| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
Dietrich von Bülow
Esprit du système de la guerre moderne Première partieExposition du principe qui sert de base au système de guerre moderne ; des modifications qu’il a imprimées à l’art militaire et des règles qui en résultent pour les différentes circonstances et opérations de la guerreSection première – Notions générales –Commencement des recherches sur les lignes d’opération offensive – et premièrement d’une seule ligne d’opération qui, fondée sur un sujet unique, s’avance dans le pays ennemi L’invention de la poudre, et l’introduction des armes à feu dans les troupes, ont nécessité une immense quantité de munitions pour l’usage de ces armes. Insensiblement on a reconnu qu’il fallait à cette nouvelle manière de détruire un grand développement, et qu’une armée était redoutable, en raison du nombre de feux qu’elle pouvait fournir. Cette observation a conduit, avec le temps, à changer la tactique. On a pensé à s’étendre, à développer ses forces, à embrasser un vaste espace de terrain. On s’est aperçu que la quantité de soldats produisait, dans ce nouveau système, le même effet qui résultait autrefois de la qualité. En conséquence, c’est à qui, parmi les puissances de l’Europe, a cherché les moyens d’augmenter ses troupes ; on a mis en mouvement des masses innombrables, et, à l’attirail énorme que les munitions de guerre entraînaient à la suite des armées, s’est joint celui non moins considérable des subsistances nécessaires pour un si grand nombre d’hommes et de chevaux. Les pays dans lesquels on pénétrait, ayant bientôt cessé de pouvoir alimenter cette multitude, tant des moyens de vivre, que de ceux de combattre, il a fallu songer à faire des magasins. De l’abondance de ces lieux de ressources, de leur sûreté, et de la facilité de communiquer avec eux, a fini par dépendre le salut des armées. On s’est donc occupé de les établir, et de les remplir, avant d’ouvrir une campagne. On a calculé d’avance, et mûrement, les positions où il était convenable de les placer, pour qu’ils fussent l’abri ode tout insulte et, en même temps, on a prévu à manœuvrer de manière à ouvrir, à ne s’en éloigner qu’avec précaution, à ne pas cesser d’entretenir avec eux des relations qui faisaient la force d’une armée et en assuraient les succès. On a donc formé des plans de campagne ; on a désigné des places fortes, comme points fondamentaux ; en un mot, on a fixé une base où les magasins ont été établis, de laquelle on a fait partir les lignes d’opération et dont la destination a été de servir à protéger les retraites, aussi bien qu’elle favorisait les attaques. L’utilité de cette base, sa configuration, ses dimensions, vu l’importance de ces choses dans le système actuel de la guerre, fixeront notre attention d’une manière spéciale, et feront le principal objet de nos recherches. Mais, lorsqu’on a été obligé de calculer avec tant de précision la base ses lignes d’opération, il a fallu déterminer aussi positivement le but auquel on les ferait arriver. La guerre n’a plus eu pour objet général et vague de vaincre l’ennemi, et de le pousser aussi loin que possible ; mais de le vaincre dans tel point, de l’expulser de telle position, de le poursuivre jusqu’à telle autre, et de savoir s’arrêter à propos dans ses triomphes, moins par un calcul relatif à l’ennemi, sur qui l’on aurait pas cessé de conserver l’ascendant, que relatif à soi-même et pour ne pas s’épuiser. Toute opération guerrière se divise donc aujourd’hui en trois parties principales ; le sujet ou la base de l’opération ; la ligne d’opération ; et l’objet. Je démontrerai dans la suite de ce traité, que toute opération pour être solide, doit être fondée sur plusieurs sujets, distants les uns des autres, et situés à peu près sur la même ligne. Comme on n’établit une base que pour avoir des magasins fixes, et que ce sont les places où les magasins sont renfermés qui constituent la base militaire, de laquelle doit partir nécessairement toute opération, pour produire de l’effet, il s’ensuit, que lorsqu’une armée est campée très près d’un magasin principal, il n’y a point de ligne d’opération ; car une armée, dans cette position, est en pleine sécurité, elle est à la source de son existence, elle est alimentée sans convois, et par conséquent n’a pas besoin de manœuvrer pour garantir ses subsistances contre les atteintes de l’ennemi. Or, les lignes d’opération commencent du moment qu’une armée s’éloigne de ses magasins ; car ce sont les convois qui, à proprement parler, forment ces lignes ; les combiner d’avance, est pour assurer les convois ; mais quand ils sont inutiles, les lignes d’opération disparaissent, et se confondent avec la base. Il suit de là que les lignes d’opération se dirigent toujours en avant contre le pays ennemi. Je dis, contre le pays ennemi, et non pas contre l’ennemi lui-même ; car les lieux qui renferment les éléments de la puissance militaire de son adversaire, doivent être, bien plus que les hommes, l’objet de la guerre actuelle. Ainsi, marcher en avant, relativement aux opérations, n’est pas toujours marcher dans la direction de la figure des soldats, c’est-à-dire vers le point où sont tournées les têtes des colonnes ; mais bien, où la figure morale de l’armée, c’est-à-dire l’âme de celui qui la conduit, porte son intention. Les lignes d’opération, suivant l’acception propre de ce terme, sont donc du genre offensif. En examinant, par le secours des figures, la manière d’opérer pour aller chercher son adversaire jusque dans ses foyers, l’on en fera ressortir, mieux que par aucun autre procédé, le caractère propre du système de guerre moderne. Nous considérerons d’abord ici le cas où une ligne d’opération, émanant d’un agent ou d’un centre unique, se dirige vers un certain objet, en s’avançant dans le pays ennemi. Soit A le sujet, (fig. I) B l’objet, et C l’armée, se dirigeant pour opérer du sujet vers l’objet. Il est clair que si l’ennemi D, opposé à la ligne d’opérations A B, s’avance sur les derrières de l’armée C, sans rien entreprendre de direct contre le corps E, ce mouvement sera une fausse attaque pour contenir ce corps dans sa position ; et que l’armée C sera contrainte par là, non seulement de s’arrêter dans sa marche, mais encore de transformer ses opérations d’offensives en défensives, ce qui n’était nullement son but ; car la ligne d’opération A B, étant le seul chemin par lequel ses convois puissent lui parvenir, il lui est de la plus grande importance que cette ligne ne soit pas coupée par l’ennemi D ; puisqu’alors, n’ayant plus la facilité de recevoir d’approvisionnements, et les convois, tirés de ses propres magasins, étant, comme nous l’avons dit, le seul moyen d’entretien des armées modernes, il s’ensuivrait, dans le cas dont nous nous occupons ici, que la situation de l’armée C serait semblable à celle d’un homme qui, ayant placé toute sa fortune dans une entreprise hasardée, aurait à trembler du moindre revers. Les lignes d’opération d’une armée sont comme les muscles du corps humain, d’où dépend le mouvement des membres. Lorsqu’un membre n’a pour tout principe moteur qu’un seul muscle, dont la privation le rendrait perclus, il est d’autant plus essentiel de mettre ce muscle à l’abri de tout endommagement ; de même, une seule ligne offensive devient, pour une armée qui marche vers un objet, une partie singulière-ment sensible que l’on ne saurait trop garantir du contact de l’ennemi. Si l’armée C occupait déjà le poste important B, qui est l’objet de l’opération, elle n’aurait pas d’autre parti à prendre que de détacher des forces au secours du corps E, en cas d’attaque de l’ennemi sur ce point, afin de protéger la ligne A B, et d’entretenir sa communication avec A ; mais, dans ce cas, elle s’affaiblirait au poste B, de manière que, probablement, elle n’y résisterait point à une attaque directe. Si, n’étant pas encore maîtresse du poste B, elle s’était occupée à en faire 1e siège, il lui serait impossible de le continuer faute de forces suffisantes. Si B était un poste retranché, dont il fallût chasser l’ennemi, l’armée C n’oserait pas hasarder cette attaque. Enfin, si cette armée n’avait pas encore atteint le point B, et fût seulement en marche pour s’y porter, elle serait arrêtée tout court ; et cette diversion de l’ennemi, contre la ligne d’opération, mettrait fin à toute opération offensive ultérieure de sa part. Supposons maintenant que l’armée C voulût se tenir obstinément au poste B, sans se laisser émouvoir en rien par des attaques réitérées contre sa ligne d’opération AB, elle courrait le danger de voir sa communication coupée, non seulement avec A, mais encore avec le corps détaché E ; car l’espace entre E et C sera nécessairement assez grand pour permettre à l’ennemi d’envoyer un détachement se placer dans cet intervalle, afin d’opérer, non seulement sur les derrières de C, mais sur les flancs d’E, de manière à chasser ce dernier corps. On aurait à objecter que l’ennemi D pourrait être battu par E, et qu’alors la ligne d’opération A B serait assurée, et les flancs, ainsi que les derrières de l’armée, libres et sans inquiétude ; mais ici les choses ne sont pas égales. Si E est battu, c’en est fait de l’armée C ; si, au contraire, l’ennemi est repoussé par E, sa retraite et ses subsistances, dans son propre pays, lui seront toujours assurées ; car il aura, dans F G H I, des magasins qui ne peuvent jamais être coupés par l’armée C. Cette armée pourrait bien attaquer un magasin dans K, et le soustraire à son ennemi ; mais les autres, particulièrement G H J, sont trop loin sur les derrières de D, pour que C puisse les atteindre. Mais, dira-t-on, si l’ennemi D n’a point de magasins dans ces divers lieux ? alors c’est sa faute, alors il n’est pas prêt à faire la guerre ; et je ne parle que des choses telles qu’elles doivent être naturellement, c’est-à-dire, conformes à la saine raison. Je persiste donc à dire que l’ennemi D, dans ses opérations contre les derrières de C, est toujours rassuré sur ses communications avec ses magasins ; ainsi, plus D détache de forces contre A ou, plus il se porte lui-même en avant et plus C doit s’affaiblir à l’égard de l’objet B, en se prolongeant en arrière, pour n’être pas séparé d’A ; mais l’ennemi D peut aussi faire une diversion sur le point L, dans le pays de l’armée C, ou, si l’on veut, il peut attaquer A lui-même, en cas que ce point fût assez faible pour être remporté avec rapidité ; (car, dans le cas d’un siège en règle, C reviendrait promptement en arrière pour sauver A). La ligne d’opération A B offre encore de la prise du côté de M ; car l’ennemi a toujours la facilité de rassembler des forces dans son propre pays. Dans cette hypothèse, l’armée C sera contrainte de placer un corps près de N, et de prendre la figure défensive d’un carré long au lieu d’opérations offensives qu’elle avait en vue. Cette armée, se trouverait alors dans une position tout à fait défavorable ; et tel est l’inconvénient grave d’agir en avant sur une seule ligne qui diffère peu de la ligne droite. Il est difficile de déterminer, d’une manière précise à quel point une armée doit s’éloigner de ses magasins, en pénétrant dans le pays ennemi, pour se mettre à couvert de tous les désavantages que nous venons de déduire, parce que cela dépend d’une foule de circonstances. Je puis hasarder cependant ici de poser en principe que ce ne doit pas être de plus de trois jours de marche, et que, dans un moindre éloignement, le danger n’est pas considérable, attendu que, par un seul mouvement rétrograde, l’armée couvre ses derrières et ses flancs, et protège ses convois. Mais dans ce cas, l’avantage d’une opération offensive serait de bien peu d’importance, quand même on attaquerait une forteresse du premier ordre ; et les diversions dans son pays, et sur ses flancs seraient toujours à craindre pour l’armée attaquante, puisque l’ennemi ne serait pas éloigné de ses magasins. Si l’on a, pour couvrir son pays, un rang de forteresses ou une base militaire, et que l’ennemi en ait une aussi, les choses deviennent égales ; il pourra faire le siège d’une de vos forteresses, pendant que vous en attaquerez une des siennes, et l’on jouera au plus expéditif. Je sais qu’on peut insister et dire ; Si l’on a sur ses frontières un rang de forteresses qui constituent une base militaire, on est à l’abri de tout danger, même en agissant que sur une seule ligne ; car les garnisons de ces places menaceraient les derrières de l’ennemi, en cas qu’il pénétrât trop avant, comme dans l’exemple de D ; et même s’il n’y avait aucune ligne d’opération ouverte, on ne risquerait rien d’y procéder, en se réservant toujours de se retirer sur ses forteresses. Dans cette hypothèse, une entreprise aurait une base suffisante, puisqu’on aurait effectivement derrière soi plusieurs lignes d’opération, desquelles on pourrait tirer des convois, quand même on ne s’en servirait point, et qu’on se contenterait des provisions d’un seul magasin. Mais ce n’est pas ici le cas dont il est question. J’appelle ne suivre qu’une seule ligne d’opération, soit quand il n’existe pas de magasin à portée d’un point comme A, par exemple, soit quand on est séparé des forteresses, où ces magasins se trouvent, par des forteresses ennemies ; ainsi, dans l’exemple cité, la forteresse L de l’ennemi D rend inutile, pour l’armée C, les magasins qui se trouveraient dans la forteresse O ; car la première obstrue la ligne d’opération que C aurait l’intention d’ouvrir depuis la seconde. Il est évident que l’ennemi ne manquera pas de construire une forteresse en face, et en opposition de toutes celles qu’il aura devant lui, de même qu’un oppose toujours un corps de troupes à chacun de ceux de sa partie adverse, pour les tenir en respect. En général voici la règle ; « les magasins, dont une armée se trouve séparée par des forteresses ennemies, doivent être considérés comme n’existant pas pour elle ». Il sera donc nécessaire, pour donner une base à la ligne d’opération A B, de prendre indépendamment d’A, plusieurs forteresses sur la même ligne et dans son voisinage. Cette règle a la même valeur, soit qu’A se trouve être une forteresse qui n’en aurait point de correspondante dans le pays ennemi, et dont, par cette raison, l’armée C se serve comme point de départ ou comme sujet des opérations ; soit que ce soit une forteresse conquise, au début de la guerre, sur l’ennemi D. J’ai dû m’arrêter à rechercher tous les désavantages d’une seule ligne d’opération, parce que ces recherches sont le fondement de l’édifice que je vais élever dans les sections suivantes. Si l’on m’accorde les principes établis jusqu’ici, j’ai la certitude qu’on ne m’en niera point les conséquences. La chose est d’autant plus essentielle, que les généraux de notre temps, et même les plus célèbres, annoncent, par leur conduite, qu’ils regardent ce principe comme faux, et qu’ils sont bien plus occupés d’aller en avant le plus loin possible, que de penser aux diversions. C’est ce que je démontrerai dans la troisième division de cet ouvrage. Le principe sur la théorie des lignes d’opération se donne de lui-même, d’après les considérations précédentes, sur une ligne d’opération. Et tout ce qu’on vient de lire, m’autorise suffisamment à conclure cette section par cette maxime positive de stratégie ; « Que, dans
une guerre défensive, il ne faut pas s’opposer directement à
l’ennemi, ni souffrir patiemment ses entreprises et ses attaques, mais
choisir sa position de côté ; et qu’il faut laisser le front de
l’ennemi intact, pendant qu’on se mettra soi-même sur l’offensive,
que l’on formera plusieurs entreprises sur ses derrières et sur ses
flancs, et que l’on dirigera particulièrement ses vues hostiles sur
ses convois. Telle est la conduite à tenir, soit qu’on veuille détourner
l’attention de l’ennemi, soit qu’on ait le projet de l’empêcher
de penser à ses derrières et à ses flancs ; soit qu’on veuille
le contenir dans ses postes, pendant qu’avec la plus grande partie des
forces dont on peut disposer, on opérera sur ses subsistances, et dans
son pays même ; opérations qui, comme on le conçoit aisément,
s’effectueraient toutes sur ses derrières ». On a pu voir dans ce qui précède la démonstration de ce principe, et, généralement par la suite, je commencerai par les recherches et les preuves, et, pour résultat, j’établirai la règle qui sera comme le comble de l’édifice.
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