à des circonstan­ces très particulières, de pouvoir être regardées comme des exceptions. Les anciens n’avaient pas non plus de cavalerie nombreuse pour protéger leur infanterie fuyante ; d’ailleurs leur cavalerie ne pouvait rien contre le genre d’armes de leur infanterie.

Lorsque celle-ci fuyait, elle était mise en pièces par des soldats qui la poursuivaient avec la même vélocité ; l’égorgement devait être effrayant. Il était impossible de penser à une position, ni à faire front de nouveau, parce qu’on n’avait point de batteries à l’abri desquelles on pût se rallier et se réformer ; l’ennemi acharné ne vous laissait point de temps pour cette manœuvre. Toutes les armées des anciens n’avaient pas la générosité de celles de Lacédémone, qui, contentes de la victoire, ne poursuivaient pas l’ennemi.

Si le système de la colonne de Folard était générale­ment adopté, les combats deviendraient singulièrement san­glants. On est effrayé quand on se représente le choc de deux masses rangées en ordre profond. Mais bientôt ces colonnes dissoutes ne s présenteraient plus que le spectacle d’une multitude s’entre-tuant sans ordre et sans principe ; car l’infanterie actuelle, vu son armure et son habillement, ne fait pas un corps militaire aussi solide que celle des anciens, qui était liée par les boucliers. Ainsi, en ordre profond comme en ordre mince, un combat d’infanterie prolongée, doit dégénérer en tiraillerie, parce que dans la manière ac­tuelle il ne faut pas songer à pouvoir éviter le combat dans la proximité.

L’exemple de la bataille de Cannes prouve qu’il était utile aussi chez les anciens, de déborder les ailes de son en­nemi. Tacite raconte, dans le LXXVe chapitre du troisième livre de ses annales, quelque chose qui démontre, jusqu’à l’évidence, l’excellence des opérations offensives qui tendent à cerner l’ennemi, même dans l’ancien système de guerre, jusqu’à la fin du récit ; « Tacfarinas, dit cet historien, parta­geait ordinairement ses gens en différentes petites troupes, ce qui lui donnait la facilité de s’ouvrir quand o n l’attaquait, et dans le même instant, de faire charger les nôtres par derrière. Alors on forma trois corps, dont l’un fut confié à Cornélius Scipion, lieutenant de Blésus, pour se porter à l’endroit où Tacfarinas pourrait manifester l’intention de dévaster le pays des Ceptiniens ou se réfugier chez les Garamontains ; le fils de Blésus conduisit, d’un autre côté, la milice qu’il comman­dait ordinairement, pour empêcher que le pays des Cirtes ne devient la proie des barbares. Le général s’avança au centre même de ce pays, avec le noyau de ses troupes, après avoir établi des forts et des retranchements, aux endroits nécessai­res, pour contenir les ennemis, et leur rendre leurs projets dif­ficiles ; car partout où ils s e montraient, ils trouvaient une partie de notre armée qui les prenait soit en front, soit en flancs, soit par derrière ; de sorte qu’une quantité furent tués et faits prisonniers. Sur ces entrefaites, Blésus partagea ces trois corps en différents partis, dont il confia la conduite à des centurions d’une bravoure éprouvée ; et quand l’été fut passé il ne retira point ces troupes, ni ne les envoya point en quartiers d’hiver dans l’ancienne Afrique ; mais après avoir fait bâtir de nouveaux forts, comme au commencement de la guerre, il mit à la poursuite de Tacfarinas, gui changeait à tout instant s a résidence, des partis, qui connaissaient tous les détours de ces déserts, jusqu’à ce qu’enfin il jugea à propos de se retirer après avoir fait prisonnier le frère du brigand ».

Cette circonstance de guerre prouve combien, même chez les anciens, il était excellent d’opérer sur les flancs de l’ennemi, et dans le but de l’investir. Cependant, comme les armées des anciens n’étaient ni si nombreuses, ni si consommatrices, qu’elles pouvaient vivre partout sans de grands magasins, elles n’avaient pas à redouter les diver­sions sur leurs derrières à beaucoup près autant que les mo­dernes, qui sont tout à fait paralysées par là. La nécessité de forces intérieures, morales et physiques, chez les anciens, et la nécessité d’une grande extension, chez les modernes, me paraissent être les causes essentielles de tout ce qu’il y a de différent dans les deux tactiques.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin