Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE II : LA HAUTE ANTIQUITE

A partir de ce deuxième chapitre, nous tenterons, après étude des fonctions militaires de traduire les données techniques en résultats : tactiques, opérationnels, voire stratégiques. Ceci nous amènera parfois à des "redites" partielles, inévitables, et que nous demandons au lecteur de bien vouloir admettre.

REMARQUE PRELIMINAIRE.

 

En règle générale, on considère que l'histoire commence avec l'écriture; donc aux Proche et Moyen Orient, en Égypte, en Chine, etc. Mais l'objet de l'historien est l'étude du résultat politique des événements; les guerres, invasions, révoltes, n'en sont que les causes ayant conduit à la prédominance de tel individu ou de tel groupe sur une région. Par exemple, l'histoire relève une première unification de l'Égypte dès la fin du 4ème millénaire, par la première dynastie thénite; ou elle constate la formation de l'empire d'Akkab par Sargon l'Ancien; mais nous ne savons pratiquement rien des actions militaires - plus que probables - qui ont amené ces événements. Or, ce qui nous intéresse ici n'est pas le résultat politique d'un conflit, mais bien ce conflit lui-même : armes; équipements et matériels divers : l'application des sciences et techniques aux diverses fonctions militaires, avec les conséquences engendrées sur les actions tactiques, opératiques et stratégiques (a).

Force est de constater que pour la période "historique" qui s'étend en gros jusqu'au VI° siècle avant notre ère - et bien plus tard souvent pour les régions non favorisées - les matériaux dont nous disposons sont encore bien pauvres de ce point de vue.

Les trop rares sources peuvent être classées sous trois rubriques:

A - L'iconographie, sous diverses formes : bas-reliefs, mosaïques... qui nous montrent en principe les forces en action, les armes, les machines de guerre et les fortifications.

Mais "en principe" seulement, car pour cette époque l'artiste a trop souvent tendance à embellir et farder la réalité : soldats revêtus de la tenue de parade24; souverains, toujours plus ou moins divinisés, réalisant des exploits auxquels ne saurait prétendre le simple mortel; machines de guerre et fortifications simplifiées selon l'idée que s'en fait l'artiste, etc. : nous sommes, mutatis mutandis, trop souvent dans la situation de nos descendants, dans 4 ou 5 000 ans, s'ils devaient reconstituer les armées actuelles au vu de quelques photographies d'un défilé de 14 juillet. Par ailleurs, l'idée de relater - et d'illustrer par croquis - les diverses phases d'une bataille ne s'était pas encore faite jour.

B - Les inscriptions, gravées pour immortaliser les hauts faits des monarques, se résument le plus souvent à des textes du genre : Moi, X, Grand Roi de Y, fils du Grand Roi Z, dans la Nième année de mon règne, j'ai... ( écrasé l'armée du vil S, ou pris d'assaut la ville de T, etc.). ( A noter le fait que la "Nième année" du règne est souvent difficile à fixer.)25 Même les "récits" plus détaillés sont peu exploitables. La bataille de Kadesh, en - 1300 ( en est un exemple. Ramsès, précédant le gros de ses forces de plusieurs étapes, aurait mis en déroute, avec sa seule escorte, les 100 000 hommes de la coalition syro-hittite. L'exploit laissait sceptique, et la critique moderne a montré que la bataille débuta fort mal pour les égyptiens, surpris avant déploiement.

C - Les états sur tablettes d'argile crue, ou sur papyrus, tenus par les scribes-comptables royaux. Ils présentent un intérêt évident quand ils portent sur le nombre des soldats, sur les stocks d'armes. Par exemple nous apprenons qu'à tel moment le parc de chars de guerre de tel souverain ( la "charrerie" ) s'élevait à tel nombre : c'est donc que l'armée utilisait le char de guerre. Ou bien, cas des tablettes du "palais" de Minos, c'est donc que la Crète était partagée entre l'autorité de plusieurs rois puisqu'il fallait pouvoir affronter - sur quelles rares plaines ? - d'autres chars.

Ces sources, vagues pour les dates et lieux, presque toujours muettes ou très peu crédibles sur le déroulement des batailles, doivent être reçues avec prudence. Elles n'en fournissent pas moins un certain nombre de données sur la mise en œuvre de tel moyen, à tel moment, dans telle région : armes, protection, charrerie, tours de siège, béliers... Mais il arrive aussi qu'elles posent des problèmes, et précisément s problèmes techniques. Le cas classique est la coexistence dans la représentation égyptienne d'arcs "normaux" et d'arcs "angulaires" à la hauteur de la poignée : quel matériau, d'une solidité extraordinaire à cette époque, aurait pu être employé pour la jonction des deux branches sous un tel angle ? Ou bien stylisation du sculpteur  ?

Les sources les plus fiables proviennent des fouilles archéologiques; dès lors que le "mobilier" - dont armes, cuirasses, casques - est constitué ou accompagné d'objets de bois; ou si le squelette du personnage enseveli n'a pas été emporté par des pilleurs de tombes pour être dépouillé à loisir. Dans ce cas, en effet, la datation au carbone 14 est encore très précise pour cette époque.26

En fait, donc, pour l'objet de notre étude, la Haute Antiquité - si l'on peut parler ainsi d'une période allant jusqu'au VI° siècle avant notre ère - doit être considérée comme une époque protohistorique. Faute de textes originaux, précis, nous serons encore trop souvent réduits à des suppositions fondées sur des déductions contestables.

 

1. L'ETAT DES SCIENCES ET DES TECHNIQUES.

 

11. LES SCIENCES.

Arithmétique.

Le premier système pratique de numération est dû aux Sumériens. C'est un système de numération de position, de base 60 (b), beaucoup plus moderne et pratique que celui qui sera utilisé par les Grecs et les Romains27. Il permet de traiter facilement les très grands nombres, question qui dans l'antiquité classique gênera beaucoup les mathématiciens, y compris Archimède qui ne le surmontera, partiellement, que par une méthode indirecte, géniale mais pas vraiment satisfaisante. Cette difficulté à la manipulation des nombres explique pourquoi les premiers grands succès des mathématiques - "école" ionienne surtout - portent sur les recherches géométriques.)

Géométrie.

Les connaissances de la haute Antiquité, à appliquer essentiellement aux questions d'arpentage, constituent en somme des recueils de recettes sans l'idée de généralisation qui sera l'œuvre des mathématiciens grecs à partir du -VIème siècle. On peut penser, toutefois, que les architectes bâtisseurs des pyramides avaient des connaissances théoriques bien supérieures à celles des simples arpenteurs, mais il ne nous en est rien resté.

Algèbre.

Sans qu'il soit possible de parler de l'algèbre au sens où nous l'entendons, dès la fin du 3ème millénaire ( vers -2250 ) les babyloniens se sont posés des problèmes dont la solution résulte d'équations du 2ème degré, résolues par de pesants et longs calculs d'approximations successives. Le terme "gabrumaharu" signifiait : confronter, établir une équation. Mais cette science ne s'appliquait qu'à un but utilitaire, et ne donnait pas lieu à l'établissement d'une généralisation pour la résolution de problèmes très analogues. ( Ex : trouver la longueur et la largeur d'un rectangle, connaissant leur somme et leur produit.)

Astronomie.

Elle n'en est encore qu'au stade de celle de position, et sert à l'astrologie : puisqu'il existe un lien entre les événements du ciel et ceux de la Terre, il est nécessaire de connaître avec le maximum de précision la position des astres fixes, les étoiles, et des astres errants les planètes. En Egypte se trouva un intérêt pratique immédiat de l'observation céleste : la crue annuelle du Nil était annoncée par le lever de Sirius ( "Sothis" ) juste avant celui du soleil. Le phénomène donnait donc quelques jours pour prendre les dispositions nécessaires.

Mécanique.

Bien qu'au plan pratique soient connus le levier, le coin, la poulie, le treuil et la roue, la mécanique théorique ne fera ses débuts qu'au –V° siècle, et ne fera l'objet d'une étude systématique qu'avec Archimède, c'est à dire au –III° siècle. 

12. LES TECHNIQUES.

Métallurgie.

A/ Période Chalcolithique ( cuivre/pierre )

L'Age du bronze ne succède pas directement à celui de la pierre : l'homme avait remarqué, depuis longtemps, que certaines "pierres" brillantes, or et cuivre natifs ( pépites ) étaient malléables par martelage, et fusibles par chauffage. Les fouilles ont exhumé des bijoux d'or, des canifs, fibules ciseaux de cuivre datant d'au moins 6000 ans, c'est à dire de sites de -4000 environ. Mais ces pépites d'or et morceaux de cuivre natif sont rares. Par ailleurs le cuivre pur - comme l'or - est un métal relativement mou, même après minutieux martelage des tranchants. Pendant une longue période - plus de 2 millénaires ? - les objets de cuivre voisineront avec ceux de pierre sans vraiment les concurrencer comme outils, sauf pour des emplois spéciaux ( aiguilles par exemple ) mais seront utilisés plutôt comme ornements et colifichets divers. D'ailleurs le bronze, lui-même, n'éliminera la pierre que progressivement, ne serait-ce qu'en raison de la rareté du métal. 

B/ Age du bronze.

Le cuivre natif est très rare, mais le hasard a voulu que l'homme remarque que, sous l'effet de la chaleur, certaines "pierres" lui ayant servi à établir un foyer fournissent une coulée de cuivre-métal. ( Par exemple, les chalcopyrites, sulfates doubles de fer et de cuivre). Il y avait là un accroissement considérable des possibilités d'obtention du métal, et la notion de minerai était découverte. On peut tenir pour certain que les artisans se mirent alors à la recherche de tous types de "pierres" contenant le cuivre et capables de le libérer aux températures que l'être humain savait alors obtenir. Mais, nouvel hasard heureux, certains minerais fournirent une "variété" de métal beaucoup plus rigide : ceux qui contenaient à la fois le cuivre et un corps "durcisseur" : arsenic, zinc et, essentiellement, étain. Le bronze était né. Rapidement, à défaut de minerais bivalents, le métallurgiste sut combiner ceux contenant le cuivre avec ceux d'étain, dans la proportion voulue pour produire un alliage correspondant au besoin de solidité de l'instrument à livrer au client. Le nouveau métal avait une solidité très supérieure à celle de chacun de ses composants, solidité qui rivalise même avec celle d'aciers faiblement carburés : 

Exemple : Résistance à la traction.

Ce graphique est déjà suggestif, mais il est relatif à un acier moderne, à base de fer débarrassé de toutes scories, ce qui était loin d'être le cas dans les débuts de la sidérurgie : la courbe des premiers aciers eut été nettement plus basse que celle indiquée ici. Par ailleurs le bronze est peu sujet à l'oxydation, alors qu'il faut arriver à la fonte fortement carburée, très dure mais fragile, pour avoir un métal presque inoxydable sans additions. ( Chrome, Nickel, Molybdène, etc. : alliages inoxydables modernes)28. Enfin, la température de fusion du bronze, moins de 1100°C, permet des coulées fines, et aussi de réutiliser facilement les morceaux d'un objet brisé : par fonte et nouvelle coulée. ( Ce n'est que vers la fin du Moyen Age que nous obtiendrons la coulée du fer; en fait de fonte à décarburer énergiquement.

On conçoit donc que les héros de l'Iliade aient porté des cuirasses et équipements de bronze ( mais seulement s'il s'agissait de personnages assez riches pour se les offrir, voire en faire bénéficier leurs soldats). Pourtant, dans les prises de guerre et cadeaux de ces mêmes héros figurent des lingots de fer, donc alors métal "semi- précieux". On a pu montrer sur ce point, comme sur d'autres, que le poème présente certains anachronismes : il y a souvent mélange entre l'époque d'Homère ( vers -800 ) et ce qu'il pensait avoir été les matériaux, matériels, coutumes et formes de combat quelques 500 ans avant lui. ( Nous y reviendrons). Nous noterons encore que la Haute Antiquité a déjà connu le moule démontable pour s productions de série; mais aussi le procédé de la "cire perdue" pour les objets d'art aux formes complexes.

C. Age du fer.

( En réalité, en dehors des alliages avec d'autres métaux, la quantité de carbone présente dans le métal devrait faire parler des fers : depuis le fer doux jusqu'à la fonte, en passant par les diverses nuances d'acier.)

C'est aux Hittites que l'on attribue la découverte de la métallurgie du fer, vers les débuts du XVème siècle avant notre ère, c'est à dire au moment où leur empire d'Anatolie était en plein développement.(c)

( Pourtant, quelques petits objets de fer ont été trouvés dans des tombes - Egypte, - du 3ème millénaire. Problème ? Non, car ce décalage d'une quinzaine de siècles a été expliqué par l'analyse chimique : s'il n'existe pas sur terre de fer natif mais des composés - oxydes le plus souvent - ces très anciens objets ont été obtenus par martelage, à chaud, de météorites de fer presque pur, ce qui en explique la rareté.)

Le fer est longtemps resté un métal précieux ( Cf. l'Illiade ) : dans la Babylone de Hamourabi il s'échange contre 8 fois son poids d'argent et contre les 3/4 de son poids d'or.

Production : le cuivre se sépare de son minerai à température modérée : 1083°C pour la chalcopyrite. Mais la fusion du fer pur ne se produit qu'à 1535°C. Or les fours de l'antiquité ne devaient guère monter à plus de 1300°C. A cette température le minerai de fer ( hématite, magnétite ) donne une loupe spongieuse, qui doit être martelée énergiquement à plus de 1177°C ( solidification de la fayalite ) pour en chasser le maximum de scories. En réalité, l'obtention d'un fer presque "propre" nécessite plusieurs réchauffages pour martelages à plus de 1177°C. ( Procédé mis en œuvre par les naufragés de l'Ile mystérieuse de Jules Verne.)

La Chine, pour sa part, découvrira la coulée de la fonte vers - 600, ce qui permettra la réalisation d'objets (moules de sable), mais seulement "décoratifs" car cette coulée à température basse ne pouvait se faire qu'à partir de minerai très phosphoreux, qui ne donnait qu'un métal particulièrement fragile aux chocs. 

Ce n'est qu'avec la découverte de la trempe - vers les débuts du 1er millénaire ?29 - puis de la cémentation ( générale, puis de surface ) que l'outil d'acier a vraiment concurrencé le bronze. Il offre des avantages de poids à résistance égale, de souplesse au choc et à la flexion, ( mais nécessite un entretien constant pour éviter l'oxydation ) et, comme le bronze, se soude30.

Mais l'écrasant avantage du fer réside dans l'abondance de ses minerais. 

Nous relèverons encore le fait que si l'écriture et la numération ont été découvertes indépendamment par les amérindiens, en revanche ces civilisations ont pratiquement ignoré la métallurgie ( sauf le travail des pépites d'or), ce qui ne fut pas sans conséquences sur leur art militaire et facilita largement l'action des "conquistadores". 

Travail du bois. 

L'introduction d'outils de métal - dont certains jusqu'alors inconnus parce que la pierre ne se prêtait pas à leur réalisation ( ciseaux, gouges, bédanes, besaiguës, mèches..). même si ce métal n'était encore que de médiocre qualité, a permis une considérable amélioration de l'art du menuisier et du charpentier : de la "boiserie". La taille rectiligne, la possibilité d'obtenir des surfaces parfaitement planes, de creuser des rainures et cavités de forme bien déterminée, ont autorisé la réalisation de la plupart des assemblages "modernes" - embrèvement, queue d'aronde, etc. - d'une solidité très supérieure à celle des ligatures ( et d'ailleurs renforcés, si nécessaire, par chevilles de bois, voire clameaux métalliques). 

Ces nouvelles techniques se traduisirent par une considérable impulsion à la construction navale, et la création de matériels de siège impensables jusqu'alors en raison des efforts brutaux auxquels ils sont soumis : béliers, marteaux brise- murailles, tours de siège mobiles.( L'artillerie névrobalistique n'apparaîtra que dans l'antiquité "classique"). On peut penser que le pont de circonstance de bois, fut lui aussi un résultat des nouvelles possibilités de travail. (D) 

Mais désormais une armée en campagne devra être accompagnée d'artisans confirmés, les uns pour les travaux de bois, les autres, du métal, qui seront "coiffés" par des officiers spécialisés et aidés par des ouvriers. ( 2000 à 3000 ans plus tard, et après ses premiers échecs contre les villes chinoises fortifiées, Gengis Khan comprendra immédiatement la leçon : lors des massacres des habitants de cités condamnées par la colère du Khan les artisans seront préservés, mais pour être enrôlés.) 

Nous profitons de cette occasion pour souligner déjà l'extraordinaire faculté dont, pendant des millénaires, ont fait preuve artisans et "ingineors" pour voir dans l'espace des formes et assemblages complexes, puis les réaliser de manière parfaite. ( Ce n'est, en effet, que depuis Monge et sa géométrie descriptive que le premier venu est capable de dresser le plan précis d'un objet vu sous un angle quelconque : celui qui facilitera le travail pour la réalisation de cet objet.) 

Travail de la pierre. 

Ici aussi l'utilisation du métal permit de passer des blocs grossièrement équarris aux pierres taillées donnant des surfaces continues moins faciles à escalader, et résistant mieux au choc des engins de siège, notamment grâce à des assemblages assez analogues à ceux des pièces de charpente : ce n'est plus une pierre qui reçoit le coup du bélier ou du marteau de siège, mais un assemblage cohérent. 

Il convient pourtant de tenir compte de deux faits :

- l'outil de bronze ne vaut guère que pour les roches tendres, comme le calcaire31; mais avant la trempe celui de fer n'était guère supérieur. Même avec les aciers actuels le sculpteur de granit ( ou le tailleur de pierre d'il y a un demi-siècle ) doit souvent repasser son ciseau ou sa pointerolle à la forge, puis procéder à une nouvelle trempe; ( les outils à tranchant au carbure de tungstène résistent beaucoup mieux, mais ne peuvent guère être réaffûtés).

- certains peuples - Egyptiens par exemple, et beaucoup plus tard amérindiens précolombiens- ont su dresser les faces des blocs de manière remarquable : d'abord en frappant le bloc avec des hachereaux de pierre dure, puis en assurant la finition en frottant inlassablement avec du sable. 

Les bas-reliefs, d'emblée, ont dû être gravés sur de pierres tendres à l'aide de seaux de cuivre natif; de bronze plus tard. Mais ces sculptures se sont mal conservées en climats humides, et même en climat très sec là où elles étaient soumises aux vents de sable. , Dans les régions de pierre dure le travail était tel que les pierres taillées ou/et lentement polies, étaient réservées aux seuls points faibles : les portes d'accès à la cité fortifiée; ( Mycennes, etc). En revanche, là où la roche n'existe pas - zones d'alluvions - les remparts ( souvent de dimensions colossales ) furent construits en briques. Par mesure d'économie, notamment de bois de chauffage généralement rare dans ces régions, l'énorme muraille était constituée en souvent d'un cœur de briques crues, "blindé" d'une chemise de briques cuites. Quoique ce type de muraille n'offre pas une grande résistance au sapeur-mineur, l'énormité de la masse ne pouvait qu'exercer une action dissuasive.

Emploi de la force animale. 

Nous avons parlé de la précoce domestication du bœuf et de l'âne.

Le chameau, originaire d'Asie, semble avoir été domestiqué tardivement; peut-être après le cheval. Animal de bât, mais aussi monture, présentant cet avantage qu'au combat son cri et son odeur effrayent les chevaux non accoutumés à sa présence.

Les "réserves" naturelles de l'animal lui permettent de rester plusieurs jours sans eau ni fourrage ce qui peut être très intéressant pour des opérations en zone désertique. 

Le cheval, certainement utilisé comme monture en Asie Centrale dès avant -2000 puisque des mors ( de bois de cerf ) de cette époque ont été retrouvés, a souvent !été utilisé pour la guerre d'abord comme animal de traction de chars légers. ( Par exemple, en Chine, les unités de cavalerie ne remplaceront la "charrerie" qu'au IIIème siècle avant notre ère.)

Quelques remarques peuvent être faites au sujet de cet animal :

- Pendant très longtemps il aura une puissance de traction très inférieure à ses possibilités intrinsèques : la lanière de traction passée autour du cou gène la circulation sanguine.( Toutes les représentations de l'antiquité montrent que l'animal rejette la tête en arrière, pour tenter de soulager ce qui constitue un véritable étranglement.)32

- La véritable selle ne sera mise au point, peu à peu, qu'au cours de ce que nous appelons l'"antiquité classique" : après -600. L'étrier, pour sa part, ne diffusera ( à partir de Byzance), qu'au VIIème siècle de notre ère, en perfectionnement des boucles de cuir employées depuis une époque mal définie ( non conservation ), mais sans doute déjà ancienne, par les peuples des steppes du N-E de la Mer Noire.

- Animal, précisément, de la prairie, le cheval souffre d'un sabot qui résiste très mal aux sols rocheux. Il faudra attendre la solution de fortune de l'hypposandale, puis, définitive, celle du ferrage, pour qu'il puisse affronter réellement tous les terrains et y donner sa vitesse. Les sabots de l'âne et de l'onagre, animaux de zones arides, sont beaucoup plus résistants.

( L'onagre a été utilisé aux Proche et Moyen Orients jusque vers -300. Mais moins fort que le cheval, plus exigeant que l'âne pour son alimentation et très rebelle au dressage, son emploi ne semble pas avoir jamais existé sur une échelle importante.) 

L'éléphant a été domestiqué dans le Nord-Ouest de l'Inde dès -2500 environ, et utilisé comme animal de guerre à une date non déterminée. Toutefois son utilisation dans cet emploi semble avoir été déjà ancienne lorsque les hommes d'Alexandre eurent à affronter cette "arme nouvelle" : à Arbèles ( -331) les quelques animaux de Darius, et surtout la nombreuse "éléphanterie" de Porus à la bataille de l'Hydaspès ( 326).

13. L'ECRITURE.

C'est, évidemment, l'apport fondamental du passage du Néolithique à la Haute Antiquité. Elle ne pouvait naître que dans des cités déjà importantes : celles dont l'autorité politique a besoin de connaître nature et importance des réserves de tout type, nombre des habitants, des hommes en état de travailler - par spécialités - de combattre, etc. 

Le nomade est, très généralement, illettré : il n'a pas besoin de l'écriture. On peut penser que partout cette écriture est partie de signes représentatifs d'un concept ( ¤ = soleil ). Mais dans certaines zones l'écriture par idéogrammes ( qui ont évolués vers une simplification ) s'est maintenue, alors que dans d'autres le son d'un idéogramme bref a évolué vers l'alphabet, ou bien encore s'est établi un système mixte, comme l'égyptien.

En fait, pendant très longtemps l'écriture aura un emploi surtout utilitaire. La littérature restera transmise par voie orale, et c'est ainsi que l'Iliade ne sera écrite que 5 siècles environ après les événements qu'elle rapporte...Non sans les enjolivements apportés par 15 générations de conteurs., C'est avec étonnement que nous constatons que le spécialiste lit le sumérien, vieux de 5000 ans, mais pas l'étrusque qui s'employait encore à l'aube de notre ère. 

ANNEXE : CHRONOLOGIE APPROXIMATIVE DE LA METALLURGIE.

( Personnages, villes, etc. : repères chronologiques.)

 

2. LES FONCTIONS MILITAIRES DANS LA HAUTE ANTIQUITE.

 

( Comme pour le premier chapitre, la pénurie de documentation fiable nous contraindra trop souvent à formuler les hypothèses qui nous ont semblé les plus vraisemblables, mais n'en restent pas moins contestables.

Nous croyons devoir rappeler, en effet, que si le cerveau de nos ancêtres valait certainement le notre, ce cerveau avait reçu un "entraînement" très différent de celui qui a commencé avec les philosophes grecs, et qui est - semble-t-il - à son apogée avec ce que nous appelons l'"esprit cartésien"... ( Encore qu'il suffise, par exemple, de lire les notices d'un même appareil quelque peu complexe - celle d'un ordinateur par exemple. - rédigées par un anglo-saxon et par un latin pour réaliser que persistent quelques variations dans le mode de raisonnement de nos contemporains.)

Le lecteur voudra donc bien tenir compte du fait que ces hypothèses :

- découlent du mode de raisonnement actuel

- et qu'elles sont formulées par un individu de formation typiquement "latine".)

21. PROTECTION.

A. Protection individuelle. 

- Le bouclier.

Il semble avoir apparu au plus tard dans la seconde moitié du 3ème millénaire, puis s'être répandu sous des formes très diverses : depuis la simple rondache jusqu'à celui semblable à une tour attribué au colossal Ajax, en passant par les modèles de forme oblongue, les rectangles aux angles arrondis, ceux en 8 etc.

Les matériaux utilisés sont aussi variés que les formes : simple assemblage de anches, "contreplaqué" de planchettes fines renforcé - protégés contre la pluie ? - par une peau fine - carcasse d'osier tressé couverte de plusieurs couches de cuir. Cerclage de bronze - éventuel : coût - plus tard.

Sauf pour la légère rondache, le bouclier - toujours porté au bras gauche - comporte une sorte de brassard central et une poignée sur le bord. L'ensemble offre une prise solide qui permet, le cas échéant, de repousser, voire de marteler l'adversaire. Le bouclier est alors utilisé en limite d'un matériel de la fonction agression. 

- La cuirasse.

Elle semble remonter en fin du 3ème ou début du 2ème millénaire. A l'origine on trouve33 des plastrons constitués soit de multiples couches de tissus collés, soit de cuir épais. Ces cuirasses se montrant insuffisantes, celle de tissus collés reçut le renforcement d'écailles de bronze. ( A la manière de la broigne du Moyen Age, aux mailles ou écailles d'acier).

Ces plastrons ne protégeaient que des épaules à la taille. Ils étaient prolongés par des bandes - les ptéruges - couvrant plus ou moins bien l'abdomen mais sans gêner la marche ou la course. ( Au premier millénaire le plastron s'allongera en une sorte de tunique - en Assyrie notamment - pour équiper les troupes qui n'ont pas à se déplacer rapidement, mais courent des risques importants du fait de leurs fonctions : par exemple les sapeurs-mineurs travaillant au pied du rempart, malgré la couverture d'un pavois mobile. 

La cuirasse-armure, de métal, suppose une maîtrise de l'art du forgeron qui ne semble pas avoir été acquise avant le milieu du 2ème millénaire et, alors, sous une forme encore bien primitive.

En effet, la plus ancienne armure métallique connue est celle dite de la panoplie de Dendra retrouvée dans une "tombe à chambre" près de Mycènes, et datée de -1400 environ. Il s'agit là de l'équipement d'un chef presque contemporain et de la classe sociale des héros de Homère. Mais cette armure, lourde, semi-rigide, parait avoir été plus une tenue de parade que de combat. ( Cuirasse proprement dite composée d'un cylindre avec épaulières rivées. Elle est prolongée par une sorte de "jupe" constituée de bandes planes de bronze, enroulées de manière à former des anneaux qui superposés, sont reliés entre eux par des rivets laissant un jeu faible qui, toute question de poids mise à part, ne permet pas de courir.) 

- Le casque,

associé à l'armure de Dendra était un bonnet - cuir ? feutre ? tissu - disparu, qui était renforcé par des lames d'os : des défenses de sanglier34, et muni de gardes-joues de bronze. 

Le point intéressant est qu'au milieu du second millénaire, si le forgeron-armurier pouvait produire des plaques planes de bronze et les découper en bandes, les courber, les river, etc., il ne savait pas encore obtenir ( soit par la forge, soit par la coulée ) des formes en "coquilles" - ce que les mathématiciens appellent des surfaces non développables - autrement que sous des épaisseurs telles que casques ou cuirasses n'auraient pu être supportés, même pour une parade statique. Le casque de bronze assez mince pour être à la fois enveloppant et d'une masse supportable par les vertèbres cervicales, ne vit le jour que dans la seconde moitié du IXème siècle. Simultanément apparaîtront les célèbres cuirasses du type en cloche panoplie d'Argos ) qui épousent d'assez près la conformation de l'homme.35 Ce sont les ancêtres directes de celles, dites musclées que porteront les hoplites assez fortunés pour se les offrir. 

La panoplie d'Argos, précisément, comporte un casque de bronze ellipsoïdal, avec gardes-joues, et cimier rapporté par soudure. L'ensemble vise à exagérer la taille du porteur, de même que la cuirasse laisse supposer une musculature imposante. ( La simple piétaille, naturellement, ne jouissait pas de cette mise en scène). La protection est complétée par une plaque suspendue à la ceinture, couvrant l'abdomen en plus des ptéruges - plus longues; par des "manchettes" d'avant-bras, et par des jambières - les "cnémides" - montant jusqu'aux genoux. Ces deux derniers équipements, de cuir ou de bronze selon la fortune du porteur; et peut-être aussi sa force, car le port prolongé de la totalité de l'attirail guerrier ( auquel il faut ajouter le bouclier, la lance et le glaive ) impliquait la force physique et un entraînement régulier. 

B. Protection collective. 

La fortification typique à partir du milieu environ du deuxième millénaire - à l'exception des régions qui, dépourvues de pierre, durent employer la brique - est celle de la muraille cyclopéenne dont le meilleur exemple est celui de Mycènes site éponyme de la civilisation correspondante ) et dont le type se retrouve en zone méditerranéenne jusqu'en Corse. En première apparence il semble ne s'agir que d'une amélioration des réalisations néolithiques très anciennes, tel le second rempart de Jéricho : blocs plus volumineux, mieux équarris36. Mais les progrès réels sont profonds. c'est ce qui fera le succès de cette architecture :,

- la cité-forteresse, ou au moins sa citadelle, est bâtie sur une éminence rocheuse, ce qui rend très difficile le travail du sapeur et complique - au point de la rendre souvent impossible - l'approche des engins de siège - la possibilité de tirs de flanquement sur des troupes ennemies parvenues au pied de la muraille est obtenue par des décrochements systématiques de cette muraille tous les 20 à 25 m - ex : muraille de Troie VI - ou par des tours de flanquement débordant de cette muraille, ou encore par la combinaison des deux;

- l'accès à la (aux) porte(s) se fait par une rampe qui canalise les assaillants aux pied du rempart, ce qui permet de les y écraser sous les projectiles, ne serait-ce qu'en laissant tomber des pierres assez lourdes depuis le chemin de ronde; - précisément, le haut du rempart devient un chemin de ronde, avec merlons abritant s défenseurs et créneaux leur permettant de riposter. Les tours, elles aussi, reçoivent merlons et créneaux;

- les portes, constituant des points faibles, font l'objet de travaux particuliers :

* appareillage très soigné des blocs qui souvent s'encastrent les uns dans les autres;

* portes, elles mêmes, constituées de lourds madriers entrecroisés, renforcées par des bandes de métal et pivotant sur de fortes paumelles;

* tracé de l'enceinte tel que toute porte soit dominée au moins d'un flanc, et alors de telle sorte que l'assaillant reçoive les flèches et javelots depuis un bastion situé à sa droite, côté non couvert par le bouclier.37 Outre le, ou les ouvrages avancés, la porte est souvent suivie d'une étroite cour, close par une autre et par des murailles du haut desquelles les défenseurs exterminent les soldats qui ont forcé le premier obstacle;

- enfin, dans le cas (général) de la cité fortifiée, les assiégés pouvaient trouver un dernier refuge dans la citadelle-acropole. Ses dimensions restreintes ne pouvant y recevoir la population, celle-ci est abandonnée au bon vouloir - le plus souvent, au mauvais vouloir - des envahisseurs; mais cette citadelle offrait une dernière chance de résistance pour attendre l'arrivée d'alliés.

Ces dispositions se sont certainement révélées efficaces, tout au moins en Asie Mineure et Méditerranée, puisque les engins de siège - à part le bélier d'attaque des portes - n'y ont guère été utilisés, au moment même où les Assyriens les employaient en grand nombre contre les remparts de briques, en terrain plat. 

Le fait est que, "dissuadé" de chercher à franchir le rempart, il semble que l'assaillant d'une fortification mycénienne ait, comme par réflexe, concentré ses efforts sur les portes. Cas de Troie, tant pour la ville d'une part que pour le camp grec d'autre part; mais aussi des rares sièges dont quelques échos nous sont parvenus. Par exemple, le siège de Thèbes vers 1250 - la Thèbes grecque - assaillie par la coalition de sept cités. Chacun des 7 chefs alliés aurait attaqué, simultanément, l'une des 7 portes de la ville. Tous échouèrent; six furent tués et le septième gravement blessé...Mais ces détails, si précis, sont peut-être légendaires.

C. Protection navale. 

C'est un point qui reste totalement obscur. Il est évident que le bordé de peaux de bêtes des premiers grands canaux ne donnait aucune protection. D'ailleurs le passage aux premières galères, à bordé de planches, ne changea pas grand chose puisqu'au moins le torse des rameurs dépassait de la coque. On peut se demander toutefois si, comme le feront les Vikings, en cas de bataille n'existaient pas des crochets permettant à ces rameurs-guerriers de suspendre leurs boucliers de manière à bénéficier d'un minimum de sécurité...

Malheureusement les fresques dont nous disposons, notamment celles exhumées à Tera, l'actuelle Santorin ( détruite par un formidable cataclysme volcanique vers - 1500 ) ne montrent que des embarcations de commerce et de plaisance. Pourtant la civilisation crétoise a utilisé au moins des navires de "police navale" contre les pirates, navires dont on peut croire qu'ils étaient "militarisés". 

22. MOBILITE.

A. Mobilité terrestre. 

La marche à pied reste le principal mode de déplacement. Toutefois les animaux prennent un rôle croissant.

Il se produit en effet une véritable révolution dans des habitudes datant du lointain ancêtre australopithèque : pour la première fois l'être humain pouvait tripler environ sa vitesse de déplacement, soit instantanée - course de l'homme / galop du cheval - soit sur étapes importantes - marche de l'homme / trot du cheval., Il faut bien noter, pourtant, que sur très longs parcours et en l'absence de relais, le cheval ne fait que doubler, environ, la vitesse de déplacement : il a besoin de repos et aussi de temps pour s'alimenter (brouter)38.

Par ailleurs, comme nous l'avons dit, le sabot du cheval est fragile en dehors des zones de prairies : cavaliers comme équipages de chars de guerre devront, à pied, guider leurs animaux pour la traversée des terrains "agressifs".

Nous avons relevé le fait que, pour la bataille, le char de guerre a précédé, le plus souvent, la cavalerie ( sauf, peut-être, en Asie centrale). Cette préférence demande une explication.

On peut penser qu'en un temps où l'art équestre était encore mal maîtrisé - pas d'étriers; ébauche de selle seulement; mors, bride et rênes primitifs - il était difficile à l'homme simultanément, de mener sa monture avec précision, et utiliser des armes39. Il s'ensuivit, probablement, grâce au char, un partage des fonctions le "cocher" guide l'attelage, et en cas de danger imminent, réunissant les rennes dans une main, il peut tenter d'interposer, de l'autre, un bouclier léger devant lui et son compagnon; le "passager" utilise l'armement : vraisemblablement un arc; parfois, peut-être, des javelines.

( Le char, lui-même, a fait l'objet de certaines tentatives pour servir d'arme : par montage sur les roues de lames analogues à celles de faux. La combinaison de la rotation et du déplacement leur aurait permis d'infliger de graves blessures. Mais cette combinaison ne semble jamais avoir produit les effets escomptés.) 

Mais le char de guerre présente deux défauts majeurs, qui ont conduit à son abandon progressif à partir du début du premier millénaire40 :

- compte tenu du poids des deux hommes et de leur équipement, d'une part, du système étrangleur de traction d'autre part, le char doit être extrêmement léger, ce qui ne peut que le rendre fragile aux cahots, obstacles et pierrailles. D'ailleurs il est originaire de la plaine de Mésopotamie. ( A noter que lors de la tentative contre le camp grec, beaucoup de chars troyens ont leurs timons rompus, lors du retrait, au passage du fossé. A Arbèles ( - 331 ) Darius avait fait niveler le sol de la plaine, et débarrassée de ses "caillasses" pour faciliter l'action de se "charrerie").

- si, dans une certaine mesure, l'"automédon" peut à la fois guider l'attelage et manipuler un bouclier protecteur pour lui-même et pour le tireur en revanche les chevaux n'ont alors aucune protection : une seule flèche bien placée peut paralyser l'attelage définitivement. 

En définitive, on peut penser que le char servit essentiellement :

- à amener "en grande pompe" sur le champ de bataille les hauts personnages des deux armées et à les en ramener, lorsqu'ils sont épuisés ou blessés; ( nous y reviendrons à propos de ce que l'on peut tirer de l'Illiade;

- après la victoire, à poursuivre l'ennemi en déroute qui, démoralisé, à cours de munitions, ne pense plus qu'à fuir désespérément. 

Malgré le passage au cheval monté - meilleures armes blanches, arc à double courbure, peu encombrant - il faut noter que certains peuples n'emploieront guère la cavalerie pendant très longtemps : cas des Grecs pendant les guerres médiques par exemple ( s'il y avait eu un cheval à Marathon, le fameux coureur l'aurait utilisé) ou des Romains à peu près jusqu'à la période impériale ( à part des unités de cavaleries d'alliés). Il est vrai que la Légion, appelée à combattre sur tous les types de terrains ne tenait guère à voir ses déplacements ralentis par des chevaux éclopés, et les rares plaines où pouvait se déployer la phalange grecque étaient en général des "champs de cailloux" qui eussent blessé le sabot du cheval dès que l'on aurait voulu le mettre au galop : le résultat d'une charge aurait été aléatoire en Grèce continentale41

L'âne et le mulet avec bât - et parfois le chameau - d'une part, l'attelage de bœufs d'autre part, vont devenir ( chacun selon les régions ) le moyen de transport logistique normal. Transport considérablement accru en raison du volume des armées. Naturellement cette séparation n'est pas absolue : même là où l'âne et le mulet sont plus indiqués, des chariots tirés par des bœufs peuvent être indispensables pour les lourdes charges unitaires, tels les matériels de forges de campagne, les réserves de plaques et tiges métalliques, le combustible, certains gros outils... Dans les zones désertiques sableuses, c'est de préférence le chameau qui assurera la fonction logistique, en raison de l'importante surface du sabot, il s'enfonce moins que celui des autres animaux de bât.

Il ne semble pas que l'éléphant ait jamais été utilisé en campagne, même aux Indes, au titre de transport logistique : il ne peut travailler plus de 5 à 6 heures par jour, le reste du temps étant consacré au repos et, surtout, à l'alimentation.42 ( Le rôle guerrier du pachyderme - fortin mobile et effet psychologique - est limité par l'énorme quantité de fourrage à transporter si l'expédition ne se limite pas x régions de forêts de feuillus ou de bocage, car si l'éléphant peut se nourrir de foin coupé, il ne peut brouter l'herbe de faible hauteur.)

B. Mobilité aquatique.

B.1.Fluviale. 

Le plus ancien témoignage d'une pratique courante de la navigation fluviale nous vient de modèles d'argile cuite, datés de la seconde moitié du 4ème millénaire, qui ont été retrouvés en Mésopotamie. La forme, ovale, laisse penser qu'il s'agissait de carcasses de bois couvertes de peau, mais l'échelle, c'est à dire les dimensions, nous manque. ( On trouve encore actuellement des petites barques analogues, plus ou moins circulaires, les kouffas sur le Tigre et l'Euphrate.)

Vers la fin de ce 4ème millénaire apparaît une autre embarcation - qui n'élimine pas la première - de formes très différentes : poupe et proue effilées et relevées, maintenues en tension par câble les joignant. Nous savons par les tablettes d'argile que ces bateaux, sans doute beaucoup plus grands que les proto-kouffas jusqu'à une vingtaine de mètres de long ? ) étaient faits de faisceaux de jonc. Les bateaux fluviaux égyptiens contemporains étaient construits de manière analogue, en croissants de lune mais le matériau était le papyrus.

Dans l'un et l'autre cas les rameurs étaient munis de pagaies. Deux hommes, placés à la poupe, agissaient sur des godilles tenant lieu de gouvernails. On peut relever, encore, sur les bateaux du Nil, la présence précoce de voiles carrées faites de lattes de bois, semble-t-il - bambous refendus ? - utilisables seulement par vent arrière ou très proche de l'arrière (e). 

Les premiers bateaux à coque de bois paraissent avoir été construits en Egypte vers le milieu du 3ème millénaire. Leur conception est très particulière : ne disposant pas d'arbres de haute futaie on imagina une technique reposant sur l'emploi de petites planches - acacia, sycomore - réunies par un savant assemblage de tenons et mortaises. Le bateau tient par le jeu des forces extérieures de la pression de l'eau sur la coque ( un peu comme l'arche de pierre sous son propre poids). Il faut supposer, pourtant, un minimum de membrures - sans doute composites - car le bateau se serait effondré pendant la construction ou lors d'une mise à sec.

Ultérieurement, l'importation de grands arbres depuis le Liban et même la Crète, permit de passer à la construction déjà moderne avec quille et couples sur lesquels se fixe le bordé. Le mat, alors bipode ( il ne sert qu'aux allures arrières) est couché en cas de calme plat ou de vent contraire.

Enfin, le plein emploi de la force des rameurs exige un point d'appui, fixe : des taquets au début, autour desquels pivote la pagaie devenue une rame. Le système de gouvernail reste constitué de fortes rames à peu près verticales solidement fixées à la coque, mais par un système autorisant leur rotation. 

B.2.Maritime. 

Ces nouveaux navires pouvaient oser s'aventurer - mais en navigation côtière -sur la mer; notamment vers la Syrie/Liban pour en ramener les précieux échantillons de bois de grande taille.

Le percement d'un canal reliant le Nil à la Mer Rouge fut décidé à la fin du 3ème millénaire. Abandonnés et repris plusieurs fois, les travaux n'aboutirent que sous le règne de Sésostris III ( -1878 à -1848 ). Jusqu'à l'invasion arabe, qui fit disparaître l'"administration" chargée de l'entretien - incessant - du canal, la Méditerranée communiqua ainsi avec l'Océan Indien.

Malgré ces facilités, l'Egypte ne semble jamais avoir été une "nation maritime" en dépit des liaisons avec l'Asie Mineure et les expéditions jusqu'à la "Terre de Pount" ( sans doute la Somalie ) : les marins égyptiens ne s'enhardiront jamais à quitter les côtes de vue, à fonder des comptoirs lointains. Il faudra faire appel aux Philistins pour les explorations lointaines dont le fameux, mais peut-être légendaire, tour de l'Afrique.43

La première ébauche de thalassocratie est née en Mer Egée/Mer de Candie. ceci tout naturellement car sur cette surface de plus de 150 000 km2 très rares sont les points situés hors de vue d'une île ou au moins d'un îlot. La navigation à vue de rivages y est donc plus facile que partout ailleurs dans le monde antique : ce n'est guère que dans une zone limitée, en mer de Candie qu'il est matériellement possible de n'avoir aucun repère visuel.

Les premières embarcations maritimes de cette région ( nous y avons fait allusion ) ont été des canots à membrure de bois couverte de peau, longs et étroits. Dans les débuts du 2ème millénaire ( vers -1800 ? ) ces canots s'allongent encore grâce à l'emploi de planches à la place de peaux pour le bordé de coque; planches qui augmentent la rigidité générale. Des fresques et mosaïques retrouvées en Crète montrent une forme s'inspirant - sans motif technique : le monde grec dispose de longs pins - des bateaux fluviaux égyptiens formés de gerbes de papyrus, et une ébauche de gréement analogue. Il y aurait donc eu des contacts, soit par navigation côtière ( Asie Mineure puis Palestine ), soit par voyageurs faisant route à pied. 

Très rapidement la construction navale "égéenne" diverge vers les deux grandes classes de bâtiments qui se maintiendront en Méditerranée jusqu'au XVIIIème siècle de notre ère ( mais n'y seront pas les seuls, alors, depuis longtemps ) :

- le bâtiment de guerre ou/et de police des mers - et d'attaque pour les pirates - dérivant de la longue et fine pirogue et qui évoluera vers le premier type de galère presque standardisé, vers -1300, le triacontre. Un mat léger, repliable, peut recevoir une voile carrée pour le vent de secteur arrière. Le triacontre évolue, en s'allongeant, pour aboutir au pentacontre à éperon de bronze, encore utilisé au moment où s'achève le présent chapitre : le VIème siècle avant notre ère.(f)

- le navire rond de transport. Malgré son nom, il est naturellement effilé à la proue pour fendre l'eau, et à la poupe pour la manœuvre des rames-gouvernails44. Mais il est beaucoup plus large que le bâtiment de combat, qui vise exclusivement la vitesse. Ce navire marchand est muni d'un mat fixe et d'une voile carrée portée par une vergue. La voile, grâce à la stabilité du navire, peut assurer la propulsion aux allures portantes du vent, c'est à dire quand il souffle dans un secteur d'une cinquantaine de degrés de part et d'autre de l'axe. L'équipage comporte un nombre d'hommes supérieur à celui des gabiers strictement nécessaires pour la manœuvre de cette voile simpliste car il faut avoir des rameurs pour tous les nombreux cas où le vent ne convient pas.

La très longue période de navigation pratiquée exclusivement en vue de côtes ou îles se comprend très bien si l'on songe à la fragilité des bâtiments, à la soudaineté des rempètes et à la crainte ressentie lorsque l'équipage s'aventure dans des zones non encore explorées; zones où pourraient se trouver des récifs à fleur d'eau, des courants dangereux... Les premières liaisons par la haute mer paraissent avoir été le fait des Crétois, pour commercer avec l'Egypte. Mais la puissance économique et maritime crétoise alla en diminuant à partir de - 1500 environ. ( Peut-être en relation avec le formidable cataclysme qu'avait été l'explosion volcanique, que nous avons évoquée plus haut, de Théra.)(g) 

Habiles commerçants et hardis marins, les Phéniciens prirent le relais au premier millénaire depuis leurs villes-ports de Byblos, Berytus ( Beyrouth ), Sidon, Tyr, etc, qui, au début, reconnaissent une certaine allégeance envers l'Egypte. Leur flotte de commerce était nécessairement doublée d'une flotte de guerre et de police, ne serait-ce que parce que déjà la Méditerranée était infestée de pirates.45 Le pentacontre grec ayant atteint la limite de longueur permise par les arbres pour une quille provenant d'un seul tronc, au VIIIème siècle les Phéniciens inventèrent la birème, à deux niveaux de rameurs et pourvue d'un pont central continu surplombant les bancs de nage pour la circulation des soldats embarqués

Marchands et aventureux, les Phéniciens fondront au cours du 1er millénaire de nombreux comptoirs en Méditerranée et jusque sur le littoral atlantique ibère.46 

En Extrême Orient, c'est en Chine que furent lancées, dès avant le milieu du 2ème millénaire, des jonques pouvant atteindre des tonnages importants, pour l'époque, puisque les textes font état de bâtiments portant jusqu'à 9 mats.47

Ces jonques paraissent avoir été très analogues, par leurs lignes et leurs voilures, de celles qui existent encore de nos jours. Toutefois le mot jonque ù aux Portugais, recouvre des embarcations d'une grande variété de taille et donc de tonnage. Ce qui est commun, outre la forme générale, est le type de voilure constituée de multiples lattes horizontales : même si cette voilure est abîmée accidentellement, la déchirure s'arrête aux premières lames supérieure et inférieure non endommagées, alors que cuir ou tissu doivent être réparés au plus vite.

Dès le premier millénaire des marchands chinois envoyèrent, par cabotage, de grosses jonques jusqu'en Arabie et, peut-être, sur la côte Est de l'Afrique.

On peut noter que :

- la jonque n'est pas un navire de guerre, bien qu'elle ait disposé, en hommes et matériels, de certains moyens de défense contre la piraterie;

- elle ne fut imitée ni par les populations de la péninsule indienne, ni par celles du littoral arabique; à plus forte raison par les marins de la Méditerranée;

- et, peu à peu ces jonques de liaisons à grandes distances disparurent. On peut supposer que la proportion des naufrages par rapport aux retours fructueux fit juger peu rentable ce mode de transport : la raison probable tient au système de gouverne par rames orientables : de grands navires de transport - grands pour l'époque - avant le gouvernail d'étambot n'étaient pas assez manœuvrant par gros temps.

A partir du Vème siècle avant notre ère, et pour près de 2000 ans, le commerce entre la Chine et le Proche Orient ou l'Europe se fera par voie de terre : la "route des caravanes", (ou "de la soie".)

23. SOUTIEN.

Le soutien des armées des empires ou cités-états de la Haute Antiquité ne peut que marquer un considérable changement par rapport au Néolithique où, en gros, chaque guerrier transportait tout ce dont il pouvait avoir besoin pendant la brève "campagne" : vivres, armes, réserve de munitions. Ceci, pour plusieurs raisons :

- l'accroissement considérable des effectifs, passant de bandes de quelques centaines d'hommes au plus, à des armées se comptant en milliers de combattants;

- l'allongement des déplacements opérationnels, qui passent de dizaines à des centaines de km;

- la nécessité - nous en avons parlé - de transporter de l'outillage lourd et au moins des pièces métalliques s'il y a lieu de prévoir la construction de machines de siège. ( Voire le transport de poutres et madriers, si l'on sait que les arbres de la région attaquée ne conviennent pas pour établir ces machines : on ne peut, par exemple, construire béliers et tours d'assaut avec des troncs de palmiers);

- enfin, la présence des animaux assurant ces transports ou tirant les chars de guerre : la logistique des bêtes doit être prévue dans le cas de traversée de zones à eu près désertiques. 

A.Logistique.

Le plus souvent - mise à part l'Egypte, unifiée de l'intérieur à l'origine - on trouve dans l'histoire des empires de cette époque deux périodes successives, avec répercussions sur les modalités du soutien logistique : 

Dans un premier temps, un peuple en migration, avec familles, troupeaux, se rend maître, par la force ou par l'infiltration, d'un territoire où il va se sédentariser et créer les débuts d'un nouvel état. ( Assyrie du XVIIIème siècle; empire Hittite du XVIème, etc). Au cours de cette période le soutien logistique est fourni par les troupeaux de l'envahisseur nomade, et complété soit par troc ( infiltration non violente ) soit par pillage des populations locales.48 

Une fois établi le cœur de l'empire ( et le nomade sédentarisé ) suivent les campagnes d'expansion; cette fois non plus menées par l'ensemble de la population masculine, mais par des armées "régulières". Dans la mesure du possible le ravitaillement est assuré par la bonne vieille coutume du pillage. Mais il se révèle nécessaire de disposer de moyens de transport logistique pour la traversée des régions où il n'y a rien, ou pas assez, à piller. 

Un excellent exemple de cette logistique bien organisée nous est fourni par la description picturale ( à Karnak, Cf.supra ) du départ de l'Armée de Ramsès II pour la campagne de Syrie. Outre les troupes et, naturellement, le pharaon-dieu, le sculpteur n'a pas omis les hommes et les animaux de l'"intendance". De fait, le Sinaï étant un désert et le Sud de la Palestine une région pauvre, le pharaon et ses conseillers n'ignoraient pas que l'armée ne pourrait y survivre que de ce qu'elle aurait emporté avec elle. Toutefois la marche s'effectua certainement de points d'eau en points d'eau : Hanpara, Bir-Sabé, Gaza, etc., jusqu'à l'arrivée dans la zone de l'actuel Liban où les ressources seraient plus abondantes et où, surtout, l'eau ne poserait plus de problème. 

Le cas de la Grèce ( nous passons d'un extrême à l'autre ) est très différent. Déjà à l'époque Mycénienne elle était morcelée en un grand nombre de très petits royaumes qui préfigurent les cités-états de la période classique; situation quelque peu semblable de ce point de vue au Moyen Age européen avec ses conflits incessants mais d'ampleur limitée. Les campagnes se déroulent à une distance de marche se comptant en heures le plus souvent. Elles sont conduites par des contingents relativement peu nombreux dont chaque homme peut porter, outre ses armes, de quoi se nourrir, en route et dans l'attente de ce que les camarades chargés des rapines ramèneront des alentours. Il n'y a donc guère de difficultés logistiques, sauf en cas de siège prolongé. Ce fut le cas pourtant, notamment pour Troie49, avec en plus la difficulté d'un apport logistique par voie maritime. On peut penser que les contingents grecs, en fait, étaient alimentés surtout par "réquisition" locale. Pour les Troyens, le problème aurait été dramatique s'il s'était agi d'un siège au sens normal du terme. Mais le texte montre bien que ce siège n'était pas un encerclement !strict : à tout moment les Troyens ont pu communiquer avec leurs alliés extérieurs y compris ceux situés sur le rivage européen ( Par exemple, Thrace).

Il est surprenant - et nous y reviendrons - que l'Illiade ne fasse aucune mention de rencontres navales alors que si le conflit fut réellement long, la navigation en mers de Thrace et de Marmara aurait dû être intense pour les deux partis. 

B.Soutien des matériels. 

Nous l'avons déjà évoqué : à partir du moment où les forces comprenaient des chars de guerre et chariots de transport, des engins de siège, etc., ces matériels devaient, pour les uns, pouvoir être entretenus et réparés, pour les autres, construits à l'endroit où ils allaient être utilisés. Ceci implique la présence de cadres ingénieurs ( les m h c a u o -p o i o V des grecs, constructeurs de machines ) d'artisans et ouvriers, munis de l'outillage et des matériaux nécessaires pour exercer leur art. 

C. Soutien santé. 

Il y a tout lieu de penser que la "piétaille" anonyme ne pouvait compter que sur la bonne volonté des camarades. ( Secours non négligeable : les vétérans ont tellement vu de blessures et maladies que leurs soins peuvent avoir une certaine efficacité). En revanche il est très vraisemblable que les souverains et hauts dignitaires se faisaient suivre des thérapeutes attachés à leurs personnes dès le temps de paix. Il est possible qu'ils les aient aussi utilisés pour donner des soins aux membres de certaines troupes d'élite, notamment ceux de leur garde personnelle.

Rien ne montre - notamment le célèbre code d'Hamourabi50 - que des médecin civils !aient été "mobilisés" pour suivre les troupes en campagne. Nul signe, non plus de l'existence de matériels médicaux de campagne ( brancards, etc.). On peut douter que le niveau médical et chirurgical ait été, qualitativement comme quantitativement, à la hauteur des besoins.

24. COMMANDEMENT. 

C'est encore un point sur lequel, Egypte mise à part, nous n'avons guère de lumières pour la Haute Antiquité. Les maigres renseignements dont nous disposons autorisent pourtant à distinguer trois formes distinctes de cette fonction ; ces formes correspondant en règle générale à des étapes chronologiques successives : 

a/ Pour les peuplades nomades conquérantes, en migration - Hourrites, Kassites, Hittites, etc. - dont les déplacements s'effectuaient sur de très larges fronts ( ne serait ce que pour la pâture des troupeaux ) il est difficile de concevoir un commandement unique, au sens moderne du terme. Ces populations étaient formées de hordes apparentées, chacune sous la direction de son chef de tribu, et l'ensemble agissant de manière relativement coordonnée grâce à des "conseils" périodiques réunissant ces chefs pour décider d'une sorte de stratégie générale.51

( Beaucoup plus tard, il faudra la cruelle énergie d'un Atila, ou celle - jointe à son exceptionnel génie militaire - d'un Gengis Khan pour que des populations nomades se plient totalement à l'autorité d'un chef unique). 

b/ Une fois les envahisseurs sédentarisés dans l'empire qu'ils ont fondé, apparaît en général le roi ( ou roi-prètre, ou empereur..). qui s'est imposé à la fois par sa valeur et son sens de l'intrigue; et souvent, aussi, par l'élimination de ses rivaux, actuels voire potentiels. ( Ex : Sargon l'Ancien, ou les premiers roi-prètres d'Elam).

L'armée qui recule les frontières de l'empire est alors normalement commandée par le monarque en personne, ou son fils et héritier s'il est trop âgé pour faire campagne, car il serait dangereux de confier l'instrument de la force à un général secrètement ambitieux. Les ordres sont répercutés vers le bas par une hiérarchie choisie, sans doute, au moins autant pour sa fidélité que pour sa compétence. 

c/ Par la suite, et lorsque les dimensions de l'empire sont devenues telles que le monarque ne saurait être présent partout où la situation exige l'emploi de la force armée - révoltes locales, incursions nomades, menace d'un empire voisin...- il doit nommer des gouverneurs de province qui disposeront de troupes locales qui peuvent être renforcées ( ou ramenées à leur devoir ) par l'armée royale centrale, conduite alors par le roi ou son héritier. 

Dans la Haute antiquité le pouvoir civil et le commandement militaire paraissent !avoir appartenu toujours à un seul et même individu, aux différents niveaux : roi, ( qui est souvent aussi pontife suprême voire roi-dieu ) gouverneur de province, gouverneur de ville. Cette organisation est génératrice de coups d'état, le plus souvent par "révolution de palais" avec assassinat du souverain et extinction de sa descendance ( pour parler comme Machiavel mais elle s'est toujours montrée plus efficace, militairement parlant, que le contrôle civil - trop souvent intempestif - sur le commandant des forces.52

Relevons enfin le fait que, lors de la phase de migration conquérante ou d'infiltration, il semble bien que le "commandement" est loin de s'aventurer au hasard : des éclaireurs renseignent sur le terrain, ses ressources et ses habitants, les éventuelles capacités de défense, etc. La Bible, par exemple, nous rapporte les comptes-rendus des éclaireurs envoyés reconnaître la Terre Promise à la fin du XIIIème siècle.

Mais cette pratique, plus tard, a pu disparaître temporairement : l'emploi d'espions et même d'éclaireurs étant considérés comme des procédés déloyaux, donc méprisables. A Ce fut le cas, semble-t-il, pour l'expédition de Ramsès II, et le pharaon, avec sa seule escorte, tombe dans l'embuscade de Kadesh ( ou Quadesh ). D'où l'indignation de Ramsès devant ce procédé, indigne d'un souverain, fut-il le "Vil tombé de Kadesh". On retrouvera plus tard ce comportement dans la Chine des "Royaumes combattants" - mais pour peu de temps, car Sun-tzé montre les avantages de la ruse et même de la duplicité - puis pendant certaines périodes du Moyen Age européen.

25. LIAISONS. 

Comment, d'une part, les ordres étaient-ils transmis sur de champs de bataille où s'affrontaient, dans le tumulte, des dizaines de milliers d'hommes ? Et comment les ordres, comptes-rendus, renseignements étaient-ils acheminés sur des centaines, parfois des milliers de km d'autre part ? 

A. Champ de bataille. 

La seule chose dont nous soyons sûrs ( textes, mais surtout figuration des personnages ) est qu'existaient au moins en Egypte, et longtemps avant l'invasion ksos ( vers - 1680 ), des soldats porteurs d'"enseignes" de couleurs et formes diverses, fixées à un manche, qui servaient à transmettre des ordres selon un code simple. Plus d'un millénaire plus tard les armées perses auront le même genre de panneaux et signaleurs : il serait pour le moins surprenant que les multiples empires apparus et disparus entre temps aient ignoré ces moyens. ( Il existe des bas-reliefs assyriens qui suggèrent cet emploi vers les débuts du premier millénaire; mais Homère, dont on peut penser qu'il se réfère aux habitudes de son époque, ne décrit guère que de très confuses mêlées après les ordres initiaux.)

Il s'agit là de moyens de communication optiques; mais le son peut aussi être utilisé. Il existe bon nombre de représentations montrant des soldats munis de cornes ou de trompettes, instruments nettement mieux perçus que la voix humaine.53 Mais les signaux sonores sont plus "pauvres" en variété de signification que ceux visuels.

On peut supposer que, comme plus tard dans la légion, ils ont été utilisés pour attirer l'attention du chef des petites unités tactiques sur le porteur d'enseigne placé - par nécessité de survie - au dernier rang. Ensuite, ce chef répercutait les ordres directement, soit par lui-même, soit par un adjoint choisi pour sa voix de puissante.54

Naturellement il serait inconcevable que n'ait pas été pratiqué l'emploi d'agents de liaison, attachés à la personne du commandant en chef et à celles de ses principaux subordonnés, chargés des différentes portions de l'armée : si signaleurs il y avait, il fallait bien qu'ils reçoivent l'ordre d'envoyer tel ou tel signal. Par ailleurs ces mêmes agents de liaison devaient être chargés de ramener des informations sur la situation locale; et pour l'apprécier, on peut penser qu'ils étaient des individus d'un "grade" déjà non négligeable. ( En effet, constante de l'antiquité, haute ou classique, le chef d'une unité, fraction de l'armée, combat au premier rang; il serait difficile à l'agent de liaison de parvenir jusqu'à lui et de le prier de cesser de se battre pour lui donner un compte-rendu de situation, à transmettre à échelon supérieur). Malheureusement, le défaut de texte nous oblige à bâtir entièrement les hypothèses qui précèdent.

B. Liaisons à grandes distances. (Opérationnelles et stratégiques.) 

Il semble raisonnable de penser que pendant les grandes migrations nomades sur larges fronts, les liaisons entre les diverses tribus du peuple en marche ne pouvaient qu'être relativement rares, tout au moins jusqu'à domestication du cheval et son utilisation comme monture.55

Mais, en tout état de cause, les hordes avec familles et troupeaux ne se déplaçaient que très lentement. Ce n'est que beaucoup plus tard que des barbares "militarisés" et disciplinés - Huns, Mongols par exemple - ont correspondu aux images ( très cinématographiques et restées dans nos esprits ) d'arrivées torrentielles de guerriers dont les campagnes fulgurantes submergeaient de très vastes régions en quelques jours seulement. Mais, une fois l'empire créé, le souverain avait besoin d'être rapidement informé des événements survenus dans les provinces lointaines, en particulier d'éventuels soulèvements ou de menaces aux frontières.

Nous ne savons pratiquement rien, ici encore, sur les systèmes utilisés jusqu'au premier millénaire. Toutefois nous pouvons raisonner par analogie avec ce que nous savons de l'empire inca au tournant des XVème/XVIème siècles de notre ère : si sa largeur ne dépassait guère 500 km, tant vers le Nord que vers le Sud il s'étendait à plus de 2000 km de la capitale. Par ailleurs le degré de civilisation des Incas est très comparable à celui des états de la Haute Antiquité.

Les liaisons à grande distance reposaient sur un corps de messagers très disciplinés et disponibles à tout moment (h). Nous pouvons penser que les empires antiques possédaient des systèmes analogues avec, aussi, relais périodiques; ( mais messagers à cheval dans l'Ancien Monde, alors que l'inca ne pouvait qu'être un coureur). Ce qui peut nous conforter dans cette idée est le fait que plus tard - sous le règne de Cyrus - mais nous arrivons là aux limites du troisième chapitre - le système arriva presque à la perfection avec le corps de courriers impériaux dont les membres avaient tout pouvoir pour réquisitionner sur le champ le meilleur cheval de tout sujet de l'empereur, aussi haut placé fut-il.56

 

3. LA FONCTION AGRESSION.

 

31. ARMES DEJA EXISTANTES.

Nous retrouvons les types d'armes du Néolithique, mais en règle générale très nettement améliorés : 

A. D'une part, grâce aux nouvelles possibilités de fabrication offertes par l'outillage métallique qui, désormais, permet de tailler, trancher, refendre, creuser, polir le bois plus vite et avec une précision très supérieure à celle des instruments à tranchant de pierre.

Les exemples abondent. Nous nous limiterons à celui de l'arc simple ( c'est à dire non composite et à simple courbure ) : jusqu'alors il avait été obtenu à partir d'une branche, taillée et polie. Désormais il pourra être fabriqué à partir de débits de troncs refendus. Dès lors, l'intérieur ( le creux face située du côté de l'archer !pendant le tir ) sera constitué de "bois de cœur", plus résistant à la compression, et l'extérieur ( le "dos" de l'arc ) d'"aubier", plus élastique à l'extension. Les expériences modernes ont montré que cette simple modification augmente la portée - ou la force vive de pénétration, l'une et l'autre étant proportionnelles au carré de la vitesse initiale - de 20 à 30 %. 

B. D'autre part, et c'est la grande nouveauté apportée par la métallurgie dans ce domaine, le métal lui-même va constituer tout ou partie de certaines armes traditionnelles : pour la hache et le poignard, à la place de la pierre taillée ( parfois de l'os pour le second ); l'épieu grossier venu d'une branche retaillée est remplacé par la lance57 - tirée d'un tronc refendu - qui reçoit une pointe puis un métalliques.

Mais le nouveau matériau était rare, d'obtention difficile, donc précieux. Ce n'est donc que très progressivement que pour les projectiles lancés à grande distance ( et dont la récupération était improbable ) la pierre taillée sera remplacée par le métal. Au début de notre ère, encore, la pointe de flèche de silex sera employée par certains peuples, et le galet ou la boule d'argile cuite servira comme balle de fronde, alors que les armées "riches" emploient respectivement le bronze ou le fer pour l'une, le plomb coulé de forme oblongue pour l'autre.

En campagne, d'ailleurs, il est plus facile de se réapprovisionner en projectiles utilisant la pierre : la production, sur place, de pointes et de balles métalliques suppose en effet non seulement la présence de spécialistes qualifiés, munis de quoi organiser fonderies et forges, mais aussi la proximité des minerais nécessaires; sans parler des bois aptes par semi-calcination à fournir le charbon indispensable. Le tout, même dans des conditions optimales, se traduirait par des délais généralement excessifs.

32. ARMES ET ENGINS NOUVEAUX. 

A. Un certain nombre d'armes nouvelles firent leur apparition : celles qui ne pouvaient être réalisées avec le bois ou la pierre. Cas notamment des dérivés "longs" du poignard, les "sabres et épées", frappant soit seulement de taille, ou bien seulement d'estoc, ou encore, des deux. ( Par exemple. le sabre-faucille égyptien ne pouvait donner que des coups de taille).

On trouve aussi, remplaçants de la massue, le marteau d'arme, le fléau d'arme articulé ( qui aurait été inventé en Chine), le couteau-massue, etc.

En parade, furent inventés des objets tels que le brise épée et le brise lance. Citons encore la hache à long manche ( "bardiche" ) dont le fer s'emboîte sur le manche par une douille... 

B. Un concept jusqu'alors inconnu se fit jour, en riposte à l'amélioration des fortifications : construire des engins spéciaux de siège ( Cf. note-commentaire d.)

A ce stade ces engins se limitent à trois, semble-t-il:

- la tour de siège, mobile sur rouleaux alors, d'où les assaillants - qui dominent le rempart - peuvent cribler de flèches les défenseurs pendant que d'autres attaquants escaladent la muraille ou passent de la tour sur la courtine par une sorte de pont-levis;

- le bélier protégé : les personnels de mise en oeuvre sont abrités par une tortue roulante dont l'armature porte les cordes de suspension de la poutre horizontale oscillante actionnée par ces personnels.

( En fait, il existait deux types de béliers :

* la poutre simplement coiffée par un embout de bronze, plus ou moins cylindro-conique, destinée à l'attaque des points faibles : les portes;

* la poutre munie d'une énorme pointe métallique, qui vise à déchausser les pierres de la muraille ou des tours;)

- le "marteau" brise-muraille, souvent installé à l'étage inférieur d'une tour de siège. C'est encore une lourde poutre, mais pivotant autour d'un axe d'extrémité situé dans la carcasse porteuse, et dont l'autre extrémité lourdement chargée de métal et soulevée par jeu de câbles et poulies, retombe brutalement sur la muraille à attaquer. Dans les faits, cet engin ne semble avoir été utilisé que contre les remparts de brique. On en trouve la représentation sur des bas-reliefs assyriens notamment.58

Tous ces engins étaient, très généralement, protégés contre des tirs de flèches incendiaires par des revêtements de peaux fréquemment arrosées.

33. SPECIALISATION.

Le guerrier du Néolithique n'aurait guère pu être spécialisé, et pour cause. Dès la Haute Antiquité sont formés des unités spécialisées : archers, lanciers, hommes des chars de guerre, cavaliers, etc. Un cas spécial est celui des sapeurs qui agissent à partir des galeries, les sapes ou de tranchées protégées. Arrivés au pied des remparts ils déchaussent les pierres en les remplaçant par des étançons poutres courtes verticales. Quand la cavité ( la mine ) est jugée suffisante, les intervalles entre étançons sont bourrés de branches sèches auxquelles le feu est mis; les étançons brûlent et la muraille s'effondre en offrant une brèche aux forces d'assaut. D'un certain point de vue, le pic et le levier métallique ont participé à la fonction agression.

( Sur sol rocheux, le sapeur travaille en surface, abrité par une "tortue" sur roues, voire un simple pavois maintenu par quelques camarades.)

Ce mode d'action restera pratiquement identique jusqu'à invention de la poudre.

4. MISE EN APPLICATION DES FONCTIONS MILITAIRES.

 

Dès ce chapitre nous tenterons d'examiner - ou d'imaginer - l'influence des progrès techniques dans les différentes "fonctions" sur les trois niveaux d'actions militaires traditionnels, que nous rappelons :

- TACTIQUE, qui est l'emploi des forces dans le combat : ordonner et diriger l'action, fixer la forme que doit revêtir ce combat - Clausewitz; ( et aux plus bas échelons, procédés élémentaires d'action.)

- OPERATIQUE, ( ou art des opérations ) : choix des zones et des formes d'engagements à venir; pré-coordination des actions tactiques se traduisant par l'acheminement adéquat des forces et des soutiens, de manière à se placer en situation favorable avant la bataille : quoi ? combien ? quand ? où ?; par où ? dans quel dispositif ?

- STRATEGIQUE, c'est à dire volet militaire - action violente - le plus favorable à la réalisation du projet politique - stratégie générale. ( Ou : emploi des combats au but (politique) de la guerre - Clausewitz.)

Malheureusement, pour la période considérée ici beaucoup de renseignements nous manquent ( l'Histoire n'a pas encore été inventée ) : presque totalement pour le premier et le second de ces niveaux. Ce n'est donc qu'à partir des moyens utilisés que nous pourrons tenter de reconstituer la forme prise par les combats et les opérations.

Ne nous leurrons pas sur la portée de cet essai : il serait bien surprenant, en effet, que de l'Atlantique au Pacifique, du Nil à la Mer Blanche, tous les peuples aient eu le même modèle pour la guerre.

41. Tactique.

Comme nous venons de le dire, ce point est très obscur déjà :

- les stèles commémoratives ou les descriptions picturales sont des "hymnes" à la puissance du roi X ou du pharaon Y, devant lesquels fuient, épouvantés, les rares ennemis qui ont échappé à son arc infaillible;

- Il serait surprenant qu'il n'y ait pas eu d'évolution entre la commencement de la haute Antiquité ( vers - 3000 ) et l'antiquité historique de notre point de vue, c'est à dire, en gros, le Vème siècle avant notre ère.

Pour résumer - grossièrement - nous nous placerons dans la seconde moitié du deuxième millénaire, époques sur laquelle nous avons quelques indices :

- des armes, et quelques pièces d'équipement, ( notamment la "panoplie" de Dendra);

- quelques fresques et bas-reliefs ( Assyrie, Egypte...);

- des textes, assez vagues malheureusement et rédigés bien près les événements ( la Bible, l'Illiade... ) dont on peut supposer que malgré une forte dose d'anachronisme, car l'écrivain tend à se référer sinon à son époque ou du moins à celle dont lui ont parlé les vieillards quand il était enfant ou jeune homme, quelques très anciens faits caractéristiques ont pu traverser les siècles par le biais des récits, verbaux, des conteurs professionnels.59 

Les figurations iconographiques ne sont pas assez précises pour nous faire savoir si la protection, vers - 1350, était de bronze ou de cuir. Nous avons déjà signalé que la panoplie de Dendra lourde et beaucoup trop rigide, nous semblait être une tenue de parade. Pourtant, sa seule existence montre que la protection du guerrier n'était pas un concept nouveau, au moins pour une certaine partie des combattants : ceux qui allaient jusqu'à un corps à corps, armés d'une lance ? d'une "épée" ? ou bien des deux ? (i)

Probablement des deux, car :

- s'il n'y avait pas eu emploi de la lance pendant des siècles, comment expliquer qu'elle réapparaisse à l'époque classique dans la phalange grecque; chez les Etrusques, et les premières forces de Rome ( avant réforme de Camille ) ?

- mais, si en derniers recours, il n'y avait pas eu emploi du sabre/épée pourquoi la présence d'un casque ( et casque à gardes-joues ) ? Pourquoi celle d'épaulières sur cette fameuse panoplie ? ( On peut en déduire que le coup de taille était plus redouté, ou plus fréquent, que celui d'estoc; peut-être parce que ce dernier demande un bon entraînement d'escrimeur.) 

Mais d'autres hommes utilisaient des armes de jet à grande distance, comme l'arc ou la fronde. Ils ne semblent pas, pour des raisons de mobilité rapide, avoir été blindés ; leur rôle étant surtout de harceler les guerriers protégés en début de combat, pour leur gêner leur cohésion plus que pour causer des pertes ?

En définitive, nous pouvons -peut-être - nous représenter le dispositif de bataille la Haute Antiquité de la manière suivante : un groupe d'hommes protégés, choisis pour leur robustesse, forme une sorte de "zone d'amarrage" à une infanterie légère composée d'individus agiles, qui utilisent leurs armes de jet pour tenter d'affaiblir et désorganiser la "zone d'amarrage" adverse. Après l'échange de projectiles, les deux groupes d'infanterie lourde se portent l'un vers l'autre pour l'affrontement au corps à corps qui décide, en fait, du sort de la bataille.

Il y a là une sorte de préfiguration du combat de la phalange de l'époque classique, mais avec cette différence que le groupe "blindé" n'est pas minutieusement rangé sur plusieurs rangs, - épaule contre épaule, bouclier contre bouclier - de manière à former un bloc en principe monolithique. ( D'ailleurs le mot s t r a t h g i a , de l'époque classique, désigne l'art de ranger les hoplites en ordre de bataille : intervalles a/entre les hommes d'une même ligne, et b/ entre deux lignes de combattants.)

Le problème du char de guerre, si répandu pendant une période dans certaines armées, se pose : il ne peut guère être comparé au chevalier, "blindé" de choc du Moyen Age, précisément parce que l'attelage n'est pas protégé, comme le seront les destriers.

En gros, on peut leur supposer deux emplois successifs, comme dit plus haut :

- amener les guerriers-aristocrates jusqu'au champ de bataille, sans la fatigue due au port d'une lourde protection60 ;

- après la victoire, faciliter la poursuite de l'armée vaincue, qui ne pense plus alors à se battre, mais seulement à fuir. ( Car l'homme n'est capable que d'une quantité donnée de courage ).

( Quand l'Histoire existera, et donnera les nombres des pertes, malgré certaines probables exagérations on est frappé par les différences considérables de ces pertes entre vainqueurs et vaincus : manifestement la majorité des hommes tués l'ont été pendant la phase de déroute, par des fantassins légers, des cavaliers, ou/et la charrerie . L'infanterie légère, notamment, même ayant épuisé ses munitions en début de combat, en récupère sur le sol dès qu'elle peut avancer.)

Fortifications et sièges.

La bataille en "terrain libre" fut loin d'être une norme de la Haute Antiquité : les fouilles archéologiques confirment souvent ce que nous a laissé la tradition verbale en matière de sièges.

A cet égard ( mais très en gros ) on peut faire la distinction entre deux grandes classes :

- les sièges qui ont visé les villes bâties en plaines d'alluvions, et dont les fortifications ne pouvaient être qu'à base de briques61. Dans ce cas les engins de sièges, pour primitifs qu'ils aient été, associés au travaux de minage, permettaient de s'en prendre aux murailles avec de bonnes chances de succès;

- ceux des villes aux remparts de pierre, bâties - comme le plus souvent - sur une éminence rocheuse. Dans ce cas - solidité de la fondation, de la muraille et déclivité de la pente d'accès à sa base - le seul engin utilisable en général fut le bélier d'attaque des portes. Mais sous réserve pour les assaillants d'accepter de lourdes pertes pour un résultat toujours douteux. Les travaux de mine semblent avoir été rares : parce qu'en terrain rocheux, la sape d'approche demande un travail difficile à réaliser avec l'outillage de l'époque.62

Un cas spécial, rare d'ailleurs, est celui des fortifications de pierre, mais bâties en plaine. Les engins de siège et les sapeurs retrouvent alors une grande partie de leurs capacités. Dans ce cas de la plaine, un danger non négligeable est celui présenté par la présence d'un cours d'eau passant près de la forteresse : en détournant son lit, les assaillant peuvent l'amener à éroder rapidement le pied des murailles, jusqu'à éboulement. Dans la Haute Antiquité, Babylone aurait été ainsi victime d'un détournement de l'Euphrate malgré le gigantisme de la muraille ( de briques) : 30 m de hauteur; et dans la période classique des guerres du Péloponnèse, la même mésaventure arriva à Mantinée, aux remparts de pierre mais bâtis sur sol non rocheux, lors du siège par les Spartiates.

Naturellement, à défaut de prise de vive force, ou par stratagème, ou encore grâce à une trahison, le temps fait son oeuvre : les assiégés peuvent être amenés à se rendre par la famine ou/et le manque d'eau potable.

42. Opératique et stratégie.

Ces deux niveaux ne paraissent pas avoir été alors clairement dissocié, ni dans la pensée - le sont-ils toujours, actuellement, chez tous ceux qui se chargent de nous informer ? - ni dans les faits.

En effet la finalité et les moyens employés étaient simples :

- En défensive, arrêter et détruire l'envahisseur

- En offensive, détruire aussi l'armée adverse en bataille rangée ou/et s'emparer par la force de ses principales villes, en particulier de la capitale.

Dans les deux cas, ce qui est recherché est la bataille décisive qui anéantira d'un coup toute possibilité de résistance ennemie.

Le but stratégique est simple : étendre l'empire aux dépens des états voisins. Mais il ne s'agissait pas - comme ce sera le cas plus tard - d'annexer une province : c'était la totalité du territoire ennemi qui était en jeu, avec d'ailleurs la complète extermination de la dynastie qui avait régné sur ce territoire. ( A la limite de l'époque considérée, Cyrus surprendra ses contemporains en laissant vivre, et leur donner même certaines responsabilités, certains des chefs des états qu'il aura conquis : Crésus, etc.)

On notera pour la Haute Antiquité la rareté des alliances : chaque Etat est ennemi potentiel de tous ses voisins. Il faut un péril commun, très pressant, pour que se noue une alliance, méfiante et strictement limitée à la durée de ce péril.

Le cas de la révolte survenue dans une région de l'empire est spécial. L'action de répression est menée avec une cruauté systématique : le souverain étant divinisé peu ou prou, se révolter contre lui est un sacrilège qui doit être puni de manière exemplaire.

La préparation et l'organisation d'une expédition/opération nous est connue dans une certaine mesure. ( Bas-reliefs égyptiens, déjà cités, mais aussi diverses représentations découvertes aux Proche et Moyen Orient). En revanche le déroulement l'opération - quand nous savons qu'elle a eu lieu - reste obscur : date de départ, durée de la progression, manoeuvres opérationnelles éventuelles. Souvent, même, si nous savons le nom de la bataille qui suit, nous n'en connaissons le lieu que de manière approximative.

Répétons-le : dans notre optique, la Haute Antiquité n'est encore qu'une sorte de "proto-histoire".

43. Les problèmes de l'Illiade et de l'Odyssée.

Pendant longtemps - jusqu'en gros la moitié du XIXème siècle - mises à part les interventions des dieux, l'Iliade a été considérée comme un récit à peu près historique. C'est d'ailleurs d'après les indications de l'oeuvre que Schliemann a pu situer Troie sous la colline d'Hissarlik. ( Mais en faisant erreur sur le niveau d'occupation "homérique" - la "Troie VIIa" - erreur bien explicable à une époque où n'existait pas la datation au Carbone 14.)

Poème épique, l'œuvre traite d'un conflit qui s'est déroulé à l'époque mycénienne mais qui, évoqué verbalement par 15 générations de conteurs avant d'être écrite, a subi une "pollution" inévitable par l'adjonction de détails appartenant à la génération du conteur, ou celle des vieillards de son époque, lesquels, selon l'habitude des "anciens combattants" aiment évoquer ce qui se faisait en guerre au bon vieux temps de leur jeunesse. Pour simplifier - de manière sans doute abusive - nous dirons que l'Illiade et l'Odyssée décrivent les matériels, équipements et formes de combat qui étaient en usage :

- aux alentours du début du premier millénaire avant notre ère

- et dans le monde grec ou de culture grecque.

Cette simplification ( grossière ) étant admise, nous relèverons les points suivants:

A. Technique.

- Le fer est encore un métal précieux : les héros se font présents de lingots; toutefois son emploi pratique commence à se répandre ( par exemple, cerclage des roues, pointes de flèches ). D'ailleurs, si certaines armes n'étaient pas déjà en fer à quoi servirait la trempe dont le résultat étonne Homère dans l'Odyssée ?

- Mais le métal essentiellement utilisé pour les armes et équipements est encore le bronze. On notera le fait que le métallurgiste du bronze en est arrivé au stade du casque non développable de la cuirasse d'emploi pratique - sans doute celle "en cloche" - et même aux jambières ( cnémides ) nécessairement adaptées à la conformation des jambes du porteur. Le "porte-panache" du casque ne peut qu'être soudé ( mais nous avons dit que la soudure du fer attendra encore 4 siècles.)

- Les navires sont à 50 rames donc des pentacontres qui devraient être munis de l'éperon de bronze. Mais certains hommes sont arrivés par unités de 120. Il ne peut s'agir de galères où la place est trop limitée pour permettre, outre les 50 rameurs- guerriers, plus que le barreur et quelques gabiers/soldats de pont. On peut penser que ces transports "de masse" utilisaient les navires ronds marchands.

B.Armement et équipement.

- Les héros, chefs de détachements, combattent essentiellement à la lance et à épée, seules armes dignes du courage d'un aristocrate. Pourtant certains se servent de l'arc à l'occasion, mais surtout pour faire valoir leur adresse.

Toutefois, après avoir montré son adresse, Ulysse extermine à l'arc les prétendants à la main de Pénélope - qui doit être devenue une solide matrone - sans doute pour affirmer son mépris à l'égard de ces jeunes débauchés.

Les héros, pourtant, ne dédaignent pas le moyen simpliste consistant à lancer une lourde pierre. Peut-être pour que le poète puisse faire valoir leur force, comme l'épisode du rocher qu'emploie Hector pour fracasser la porte du camp grec63.

- Homère ne détaille guère la forme de combat de la piétaille. Il fait seulement souvent allusion au tir d'une "pluie" de flèches, au jet de javelots, et aussi à celui de pierres : le "soldat de 2ème classe" semble préférer le combat à distance au corps à corps. En fait, c'est la préfiguration de l'Infanterie légère, qui ne reçoit que peu ou pas de protection.

A noter le fait que le texte ne fait guère allusion à des frondeurs.

- La cuirasse de bronze est le privilège des chefs ( parfois de leur troupe d'élite qui semble être la garde personnelle ) en raison de son coût. Le "biffin" moyen se contente de l'armure de lin Le problème se pose des achéens aux tuniques de bronze ? Sans doute une protection d'"écailles" métalliques fixées sur étoffe ou peau : c'est la broigne moyenâgeuse.

- Le casque du héros est en bronze, ce qui est probablement un anachronisme. Mais le souvenir du bonnet, "blindé" de dents de sangliers (avec couvre joues), est resté. Il servira à la reconnaissance nocturne d'Ulysse et Diomède, avec explication de l'éclat trop visible de celui de bronze - qui aurait pu être enveloppé d'un linge neutre ou passé à la fumée.

- Plusieurs boucliers sont décrits avec assez de détails pour les reconstituer. Toutefois celui d'Ajax, avec ses 7 couches de cuir de taureau superposés sur une plaque - ou une armature ? - de bronze, et haut comme une tour constitue une exception, sans doute poétique.

- Les jambières (cnémides) sont souvent mentionnées. Celles des héros sont en bronze, et sans doute "sur mesure". Les soldats doivent probablement se contenter équipements de cuir, mais de bonne qualité : ...les Achéens aux belles cnémides..

- Le char de guerre est très léger. ( Lors de la reconnaissance de nuit, Diomède veut rapporter, dans ses bras, un char rempli d'équipements ennemis. Or il n'est pas un Hercule parmi les héros). Mais ces chars légers sont fragiles : nous avons parlé de la rupture des timons des chars Troyens au passage du fossé du camp grec.

Remarque : l'avidité des combattants à se saisir des armes et équipements de l'adversaire tué ou hors de combat peut avoir deux explications : a/ la valeur, en termes de coût, de cette panoplie, ou b/ sa valeur morale, comme trophée... ou bien, encore, la conjonction de ces deux explications.

C. Les actions de guerre .

Mis à part les duels entre héros adverses - les deux armées faisant alors une sorte de trêve pour assister à l'intéressant spectacle - tout laisse penser qu'à l'époque que nous visons ( vers - 1000, rappelons-le ) la manoeuvre tactique quelque peu élaborée était encore ignorée en bataille rangée ; ou, plutôt, "non rangée". Les combats d'ensemble se réduisent à de furieuse mêlées, où la seule directive est d'abattre le maximum d'ennemis. On objectera l'emploi du mot phalange mais, encore une fois, le contexte montre que Homère l'utilise pour parler d'un groupe de guerriers, ou de tel contingent, mais pas d'une troupe entraînée à un alignement minutieux comme le fera plus tard la phalange classique.

Le char, privilège des chefs, a un rôle mal défini : en général il sert à amener son propriétaire, en grand apparat, jusqu'au lieu du combat. L'aristocrate met alors pied à terre pour la bataille, puis est reconduit à ses "quartiers" s'il est blessé, ou épuisé. Parfois, pourtant, le char a un rôle bien plus étendu celui de taxi de la Marne : le conducteur d'Hector est tué par une flèche en pleine bataille. Il est vrai que cette flèche pourrait venir de loin; mais Patrocle assomme d'une pierre le cocher d'un char ennemi et, plus près encore, depuis son char il embroche un Troyen d'un coup de lance. Enfin, les chars troyens participent à l'assaut contre le camp grec.

En réalité la plaine entre la colline d'Hissarlik et la mer est semée de telles caillasses - projectiles fréquents - que l'on voit mal ces chars légers y circuler sans fracasser leurs roues. On peut penser que là et quand vivait Homère, la tradition orale avait fait connaître l'emploi - où ? - de chars dans un passé de 4 à 5 siècles, mais que l'on ne savait plus comment ils avaient été employés. Toutefois l'attribution de chars aux héros rehausse leur majesté dans le poème.

De manière contradictoire en soi, ce siège de 10 années ne connaît jamais l'emploi de machines de siège ( sauf le stratagème final du cheval, mais ce n'est pas une machine plutôt une machination). Ceci pourrait confirmer la non utilisation de ces gins contre des murailles de roc couronnant un tertre rocheux, mais l'oeuvre, elle- même, fait comprendre qu'il n'y eut jamais de siège au sens d'un encerclement total de la ville-forteresse.

Nous avons relevé l'absence d'allusions à des rencontres navales. Ceci s'explique peut-être par le fait que les liaisons maritimes avec les alliés européens de Troie à travers la Propontide - Mer de Marmara - pouvaient être réalisées vite et facilement, la distance étant faible. En revanche, même alertée immédiatement, une flotte grecque aurait dû remonter le courant relativement rapide, d'Est en Ouest, qui est permanent dans le long détroit des Dardanelles.64

D. STRATEGIE.

Le prétexte "officiel" de la guerre est de venger l'honneur grec, bafoué par les escapades de Pâris et Hélène. On peut douter qu'un tel "projet politique" ait pu unir les Grecs continentaux, généralement occupés à s'entre-déchirer; et ce, pendant 20 ans : campagne de 10 années, précédée de 10 autres de préparation. Cette durée est manifestement très exagérée, mais les conteurs, pourtant, ne sont sans doute pas partis de rien (j) : il y a eu conflit, ou "raids" successifs ( à la manière viking plus tard ) opposant en Troade la population locale à des envahisseurs venus de la Grèce continentale ( après l'avoir soumise ? On notera en effet que beaucoup des héros grecs sont blonds).

Quelle peut avoir été la cause de cette (ces) campagne(s) ? Il est possible qu'il y en ait eu plusieurs, à la fois, en fait.

Par exemple :

- "Choc" racial ( les Troyens sont de purs Ioniens )

- "Vengeance-révolte" contre une ancienne domination, ou contre des "raids" sur la Grèce dans l'époque immédiatement antérieure - une cinquantaine d'années - de la oie VI et son environnement, dont la puissance certaine avait été brutalement très affaiblie par le violent séisme de -1300 ? ( Troja delenda est mille ans avant l'application à Carthage).

- Faire sauter le "verrou" sur la voie maritime conduisant vers la Mer Noire, verrou contrôlé par la Troade au Sud, par ses alliés ( colonies ?) au nord.

- Phénomène général d'expansion des nouveaux maîtres de la Grèce : c'est juste après cette époque, qu'après les Achéens, les Doriens se rendent maîtres de la Crète ?

Quoi qu'il en soit, l'Illiade laisse l'impression d'une vaste campagne de conquête et pillage - car plusieurs villes de la Troade ont été déjà prises, au moment de l'épisode de la colère d'Achille : Briséis a été enlevée dans une de ces villes - dont le but réel a été enjolivé par le lyrisme des générations de conteurs, puis le génie poétique d'Homère.

 

5. CONCLUSIONS PARTIELLES.

 

La période de la Haute Antiquité est marquée par un certain nombre de changements socio-économiques et de découvertes techniques qui ont suffi à bouleverser le "paysage" militaire et politico-stratégique.

51. Transformation des sociétés.

Le petit village du néolithique, auto-suffisant, se maintient avec son chef ou conseil local; mais, dans des zones toujours croissantes, les progrès de la technique agricole exigent l'exécution de travaux - drainage, ou au contraire, irrigation - qui ne peuvent être le fait de groupes importants. Simultanément, l'excédent de l