| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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L’ESPACE EXTRA-ATMOSPHERIQUE, ENJEU STRATEGIQUEET CONFLICTUALITE DE DEMAIN
Christian MALIS Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm
Dans un article récent de L’Evolution de la pensée navale, Hervé COUTAU-BEGARIE effectue une brillante synthèse des caractéristiques géostratégiques de l’espace maritime. La stratégie étant le produit des intentions politiques, des techniques militaires disponibles et des caractéristiques du milieu où se livre la confrontation, sans qu’il soit possible de définir a priori la part respective de ces trois éléments, variable selon les époques et les circonstances concrètes, Hervé COUTAU-BEGARIE identifie les constantes géographiques propres au milieu marin dans la perspective stratégique, c’est-à-dire celle propre à l’affrontement conflictuel des volontés. La géostratégie pouvant être définie comme un élément d’un ensemble plus vaste, la géopolitique des mers, il rappelait les efforts identiques menés dans les années cinquante pour jeter les bases d’une " aéropolitique ", et évoquait l’avènement d’une " astropolitique, en cours de constitution ". C’est à définir les contours d’une " astropolitique ", ou en termes moins barbares, d’une " géopolitique de l’espace extra atmosphérique ", que cet article voudrait contribuer. Il n’a pas la prétention de dépasser l’essai remarquable écrit sur le sujet par Serge GROUARD1, mais tout au moins de le compléter, peut-être d’apporter un éclairage parfois différent dans un domaine où, étant donné le faible nombre des contributeurs, un point de vue supplémentaire ne doit certes pas faire craindre l’obscurcissement du débat. L’espace extra atmosphérique est un milieu fraîchement annexé à l’activité humaine en général et à la stratégie militaire en particulier. Il apparaît encore parfois, faussement, comme une dilatation ou une extension de l’espace aérien, notamment dans les armées de l’air de certaines puissances spatiales qui tiennent à conserver la haute main opérationnelle sur ce nouveau royaume. Le flou le plus artistique nous paraissant continuer à régner sur les concepts de géostratégie et de géopolitique, même chez les meilleurs auteurs, on se mettra d’accord, pour commencer, sur ces notions.
La géopolitique part du principe que la dialectique des puissances se déroule dans divers milieux. Les caractéristiques physiques propres à ces milieux, dont la maîtrise est elle-même configurée par les moyens techniques disponibles, déterminent un cadre dans lequel cette dialectique prend sens et forme. L’analyse géopolitique de l’espace partira donc d’une description physique du milieu spatial, propre à en faire appréhender la spécificité, généralement mal perçue. On passera vite sur les fonctions pratiques actuelles remplies par l’espace pour tenter d’indiquer, exercice beaucoup plus intéressant mais aussi plus périlleux, les grandes tendances de l’avenir à l’horizon d’une vingtaine d’années. Les caractéristiques physiques déterminent également un certain nombre d’utilités militaires, au moins potentielles. On tâchera d’indiquer en quoi les développements futurs paraissent de nature à modifier la corrélation entre l’espace et les autres milieux physiques du point de vue de leur exploitation militaire. Enfin, on proposera le concept géopolitique de " puissance spatiale " pour synthétiser l’apport de l’espace à la stratégie globale de puissance d’un pays comme les Etats-Unis.
I-GEOSTRATEGIE, GEOPOLITIQUE, ASTROPOLITIQUE
L’étude rigoureuse des facteurs pouvant déterminer le comportement politique des Etats a conduit à la fin du 19° siècle à l’avènement d’une discipline nouvelle, la géopolitique. Cette dernière s’occupe spécifiquement de l’intervention de la causalité géographique dans les relations internationales. Quelques grands noms y restent attachés, comme ceux de MACKINDER et de SPYKMAN. Par ailleurs, un MAHAN, attaché à promouvoir une grande politique navale au service de la sécurité américaine, insiste sur le caractère décisif de la maîtrise des mers comme facteur de puissance dans la confrontation historique anglo-française.
Point n’est besoin de discuter de la valeur épistémologique du concept de " causalité géographique ", évoqué par MACKINDER. Raymond ARON en a fait une pénétrante analyse, et mis en lumière les risques de dérive du schématisme géographique vers des " idéologies géographiques ".L’essentiel est d ’avoir à l’esprit que l’espace, au sens générique, fournit le cadre dans lequel se développent historiquement les relations de puissance, et que les spécificités propres aux différents milieux fonctionnent comme des constantes orientant la dialectique de la puissance. A cet égard, MACKINDER distingue un élément constant (l’opposition terre mer, continentaux/marins) et trois éléments variables (la technique du mouvement sur terre et sur mer, la population et les ressources utilisables dans les rivalités des nations, l’extension du champ diplomatique). A l’ère des empires nomades, basée sur la rapidité de mouvement des hordes surgies des steppes sur la gigantesque surface de basculement constituée par la terre centrale (plaines d’Asie, steppes de la Russie d’Europe, débouchant à travers l’Allemagne et les Pays-Bas sur l’Île-de-France et Paris, au cœur de l’Occident), a succédé l’ère colombienne où la maîtrise technique de l’élément marin a permis aux puissances maritimes de s’assurer le contrôle des territoires périphériques de l’île mondiale.
En un sens, c’est cette évolution historique, dans le sens d’une unification planétaire, qui permet de prendre conscience de cette dialectique entre la terre et la mer. Ce qui motive, au début du siècle, la réflexion de MACKINDER, ce sont les nouveaux moyens offerts à la puissance continentale pour la mobilité et l’exploitation des ressources : l’avènement de l’économie industrielle, qui valorise les ressources du sol, le développement du chemin de fer contribuent à effacer sinon à annuler l’avantage spécifique des puissances maritimes (ressources du commerce outre-mer, mobilité stratégique), au premier rang desquelles la Grande-Bretagne. Pour son compte, l’amiral MAHAN se place sur un plan plus résolument stratégique. A la fin du 19° siècle, les Etats-Unis se trouvent à l’orée d’une phase nouvelle de leur histoire. La première démarre avec l’aventure colombienne et prend fin avec la conquête de l’indépendance sur la métropole britannique, à la fin du 18° siècle. La seconde voit la réalisation de la " destinée manifeste " : tout le 19° siècle est marqué par l’expansion continentale des Etats-Unis qui colonisent le pays jusqu’à la Californie et taillent dans la tunique trop large du Mexique tout le Sud-ouest de leur pays. A l’époque de MAHAN, le développement industriel a pris brillamment le relais de la période de Reconstruction (après la guerre de Sécession), et l’expansion commerciale a porté le commerce américain sur la plupart des mers du Globe. C’est ce moment que choisit le stratège pour signaler à la jeune république la contradiction entre une stratégie militaire purement défensive, fondée sur la défense côtière pour parer aux dangers externes, et l’extension ultramarine des intérêts . L’exemple historique de la Grande-Bretagne indique la voie à suivre : faire reposer la sécurité américaine sur une puissante flotte de haute mer, apte à engager au loin une flotte navale adverse, et à assurer la protection lointaine des intérêts commerciaux. La maîtrise des mers devient la clef d’une stratégie militaire rénovée, et la source d’une puissance internationale à la mesure du potentiel américain.
Ces quelques rappels brefs et sans originalité ne voulaient qu’éclaircir les prémisses d’une définition simple de la géopolitique et de la géostratégie. Par géopolitique, il faut entendre l’influence des facteurs géographiques sur les relations entre les unités politiques : ces relations doivent être entendues au sens le plus général (relations économiques, diplomatiques, militaires), et sont conditionnées par des facteurs géographiques variables : ressources et potentiel humain, mobilité spatiale, extension du champ diplomatique, selon les critères judicieux de MACKINDER. La géostratégie, comme sous-ensemble de la géopolitique, se concentrent sur l’influence des facteurs géographiques sur les aspects militaires de la dialectique des puissances, définition clausewitzienne si l’on admet que la stratégie, comme calcul des moyens, est spécifiée par précisément par le moyen utilisé, à savoir la violence armée.
Par conséquent, l’analyse géopolitique de l’espace - ou astropolitique - s’attache à définir l’enjeu qu’il représente dans la compétition d’intérêts des Etats, Etats motivés, pour reprendre les grandes catégories aroniennes, par le souci économique, la quête du prestige ou la recherche de la puissance, éléments généralement interpénétrés et difficiles à distinguer dans la concrétude des cas. L’analyse géostratégique, elle, mettra l’accent sur le rôle du milieu spatial dans la confrontation militaire. A cet égard, la géostratégie spatiale examinera l’évolution de la corrélation entre l’espace et les autres milieux physiques, à l’intersection entre les évolutions techniques prévisibles et la nature des intentions politiques. Les analyses qui vont suivre s’efforceront d’étudier de manière prospective les fonctions du milieu spatial, du point de vue civilo-commercial, du point de vue militaire d’autre part. Il s’agira ensuite de synthétiser ces analyses pour indiquer comment un pays comme les Etats-Unis est aujourd’hui en mesure de tirer parti des évolutions indiquées au service d’une stratégie globale exploitant la " puissance spatiale ", en complément de la " puissance maritime ".
II- L’ ESPACE, SUPPORT PRIVILEGIE DE L’INFORMATION
1- Propriétés spécifiques du milieu spatial
La première étape d’une telle analyse doit consister à prendre conscience de la spécificité du milieu spatial. Cette démarche est capitale et sa nécessité a été clairement identifiée par Serge GROUARD, auteur à ce jour de la seule véritable synthèse sur les questions de politique spatiale, comme par Isabelle SOURBES dans son bref essai de géostratégie spatiale. Elle permet de s’affranchir de la tendance à considérer l’espace comme une simple annexe de la 3° dimension , c’est-à-dire du milieu aérien : dans cette optique, l’espace serait simplement la partie supérieure de l’enveloppe atmosphérique, dont l’homme a acquis la maîtrise au cours du 20 ème siècle, mais il n’en serait pas réellement différent en nature.
Cette spécificité peut s ’apprécier par rapport à celle des autres milieux. L’espace maritime se distingue nettement du milieu terrestre : ampleur (71% de la surface du globe), hostilité (la mer n’est pas et ne sera sans doute jamais un lieu de résidence pour l’homme, vacuité (ou absence d’obstacles) favorisant les communications en sont sommairement quelques-unes des caractéristiques. Le milieu aérien a les siennes : ampleur, géocentrisme (l’atmosphère enveloppe l’ensemble de la surface terrestre), hostilité et vacuité, fluidité (l’air n’offrant aucune " adhérence ", contrairement aux milieux terrestre et maritime, favorise les déplacements rapides d’un point à un autre de la surface terrestre; en contrepartie, aucune permanence n’est permise aux systèmes aériens qui ne peuvent effectuer que des traversées). au contraire la conscience de sa spécificité commande une conceptualisation stratégique pertinente et féconde
Pour s’en tenir pour le moment à des choses très grossières, l’espace a au moins cette caractéristique spécifique par rapport à l’air que les systèmes qu’on y déploie " tiennent en l’air " tout seul : cela permet donc une permanence de la résidence des systèmes spatiaux qui est à l’origine de nombres des applications militaires comme commerciales de l’espace : observation, télécommunications, ...
La plupart des caractéristiques physiques spécifiques de l’espace ont été aperçues par serge GROUARD. L’espace extra atmosphérique est :
- en hyper altitude : la couche atmosphérique commence à se raréfier jusqu’à disparaître à 150-250 km d’altitude; les avions de reconnaissance les plus performants (U2, SR 71) ne vont guère au-delà de 20 000 m, altitude au-delà de laquelle la raréfaction de l’atmosphère rend difficile la combustion pour les moteurs d’avion, tandis que les systèmes spatiaux seraient freinés et détruits par l’atmosphère
- immense : on change d’échelle même par rapport au milieu aérien ou au milieu marin : surveillance et contrôle stratégique sont extrêmement difficiles; l’appropriation de l’espace n’a donc pas de sens, contrairement au milieu terrestre en particulier
- hostile : l’environnement spatial est très hostile, totalement inhospitalier pour l’homme : on y est exposé à des rayonnements de toutes sortes, confronté à l’absence totale d’atmosphère, l’adaptation nécessaire à la microgravité y provoque le " mal de l’espace "...C’est ce qui explique que l’occupation de l’espace soit encore pour l’essentiel le fait de robots. Cela entraîne une très grande rigidité (toute manœuvre dans l’espace doit être soigneusement conçue, programmée, contrôlée depuis le sol), et suppose un très haut niveau de maîtrise technologique, plus élevé que pour la maîtrise d’un vecteur aérien; le maintien d’un satellite sur sa trajectoire, caractéristique des satellites techniques à partir de la 2° génération, suppose ainsi un ensemble complexe de télécommandes et de télémesures pour la navigation et le contrôle d’attitude; en outre, la sévérité de l’environnement spatial implique un durcissement des systèmes
- géocentré : c’est la propriété qui le rapproche le plus du milieu aérien : comme enveloppe extérieure de la surface terrestre, l’espace se prête naturellement aux fonctions d’observation et de surveillance notamment, et potentiellement de déplacement
- vacuité : cette caractéristique essentielle donne à l’espace une de ses " valeurs ajoutées " les plus nettes par rapport au milieu aérien, ou l’atmosphère, source de frottements, crée des contraintes qu’on n’a toujours pas résolues à très grande vitesse : la vacuité permet en effet aux systèmes spatiaux la permanence (permanence relative, la longévité ne dépassant jamais quelques années et nécessitant un contrôle permanent de l’attitude et de l’orbite), sous réserve qu’on communique au satellite une vitesse initiale suffisante (vitesse orbitale). La permanence est " mobile " au-dessous de l’orbite géostationnaire2.
2- Utilités théoriques et fonctions pratiques.
Le utilités théoriques peuvent être ramenées au nombre de trois (en simplifiant), deux seulement ayant pu être exploitées jusqu’à présent : - l’observation : l’espace est un super point haut, c’est-à-dire que tout point de l’espace couvre un secteur terrestre infiniment plus vaste que n’importe quel point dans l’air et a fortiori sur terre;
- télécommunications : l’hyper altitude spatiale est idéale pour installer des relais de communications : c’est le cas même des satellites géostationnaires (un satellite géostationnaire balaie une zone de 3 500km de part et d’autre du point au-dessus duquel il est placé : les premières applications ont permis les communications transatlantiques, avec une capacité beaucoup plus importante que les câbles sous-marins traditionnels)
- Déplacement : cette utilité est pour le moment virtuelle, faute des moyens techniques (la mise au point d’un véhicule transatmosphérique, ou d’un avion spatial, rencontre pour le moment des obstacles insurmontables).
De la considération des caractéristiques et des utilités théoriques, on peut passer aux fonctions pratiques. Ce sont celles qui se sont développées depuis les quatre dernières décennies. On ne cherchera pas à ce sujet à être exhaustif, mais simplement à indiquer succinctement les grands domaines d’application exploités jusqu’à présent.
Ces utilités théoriques ont pour le moment été exploitées dans le domaine de l’observation et des télécommunications. La télédétection (systèmes SPOT ou LANDSAT pour l’observation en, optique visible, système RADARSAT pour l’optique radar), la météorologie (satellites européens METEOSAT, satellites américains de la NOAA), la téléphonie, la télédiffusion figurent parmi les applications majeures. Pour ce qui est du déplacement, il est possible que certains concepts prometteurs permettent d’ici une vingtaine d’années d’envisager le transport spatial de passagers. Le concept de " flex-on-orbit ", par exemple, envisage un véhicule à décollage vertical et atterrissage horizontal. L’engin effectuerait un bond en orbite, et pourrait rejoindre sa destination en une heure. l’idée est à l’heure actuelle étudiée à l’Université Technique de Berlin. Cependant, quel que soit le jugement que l’on peut porter sur la faisabilité technique, ou tout au moins sur l’échéance à l’horizon de la quelle auront pu être levées les difficultés, la fortune d’un tel système paraît pour le moins incertaine. Sans doute, la contrainte de non-survol des terres à très grande vitesse qui handicape pour le moment la possibilité de liaisons transcontinentales en supersonique, voire plus tard en hypersonique, disparaîtrait. Néanmoins il faudrait supposer, pour imaginer que des cadres d’affaires soient prêts à prendre un " billet spatial ", que les conditions de fiabilité d’une part, de confort de voyage d’autre part, soient quais équivalentes à ce que l’on trouve aujourd’hui sur les lignes aériennes. Si la sécurité n’est pas quasi absolue (c’est-à-dire si le risque d’accident n’est pas à peu près aussi infinitésimal que lorsqu’on prend un 747), si Paris Sydney en une heure par fusée spatiale oblige à revêtir une lourde combinaison de spationaute, à supporter les désagréments de l’accélération et du mal de l’espace, il est douteux que beaucoup de gens, acceptent de voyager dans de telles conditions, sans compter qu’au moins dans un premier temps, le prix du billet risque d’avoir des allures prohibitives.
3- Espace et infosphère.
La description qui précède repose sur l’approche la plus traditionnelle. Milieu privilégié pour l’observation et les communications, peut-être un jour pour les déplacements, en revanche l’espace ne devrait jamais être une dimension exploitable économiquement en elle-même, soit qu’elle contiendrait des richesses propres, soit qu’elle permettrait le transport de marchandises. C’est ce qui différencie notamment le milieu de l’espace maritime. Cela est vrai même si aujourd’hui encore fleurissent des projets de production en orbite de diverses substances, pour profiter des conditions de la microgravité, projets dont le plus grand nombre paraît se situer au Japon. Cependant il est possible d’envisager la même analyse sous un angle plus propre à faire ressortir les enjeux actuels et futurs représentés par l’espace extra atmosphérique. Il s’agit de considérer qu’il va jouer un rôle toujours plus crucial dans le développement des fonctions d’information.
L’information est un thème à la mode depuis quelques années. Cette mode a pris naissance aux Etats-Unis (d’où nous viennent hélas la plupart des modes intellectuelles, dans le domaine économique comme dans la réflexion stratégique, de sorte qu’on a souvent l’impression en France que le débat consiste à recycler, à la provinciale, les thèmes nés outre-Atlantique). Il s’est agi d’abord de l’économie de l’information (" information-based economy "); aujourd’hui ce sont les " autoroutes de l’information " qui font florès. Serge GROUARD a cherché à juste titre à mettre valeur le rôle de l’espace comme vecteur de l’information. Mais peut-être sa réflexion, concentrée sur les aspects stratégiques, est-elle trop restrictive. Enonçons d’emblée notre hypothèse de base : dans l’avenir (on se place à l’horizon d’une vingtaine d’années, seul raisonnable pour ce type de prospective), on peu prévoir la mise en place d’un nouveau milieu immatériel crucial qu’on baptisera infosphère.
L’idée d’infosphère est un thème à la mode aux Etats-Unis, popularisé depuis deux ans notamment par les TOFFLER3. De même que l’atmosphère enveloppe la surface terrestre et pénètre partout, de même le réseau des moyens techniques de transmissions de données, de phonie, d’images, est en train de se constituer en une vaste enveloppe informationnelle et immatérielle qui sera bientôt (à l’horizon d’une vingtaine d’années) aussi indispensable aux activités humaines que l’air que l’on respire à la vie biologique. Que l’on songe au développement des fameuses autoroutes de l’information, dont INTERNET constitue le premier prototype, en croissance quasi biologique, c’est-à-dire protéiforme et autonome à la manière d’un organisme vivant : si l’espace physique s’est contracté au rythme de la mise en place des autoroutes terrestres et des voies aériennes, de même l’espace virtuel de la communication entre les hommes est en train de structurer et de résorber les séparations créées par la distance.
L’économie de l’avenir sera-t-elle bien, comme on le prétend depuis quelques années aux Etats-Unis, une économie de l’information? Si l’on entend par là une forme radicalement nouvelle d’économie destinée à prendre la relève de l’économie industrielle, probablement fait-on fausse route, malgré les prophéties des TOFFLER. En ce sens, l’économie de l’information ne serait qu’une nouvelle version de la " société post-industrielle " dont Raymond ARON a fait justice en son temps.
Sans doute, comme le montre précisément l’exemple d’INTERNET, l’espace informationnel en construction ne sera pas uniquement à base de vecteurs spatiaux. Mais on peut prévoir que l’espace en constituera un support privilégié. Il suffit pour s’en convaincre de considérer le développement émergent de divers marchés de l’information spatiale.
4- Prospective des applications spatiales liées à l’observation.
Dans le domaine de l’observation tout d’abord, l’ère des marchés étroits, à impulsion étatique, dominés par les systèmes SPOT et LANDSAT, pourrait bien connaître une fin prochaine.
a- Du côté de l’offre.
Deux évolutions majeures se font jour. D’une part l’expansion de la concurrence internationale. Depuis la fin de la guerre froide, la Russie cherche à rentabiliser autant que possible des activités spatiales horriblement onéreuses. Aussi a-t-elle mis sur le marché les images à très haute résolution de certains de ses satellites militaires. Sans doute, à l’heure actuelle, l’inexpérience des Russes en matière commerciale les empêchent-ils de constituer des concurrents sérieux pour SPOT. Mais ce manque d’expérience n’est pas une fatalité, et l’argument du prix pourrait les aider à prendre plus sérieusement pied sur le marché commercial; si l’on objecte d’ailleurs que les prix russes sont des prix " politiques ", c’est-à-dire fixés sans véritable considération d’amortissement des investissements, on peut facilement rétorquer qu’en matière spatiale tous les prix sont politiques, puisqu’ils ne prennent pratiquement pas en compte les énormes investissements initiaux : aussi bien, l’espace est typiquement un domaine où la " mise de fond " initiale ne pouvait être que publique : mais les acquis techniques sont sans doute suffisants aujourd’hui pour permettre à une certain nombre d’entreprises commerciales de prendre le relais des gouvernements et de développer pour leur compte des applications rentables de l’espace.
D’autres acteurs pourraient un jour rentrer dans le jeu, après avoir consenti les mises de fond pour des besoins nationaux, et découvrant aujourd’hui la possibilité d’en tirer bénéfice. L’Inde et le Japon figurent à cet égard à un très bon rang. Le Japon, avec JERS-1, a su développer un capteur spatial radar d’une résolution prometteuse (18 mètres). L’Inde fournit d’ores et déjà aux Etats-Unis des images de ses satellites d’observation des ressources naturelles. Israël représente un nouveau venu plus inattendu mais dont il ne faudrait pas sous-estimer les capacités. Grâce à des transferts de technologie consentis notamment par des pays comme la France, Israël a été en mesure de construire au cours de la dernière quinzaine d’années une véritable industrie spatiale avec toutes ses composantes : lancement (lanceur SHAVIT), et satellites (satellites d’observation militaire OFFEQ, satellites de télécommunication modulaire AMOS). L’originalité de la stratégie israélienne tient d’une part à une grande économie de moyens (facilitée certes par les transferts occidentaux de technologie), d’autre part au choix de la filière des petits satellites, que les progrès récents de la miniaturisation rendent beaucoup plus performants que des systèmes équivalents il y a quinze ans. Dans le domaine de l’observation, le pays passe en ce moment à la phase d’exploitation commerciale : grâce à un accord avec une firme allemande, IAI (Israël Aircraft Industries) prévoie en effet la prochaine mise sur orbite d’un minisatellite de télédétection à haute résolution (DAVID).
Enfin, aux Etats-Unis même, le marché de l’observation commerciale est en pleine expansion. Ce développement doit s ’analyser à la lumière de rois évolutions convergentes. D’une part, les restrictions qui affectent, et sans doute pour longtemps des grandes institutions (Pentagone, NASA), obligent les firmes aérospatiales à se tourner plus résolument vers le marché privé pour suppléer aux commandes publiques en net déclin. D’autre part, les lourds investissements initiaux ont été, comme on l’a dit réalisés par l’Etat au cours des dernières décennies, aussi bien pour les lanceurs que pour les satellites et l’infrastructure sol. Enfin, l’abaissement spectaculaire du coûts des composants électroniques autorise aujourd’hui la construction de satellites à des prix nettement inférieurs à ce que l’on a connu du temps où les séries étaient limitées et les spécifications, notamment militaires, draconiennes. Cette dernière évolution explique en particulier l’expansion de la filière des petits satellites (microsatellites, minisatellites et satellites légers), aux applications multiples, aux délais de conception et d’intégration plus courts, à la mise au point réalisée en concertation étroite avec l’utilisateur futur4
C’est ainsi que de nombreuses firmes comme TRW, LOCKHEED ou OSC (Orbital sciences Corporation) proposent dès maintenant des minisatellites d’observation commerciale à haute résolution. La pression du privé a conduit le gouvernement américain à abaisser le seuil de résolution des images mises sur le marché (désormais 1 mètre, soit approximativement la résolution d’HELIOS). Cette décision est aussi le fruit d’une intention stratégique: s’il n’est pas possible à long terme d’empêcher la diffusion des images spatiales à résolution haute, autant faire en sorte que le marché soit dominé par les firmes américaines, ce qui est encore la meilleure solution, en cas de crise, pour avoir barre sur le pays exploitant les systèmes exportés.
b- Du côté de la demande.
Plus que des engins spatiaux eux-mêmes, la demande va se porter sur des produits. L’histoire enseigne que les nations consentent aux investissements très lourds requis pour accéder à l’espace quand des nécessités stratégiques entrent en considération, c’est-à-dire quand on veut acquérir l’autonomie en matière de renseignement et de communications spatiales. C’est ainsi que la France a réussi à entraîner ses partenaires européens dans l’aventure d’ARIANE à la suite des conditions imposées par les Américains pour lancer le satellite SYMPHONIE (les Européens devaient accepter de ne pas en faire un usage commercial). L’Inde s’est très tôt résolue à acquérir une compétence spatiale car elle avait besoin de télédétection pour exploiter les ressources et surveiller l’état des récoltes de son immense territoire, et développer des capacités de télévision et d’enseignement à distance. Le Japon recherche, depuis l’origine, l ’autonomie nationale en matière spatiale, et les récentes mésaventures de la coopération militaire américano-nippone risquent fort de l’encourager fermement dans cette voie.
Les firmes et les institutions intéressées par les images obtenues de capteurs spatiaux ne seront pas, selon les études américaines, intéressées par l’acquisition de données brutes. Ce sont des produits finis, des images traitées qui seront les véritables produits du marché de l’observation spatiale. Ce marché est susceptible de se développer dans de très nombreuses directions, et probablement l’avènement des micro- et minisatellites fera naître de nouvelles applications auxquelles on ne songe pas aujourd’hui. Pour le moment, les images spatiales peuvent aider à surveiller le développement des grandes agglomérations (et aider ainsi à la planification et à l’aménagement urbains), à suivre les grands chantiers, à surveiller les feux de forêt, à donner l’alerte pour la pollution, à surveiller l’état des récoltes, à repérer les zones de culture de drogue, à faire de la géologie, à surveiller l’évolution des glaces dans le grand nord, etc. Certaines de ces missions sont déjà effectuées par des systèmes comme SPOT, ERS (satellite radar européen), ou RADARSAT (satellite commercial d’observation radar canadien, récemment mis en orbite).
Gestion des ressources, surveillance écologique, suivi des activités des grandes mafias de la drogue, aide à la planification urbaine, suivi de l’évolution des grands chantiers d’infrastructure, etc. : le marché de l’observation spatiale devrait se développer dans les deux grandes directions de la gestion des problèmes transnationaux, et de la télédétection pour des besoins locaux et ciblés. Ces deux bouts de la chaîne doivent être tenus ensemble si l’on souhaite avoir une vision globale.
5- Prospective des applications spatiales liées aux télécommunications.
Le marché mondial des communications spatiales est, selon toute probabilité, promis à un développement considérable. L’évolution la plus significative de l’avenir est celle liée à l’avènement des grandes constellations fournissant une couverture globale.
Les principaux projets actuels sont américains, et certains sont déjà entrés en phase pré-opérationnelle. Les plus connus et les plus spectaculaires concernent le domaine de la téléphonie mobile, et proposent, selon les cas, des constellations de satellites en orbite basse ou moyenne. Les fréquences ont été récemment allouées par l’Union Internationale des Communications à Genève. Malgré cela il est probable que, parmi la foison de projets, un ou deux seulement verront réellement le jour, le marché n’étant pas d’une extension infinie. L’issue de la compétition sera déterminé par un certain nombre de facteurs: la solidité du montage financier (investissements à hauteur de plusieurs milliards de francs), le prix du terminal de réception notamment. La firme MOTOROLA prévoit la mise en orbite d’une constellation de 66 satellites en orbite basse. TRW a choisi l’option d’une douzaine de satellites en orbite moyenne. Il faut également noté, parmi les compétiteurs les plus sérieux, le projet GLOBALSTAR. Tous ces projets, dans leurs configurations différentes, représentent des compromis entre les divers paramètres techniques, mais aussi proposent des services légèrement différents: les uns sont censés être complémentaires des infrastructures terrestres, les autres doivent au contraire s’y substituer et fournir ainsi une solution moins onéreuse pour les zones démunies d’une telle infrastructure, notamment dans les pays du tiers-monde; mais aussi aux Etats-Unis eu égard à l’immensité du territoire.
Par ailleurs, la firme OSC a d’ores et déjà mis sur orbite deux minisatellites. Il s’agit des deux premiers éléments d’une constellation de 36 minisatellites devant permettre la messagerie et la localisation des mobiles. Les applications attendues sont nombreuses : pour une entreprise de transports routiers par exemple, le suivi en temps réel de la position d’un chargement, et la possibilité d’envoyer un message pour faire charger une nouvelle cargaison sur le chemin du retour; on peut penser aussi à la localisation de véhicules volés. ALCATEL, avec le projet STARSYS de 48 microsatellites, est engagé dans un projet du même ordre en association avec une firme américaine.
Enfin, il faut signaler le faramineux projet de MICROSOFT en association avec MC GRAW HILL. Bill GATES, le PDG visionnaire, a annoncé le développement de TELEDESIC, une gigantesque constellation de 840 petits satellites en orbite basse, pour un coût de 45 milliards de francs. Le réseau est censé assurer la transmission de données de tous types, de sorte qu’on peut parler à propos de TELEDESIC d’un véritable " INTERNET spatial ". Il est difficile encore de savoir si l’on a affaire à un projet sérieux, ou si Bill GATES a recherché simplement un effet d’annonce. Mais l’essentiel n’est pas là, car d’autres projets du même ordre ont déjà été annoncés par d’autres firmes. Il est probable que l’un ou l’autre verra le jour. En complément des réseaux terrestres en cours de constitution, on peut donc prévoir à moyenne échéance l’avènement d’ "autoroutes spatiales de l’information ".
6- Les applications de localisation-navigation.
Il est difficile de ne pas parler du système NAVSTAR-GPS américain, la première véritable constellation opérationnelle. Initialement prévu pour faciliter l’autolocalisation et la navigation des navires de guerre, le système de 28 satellites sur plans orbitaux a vu ses applications s’étendre à de nombreux autres besoins militaires (recalage de missiles de croisière, localisation pour les troupes au sol); avant que l’accès gratuit pour les besoins civils ne soit offert par le gouvernement américain. Pour le moment les récepteurs commerciaux ne permettent pas d’obtenir la précision maximale (10m), réservée aux militaires américains, mais seulement la précision dégradée (une centaine de mètres). Cependant les discussions actuelles aux Etats-Unis laissent penser que la précision militaire pourrait bientôt être libérée : d’une part, le système du GPS différentiel permet de corriger la dégradation du signal militaire en installant une balise près des infrastructures où l’on recherche le guidage de précision (aéroports civils, rades militaires ...); d’autre part, le meilleur moyen pour les Américains de conserver le contrôle de la navigation par satellites à l’échelle mondiale, et d’autre part de s’assurer le marché en pleine expansion des récepteurs de navigation, est sans doute d’autoriser un accès totalement libre de façon à imposer peu à peu GPS comme le standard mondial.
De fait, les applications sont multiples: l’aéronautique civile pourrait bientôt remplacer l’ILS par le guidage GPS pour l’atterrissage des aéronefs; certains véhicules sont déjà équipés de récepteurs GPS pour faciliter le repérage et indiquer le trajet au conducteur sur des cartes routières numérisées; la RATP a expérimenté le système pour ses lignes de bus etc... L’enjeu commercial est donc considérable (les études américaines de marché prévoient une très forte croissance des applications à l’horizon 2005), d’autant qu’ existe un système concurrent, le GLONASS russe, certes encore utilisé de façon marginale par rapport à la constellation américaine. Les choses pourraient cependant changer si l’Europe se lançait dans un projet de GPS européen, comme d’aucuns y appellent pour s’affranchir de la domination américaine.
Sans prétendre à l’exhaustivité, l’évocation qui précède des diverses tendances d’évolution du marché spatial nous parait de nature à dessiner approximativement la physionomie de l’espace de demain. Dans l’infosphère dont les réseaux sont en cours de construction, la nébuleuse spatiale devrait jouer un rôle majeur. Cette nébuleuse sera notamment à base de constellations (y compris peut-être pour l’observation : MOTOROLA vient d’obtenir une licence pour la diffusion d’images à haute résolution, ce qui pourrait bien indiquer la volonté de placer des capteurs optiques sur les satellites d’IRIDIUM). La planète se verrait enveloppée d’une pluralité de réseaux en orbite aux fonctions absolument critiques pour le transport, la communication des données à l’échelle mondiale, la surveillance et la gestion des problèmes transnationaux. Si la mer est un milieu vital pour le transport des marchandises notamment, l’air pour le transport de personnes, l’espace est en position de devenir le support privilégié pour le transport de l’information. Il paraît particulièrement adapté à une ère de globalisation et d’interdépendance.
III- ELEMENTS DE STRATEGIE SPATIALE PROSPECTIVE
Il ne pourra y avoir de stratégie spatiale à proprement parler que dès lors que l’espace deviendra théâtre d’opérations militaires : jusque là il ne peut y avoir qu’une doctrine spatiale (une doctrine de l’utilisation des moyen spatiaux dans leur relation de complémentarité ou de substitution avec d’autres moyens militaires). Le rôle spécifique de l’espace et l’interaction avec les autres milieux peuvent être évalués en première approche par une comparaison des caractéristiques stratégiques spécifiques des milieux aérien et spatial.
Pour Benoît D’ALBION, les principales caractéristiques militaires du milieu aérien, qui le rendent particulièrement propres à la projection de puissance, sont : ubiquité, altitude, allonge, vitesse;5 parmi les limitations figure la discontinuité.
On peut en revanche considérer que l’espace multiplie ubiquité et altitude par la continuité. L’allonge pourrait être envisagée comme une propriété spatiale, mais en réalité l’allonge nous paraît un mauvais critère, car elle représente plutôt une limitation à l’ubiquité qu’une qualité spécifique.
En outre, Benoît D’ALBION oublie le facteur décisif de la puissance de feu : c’est ce facteur qui a alimenté la théorie douhétiste du bombardement stratégique, dont P.M. GALLOIS notait dans les années cinquante qu’elle n’était pleinement vérifiée qu’avec l’avènement de l’explosif nucléaire. L’exemple récent de la guerre du Golfe et des raids massifs de B-52 illustre cependant encore la force écrasante du bombardement aérien classique. C’est d’ailleurs une des critiques parfois adressée aux armes de précision que la limitation de leur puissance destructrice. Le bombardement massif est seul jugé en mesure de produire un effet psychologiquement dévastateur et suffisamment destructeur.
A partir de l’exemple aérien, on peut ainsi décrire les caractéristiques militaires (qui se prête à un usage militaire) du milieu spatial :
- ubiquité; - hyperaltitude; - continuité; - puissance de feu (un vecteur spatial armé verrait sa munition bénéficier de la multiplication de l’énergie cinétique due à l’altitude); - vitesse (un vecteur spatial, qu’il s’agisse d’ un satellite armé ou d’un avion spatial, pourrait se retrouver au-dessus de sa cible dans des délais extrêmement brefs).
De ces caractéristiques peuvent être déduites des utilités stratégiques réelles ou potentielles. Ces utilités sont simples et ont été correctement décrites par Serge GROUARD. Cependant, les évolutions des dernières années permettent, nous semble-t-il, de discerner de manière plus précise et plus fine les développements futurs de l’exploitation des moyens militaires spatiaux, et partant la figure géostratégique future de l’espace, c’est-à-dire la nature de la corrélation entre l’espace et les autres milieux physiques dans le cadre des stratégies militaires.
A cet égard, l’évolution anticipable nous paraît triple. D’une part, on est en train de passer, au moins chez les Américains qui continuent à montrer la voie en ce domaine et représentent le laboratoire de l’espace militaire du futur, d’une exploitation stratégique de l’espace à une exploitation pleinement opérationnelle. D’autre part, l’évolution à long terme des modes de combat, appréhendée en Russie grâce au concept de révolution militaro-technique, et aux Etats-Unis à travers la notion jumelle de révolution dans les affaires militaires (RMA, " Revolution in Military Affairs "), conduit à envisager que, dans les conflits futurs, la maîtrise initiale du milieu spatial sera absolument conditionnante pour le succès ultérieure des opérations militaires. Enfin à long terme, les études menées aux Etats-Unis comme en Russie confirment la volonté, manifeste chez les deux Grands au cours des années 80, de militariser l’espace au sens actif du terme, c’est-à-dire de l’armer6.
1- De l’espace stratégique à l’espace opérationnel.
Jusqu’à présent, l’exploitation militaire de l’espace a essentiellement consisté en des satellites lourds, coûteux et sophistiqués pour des fonctions de soutien stratégique. L’observation, l’écoute, les télécommunications militaires, la météorologie, l’alerte avancée figurent parmi les principales applications concernées. Ce développement des applications militaires stratégiques de l’espace peut être historiquement suivi tout au long des trois décennies qui ont vu se constituer la machine spatiale américaine, comme son équivalent soviéto-russe.
Toutefois, dès les années 80, une agence de pointe comme la DARPA (" Defense Advanced Research Project Agency ") diagnostiquait les carences de l’espace militaire américain dans le cadre d’un conflit avec l’Union soviétique. L’espace militaire américain se caractérisait largement par sa rigidité et sa lourdeur. Les délais de conception et d’intégration des satellites, la longueur de la planification avant la mise en orbite, la sophistication et le coût des satellites constituaient autant de vulnérabilités potentielles dans l’hypothèse d’un affrontement majeur. Face à une Union soviétique dotée d’une capacité antisatellite sérieuse, la machine spatiale américaine risquait de se trouver gravement incapacitée dans les premiers moments d’un conflit, sans qu’existent la possibilité de renouveler rapidement les systèmes endommagés. Par contraste, la gestion militaire soviétique de l’espace paraissait se prêter beaucoup mieux aux circonstances d’un conflit : moins coûteux, d’une longévité plus réduite, les satellites soviétiques étaient aussi remplaçables plus facilement grâce à la réactivité des moyens de lancement de l’URSS. Ils étaient donc davantage en mesure de supporter l’attrition dans le cadre d’une campagne spatiale.
Par ailleurs, la vocation stratégique des principaux satellites militaires américains laissait largement insatisfaits les besoins propres aux forces. En cas de frappe antisatellite initiales de l’URSS, la satisfaction de ces besoins risquait de se retrouver réduite à zéro, les satellites subsistants étant prioritairement affectés aux besoins gouvernementaux et des Etats-majors.
C’est sur la base de ce constat que la DARPA a engagé des programmes de recherche sur les " smallsats " et les mini lanceurs, destinés à améliorer les applications tactiques de l’espace, tout en offrant des perspectives de réactivité plus grande aux besoins comme de renouvellement plus rapide des moyens en orbite. A cet effet furent développés des programmes expérimentaux de microsatellites et de minisatellites à vocation tactique. Le lanceur léger PEGASUS fut développé à partir d’un contrat avec la firme OSC : le cahier des charges prévoyait un préavis de seulement un semaine avant le lancement. Aéroporté, PEGASUS offre théoriquement la souplesse de déploiement maximale puisque pouvant opérer à partir de n’importe qu’elle base aérienne.
Certains des systèmes expérimentaux de la DARPA furent utilisés de manière opérationnelle lors du conflit du Golfe. Ainsi les microsatellites de télécommunication MACSAT servirent à une unité de Marines à assurer les liaisons avec la base de Rota en Espagne, et la base mère de Cherry Point en Caroline du Sud. Globalement, le conflit du Golfe a confirmé le diagnostic émis par la DARPA dans les années 807; en outre le nouveau contexte international, orientant désormais la stratégie militaire vers l’intervention extérieure dans le cadre de guerres limitées, en confirmait l’adaptation aux temps nouveaux : la réactivité de la machine spatiale devait être améliorée afin de permettre la montée en puissance à la demande. Sur la base d’une extension du rôle des petits satellites, voire du remplacement de certains gros satellites par des constellations de satellites légers, la vulnérabilité pouvait être diminuée, l’adéquation parfaite aux besoins du théâtre obtenue, l’accès des forces aux informations spatiales privilégié.
Les plus récentes études prospectives réalisés aux Etats-Unis8 confirment l’ambition américaine à moyen-long terme. L’objectif est de privilégier l’exploitation opérationnelle de l’espace au service des forces. Cette ambition passe par une véritable mutation du paradigme stratégique de l’utilisation militaire de l’espace : réseaux et essaims de minisatellites mono fonctionnels en complément ou en remplacement des gros satellites actuels, capacité de " launch-on-demand " à l’aide de petits lanceurs classiques réactifs, voire d’un SSTO militaire9, permettront d’acquérir la souplesse opérationnelle qui a fait défaut pendant le Golfe.
2- espace et révolution militaire10
Par ailleurs, une croissance exponentielle de l’utilisation des moyens spatiaux est à attendre du développement de ce qu’on nomme aux Etats-Unis " révolution dans les affaires militaires " et en Russie " révolution militaro-technique ".
On assiste aux Etats-Unis, depuis la guerre du Golfe, à une véritable effervescence intellectuelle autour de l’idée d’une mutation radicale des modes de combat analogue à ce qu’on a connu dans l’entre-deux-guerres avec l’introduction du char de bataille et de l’avion d’assaut; dont l’emploi, selon des concepts et des modes organisationnels nouveaux, a permis à l’Allemagne de conduire victorieusement le " Blitzkrieg ". Cette effervescence agite aussi bien le monde des analystes que les Etats-majors et commence à avoir des conséquences sur la politique de R&D à long terme. Malgré le caractère encore protéiforme du concept, l’idée récurrente est que l’avènement des technologies liées à l’information va renouveler l’ "anatomie de la bataille "11.
La vision la plus élaborée et la plus pertinente à ce sujet est sans doute celle développée par Andrew KREPINEVITCH; dont curieusement le texte le plus complet sur le sujet est paru en français.12 La révolution à venir dans la nature des conflits est une révolution émergente qui suppose, pour arriver à pleine maturité, une mutation conjointe des concepts opérationnels et des modes organisationnels. Elle provient des évolutions survenues dans trois domaines technologiques liés à l’information : - capacité à détecter, identifier et suivre un nombre beaucoup plus grand de cibles, dans un espace beaucoup plus vaste, en un laps de temps beaucoup plus court que par le passé; - capacité de neutralisation presque instantanée de ces cibles, une fois l’information transmise, grâce aux munitions guidées de précision; - développement des techniques de simulation qui permettent notamment d’optimiser l’entraînement des forces et la préparation des missions.
Le premier domaine se traduit sur le champ de bataille par la présence de systèmes de capteurs balayant de larges zones avec une qualité de résolution permettant le ciblage (exemple : systèmes JSTARS, AWACS, système héliporté français HORIZON, etc.; mais aussi satellites, DRONES, avions de reconnaissance). L’effet majeur est de fournir une capacité inédite de vision du champ de bataille. Mais par ailleurs, la transmission des données, si possible en temps réel ou quasi réel, est un élément aussi crucial que son recueil. Dans les deux cas, les systèmes spatiaux jouent d’ors et déjà et joueront de plus en plus dans l ’avenir un rôle vital.
Pour le recueil des données, chacun sait le rôle qu’ont pu remplir les satellites militaires américains pendant la guerre du Golfe : surveillance, reconnaissance et acquisition de cibles par les satellites d’observation13, évaluation des dommages, alerte avancée pour le départ des missiles SCUD, écoute des communications et des signaux électroniques par les satellites ELINT et COMINT, cartographie, numérisation du terrain pour le guidage des missiles de croisière notamment. Il faut souligner que cette exploitation du renseignement spatial au service des forces est bien une tendance lourde de l’évolution des opérations militaires, comme le confirme le déploiement actuel en Bosnie, où les forces américaines exploitent un volume d’informations spatiales mille fois supérieur à celui du Golfe.
Les perspectives ouvertes par la RMA pointent dans la direction d’une valorisation plus grande encore des moyens spatiaux. Comme l’indique Andrew KREPINEVITCH, les avantages propres à l’espace, en terme de largeur de champ, de permanence des systèmes et de moindre vulnérabilité par rapport à d’autres vecteurs, vont entraîner une projection en orbite d’une grande partie des fonctions de C3I14. Sans doute les moyens spatiaux fonctionneront-ils en complément d’autres moyens de recueil du renseignement, de guerre électronique, de communications (drones, avions, etc.), mais l’espace s’imposera comme un support privilégié de la dimension informationnelle des opérations militaires, propres à obtenir, autant que possible, la " transparence du champ de bataille ". Les autres vecteurs eux-mêmes se verront d’ailleurs tributaires de l’espace : à preuve les actuels projets américains de drones de nouvelle génération. Ainsi est-il prévu que le MAE UAV (" Medium Altitude Endurance Unmanned Aerial Vehicle ", drone de reconnaissance et de surveillance déployable rapidement, avec couverture jour/nuit et des capteurs électro-optiques, infrarouges et radar), relaiera ses informations en temps réel par le canal de satellites de communications en UHF. C’est également le cas du drone TIER 3 - DARKSTAR, engin furtif de reconnaissance en haute altitude15. A plus long terme, on ne peut également ignorer la possibilité que des véhicules télépilotés grâce aux satellites de communication remplacent les véhicules pilotés pour certaines fonctions, y compris le combat. Signalons enfin un projet récent de l’US Air Force de remplacement des AWACS par un réseau de minisatellites.
3- L’espace, futur théâtre d’opérations militaires
Il est extrêmement intéressant de constater la convergence, en matière de prospective des modes de combat futurs, entre la pensée militaire américaine et la pensée militaire russe, cette dernière directement héritière de la tradition soviétique. On n’est d’ailleurs pas loin de penser que la focalisation excessive de la réflexion stratégique française, en elle-même indigente16, pourrait être avantageusement contrebalancée, notamment au sein des organismes de planification et de renseignement, par une attention plus grande portée à ce qui se fait en Russie.
En l’occurrence, ce que l’on sait des perceptions russes de la guerre future est largement instructif17. Le développement accéléré de technologies nouvelles a montré ses premiers effets militaires pendant la guerre du Golfe. Il conduit à l’émergence d’une guerre essentiellement nouvelle, guerre de " sixième génération ", la " guerre aérospatiale ". Comme le notait au début de 1993 le Ministre de la Défense Pavel GRATCHEV, " la guerre future débutera par des opérations aérospatiales offensives des deux côtés ". Dans une telle guerre il n’y aura pas de front, et l’espace émergera en tant que théâtre indépendant d’opérations militaires. Comme les objectifs stratégiques pourront être atteints par des frappes aérospatiales massives dans la période initiale, la victoire pourra être obtenue sans occupation du territoire par les forces terrestres.
En ce qui concerne plus spécifiquement l’espace, les militaires russes le considèrent comme un théâtre stratégique potentiel18. La guerre du Golfe a montré le rôle croissant et l’importance des systèmes militaires spatiaux de soutien (communications, navigation, reconnaissance, alerte avancée etc.). En même temps la nature des menaces en provenance de l’espace est réévaluée en relation avec l’apparition dans un certain nombre de pays en voie de développement de la capacité à insérer des objets en orbite pour des fonctions de soutien. Selon les responsables militaires russes, " il est à présent impossible d’exclure la possibilité que l’enjeu principal de la guerre se déplace dans l’espace, si tel n’est pas déjà le cas. Les Etats-Unis s’efforcent d’obtenir la suprématie spatiale, parce que l’espace signifie reconnaissance, communications, commandement et contrôle, désignation d’objectifs, systèmes spatiaux tactiques. Le besoin s’est fait sentir en Russie de disposer de forces spatiales propres pour s’opposer à l’ennemi, pour créer des systèmes antimissile, et pour conduire la surveillance de l’espace. Il est nécessaire de se préparer à la guerre spatiale "19.
Pour autant en effet qu’on puisse se fonder sur les plus récentes études prospectives menées aux Etats-Unis sur l’espace militaire futur, notamment à l’initiative de l’US Air Force ( et peut-être, aussi, sur le travail des services de renseignement russes ...), il est clair que l’ambition américaine est de transformer l’espace en un théâtre stratégique à part entière, et d’être en mesure d’en acquérir la maîtrise militaire. Une telle ambition passe notamment par une mutation du paradigme stratégique, telle que celle que nous avons décrite plus haut, sur la base d’une généralisation des constellations, des minisatellites à vocation tactique, et de systèmes souples, économiques et réactifs d’accès à l’espace.
Selon l’étude Spacecast 2020, l’espace doit remplir trois grandes fonctions stratégiques20 : la vision globale (" Global View "), l’allonge globale (" Global Reach "), la puissance globale (" Global Power "). La vision globale renvoie à toutes les fonctions de C3I dont on a vu qu’elles étaient au cœur de la RMA, en tant que devant permettre d’atteindre à la transparence du champ de bataille. L’allonge globale désigne la capacité à disposer au-dessus d’un théâtre d’opérations de tous les moyens spatiaux nécessaires dès que cela est nécessaire. La puissance globale se décline en capacités de défense spatiale, d’offensive spatiale et d ’application de la force depuis l’espace. Les concepts les plus prometteurs sont ceux de TAV (" TransAtmospheric Vehicle "21), en mesure d’accomplir toute une gamme de missions militaires (satellisation de petites charges en orbite basse, action antisatellite, bombardement stratégique de précision sur objectif terrestre), et de constellation de satellites armés de lasers multifonctionnels.
On n’entrera pas plus avant dans les détails. L’essentiel est de prendre conscience que les Etats-Unis entendent à long terme pleinement exploiter toutes les utilités théoriques de l’espace (observation-renseignement, relais pour les communications, tir). La transformation du milieu en théâtre stratégique à part entière suppose de pouvoir y accomplir toute la gamme des opérations militaires. Cela requiert notamment un saut qualitatif dans les moyens d’accès à l’espace, besoin auquel répondrait notamment le développement d’un SSTO militaire. Conformément au diagnostic russe, l’espace apparaît aux Américains comme le milieu recelant à long terme le plus important potentiel militaire. Ce n’est pas un hasard s’ils songent à exploiter le potentiel de l’hyperaltitude avec la technologie de destruction à l’heure actuelle la plus prometteuse (peut-être au point de permettre un jour de neutraliser les vecteurs balistico-nucléaires) : le laser (létalité instantanée, esquive impossible).
La dialectique des milieux En fait, plutôt que de dialectique, qui comporte une connotation d’affrontement (de polarité dans le langage clausewitzien) , il faudrait parler d’interaction ou de complémentarité : il s’agit des concours respectifs apportés par la maîtrise militaire de chaque milieu, et de la valorisation mutuelle de leur utilisation à des fins militaires. Ainsi MAHAN s’est fait le théoricien de la puissance navale et des avantages stratégiques spécifiques que la maîtrise des mers pouvait apporter à son bénéficiaire; il a été corrigé judicieusement par CORBETT qui a mis en lumière le rôle décisif (au sens de ce qui tranche, de ce qui accomplit la décision) des opérations terrestres, où se décident toujours, au moins virtuellement, l’issue du conflit.
IV- LE CONCEPT DE PUISSANCE SPATIALE
Les pages qui précèdent ont voulu monter qu’une vision global des champs d’application futurs du milieu spatial est indispensable pour prendre la mesure des enjeux qui s’attachent à lui. La parenté entre les concepts civils et militaires qui a pu apparaître, notamment du côté américain, pour les dimensions de ces applications, fonde et confirme la nécessité d’une telle perception. Peut-être ne nous manque-t-il plus qu’un concept global pour fixer les idées et assurer la cohérence de l’approche.
Malgré son caractère général, la notion de puissance est peut-être la plus propre à cet usage. La puissance peut en effet être considérée comme le ressort des relations internationales, en tant que capacité à influencer ou à contraindre la volonté des autres acteurs. Elle est appropriée aux deux visages des relations internationales, le visage diplomatique (recherche de la persuasion), le visage militaire (recherche de la contrainte, par l’usage virtuel ou réel de la violence armée). C’est cette notion qu’avait choisie MAHAN pour caractériser la nature de la puissance de la Grande-Bretagne, et désigner la forme que pourrait prendre une politique de puissance américain adaptée à l’extension des intérêts des Etats-Unis et à leur potentiel. A une époque d’expansion mondiale du commerce, en tenant compte du caractère quais insulaire du territoire américain, la disposition d’une flotte de haute mer paraissait la meilleure manière de protéger la sécurité de l’île-continent et de promouvoir les intérêts comme l’influence des Etats-Unis. Par ailleurs, une des intuitions la plus remarquables de MACKINDER tient peut-être dans cette idée que la dialectique entre la terre et la mer est révélée par l’extension historique du champ diplomatique : l’oiseau de Minerve prenant son vol au crépuscule, le géopoliticien vient prendre acte du cours de l’histoire en constatant la causalité géographique dans les relations historiques entre les puissances.
Dans le même ordre d’idées, et sur la base de ce qui précède, on peut se demander si le milieu spatial n’est pas destiné à jouer un rôle analogue à celui de la mer dans la géopolitique mackindérienne.
1- L’analogie entre la mer et l’espace.
Dans cette approche, complétée au plan géostratégique par les thèses de MAHAN, la mer est d’une part un outil de projection de la force et de la puissance, d’autre part un espace de communication et de transport.
De fait, comme l’a bien montré Serge GROUARD, l’espace est particulièrement adapté aux opérations de projection de la force et de la puissance. La guerre du Golfe a mis clairement en lumière cette convenance. Elle s’explique naturellement par les caractéristiques d’ubiquité et de permanence des satellites, qui permettent d’une part de couvrir les zones les plus lointaines, d’autre part de pouvoir s’affranchir d’infrastructures fixes. C’est ce que l’on a bien compris depuis quelques années aux Etats-Unis où l’on anticipe la diminution progressive du nombre de bases outre-mer, à laquelle dans une certain mesure les engins spatiaux pourraient suppléer pour certaines fonctions. La France elle-même, au tournant des années 90, a pris acte de l’importance nouvelle de l’espace à l’heure où les interventions militaires devenaient susceptibles de se produire à l’improviste, à grande distance du territoire, dans des zones dépourvues de toute présence militaire préalable. La nouvelle donne stratégique, à laquelle le Livre blanc de 1994 répond en proposant un nouveau modèle stratégique largement orienté vers l’intervention extérieure, vient donner un coup de fouet aux ambitions exposées dans le PPSM (Plan Pluriannuel Spatial Militaire, qui prévoit sur quinze ans la mise en orbite de satellites d’observation optique et radar, et d’un satellite ROEM22 notamment).
Par ailleurs, il est très instructif de constater que l’évolution vers des stratégies d’intervention extérieures n’est pas limitée aux puissances occidentales. C’est bien d’une armée professionnalisée, réduite dans son format et très bien équipée en matériels de haute technologie que la Russie cherche à se doter depuis les réformes militaires de 1993, en vue de guerres régionales limitées. La Chine elle-même, confirmant une évolution amorcée dans le milieu des années 80, a redéfini sa doctrine de défense pour répondre à de nouvelles hypothèses d ’engagement, en tenant compte des enseignements militaires du conflit du Golfe23. C’est à des conflits régionaux limités que la RPC se prépare désormais, conflits nécessitant une certaine capacité de projection de puissance, pour laquelle seront indispensables des moyens spatiaux de surveillance et de reconnaissance, d’écoute et de communications.
Ces quelques exemples ont été sélectionnés pour montrer que le développement des moyens spatiaux militaires est, on peut le pronostiquer sans grand risque d’erreur, inscrit dans les tendances lourds de l’évolution des stratégies militaires chez la plupart des grandes puissances. L’absence, pour une période probable d’au moins une dizaine d’années, d’antagonisme entre ces grandes puissances, les place dans une situation assimilable à l’insularité stratégique. La réorientation vers l’intervention à distance valorise d’une part les moyens aéronavals, mais également les moyens spatiaux, largement complémentaires des premiers.
Par ailleurs, la mer est surface de communication et de transport. A vrai dire, l’espace maritime n’assure plus guère les fonctions de communication, pour lesquelles le relais a largement été pris par le milieu aérien (courrier, transport des personnes). En revanche, les flux maritimes continuent de d’assurer une part plus que considérable dans l’économie marchande : 85% des marchandises transitent par la mer, tendance qui n’est pas près de s’estomper à l’heure de la globalisation des échanges. En outre, la mer est par elle-même source de richesses, richesses halieutiques et ressources en matière premières. Ce n’est certes pas le cas de l’espace, qui ne sera sans doute jamais qu’un milieu marginal pour la production, et ne contient pas de richesse propre (sauf à imaginer l’exploitation de ressources minières sur la Lune, ou des astéroïdes, perspective envisageable certes, mais qui suppose un saut qualitatif dans les technologies d’accès à l’espace, ce qui nous projette, même d’après les avocats de ce genre d’entreprises, à un horizon d’une cinquantaine d’années au bas mot).
Comme l’a vu, c’est comme support de systèmes d’information à l’échelle globale que se trouve l’avenir prévisible de l’espace en termes de richesses et de ressources. En ce sens, et dans la mesure où l’information peut être jugée comme un produit désormais aussi crucial que les marchandises physiques, l’analogie se justifie entre la mer et l’espace.
2- L’espace, outil d’une stratégie globale.
C’est comme milieu particulièrement propice à l’exercice d’une puissance globale que la mer a été célébrée par MAHAN, et mise en relief par MACKINDER. Récemment, l’amiral LABOUERIE diagnostiquait l’avènement du " stratomonde ". A l’heure du monde fini, de l’interdépendance globale, de la fin des grandes conquêtes, tous les espaces étant à peu près occupés et les peuples ayant grosso modo trouvé leurs marques, la stratégie doit apprendre à raisonner en termes planétaires. Sans entrer dans le détail d’analyses souvent brillantes, il faut signaler l’insistance sur le caractère crucial des milieux océanique et spatial, aussi bien pour aider à penser globalement que pour mettre en œuvre des stratégies d’envergure universelle.
A cet égard, une puissance maritime comme les Etats-Unis, qui raisonne spontanément en termes globaux et s’est armée d’un véritable projet de maintien du leadership planétaire, semble bien avoir compris les enjeux de la maîtrise de l’espace. Les pages qui précèdent ont largement fait appel à l’exemple et aux projets américains. Dans le domaine civilo-commercial, il est clair que l’ambition à long terme est de noyer le marché des applications commerciales, qu’il s’agisse de l’observation, des communications ou de la navigation. Mais ce serait une vision courte que de penser qu’il n’y a là qu’une simple stratégie commerciale. Dans la mesure où l’information (son recueil, son traitement, sa dissémination) est devenue un des enjeux cruciaux dans la dialectique de la puissance, il est clair que l’Etat qui dominera les principaux marchés, imposera ses normes, maîtrisera des systèmes vitaux pour l’économie mondiale, s’assurera un leadership de fait. En complément de cette domination, de même que la marine de haute mer vient protéger et permettre le commerce international, la maîtrise militaire du milieu spatial est une exigence poursuivie avec ténacité par les militaires américains.
Cet article aurait pu éluder les aspects civils de l’utilisation de l’espace pour ne se concentrer que sur les fonctions militaires. Nous espérons avoir montré à partir de l’exemple américain que seule une conception globale est de nature à éclairer les enjeux stratégiques de l’espace. Si l’on en croit Joseph NYE24, un des meilleurs théoriciens actuels de la puissance, de nouveaux facteurs viennent aujourd’hui constituer la puissance, entendue comme aptitude à peser sur la volonté des autres acteurs du champ international. Ces facteurs (rayonnement culturel et linguistique, prestige des valeurs politiques, contrôle des systèmes mondiaux de télécommunications, rôle pivot dans les instances internationales etc.) appartiennent au domaine immatériel par distinction avec les facteurs traditionnels, plus organiques (ressources et potentiel démographique, puissance militaire); ils valorisent la capacité d’influence qui prend largement sur la faculté de coercition, traditionnellement comprise comme la mesure de la puissance. Ils traduisent bien en effet les caractéristiques d’une époque historique paisible, en ce sens qu’il n’y a pas d’antagonisme majeur entre grandes puissances, sans remettre en cause la structure fondamentale des relations internationales comme pluralité des souverainetés militaires, pour reprendre la définition aronienne.
La maîtrise de l’information est sans doute aujourd’hui un de ces nouveaux paramètres immatériels qui conditionnent la puissance. Influencer la volonté des autres acteurs, parvenir à la manipuler, façonner les mentalités et dicter les " ordres du jour internationaux ", tels sont bien les ingrédients d’une " puissance douce " pour lesquelles le contrôle des supports de l’information joue un rôle majeur. Si le milieu océanique a constitué longtemps pour les Etats-Unis le support privilégié et l’espace de protection d’une économie industrielle conquérante, sans doute le milieu spatial est-il appelé à s’adjoindre au milieu maritime pour soutenir et protéger une économie reposant également sur l’information.
CONCLUSION
Cet article, comme on l’a précisé en introduction, se voulait une modeste contribution à une réflexion sur les enjeux géopolitiques et géostratégiques de l’espace. Débat fort peu vivace hélas en France, où il faudra peut-être attendre, une fois de plus, que l’élan nous vienne d’outre-atlantique pour que lève une génération d’analystes dans le milieu universitaire et para-universitaire. Malheureusement la rigidité académique française risque encore de bloquer un tel mouvement : aux Etats-Unis la vitalité intellectuelle, dont le meilleur symptôme est la floraison incessante de débats et de travaux sur des thèmes nouveaux, repose sur un réseau d’instituts, de fondations, de centres de recherche qui n’hésitent pas à explorer les sentiers non battus (quitte à se fourvoyer dans des holzwege : mais pas de gain sans risque). L’absence d’un tel réseau se fait sentir chez nous de manière particulièrement cruelle dans le domaine de la réflexion de défense. Cette misère de la réflexion stratégique, récemment soulignée25, a des causes multiples que ce n’est pas le lieu de développer; mais qui n’est pas peu aggravée par l’étouffement de la pensée chez les militaires dans les années soixante26.
Il faudrait retenir l’appel lancé par le général POIRIER dans La Crise des fondements à la créativité stratégique, dans cette période à la fois paralysante pour la réflexion et en même temps stimulante d’ "absence d’ennemi désigné "; situation rare. Ce défi requiert de libérer les entraves à la réflexion stratégique française, exigence d’autant plus exaltante qu’il y a là une occasion d’affirmer notre originalité par rapport à une réflexion stratégique américaine qui constitue la référence mondiale, et dont la supériorité nous enferme dans un provincialisme intellectuel vexant et malsain : c’est peut-être aussi un aspect de l’ "America information edge " que de donner le ton dans ce domaine, c’est-à-dire au fait d’obtenir simplement que les autres réfléchissent dans les cadres de pensée que les Américains ont eux-mêmes formés. N’oublions pas, en dépit des critiques féroces de Raymond ARON à l’école française de stratégie nucléaire des années soixante, que l’autonomie en la matière a commencé par une autonomie de l’intelligence : il a fallu que des généraux se mettent à vouloir penser différemment pour que puissent être jetés les bases d’une stratégie de défense autonome. Cela, même si le paradoxe actuel de la réflexion stratégique est de devoir penser la stratégie en l’absence d’ennemi connu.
Pour un pays comme la France, prendre en compte l’avènement de la puissance spatiale dans le cadre d’une stratégie spécifique suppose :
- de maîtriser les outils spatiaux qui joueront un rôle crucial dans une économie et une diplomatie faisant largement appel à l’information : or les systèmes futurs véhiculant l’information spatiale seront pour la plupart des constellations, pour lesquelles les réalisations et les projets en cours sont essentiellement américains : GPS, projets de constellations de satellites de télécommunication en orbite basse ou moyenne assurant une orbite basse ou moyenne.
Garder les moyens de l’autonomie suppose de continuer le développement des moyens spatiaux d’observation stratégique, de développer, comme ne cesse d’y exhorter le Pr. BLAMONT, un système européen de localisation-navigation (dont le coût ne peut être a priori décrété prohibitif sans une étude préalable sérieuse27), de s’impliquer, autant que possible, dans les projets les plus prometteurs de constellations de satellites de télécommunications en orbite basse ou moyenne28, de ne pas laisser se distancer par les Etats-Unis sur le marché émergent de l’observation commerciale. Une attitude plus offensive est d’ailleurs concevable. Elle serait au vrai stratégiquement plus judicieuse; l’initiative étant toujours préférable à la réactivité. Dans cet ordre d’idées, Serge GROUARD, dans son maître livre, préconise en effet que la France prenne l’initiative d’un service public mondial 29 utilisant l’espace pour la surveillance écologique, la gestion des ressources et la surveillance des réseaux criminels.
- dans le domaine du lancement, une saine stratégie pourrait s’articuler autour des points suivants :
- conserver l’avantage commercial acquis de haute lutte par ARIANE dans le domaine du lancement lourd; - préparer l’avenir du lancement spatial en ne laissant pas aux Américains le quasi monopole des recherches et des investissements dans les projets de SSTO30; - développer un petit lanceur, national ou européen, en prévision du développement du marché des petits satellites.
- Sur le plan militaire, le risque se présente aujourd’hui de bâtir l’espace de 2010 avec les concepts des années soixante. L’ambition spatiale ne devrait pas se limiter à programmer la mise sur orbite de quelques gros satellites stratégiques, mais de songer d’ores et déjà à concevoir l’espace militaire sur le mode de la souplesse opérationnelle. Les concepts de constellation de minisatellites pour certaines applications, de satellite de crise, de minilanceur réactif (pour lequel une version aéroportée, type PEGASUS semble le concept le plus souple et le plus prometteur) devraient être plus résolument explorés. En complément, il faudrait lever les inhibitions concernant la " militarisation de l’espace " : l’espace est déjà militarisé, et des pays comme les Etats-Unis se dotent des moyens de l’armer. Avoir en soute des concepts de moyens ASAT devrait être considéré comme une évidente nécessité. ________ Notes: Serge GROUARD, La Guerre en orbite - Essai de politique et de stratégie spatiales, Economica-FEDN, 1994. Les satellites géostationnaires ne sont d’ailleurs immobiles qu’en apparence; en réalité ils effectuent le tour de la terre en 24 heures, ce qui les fait paraître fixes au-dessus d’un même point depuis la terre. L’orbite géosynchrone se situe à environ 36 000 km d’altitude; elle permet notamment des applications dans le domaine des télécommunications et de la météorologie. cf. Guerre et contre-guerre - Survivre à l’aube du 21 ème siècle, 1994. Le développement de la filière des minisatellites est à notre sens un des développements les plus intéressants et les plus significatifs dans les affaires spatiales au cours de ces dernières années. D’une part, il faut avoir conscience que ce sont notamment les recherches de défense (programme de recherche de la DARPA, recherches du SDIO sur la miniaturisation des capteurs), qui ont créé la base technologique dans laquelle peuvent désormais puiser des entreprises géantes comme TRW, et qui ont lancé des nouveaux venus innovants et très performants comme OSC et CTA, dont l’irruption sur la marché spatial est assez comparable à celui des firmes de micro-informatiques qui, il y a quelques années, ont bousculé les mastodontes du secteur grâce à de nouveaux concepts et à une nouvelle philosophie commerciale. cf. Benoît D’ALBION, " L’emploi des armes aériennes dans les conflits modernes ", Revue de défense nationale, janvier 1996. Ce qui confirme, du côté américain, les analyses de François GERE et Serge GROUARD sur l’intention ultime du programme IDS. cf. " Brilliant Pebbles ", revue de défense nationale, octobre 1991. cf. à ce sujet Serge GROUARD, (?) cf. Spacecast 2020 et New World Vistas, très importantes études réalisées sous la conduite de l’US Air Force dans les deux dernières années. cf. notamment les divers projets de l’US Air Foce de TAV (" Trabnsatmospheric Vehicle "), et notamment les récents concepts " Black Horse " et " Neptune ". On ne cherchera pas à discuter ici la compréhension conceptuelle exacte qu’il convient d’avoir de cette notion. On trouve dans certains des textes de guerre de Raymond ARON des intuitions saisissantes sur la nature de la révolution militaire de l’entre-deux-guerres. Pour un début de débroussaillage conceptuel, cf. Jacques SAPIR, " Les origines soviétiques du concept de révolution dans les affaires militaires ", in L’Armement, n° 51, mars 1996. Ou " the face of battle ", pour reprendre le titre du beau livre de John KEEGAN. " La révolution à venir dans la nature des conflits : une perspective américaine ", Cahiers du CREST n°12, novembre 1993, pp. 95-123. Le Dr KREPINEVITCH est le directeur du " Defense Budget Project ", implanté à Washington. Fonctions résumées par l’acronyme américain RSTA : " Reconnaissance, Surveillance and Target Acquisition ". " Command, control, communications and intelligence " cf. Military Space, 4 mars 1996, vol. 13, N°. 5, p. 7. cf. le récent article de Pascal BONIFACE sur la " misère de la pensée stratégique française dans Relations internationales et stratégiques. cf. Mary FITZGERALD, The Impact of the Military-Technical revolution on Russian Military Affairs, rapport pour le Hudson Institute, vol. 1, 20 août 1993. En quoi ils prolongent les réflexions soviétiques des années 80. cf. Stephen BLANK, John H. LOBINGIER, Kevin D. STUBBS, Richard E. THOMAS, The Soviet Space Theatre of War, Stratech Studies SS88-2, Texas A&M University System, 2ème édition, juillet 1990. cf. Mary FITZGERALD, op. cit. Au sens où l’Amiral ZUMWALT, au début des années 70, évoquait les grandes fonctions stratégiques de la mer : dissuasion, maîtrise des mers, présence, projection. Le développement d’un SSTO militaire est une ambition de l’Air Force depuis les années 80. Elle s’est concrétisée à la fin de la décennie par le projet X-30, appelé aussi NASP (National Aerospace Plane ), projet abandonné depuis, mais dont il est probable qu’il a permis d’obtenir certains résultats dans les domaines technologiques critiques (résistance des matériaux, aérodynamique, propulsion notamment). Ces derniers temps, les nouveaux concepts de TAV se multiplient au Phillips Laboratory, le laboratoire militaire de l’US Air Force. Renseignement d’Origine ElectroMagnétique : l’écoute. cf. Wei WU, La Stratégie de défense de la Chine, mémoire de DEA de prospective internationale, avril 1996. cf. Bound to Lead - American power in a Changing World, 1992. cf. Pascal BONIFACE, " Misère de la recherche stratégique française ", Il n’est que de se rendre à la Bibilothèque de l’Ecole de guerre, à l’Ecole militaire, pour constater avec effarement la richesse de la réflexion militaire il y a une trentaine d’années, grâce à un ensemble de revues très dynamiques. Il s’agissait de revues générales (Revue Militaire d’Information, Revue Militaire Générale), comme de revues des forces (Forces Aériennes Françaises) : elles ont été étranglées à la suite de la guerre d’Algérie et de la mise en place de la doctrine de la dissuasion nucléaire, sacrifiées sur l’autel de l’orthodoxie militaire. La misère actuelle fait cruellement contraste avec l’extraordinaire vigueur de la réflexion stratégique américaine, dont la richesse laisse rêveur, alimentée notamment par des publications des forces ou collèges de défense (Military Review, Parameters, Proceedings, ne sont que les plus connues). D’après nos informations, une étude de ce type serait actuellement en cours au CNES. C’est heureusement déjà le cas pour ALCATEL qui est un des contractants majeurs du projet GLOBALSTAR, avec la firme italienne ALENIA. ALCATEL semble par ailleurs être maître d’œuvre d’un autre projet, SATIVOD, apparemment encore dans les limbes. Enfin le groupe participe au projet STARSYS de microsatellites de messagerie avec la firme américaine (?) Sege GROUARD, La Guerre en orbite, pp. 140-145. Le dernier Congrès Aérospatial européen, qui s’est tenu à Berlin à la mi-mai 1996, était d’ailleurs fort significatif des différentes écoles européennes en ce qui concerne l’avenir du lancement spatial : face au représentant de l’Aérospatiale expliquant qu’ARIANESPACE faisait à long terme toujours confiance aux concepts classiques et éprouvés, de sorte qu’ARIANE VI devrait être un lanceur de facture traditionnelle, le pr. Ernesto VALLERANI a défendu la nécessité pour l’Europe de ne pas faire l’impasse sur les recherches en matière de lanceur mono étage : en laisser le monopole aux Américains serait une politique à courte vue, et l’Europe pourrait se réveiller un jour dans une position douloureuse, celle de se trouver incapable de suivre une percée technologique américaine, ou à tout le moins d’être associée à un projet international de lanceur mono étage( où, les Japonais pourraient jouer un rôle majeur aux côtés des Américains). |
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