Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Histoire de la guerre à travers l'armement

 

Tome I - NOTES PRELIMINAIRES.

 

A. Le "Progrès".

On dit souvent que le progrès scientifique et technique est un placement à intérêts composés que l'humanité se fait à elle-même. Ce jugement, qui peut sembler banal à force d'être répété, signifie que, mis à part de très brèves - à l'échelle des temps de l'"homo sapiens" - périodes de pause, voire de légère régression résultant d'événements graves, ce progrès se poursuit de manière exponentielle. Ceci explique l'extrême lenteur des débuts de ce progrès ; mais aussi la prodigieuse accélération dont nous sommes les témoins actuellement, accélération qui depuis quelques décennies est devenue sensible à l'ensemble des êtres humains.

Il y a seulement quelques siècles, en effet, ce que savait le père suffisait à peu près entièrement au fils. Puis nous sommes passés à la situation dans laquelle les connaissances du père étaient de plus en plus périmées par rapport à ce que son fils devait connaître. Enfin, nous en sommes arrivés à ce fait qu'au cours de sa vie professionnelle l'homme doit se recycler, ou bien être irrémédiablement dépassé. Dans les milieux non scientifiques ou/et techniques, pourtant, ce fait reste encore quelque peu flou : il s'exprime par la phrase, presque rituelle, des journalistes, philosophes - pas tous - autorités politiques, religieuses, voire militaires : "Dans la phase de transition que nous vivons...". Phrase naïve, mais compréhensible car, en dehors des milieux spécialisés, il est difficile de réaliser le fait que, désormais, nous ne puissions plus qu'être en continuelle transition et qu'elle sera de plus en plus rapide.

Dans de nombreux domaines ceci conduira - et conduit souvent déjà - à l'abandon des certitudes et habitudes confortables. Mais, ceci, non sans créer des risques majeurs ; par exemple l'apparition de problèmes éthiques graves ; la "cassure" grandissante entre milieux scientifiques et non scientifiques1 ; l'incompétence des responsables politiques, réduits à s'en remettre à des conseillers qui n'ont eux-mêmes qu'une vue partielle des problèmes : pas de meilleur exemple que la tragique affaire du "sang contaminé".

B. Les applications militaires du progrès.

Malheureusement l'homme est ainsi fait qu'il a le réflexe, pourrait-on dire, d'utiliser chaque progrès scientifique et technique pour parfaire sa "panoplie" guerrière. Ceci, sans doute, à la fois parce qu'il craint d'être devancé par l'adversaire, déclaré ou en puissance; et aussi parce qu'étant, très normalement, convaincu de la justesse de sa cause, ce sentiment offre le confort d'écarter les scrupules moraux.

Dans les pages qui suivent, nous nous proposons donc d'examiner l'application des progrès des sciences et des techniques aux matériels et équipements militaires depuis que la guerre existe ; puis, mais brièvement, nous évoquerons leur influence sur les concepts d'emploi et l'organisation des forces. Il est toutefois bien évident que, sauf à se lancer dans une sorte d'encyclopédie de N volumes, une telle étude ne peut qu'être un résumé limité aux points qui nous ont paru les plus significatifs. Nous avons donc dû faire des choix ; ils ne peuvent qu’être empreints d'une certaine subjectivité. Par ailleurs, le plus souvent, nous ne pourrons pas faire état des nombreuses interprétations proposées par les faits : nous trouvant dans l'impossibilité de multiplier les clauses conditionnelles, nous n'avons pu échapper au risque de formuler des affirmations parfois trop peu nuancées. En conséquence, le lecteur souhaitant se former une opinion personnelle et plus complète sur certains points devra se reporter aux ouvrages plus spécialisés sur telle technique ou/et telle époque.

C. Les bornes et la forme de l'étude.

Avant d'aller plus loin, il semble nécessaire de préciser les bornes et le cadre de cette étude : quels en sont les " quoi quand comment " et " pourquoi" ? En d'autres termes : quel sens donnons-nous au mot guerre ? Quels seront les champs couverts, dans le temps et l'espace ? Quelle méthode typologique suivrons-nous ? Etc.

C1. Le "phénomène guerre".

Nous nous limiterons presque exclusivement aux conflits effectifs, au détriment de ceux que l'on qualifie de virtuels sauf pour la période la plus récente, de "guerre froide" et de dissuasion nucléaire. Plus particulièrement, nous n'évoquerons les formes de guerre économique, culturelle, psychologique que lorsque ces formes de lutte ont une incidence directe sur les conflits, qu'il s'agisse de leur exécution, de leur préparation ou bien, encore de leur prévention.2

Mais, que devons-nous appeler une guerre ? Même les spécialistes ne s'accordent pas sur ceux des caractères précis - mis à part celui de la violence physique - qui permettent ou non, de dire qu'il y a guerre. Il existe, en effet, une très vaste gamme des emplois de la violence et de leur finalité (crimes mis à part) depuis le duel jusqu'au conflit solennellement déclaré, puis ouvert entre états souverains - formalisme devenu rare - en passant par l'incident de frontière, le raid de représailles ou préventif, la guérilla interne et le terrorisme (ces derniers étant le plus souvent fomentés et alimentés de l'extérieur), la résistance armée à l'occupation, etc. Les critères que nous adopterons seront très voisins de ceux du créateur de la polémologie Gaston Bouthoul.

Nous appellerons guerre l'action qui présente les caractères suivants

- Emploi de la violence physique contre les individus et les biens ; soit avec les inévitables mais seules "éclaboussures" touchant le domaine civil, soit - et c'est le franchissement d'un seuil - l'exercice systématique de cette violence contre ce domaine civil (Guerre "de terreur").

- Entreprise collective, c'est à dire menée avec des effectifs "nombreux" - le mot étant naturellement très flou, mais ce n'est pas une poignée de quelques hommes qui mène une guerre, au sens où nous l'entendons - Action très généralement préméditée, au moins par l'un des antagonistes, étudiée et préparée : armes, équipements, organisation des forces, concepts tactiques et opérationnels, système logistique, etc.

- Lancement de cette action au moment jugé le plus favorable par le décideur terme pouvant désigner un individu, une direction collégiale, un conseil de dirigeants d'une alliance, etc.

- Commandement des actions militaires par un responsable unique - au moins par théâtre d'opérations - qui, selon le cas, peut détenir aussi les pouvoirs politiques ou bien être désigné par l'autorité civile.3

 

C2. Le cadre de l'espace.

Il eut été souhaitable que cette étude ait pu être étendue, tout au long des temps, à l'ensemble de la planète. Malheureusement, et sauf pour un passé relativement très récent, force est de constater que la documentation est pauvre, voire nulle, en dehors d'une zone allant en gros de l'Europe et des rivages de la Méditerranée jusqu'à la Chine et au Japon. Même pour cette zone, il existe une nette prédominance de documentation pour les régions allant de l'Atlantique aux Proche et Moyen Orient. Cette étude risque donc, sauf pour les temps modernes, de donner l'impression d'avoir privilégié l'Europe et ses abords méridionaux et orientaux. Pourtant, par exemple, les effectifs des armées mongoles et leurs conquêtes ont été sans aucune mesure avec ce qui existait en Occident à la même époque.

C3. Le cadre du temps.

Le processus d'hominisation a commencé il y a quelques cinq millions d'années, avec la séparation entre nos lointains ancêtres et ceux du chimpanzé, notre plus proche " cousin ". Malheureusement les rares vestiges retrouvés ne permettent guère de se faire une idée du comportement social de ces premiers paléanthropiens. L'un des premiers meurtres évident - deux flèches, dont les pointes sont restées fichées dans la colonne vertébrale - concerne un des squelettes découverts lors des fouilles de l'îlot de Téviec ( près de Quiberon ), mais il s'agit déjà très largement de l'homme moderne - le "sapiens-sapiens" - car la sépulture date du mésolithique. En fait, les spécialistes, tout en n'écartant pas le cas de la violence-assassinat au sein des petits groupes ( rivalités pour la domination ? ) pensent depuis peu(a) que la guerre, phénomène social collectif, n'est apparue qu'au néolithique, c'est à dire quand notre espèce existait déjà depuis des dizaines de millénaires. ( Cf. Ch. 1er.)

C4. Méthode et typologie.

a/ Nous remonterons depuis les origines jusqu'à la période actuelle, en ne divisant pas toujours le temps comme le fait l'historien, mais en périodes au cours desquelles l'état des sciences et techniques n'a que relativement peu évolué. En règle générale ces périodes successives - formant chacune un chapitre, de plus en plus volumineux, car la documentation y devient abondante - couvriront des périodes toujours plus brèves, sauf pour le Moyen Age4, puisque le rythme des découvertes va en s'accélérant. Actuellement, par exemple, plus de changements se produisent au cours d'une vie humaine qu'au cours de plusieurs millénaires de l'Antiquité. Certains chapitres, toutefois, échapperont à ce cadre général. Cas de Rome et de la période Révolution-Empire : si, en effet, l'état des sciences et techniques est à peu près identique à celui de la Grèce pour Rome, et n'a que peu évolué de 1789 à 1815, il s'agit de moments où de "grands capitaines" ont su employer avec une efficacité démultipliée les mêmes moyens que ceux dont disposaient leurs contemporains, ce qui a bouleversé brutalement l' " Art de la guerre ".

Pour chacun des chapitres, organisés tous sur le même plan général ( monotonie, certes, mais qui s'est montrée incontournable ) nous résumerons brièvement les progrès scientifiques et techniques de la période considérée. Puis nous examinerons si ( et comment, ) ils ont été appliqués à ce que le langage militaire appelle les "fonctions" - terme sur lequel nous allons revenir - donnant ainsi les moyens nouveaux qui ont fait évoluer la forme des conflits, les concepts militaires aux trois niveaux ( tactique, opérationnel et stratégique ) et ont amené la modification de l'organisation des forces. Point intéressant : quand un moyen nouveau est apparu, s'est-il intégré dans la panoplie existante, ou a t-il éliminé d'autres moyens, reconnus dépassés ? Problème à noter, aussi que celui de l' " acceptation " des nouveautés - plus encore au plan conceptuel que matériel - par la société militaire, milieu généralement assez conservateur des recettes victorieuses du passé. Enfin, nous avons cru devoir dire, en fin de chacun des chapitres, quelques mots sur la pensée militaire de l'époque considérée : en d'autres termes, évoquer les principales idées des théoriciens qui ont marqué la période considérée.

C5. Les "Fonctions militaires".

Une "Fonction" dans le jargon militaire français - toute spécialité a son propre jargon - est une des capacités dont dispose le matériel considéré. Par exemple, la fonction mobilité ( terrestre, maritime, aérienne); la protection, la détection, l'identification, la visée ( et la télémesure, qui lui est associée ), la liaison et les communications, l'information et son traitement, etc, l'ensemble étant mis au service de la fonction militaire spécifique : l'"agression". Ce dernier terme étant peut-être mal choisi, car il évoque toujours une idée d'attaque, d'offensive, avec une certaine connotation péjorative; en fait, il s'agit de la fonction par laquelle le matériel exerce des effets destructeurs ou/et vulnérants. ( Un missile ou un canon antiaériens, une mine antichar, possèdent bien la fonction agression; pourtant ce sont des engins de défense.) Toutefois, un camion chargé de carburant ou de munitions, un navire hôpital, un radar ou un poste radio ne possèdent pas cette fonction agression, quoique étant bien des matériels militaires. Mais, dans les pages qui suivent, il sera surtout question des engins et des équipements du combat, les autres n'étant pris en compte que quand leur apparition marque une rupture avec ce qui se pratiquait avant leur mise en service.

C'est cette classification par "fonctions" que nous adopterons, bien que d'un chapitre à l'autre elle présente aussi le risque d'une certaine monotonie : elle nous a semblé être la forme la moins artificielle des diverses typologies entre lesquelles il fallait bien choisir.

D. Le point de vue historique.

Cette étude est relative aux rapports qui existent entre science et technique5 d'une part, "art militaire" et organisation des forces d'autre part, tout au long d'une dizaine de milliers d'années. Pour autant, elle n'est pas un travail historique au sens habituel du terme : à la limite, nous aurions pu ne l'appuyer sur aucun exemple concret. C'est à dire ne citer ni Cannes, ni Castillon, ni Austerlitz ou bien Verdun, non plus que le 6 juin 1944 ou Hiroshima. Pourtant, il nous a semblé qu'un texte trop "désincarné" n'était pas souhaitable : trop froid, aux propositions mal étayées, et à la lecture passablement rebutante. Nous ferons donc appel, le cas échéant, à telle ou telle bataille, opération, décision de portée stratégique - "exemplaires" - pour essayer de rendre notre pensée plus concrète, et tenter de justifier les conclusions que nous proposerons.

E. Notes de fin de chapitres et de bas de pages.

Nous avons cru utile de compléter le texte par un certain nombre de notes ou de remarques que le lecteur pressé peut négliger, mais qui nous ont paru ne pas être inutiles.

De manière générale :

- les très brèves remarques qui peuvent directement éclairer le texte seront situées en bas de page, et signalées par des chiffres : 1, 2...

- les notes de quelque importance, 10, 15, 20 lignes ( et dont la lecture peut être omise par le lecteur pressé ), seront reportées à la fin de chacun des chapitres, et signalées dans le texte par des lettres : (a), (b)

- Enfin, s'agissant de la guerre, et du cortège de morts, de souffrances et de destructions qui l'accompagnent, avons-nous le droit d'employer, en haut de chaque page, le mot "progrès" ? Moralement, la réponse est évidemment négative. Mais, techniquement, quel autre terme utiliser ? Une découverte scientifique n'a pas de valeur morale en soi; c'est son application, au bien, ou au mal, qui revêt l'aspect éthique. Malheureusement, instruit par l'expérience, l'être humain sait que l'"angélisme" a toujours été une utopie. Chaque nation a le devoir premier d'assurer, ( de son mieux ), la sécurité de ses citoyens, et cette sécurité devient très vite parfaitement illusoire si les découvertes récentes ne reçoivent pas - dans cette nation comme chez les autres - leur application militaire. Il y a là une sorte de fatalité qui, personnellement, nous dépasse : c'est pourquoi nous en laisserons la discussion aux moralistes et aux philosophes.

 

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