| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
Dietrich von Bülow
Esprit du système de la guerre moderne
Section VIPuisque tôt ou tard les divers États de l’Europe s’étendront jusqu’à leurs limites naturelles ; puisqu’il est inutile et dangereux pour un gouvernement d’opérer au delà des frontières que la nature lui a prescrites ; il résultera nécessairement de cet ordre de choses, une paix perpétuelle. Il faudrait supposer les hommes frappés d’un aveuglement inconcevable, pour se persuader qu’ils se feront encore la guerre, lorsque cet état de choses sera rétabli ; car l’objet des guerres continuelles qui ont lieu maintenant est de s’agrandir par des conquêtes. Mais, si jamais l’expérience démontre l’impossibilité d’atteindre ce but, ne cessera-t-on pas de se battre ? Il y a certaines puissances qui entretiennent un état de guerre continuelle, parce qu’elles n’ont pas encore atteint l’extension qu’elles doivent avoir, et parce qu’il faut qu’elles s’agrandissent pour résister aux autres, puisqu’elles savent bien qu’on est écrasé par les masses supérieures, quand ces masses ne sont pas arrêtées par des obstacles que la nature même leur apporte. Ainsi, plus tôt l’Europe se verra partagée en puissances que des limites naturelles renfermeront de toutes parts, et plus tôt l’état de paix perpétuelle s’établira dans cette partie du monde. Il est donc évident que les vœux et les efforts des amis de l’humanité doivent tendre à effectuer le plus promptement possible cette opération salutaire. Lorsque ces temps seront venus, les chefs des États, convaincus par expérience de l’inutilité de leurs tentatives d’agrandissement au-delà des bornes que leur a données la nature, modéreront leur ambition, et n’auront plus aucun prétexte pour conserver sur pied ces grandes armées si nuisibles à la société, et qui seront restreintes alors à ce qui devrait être leur unique destination, savoir, d’entretenir la police et l’ordre dans l’intérieur de l’État. Les gouvernements qui, malgré ce changement dans l’ordre politique, entretiendront le nombre exorbitant de leurs soudoyés, prouveront qu’ils sont les ennemis de leurs peuples, et qu’ils redoutent un soulèvement contre leur oppression. Une paix non interrompue donnera un accroissement considérable au bien-être physique des hommes ; car la guerre est 1 a plus avide consommatrice des éléments de l’existence. Le nombre des agents producteurs étant diminué, les masses produites le sont conséquemment. Rien de moins fondé que cette objection, qu’une paix indéfinie pourrait faire redouter une population excessive. Plus il y a d’hommes, plus il y a de productions et, dans un pays dépeuplé, on court risque de mourir de faim, faute de consommateurs. Nous sommes d’ailleurs bien éloignés de ce prétendu danger dans notre Europe, si pauvre en hommes, et si faiblement habitée. Combien ne referme-t-elle pas de déserts qui attendent la main du cultivateur ! Ce n’est pas ici le lieu de parler des causes qui, en apportant mille difficultés aux moyens de vivre de la multitude dans nos contrées, font qu’en général elle y vit misérablement. Que l’on me permette seulement deux observations. Il y a plus d’espace en Europe (à supposer qu’il fût également réparti) que chaque individu n’en peut cultiver et que son entretien n’en exige ; et tout le monde sait qu’un jardin rapporte davantage qu’un champ de la même étendue, parce que le produit résultant de l’intention de la culture croît dans une progression qui surpasse infiniment celle de son extension ; de même qu’un profond penseur, ne considérant qu’un seul objet, développe et éclaircit bien plus d’idées que l’homme superficiel qui en embrasse plusieurs à la fois. La morale gagne à l’absence de la guerre, cette, peste des mœurs. Je ne dirai pas seulement combien l’habitude du meurtre et du rapt rabaisse les hommes au niveau des bêtes féroces, combien l’aspect journalier des horreurs de la guerre étouffe la sensibilité dans les meilleures ames ; mais que l’on daigne faire attention aux abominables moyens que fournit la guerre de s’enrichir par des vols non seulement envers l’État, mais encore envers les blessés et les malades qu’on laisse périr dans de longs tourments, faute de leur donner les moyens de guérison nécessaires ; on se convaincra que la richesse, qui ne devrait être que la récompense du citoyen utile, devient souvent, par la guerre, le partage des hommes les moins dignes de la posséder. Le bienfait d’une paix perpétuelle fera disparaître l’erreur, que la science de la guerre, cette science du rapt encore plus que du meurtre, est celle qui mène avant tout à l’immortalité. Non seulement l’absence de la guerre, mais encore les principes de cet art plus universellement connu, contribueront à anéantir ce prestige ; et, quand l’expérience aura démontré que l’habileté ne peut rien contre le choc des masses physiques supérieures, la considération pour l’art et pour ceux qui le professent, tombera très rapidement. J’appelle la guerre la science du rapt et non celle du meurtre, comme on l’a nommée jusqu’à présent ; parce que ravir est son but, et que tuer n’est que son moyen. Il semble qu’on a trouvé quelque chose de plus noble à tuer qu’à envahir, lorsqu’on a appliqué à l’art de la guerre la dénomination que je prétends lui ôter aujourd’hui. Il y a eu, j’en conviens, quelques guerriers passionnés qui ont fait la guerre pour elle-même, et pour le plaisir de se battre et de détruire, tels qu’Alexandre et Charles XII ; mais ces exemples sont fort rares, et ne peuvent point détruire mon opinion sur le motif qui anime ordinairement les guerriers. La corruption des hommes a engendré la guerre, et celle-ci, à son tour, est un stimulant à la corruption pour l’humanité. La chute de l’une entraînera celle de l’autre, au moins en grande partie. Telle sera cependant la conséquence bienfaisante de la paix perpétuelle, dont nous aurons à remercier le système de guerre moderne, lequel, à son tour, est le résultat de l’invention de la poudre, de cette invention qu’on a maudite mille fois comme un fléau pour l’espèce humaine. C’est à cette découverte que l’on doit le principe de la base militaire développé dans cet ouvrage ; et ce principe, approuvé et confirmé par l’expérience, amènera la paix perpétuelle. Je crois être le premier qui aie mis au jour cette idée. Où pouvait-il y avoir des bornes naturelles pour une armée romaine, qui marchait en avant sans base et sans lignes d’opération ? Qu’avaient à redouter du grand nombre ces troupes excellentes, dans un temps où la bonté inhérente des armées en faisait la force ? Quels obstacles s’opposaient à leurs triomphes continuels, et par conséquent à la perpétuité de la guerre ? ! On pouvait alors conquérir le monde, tandis que le bilan des puissances est le résultat salutaire du système adopté chez les modernes. Considérée comme art, la guerre chez les anciens était bien supérieure à ce ‘‘ qu’elle est parmi nous ; parce que les masses physiques n’étaient nullement appréciées. Mais le nouveau système l’emporte sur l’ancien en effets avantageux à l’humanité, et ce dernier n’était excellent que relativement aux maux terribles qu’il produisait. Au reste, plus le nouveau système se perfectionne, et plus il s’éloigne de l’ancien. Depuis l’invention de la poudre, l’histoire entière nous démontre cette vérité ; et, depuis cette époque, l’art de la guerre, considéré comme art, s’est toujours affaibli, parce qu’il a toujours eu moins de force pour vaincre les circonstances, et, qu’au contraire, il en est devenu de plus en plus dépendant. Dans les opérations de la guerre comme dans toute autre chose, on a toujours considéré les difficultés vaincues comme un signe de génie dans celui qui en triomphait. Qu’arrivera-t-il lorsque les difficultés insurmontables deviendront toujours plus nombreuses, et cela dans la proportion même de la perfection de l’art ?N’en résultera-t-il pas que la sphère du génie finira pas être tellement rétrécie, que l’homme à talents ne voudra plus se donner la peine de se consacrer à cet ingrat métier, et qu’il préférera d’employer ses moyens à des objets d’utilité plus générale ? On n’appellera plus la guerre un art, mais une science ; car l’art est pplication de la science. La science est dans l’esprit seulement ; l’art sort de l’esprit pour entrer dans la sphère de l’activité. L’art est tout ce qui peut être fait, soit en bon, soit en mauvais ; ces attributs ne conviennent point à la science ; on la sait ou on ne la sait pas. On dit d’une science quelle est vraie ou fausse ; d’un art qu’il est bon ou nuisible. Ainsi, moins la sphère de l’art de la guerre aura d’étendue, à L cause de l’accroissement des difficultés insurmontables pour lui, et plus au contraire la science de la guerre s’agrandira ; et, arrivée à C sa plus haute période, elle finira par réduire en principes le possible ou l’impossible dans ce genre. Alors chacun sera susceptible d’en saisir l’application, alors l’art lui-même sera une science ou se confondra avec elle. Mais il est difficile de se distinguer dans ce qui est aussi commun ; conséquemment la passion pour la gloire militaire s’éteindra, et la paix perpétuelle n’en sera que mieux assurée.
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