LE
RENSEIGNEMENT STRATEGIQUE A L’AGE DE L’INFORMATION1
Christian
MALIS
Ancien élève
de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm
“ C’est du volume
de données dont elle dispose que notre époque tire un
sentiment immérité de sa supériorité alors que le véritable
critère porte sur le degré auquel l’homme sait pétrir et
maîtriser les informations dont il dispose ”. (GOETHE)
" A
l’entrée d’une ère où l’information va marquer sa prédominance,
nous balbutions encore pour définir les méthodes et les moyens
qui nous permettront de dominer les flots monstrueux qu’elle
engendre "2.
L’information est par définition la matière première du
renseignement : le verdict sévère de J.L. MACARY
s’applique-t-il au renseignement militaire, que la Direction du
Renseignement Militaire a reçu en 1992 la charge de recueillir,
d’exploiter et de diffuser?
C’est certes
devenu un lieu commun que de déclarer que nous sommes rentrés
dans l’âge de l’information. La mode nous est venue,
naturellement, des Etats-Unis, où se sont succédées sur la scène
de la mode intellectuelle les notions floues d’ "économie
de l’information ", de " guerre de
l’information ", plus récemment de "puissance
de l’information " ; selon les TOFFLER, nous quittons
désormais les rivages de la société industrielle pour aborder
la terre nouvelle de la " société de la troisième
vague ", où l’activité économique, les formes
sociales, les modes de conflit eux-mêmes vont être modifiés par
l’introduction du savoir à tous les niveaux des processus de
production.
Sans aller jusque
là, il est certain que la conduite même de la stratégie des
entreprises doit désormais intégrer l’explosion de
l’information ouverte ; ainsi selon Jean-Louis GERGORIN, une
bonne compréhension de la compétition s’obtient, pour un
industriel, en travaillant sur les banques de données, en
rencontrant les experts, qui sont souvent des universitaires, des
journalistes, des généralistes ouverts. Enfin, au niveau supérieur
qui est celui de l’Etat, la nécessité de soutenir, dans un
contexte de concurrence mondiale, la compétitivité de nos
entreprises par un système coordonné de recueil de
l’information d’intérêt économique, vient d’être
reconnue et sanctionnée par la création de structures appropriées.
L’explosion de
l’information et le défi que représente son traitement ne
caractérisent-ils pas aussi les systèmes et les stratégies de défense?
C’est vrai sur
le champ de bataille, où le renseignement se heurte à la
difficulté de la profusion des données recueillies par les différents
capteurs ; c’est vrai pour l’ensemble du renseignement
militaire et d’intérêt militaire : si la vigilance stratégique
nous imposait du temps de la guerre froide de prendre
essentiellement en compte un ennemi unique et bien défini,
aujourd’hui notre stratégie de défense , à la faveur de la
mutation géostratégique, nous amène à porter notre attention
militaire " tous azimuts ", pour répondre aux
crises et risques multiples qui caractérisent un environnement
international instable et fracturé. A cet égard, le
renseignement est amené à jouer un rôle central dans le cadre
d’une stratégie de prévention et d’action, comme l’indique
le Livre blanc : " l’intelligence des situations,
notamment par le renseignement (...) permet la prévision et
l’appréciation autonome des événements et donne ainsi la
capacité de décider rapidement, en opérant des choix éclairés ".
Notre propos sera
de montrer que le renseignement militaire et d’intérêt
militaire3 conserve toute sa spécificité
en tant que métier orienté vers le recueil, l’exploitation et
la diffusion d’informations utiles pour des décideurs.
Toutefois, la mutation du contexte stratégique et la révolution
de l’information l’ont amené à s’adapter pour créer les méthodes
et les outils propres à la maîtrise des flots d’information
ouverte, au service d’une stratégie de défense orientée vers
la garantie de la sécurité internationale. Au demeurant, la
ressource fondamentale demeure l’individu : en effet, dans une
situation d’information pléthorique, il est fait encore
davantage appel aux qualités traditionnelles du métier
d’analyste ; dans le contexte actuel doivent même s ’ajouter
les qualités de culture et de synthèse nécessaires à la compréhension
et à la prospective.
1- De la
spécificité du renseignement
Données,
informations, renseignement
Commençons par
quelques définitions simples qui aideront à distinguer le
renseignement de ce qui lui ressemble, tout en n’en étant que
la matière première.
On peut dire que
le renseignement exploite des informations, lesquelles regroupent
un ensemble de données. Suivant les définitions de la Commission
ministérielle de terminologie de l’informatique, une donnée
est la " représentation d’une information sous forme
conventionnelle destinée à faciliter son traitement ".
Une information est " un élément de connaissance
susceptible d’être représenté à l’aide de conventions pour
être conservé, traité ou communiqué. "
On peut citer
aussi les définitions voisines, et peut-être moins ésotériques,
formulées pour son propre usage par Robert STEELE4
: " 3 définitions personnelles me permettent de
distinguer entre données, informations et renseignement. La catégorie
données recouvre ce qui est brut : copie papier, signal ou image.
L’information correspond à l’association de données qui ont
été désignées comme présentant un intérêt générique.
L’analyse ou renseignement est constituée par l’information
qui a été exploitée; afin de fournir une aide à la prise de décisions
particulières par une personne déterminée et à un moment donné. "
Le
renseignement comme information finalisée
On touche bien ici à un aspect
essentiel du renseignement, qui est de répondre à un besoin précis
et exprimé, orienté vers l’action. Traditionnellement, le
" cycle du renseignement ", qui est continu,
comprend les phases d’expression du besoin, acte de commandement
lié au but recherché par l’autorité ; l’orientation, à la
charge des organismes de renseignement ; la recherche, qui sélectionne
les sources et les capteurs ; l’exploitation ; la diffusion, qui
achemine vers les destinataires grâce à des moyens spécialisés.
Cette
logique distingue le métier du renseignement du journalisme, pour
lequel l’information est une fin en elle-même. De même la
recherche universitaire vise à accroître le savoir, ou
les connaissances, par vocation propre. C’est bien ce que
retient Michel KLEN, lorsqu’il indique que
" l’information se recueille (concept passif) alors
que le renseignement se recherche, est analysé, puis est exploité
dans un but précis "5.
Si l’on veut d’ailleurs parler en toute rigueur de termes, on
corrigera légèrement cette définition en notant, avec Francis
BEAU6, son caractère redondant :
par définition, un renseignement est une information exploitée.
Le renseignement,
information validée
Robert STEELE,
comme Michel KLEN, manquent cependant l’autre dimension majeure
du renseignement : parce qu’il est une information finalisée,
destinée à l’action, le renseignement doit obéir à des critères
très rigoureux de fiabilité. A tout le moins, le degré
d’incertitude qui s’attache à cette fiabilité doit-il être
précisé, car pour être convenablement éclairé celui qui décide
doit savoir ce qu’il sait, ce qu’il ignore, et ce qui est
incertain, éventuellement pour relancer la recherche du
renseignement dans d’autres directions. Cette fiabilité est
recherchée par des efforts de recoupement du
renseignement, afin de le valider. C’est pourquoi le
renseignement obtenu à partir d’une source est
traditionnellement assorti d’une indication sur la qualité de
cette source, ainsi que d’une appréciation finale sur la
valeur, élevée s’il y a confirmation par d’autres sources,
faible si l’exactitude de la source ne peut être véritablement
appréciée.
Ces définitions,
somme toute classiques, éclairent ce qui, dans son concept même,
spécifie le renseignement au regard de l’information. Elles ne
font cependant que nous introduire à la problématique actuelle
du renseignement qui, s’il reste substantiellement le même,
n’en est pas moins renouvelé dans ses méthodes, son outillage
et son organisation, par une double révolution : celle qui
affecte notre environnement géostratégique d’une part, celle
qui affecte l’information elle-même, matière première du
renseignement d’autre part.
Paradoxe du
renseignement : c’est à l’âge de l’information pléthorique,
des " rivières de données ", des flux de
bits par seconde, que la spécificité et la nécessité du
renseignement se font sentir avec le plus d’acuité. Paradoxe
moderne du renseignement : il est d’autant plus nécessaire que
l’information est plus nombreuse et moins secrète.
2- Mutation stratégique
et révolution de l’information
Ramener la problématique
actuelle du renseignement d’intérêt militaire à une affaire
d’adaptation à l’âge de l’information serait avoir une
vision parcellaire : en réalité, c’est à la faveur du
bouleversement du contexte stratégique que la révolution de
l’information a pu révéler pleinement son ampleur, amenant le
renseignement à adapter ses modes.
La dilatation de
notre espace d’intérêt militaire
Le Livre blanc
fait du renseignement un " instrument stratégique
(...), fonction essentielle de la stratégie de défense de la
France ". Affirmation qui ne va pas de soi et marque,
pourrait-on dire, une promotion.
De fait, le
renseignement de la guerre froide avait connu une certaine
atrophie ; il disposait de moyens limités pour une menace précise.
Les besoins militaires en matière de renseignement se ramenaient
à une analyse des forces en présence (dans le cadre du
face-à-face avec les forces du Pacte de Varsovie). Nous nous
trouvions en outre en second échelon derrière les forces de
l’OTAN.
Les interventions
extérieures étaient essentiellement africaines et une présence
et connaissance anciennes du terrain nous assuraient en gros le
renseignement nécessaire. Ce n’est que pour le renseignement nécessaire
à la dissuasion nucléaire que nous recherchions une autonomie
nationale absolue.
Depuis 1989,
l’espace de notre intérêt militaire potentiel s’est dilaté
aux dimensions du monde. Notre stratégie de défense en effet
s’est orientée vers la prévention et la gestion de crises dans
un environnement international parcouru de zones de fractures,
fertiles en foyers d’instabilité : guerre du Golfe, opération
somalienne, raid humanitaire du Rwanda, interposition humanitaire
en ex-Yougoslavie publient assez notre nouvelle posture militaire.
Qu’on ne s’y
trompe pas, c’est bien dans ce cadre nouveau que la disponibilité
croissante de masses considérables d’informations modifie la
donne pour le renseignement. Premièrement parce que la géographie
de notre attention militaire est devenue mondiale ; deuxièmement
parce que prévention et gestion des crises, planification des opérations
extérieures obligent à une connaissance de contexte qui va
largement au-delà du renseignement strictement militaire. Troisièmement,
parce que les pays qui étaient hier l’objet de notre attention
militaire, essentiellement ceux du Pacte de Varsovie, étaient
couverts par un manteau de secret qui rendait l’information
ouverte d’un faible secours pour le renseignement militaire.
Un milieu nouveau
: l’information
" La révolution
informatique, la multiplication des satellites, la vogue des
machines à photocopier, des magnétoscopes, des réseaux électroniques,
des bases de données, des fax, de la télévision par câble et
des satellites de retransmission en direct, sans compter des
dizaines et des dizaines d’autres technologies de traitement et
de distribution de l’information, ont créés de multiples rivières
de données, d’informations et de savoir qui se jettent désormais
dans un immense océan sans cesse croissant d’images, de
symboles, de statistiques, de paroles et de sons. ", écrivent
les deux futurologues américains Alvin et Heidi TOFFLER dans leur
fameux ouvrage de prospective Guerre et contre-guerre.
Avec moins de
lyrisme, le Général MERMET note que " le 21ème siècle
sera celui où la bataille de l’information jouera un rôle déterminant
(...). L’information est devenue une véritable matière première
stratégique désormais indispensable aussi bien aux chefs
d’entreprise pour assurer la conquête des marchés qu’aux
gouvernements pour garantir leur liberté d’appréciation, préalable
indispensable à l’autonomie de décision et au succès de toute
politique "7. En effet,
l’accroissement exponentiel des informations disponibles - leur
flux double tous les quatre ans - grâce au développement des
moyens techniques de recueil, mais aussi des médias, notamment
des publications spécialisées, a notamment pour conséquence la
difficulté à traiter, analyser et diffuser cette masse
d’informations, qui n’est plus à la mesure de chacun des
centres de documentation des différents services ou entreprises,
même pour ceux qui ont une taille nationale.
D’une certaine
manière, la révolution est double. D’une part en effet, la
masse absolue d’informations est gigantesque. Il faut ici
mentionner la prolifération des chaînes de radio et de télévision
; la presse spécialisée qui est un univers en perpétuelle
expansion ; l’imagerie spatiale civile fournie par SPOT, ERS,
RADARSAT8, etc. ; les banques de
données, essentiellement d’origine américaine : de puissants
serveurs comme NEXIS ou DIALOG permettent de se connecter à des
centaines de banques, dont une seule9
contient le texte intégral, archivé sur les cinq dernières années
et actualisé quotidiennement, de plusieurs milliers de journaux
et revues ; INTERNET, fantastique prototype des autoroutes de
l’information, qui permet non seulement d’accéder à
d’innombrables banques de données, mais encore offre la
possibilité, pour qui sait intelligemment " écouter "
les forums, d’acquérir de l’information inédite et d’intérêt
directement opérationnel ; enfin, ressource qui n’est pas
nouvelle mais que l’on commence seulement à exploiter avec résolution,
citons le monde des industriels, des journalistes spécialisés,
des universitaires, dont l’expertise est " ouverte "
et peut remplacer des heures d’étude.
D’autre part,
c’est la disponibilité de cette information de manière quasi
instantanée et souvent " à domicile " qui
bouleverse les modes de travail : câble et satellite permettent
de s’abonner à des dizaines de chaînes qui vous projettent
instantanément aux quatre coins de l’univers. Moyennant un
abonnement relativement modique pour une organisation, vous pouvez
recevoir en ligne les fils des plus grandes agences comme A.F.P.,
REUTER, U.P.I., ou ITAR-TASS.
Un simple modem
vous connecte à NEXIS et à DIALOG, qui sont alimentés aux
Etats-Unis, et vous propulse dans le tourbillon INTERNET.
Evoquant récemment
les perspectives de " révolution dans les affaires
militaires " qui ont suscité une puissante
effervescence intellectuelle aux Etats-Unis et un début de réflexion
en France, Paul-Ivan de Saint-Germain annonçait l’avènement
d’un nouveau milieu, celui des télécommunications, milieu
artificiel et pourtant nous environnant tout comme l’air, la
terre, la mer ou l’espace, un milieu sur lequel il conviendra de
prendre appui, avec les outils appropriés, pour mener la manœuvre
militaire à tous les échelons. On pourrait dire que c’est plus
exactement l’information elle-même, dont les télécommunications
constituent le support et l’assise matérielle, qui constitue
dores et déjà ce milieu nouveau. Sa maîtrise suppose un
outillage et des modes d’organisation nouveaux en train de se
mettre en place au service du renseignement d’intérêt
militaire.
3- La maîtrise
des flots d’information
Outils
Existence d’une
information massive, disponibilité en grande partie instantanée
de cette information : " révolution de l’information " ne
signifie pas ipso facto révolution du renseignement, qui
ne pourrait tirer profit de cette surabondance sans l’existence
d’outils adaptés. C’est le troisième terme de l’équation.
En vérité, ces outils ne se trouvent pas " sur étagère ",
ils font appel aux technologies les plus performantes et ne
peuvent être mis au point que par une concertation étroite entre
un industriel et le service utilisateur.
Ainsi cette
" augmentation extraordinaire des capacités de traiter
les informations à domicile, en quelque sorte dans les bureaux ",
dont parle Jean-Louis GERGORIN10,
est-elle encore largement à l’état virtuel, ou plus exactement
les technologies auxquelles il convient de faire appel ne peuvent
produire réellement leur efficacité que dans le cadre de systèmes
de traitement de grandes masses de données dont la mise au point
demande des années d’affinage du produit comme du besoin.
Pour ce qui est
des outils d’analyse eux-mêmes, on peut se pencher sur le cas
des techniques d’analyse textuelle. Dans le cadre de la gestion
de documentation en effet, un document à dominante textuelle sera
identifié par un certain nombre de caractéristiques externes
(attributs descriptifs se rapportant au titre, à la date de
parution, à la source éditrice etc.), et internes, c’est-à-dire
se rapportant au contenu sémantique : c’est là que réside la
difficulté principale, traditionnellement résolue par
l’attribution de descripteurs, c’est-à-dire de
mots-clefs appartenant à un lexique de convention. En complément
de cette méthode, des logiciels d’interrogation en texte intégral
ont été mis au point il y a quelques années ; l’analyse
" plein-texte " est le mode majeur
d’interrogation sur les banques de données textuelles des
serveurs géants que sont NEXIS ou DIALOG. Cela rend la recherche
d’information fine très difficile, et oblige à la mise au
point de profils de recherche élaborés, supposant en outre la maîtrise
de langages d’interrogation ésotériques. Ces limites ont été
quelque peu dépassées dans le domaine commercial avec des
banques de données de presse comme les " Reuter
Business ", de la société REUTER : sur " Reuter
Business Briefing ", l’information est pré-classée
selon des champs divers (sujets, industries, pays etc.), et
interrogeable dans le texte comme en fonction de la date. En outre
la convivialité du masque d’interrogation fait de ce type de
banques des banques de " deuxième génération ".
Toutefois,
l’analyse textuelle n’a été vraiment bouleversée que par
l’avènement de logiciels " intelligents "
capables d’analyse sémantique. Significativement, ces logiciels
sont dus au travaux de chercheurs en linguistiques français qui
les ont d’abord expérimentés et validés dans les organismes
de renseignement, au service du tri automatique de masses
d’information en ligne non structurées (dépêches
d’agences). Aussi sont-ils aujourd’hui à la base de divers
systèmes de gestion de documentation dynamiques, propres aussi
bien à la recherche fine sur un patrimoine de données de volume
très considérable qu’à la gestion de flux entrants. De cette
manière, ils apportent enfin une réponse à ce que Jean-Louis
MACARY identifie comme un des trois concepts clefs de la maîtrise
de l’information : la mise au point de critères de tri et
d’aiguillage pour que l’information pertinente, même à peine
dégrossie, parvienne très vite au bon destinataire et permette
de se débarrasser en temps utile des déchets informationnels.
Organisation
interne
La maîtrise des
flots d’information (aussi bien des flots entrants que de " l’océan "
constitué par la mémoire électronique centrale) ne repose pas
seulement sur des outils techniques de pointe, mais également sur
une organisation interne adaptée.
L’idée à
retenir est celle du fonctionnement en réseau. Le concept est
depuis longtemps à la mode dans le monde de l’entreprise, et
traduit la nécessité d’assurer la circulation de
l’information la plus large possible. Cette exigence
s’applique particulièrement au monde du renseignement
militaire, dont le champ d’investigation, comme on l’a vu, est
devenu extrêmement large, comme les sources d’information
nombreuses. L’horizontalité du réseau n’entre pas en
contradiction avec le principe hiérarchique, non plus qu’avec
les règles de la sécurité, à condition d’avoir soigneusement
réglementé les conditions d’accès en fonction de
l’habilitation. Elle rend possible le partage nécessaire de
l’information et sa rapidité de circulation.
Par ailleurs, ce
partage de l’information, information d’autant plus multiforme
que les sources sont diverses et les centres d’intérêt variés,
suppose l’existence d’une mémoire centrale à laquelle chacun
pourra se connecter pour trouver l’information pertinente
qu’il recherche. Cette mémoire permet la quasi disparition du
papier et représente la fusion électronique des armoires des
différents analystes. Grâce notamment aux nouveaux outils de
recherche décrits plus haut et aujourd’hui disponibles, elle
garantit que la déperdition d’information sera quasiment réduite
à néant, et rend en quelque sorte pour le fond interne les
services d’une documentaliste ultra-chevronnée (et
ultra-rapide). En outre, il est important de souligner que la mémoire
centrale n’accueille que les connaissances validées : le
traitement assisté de l’information doit servir à canaliser et
filtrer les flots, pour ne retenir que l’ " eau
précieuse ", entièrement pure ; il ne s’agit pas
d’entraîner à la noyade. Dans la mémoire a disparu l’écume
de l’actualité, ne restent que les documents que privilégierait
l’historien.
On aurait tort
cependant de considérer cette mémoire comme un ensemble opaque.
Elle doit être structurée grâce à un langage commun normalisé
qui est la clef intellectuelle du partage de l’information comme
de son accroissement organisé. Selon Francis BEAU, " L ’élaboration
d’un plan thématique semble être un des seuls moyens capables
d’assurer ce partage. Elle présente l’avantage fondamental de
permettre une présentation normalisée de l’ensemble des
informations concernant un domaine de connaissance, avec la
possibilité de l’étendre à d’autres centres d’intérêt
complémentaires, et de l’approfondir à loisir en créant
autant de nouvelles rubriques génériques ou d’articles élémentaires
que le besoin de descendre dans le détail s’impose (...). Une
documentation de base électronique est ainsi tenue à jour en
permanence et permet de mettre à la disposition de tous une
information complète et actualisée "11.
Organisation
externe : vers une sous-traitance pour le traitement de
l’information ouverte
La croissance
exponentielle des masses d’information ouvertes pourrait bien
conduire à envisager de manière plus systématique
qu’aujourd’hui la sous-traitance à des services privés par
les organismes de renseignement.
D’une certaine
manière, l’abonnement aux fils des agences de presse, commun
aux organismes de renseignement militaires, est déjà une forme
de sous-traitance du recueil de l’information, tout au moins
celle se rapportant aux événements bruts.
Comme l’indique
Henri PIGEAT, ancien directeur de l’A.F.P. : " De plus
en plus, les gouvernements sont informés par les médias avant de
l’être par leurs services et leurs ambassades. Les diplomates
n’ont certes pas perdu leur rôle d’informateur, mais leur
contribution porte désormais davantage sur l’analyse et
l’approfondissement ; la plupart du temps, les faits sont donnés
par les médias et notamment par les agences ".
Par ailleurs, on
peut penser que le balayage systématique de certaines sources, ou
plutôt de certains vecteurs d’information, comme INTERNET ou
les grands serveurs américains de banques de données (NEXIS,
DIALOG notamment), devrait être sous-traité à de petites
structures privées ou semi-privées, en lien de confiance avec
les services. Cela existe déjà d’ailleurs pour un certain
nombre de firmes qui font appel à des agences spécialisées de
recherche sur les grandes banques de données; cela existe avec
les divers bulletins thématiques de l’Aérospatiale, fruits
d’une recherche systématique sur les banques de données américaines,
et qui peuvent aisément être utilisées tels quels par les spécialistes
des services. Avec INTERNET, on peut parier qu’il y a un grand
avenir à la sous-traitance documentaire, et que l’immensité de
l’univers INTERNET va susciter la naissance de raiders
mercenaires spécialisés dans la traque de l’information. Cela
aussi c’est la guerre de l’information.
Le traitement de
l’information ouverte pourrait alors reposer sur une sorte de
dispositif en étoile.
Au centre, le pôle
de renseignement, dont les fonctions s’orienteraient
essentiellement vers l’analyse et la synthèse. Pour
l’information sur les événements bruts, ce pôle
s’alimenterait, comme c’est déjà le cas actuellement, par
abonnement aux grandes agences de presse. Un deuxième cercle
serait constitué par des agences privées de filtrage systématique
des informations pertinentes sur INTERNET, les grands serveurs de
banques de données, etc., sur des thèmes d’intérêt spécifiques
définis par le pôle de renseignement : la plus grande difficulté
serait sans doute de s’assurer que ces agences respectent bien
des règles strictes de confidentialité. Un troisième cercle
correspondrait à des spécialistes du monde civil, consultés
ponctuellement sur des points précis : industriels (dores et déjà
ils sont souvent consultés pour expertise, par exemple sur les
capacités prêtées à certains matériels militaires étrangers),
universitaires, jugés compétents par exemple sur telle zone
potentielle de crise d’intérêt militaire, journalistes ...
Enfin on pourrait envisager l’existence d’un quatrième cercle
d’instituts ou de fondations de recherche largement financés
par la Défense12, petites
structures démultipliant les capacités de traitement et
d’analyse des experts du renseignement, avec des antennes éventuelles
à l’étranger ; ces structures seraient comme des têtes
chercheuses, susceptibles d’offrir leurs services aussi bien
d’ailleurs aux services de renseignement qu’à divers ministères
(Affaires étrangères ...)13.
Naturellement,
les structures en question devraient être assez " transparentes ",
et leurs personnels connus des services, pour que soient sauves
les indispensables exigences de sécurité.
4- Renseignement,
intelligence, prospective
La prépondérance
des sources ouvertes dans l’information traitée par le
renseignement militaire renouvelle-t-elle le travail des
analystes?
Maîtriser
l’information : les qualités traditionnelles de l’analyste
encore davantage mises à l’épreuve
Prenons un cas
concret d’analyse, celui d’un satellite d’observation
militaire étranger sur lequel on cherche à être " renseigné ".
Typiquement, la démarche de l’analyste va consister à éplucher
toutes les sources accessibles au public qu’il lui sera possible
de trouver. Si " révolution de l’information "
il y a, comme on l’a dit, c’est que la masse d’informations
disponibles pour le public est devenue très importante.
En
l’occurrence, de quelles sources va-t-il s’agir? On trouve
tout d’abord la floraison d’articles parus dans la presse spécialisée,
dont le suivi systématique quotidien requiert l’attention d’
une équipe bien organisée. Sur les affaires spatiales, on peut
citer, pour donner un idée de l’ampleur de la tâche, les
journaux et revues Aviation Week & Space Technology, Air
& cosmos, Space Policy, Flight International,
Space, Space News, Space Flight, Nouvelle
Revue aéronautique et astronautique, Military Space, Satellite
News, Satellite Times, Aerospace Journal, Aviation
et Cosmonautique, Air Fleet Herald, Revue aérospatiale,
Aerospace America, Jane’s Defense Weekly, Signal
etc.
Par ailleurs, il
n’est pas inutile non plus de se procurer la documentation
officielle en provenance des agences spatiales des pays que l’on
souhaite suivre, et qui peut contenir les informations intéressantes.
Les salons aéronautiques et astronautiques, les salons
d’armement sont toujours des endroits intéressants à visiter,
et grâce auxquels la presse ouverte peut agrémenter ses textes
de photographies exploitables. Enfin, pour clore une liste non
exhaustive, il faut signaler INTERNET : telle firme britannique
par exemple y tient tribune, et offre une chronique régulière
sur les projets de minisatellites et de microsatellites, y compris
militaires, chronique assortie de fiches techniques relativement
précises.
Le travail de
l’analyste consiste alors, non pas à compiler les informations
successivement extraites de cette masse, mais au contraire à les
traiter avec les méthodes de recoupement avec d’autres
sources, de vérification, d’estimation, qui sont
celles mêmes du renseignement. Non seulement la profusion
actuelle des informations, qui contraste avec la rareté du passé,
ne dispense pas des règles professionnelles draconiennes appliquées
traditionnellement, mais elle en rend l’application rigoureuse
plus indispensable encore. L’information ouverte est, au
demeurant, facilement moutonnière. Si telle information apparaît
plusieurs fois dans des sources différentes, cela n’est pas nécessairement
une garantie de véracité : elle a pu surgir une seule fois sous
forme originale, puis être reproduite à l’identique et sans
esprit d’examen par divers rédacteurs moins soucieux de rigueur
que les hommes du renseignement.
Notons enfin que
le travail sur l’information ne s’arrête pas à leur
comparaison, même conduite de manière très méthodique : à
partir de certaines indications fragmentaires, l’analyste peut
être amené à faire les calculs mathématiques qui lui donneront
certains paramètres techniques fondamentaux soigneusement cachés
par la puissance détentrice du satellite. De la même manière,
la comparaison entre de nombreuses photographies, même floues,
issues de la presse, peut donner des indications précieuses sur
la nature des instruments embarqués, et contribuer à
l’exercice, qui confine à l’art, de la restitution technique14.
Dans ces
conditions, que reste-t-il de la vision traditionnelle du
renseignement comme métier du secret traitant essentiellement
d’informations obtenues par des méthodes clandestines et
couvertes par la classification? L’information ouverte, désormais
toute-puissante, abolit-elle le règne des sources secrètes?
Selon Jacques DEWATRE, " dans un monde de plus en plus
ouvert, de plus en plus affranchi des contraintes de l’espace et
du temps, l ’information tend à réduire le domaine
d’activités des services de renseignement à l’essentiel,
c’est-à-dire la recherche de l’information la plus secrète
et la plus inaccessible ". Plus exactement, ceci est
vrai en un sens de répartition fonctionnelle des tâches entre
les divers services de renseignement. Ainsi l’information
ouverte a-t-elle pu permettre d’obtenir, sur le satellite
d’observation militaire dont nous parlions, des renseignements
étonnamment précis et fiables ; dans ces conditions, les zones
d’ombre subsistantes, les " trous "15,
doivent en effet être éclaircis ou comblés selon d’autres méthodes
d’investigation, pratiquées par les services qui ont la
responsabilité particulière du travail clandestin. Il s’agit dès
lors pour eux, en effet, de " recueillir tout ce que
les autres ne sont pas en mesure de fournir, l’information réellement
confidentielle, voire secrète "16.
Le champ du
secret s’est donc déplacé. L ’investigation clandestine
apparaît alors comme la " pointe de diamant "
du travail de renseignement, celle chargée de s’attaquer à ce
qui résiste à l’investigation en sources ouvertes. Mais cela
ne signifie pas que cette dernière en soit moins du renseignement
: car ce qui fait sa valeur, c’est tout le travail de vérification,
de recoupement et de synthèse, qui fait du produit final un
renseignement de haute valeur qui doit être protégé, c’est-à-dire
classifié, au même titre que les renseignements recueillis par
moyens " discrets ".
La compréhension
: le renseignement comme victoire sur l’information
Face à
l’expansion de l’information ouverte, les exigences propres au
renseignement se trouvent encore accrues. Il doit être encore
davantage un travail de patience, de rigueur et de longue haleine
; un exercice souvent obscur, toujours rigoureux et méthodique,
qui n’avance qu’après avoir systématiquement défriché une
portion de terrain ; un exercice qui a tout à gagner à se
pratiquer en équipe. Bref, le contraire de l’improvisation
individuelle brillante qui est le péché mignon de l’esprit
national. En ce sens, et sans vouloir manier le paradoxe, on peut
dire que le renseignement est une victoire contre l’information
en ce qu’elle peut avoir d’instantané, de clinquant, de
parcellaire. Les exigences adressées par Dominique WOLTON au
journalisme après la guerre du Golfe s’appliquent, de ce point
de vue, au renseignement :
" La
victoire de l’information est la victoire de la chronologie de
l’urgence, l’hypostase de l’instant ; contre cette fausse
transparence du temps instantané, le travail va consister à réintroduire
du sens, c’est-à-dire de l’histoire. Ce n’est pas un hasard
si ce modèle de l’information qui l’emporte aujourd’hui est
avant tout un modèle américain, le modèle de la société où
l’histoire pèse le moins. Mais nous avons atteint là une
limite à cette négation du temps historique par sa pulvérisation
en événements "17.
De fait, cette
patience critique apparente, du point de vue des méthodes
d’investigation, le travail de l’analyste de renseignement à
celui de l’historien. Cette similitude se vérifie à d’autres
égards. Ce n’est pas seulement par effet de mode que le
vocabulaire français a récemment adopté le terme anglo-saxon
d’ " intelligence ", comme dans
l’expression désormais consacrée d’ " intelligence
économique ". C’est également parce qu’il reflète
sans doute mieux l’ampleur de vision nouvelle à laquelle est
appelé le renseignement, ampleur que traduit dans une certaine
mesure la notion de " renseignement d’intérêt
militaire ".
En effet, la
mutation géostratégique, évoquée plus haut, oblige désormais
à une compréhension des situations pouvant déboucher sur des
crises d’intérêt militaire par la prise en compte de facteurs
bien plus nombreux que l’état et la nature des forces en présence.
La situation nouvelle a conduit à définir la nécessité du renseignement
d’intérêt militaire : au-delà du renseignement
strictement militaire, il inclut toutes les données de contexte
indispensables pour apprécier une situation militaire. Il
concerne les domaines suivants :
-
l’environnement géopolitique et économique qui tient compte
des contextes historique, politique et humain;
- la stratégie générale,
les doctrines d’emploi, les forces, leur organisation et leur
mise sur pied, la politique d’armement et des équipement
militaires;
- la capacité
logistique générale ainsi que les capacités de conversion
industrielle.
Il couvre les
nations étrangères, les alliances, les organisations et les
forces multinationales, ainsi que les organisations armées
apatrides.
Il doit permettre
d’anticiper et de prévenir les crises et d’en assurer la
gestion, dès lors qu’elles comportent le risque ou la menace de
déboucher sur une confrontation armée.
Dès lors, comme l’indique avec pertinence Michel KLEN, " facteurs
humains, environnement géopolitique, psychologie des dirigeants
doivent désormais être pris en compte ; faute de l’ avoir fait
d’ailleurs, faute d’avoir pris en compte la détérioration du
climat politique et social, on n’a pas vu venir l’effondrement
soviétique, ne prenant en compte que des potentiels de forces,
par un comptage des forces en présence. Ainsi faut-il prendre en
compte l ’étude des perceptions.18 "
On le comprend,
ce que le renseignement est, davantage que par le passé, appelé
à extraire de l’information, c’est une intelligence,
une compréhension des situations en présence. La compréhension
est bien d’ailleurs, pour reprendre notre comparaison initiale,
ce qui distingue l’histoire de la chronique ou des annales. Elle
fait appel à des connaissances diverses, parfois assez éloignées
du domaine strictement militaire - la géographie, la sociologie,
l’ethnologie, la connaissance des matériels militaires, la
stratégie, l’histoire, font partie de son bagage nécessaire.
C’est peut-être ce que l’amiral LABOUERIE appelle " géoculture ",
et qui doit nourrir la sensibilité de l’analyste à tout un
environnement géopolitique - si l’on nous permet l’usage de
ce terme galvaudé, mais qui s’est imposé précisément pour désigner
le contexte d’ensemble à partir duquel une situation militaire
devient pleinement intelligible. Cette intelligence, le dépouillement
systématique de l’information disponible, la consultation des
experts extérieurs, la rendent désormais possible, tandis que le
renseignement pratiqué selon des méthodes clandestines ou secrètes
donnera l’indication manquante sur telle intention précise
d’un dirigeant, indéterminable autrement.
Ainsi, pour
reprendre l’exemple évoqué ci-dessus, il ne suffit pas
d’avoir identifié les principales caractéristiques techniques
d’un satellite militaire étranger pour avoir rempli sa mission
de renseignement. Il importe également d’avoir bien saisi la
signification stratégique de l ’engin d’observation
spatial, ce qui n’est possible que par une compréhension du
contexte régional, d’éventuelles nécessités domestiques en
matière de télédétection, etc. C’est que le diagnostic sur
l’intention politique est tout aussi important que la
connaissance des capacités militaires, puisque seul le produit de
l’intention et des capacités est à proprement parler une
menace.
L’information
pléthorique n’abolit donc pas le renseignement, mais au
contraire le rend d’autant plus nécessaire qu’il faut " faire
le tri " intelligemment, ce qui exige de l’analyste un
professionnalisme accru. Si elle lui fournit nombre des données nécessaires
à une véritable intelligence des situations, là encore ce sont
les qualités propres de culture et de synthèse de l’individu,
ressource fondamentale, qui rendront l’exploitation possible en
vue d’une compréhension. Enfin, le travail du renseignement
aujourd’hui dépasse l’information par la dimension de la prévision
qui doit de plus en plus souvent couronner ses œuvres.
C’est ce que
Michel KLEN nomme avec justesse la " primauté de
l’analyse prévisionnelle ". Dès le temps de paix,
indique-t-il, " il faut identifier et analyser dans le détail
les perturbateurs possibles. Cela nécessite une planification
minutieuse et une connaissance étendue non seulement des moyens
militaires d’un pays, mais aussi de son environnement politique,
économique et social ".
La prévision
fait ainsi désormais partie des exigences du métier
d’analyste. On mesure dès lors à quel point doivent être affûtées
les qualités propres à la compréhension, tout comme la
responsabilité dont un traitant peut se trouver investi. " Métier
de seigneur ", comme aimaient à dire les Allemands à
propos du renseignement, avec sa grandeur et ses risques.
L’analyse des
facteurs potentiels de perturbation peut aller, en réalité,
au-delà de la simple prévision. Si la prévision désigne les
conjectures que l’on peut faire sur l’avenir à partir d’une
extrapolation des tendances connues, notamment par l’intermédiaire
de certaines statistiques, alors c’est davantage de prospective
que le renseignement a besoin. La prospective en effet n’annonce
pas d’avenir prévisible. Bien plutôt, elle s’efforce de
mettre en lumière les divers scénarios possibles en identifiant
les indicateurs d’alerte qui permettront de se rendre compte de
la route empruntée par l’avenir. Ceci est vrai aussi bien
d’une prospective de court terme appliquée à des crises régionales,
que d’une prospective plus ambitieuse à long terme appliquée
à l’analyse des conditions de résurgence d’une menace
majeure.
Une telle
approche relève d’une démarche spécifique qui réclame
parfois le développement de méthodologies adaptées. Dans le
cadre du renseignement militaire, elle fait l’objet d’une
activité de plus en plus spécialisée. Cette activité est
indispensable à la planification globale des actions de recherche
et d’exploitation.
Conclusion
Le défi de
l’adaptation à l’explosion de l’information ouverte ne se
pose pas seulement au renseignement militaire français ; mais on
peut dire que sans doute il a montré autant d’aptitude à y répondre
convenablement que les meilleurs de ses partenaires occidentaux,
pourtant plus aguerris et dotés de davantage de moyens. C’est
que, précisément, la relative jeunesse du renseignement
militaire en France, en tout cas sous la forme actuelle d’une
organisation centralisée, la relative modestie de ses moyens,
l’incitent, autant que possible, à prendre les chemins de
traverse, à exploiter les gisements de productivité insoupçonnés
que certaines techniques nouvelles permettent de découvrir, pour
répondre à l’ampleur démesurée de la tâche.
Les techniques
nouvelles, qu’il s’agisse de traitement de grandes masses de
données ou de méthodes de prospective, ne sont cependant pas le
tout : c’est par la ressource humaine que le
renseignement peut relever les défis d’une stratégie de
vigilance mondiale à l’âge de l’information. Ces défis
appellent un approfondissement des exigences traditionnelles du métier
d’analyste, qui se voit aussi renouvelé dans l’ampleur de sa
visée. Mais la devise de toujours du renseignement demeure : la
bonne information, au bon moment, pour la bonne personne.
________
Notes:
1
Une première
version de cet article a paru dans L’Armement? N°60, décembre
1997 - janvier 1998, pp. 28-39.
2
Jean-Louis
MACARY, " Peut-on maîtriser les flots d’information? ",
Revue de défense nationale, novembre 1994, pp. 135-145.
3
On se mettra
d’accord sur la distinction entre le renseignement militaire
, renseignement nécessaire au chef militaire pour la conduite
d’une opération, et le renseignement d’intérêt militaire,
renseignement dont ont besoin les responsables politiques et
militaires pour prendre des décisions dans le domaine de la préparation
ou de l’emploi des forces armées.
4
Ancien directeur
du service de renseignement du corps des Marines des Etats-Unis,
fondateur de " Open Sources Solutions ".
5
" La
nouvelle bataille du renseignement ", Revue de défense
nationale.
6
L’exploitation
du renseignement militaire - La maîtrise des flots
d’informations pour contribuer à garantir la sécurité
internationale : Objectifs, méthodes, systèmes et
organisations, septembre 1996. Une " somme ",
de très loin la meilleure synthèse sur le sujet.
7
" Du
renseignement discret à l’information ouverte ", ENA
Mensuel, novembre 1993, pp. 10-12.
8
SPOT est le
satellite français d’observation dans le visible ; ses images
ont abondamment servi pendant la guerre du Golfe et servent encore
aujourd’hui en complément des images fournies par le satellite
militaire HELIOS. ERS, européen, et RADARSAT, canadien, sont des
satellites d’observation radar.
9
" News "
sur NEXIS.
10
" Du
renseignement à l’intelligence stratégique ", Revue
de défense nationale,
11
Op. cit., p. 61.
12
Comme cela se
pratique depuis longtemps aux Etats-Unis et en Russie.
13
A un institut de
ce genre pourrait être confiée la tâche si nécessaire
d’exploitation de la documentation ouverte issue des multiples
centres de réflexion stratégiques américains, intérieurs ou
extérieurs aux forces armées, dont les travaux préalables
servent très souvent à la formulation des politiques mises en œuvre
par le Congrès et l’Administration des Etats-Unis. Ce serait
une contribution non négligeable à une véritable capacité de
prospective sur les évolutions stratégiques américaines.
14
La restitution
des matériels, c’est-à-dire la reconstitution de leurs caractéristiques
techniques.
15
Par exemple : le
satellite étudié est-il ou non doté de telle instrumentation,
alors que la partie qui pourrait nous renseigner est toujours
camouflée - et pour cause - dans les salons d’armement?
16
Jacques DEWATRE,
" Les missions de la DGSE ", ENA Mensuel,
novembre 1993, pp. 13-15.
17
Dominique
WOLTON, " Information, une victoire problème ",
entretien avec Le Débat, pp. 75-79, oct. 1991.
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18 " La
nouvelle bataille du renseignement ", Revue de
défense nationale, pp. 47-58, avril 1993.
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