| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
Dietrich von Bülow
Esprit du système de la guerre moderne
Section IVQue sont les bornes naturelles des grands États européens ? Que peut-on conclure, pour les guerres à venir, de la détermination de ces bornes. Problème militaire proposé. Conclusion Selon toute apparence, on fera la guerre encore longtemps, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’une expérience réitérée ait appris qu’on n’a plus rien à gagner les uns sur les autres ; jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à conquérir et à partager ; en un mot, jusqu’à ce que les grands État, maintenant existants, ayant atteint leurs bornes naturelles. Il serait à désirer, pour le repos du monde, que toutes les prétentions sur cet article fussent satisfaites en une seule fois à l’amiable. Col. On demandera quelles sont donc les limites que la nature paraît avoir prescrites aux grands empires actuels ? Nous avons vu qu’on ne pouvait appeler bornes naturelles, sous le rapport militaire, que la mer, les montagnes et les fleuves, parce qu’ils interrompaient les communications, et en augmentaient les difficultés. Les nations et les langues ne sont d’aucune considération ici. De nos jours, on voit de très nombreux exemples, que plusieurs peuples, parlant différents langages, peuvent être sans inconvénient renfermés sous la même domination. Une des raisons de cela est que chaque État s’est formé un texte militaire, en dedans duquel il s’assujettit tout, parce qu’il peut y rassembler plus de masses de guerre que les puissances voisines. C’est le terrain, bien plus que les peuples, qui, présentement, constitue les corps politiques ; emblème frappant de la façon de penser matérielle de notre siècle. En suivant ces principes, je trouve que le Rhin ne peut nullement former une borne naturelle entre la France et l’Allemagne. La rive gauche du Rhin, jusqu’à la Meuse, est très certainement dans le texte des forces militaires des Allemands, et dans cet espace, leur action doit faire plier la réaction française. J’oublie la situation politique actuelle de ces deux puissances, et j e considère un instant l’Allemagne comme ne formant qu’un tout. Il est clair que ce corps redoutable accablerait de ses masses celles que lui opposerait la France, jusque bien avant dans la Belgique. La raison s’en trouve dans l’organisation du pays ; car la mer en est trop près, et le terrain qui s’étend de la Meuse à la mer trop étroit, pour qu’il soit possible d’y rassembler les matériaux de la guerre en aussi grande quantité que les Allemands en tireraient de leur pays qu’ils auraient tout entier derrière eux. Ainsi les lignes d’opération des Allemands seraient droites, et par conséquent plus courtes, que celles des Français. Les armées françaises, pour faire front à la Meuse seraient obligés de faire une conversion stratégique à droite. Ce mouvement leur ôterait la facilité de tirer directement de derrière elles leurs moyens d’entretenir la guerre. On ne pourrait y pourvoir que depuis l’intérieur de la France, dont les anciennes frontières forment un angle avec la position qu’auraient alors ses armées sur la Meuse. Cette circonstance allongerait donc les lignes d’opération ; car la nature du terrain mettrait obstacle à ce que les Français fissent arriver leurs convois par leurs flancs à travers les Ardennes. Mais nous avons vu que la pression des forces militaires diminuait en raison de la longueur de la ligne d’opération. La pression des forces allemandes serait donc plus efficace, surtout ayant derrière elles un pays aussi vaste que riche en matériaux de guerre. Mais si les Allemands passaient la Meuse, le désavantage serait a es de leur côté. Du moment que leurs armées seraient forcées de former une conversion sur la gauche pour marcher perpendiculairement sur les frontières françaises, elles se verraient exposées aux mêmes inconvénients que les Français auraient pu éprouver précédemment à leur égard. Tant que la France et l’Allemagne feront la guerre, il paraît donc que la Belgique en sera le théâtre. Si la Hollande est alliée des Allemands, les Français auront d’autant plus de peine à conserver toute la Belgique ; si c’est au contraire avec la France que la Hollande soit unie, les Allemands n’en auront qu’un plus grand nombre de points par lesquels ils pourront blesser les intérêts de la France. La Hollande est ouverte du côté de l’Allemagne, et sa défense coûterait cher aux Français, et les affaiblirait considérablement en Belgique. Sans la paix conclue en 1795, je suis persuadé que les Prussiens auraient reconquis la Hollande dans moins d’une campagne. Je sais que la France peut élever sur le Rhin une multitude de forteresses ; mais comme je suis convaincu que la supériorité des masses est, en dernière analyse, ce qui décide des succès de la guerre, ces forteresses ne feraient que rendre le passage du Rhin plus difficile, sans l’empêcher. D’ailleurs, la France aurait-elle le temps de faire ces énormes constructions avant qu’une nouvelle guerre ne recommençât ? Mais tous ces raisonnements ne sont valables qu’en supposant que l’Autriche et la Prusse reformeraient une coalition, qui est devenue presqu’impossible ; et l’état actuel des choses donne toujours à la France un grand avantage sur les puissances allemandes. La France a, du côté de l’Espagne et de l’Italie des bornes insurmontables, les Alpes et les Pyrénées. Il est à présumer que la péninsule espagnole ne formera tôt ou tard qu’un seul État ; l’Italie finira par avoir le même sort ; et alors, contre cet État réuni, les Autrichiens ne seront nullement en mesure de défendre leurs nouvelles acquisitions dans le territoire de Venise. Les frontières de ce morceau détaché seront enveloppées de tous côtés par celles de l’Empire italien ; les opérations partant de ce dernier point seront donc concentrantes, tandis que celles de l’autre point seront au contraire excentriques. Ainsi, l’Autriche se verra dans la suite enlever ces possessions ; mais d’autre part, les efforts de l’Italie seront absolument arrêtés aux frontières du Tyrol. En dédommagement de cette perte, il est impossible que l’Autriche n’acquière pas un jour la possession de tout le cours du Danube jusqu’à son embouchure, parce que la nature des choses secondera dans ceci les plans militaires du cabinet de Vienne. Les Autrichiens prennent en flanc toutes les opérations des Russes contre la Turquie. La Russie ne peut donc se promettre des succès de ce côté, sans l’accession de l’Autriche. La presqu’île grecque paraît être d’ailleurs en sûreté derrière les montagnes qui séparent la Thrace et la Macédoine de la Bulgarie et de la Servie ; et tout Turcs que sont les Turcs, les entreprises des Autrichiens et des Russes pourraient bien être infructueuses contre cette partie de l’Empire ottoman. Lorsque l’Autriche sera en possession de toute la vallée du Danube, alors séparant la Russie de la Turquie, elle mettra fin aux guerres éternelles entre ces deux puissances, et l’indépendance de la presqu’île turque européenne sera assurée ; car les intérêts de la Russie aussi bien que de l’Autriche seront de s’empêcher réciproquement d’en faire la conquête. L’empire du Danube, quoiqu’habité par des peuples allemands, semble ne point appartenir à l’Allemagne. La raison en est que ce fleuve se jette dans la mer Noire, tandis que les autres fleuves d’Allemagne se déchargent dans la mer du Nord et la Baltique. Le texte militaire de la Russie sera toujours prépondérant au nord des monts Carpates ; et en cas d’une rupture entre les deux puissances l’Autriche conserverait difficilement ses possessions polonaises au delà de ces montagnes. Mais dans l’état actuel des choses, le meilleur plan qu’elle pourrait adopter dans le cas d’une rupture avec la Prusse, serait d’opérer sur deux colonnes de droite et de gauche de la Vistule (ce qui lui sera facile, tant que Varsovie ne sera point une forteresse), et d’abandonner d’ailleurs le nord de la Bohème aux invasions des Prussiens, attendu l’impossibilité où elle serait de défendre ce pays. Les Prussiens ne trouveraient pas moins de difficultés à protéger la Prusse orientale contre les attaques des Russes ; car les frontières de l’empire de Russie enveloppant cette province, toutes leurs opérations offensives à son égard seraient concentrantes, et celles des Prussiens pour se défendre, excentriques. Il serait essentiel pour la Prusse de faire construire une chaîne de forteresses depuis Memel jusqu’à Varsovie, et d’y comprendre surtout cette dernière place, qui doit devenir le boulevard de cette monarchie du côté de l’orient, comme Magdeburg l’est à l’occident. Il paraît que les Russes peuvent encore étendre avec avantage leur texte militaire, même à l’occident de la Vistule jusqu’à l’Oder. Toute la vallée arrosée par ce dernier fleuve demeurera constamment à l’Empire prussien, quand même il perdrait la vallée de la Vistule. Mais, dans tous les cas, et sans qu’aucun obstacle puisse l’en empêcher, la Prusse trouvera ses dédommagements dans le nord de l’Allemagne. Tôt ou tard cette vaste contrée sera partagée en septentrionale et en méridionale, l’une sous la domination prussienne, l’autre sous celle de l’Autriche. La Prusse, maîtresse de la partie du nord, n’en pourra être expulsée par aucune puissance ; elle étendra facilement son influence et même son joug jusque sur la Hollande et sur la terre ferme du Danemark, surtout si cette dernière monarchie, enveloppée dans les langes de l’Angleterre, ne sait pas sortir de sa nullité politique, en faisant valoir par elle-même les productions que lui a confiées la nature, seul moyen qu’ait un État de fonder une puissance réelle. Il nous est donc permis de conjecturer avec vraisemblance qu’il y aura un temps où l’Europe consistera dans les États suivants ; l’Espagne, la France, l’Italie, la Suisse, que ses montagnes conserveront indépendante ; l’empire d’Autriche, comprenant le midi de l’Allemagne et le cours du Danube ; l’empire de Prusse, renfermant, avec ses possessions actuelles, le nord de la Germanie ; le Danemark, la Suède, la Russie, les îles Britanniques, et la Turquie européenne. Pour composer ces douze États, je me fonde sur le principe que les grands subsistant de nos jours, s’agrandiront encore, et que les petits seront engloutis. Quelles que soient d’ailleurs les constitutions politiques que ces États adopteront, ils dureront par la nature des choses physiques et morales. Cette nouvelle division de l’Europe favorisera la paix perpétuelle ; car la géographie nous enseigne qu’alors chaque empire aura les bornes auxquelles il peut prétendre, et qu’il ne lui sera nullement avantageux de franchir. Que l’on me permette de proposer un problème militaire avant de terminer. Les nations tartares pourront-elles encore un jour inonder et subjuguer l’Europe ? Je ne suis pas en état de décider cette question ; il n’y a pas, à mon gré, assez de données pour ou contre l’affirmative. Les Tartares arrivant en multitude, avancent avec une incroyable vélocité, presque sans subsistances ; mais prendraient-ils nos forteresses ? Je ne le sais pas ; du moins ils ravageraient tellement le pays, qu’ils le forceraient à se rendre par famine. Tamerlan soumettait des villes. Nous ne connaissons pas encore assez l’art militaire de ces peuples ; je voudrais que cette question fût examinée. On m’accordera sans doute un certain nombre de mes principes ; mais on en traitera d’autres de paradoxes. On sera surpris de m’entendre soutenir qu’il faut abandonner la guerre défensive parallèle ; qu’on peut toujours éviter une bataille ; qu’une guerre défensive doit consister dans des diversions offensives ; que l’infanterie légère est suffisante dans le système de guerre moderne, etc. J’abandonne ces principes au jugement du public, me réservant pour mon compte d’être convaincu de leur vérité. J’espère qu’on voudra bien ne pas examiner non plus mon style avec trop de rigueur ; je n’ai eu que la prétention d’être clair ; ce que j’ai écrit devait l’être, à ce qu’il me semble, dans la forme dont j’ai fait usage, et avec la simplicité dont j’ai tâché de ne jamais m’écarter.
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