| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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La révolution dans les affaires militaires Signification historique et portée d’un phénomène américain1
La notion de " révolution dans les affaires militaires " n’est pas seulement l’enjeu d’un débat au sein des milieux de la Défense : elle agite également la communauté des historiens. Chez les anglo-saxons, depuis les travaux du Britannique Michael Roberts, on défend l’idée depuis plusieurs décennies que l’Europe a connu une révolution militaire à l’époque moderne, et que cette mutation explique notamment la supériorité acquise par les Européens sur le reste des peuples du monde, et l’expansion coloniale des dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles. Cette théorie rencontre le scepticisme des historiens français, perplexes face à un concept jugé élastique, malaisé à définir, et désignant un phénomène dont les occurrences sont difficiles à dater2. Le partage des points de vue n’est pas très différent pour ce qui concerne le débat de Défense. Quelques années après son apparition, la " Revolution in Military Affairs " (RMA) s’est enracinée dans la culture stratégique américaine, jusqu’à devenir un élément central, sinon un lieu commun de la littérature du Pentagone, comme le montrent des documents aussi récents que la Quadrennial Defense Review, ou le Concept for Future Joint Operations de l’Etat-major Interarmées (JCS). En revanche, en dépit des colloques, de l’intérêt manifesté par quelques experts des Etats-Unis, des missions effectuées de l’autre côté de l’Atlantique, la RMA n’éveille guère pour le moment au Ministère français de la Défense qu’un mélange de scepticisme et de perplexité. Pourtant, si chez nos historiens les doutes exprimés sur la " révolution militaire" reposent sur une solide critique conceptuelle, on ne voit guère du côté militaire, ni dans les états-majors, ni dans les organismes de réflexion stratégique du Ministère, ni à la DGA, de critique construite qui puisse s’appuyer sur l’acquis propre de la réflexion militaire française. Cet article n’a pas, bien sûr, la prétention de remédier totalement à cette lacune, mais de proposer une compréhension de la notion à la lumière de l’évolution de la pensée militaire américaine, et une interprétation de son rôle dans la politique militaire des Etats-Unis, afin donner quelques repères au débat français qui ne peut tarder de s’instaurer rapidement.
1- La RMA dans la pensée militaire américaine : histoire longue
Le lecteur français s’irritera peut-être de ce que, une fois de plus, les modes intellectuelles venues des Etats-Unis façonnent notre propre réflexion. D’aucuns déplorent ce provincialisme national en matière de pensée militaire, et voient déjà dans notre difficulté à penser en dehors de cadres conceptuels définis par d’autres une sorte de défaite stratégique. Il y a trente ans, la France n’a-t-elle pas pu s’affranchir du protectorat stratégique américain quand, parallèlement à l’effort technique, une école de pensée française a surgi pour concevoir une doctrine nationale d’emploi de l’arme nucléaire? Au surcroît, quelques précédents fâcheux alimentent le scepticisme français sur les " Grandes Idées " américaines : l’IDS, tombé en quenouille au bout d’une dizaine d’années ; dans un autre secteur on se gausse souvent des résultats de la Navette spatiale : l’engin qui devait être entièrement réutilisable dans les années soixante-dix, se substituer complètement aux fusées classiques en réduisant spectaculairement le coût d’accès à l’espace, s’est pour finir révélé plus coûteux que les moyens traditionnels, jusqu’à favoriser l’installation de la très classique fusée Ariane comme leader du marché des satellites géostationnaires commerciaux. Enfin, les forces armées américaines n’ont-elles pas l’habitude de faire beaucoup de " cinéma ", parce que l’on est au pays d’Hollywood, et aussi parce qu’il convient en permanence d’attirer l’attention du Congrès qui en dernier ressort décide du montant des crédits militaires?
Gardons-nous cependant d’une certaine vanité intellectuelle qui risque de brouiller la perception objective des choses. On peut s’approcher de cette objectivité en commençant par replacer la RMA dans le contexte historique du développement de la pensée militaire américaine depuis une vingtaine d’années. Cet effort d’appréciation diachronique est trop rarement fait à notre sens par les connaisseurs des Etats-Unis, à l’exception notable de Bruno Colson dans sa remarquable thèse3. La RMA ne se comprend pas seulement à la lumière de la problématique stratégique des années 90, caractérisée comme on sait par la disparition de l’ennemi désigné, l’incertitude stratégique à long terme, l’évolution rapide des technologies, la volonté de maintenir le leadership militaire américain ; elle prolonge également une longue période de renouveau de la pensée militaire professionnelle américaine commencée au lendemain de la guerre du Viêt-nam. C’est ce renouveau des années soixante-dix qui explique qu’aujourd’hui elle soit de loin la plus riche du monde.
Elles s’est en vérité trouvée relancée après la guerre du Viêt-nam. Non pas que la réflexion sur les problèmes militaires eût disparu aux Etats-Unis : bien au contraire, et un article de la Military Review de 1973 qualifie même la période 1945-1973 du point de vue de la pensée stratégique d’ " ère du trop-plein "4. Mais la réflexion proprement opérationnelle, relative donc à la conduite des opérations sur un théâtre d’engagement, était tombée en désuétude, le terrain de la réflexion se trouvant occupé par les analystes civils dont l ’avènement des armes nucléaires a favorisé la montée en puissance. C’est le constat que dresse le Colonel Harry Summers, dans l’exercice d’autocritique, à la lumière des enseignements de Clausewitz, que représente On Strategy - A critical analysis of the Viêt-nam War, en 1982 : se demandant comment les forces classiques américaines ont pu si misérablement échouer face à aux bandes mal armées d’un pays communiste du tiers-monde, il y trouve une part de l’explication dans le déclin de la réflexion militaire professionnelle : " Une partie de la réponse au moins paraît être que nous avons vu le Viêt-nam comme quelque chose d’unique plutôt que dans son contexte stratégique. Cette perception faussée provint de la négligence dans laquelle avait été tenue la stratégie militaire dans l’ère nucléaire qui avait succédé à la seconde guerre mondiale. Presque toute la littérature professionnelle sur la stratégie militaire était écrite par des analystes civils - des politologues du monde universitaire ou des analystes de systèmes de la communauté de Défense ". Et de citer Alain Enthoven et K.Wayne Smith : " Les militaires professionnels sont parmi les contributeurs les plus rares à la littérature de base sur la stratégie militaire et la politique de défense. La plupart de ces contributeurs sont civils "5. Dans leur (sans doute trop) célèbre ouvrage, Guerre et contre-guerre, les Toffler évoquent en introduction la figure du Colonel Morelli, dont la mission au TRADOC fut de concevoir la doctrine d’une stratégie militaire américaine renouvelée par le retour à l’esprit offensif et le recours aux technologies émergentes. C’est dès cette époque que naissent les concepts d’automatisation du champ de bataille, de prééminence de la frappe de précision à distance ; le discours soviétique sur la " révolution militaro-technique " est postérieur; contrairement à ce que l’on avance généralement, il n’invente pas le concept, mais le propose à la lumière de l’évolution des doctrines opérationnelles américaines. Récemment, James BLAKER a bien vu les grandes lignes de cette histoire longue de la RMA et la résume en " quatre grandes impulsions "6 : - le rebond de la guerre du Viêt-nam : comment gagner sans recours au nucléaire, à une époque où tout le processus de la planification de défense reposait sur l’URSS, et toutes les pensées des responsables de TRADOC sur le passage de la guerre d’usure à la guerre de manœuvre ; - la notion de " champ de bataille étendu " défendue dans les années 70 par William Perry, d’abord à la direction de la DARPA ; les armes à longue portée et de précision casseraient les échelons soviétiques en profondeur, grâce à des technologies permettant de désigner des cibles en temps réel ( doctrine Assault-Breaker, avant que l’on en passe à AirlandBattle ; c’est William PERRY qui invente le terme de " systèmes de systèmes " ; - Andrew Marshall, et son équipe de l’Office of Net Assessment, reprennent la conceptualisation soviétique, et " américanisent " le concept en passant de la " révolution militaro-technique " soviétique à la " révolution dans les affaires militaires ; - l’Amiral Owens au JROC (Joint Requirement Oversight Council), le Général Shalikashvili au Joint Chief of Staff se font les avocats de cette problématique et s’efforcent d’orienter dans le sens de la RMA la planification du Pentagone.
Comme on le verra avec davantage de détail plus loin, c’est le renouvellement de l’art opérationnel militaire qui est au coeur de la RMA. Ce renouvellement est en fait engagé techniquement et intellectuellement depuis les années soixante-dix. Avec la doctrine Airlandbattle et la guerre du Golfe, on a assisté à une préfiguration des nouvelles formes de combat. Le mouvement proprement dit de la RMA embraye sur cette évolution à la faveur du contexte stratégique nouveau des années quatre-vingt. C’est ce point qu’il convient maintenant d’analyser.
2- La RMA dans la problématique stratégique des années quatre-vingt-dix : nouveau mode de planification et arme maîtresse
21. Planifier sans menace
Nous venons de tâcher de replacer la RMA dans la continuité du renouvellement de l’art opérationnel américain. Cependant le concept n’est adopté en tant que tel et ne devient un élément structurant du débat stratégique qu’après la guerre du Golfe. En effet le conflit du Moyen-Orient a illustré les possibilités des armes nouvelles développées dans le cadre de la doctrine Airlandbattle, au moment où paradoxalement s’effondrait le contexte international et le problème militaire pour lequel elles avaient été conçues.
De manière schématique, ce nouveau contexte peut être, partiellement, caractérisé par les paramètres suivants : - disparition de l’ennemi désigné et profonde incertitude sur la nature de la menace à long terme ; - rareté relative de la ressource budgétaire, affectée de préférence à la priorité économique et sociale ; - évolution marquées dans un certain nombre de secteurs technologiques, notamment l’électronique, l’informatique, les télécommunications, affectant le vaste domaine de l’information, à l’impact probable mais encore difficile à évaluer précisément sur la forme générale des opérations militaires.
Cette problématique est typiquement celle à partir de laquelle raisonnent les premiers avocats américains de la RMA comme Andrew Krepinevitch et Andrew Marshall, directeur de l’Office of Net Assessment (sorte d’équivalent de notre Délégation aux Affaires Stratégiques). Elle les incitent à faire un parallèle entre la période qui s’ouvre à l’issue de la guerre froide et l’entre-deux-guerres. Les années vingt et trente avaient également en effet été une période de bouleversement de l’art militaire, comme devait le montrer la seconde guerre mondiale, marquée par le blitzkrieg allemand et la guerre aéronavale japonaise. Sur le théâtre européen, les Allemands, les Français et les Britanniques disposaient des mêmes atouts de départ : expérience de la première guerre mondiale, connaissance des armes nouvelles qu’étaient avant tout l’avion et le char d’assaut. Seuls pourtant les Allemands furent à même d’exploiter ces technologies pour produire à leur avantage un bouleversement de l’art militaire. Ce bouleversement a consisté à inventer et mettre en œuvre les concepts opérationnels et les modes d’organisation les mieux à même de faire rendre à ces armes leur plus grande efficacité militaire. Chez les Français, la pensée militaire avait canonisé l’expérience de la Grande Guerre : la doctrine d’emploi s’était obstinée à réserver l’emploi des chars à l’appui d’infanterie, et à refuser l’utilisation coordonnée des blindés et de l’aviation tactique ; aussi nous fûmes les premières victimes de ce que les analystes de la seconde guerre mondiale, dans la littérature militaire extrêmement riche de cette période, appelèrent en effet la " révolution militaire ". De l’autre côté de l’Atlantique, cependant, en dépit de la faiblesse des budgets, on avait réussi dans l’armée de terre et dans la Marine à mettre au point également des concepts tactiques nouveaux d’emploi du char et de l’aviation navale, concepts qui devaient permettre à l’armée américaine de se mettre assez rapidement au niveau opérationnel de ses adversaires à partir de 1942.
Tel est l’enjeu de la dernière décennie du vingtième siècle, et sans doute de la première du siècle prochain : dans un contexte budgétaire resserré, savoir mettre en place les structures qui permettent de faire d’une armée américaine au format réduit le laboratoire des technologies, des modes d’action et des formes d’organisation du futur, de façon à pouvoir, le moment venu et le cas échéant, faire face à la résurgence d’une menace de grande envergure. Du point de vue du " potentiel révolutionnaire ", les technologies les plus prometteuses sont toutes plus ou moins liées à l’information, et sont celles qui permettent de recueillir et traiter une grande masse d’informations relatives aux objectifs adverses, d’augmenter dans des proportions considérables la portée et la précision des munitions, enfin d’optimiser l’entraînement des forces et la conceptions des systèmes d’armes grâce aux simulations7.
Cette problématique invite à reconsidérer les modalités habituelles de la planification militaire. Il s’agissait jusqu’ à présent de prendre pour point de départ de la conception des systèmes militaires la nature des menaces prévisibles (en en déduisant les missions des forces armées et la nature des armements nécessaires pour les accomplir) ; cet exercice prospectif, dont on trouve un exemple caractéristique pour la France des années soixante dans l’Essai de stratégie militaire prospective du général Poirier, est devenu plus ou moins irréalisable, tout au moins avec précision. Qui peut dire ce que sera la posture militaire de la Russie en 2015? En 2030? Quel sera le degré d’acuité des tensions entre pays riches et pauvres? Le rôle de la Chine dans son environnement régional et à l’échelle mondiale? Cette incertitude prend, dans le Livre Blanc français de 1994, la forme du scénario n°6, seul scénario se rapportant au long terme et relatif à l’éventuelle " résurgence d’une menace majeure ". Paradoxalement, d’ailleurs, le renouveau des études prospectives en matière de défense témoigne de l’impuissance de la prévision. Il faut donc, comme le souligne l’Amiral Owens, qui cherche dans les années 93-94 à faire du JROC8 un moyen d’orienter la programmation dans le sens de la RMA, changer de méthode : " L’implication la plus importante de l’époque nouvelle dans laquelle nous nous trouvons est passée souvent inaperçue : c’est que la planification de défense doit désormais reposer non plus sur des menaces, mais sur des capacités ". C’est également ce que reconnaît le Scientific Advisory Board de l’US Air Force dans l’introduction de l’étude technologique prospective New World Vistas : l’identification des technologies clefs pour l’avenir ne repose plus sur des scénarios de menaces futures, mais sur la détermination d’un certain nombre de capacités opérationnelles propres à assurer la maîtrise de l’air et de l’espace à long terme (une vingtaine d’années).
22. L’arme maîtresse du futur
Que peut signifier concrètement le fait de planifier à partir de capacités militaires futures recherchées plutôt que de menaces identifiées? Le point de départ pourrait bien être d’identifier quelle pourrait être l’arme maîtresse de l’avenir, le " masterweapon " pour parler comme J.F.C. Fuller. Pour reprendre le précédent historique des années vingt, citons l’effort de prospective opérationnelle du Capitaine français Mérat dans un numéro de mars 1920 de la Revue militaire générale. Dans cette étude baptisée " Extrapolations ", il s’efforçait d’identifier les transformations de la guerre du point de vue tactique, avant de passer aux conséquences stratégiques de ces évolutions. Il identifiait ainsi des " armes supérieures ", celles dont les progrès ont des répercussions sensibles sur la tactique de toutes les autres armes. Ces armes sont les plus " scientifiques " et généralement les plus récentes. Il s’agit selon lui de l’aviation et des tanks, de sorte que si l’on classe les armes depuis les armes d’avenir jusqu’aux armes du passé on obtient : aviation, artillerie d’assaut, artillerie, fortification, infanterie, cavalerie à cheval. L’emploi du tank en masse, application à la tactique du principe stratégique de la masse, oblige à envisager des formations d’attaque, et cela surtout en vue de la lutte contre les tanks ennemis.
D’une manière proche, un J.F.C. Fuller, théoricien britannique des chars, définit en termes généraux l’arme maîtresse comme celle qui fixe le rythme tactique, et autour de laquelle se regroupent toutes les autres. Il ne s’agit pas nécessairement de l’arme par elle-même la plus décisive, mais de celle qui permet aux autres moyens de combat de donner leur maximum de rendement militaire. Ainsi pendant une cinquantaine d’années le char, par sa rapidité, a fixé le rythme tactique du combat terrestre. Quelle peut être, aujourd’hui, cette arme dominante, qui a la faculté de perturber les tactiques ennemies, et autour de laquelle on pourra organiser la coopération de toutes les autres armes? Il s’agit de l’ensemble baptisé par les Américains C4ISR (Command, Control, Communications, Computers, Intelligence, Surveillance and Reconnaissance), et depuis peu chez nous C3R (Commandement, Conduite, Communications et Renseignement). Cet ensemble, dont des " briques " existent dans toutes les nations militaires avancées, doit être en mesure de recueillir, exploiter et diffuser en temps utile toute l’information nécessaire pour favoriser l’action des forces et notamment l’usage de munitions sophistiquées de haute précision. Aussi parle-t-on parfois aux Etats-Unis, en reprenant l’expression même employée par les Soviétiques dans les années quatre-vingts, de " complexe de reconnaissance-frappe ". C’est en cela que consisterait donc une partie du défi de la planification pour les quinze prochaines années : favoriser la mise en place de ce futur système nerveux central des forces armées, pré condition de l’efficacité de toutes les autres armes, et de l’avènement de la révolution militaire.
Deux exemples nous serviront à montrer que cette conception de l’arme maîtresse est loin d’être une exclusivité américaine, même si les Américains sont ceux, comme on s’efforcera de le montrer, qui ont le plus réfléchi sur la manière d’en exploiter au mieux le potentiel opérationnel. En France tout d’abord, selon une étude récente, l’idée commence à faire son chemin que la guerre future repose, notamment, sur une forte augmentation du nombre de senseurs de surveillance des zones de combat ou de sûreté, sur une exploitation et fusion en temps quasi réel de leurs informations, sur la diffusion très rapide de cette exploitation à tous les systèmes d’armes. Cette réalité impose une globalisation (stratégique, opératif, tactique, commandement, action , logistique, environnement...) des C4I et par la même une très forte exigence de connectivité (débit, protection, disponibilité) entre toutes les entités (jusqu’au plus bas niveau opérationnel : section , aéronef...) participant à une action quelconque. Par ailleurs, signalons que ces concepts commencent également à affecter la planification à long terme dans un pays comme l’Australie. En effet, si l’on en croit ce que rapporte la presse ouverte, plutôt que d’acheter des chasseurs ou des bombardiers de dernière génération, par exemple, les militaires australiens concentrent leurs efforts de dépenses sur les quinze prochaines années sur le développement de capteurs à longue portée qui puissent traiter de larges plages du spectre électromagnétique, et l ‘établissement de liaisons de communication agiles, à longue portée et numériques qui accélèrent la collecte et la fusion du renseignement. Ils espèrent ainsi que l’ADF(Australian Defense Force) pourra deviner les intentions de l’ennemi et prendre les décisions de combat les plus cruciales plus vite que l’adversaire. Ils pourraient alors porter la bataille chez l’ennemi avec des frappes à longue portée, de l’armement tirable à distance de sécurité et du ciblage de précision. Les militaires australiens espèrent ainsi recouvrer grâce à une supériorité dans le domaine de l’information la marge de supériorité perdue dans le domaine des plates-formes.
3- Révolution militaire ou renouvellement de l’art opérationnel?
On a tâché plus haute de replacer la RMA dans son histoire longue, en indiquant qu’elle prolongeait un mouvement puissant et déjà relativement ancien aux Etats-Unis de renouvellement de l’art opérationnel. Le point suivant nous a permis d’identifier dans la mise en place d’un puissant complexe de C3R le socle de la future " révolution militaire ". Comment les deux approches se rejoignent-elles? Simplement en considérant que la révolution proprement dite ne consiste pas le développement d’une arme nouvelle, mais dans la mise au point des doctrines opérationnelles qui permettront d’en exploiter au mieux le potentiel militaire.
31. D’une révolution militaire à l’autre : l’analyse de F.O. Miksche
De ce point de vue, il est intéressant de signaler qu’un analyste militaire aussi lucide que Ferdinand Miksche avait pressenti dès la fin des années soixante-dix la transformation des modes de combat qui s’annonçait. Cet officier d’origine tchécoslovaque, membre de l’Etat-major des Forces françaises libres à Londres pendant la guerre, avait été un des plus brillants analystes des nouvelles tactiques militaires (qu’il avaient étudiées pendant la guerre d’Espagne) ; ses deux ouvrages Blitzkrieg et Paratroupes avaient beaucoup influencé les états-majors alliés dans le renouvellement de leurs conceptions militaires pour répondre au défi allemand. En 1978, dans " PGMs are changing the combat picture "9, il estime que les armes de précision sont en train de modifier la physionomie du champ de bataille tout comme la mitrailleuse avait fait au moment de la première guerre mondiale. Par ailleurs, ajoute-t-il, " un développement technique supplémentaire, qui pourrait jouer un rôle considérable dans l’avenir, est l’ " automatisation " du champ de bataille qui est devenue possible grâce à la création d’un système de contrôle électronique qui forme le cerveau des diverses " armes intelligentes ". Selon les concepts américains, un tel ensemble serait composé du système de reconnaissance électronique, de surveillance du champ de bataille et d’acquisition d’objectif d’une part ; d’autre part d’un système de contrôle de feu tactique intégré avec traitement automatique des données qui évaluerait l’information sur les cibles et la conduirait jusqu’aux armes, accélérant ainsi considérablement le rythme du combat ".
On reconnaît facilement dans ces quelques lignes les grands traits qui reviennent dans la théorie " standard " de la révolution militaire. Le rôle du complexe " C4ISR ", pour reprendre la terminologie de l’amiral Owens adoptée depuis dans les documents officiels du Pentagone, est pressenti dans le dernier point cité, et jugé très prometteur. On trouve donc dans cet article relativement prophétique les deux ingrédients principaux de la révolution militaire, telle qu’elle est décrite par les analystes du Pentagone chargés du long- terme : la précision (il s’agit de passer d’une guerre d’attrition à une guerre de précision), et la vitesse (accélération du rythme opérationnel).
32. Linéaments du nouvel art opérationnel
Les forces armées américaines sont engagées dans un puissant effort de renouvellement de leurs concepts opérationnels. Les éléments clés de ce processus sont les laboratoires de bataille. Malgré des différences importantes d’un service à l’autre, relatives à leur compétence, leur taille, leur place dans le processus de modernisation, la fonction de ces Battle Labs ou Warfighting Labs est toujours à peu près la même, à savoir :
Au sein de chaque armée, les laboratoires de bataille s’inscrivent dans un processus initialisé par un concept majeur, de référence. Joint Vision 2010 fournit enfin le cadre interarmées, le dénominateur commun aux différents concepts des forces, et les laboratoires interarmées soutiennent, intègrent et coordonnent les efforts des laboratoires des " services ".
En effet, avec Joint Vision 2010, le Joint Chief of Staff a voulu préciser le contenu opérationnel concret de la RMA et surtout orienter les efforts menés de manière dispersée. Selon ce document, quatre grands concepts opérationnels devraient caractériser les opérations futures : Manoeuvre dominante, Engagement de précision, Protection généralisée, Logistique sur-mesure. Plus récemment, le Concept for Future Joint Operations développait la " vision ". Ce Concept, ébauche de la doctrine future, est d’ailleurs censé s’affiner et évoluer en fonction des résultats des expérimentations et des leçons apprises au cours des engagements réels. A la base de l’ensemble de la construction se trouve la supériorité de l’information : " JV 2010 repose sur l’hypothèse que les technologies modernes et émergentes - particulièrement les technologies liées à l’information - devraient rendre possible un nouveau niveau de capacité opérationnelle interarmées. Au fondement d’une variété d’innovations technologiques se trouve la supériorité de l’information - la capacité à recueillir, traiter et disséminer un flot ininterrompu d’information tout en exploitant ou neutralisant la capacité de l’adversaire à faire de même ". Sur cette base, les capacités de frappe de précision10, les avancées dans le domaine de la technologie furtive et la capacité à masquer des forces amies devraient permettre de s’adapter à un champ de bataille de plus en plus meurtrier grâce à " une mobilité accrue, la dispersion, l’accroissement de la survivabilité, et la recherche d’un rythme opérationnel plus élevé ". De la même manière il est indiqué, pour illustrer le concept de " manœuvre dominante ", que le système de reconnaissance-frappe " peut offrir une capacité nouvelle de conduire des opérations de manœuvre et de frappe soutenues et synchronisées depuis des endroits dispersés pour dominer un ennemi ".
La supériorité de l’information, qui se trouve au fondement de l’édifice opérationnel futur, est assurée d’une part par des systèmes d’information, c’est-à-dire les architectures de collecte, traitement, et dissémination des flots d’information utile (en fait le système C3R), d’autre part par des " opérations d’informations ". Signalons particulièrement cette notion car c’est celle qui mûrit le plus rapidement au sein des forces armées américaines et fait l’objet du plus grand nombre d’expérimentations, y compris sur le terrain en Bosnie. A titre indicatif, les opérations d’information comprennent la guerre du commandement (Command and Control Warfare), les Civils Affairs et les Public Affairs11. La guerre du commandement combine tous les modes d’action permettant de protéger l’information dont dispose le chef d’une opération, tout en s’en prenant à celle dont dispose le chef adverse, de façon à perturber son cycle de décision ; parmi ces modes d’action figurent, notamment, la guerre électronique, la guerre psychologique, les actions de destruction physique.
33- Blitzkrieg
Quel " effet majeur " peut-on espérer obtenir de l’art opérationnel qui, si l’on en croit les Américains, se trouve ainsi en gestation? Comme on a pu s’en rendre compte, quelques-unes des caractéristiques principales des méthodes de combat que nos venons plus que succinctement d’évoquer sont la précision dans l’action, et l’accélération du rythme des opérations. Elles doivent permettre de défaire l’adversaire non par un écrasement méthodique, selon une stratégie d’ " usure ", mais par la paralysie et la désorganisation. Or une telle " recette opérationnelle ", qui restaure les possibilités de la manœuvre, n’est certes pas entièrement nouvelle.
En vérité, un des secrets des succès napoléoniens résidaient également dans la rapidité d’action, la capacité à se disperser et à se concentrer rapidement, la recherche de la bataille décisive. L’empereur ne cherchait surtout pas, à la différence de la plupart des généraux du 18° siècle, l’occupation du terrain, la conquête d’avantages géographiques. Significativement, d’ailleurs, la nouvelle théorie opérationnelle américaine insiste sur le fait que la conquête de terrain ne doit plus être l’élément décisif : " Dans la guerre future, la lutte pour l’information jouera un rôle central, prenant, peut-être, la place tenue autrefois par la position géographique dans les conflits "12. Citons, pour prendre une référence historique plus récente que les guerres impériales, la manière dont un des meilleurs analystes militaires de la seconde guerre mondiale, le Hongrois Szymanczick, chroniqueur militaire de la revue La France libre à Londres entre 1940 et 1944, décrivait la stratégie opérationnelle de l’armée allemande : " Dans une telle guerre, l’objectif visé est la paralysie, la désorganisation de l’adversaire. Aussi la conquête de villes ou l’occupation du terrain ne sont-elles plus le but premier, mais la surprise et l’enveloppement de l’ennemi grâce à une rapidité d’action supérieure. Le chef de troupes blindées doit posséder non seulement le sens de l’espace qu’exigeait Clausewitz, mais le sens du temps. Pour éviter un retard, il est prêt à tourner purement et simplement les points forts dont l’assaut prendrait du temps. Les agglomérations, les ponts importants sont enlevés, dans la mesure du possible, en coups de main. La vitesse, par tous les moyens, détermine le caractère essentiel de la guerre motorisée. Dans la stratégie aussi la formule est valable, qu’une vitesse deux, trois, quatre fois plus grande détermine une énergie 4, 9, 16 fois plus grande "13.
L’effet majeur dont serait capable une force entraînée et équipée selon les principes opérationnels de l’art militaire émergent aux Etats-Unis serait donc la capacité à mener à son tour une " guerre-éclair ". La guerre-éclair, il faut le souligner, n’est pas simplement le mode de combat de l’armée allemande pendant le second conflit mondial. Elle se manifeste à chaque fois qu’un des adversaires, animé de la volonté de vaincre décisivement par la destruction des forces armées adverses, met au service de cette ambition de nouvelles techniques de combat, plus efficaces : ce fut la source de la " guerre grosse et courte ", selon l’expression de Machiavel, menée par les armées françaises en Italie à la fin du XV° siècle, grâce à l’utilisation de l’infanterie suisse et de l’artillerie ; des victoires décisives remportées par Napoléon sur des adversaires qui en étaient restés à un art militaire suranné. Pour agir ainsi, il convient de posséder un instrument militaire adapté au second principe clausewitzien de la supériorité stratégique quand le but est d’écraser l’adversaire : " Conformément à tout ce qui a été dit à ce sujet jusqu’à présent, deux principes fondamentaux embrasseront l’ensemble du plan de guerre et détermineront l’orientation de tout le reste (...). Le premier principe est : se concentrer autant qu’on le peut. Le second principe est : agir aussi vite que possible, ne permettre ni délai, ni détour sans raison suffisante "14.
Au nom de quelle intention stratégique les Etats-Unis se lanceraient-ils décisivement dans cette direction? L’intention stratégique est de maintenir la supériorité militaire et donc le leadership des Etats-Unis à long terme. La RMA doit permettre de l’emporter contre un adversaire de moyenne envergure (comparable au Japon des années trente) qui en viendrait à menacer les Etats-Unis aux alentours de 2010-2015, en menant une guerre rapide et énergique, une forme moderne du Blitzkrieg allemand, et d’affronter un éventuel rival majeur (Russie ou Chine) à plus longue échéance.
L’avenir dira si l’art opérationnel émergent permet en effet d’atteindre cet objectif ; si tel était le cas, on pourrait rétrospectivement comparer la guerre du Golfe, dans la mesure où elle fut partiellement un laboratoire des modes de combat de l’avenir, à la guerre d’Espagne, vaste champ d’expérimentation des nouvelles tactiques de l’armée allemande en son temps. Cependant, l’avenir en la matière n’est pas seulement conditionné par des facteurs purement militaires, comme tout ce qui est d’ordre stratégique. Il convient maintenant de placer la RMA dans son contexte politico-institutionnel.
4- Perspectives d’avenir pour la RMA aux Etats-Unis
Il est tentant de comparer le processus actuel de la RMA aux Etats-Unis et le mouvement militaire des années vingt et trente en Allemagne. Ce dernier, d’abord sous la houlette de Von Seeckt, avait permis de faire de la Reichswehr la matrice de la future armée nationale, mais d’une armée d’emblée formée à des tactiques modernes d’usage du char et de l’avion d’assaut. Un Guderian avait expérimenté la tactique blindée dans les années vingt, menant de manière coordonnée le développement technique des Panzer avec le processus d ’expérimentation sur les champs de manœuvre prêtés par l’URSS15. Cette comparaison a ses limites. La plus importante est que l’armée américaine à l’issue de la guerre froide n’a pas grand-chose à voir avec la Reischwehr de cent mille hommes laissée à l’Allemagne par le Traité de Versailles : d’une part cette dernière restait sous le coup d’une défaite militaire qu’elle attribuait largement à l’usage d’armes nouvelles par les alliés (ainsi qu’à la propagande) ; d’autre part et peut-être surtout, dépossédée de tout matériel lourd par les puissances alliées, ce résidu de l’armée impériale était pour ainsi dire contraint à innover.
Au contraire de puissantes forces d’inertie existent en ce moment aux Etats-Unis et viennent contrarier le processus de la RMA. Schématiquement, on peut dire qu’il y a simultanément consensus intellectuel sur le diagnostic militaire - c’est-à-dire sur la réalité qu’une rupture dans l’art militaire est proche grâce à l’exploitation des technologies de l’information - mais que le poids des budgets est encore en faveur de la stratégie militaire ancienne. Comme le note John Hillen, officier des Forces spéciales : " Pour l’heure il y a deux orbites différentes : la RMA telle que Marshall, l’industrie de la dé défense, les technologues, l’ont entreprise et conçue, c’est-à-dire de merveilleuses nouvelles manières d’utiliser la force mises à la disposition des Etats-Unis ; de l’autre la stratégie, la doctrine, la budget : utiliser la force américaine : à quoi faire et pourquoi? Ces deux orbites sont encore disjointes, la RMA militaire et la RMA en tant que politique. Il faut rapprocher les deux orbites "16 .
On peut sur ce point citer également le témoignage de Jacques Gansler, nouveau responsable de l’acquisition au Pentagone (c’est-à-dire équivalent de notre " Délégué Général pour l’Armement "). Face au Congrès il indiquait il y a peu les principaux éléments de la révolution militaire : " Nous partageons sans doute une vision commune des forces de combat du XXI° siècle. Des forces de combat rapides, mobiles, légères, mais surtout disposant d’une complète " situation awareness " de l’espace de bataille, de la capacité à frapper de manière précise et dans toutes les conditions, et l’assurance d’une information complète. Fondamentalement, voilà le but de la RMA (...)17. Il en déduisait les conséquences sur la planification militaire : " Nous devons tout d’abord atteindre une infrastructure intégrée, sûre, intelligence de C4ISR. Voilà l’aire interarmées sur laquelle nous devons réellement faire effort, et qui embrasse tous les besoins, à la fois stratégiques et tactiques. Accroître la " situation awareness " et l’assurance de l’information sont les éléments critiques d’une capacité de combat adaptée au 21° siècle et la colonne vertébrale de la RMA. Deuxième élément : une quantité suffisante d’armes à longue portée, tout temps, à bas coût, précises, et intelligentes. Permettra d’atteindre le maximum de puissance de feu sur des cibles fixes ou mobiles depuis la terre, la mer, ou l’air avec le minimum de pertes humaines ". Mais par ailleurs, le même Gansler reconnaissait l’existence de freins puissants du côté de ce qu’on appellera le " lobby militaro-industriel " : " La préférence de la majorité des responsables de l’industrie dans les domaines militaires et de défense (en particulier chez les principaux entrepreneurs) pour " l’approche d’une plate-forme du XX° siècle " continue de se refléter à la fois dans les allocations des priorités du budget des Armées et dans les réponses correspondantes de l’industrie à court terme, c’est-à-dire la pression sur les responsables politiques pour le maintien des programmes actuels et tous les efforts possibles pour vendre les équipements militaires dans le monde (les deux premières méthodes pour garder ouvertes les chaînes de production des équipements style XX° siècle "18.
Dans la mesure où la RMA est une réponse au problème de la préparation du futur, la difficulté actuelle pour la programmation et la planification est de trouver le bon équilibre entre le court terme et le long terme. Pour le moment, le Pentagone préfère mettre l’accent sur la modernisation des systèmes d’armes traditionnels (legacy systems) dans le cadre de la stratégie officielle d’affrontement de deux conflits régionaux majeurs simultanés. Mais d’autre voix s’élèvent pour contester cet arbitrage et réclamer une accélération de la RMA.
42. QDR aujourd’hui, NDP en 2002? Consensus intellectuel contre blocage politique et institutionnel
En effet le diagnostic révolutionnaire fait actuellement l’objet d’un consensus parmi les membres de la communauté militaro-industrielle. Cependant les budgets de Défense font encore la part la plus belle à la modernisation des forces sous leur forme actuelle : les " grands programmes " en cours, tous liés à des " plates-formes du XX° siècle ", représentent en effet des contrats importants pour les grandes firmes de défense, des emplois dans les circonscriptions de nombreux députés, enfin pour les " CINCs " l’assurance du maintien du format actuel des forces.
Cette tension s’est reflétée dans la récente Quadrennial Defense Review, qui oriente la programmation de défense pour quatre ans. Le Secrétaire à la Défense Cohen affirme qu’elle préserve un équilibre entre la préparation du long terme, et le maintien de capacités puissantes à court terme pour affronter deux " Conflits Régionaux Majeurs " simultanés ". Cette orientation est cohérente avec la politique américaine d’ensemble qui souhaite asseoir le leadership américain sur l’existence de puissantes forces militaires. Pourtant le National Defense Panel, un comité d’experts indépendants mandaté par le Congrès pour évaluer la QDR, a produit un rapport très critique, Transforming Defense, préconisant l’abandon de la stratégie officielle des deux Conflits régionaux majeurs, stratégie que ne justifie aucune menace réelle, et qui a surtout pour fonction, selon les auteurs, de préserver un format de forces. Il invite à tailler dans un certain nombre de grands programmes pour dégager les ressources permettant de mieux préparer l’avenir à long terme.
Il faut bien dire que la situation américaine n’est donc sans doute pas encore mûre pour que ces conclusions soient acceptées dans l’immédiat. Il existe cependant un scénario plausible à l’issue duquel elles pourraient l’emporter à moyen terme, à la faveur de deux phénomènes de fond : - l’essoufflement de l’activité économique, et peut-être la récession, qui devraient normalement succéder à la phase actuelle d’expansion, conformément au caractère cyclique de l’histoire économique des deux derniers siècles ; - l’arrivée à maturité prochaine des expérimentations et études menées dans le cadre de la " Révolution dans les Affaires Militaires ", qui rendront plus concrète la proposition de financer de préférence les systèmes d’avant-garde plutôt que les programmes traditionnels. Dans ces conditions, le rapport du NDP d’aujourd’hui pourrait bien être la QDR de 2002.
43- Une figure possible du futur
Une stratégie de planification alternative, marquée au coin de la RMA, pourrait ressembler à celle qu’un groupe indépendant, piloté par l’incontournable A. Marshall, proposait récemment contre l’approche QDR. L’idée fondamentale du groupe de travail est que le maintien par la QDR de la stratégie actuelle destinée à affronter en même temps deux conflits régionaux majeurs signifie que 2010 devra furieusement ressembler à aujourd’hui. Le groupe de travail était composé de 11 officiers, quatre industriels travaillant pour la Défense, 3 analystes civils du ministère de la défense ; le travail a été organisé sous forme d’un War-game pendant 3 jours (8-10 avril 1997), appelé Transformation Strategy Game II. Les 18 participants se sont séparés en deux équipes qui sont arrivés aux mêmes conclusions : des changements radicaux sont nécessaires dans les forces armées. Il convient donc de réduire les capacités actuelles pour financer les moyens futurs ; d’ailleurs la structure actuelle des forces est trop lourde, trop lente, de courte portée, et pourrait manquer de la précision nécessaire pour répondre à la menace, même si elle ne provient que d’un seul adversaire.
Le groupe de Marshall pense qu’il faut pour aujourd’hui ne planifier qu’un seul conflit majeur, en supprimant trois divisions terrestres, trois porte-avions, six escadres de chasse, le JSF, l’obusier Crusader, le porte-avions CVN 77. A la place, il recommande l’achat de systèmes utilisant des armes à énergie dirigée, des feux lointains, des engins furtifs et des robots pour frapper fort tout en restant hors de portée des atteintes ennemies. Donc 20 avions ABL plutôt que 7, 20 B 2 supplémentaires, 200 drones de combat, 5 frappeurs, et l’équipement du fantassin du 21° siècle.
5- La France et la révolution militaire
Pas plus que le parallèle entre l’armée américaine et l’armée allemande des années vingt ne saurait être poussé trop loin, de même on ne cherchera pas à comparer l’armée française d’aujourd’hui et l’armée française des années trente. Notre armée est d’ores et déjà engagée dans une profonde transformation, et a fait la démonstration d’une capacité hors du commun à se mettre en question. Cependant il nous semble qu’il manque une vision globale de la transformation en cours des opérations militaires, et une organisation adaptée à la préparation active de cette transformation, comme ce que nous avons tâché de décrire pour les Etats-Unis. L’objet de cet article n’est cependant pas de développer la manière dont en France on pourrait " acclimater " les idées les plus fécondes de la RMA. On se contentera donc de quelques idées, en précisant que l’enjeu n’est pas de singer les Etats-Unis, mais de trouver une manière nationale de préparer la mutation opérationnelle.
Aussi le mieux est-il de faire référence à des auteurs nationaux. La France a elle aussi quelques avocats de la révolution militaire. On nous pardonnera, après tant de références américaines, de céder à un plaisir : celui de citer un peu longuement quelques lignes récentes du Colonel Hugues Mircher. Dans un article paru avant la décision présidentielle de février 1996, il plaidait pour une armée professionnelle, arguant qu’une armée de ce type serait la mieux à même, à l’instar de la Reischwehr allemande des années vingt, d’être à la fois l’armée-germe pour une future armée nationale reconstituée en cas de besoin, et dans l’intervalle l’armée expérimentale capable de tester les matériels et valider les nouveaux procédés opérationnels rendus possibles par les technologies de l’information :
Les technologies permettent ou permettront, à terme rapproché (moins de dix ans) de donner aux feux classiques une portée, une précision, et un effet de masse à une échelle nouvelle. Notamment, l’antinomie entre effet de masse et précision disparaît : un seul missile lancé vers un objectif constitué par plusieurs dizaines de chars repérés à plusieurs centaines de kilomètres pourrait les détruire ou les neutraliser tous avec l’emport de plusieurs dizaines de charges capables de se diriger chacune vers un engin différent. Grâce aux progrès énormes des technologies de l’information, il n’est pas tellement utopique d’imaginer qu’une petite équipe de forces spéciales puisse à la fois voir cet objectif, et amener l’engin destructeur très précisément au-dessus de la zone dans un délai compatible avec les déplacements des chars, s’ils sont en mouvement. D’un côté, emploi groupé traditionnel de systèmes d’armes classiques incluant dans un même véhicule les fonctions de base (détection, identification, feu, protection, mobilité), de l’autre un éclatement de ces fonctions dans l’espace, mais avec des flux d’informations permanents et en temps réel, et constituant un équipage dispersé géographiquement mais beaucoup moins vulnérable, beaucoup plus souple et beaucoup plus efficace que les dizaines d’équipages de la grande unité blindée. De nouveau, l’archer s’impose face au chevalier blindé, grâce à son allonge, son agilité et sa souplesse. Pour revenir à des concepts plus proches de nous, cela signifie la disparition des grandes formations terrestres, navales et aériennes (ces deux dernières catégories ayant beaucoup perdu déjà de leur volume antérieur) et celle des systèmes d’armes que l’on pourrait qualifier d’élémentaires, remplacés par des systèmes plus globaux construits sur des hommes, des équipements, des feux reliés à une très grande distance par l’information. Bien entendu, cette vision futuriste ne représente qu’une image fixant un aspect possible du champ de bataille de l’avenir, qui s’oppose de manière très contrastée à certaines images de la guerre du Golfe : ruée d’unités blindés, bombardements aériens massifs, répétés et systématiques sur des positions enterrées, contre-offensive aéroterrestre, etc. D’autres images ont frappé spécialistes et opinion publique : précision des missiles, furtivité, guerre électronique, missiles antimissiles, etc. Elles annoncent des formes nouvelles d’engagement qui, comme dans le passé, cohabiteront quelque temps avec les anciennes, puis les élimineront. Si, sur mer, la voile a subsisté près d’un siècle à côté de la vapeur, c’était au siècle dernier : par ailleurs, les flottes militaires avaient abandonné la voile beaucoup plus vite que les flottes marchandes. Or, notre époque voit une accélération impressionnante des progrès de la technologie, certains domaines " civils " prenant le relais du militaire dans cette mutation, comme celui des technologies de l’information "19.
La mise au point des nouvelles formes d’emploi des forces, des modes d’organisation les plus adaptés à ces emplois, demandent essentiellement du temps, et une organisation adaptée pour favoriser les expérimentations, l’imagination dans l’invention de nouveaux procédés tactiques et opérationnels. Il faut également des procédures de prototypage rapide, comme il en existe aux Etats-Unis, pour tester rapidement et à faible coût des matériels nouveaux utilisant souvent des technologies récemment produites par le marché civil et d’intérêt militaire. A cet égard la multiplication des opérations extérieures est une sorte d’aubaine car elle permet l’essai direct sur le terrain. Somalie, Rwanda, Bosnie, Albanie, et les théâtres futurs (Algérie?) devraient être nos champs de manœuvre en URSS.
Conclusion
Il y a révolution militaire quand l’utilisation par un adversaire de méthodes de combat nouvelles lui permettent d’obtenir sur le terrain un avantage militaire décisif, qui se concrétise le plus souvent par une victoire massive et rapide. Les exemples historiques sont nombreux : la " guerre grosse et courte " des troupes françaises qui envahirent l’Italie de la Renaissance, et utilisaient massivement l’infanterie suisse et l’artillerie, la guerre napoléonienne toujours à la recherche de la bataille décisive, le blitzkrieg allemand, etc. Bien sûr la " révolution " est plus apparente quand un des adversaires en est resté à des méthodes du passé, tandis que l’autre décisivement enfourché le cheval de l’avenir, et cette conjoncture historique ne se produit pas toujours. L’armée française est certainement engagée dans un processus qui à certains égards prépare des éléments de la révolution future. Mais il faudrait que ce processus soit plus conscient de lui-même, mette l’accent sur l’approfondissement de la réflexion prospective opérationnelle, et la coordination des efforts au niveau interarmées, enfin cale davantage la planification militaire sur des capacités opérationnelles futures plutôt que sur des scénarios de menaces.
Quand bien même on reconnaît la pertinence du diagnostic porté sur l’évolution des affaires militaro-techniques par la théorie de la RMA, on objecte souvent, à l’instar de M.T. Delpech dans un récent opuscule20, que les adversaires potentiels chercheront à développer des stratégies indirectes en misant notamment sur la répugnance des opinions publiques à engager nos soldats, ou des modes d’action du faible au fort comme la guérilla ou le terrorisme. Peut-être en sera-t-il ainsi. Mais si tel était le cas, ne serait-ce pas déjà une grande victoire que de dissuader l’adversaire d’employer des stratégies directes et de l’obliger à des modes d’action plus longs et aux résultats plus incertains? Au surcroît, nul ne sait de quoi l’avenir sera fait : le plus sage à long terme est de se préparer à livrer toutes les guerres envisageables, et jusqu’à présent personne n’a pu démontrer que la grande guerre où il faut pouvoir écraser l’ennemi dans un affrontement décisif, avait définitivement disparu de l’horizon historique. ________ Notes: Une première version de cet article a paru dans Les Cahiers de la Fondation pour les Etudes de Défense, n°13, 1998, pp. 31-46. Cf. La Révolution militaire en Europe (XV°-XVIII° siècles), s.d. Jean Bérenger, Economica / Institut de Stratégie Comparée, 1998. Voir notamment Jean Chagniot, " Critique du concept de révolution militaire ", pp. 23-29. Cf. La Culture stratégique américaine - L’influence de Jomini, Economica-FEDN, 1993. Harry L. Coles, " Strategic studies since 1945 : the era of overthink ", Military Review, avril 1973, pp. 3-16. On Strategy : a critical analysis of the Vietnam War, 1982, p. 22. Cf. Understanding the RMA : A Guide to America ’s 21st Century Defense, Progressive Policy Institute, Defense Working Paper #3, 1997, Washington DC ; cité par Laurent Murawiec, L’Innovation facteur de puissance, étude Géopol-CASE, 1997. cf. Andrew Krepinevitch, " Révolution dans les conflits : une perspective américaine ", in Les Cahiers du CREST, n° 12, 1993 Joint Requirement Oversight council Military Review, juillet 1978, pp. 10-18. Les munitions de précision sont une des priorités de la programmation militaire américaine. La récente Quadrennial Defense Review a ainsi décidé que les nombreux programmes en cours seront poursuivis avec une priorité aux systèmes d’attaque dans la profondeur, du théâtre d’opération. Cf. Military Intelligence Professionnal Bulletin, " Information Operations ", janvier-mars 1997.
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