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Positions de thèse

Positions de thèse

Les franchissements 1672-1960

Le franchissement, c’est : le rétablissement, de l’autre côté d’un cours d’eau, du potentiel de combat d’une unité, effectué sous la menace d’un ennemi. C’est ainsi que nous l’avions défini dans notre mémoire de DEA, préalable à cette thèse. Nous avions remarqué, à cette occasion, qu’il jalonne et ponctue l’histoire militaire de l’humanité depuis qu’il existe des textes ou des archives qui ont pu parvenir jusqu’à nous. Et cela n’est que bonne logique puisque la terre est presque partout sillonnée de fleuves ou d’étendues d’eau et qu’une guerre c’est souvent, avant tout, des mouvements d’armées au travers d’un pays.

L’avantage principal d’avoir travaillé sur la longue durée, prés de 300 ans entre 1672 et 1960, a été non seulement de nous permettre de mieux mettre en évidence les inflexions des procédés tactiques de franchissement, mais aussi de pouvoir étudier l’évolution des matériels et des structures depuis leurs origines en France. Nous avons choisi de présenter ici les résultats de nos recherches en suivant les trois thèmes d’étude que nous avions dégagé : les franchissement dans leur environnement tactique, les matériels de franchissement et les structures.

1. L’aspect tactique

L’étude des opérations de franchissement suffirait à elle seule à justifier un travail sur une aussi longue durée. En effet, l’étude des quelque deux cent cinquante opérations composant un corpus d’étude a été nécessaire pour pouvoir avoir une opinion sur le sujet. L’impression que nous en retirons est assez contrastée. Au premier examen aucun franchissement n’est semblable. En deuxième lecture ils se ressemblent tous, sans que, pour autant, leurs éléments soient tous identiques. Cette illusion vient de ce que leurs déroulements empruntent presque toujours le même cheminement : acquisition et exploitation du renseignement, conception, préparation, exécution, exploitation. Mais elles confirment aussi qu’un franchissement n’est jamais une opération isolée. Elle n’est jamais conduite pour elle même et s’intègre toujours dans un contexte tactique, voire stratégique, bien plus vaste. On peut la comparer à une opération de transport de troupes sur un lieu de combat, un peu dans le même esprit qu’une opération aéroportée. La condition sine qua non d’une intégration réussie est la présence de spécialistes dans les instances de conception.

Aussi loin que nous sommes remontés, en effet, cela est toujours vérifié. Pour le reste il y a peu de certitudes. L’étude des opérations montre seulement qu’une étude préalable, même succincte, à condition d’être convenablement documentée, est nécessaire au succès. En pleine guerre et en pleine préparation du franchissement du Rhin de 1945, les sapeurs américains effectuèrent un travail préalable à partir d’archives de la navigation rhénane afin de déterminer le meilleur moment et les meilleurs sites en fonction de la saison.

Le dernier élément technique concernant les opérations proprement dite est celui des rapports entre le milieu et l’exécution de l’opération. Il serait aveugle de nier le poids important que fait peser le milieu sur la conception, la préparation et l’exécution des franchissements. C’est en fonction de celui-ci que sont souvent choisis les sites ou les moyens matériels et humains. Le franchissement de la Bérésina en est un exemple extrême, mais tout autre opération réussie pourrait servir à la démonstration. La soumission au milieu est donc importante et c’est ce qui explique, en partie, selon nous, l’évolution longue que connaissent ces opérations. Tant que le milieu n’est pas modifié profondément, il n’y a pas de raisons pour que les pratiques se modifient. Comme il n’y a pas de raisons non plus pour que la demande en matériels se modifie.

La soumission au terrain et au milieu en général est donc très forte mais il nous faut encore mettre en évidence l’absolue soumission des opérations de franchissement aux cadres plus généraux dans lesquels elles s’inscrivent. Cela est vrai, pour le cadre stratégique de l’action, mais aussi et surtout pour ce qui concerne la politique étrangère de la France. Franchir peut être souvent, non pas seulement un acte militaire, mais aussi et surtout un acte politique. Un exemple éclatant nous est donné par le Rhin, qui est à la fois une frontière et un symbole.

2. Les matériels

Les conditions sont souvent fonction de l’évolution des techniques et de la technologie du moment. C’est l’un des liens forts avec l’histoire des moyens de franchissement. Comme celle des opérations, l’histoire des matériels connaît une évolution lente. Au xvie siècle, avec l’apparition de l’artillerie de campagne se pose, avec acuité, le problème du passage des cours d’eau pour ce matériel majeur, puis pour le reste de l’armée. Le problème était le même pour César. Mais, alors que, sur le terrain, les armées en campagne doivent résoudre leurs problèmes avec des moyens de circonstance, les ingénieurs énoncent des concepts capables de résoudre une bonne fois le problème technique du franchissement. Seul, l’état de la technique de leur époque ne leur permet pas de donner une réalité à ces concepts.

Ainsi, pendant près de quatre siècles, on continue, vaille que vaille, à utiliser les mêmes types de matériels et de techniques pour passer les cours d’eau. Seul le matériel amphibie "Gillois" vient rompre ce cercle. Il apporte la réponse aux questions et aux problèmes que se posent les concepteurs d’engins de franchissement depuis quatre siècles. En effet, marquant une évolution fulgurante dans le domaine des matériels, Gillois réalise sans le savoir le rêve des ingénieurs du xvie siècle, celui d’un caisson métallique, étanche, capable d’emprunter le réseau routier sans encombres, muni d’une propulsion propre sur l’eau et constituant autant de modules standard assemblables les uns aux autres pour former un pont continu aussi long que nécessaire.

Si ce projet, largement diffusé dans l’Europe du xvie siècle, est ensuite demeuré plusieurs siècles enfoui sur les rayonnages des bibliothèques, c’est que la réponse qu’il proposait au problème des matériels de franchissement était bien trop élaborée en regard de la demande. Autrement dit les pontonniers du xviie siècle, pas plus que ceux du xviiie ou du xixe siècle, n’avaient besoin d’un tel engin. Pendant plus de quatre siècles, du xvie au début du xxe siècle, on n’a eu à faire franchir que des fantassins, des cavaliers et des convois d’artillerie hippomobiles. Les variations de poids de ces derniers étant par trop négligeables pour avoir influé en quoi que ce soit sur les matériels. De plus, dans ce laps de temps, le réseau routier est resté quasiment le même pour ce qui est de la traficabilité2. Il n’était donc pas utile de créer des matériels d’une grande technicité si l’état des routes ne leur permettait pas d’atteindre les sites dans de bonnes conditions. Il n’y avait, d’ailleurs, aucune raison d’évoluer dans la mesure où les moyens de transport routiers, civils ou militaires, ne subissaient aucune évolution. Globalement, les matériels existants étaient satisfaisants. Les améliorations apportées aux équipages de pont entre 1825 et 1866 sont minimes et ne tendent presque toutes qu’à améliorer la mobilité de l’équipage et le temps d’assemblage des éléments. Ce sont des matériels d’une assez grande rusticité, qui peuvent être réparés sur place avec des moyens de fortune. Donc, pas de besoin, pas d’évolution, dans ce domaine du moins.

Le véritable tournant se situe aux alentours du premier conflit mondial avec l’apparition du moteur à explosion. Alourdissement des convois, plus grande vulnérabilité à l’état du terrain, la motorisation, tant civile que militaire, oblige les États à revoir leurs réseaux routiers pendant l’entre deux guerres. L’accroissement de la vitesse des convois, comme la vulnérabilité du moteur à explosion au milieu aquatique obligent les militaires à trouver des solutions. Mais, là encore, rien n’est vraiment révolutionnaire. Les uns et les autres ne font qu’adapter, avec des technologies modernes, des recettes vieilles de plusieurs siècles. Si les solutions sont très efficaces elles ne sont pas novatrices. C’est la raison pour laquelle nous pensons que les véritables novateurs sont ceux qui, comme Gillois, ont cherché à réaliser un matériel unique.

3. L’outil

L’histoire de l’évolution de l’outil de franchissement entre 1671 et 1967 est celle d’une course souvent perdue d’avance. Paradoxalement, alors que les armées de la France ne cessent de franchir, alors que la conception et la réalisation de matériels sans cesse mieux adaptés est réelle, les structures destinées à fournir le maillon fort des opérations de passage des cours d’eau ne suivent pas le mouvement. Par trois fois entre ces deux dates, l’outil de franchissement s’est révélé totalement inadapté à la nouvelle physionomie de la guerre.

Depuis la guerre de Hollande jusqu’à la création du corps des pontonniers, on assiste à la mise en place d’un compagnonnage du franchissement, plus que de structures telles que nous pourrions les imaginer aujourd’hui. Ce corporatisme a contribué à forger un outil efficace mais qui, en fin de période, s’est révélé inadapté aux nouvelles conditions de la guerre.

L’évolution de l’outil, entre 1795 et 1894, est marquée à la fois par une grande aptitude technique à remplir les missions qui lui sont confiées et une inadaptation chronique aux structures tactiques au sein desquelles il doit évoluer. La période de la Révolution et de l’Empire marque bien le passage des structures semi-permanentes héritées de l’Ancien Régime vers les structures permanentes et spécialisées telles qu’elles apparaissent à la Restauration. C’est, croyons-nous, l’un des moments-charnière de l’histoire de l’outil de franchissement. Après, il n’y a plus que des unités permanentes de spécialistes. Dans ce cas, c’est la nécessité qui a conduit à la création de l’outil.

C’est un outil conçu pour une armée de petit format, appelée à participer à des conflits de moyenne ou de basse intensité. L’outil qui a été forgé dans ces années là était parfaitement adapté aux guerres du second empire. Mais il était totalement inadapté pour une guerre européenne de haute intensité, comme celle de 1870. Cela, non pas, n’hésitons pas à le redire, du fait de l’incompétence des hommes, bien au contraire, mais bien du fait d’un manque de réflexion au sommet sur la place à donner aux pontonniers. On se trouve alors devant un paradoxe. La France se dote d’un outil performant, mais sa doctrine d’emploi est à la traîne. La réflexion entamée sur les matériels et les structures n’a abouti que pour le stade technique. On peut dire que l’artillerie s’est contenté de faire éclore et grandir un corps de spécialistes qui, dans l’esprit de ses chefs, devait demeurer une composante mineure de l’arme, le primat revenant à l’artillerie légère. C’est ce manque de réflexion de fond sur la doctrine d’emploi qui explique que le mode d’emploi de l’outil demeure inadapté.

D’ailleurs, il n’est que de voir comment, après 1894, le génie s’empresse de créer de nouvelles structures, à l’image de ce que les grandes puissances européennes avaient déjà mis en place chez elles depuis des décennies. Ici aussi on ne peut pas dire qu’il y ait eu véritablement de réflexion de fond. Les sapeurs se sont contentés de calquer leur système sur celui de la toute jeune armée allemande, l’ennemi potentiel. Mais, au moins, il était adapté aux nécessités tactiques.

Mais, du fait des circonstances, il est impossible aux sapeurs de faire fructifier cet héritage avant 1942. Une guerre de positions et la construction d’une "grande muraille" ont raison de cet ensemble qui semblait si prometteur en 1914. Malgré l’intermède agressif de 1918-1925, c’est le vaincu d’hier qui tire le mieux les leçons pour demain. La France doit donc attendre 1942 pour recevoir de l’extérieur un outil puissant.

C’est le deuxième moment-charnière de l’histoire de l’outil. Le réarmement des divisions françaises par les Alliés en Afrique du Nord est une nouvelle naissance. La nécessité a amené à rompre les derniers liens qui pouvaient rattacher ce nouvel outil à l’ancien. Non seulement les matériels sont nouveaux et abondants, mais les hommes qui forment les unités ne sont pas des spécialistes pour leur très grande majorité.

Mais, ayant reçu des structures et des moyens adaptées à la guerre moderne, le sapeur français doit se couler dans le moule de pensée et d’exécution anglo-américain, ce qui ne lui convient pas toujours. C’est ainsi que la dernière période s’inscrit dans un cadre, plus large, de conquête d’une autonomie.

Pour l’outil de franchissement cette autonomie passe à la fois par un élargissement de ses missions et par l’intégration de matériels nouveaux de conception nationale, tel ceux de la famille Gillois. Il n’est pas certain que les instances de commandement du génie aient poussé pour que leur arme récupère les missions de franchissement du Rhin jusque là dévolues à la Marine. C’est plutôt une affaire de conjoncture, découlant de la redéfinition des missions de cette armée. Pourtant on peut considérer que, pour le génie, ce fait marque la fin de l’évolution amorcée en 1795, au moment de l’intégration des sapeurs et des mineurs.

De cette histoire des structures de mise en œuvre du franchissement nous retiendrons deux aspects. Le premier est les conséquences de la place accordée au franchissement dans les structures et la doctrine d’emploi de l’armée en France. Les outils de franchissement forgés en temps de paix ont toujours raté leurs rendez-vous avec la guerre. 1795, 1914, 1940, les circonstances liées à ces trois dates l’illustrent parfaitement. Depuis la seconde guerre mondiale, d’ailleurs, la France n’a jamais eu l’opportunité de vérifier la validité de son outil de franchissement, comme elle a pu le faire pour d’autres composantes de son outil militaire. Pourtant, il existe une différence de taille entre ces dates et la situation dont hérite l’armée de terre à la fin de notre période. Avec la "division 67" il y a eu une véritable réflexion de fond sur le franchissement, qui a conduit à donner à ce type d’opération une place particulière dans les enseignements. A partir de là et plus encore avec la mise en service des matériels amphibies de mêlée qui sont alors en gestation (VAB, AMX 10 P, …) la culture du franchissement dépasse largement le cadre étroit du génie. Ce n’est certes pas la première fois, mais jamais cela n’a été porté à un tel degré. Il faut peut être y voir les résultats des réflexions menées en ce sens depuis 1945.

Aujourd’hui, dans les armées des grandes puissances, le fait du franchissement est maintenant parfaitement intégré, tant dans la réflexion stratégique et tactique, que dans les études de matériels et l’équipement des forces. À l’heure où l’armée de terre vient de passer à la gestion des hommes par spécialités et à l’emploi des armes par grande fonction, il est plus que temps d’approfondir l’histoire de la fonction "franchissement". J.L. Riccioli

 

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Notes:

 

2 Néologisme barbare et militaire désignant l’aptitude des sols ou de tout autre support à se prêter au passage des convois militaires.

 

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