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Dietrich von Bülow

 

Esprit du système de la guerre moderne

 

 

Section III

Des lignes d’opération divergentes

 

D’après les règles, les lignes d’opération divergentes d’un point central à une circonférence ou d’un arc plus petit à un plus grand ou bien encore d’une ligne droite à une cir­conférence, sont indispensables, si l’on veut occuper un pays sans défense. Les Tartares suivent cette méthode, lorsqu’ils veulent dévaster complètement un pays. Mais les Tartares ne s’occupent guère de lignes d’opération dont ils n’ont pas besoin. Ils portent leurs subsistances sur leurs chevaux, ce qui est un pas de plus que les Romains qui les avaient dans leurs camps. Les Tartares ne connaissent que des lignes de marche. Voici comment ils s’y prennent quand ils inondent un pays de leurs bandes innombrables. Une troupe se divise en deux, celle-ci en quatre et toujours ils vont se partageant à mesure qu’ils avancent, et finissent par couvrir une contrée tout entière. Le Baron de Tott raconte qu’il les a vus ravager de cette manière la nouvelle Servie.

Ce serait prouver qu’on n’entend rien à l’art de la guerre, que de commencer une guerre offensive par ces opé­rations divergentes ; car elles ne vous garantissent point d’être investi ; les derrières et les flancs sont toujours à dé­couvert. Vos lignes d’opération ne sont point assurées, tandis que l’ennemi n’a rien à craindre pour les siennes. Les consi­dérations qui vont suivre, rendues sensibles par des figures, démontreront suffisamment ces assertions.

La ligne d’opération C D (fig. 4) est réellement mieux couverte par CE et CF, c’est-à-dire, par des corps qui sont auprès d’E et F, que ne l’est une opération sur deux lignes, dans un triangle acutangle, comme dans l’hypothèse précé­dente. Mais toutes les lignes d’opération partant de C vers E D F, et dirigées contre ces points, ne le sont pas contre l’ennemi AB. Celui-ci les prend à dos, intercepte les convois et sa retraite sur ses anciens postes A B lui est toujours as­surée. Si, joint à cela, la forteresse G n’est pas assez bonne pour soutenir un long siège, tous les corps détachés en avant doivent se replier et faire retraite, pour éviter leur destruc­tion, du moment que l’ennemi, partant d’A et de B, entre­prend quelque chose contre C.

Mais ce n’est pas encore tout. Si l’ennemi n’avait point de corps près d’A et de B, et qu’il marchât seulement avec ceux qu’il aurait près d’E et d’F sur les points A, B, en forme de périphérie ; les détachements envoyés de C, vers les points E D F, seraient obligés de faire tout de suite un mou­vement en parallèle défensive vers A et B, et de former un cercle plus étroit autour du point C.

Les corps ennemis, placés sur la périphérie, auraient toujours la facilité, en se réunissant plusieurs ensemble, de tomber sur un de ceux qui seraient partis du point C, et de l’écraser, si l’éloignement n’était pas trop considérable. Car bien que les corps, partis de C, opérant sur un arc de cercle plus étroit que l’ennemi, pourraient conséquemment se ré­unir plus vite, une marche de nuit gagnée égaliserait les cho­ses. L’ennemi, vu l’étendue de sa base qui comprend l’arc de cercle AB, n’a rien à craindre pour ses derrières et ses sub­sistances. Jamais, dans cette hypothèse il ne court le risque d’être coupé. Mais les corps partis de C n’ont pas le même avantage ; car, s’ils se concentrent, ils exposent leurs convois, et finissent par se voir réduits à une ligne d’opération.

La dispersion des forces, vers plusieurs objets, fait qu’on ne peut agir contre aucun avec l’énergie nécessaire. On s’affaiblit, on fournit à l’ennemi l’occasion de vous détruire partiellement ; on ne peut espérer de succès qu’en portant sur tous les points des forces supérieures à celles de l’ennemi. La masse décide de tout ; mais il restera toujours vrai que la force naît de l’ensemble, et la faiblesse, de la dé­sunion. Il en est de cela comme d’un homme qui tente à 1 a fois mille entreprises ; aucune ne vient à bien.

Si, pour couvrir ses lignes d’opération contre les entre­prises de l’ennemi depuis ses postes A B, l’on voulait se ra­masser en corps isolés, et former comme un mur de troupes C D (fig. 5) contre la périphérie AB, la monstruosité d’une telle conduite qui affaiblirait au point qu’on serait hors d’état de rien entreprendre d’important et qui ne pourrait avoir pour résultat certain, que de se faire battre en détail ; cette absurdité, dis-je, est si palpable, qu’il est inutile de s’étendre davantage sur ce sujet.

Deux corps, comme D, E (figure 6), seraient sans doute suffisants pour observer et contenir les deux forteresses A B, et en même temps les troupes qui, postées aux environs, pourraient prendre à dos celles qui dirigeraient leurs opéra­tions vers les points F, G, H. Mais voilà ce qui s’appelle re­tomber dans la faute de trop diviser ses forces ; et l’armée, agissant offensivement, dans la direction d’F G H, serait trop affaiblie par là. Au reste la considération majeure ici, est que si l’ennemi, placé à F G H, fait former à ses troupes la péri­phérie AB, en les ramenant vers ces deux points, tous les corps destinés pour l’opération offensive doivent se replier sur les détachements D E, et transformer ainsi la guerre of­fensive en une défensive infructueuse.

Si les lignes d’opération divergentes étaient basées sur deux places fortes C C, (figure 7), situées si près l’une de l’autre que les lignes d’opération parties de ces points ne formassent avec l’objet G, qu’un angle de soixante degrés, rien ne serait corrigé par là, car les détachements, envoyés à l’offensive contre G, souffriraient tous les désavantages déjà déduits dans les sections précédentes, d’une opération offen­sive formée en triangle acutangle ; et les corps séparés, comme F, G, H, auraient à supporter tous les incon­vénients des opérations divergentes.

Au reste, les objets vers lesquels sont dirigées des opé­rations de ce genre doivent avoir, les uns relativement aux autres, une situation telle, qu’une ligne que l’on supposera les traverser ait, à peu de chose près l’apparence du quart de cercle que j’ai désigné par AB, dans les figures. C’est à cet arc que se terminent les lignes d’opération, qui, semblables à autant de rayons, partent de la forteresse, point principal de l’opération, comme d’un centre. Il est difficile qu’une opéra­tion divergente en ait plus d’un ; à peine si l’on pourrait la faire partir de deux ; dans ce dernier cas, il serait nécessaire que les forteresses centrales fussent situées près l’une de l’autre.

D’ailleurs il est assez clair que l’ennemi, partant d’A et de B (figure 8) peut faire une diversion dans le pays de l’armée C, pendant qu’elle opère offensivement contre les points D, E, F ; car ce moyen de défense peut lui paraître plus facile que de venir sur les derrières de D E F, de couper ses lignes de convois ou d’entreprendre quelque chose sur C.

L’armée attaquante, partant de ce point, aura proba­blement des places fortes opposées aux deux forteresses A, B, de son ennemi ; mais, dans l’hypothèse où elle n’en aurait point, son pays resterait ouvert ; d’ailleurs ces places se­raient susceptibles d’être attaquées. Enfin, l’ennemi aurait encore la ressource (et ce serait, pour lui, le parti le plus avantageux) de former une entreprise contre C ou contre les lignes d’opération. Il y a plus, si ses forces étaient suffisan­tes, les trois tentatives ne rempliraient que mieux, pour lui, l’objet de se défendre avec le plus grand succès.

Tout lecteur, d’après ces considérations, doit conclure avec moi, qu’avant d’avancer vers l’arc AB, il faut se rendre maître des forteresses qui, dans ma supposition, doivent exister aux extrémités A B. Cette opération serait incertaine, si les lignes de convoi devaient toutes sortir de C ; dans ce cas, l’ennemi posté à D, E, F (figure 9) serait à même de les inquiéter, en s’avançant jusqu’à G ou jusqu’à H, suivant qu’A ou B serait assiégé ; mais le chemin naturel des convois sera de venir d’I ou de K, c’est-à-dire, du pays de l’armée assié­geante, et cette armée aura certainement, à portée de l’un de ces deux points, une forteresse qui sera son magasin. D’après cela, je regarde toujours comme possible la prise d’A ou de B ; elle entraînerait plus de difficultés, si K et I n’étaient point fortifiées ; car, si l’armée opérante assiégée B, l’ennemi qui occupe A, fait une diversion dans le pays de cette armée sur K, et la prend à dos, s’il n’est pas arrêté par une place forte.

Maître d’A et de B, et ayant (pour me servir d’une ex­pression triviale) les coudées franches, on peut se baser sur ACB, et faire partir de là sa ligne d’opération. Il est cepen­dant encore nécessaire qu’A et B soient à une distance convenable l’un de l’autre, afin que les lignes d’opération, tirées de ces deux points, en se rencontrant à l’objet, forment un angle de plus de soixante degrés. Si l’on a des forces suffi­santes pour assiéger ensemble A et B, on ferait bien de le tenter, parce qu’il faut avoir pour maxime constante d’entre­prendre à la fois le plus qu’il est possible ; mais rarement cela doit l’être, et dans ce cas ci ( en supposant qu’aucun mo­tif ne déterminât à agir différemment) la règle serait d’attaquer d’abord la place la plus forte, par la raison qu’au commencement d’une campagne, on est plus fort et mieux disposé qu’à la fin.

Concluons en établissant dans les termes suivants ce principe de Stratégie ; « Que, si la base est assez longue pour que les deux lignes d’opération de ces extrémités forment, en se rencontrant à l’objet de l’opération, un angle de plus de soixante degrés, l’on peut aller en avant en toute sécurité ; mais que, sans cette condition, ce serait une imprudence »

 

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