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Esprit du système de la guerre moderne

 

 

Section IV

Des lignes d’opération parallèles

 

Je viens de démontrer qu’il faut être basé suffisam­ment avant d’entreprendre quelque chose d’offensif. Si l’on a rempli cette condition indispensable on peut s’avancer sur des lignes d’opération parallèles, de manière à attaquer à la fois plusieurs objets situés sur une ligne qui soit aussi à peu près parallèle à sa base. Voyons si ce procédé conduirait au but qu’on se proposerait.

Supposons que la ligne A D (figure 10) soit la base dans laquelle les forteresses ABCD existent, comme autant de sujets desquels seront partis les corps 1,2,3,4, sur autant de lignes d’opération vers les objets E, F, G, H, situés paral­lèlement à cette base. Il est dans l’ordre des choses qu’il y ait, dans la ligne objective, un des quatre objets, soit E, F, G ou H, dont la conquête et la possession soit particulièrement désirable, et contre lequel on dût employer plus de forces que les autres n’en exigeraient pour être soumis ; car il est im­possible que l’égalité soit parfaite entre ces objets divers, et l’un des quatre doit être, plus que les autres, la clé du pays ennemi. Il en est de cela comme du point que l’on choisit d’avance dans la position de l’ennemi lorsqu’on veut lui livrer bataille ; point qu’on appelle la clé de la position, et vers le­quel on dirige particulièrement ses forces. On a toujours beaucoup estimé dans les généraux l’art de distinguer ce point ; et il constitue particulièrement le coup d’œil militaire. De même, l’art de découvrir l’objet capital, parmi ceux contre lesquels on opère (objet que je voudrais pouvoir nommer la clé stratégique n’est pas, vu sa grande importance, une des moindres perfections d’un chef d’armée.

Comme il est indispensable de concentrer plus de for­ces vers cet objet majeur que vers les autres, il serait assez naturel qu’on n’en eût pas de suffisantes pour s’emparer de tous ; à moins que l’on n’eût une supériorité extraordinaire sur l’ennemi. Dans ce cas-là (je veux dire si l’ennemi osait à peine se montrer en campagne) ce qu’il aurait de plus de dé­cisif serait d’avancer dans son pays, en lignes d’opération parallèles, sur un grand front, et d’occuper et de conquérir autant de terrain que l’on pourrait. Mais cette supposition n’est pas admissible dans l’exacte règle. L’art de combattre devient inutile si l’on n’a affaire à un adversaire qui ne soit pas en mesure de se défendre. Il n’a pour but que d’apprendre à se comporter vis-à-vis d’un ennemi savant et actif. De nos jours, ce ne sont que les grandes puissances qui se font la guerre ; ainsi 1 a grande disproportion des forces n’a jamais lieu.

Une attaque fort étendue, par le moyen d’opérations parallèles, serait sans effet contre un ennemi qui saurait se défendre, parce qu’on aurait jamais à temps la force néces­saire pour faire de l’impression, et se rendre maître des pla­ces qu’on aurait en vue ; elle serait également dangereuse, si l’ennemi changeait la guerre défensive en offensive, comme il devrait le faire.

Car il lui serait toujours possible, par des marches dis­simulées ou gagnées, de se concentrer, de tomber sur un des corps marqués 1, 2, 3, 4, de prendre les autres en dos ou d’agir sur leurs lignes de convois. Comme il est aussi peu praticable de pénétrer entre deux corps, que dans une cour­tine entre deux bastions, les corps des ailes 1 ou 4, seraient attaqués avec le plus grand avantage ; ceux-là repoussés, ceux du milieu seraient contraints de se mettre sur la défen­sive et e faire front sur les flancs, pour couvrir leurs opéra­tions, et se garantir de la déroute ; ils se verraient aussi dans la nécessité d’envoyer des détachements en arrière pour se prolonger jusqu’à leur base, et mettre d’autant plus en sûreté leurs convois. La guerre offensive serait donc finie pour eux ? Cependant l’armée qui opère a l’avantage d’être assez basée pour que l’ennemi n’ose pas essayer de la tourner trop avant, de peur d’être coupé lui-même, comme dans les cas précé­dents. Il est possible encore qu’il soit forcé par les forteresses de la base A et D de retourner avec précipitation jusque dans sa propre base.

Si les intervalles, entre les corps 1, 2, 3, 4, étaient trop grands, l’ennemi repousserait facilement une des divisions du milieu sans le moindre danger pour lui, et, par cette ex­pédition, les lignes d’opération voisines se verraient exposées à ses insultes, avant qu’un des corps 1 ou 4, pût venir à leur secours. Cependant il faudrait dans cette hypothèse, que les intervalles fussent si considérables, qu’on pût regarder cha­cune des lignes d’opération comme formant une opération séparée.

J’ai déjà fait connaître les circonstances où il est né­cessaire de marcher à la fois sur plusieurs lignes d’opération. Si l’on porte la plus grande masse de ses forces vers un objet, et que l’on ne fasse de démonstrations contre les autres que pour diviser l’ennemi, c’est alors un genre d’opérations tout différent que celui dont il est ici question ; mais si l’on atta­que sérieusement sur plusieurs lignes, placées l’une à côté de l’autre, cela s’appelle opérer parallèlement.

Disons donc maintenant avec assurance que, plus l’on se partage, plus on prétend agir avec efficacité contre plu­sieurs objets en même temps ; et plus la base d’opération est mal organisée et moins on est en état d’exécuter quelque chose de décisif ; car partout on est trop faible pour résister à un ennemi tant soit peu concentré, pour peu que l’on ait af­faire à un adversaire qui entende son métier.

Si l’ennemi se renforçait dans un point quelconque de la ligne objective E H, et que l’on se concentrât de même, en opposition directe avec lui (supposé que l’on fût instruit à temps de son mouvement), il résulterait de là des marches parallèles, pendant lesquelles on serait dans l’impossibilité de rien entreprendre d’essentiel. Marcher ainsi par les flancs, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, est bien ce qu’il y a de moins avantageux pour celui qui a pour but d’attaquer et de conquérir ; et si ce jeu durait longtemps, il serait bientôt réduit à la guerre défensive. Je crois donc pouvoir affirmer, qu’à moins d’une supériorité décisive, les opérations offensi­ves parallèles ne sont pas un moyen de succès

 

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