| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
Dietrich von Bülow
Esprit du système de la guerre moderne
Troisième partieApplication du principe de la base aux évènements militaires passés et à ceux qui pourront avoir lieu dans l’avenirSection premièreDe l’époque à laquelle se fit le premier développement du principe de la base J’ai dit souvent, dans cet écrit, que les opérations militaires des anciens n’exigeaient aucune base. Une armée romaine, renfermant dans son sein tous ses moyens d’existence, était un corps indépendant au plus haut degré de toute influence extérieure c’était un magasin ambulant. Plein de confiance dans ses forces morales et physiques, et ne doutant nullement de la victoire, il s’inquiétait fort peu d’être enveloppé. On ne peut pas en dire autant des Grecs ; cependant la petitesse de leurs armées, leur cavalerie peu nombreuse, et leur sobriété, contribuaient à leur rendre les magasins peu nécessaires. Les peuples orientaux n’avaient presque point de troupes à cheval si ce n’est quelques uns, comme les Parthes, qui ne combattaient que de cette manière ; mais c’était des troupes légères qui n’avaient pas besoin d’emmagasinement de fourrages dans des plaines toujours vertes ; ainsi que nous voyons les Tartares subsister sans cette précaution, parce que leurs courses guerrières sont de peu de durée. Les peuples qui renversèrent la puissance romaine parurent, comme les Tartares, en cavalerie légère ou presque sans cavalerie, comme les Germains et les Francs. Par-là même ils n’avaient besoin ni de magasins, ni de lignes d’opération, ni de base. Dans l’âge mitoyen, qui suivit la chute des maîtres du monde, la guerre dégénéra en brigandages exercés par des partis de troupes à cheval, et la bravoure consista à se couvrir de fer, et à rester inébranlable sur ses étriers contre le choc de son adversaire. Nous voyons reparaître une infanterie nombreuse dans les croisades, mais point de système de subsistances, parce qu’on ne menait point alors avec soi de grosses pièces agissant par l’effet de la poudre. Mahomet II, au siège de Constantinople, fut le premier qui se servit de grosse artillerie. D’autres suivirent cet exemple, mais en tâtonnant ; et il se passa bien du temps avant qu’on eut porté le système du feu à une certaine perfection. Les Turcs paraissent avoir fait, dans ce genre, les premiers progrès ; car sous Soliman II, leur infanterie était la meilleure de l’Europe. Dans la suite ils sont descendus même de ce premier degré. Il y avait encore pendant la guerre de Trente Ans, un flottement entre l’ancien système et le nouveau, que le génie de Gustave Adolphe ne décida ni pour l’un ni pour l’autre. On ne voit aucune trace d’un système régulier dans cette guerre remarquable. Les armées étaient petites et vivaient de pillage ; aussi jamais guerre ne fut plus dévastatrice. Gustave Adolphe court de Poméranie en Bavière ; il retourne de là en Saxe ; il occupe un camp ayant un fleuve à dos. Torstenson parcourt l’Allemagne d’un bout à l’autre. Tantôt les Suédois sont sur le Rhin, tantôt en Bohème, tantôt en Basse-Saxe. Veimar fait la guerre comme un chevalier errant ; aucun système, aucun ordre, aucun but, ce n’est partout qu’un chaos. Le génie pénétrant du maréchal de Turenne apporta le premier de la régularité au milieu de cette confusion. On découvre le système de la base dans les campagnes admirables de 1674 et 75. C e sont, dans l’histoire moderne, les premières campagnes à noter. Auparavant les généraux se rendaient célèbres par quelques actions brillantes, mais isolées dans la chaîne des faits. Montecuculli et Turenne, maîtres tous deux dans l’art de la guerre, donnèrent les premiers au monde l’exemple d’une campagne systématiquement régulière, projetée et exécutée sans faute. Le système du feu fut singulièrement perfectionné sous Louis XIV. Vauban créa la tactique des sièges. Le changement le plus important qui s’effectua, et dont tous les autres ne furent que des conséquences, fut l’abolition des piques, pour y substituer les baïonnettes ; ce fut par là que le système des armes blanches reçut le dernier coup, et que le fondement de toutes les perfections qu’on ajouta dans la suite au feu de tactique fut jeté. On doit regarder cette époque comme une des plus importantes dans l’histoire de l’art de la guerre. C’est de là que date proprement le système moderne, car un changement dans les armes devait nécessairement entraîner une révolution dans l’art militaire. On remarque, dans la guerre de la Succession, des traces de la nécessité de se baser, que l’on commençait à sentir. Le prince Eugène et Marlborough prirent des forteresses sur leurs flancs avant de pénétrer en avant. Ainsi, lorsqu’ils siégèrent Landrecy, ils étaient en possession de Lille, de Saint-Omer, etc. Cependant leur base n’était pas suffisante, sans cela la bataille de Denain n’aurait pas détruit tous leurs projets. Charles XII ignora absolument ce que c’était qu’une base. Sa carrière militaire peut-être comparée à un ouvrage de littérature dont les parties isolées sont belles, mais sans former un tout ordonné d’après un plan. Ses faits de guerre sont des preuves d’un génie militaire étonnant ; mais ses guerres mêmes sont les campagnes chevaleresques d’un apprenti. Tout connaisseur doit payer un tribut d’admiration à son passage de la Dwina, à sa bataille de Narva, à ses combats en Pologne. Il n’y a pas jusqu’à l’aventure de Bender’ qui ne mérite d’être étudiées par les commandants de partis. Combien e. de ressources ne déploya-t-il pas pour fortifier et défendre sa maison ? Mais ses marches incertaines et sans plan, et surtout celle en Ukraine, par le conseil d’un cosaque, sont au-dessous de la critique. Il perdit son armée, sa gloire, et sa fortune, dans les plaines de Pultava, parce qu’il y était allé sans base. La guerre de la Succession forma un homme de génie dans la partie militaire, qui a plus contribué qu’aucuns généraux à la perfection du feu de tactique ; car, sans lui, Frédéric II lui-même n’aurait rien été dans ce genre. Ainsi le prince de Dessau est l’instrument principal de la plus importante révolution que présentent les annales du monde, lorsqu’on examine les conséquences système de guerre moderne ; et les deux inventions de cet officier qui ont eu des effets si puissants, sont la baguette de fer et le pas égal. La baguette du fer donne au feu de mousqueterie une activité qui en a rendu l’effet tout autrement terrible ; car Folard qui ne la connaissait pas, ne parle qu’avec mépris du feu du fusil, tel qu’il existait de son temps. Il faut aussi regarder le pas égal comme une des causes qui ont perfectionné le feu ; car pour en produire un vraiment efficace, il a fallu savoir faire des mouvements en lignes d’une grande longueur. Les Romains paraissent avoir connu le pas égal ; il s’était oublié dans les temps plus modernes, comme presque toutes les connaissances de l’antiquité ; le prince de Dessau ne le rechercha pas, car il était trop ignorant pour se douter de l’art militaire des Romains, mais il l’inventa. Ce fut lui qui imagina aussi de ne placer l’infanterie que sur trois rangs, au lieu de quatre. Tout cela contribua à la perfection du feu, et Frédéric II, s’emparant des créations du prince de Dessau, y ajouta encore. Après ce monarque, la tactique de l’infanterie a peut-être été modifiée d’une manière plus analogue au nouveau système de guerre ; mais les fondements de l’art militaire actuel sont dus au prince de Dessau. Frédéric II rendit plus mobile l’infanterie formée d’après les préceptes du prince de Dessau ; mais en même temps le feu devint plus irrégulier. Il diminua la force interne de l’infanterie, mais il 1 a façonna à savoir dépasser plus habilement les ailes de l’ennemi. On ne vit plus son infanterie soutenir un feu de peloton aussi régulier qu’à la bataille de Mollvitz, mais ces colonnes se développèrent avec plus de rapidité, et en général il introduisit dans ses troupes cette promptitude, source de tous ses succès, et qui approcha toujours davantage le nouveau système de sa maturité. Il a fallu même que la tactique de l’infanterie à rangs serrés, parvînt à ce point, avant d’en venir à la dernière modification du système du feu, à l’art des tirailleurs qui est, comme je l’ai dit, plus conforme au génie militaire de nos jours. Les fruits de l’esprit humain dans tous les genres ne sont produits que successivement. Au reste, il est impossible, quoiqu’il arrive, qu’on se passe jamais tout à fait de l’infanterie serrée, ou si l’on veut, pesante. On ne remarque point que Frédéric ait développé ni même suivi le principe de la base dans les deux premières guerres de Silésie. Ce roi ne commença pas sa carrière militaire, aussi brillamment que le grand Condé, quoiqu’il l’ait surpassé depuis. La bataille de Mollvitz fut gagnée immédiatement après que le roi fut parti de l’armée, et les Prussiens durent cette victoire à la baguette de fer qui doubla l’activité de leur feu. Le pas égal contribua aussi à leur succès, car leur infanterie ne se dérangea pas plus qu’à la parade, ce qui dérouta les Autrichiens. On trouve plus de disposition à la bataille de Czaslau qu’à celle de Mollvitz, et en particulier une cavalerie plus agile. Frédéric fut le créateur de sa cavalerie, et non celui de son infanterie, comme on l’a cru à tort. Mais il a porté l’arme à cheval plus près de sa perfection qu’aucuns généraux. Les escadrons avant lui ne se mouvaient qu’au trot et faisaient feu au lieu de sabrer. c Frédéric a été merveilleusement secondé par de grands officiers de cavalerie, tels que les généraux de Golz et de Seidlitz, et aucune cavalerie, en Europe, n’a pu atteindre encore à la force de la cavalerie prussienne, pour les grands mouvements. . Du reste, l’Europe ne vit point briller de talents militaires distingués dans la première guerre de Silésie. Frédéric, dans son histoire, blâme le maréchal de Schverin, de ce qu’il s’opiniâtra à couvrir la haute Silésie, et ne demanda des secours que pour cet objet. Le roi attribue à cela tout les mouvements rétrogrades qui précédèrent la bataille de Mollvitz. Mais il est probable qu’à cette époque Schverin était un meilleur général que son maître, et qu’il eut parfaitement raison dans son procédé. Dans la seconde guerre de Silésie, Frédéric ne put pas conserver la Bohème, qu’il avait conquise très rapidement, contre l’habileté supérieure du maréchal Traun, comme il en convient lui-même. Mais la nature du pays est, indépendamment de cela, une cause qui fera que jamais les Prussiens ne pourront se maintenir facilement en Bohème pendant l’hiver. La chaîne des quartiers d’hiver n’y est couverte par aucune rivière, et les montagnes qui séparent la Bohème de l’Autriche ne sont pas assez considérables pour former un rempart. D’ailleurs la chaîne que les Prussiens essaieraient de former en Silésie est trop courte, et elle est prise en dos par la Moravie. Il suit de là qu’il faudrait que les Prussiens fussent maîtres des forteresses de cette dernière province, ou plutôt qu’ils pénétrassent jusqu’au Danube pour couvrir la Bohème. Il faut ajouter à cela que la partie de la Bohème, qui regarde les États prussiens vers la Saxe et la Silésie, a de plus hautes montagnes, et des défilés plus difficiles, que celle qui s’étend vers l’Autriche et la Moravie. Ceci rompt la communication et rend l’arrivée des transports plus difficile. Enfin, il faut considérer qu’en Bohème les Prussiens sont très loin du centre de leur puissance, et les Autrichiens très près du leur ; d’où il suit que ces derniers peuvent rassembler plus de masses de guerre, dans un temps plus court que les premiers, et doivent par conséquent les forcer à se replier. En 1745, les Autrichiens pénétrèrent dans la Silésie où Frédéric II, certain de la supériorité de ses troupes, sut habilement les attirer. Ce fut à la bataille de Friedberg que le roi développa, pour la première fois, le système de la ligne oblique. Indépendamment des bonnes dispositions, la bravoure des troupes contribua puissamment au gain de cette bataille. Un régiment de dragons enleva à l’ennemi 70 drapeaux. A la bataille de Sorr, Frédéric fut surpris dans son camp. Son armée fut garantie d’une ruine totale par la promptitude extraordinaire avec laquelle il forma sa cavalerie, et par la présence d’esprit et l’habileté du général Golz, qui, par le moyen de cette cavalerie, répandit la confusion parmi l’ennemi et l’arrêta dans ses succès. Le prince Charles avait conçu en maître de l’art le plan de cette attaque, mais l’exécution fut pitoyable. Au reste, cette bataille démontre à quel point de perfection Frédéric avait déjà porté sa cavalerie dans la seconde guerre de Silésie. La bataille de Kesselsdorf fut gagnée par le prince de Dessau, qui, par une retraite simulée de son infanterie, attira les Saxons hors de leurs retranchements, et les fit sabrer ensuite par sa cavalerie. Cette seconde guerre de la Silésie ne montre point encore le principe de la base dans son développement. C’est la guerre de Sept Ans que je regarde comme la véritable époque où ce principe fut adopté et mis en pratique avec pleine connaissance de cause. Frédéric est l’auteur de cette révolution dans l’art militaire, car il porta presque à sa perfection le système du feu. Il est vrai que ses innovations se fondèrent sur les découvertes du prince de Dessau. Le perfectionnement du feu de Tactique fit sentir le besoin d’accroître la force des armées, par la nécessité de s’étendre ; il occasionna l’augmentation de l’artillerie, esprit du système de guerre moderne et celle de l’arme à cheval, parce qu’on reconnut la faiblesse de l’infanterie. Tout cela rendit les besoins des armées plus nombreux ; il fallut d’immenses magasins, et de ces diverses causes réunies s’ensuivit, comme un effet nécessaire, le principe de la base.
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