Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Dietrich von Bülow

 

Esprit du système de la guerre moderne

 

Section V

Il résulte de l’ascendant que le sys­tème de guerre moderne donne au grand nombre sur la valeur et la bonté intrinsèque des combattants, que l’avantage est aujourd’hui du côté de la justice et de la liberté ; c’est-à-dire que cet ordre de choses favorise la guerre défensive, et l’insurrection des citoyens d’un État (en cas d’oppression) contre une armée réglée et disci­plinée.

 

Cette proposition a déjà été à peu près démontrée dans ce qui précède ; car, par la raison que les masses aug­mentent à mesure qu’elles sont comprimées davantage vers le centre de la puissance d’un corps politique, elles doivent, lorsqu’elles sont mises en mouvement avec les mesures convenables, repousser nécessairement un ennemi qui a pé­nétré jusqu’au cœur d’un État. Conséquemment celui qui se défend est toujours basé chez lui ; celui qui attaque, au contraire, s’éloigne toujours davantage de sa base ; et, plus il avance, plus l’angle objectif vers lequel il opère est aigu donc, par cette raison, de plus en plus en plus facile de manœu­vrer, sur ses flancs et sur ses derrières, et de lui couper ses convois.

Ainsi la défense est aisée contre un ennemi attaquant qui opère loin de ses limites naturelles ; et si jusqu’à présent on a regardé la guerre défensive comme très difficile, c’est qu’on a toujours voulu arrêter les progrès de l’ennemi par des mouvements parallèles, et des positions bien choisies, tandis qu’au contraire il ne faut jamais cesser de faire soi même des mouvements offensifs et des diversions dangereu­ses pour son adversaire. On peut, et l’on doit entreprendre mille sortes d’opérations d’attaque dans une guerre de dé­fense, sans que la nature de cette guerre soit changée pour cela. Sans doute ce genre de guerre a dû paraître d’autant plus difficile de la manière dont on l’a conçu jusqu’à présent, qu’on peut même le déclarer impossible contre un ennemi savant et entreprenant ; car il n’est point de position de la­quelle on ne puisse être expulsé, lorsque l’ennemi manœuvre avec habileté sur vos derrières et sur vos flancs.

Lorsqu’on examine cette proposition, qu’un peuple mal organisé, mais cependant armé, peut triompher d’une troupe disciplinée et régulière, on voit qu’elle est une conséquence de la supériorité que la nouvelle méthode de guerre a donnée au grand nombre sur l’habileté et la tactique. Il est cepen­dant nécessaire, pour que, dans ce cas, l’avantage demeure à la multitude, qu’elle soit dirigée avec intelligence. Je ne re­garde point cette assertion comme dangereuse et hardie ; car il est au contraire méritoire de montrer le danger, afin que l’on sache qu’il est nécessaire de s’en garantir.

Dans une grande ville, une garnison, attaquée par les habi­tants armés, succombera ; elle n’a d’autre parti à pren­dre que de sortir de la ville et de la bombarder, ou, si c’est une forteresse, de se réfugier sur les remparts et de canonner depuis là. Le militaire lancé dans les rues d’une ville, assailli depuis les toits et les fenêtres, est perdu ; il ne peut pas se maintenir. Sa position n’est guère meilleure sur des places environnées de maisons ; l’exemple de Varsovie, celui de Gand et de Bruxelles en 1789, démontrent assez la vérité de ce que j’avance.

Une armée répandue dans des garnisons verra toutes ses communications interrompues, s’il existe dans l’Etat une insur­rection universelle. Si les garnisons sortent des places pour se réunir, elles seront enveloppées pendant leur mar­che, fusillées si le pays est couvert, et forcées de mettre bas les armes. Chaque garnison isolée est un tout qui, étant sans base, ne peut opérer qu’excentriquement. Sans cesse inquiété par une multitude de tirailleurs, il faudra qu’il succombe sous l’ascendant du nombre.

On objectera que cela pourrait arriver dans des quar­tiers où les troupes sont cantonnés, mais jamais dans les for­teresses, où, depuis les remparts, elles auraient la facilité de tirer sur la ville. Mais c’est ordinairement dans ces places importantes et dans les capitales que se trouvent les maga­sins et toutes les provisions de guerre, or, les capitales, comme les grandes forteresses, renferment une population considérable. Une insurrection populaire peut donc être tel­lement nombreuse, qu’elle forcera le militaire à se concentrer dans ses casernes, le tiendra bloqué, l’affamera, et finira par le contraindre à se rendre et à livrer avec lui les magasins, qui sont la force d’une armée.

Chez les anciens, où la supériorité de la discipline, de la bravoure, et des connaissances de tactique fixait toujours la victoire, le grand nombre désordonné ne pouvait rien contre le petit qui agissait d’une manière régulière. Les ar­mes propres à tirer n’étaient pas du même effet qu’aujourd’hui ; le faible ne pouvait pas impunément braver le fort, ni le poltron l’homme brave. Maintenant le nombre des tireurs doit tôt ou tard décider de la victoire, pourvu qu’il soit organisé et distribué de manière à tirer avec facilité. Nous avons vu d’ailleurs que, chez les modernes, une armée attaquée sur ses flancs ou menacée dans ses magasins, cou­rait des dangers imminents ; voilà des circonstances qui fa­vorisent un peuple insurgé contre une armée réglée ; il suffit que ce peuple ait des armes et soit conduit par des chefs in­telligents. C’est le pressentiment qu’on a de la force d’un peuple dans un tel cas, qui fait redouter apparemment à bien des gouvernements d’armer leurs sujets ; mais on y a été forcé dans certains États, pour augmenter le nombre des sol­dats dont on avait impérieusement besoin, et telle a été l’origine des levées en masse.


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