Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Dietrich von Bülow

 

Esprit du système de la guerre moderne

 

 


Section première

Les masses, c’est à dire le plus grand nombre de combattants et la plus grande quantité d’éléments propres à faire la guerre, doivent tôt ou tard, parmi les modernes, décider du suc­cès ; et non, comme chez les anciens, la supériorité de la discipline et du cou­rage

 

L’ascendant que le plus grand nombre de combattants obtient sur le plus petit est, dans le système moderne de guerre, un résultat indispensable de la nécessité de ne point laisser dépasser ses ailes, et de l’avantage qui résulte de dé­passer celles de l’ennemi. Si l’on a plus de monde que son adversaire, et qu’on sache faire l’usage convenable de cette supériorité, on rend nulle la bravoure et l’habileté des trou­pes qu’on a en tête ; car tout ce que peuvent faire les meil­leurs soldats, c’est de vaincre les ennemis, qu’ils ont devant eux. Ils les culbuteront sans doute ; mais, pendant ce temps, d’autres accourront sur leurs flancs. Nous avons vu précé­demment combien ce mouvement était dangereux pour celui qui en était l’objet.

Mais à infériorité de nombre, plus les vainqueurs avanceront, plus ils s’exposeront à être enveloppés et séparés de leurs magasins. Il est impossible qu’ils ne soient pas sans cesse occupés des moyens de conserver une communication d’où dépend leur existence. Si elle est menacée, il faut non seulement qu’ils suspendent leurs progrès, mais qu’ils recu­lent ; et qu’au lieu de poursuivre un ennemi battu, ils fassent en toute hâte leur retraite.

Que l’on ne dise donc point qu’avec 30 000 hommes parfaitement braves et disciplinés, l’on fera quitter la cam­pagne à un ennemi trois fois plus nombreux. Cela pourrait avoir lieu, si l’armée la plus forte était mal conduite, mais dans ce cas là seulement, et jamais dans une autre supposi­tion. Les plus courageux, les mieux exercés doivent céder, lorsqu’on leur détache des corps qui les prennent en flanc et les accablent de leur masse.

Et qu’on ne ‘croie pas mettre la raison de son côté, en disant que, dans ce cas, l’armée la moins considérable for­mera aussi des détachements pour délivrer ses flancs mena­cés ; car elle n’avancera pas par ce mouvement, puisqu’il est de nature défensive ; bien plus, c’est un sûr moyen pour que l’armée déjà la plus faible le devienne davantage encore, et perde le parti qu’on peut tirer de forces concentrées. Il paraît donc décidé que, dans très peu de temps, une armée plus forte ayant affaire à une plus faible, manœuvrera sur les flancs et les derrières de son ennemi, sans avoir besoin de livrer un combat. J’ai déjà démontré cette proposition dans la partie précédente.

Ainsi, parmi les modernes, la victoire se décide pour le nombre, et non pour le courage et la science en tactique. Mais il faut que ce nombre soit conduit avec habileté ; car dans les batailles, lorsque les fronts se choquent, sans doute les plus exercés mettront en fuite ceux qui le sont moins.

J’entends par l’expression de masses aussi bien les éléments nécessaires au soutien de la guerre, que le nombre des combattants. Ces derniers doivent être entretenus par les autres, et c’est ce qu’il y a de plus important. La quantité des subsistances, de même que celles des habillements, des armes, des munitions, déterminent autant la victoire que la quantité des soldats. C’est la multitude des hommes et des choses, qui, dans les guerres de nos jours, assurent les triomphes d’une armée.

Mais comme on peut tout avoir présentement, lorsqu’on possède de l’argent, la quantité de cette denrée de­vient, à son tour, d’un grand poids ; car l’appât de l’or est tel, qu’on a la facilité de se procurer, même dans le pays ennemi, les choses dont on manque dans le sien. L’union des peuples par le commerce travaille contre la division que la guerre établit entre eux. Je ne veux pas même faire mention des moyens qu’on a de parvenir à ses fins par la corruption. Montecucculi a déjà dit à ce sujet ; Trois choses sont indis­pensables pour faire la guerre ; de l’argent, de l’argent et en­core de l’argent.

Cependant les éléments propres à nourrir la guerre sont indépendants de l’argent dans ce sens, qu’il est impor­tant de les avoir sous sa main, et de pouvoir en rassembler avant l’ennemi une plus grande quantité que lui ; car un État qui, avec plus de numéraire, mais moins de matériaux pour la guerre, serait obligé de les faire venir d’un grand éloignement et même d’au-delà des mers, ne serait pas dans une position avantageuse vis-à-vis de son adversaire plus pauvre en argent, mais plus riche en denrées. Ce dernier étant en mesure de rassembler avec plus de promptitude une masse imposante, écrasera l’autre sous ce poids. Et entre ces deux Etats, le mieux pourvu en signe représentatif, mais le moins bien fourni en matières que la guerre exige, paiera incompa­rablement plus cher une quantité moindre de ces matières que celui qui se trouvera dans le cas tout à fait op­posé ; car nécessairement le prix des choses augmente en proportion de l’éloignement du transport.

C’est donc un coup décisif que de pouvoir réunir une plus grande masse d’hommes et d’éléments de guerre dans un temps plus court que l’ennemi ; mais il ne suffit pas que ces masses existent, il faut encore qu’elles soient organisées dans la forme la plus avantageuse.

J’ai recherché, dans la partie précédente, quelle était cette forme. Le principe de la base enseigne qu’il faut dé­ployer les éléments qui servent à faire la guerre, de la même manière que les combattants avant une action. Pour que ces amas de matériaux soient vraiment utiles, il faut les dispo­ser sur une ligne à côté les uns des autres, et non les uns derrière les autres ; tel est le principe stratégique. Mais comme ces provisions ne sont en sûreté que dans des places, la ligne dont nous parlons n’existe proprement qu’autant qu’on l’établit sur un rang de places fortes qui se touchent.

Si les masses étaient égales et conduites avec la même habileté des deux côtés (supposition impossible), ce serait la forme de leur développement qui déciderait entre elles, c’est-à-dire, les forces qui embrasseraient une plus longue base triompheraient de celles qui leur seraient opposées.

 

 

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