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Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

 

Dietrich von Bülow

 

Esprit du système de la guerre moderne

 

Section IV

Les forces militaires des États n’étant point illimitées, il suit du principe de la base, qu’elles doivent diminuer, à mesure qu’elles s’éloignent davantage de leur origine. Elles ne peuvent agir d’une manière prépondérante, que jusqu’à de certaines limites naturelles. Considérations sur les limites de cette espèce

 

Semblable à tout ce qui existe dans ce monde sublu­naire, les forces militaires des États ont des bornes. En considérant attentivement cette question, l’on trouverait qu’elles doivent diminuer en proportion directe de la lon­gueur de la ligne d’opération.

Cette proposition est une conséquence du principe de la base. Car s’il n’était pas nécessaire de se baser avant d’avancer ; si les armées modernes avaient, comme celles des Romains, les sources de leur entretien en elles-mêmes ou qu’elles pussent facilement se les procurer partout ; on ver­rait, encore aujourd’hui, des conquérants parcourir et sou­mettre des États entiers ; on s’éloignerait encore impuné­ment à une grande distance de sa métropole ou de sa base, et comme un nouveau Torstensson, l’on serait tantôt en Hols­tein et tantôt devant Vienne. Mais présentement ces campa­gnes chevaleresques n’ont plus lieu. Dès qu’on a fait des pro­grès un peu considérables, il faut se baser de nouveau. Car plus on laisse de distance entre sa base et soi, plus l’angle objectif devient aigu et j’ai démontré quels étaient les désa­vantages de cette position. Lorsque l’angle objectif est aigu, les flancs, les derrières, et les subsistances ne sont point suf­fisamment assurés, et l’on est contraint à une retraite préci­pitée, si l’on ne veut pas mourir de faim, et même finir par être enveloppé et anéanti.

La pression des forces militaires, comme les autres ef­fets de la nature, devient donc plus faible, en raison inverse du carré de la distance ; c’est-à-dire ici, de la longueur de la ligne d’opération. Pourquoi cette loi qu’on a retrouvée dans tous les effets naturels, ne serait-elle pas applicable à la guerre, qui ne consiste presque aujourd’hui que dans l’impulsion et la répulsion de masses physiques ? Si, comme je n’en doute pas, elle est admissible dans la théorie des li­gnes d’opération, l’on pourra désormais calculer facilement l’extension possible des progrès militaires d’un Etat. Chaque puissance finira donc par être circonscrite dans une ertaine sphère d’activité militaire, qu’elle se gardera bien d’outrepasser.

Plus on avance en pays ennemi et plus le nombre des combattants devient moindre, à cause des postes qu’il faut laisser pour la sûreté des derrières et des flancs. Mais au contraire, ce nombre va s’augmentant chez l’ennemi, dans la même proportion, parce qu’en reculant, il se rapproche de sa métropole et par conséquent des sources de sa puissance.

Il en est de même, dans cette circonstance, des élé­ments matériels de la guerre. Ils diminuent chez les atta­quants, et deviennent plus abondants au contraire chez ceux qui se défendent en se retirant sur leur pays. Car les pre­miers sont obligés de rassembler ces éléments dans le pays conquis ou de les tirer de leur base précédente. Des deux manières, cela exige beaucoup de temps, celui qui se défend a nécessairement réuni de grandes ressources dans le point central de sa puissance. Il aura donc dans tous les genres des masses imposantes à produire contre l’ennemi qui s’est éloi­gné de ses propres frontières, de manière à ce qu’elles ne peuvent lui être d’aucun secours. Il suit de là que l’attaqué doit immanquablement repousser son adversaire jusque dans sa base, quand même ce dernier serait beaucoup plus fort que l’autre, en comparant les deux États sous tous leurs rapports.

Mais ce n’est pas seulement la longueur des lignes d’opération qui affaiblit les opérations offensives, la nature de l’espace à travers lequel elles s’étendent y contribue puis­samment. Si les lignes d’opération passent par des monta­gnes, elles doivent, relativement au temps, être considérées comme d’autant plus longues que ces montagnes ont plus de tortuosité. L’on conçoit qu’il faut plus de temps pour monter et descendre, que pour traverser un égal espace en plaine. Bien plus, les chemins des montagnes sont ordinairement si étroits, qu’on ne peut y passer, en quelque sorte, qu’un à un. Enfin les montagnes ne sont pas praticables dans toutes les saisons ; et, s’il faut faire des détours, on perd toute commu­nication avec les sources de sa puissance. On peut, dans ce cas, comparer une armée à un fleuve qui ne recevrait plus de nourriture de sa source. Si cette situation se prolonge, ne fût-ce que quelques mois, elle devient extrêmement dangereuse ; car l’ennemi étant à même de se renforcer continuellement dans son pays, finira par écraser tout à fait celui qui se sera livré à ses coups avec tant d’imprudence. Il ne faut jamais perdre de vue qu’une armée qui ne reçoit pas journellement des renforts, n’importe de quel genre, se ,fond immanqua­blement.

Les montagnes interrompent les lignes d’opération, en proportion de ce qu’elles sont plus hautes plus tortueuses et plus escarpées. Une ligne d’opération tirée dans un tel site doit donc être, à raison du temps, considérée comme plus longue qu’une autre d’une égale longueur, qui s’étendrait en plaine. Sous ce point de vue, les montagnes doivent être mi­ses au rang des limites naturelles. J’appellerai limites natu­relles, celles au-delà desquelles une ligne d’opération offen­sive ne peut plus réussir, quand on lui opppose toutefois la résistance convenable. L’eau, quand elle forme une masse d’une certaine importance, devient aussi limite naturelle. Je n’ai que faire de dire qu’il en est de même de la mer. Cepen­dant on m’objecterait peut-être que j’ai tort de prétendre que la mer obstrue une ligne d’opération, puisqu’au contraire les hommes et les denrées sont plus facilement transportés par cette voie que par celle de terre ; mais les causes sont de dif­férentes sortes. Premièrement, comme l’élément est dange­reux, l’arrivée est incertaine ; les vaisseaux peuvent être dis­persés par des tempêtes Conséquemment, une armée qui attend ses renforts et ses subsistances par eau, ne peut ja­mais calcule, leur venue pour un temps fixe. Il est à remar­quer encore qu’on n’a point la facilité d’envoyer par mer au­tant d’éléments de guerre en général que par terre ; car il est impossible de rassembler, dans des vaisseaux, autant qu’hommes, d’animaux, et de munitions, qu’on peut en faire passer par terre en même temps. D’ailleurs, malgré que la voie de mer soit expéditive, quand le temps vous sert, les vents contraires peuvent retenir des convois bien plus long­temps que cela n’aurait lieu sur le continent, pour une dis­tance égale. Cependant il est bon de dire ici que cette obser­vation n’a de valeur qu’autant que les pays, où l’on veut transporter des masses de guerre, ne sont pas extrêmement éloignés ; car il est bien certain qu’on enverra des troupes à une grande distance, comme en Amérique, par exemple, d’une manière plus prompte, par la navigation, que si cet espace était une prolongation du continent ; mais, en revan­che, on ferait passer une armée de Calais à Douvres, plus vite, si le détroit était comblé, qu’on ne peut l’exécuter dans l’état actuel des choses.

On voit donc quels empêchements un simple détroit, d’aussi peu de largeur, peut apporter aux opérations militai­res ; à tel point que ces obstacles sont plus considérables en proportion, que pour une expédition au-delà de l’Océan.

C’est la consommation de temps qu’entraîne l’embarquement et le débarquement, particulièrement pour les chevaux, qui rend les convois maritimes si lents, compa­rativement à ceux de terre, quand l’éloignement est modéré. Le désavantage le plus considérable auquel on soit exposé, si l’on débarque immédiatement sur le sol ennemi, c’est qu’on est forcé d’opérer sans délai du centre à la périphérie, c’est-à-dire excentriquement. J’ai démontré les dangers des opéra­tions excentriques ou divergentes. Cette considération doit faire admettre comme impossible le succès d’un débarque­ment, à moins qu’on ne se soit ménagé, chez son adversaire, un parti qui vous reçoive à bras ouverts. Ainsi, la mer inter­rompt les lignes d’opération ; et la puissance continentale, qui exécute tous ses transports par terre, si elle n’a pas la faculté d’employer bien plus de matériaux de guerre en géné­ral, pour l’accomplissement de ses projets, que la puissance maritime, court le risque d’échouer ; ce qui doit faire regar­der la mer comme constituant une très bonne limite natu­relle.

Les lacs, comme ceux du Canada, qui sont en même temps longs, larges, et profonds, interrompent comme la mer les lignes d’opération, et forment des bornes naturelles ex­cellentes. On a voulu disputer cet avantage aux fleuves, mais il me semble que c’est à tort. Les grands fleuves, tels que ceux qui reçoivent plusieurs rivières dans leur sein, forment une limite naturelle, interrompent les lignes d’opération qui les rencontrent dans leur prolongement, et conséquemment augmentent les difficultés des opérations offensives, suivant leur largeur, leur profondeur, et leur rapidité.

Il est censé d’ailleurs qu’un fleuve, pour remplir les conditions qu’exige une barrière naturelle, est d’une lon­gueur suffisante ; car si on peut le tourner il devient nul. Quant à la largeur, il me semble que je demanderais qu’un fleuve en eût assez pour qu’on ne puisse pas tirer au-delà avec l’arme à feu portative, d’une manière efficace. Et telle serait la proportion d’après laquelle un fleuve ne paraîtrait assez large pour devoir être considéré comme une limite po­sée par la nature. Il est cependant à cela des exceptions, et, par exemple, un torrent d’une profondeur et d’une rapidité extraordinaire, pourrait, à raison de ces qualités, servir, bien qu’un fleuve, de barrière naturelle à un État, sous le point de vue militaire.

Car alors ni troupes, ni vivres, ni munitions ne peu­vent être transportées au-delà, autrement que sur des ba­teaux ou sur un pont. La première manière est très longue à cause de l’embarquement et du débarquement. Il faut avouer cependant qu’à cela près, on franchit plus aisément un fleuve de cette façon, en présence d’une armée ennemie, que sur un pont. C’est ce que nous a enseigné Charles XII par son pas­sage de la Dwina, chef-d’œuvre d’art militaire. Moyennant des bateaux, qui passent à côté les uns des autres, il est pos­sible d’aborder à l’autre bord avec un front plus étendu. Ces bateaux, dira-t-on, seront foudroyés par le canon de l’ennemi ; mais il peut en être de même d’un pont. Je ne comprends pas d’ailleurs la possibilité d’établi un pont sous le feu de son adversaire. Si l’on avait des bateaux construits comme des radeaux ou bien garnis intérieurement de sacs de laine, ils n’auraient presque rien à redouter du feu de l’artillerie. Il faudrait que leur forme fût telle que les troupes pussent descendre à terre de front, sans qu’il fût nécessaire de les faire développer. De cette manière, il serait praticable de passer avec succès une rivière devant l’ennemi, du moins pendant la nuit.

Mais ce n’est pas proprement ce dont il est ici ques­tion. Il suffit que les rivières augmentent les difficultés des convois, et qu’elles rendent incertaines les relations avec le bord dont on arrive et sur lequel on a sa base établie, pour qu’elles puissent être considérées comme un obstacle à des opérations offensives ; car, si l’on a passé cette rivière en ba­teaux, il faut un pont ni plus ou moins, pour plus grande fa­cilité de communiquer avec l’autre bord. Mais combien cette communication n’a-t-elle pas d’inconvénient ? Un pont est étroit ; il n’y peut passer qu’une petite quantité de troupes et de bagages à la fois, et encore avec précaution. La crue d’un fleuve par les pluies, sa rapidité, les glaces qu’il charrie dans certaines saisons, tout cela peut ruiner un pont, couper les moyens d’aliment d’une armée, et la mettre dans la position la plus dangereuse.

Enfin, si l’ennemi entreprend quelque chose contre ce point essentiel et délicat, il faut que l’armée, qui a pénétré par là dans le pays de son adversaire, suspende ses progrès ; il faut qu’elle change sa guerre d’offensive en défensive ; et si elle a affaire à un ennemi versé dans l’art de la guerre, elle sera exposée à une attaque d’autant plus désavantageuse pour elle, qu’elle agit excentri­quement, tandis qu’au contraire les lignes de marches et de feux de son adversaire seront concentrantes.

Les difficultés seront encore augmentées pour l’armée attaquante, si elle trouve au bord qui lui est opposé, des for­teresses dont elle soit dans la nécessité d’entreprendre le siège en débutant. Toute espèce de munitions devant lui ar­river par le pont qu’elle aura établi, à combien d’inconvé-nients ne s’expose-t-elle pas, surtout si l’on considère les moyens dont l’ennemi peut faire usage pour ruiner ce pont.

Et quand même on n’aurait point de forteresses à vaincre, des opérations offensives au-delà d’un fleuve sont toujours très difficiles, à moins qu’on ait affaire à une puis­sance infiniment plus faible que soi. Car si l’ennemi ne peut pas vous empêcher de passer la rivière qui vous sépare de lui, du moins il lui est facile de rassembler plus de masses de guerres de tous les genres dans son pays, que vous n’en amènerez du vôtre. Il vous occupera en-front et opérera avec avantage sur vos derrières. Il vous obligera à une retraite précipitée vers le seul point où vous puissiez la faire. Il est donc aisé de franchir une rivière, mais très difficile de se maintenir à l’autre bord si l’on éprouve la résistance conve­nable.

Mais si, pour obvier à ces dangers, on se partage de manière qu’on ne puisse être tourné, on tombera dans le dé­faut des opérations parallèles. En divisant autant ses forces, on s’affaiblira sur tous les points, et l’on s’exposera à être battu en détail. Mais en supposant qu’on agisse suivant tou­tes les règles de l’art, en admettant qu’on ne pénètre dans le pays ennemi, après le passage du fleuve limitrophe, qu’avec des corps assez nombreux pour que l’ennemi n’ose pas se pla­cer entre deux ; qu’on occupe tous les points importants, et qu’on jette des troupes sur ses ailes, et en nombre assez considérable pour ne pas craindre d’être enveloppé ; néan­moins qu’on se rappelle ce que j’ai dit de l’effet supérieur des masses plus fortes ; et l’effet qui en résulte, seront nécessai­rement dans le cas dont nous nous occupons, en faveur de celui qui se défend ; car, dans un même laps de temps, il ras­semblera de son côté du fleuve plus de moyens militaires que l’attaquant n’en apportera de l’autre bord ; premièrement, à cause de la longueur de la ligne d’opération de ce dernier ; et secondement, à cause de la lenteur que le passage du pont occasionnera nécessairement dans l’arrivée de ses renforts et de ses convois. La nature de l’élément qu’il faut franchir, peut entraîner d’ailleurs des incertitudes dans la communi­cation, indépendamment des efforts de l’ennemi. Il s’ensuit que relative­ment au temps, une rivière allonge une digne d’opération, et obstrue par conséquent les opérations offensi­ves.

En réunissant, toutes ces considérations, en observant combien il est difficile de franchir une rivière, et tout autant de se maintenir dans un pays après l’avoir franchie, devant un ennemi qui entend l’art de la guerre ; en faisant attention que ces difficultés deviennent presqu’insurmontables, si l’on est obligé d’assiéger des forteresses à l’autre bord ; qu’un grand fleuve ne peut point se tourner, et qu’on ne remédie point à cette impossibilité en allant le passer près de sa source, parce qu’alors on trouve des montagnes qui offrent d’autres genres d’obstacle ; en réfléchissant, dis-je à cet objet, d’après toutes ces données, l’on conviendra que les fleuves, ainsi que les montagnes, constituent des limites naturelles aux États. Mais il est essentiel d’ajouter que nous ne parlons ici que de limites naturelles, politiques, et militaires. Sans doute un fleuve sépare moins les peuples qui habitent ses bords, que des mon­tagnes ; les avantages nombreux que pro­cure son voisinage sont communs aux habitants des deux rives ; mais ce qui est vrai pour les relations sociales et commerciales cesse de l’être relativement aux opérations de la guerre, et aux combinaisons de la politique. Ne doutons pas que les différents États de l’Europe ne s’étendent un jour jusqu’aux fleuves ou aux montagnes, qui sous ces deux points de vue, les bornent naturellement. S’ils n’en sont pas encore venus là, c’est que les choses ne prennent que lente­ment et insensiblement l’ordre qu’elles doivent avoir, et parce que le système de guerre moderne, n’a acquis son de­gré de maturité que depuis très peu de temps.

Il est nécessaire de fortifier encore par l’art les barriè­res naturelles, et quand on n’en a point de cette espèce, de s’en former d’artificielles. La frontière de la France depuis Landau jusqu’à Dunkerque était invincible.

On peut construire des forteresses partout, et il est ri­dicule de croire qu’elles ne sont utiles que dans les lieux où elles sont environnées d’obstacles naturels qui en garantis­sent les avenues. Au contraire, plus un pays est plat et dé­garni, et plus il est difficile d’approcher d’une forteresse qui le domine. Mais il est toujours plus essentiel de placer les forteresses sur des fleuves, et dans des lieux où elles défen­dent des passages.

Une autre erreur qu’on ne saurait trop combattre est qu’il ne faut pas construire des forteresses trop considéra­bles, parce qu’elles exigent de trop nombreuses garnisons. Bien loin de là, une petite forteresse est de très peu d’utilité, parce qu’on ne peut y avoir que de petits magasins. Et puis, quelque forte que soit une place d’une médiocre grandeur, l’ennemi la laissera sans crainte sur ses derrières, parce qu’il ne redoutera pas la petite garnison qui y sera renfermée. Par les raisons contraires, il ne dédaignera point une grande for­teresse, elle le tiendra en bride ; et si malheureusement on est battu, de telles places deviennent un refuge à l’abri du­quel on répare ses pertes, sans appréhension d’y être forcé.

 

 

 

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