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CHAPITRE V : LE MOYEN AGE

(Du Vème au XVème siècles)

 

LOCALISATION ET PERIODE.

A. Localisation.

Nous devons souligner le fait que ce qui suit concernera essentiellement - sauf quelques pages consacrées à la prodigieuse aventure mongole - la zone européenne ou ses abords immédiats : nous ne savons rien de l'Afrique au delà de la frange bordant la Méditerranée; ni pratiquement de notre point de vue ( et pour cause ) des Amériques; et nous ne détenons que des renseignements trop vagues et fragmentaires pour ce qui concerne l'Extrème Orient.

B. Chronologie d'ensemble.

La plupart des historiens placent les débuts du Moyen Age à la fin du Vème siècle de notre ère : 476, Odoacre fondant son royaume d'Italie après avoir déposé le jeune empereur d'Occident, Romulus Augustule. ( Mais certains font le partage entre la période des "royaumes barbares" - les "dark ages" des anglo-saxons - et le "vrai" Moyen Age, qu'ils font débuter à l'extrème fin du VIIème siècle avec l'essort des carolingiens). ! Pour notre étude, le choix d'une date précise importe peu; d'ailleurs cet Empire d'Occident n'était plus qu'une sorte de décor, masquant l'installation progressive d'envahisseurs barbares ; nous serions portés à dire que le Moyen Age ( sous la forme des "dark ages" ) a commencé dans telle ou telle région lorsque l'autorité réelle de Rome y a disparu : selon les zones considérées, cette transition va en gros du milieu du IVème à la fin du Vème siècles. ( Le retrait de Dacie avait été un repli voulu, non subi).

Faute de mieux, nous nous en tiendrons à la fin du Vème siècle.

Passant à l'autre extrémité du chapitre, se rencontre le problème de décider quand il doit s'arrêter. A la Renaissance, évidemment; mais quelle Renaissance ? Celle de la Florence des Médicis, ou celle qui se répand dans l'Europe ultérieurement ? Ou bien, autre solution, choisir la date d'un évènement politico-militaire, comme la fin de la Guerre de Cent Ans - 1453 - qui coïncide d'ailleurs avec la prise de Constantinople ? Mais notre point de vue n'est pas celui de l'historien, puisque nous avons un souçi très particulier : science/technique et application à la guerre. Ceci facilite notre choix : le chapitre s'achèvera au moment où des armes à feu, les canons, seront arrivés à un premier degré de maturité : fonctionnement sûr ou presque ( y compris pour la sécurité de l'utilisateur ); large diffusion; techniques et instruments de visée; déplacement facile, ( l'affût, avec l'"escuage" des rouesa fait de rapides progrès pendant la seconde moitié du XVème siècle)., Notre borne sera donc la fin de ce XVème siècle, c'est à dire la première guerre d'Italie - 1494 -, la fin de la "Reconquista" espagnole - 1492 - et, la même année, la découverte des Amériques, qui innaugure les trajets maritimes hauturiers à très grande distance. Nous trouvons d'ailleurs, à quelques années près - 1500 - la naissance de Charles Quint, dont la combinaison des héritages va donner lieu à une lutte séculaire entre la France et l'Espagne, puis la Maison des Habsbourgs. ( Malgré des trèves et des rapprochements passagers, le fait que Marie-Antoinette soit l'"Autrichienne" sera largement exploité pendant la Révolution)., Le chapitre s'achève donc lorsque les canons de Charles VIII, alors la plus puissante artillerie du monde, ébranlent les routes de l'Italie.

C. La chute du monde romain, et ses conséquences.

Du IIIème au VIème siècles de gigantesques migrations ont déferlé sur le territoire de l'Empire d'Occident (a), le faisant disparaître, mais - surtout - détruisant ses structures, sa culture et ses connaissances. Que ces migrations aient revètu une forme rapide, violente ou acceptée par le pouvoir central, ou encore celle d'une infiltration progressive, leur résultat fut la dislocation du cadre administratif du Bas Empire - rongé d'ailleurs par la routine et la prévarication - le pillage et la destruction des villes, ( c'est à dire des seuls centres de culture avant les monastères ), l'abandon de tout entretien des routes, ponts et acqueducs167 . ( Ce qui, par parenthèse, révèlera la vulnérabilité des grandes villes à la romaine non forcément bâties le long d'un cours d'eau, donc alimentées par captations à grandes distances).

La misère s'étendant sur l'Occident, la famine y devient presque endémique : on a pu écrire ( P.Ducassé ) de manière à peine excessive, que pendant plusieurs siècles les peuples que Rome avait civilisés retombèrent bien au dessous de la culture et de la puissance de l'Antiquité, même pré-hellénique. Par endroit ils descendirent à un niveau comparable à celui des derniers âges de la Préhistoire. La débacle fut si profonde qu'elle obligea l'Europe de l'Ouest et Centrale à reprendre presque tout l'effort technique, depuis ses humbles origines. , Cette oeuvre fut très généralement encouragée par les chefs politiques - rois qui, pour "barbares" qu'ils fussent, firent preuve d'une grande intelligence le plus souvent - et qui en attendaient l'accroissement de leur puissance; et essentiellement induite par l'Eglise, seule structure ayant encore conservé une organisation administrative, une tradition intellectuelle et, à travers les livres saints, une image ( enjolivée, sans doute ) de la haute civilisation antique.

En résumé, le processus de colonisation du néolitique, puis de civilisation de l'Antiquité, doit être repris. Mais il aura lieu à une vitesse "foudroyante" - en comparaison. Ceci, grâce au "presque" que nous avons indiqué plus haut; les invasions barbares n'avaient pas entierement anéanti les lumières intellectuelles. Nos ancètres, cette fois, n'avaient donc pas à repartir du zéro absolu et ils savaient à peu près où il fallait aller, au lieu de perdre un temps précieux en tatonnements stériles.

D. Subdivisions du Moyen Age.

Encore une fois, baptiser "Moyen Age" le millénaire qui va de la fin du Vème siècle à celle du XVème est une simplification commode mais quelque peu abusive, et qui ne correspond pas toujours exactement aux buts de cette étude. Il pourrait donc être subdivisé en deux sous-périodes, mais avec le grave inconvénient de limites très floues, car largement différentes selon la question et la région168 étudiées :

a/ du VIème au X ou XIèmes siècles ( selon précisément les régions ) si nous connaissons bien les bouleversements politiques; généralement les dates et lieux des batailles décisives; les armes et équipements employés, en revanche nous ignorons 

Par exemple, pour la France - dans ses limites actuelles - la civilisation et la culture ovccitanes eurent jusqu'à 2 siècles, environ, d'avance sur les régions du Nord de la Loire à certaines périodes : il suffit de comparer les dates de création des universités - Paris mis à part - pour s'en rendre compte.

peu près tout du déroulement de ces batailles : tactiques utilisées, effectifs engagés, etc : Tolbiac, 496; Tertry, 687... Poitiers fait exception, encore que les détails qui nous sont parvenus ne soient ni très fournis, ni très cohérents.

Jusqu'à un certain point, en somme on pourrait dire que cette première période rapelle celle du deuxième chapitre : la Haute Antiquité.

b/ à partir des X / XIèmes siècles, nous commençons, avec une précision croissante, à connaitre la composition des armées et les effectifs - hommes à pied, dont archers, halebardiers, piquiers...Hommes à cheval...- et le déroulement du combat, ( quoique bien des chroniqueurs n'aient pas été des acteurs, mais aient rédigé sur des on-dits plus ou moins fiables).

Aurions-nous donc dù scinder ce chapitre en deux parties ? Après hésitations, nous y avons renoncé. En effet, les premiers siècles du Moyen Age ont été consacrés en Occident à retrouver en gros le niveau technique de l'antiquité grèco-romaine : nous aurions été amenés, mutatis mutandis, à reprendre une large partie de ce qui avait été déjà exposé, alors que nous pourrons nous limiter, à cet égard, à de brefs résumés au lieu de reprendre une longue et fastidieuse énumération. ce que nous cherchons, c'est bien l'application des sciences et des techniques à la guerre et, mis à part les équipements, dont la forme et la composition suivirent plus des "modes" que des perfectionnement, les progrès décisifs furent rarissimes : le plus important - nous y reviendrons - fut sans doute l'introduction de l'étrier, faisant tache d'huile depuis Bysance.

(…)

1. L'ETAT DES SCIENCES ET DES TECHNIQUES.

 

Remarque préliminaire : les connaissances et leur transmission.

A. Europe.

Les connaissances venant de l'antiquité furent très généralement oubliées dans les zones les plus touchées par les "séismes sociaux" que furent les invasions. Pourtant bon nombre existaient encore, mais fragmentaires et "dormantes" dans tel ou tel monastère. A l'Est, elles furent conservées par l'Empire d'Orient et dans la fameuse bibliothèque-université d'Alexandrie malgré un premier incendie, heureusement d'ampleur limitée semble-t-il, en -47, à l'occasion de la main-mise romaine, Dans la période considérée ici un phénomène nouveau, et durable, apparait : pendant des millénaires la quasi totalité des progrès scientifiques et techniques étaient !venus des Proche et Moyen Orient. Puis le "relais" avait été pris par le monde grec, c'est à dire le bassin oriental de la Méditerranée, et les "colonies" greques- Sud de Italie, Sicile et Egypte. De nouvelles découvertes viendront encore de l'Est, mais à partir des XIIIème / XIVème siècles, cette source va se tarir, cependant que Occident va acquérir une sorte de monopole de la pensée scientifique et de l'innovation qui durera presque jusqu'à nos jours. Le retard initial de l'Europe occidentale provient, certes, du total effondrement structurel et administratif de l'Empire sous les poussées barbares, mais il faut y ajouter d'autres causes. Nous citerons ( liste non exhaustive ) :

le fait que le monde romain se soit satisfait des seules applications utilitaires; ce dont tout son territoire s'est imprégné : la recherche théorique, gratuite est pratiquement inconnue, et la culture générale scientifique de l'élite intellectuelle est nulle;

- le déclin - dont nous avons déjà parlé - des centres de culture et de recherche : Alexandrie reconstitue sa prestigieuse bibliothèque après l'incendie de -47 ( elle sera dévastée, brûléee et rasée lors de la conquète arabe ) mais est déjà gagnée par la torpeur hellénique. L'Empire d'Orient loin de reprendre le flambeau, montre une sorte d'impuissance intellectuelle scientifique qui croit à mesure que se développent les querelles politico-religieuses qui ont donné leur nom aux spéculations byzantines ; - la pesante chappe scolastique universitaire, qui s'étendit jusqu'au XVIème siècle dans bien des domaines : elle consista - en résumé - après qu'aient été retrouvés les écrits des philosophes grecs ( XIIème et XIII ) à refuser de trouver matière à réflexion et enseignement ailleurs que dans ces écrits. Pendant des siècles le seul critère de véracité sera du type : Aristote a dit... (b)169 le fait qu'il ne peut exister de centre culturel - dpassant la simple conservation et copie des textes - que dans des cités d'une certaine importance. Or les invasions barbares avaient saccagé, ruiné et presque fait disparaitre de très nombreux centres urbains : en périodes d'insécurité - elles furent longues et multiples - le citadin a le réflexe de fuite dans la campagne. A titre d'exemple, Anderitum, la ville gallo-romaine la plus importante - 15 à 20 000 habitants - sur !la Via Agrippa entre Lyon et Toulouse, fut réduite à ce qui reste encore ( Javols, de : Gabalum ) un hameau d'une quinzaine de maisons. Pourtant, une relative période de sécurité s'instaura avec la dynastie carolingienne; mais elle disparut avec la terreur qu'inspirèrent les raids vikings au nord et musulmans au Sud -en zone surtout côtière pour les seconds - et les évènements politiques du IXème siècle., En définitive, les cités ne se développeront vraiment, surtout au Nord, qu'à partir du XIème siècle. La création des universités suivra le renouveau de l'urbanisation avec un retard de l'ordre de 200 ans environ. Pour ne prendre que la France ( dans ses limites actuelles ) nous trouvons :

- 5 universités antérieures à l'an 1300: Montpellier Paris Toulouse Angers Orléans;

- 5 créers au XIVème siècle : Avignon Cahors Orange Grenoble Perpignan;

- 7 créées au XVème siècle : Caen Nantes Poitiers Bourges Bordeaux Valence Aix. On notera la nette prépondérance du Sud de la Loire, malgré les saccages de la croisade anti-cathares, ( qui offrit l'occasion à la couche dirigeante franque du Nord d'éliminer ou soumettre celle, wisigothe, du Sud-Ouest).

B. La science "arabe".

Un siècle et demi après la mort de Mahomet les frustes guerriers du Prophète, qui avaient galopé jusqu'à l'Espagne et une partie du Sud de la France d'un côté et jusqu'à l'Inde de l'autre, avaient largement commencé à dépouiller leur farouche rudesse, et par le contact avec les vestiges de grandes civilisations, reçu le désir de s'instruire. Ceci, tout particulierement au niveau des hauts chefs politiques. Citons, par exemple, Al-Mansour; Haroun-al-Raschid; Al-Mamoun, etc. ( Ce dernier - 783-833 - s'intéressait tellement à la science que dans le traité signé avec l'empereur d'Orient Michel III - probablement éberlué de cette exigence - un ticle stipulait la livraison de la copie de tous les livres grecs détenus par Bysance. La première traduction des "Eléments" d'Euclide parut en 813; celle de la "Grande Syntaxe Arithmétique" ( l'Almageste ) de Claude Ptolémée en 827... On a dit qu'il n'y a pas eu de science arabe mais relais de transmission des connaissances grecques et des progrès mathématiques indiens. L'affirmation mérite discussion. Il est certain qu'il serait préférable de parler de "science musulmane"170 : la plupart des grands noms de "découvreurs" sont ceux d'hommes appartenant à des nations conquises, et converties de manière souvent autoritaire. Mais ( et malgré les destructions initiales, de la période des conquètes ), c'est en effet beaucoup plus à travers le monde musulman que par Bysance, que nous est parvenue la science de l'antiquité.171 Relevons le fait, capital pour l'avenir de toute science et toute technique, que nous est arrivé de l'Inde le système ( décimal ) de numération de position, ainsi que l'"invention" du zéro, et les premières notions de l'algèbre. ( La place manque ici pour détailler, mais du Vème au IXème siècles de notre ère, Inde eut des mathématiciens de haut niveau pour l'époque. Nos esprits imprégnés d'une glaciale rigueur sont toutefois surpris de la maniere "poétique" dont les calculs sont exposés; le nom même de l'arithmétique est évocateur : "Lilâvati" : la Séduisante. On ne sait pourquoi cette école indoue disparut brusquement).

Enfin, outre la fonction de transmission des connaissances, les peuples musulmans du Moyen Age ont apporté une contribution importante notamment : - à la chimie, quoique très généralement à travers l'alchimie. ( Al-kohol, Al-qualid, - à l'astronomie, et à travers elle à la trigonométrie; ( Cf. le grand nombre étoiles portant des noms arabes : Aldebaran, Algol, Mizar et Alcor, Merak, Kochab.. - à la médecine, essentiellement par les médecins juifs - plus ou moins convertis - de l'Espagne musulmane. ( Premiers nets progrès depuis Hippocrate).

En fait, trois siècles après la mort du Prophète, la langue arabe était celle de la science. Cordoue comptait près d'un million d'habitants, avec 80 écoles supérieures et des bibliothèques dont l'ensemble comptait environ 600 000 volumes. C'était, en somme, la nouvelle Alexandrie. Notons encore - et à titre d'exemple - à l'autre extrémité du monde musulman, la véritable passion d'Ouloug-Beg, petit-fils de Tamerlan donc porteur de sang mongol, pour l'Astronomie. Son admirable observatoire de Samarkande date du milieu du XVème siècle.

C. Extrème Orient.

Malgré l'école mathémathique chinoise de l'époque de l'an mil qui eut ( venue de Inde ou de maniere indépendante ? ) les premières notions d'équations algébriques, et malgré les remarquables observations astronomiques des astrologues - nous leur devons la première description détaillée de l'apparition et de l'évolution d'une super-nova galactique, "l'étoile invitée" de 1054 - la science et la technique de Extrème-Orient, après avoir égalé voire surpassé celles de l'antiquité, vont passer r une très longue période de stagnation. Pourtant, les dynasties T'ang, puis Song, connaitront des apogées culturelles : artistiques, littéraires et philosophiques; mais pas scientifiques. On a invoqué la langue-écriture, assez comparable à une "bande dessinée"172 qui entraînerait une forme de pensée très particuliere ? Mais les actuels progrès japonais et chinois surtout - les scientifiques japonais utilisent l'anglais le plus souvent - ont su se greffer sur cette forme de pensée... Une autre raison pourrait ( tenir encore une fois au système de numération; plus exactement, à sa représentation semi-décimale : le boulier fait appel à un complexe de boules-unités et de boules de valeur 5. ( Addition et soustraction sont simples, mais la multiplication l'est moins, et la division très complexe. Ne parlons pas de l'extraction de racines carrées ou cubiques; du traitement de très grands nombres).

D. Conservation et apport de connaissances dans l'Occident.

Nous venons de parler des voies de transmission arabes. Tout, pourtant, n'avait pas été détruit ou oublié en Europe - Un certain niveau de connaissances techniques s'était maintenu dans les zones les moins touchées par le premier et brutal choc des invasions. Ce fut notamment le cas en Italie; ce qui explique pourquoi le début du renouveau mathémathique et technique ( par les "ingineors ou "engigneurs" ) sera surtout le fait d'italiens.

- L'apport des "barbares" n'avait pas été nul, au moins au plan des techniques : le monde romain leur était redevable ( Celtes ) du fer à cheval, notamment, et de divers progrès de la métallurgie, tel l'emploi des "fondants". L'agriculture leur doit la charrue, à roues, coutre et versoir, qui permet les labours profonds et ceux des terres lourdes à où l'araire serait impuissante; la moissonneuse primitive, aussi, qui sera oubliée dans la période de "tornades" des Vème et VIème siècles. ] L'invention du moulin à eau, peu avant le début de notre ère, leur est attribuée, etc. Bref, les "barbares" n'avaient pas été seulement - ou tous - des guerriers brutaux : leur descendance sera apte à développer les connaissances, comme l'avaient été les descendants des frustes envahisseurs de la Grèce.

- Un point particulie - qui mérite réflexion - est celui de la transmission, par copie, des textes en Occident. Textes sacrés le plus souvent, mais aussi profanes et parfois scientifiques ou techniques. Pendant longtemps la seule structure ayant conservé à peu près sa solidité fut l'Eglise, et nous avons cru - beaucoup le pensent et le disent encore - que les moines avaient été les seuls artisans de cette transmission par leurs travaux de copistes. - Ce n'est que depuis quelques dizaines d'années que l'étude systématique des colophons173 ( Catalogue des colophons de l'Université de Fribourg ) a montré que les copistes, en grande majorité, furent des femmes : moniales, mais aussi et surtout, laïques travaillant à domicile sur commandes de monastères.

Dans les faits, les moines - alors très nombreux - de certains ordres furent surtout chefs de chantiers de défrichement et de la reprise agricole. D'autres se spécialisèrent dans les Ponts et Chaussées réouvrant des routes à l'abandon, dirigeant la construction de ponts, etc.

Nous profiterons ce cette occasion pour rappeler que dès 1883 Karl Bartoch écrivait qu'au Moyen Age les femmes lisaient et crivaient beaucoup plus que les hommes, grce à un niveau d'instruction moyen nettement supérieur. Mais, cent ans après Bartoch - Education Nationale et M.L.F. aîdant - nous en sommes encore à la vision du moine copiste; du seigneur dévastant les récoltes au cours de ses chasses - oubliant qu'il en bénificiera d'une partie; du serf-esclave passant le jour au travail et la nuit à battre l'eau des douves - à grand bruit - pour que le coassement des grenouilles ne gène pas le repos des châtelains...Quant à la femme, cantonnée aux continuelles maternités et à l'ignorance, elle est la serve du mari, quelle que soit la condition sociale de ce dernier. En réalité, et comme l'ont montré les travaux de quelques historiens courageux - car il est risqué d'aller contre les idées reçues - l'Eglise avait agi de maniere déterminante pour la promotion sociale de la femme, ( comme pour la disparition de l'esclavage ), mais à partir de la fin du XIVème siècle, la redécouverte des philosophes et du juridisme anciens lui fit perdre peu à peu la majorité des droits acquis . P. ex, exercer un métier "intellectuel" ( médecin, chirurgien ), exercer une autorité ( voter pour l'élection des consuls autorité des régentes ), accès à l'instruction. L'arrêt - "édit Lemaire" - de 1593 consacra cette régression.174 ( Ceci donc, bien avant le Code Napoléon imprégné des idées romaines certes, mais voulant surtout lutter contre la licence révolutionnaire et son corollaire : la dénatalité).

1. LES SCIENCES.

Ce que nous venons de dire suffirait presque pour sauter ce paragraphe. Nous ajouterons pourtant quelques points particuliers.

Mathématiques.

Cette science, fondement de toute autre, était tombée dans un état lamentable en Occident jusqu'à sa réintroduction à travers, surtout, l'Espagne musulmane. Nous ne !savons pratiquement rien des débuts de sa renaissance ; toutefois un repère existe : en 1366 le pape Urbain V, ( pape à Avignon, moine originaire du Gévaudan, fils d'un chevalier-paysan chose banale aux débuts du XIVème siècle ), décida que tout candidat à la license devrait possèder un certain niveau en géométrie plane et en arithmétique. ( Pour se faire une idée de l'état de cette science, quelques 150 ans plus tôt en !Europe du Nord, de la Bretagne aux pays Baltes, il suffit de savoir que, localement, un jeune étudiant - par exemple, fils et futur successeur d'un gros marchand - ne pouvait apprendre que l'addition et la soustraction. Pour la multiplication, il devait être envoyé dans une université méridionale : Sud de la France, Italie, Espagne. Celle de Salerne jouissait d'une réputation enviable : elle avait des professeurs capables de mettre la division à la portée d'un élève doué).

Une mention spéciale semble nécessaire, sur une question relevant de la mécanique des corps - et de la présente étude - la Balistique: Les problèmes de balistique interne ne concernent que les armes à feu; ils ne seront étudiés de manière rigoureuse qu'à la fin du XIXème siècle. Mais la balistique externe joue pour tous les projectiles, quel que soit leur mode de lancement.

sez bizarrement, l'antiquité ne s'est guère intéressé au problème des trajectoires, sauf les combattants, lesquels cherchaient :

- de maniere empirique, à augmenter les portées en tir tendu et tir plongeant

- et par l'entraînement, à améliorer la précision. Au XIVème siècle le problème intéressa enfin des théoriciens, mais qui voulant rester strictement dans le cadre des "catégories" aristotéliciennes se lancèrent dans une voie radicalement fausse bien qu'elle ait été examinée et discutée avec passion. Cette notion (erronée) fut celle de l'impetus qui tentait de relier les deux mouvements d'Aristote : le "naturel" et le "violent". Vers le milieu du siècle, et appuyée sur l'autorité de Nicolas de Cues, la majorité des penseurs adopta cet impetus, inhérant au mouvement violent, mais éphémère ce qui, dès son épuisement, se traduit pour le projectile en mouvement naturel. ( L'impetus n'a jamais reçu de traduction; le mot le plus voisin de cette notion pourrait être : élan). Mais, comment se traduisait son action sur la trajectoire des projectiles ? Après de nouvelles, longues et passionnées discussions, à la fin du XVème siècle - donc aussi la fin du présent chapitre - le monde savant universitaire tomba d'accord sur la onclusion suivante : - tant que l'impétus n'est pas épuisé, le projectile est soumis au mouvement violent; il décrit une droite inclinée selon l'angle de tir; - dès qu'il est nul, le mouvement naturel ( en gros, notre pesanteur ) reprend ses droits et le projectile tombe verticalement. Certains "voyaient" donc la trajectoire sous la forme de deux portions de droites, la première inclinée sous l'angle de lancement, la seconde verticale. D'autres, qui sans doute avaient regardé une flèche en vol, ou le projectile d'un trébuchet, avaient bien été obligés de constater que la "cassure" des deux droites n'existait , ,s. Ces schismatiques plaçaient donc une portion de courbe entre les deux trajets rectilignes. Naturellement, courbe la plus parfaite, l'arc de cercle, intercalé dans les catégories aristoteliciennes : le ( scandaleux ) "media quies".

Ce qui parait étrange à nos esprits modernes est que, malgré Bacon et ses idées, nul

n'ait été surpris de constater qu'une flèche est retrouvée fichée obliquement dans le sol, alors que la théorie de l'impetus voudrait qu'elle soit plantée verticalement. Seuls les archers, arbalétriers, servants de machines de jet - ignorant tout des catégories d'Aristote, voire son nom - eurent une notion expérimentale assez claire de la trajectoire réelle et surent donner à leurs tirs l'angle de hausse convenable pour atteindre le but selon la distance. , Il fallut attendre les "Principia mathematica" de Newton - 1687 - pour que les lois de la mécaniques des corps soient définies. Mais le moins que l'on puisse dire est u'il fallut bien longtemps pour comprendre qu'elles s'appliquaient aussi au projectiles ( en supposant nulle la résistance de l'air ): les "Oeuvres militaires" de M. de Sionville, publiées en 1746, comportent encore les trois phases du mouvement des boulets : "violentus" ( rectiligne ), "mixtus" ( arc de cercle ), et naturalis vertical, avec croquis explicatifs à l'appui, tout à fait comparables à ceux que l'on peut trouver dans les "carnets" de Léonard de Vinci.

Nous avons quelque peu développé cette question pour montrer à quel point les hommes de la fin du Moyen Age, de la Renaissance, et jusqu'au siècle des lumières, furent prisonniers des idées de l'Antiquité. Avant de les critiquer, il faudrait balayer devant notre porte : les distinctions entre force, énergie et puissance, entre masse et poids, sont encore bien mal saisies par la majorité de nos contemporains, y compris - pour ne pas dire surtout - dans les milieux de l'"intelligentzia".175

Nous sourions des personnes âgées, qui s'étonnent qu'un missile puisse continuer à célerer dans le vide, là où il ne peut plus appuyer sur l'air ; mais nos petits neveux riront de notre ignorance sur des questions qui, jugeront-ils, devraient nous être évidentes.

Physique.

Au plan théorique, elle ne fit pratiquement aucun progrès. En revanche les ingénieurs découvrirent certaines applications de principes connus depuis un !millénaire. Par exemple, le simple levier, muni à une extrémité d'une lourde masse, à l'autre d'une sorte de poche de fronde, très agrandie, conduisit à la création des machines lourdes de jet, à contrepoids, le trébuchet et le mangonneau, ignorés de l'antiquité. C'est encore le principe du levier qui servit au gouvernail d'étambot, beaucoup plus efficace que les grands avirons verticaux de flanc, traditionnels. , Mais, au total, il faudra attendre la fin du XVIème siècle - une centaine d'années après celle de ce chapitre - pour que de nouveaux principes théoriques de la physique se fassent jour.

Chimie.

Nous en avons touché un mot. En fait le Moyen Age ne connut pas le chimiste, au sens où il peut être entendu seulement vers la fin du XVIIIème siècle. Mais les travaux des alchimistes, en Espagne musulmane d'abord, puis en Europe occidentale et centrale, conduisirent à des résultats non négligeables. Outre l'amélioration de la composition de la poudre noire, qui permit de passer de la propulsion des fusées chinoises à l'emploi dans les armes à feu ( nous aurons à y revenir ) les (al)chimistes eurent les premières notions d'éléments, de corps simples et purs, de mélanges miscibles, et arrivèrent à isoler, précisément, un certain nombre de corps purs; par exemple l'alcool, l'acide sulfurique... Leur erreur, à nos yeux, résida dans la croyance à la possibilité de transmutation chimique des éléments. Il n'empèche que cette science fit, du XIIème au XVème siècles, de très réels progrès. Au plan militaire, nous aurons aussi à évoquer le fameux et quelque peu mystérieux "feu grégeois".

Astronomie et cartographie.

Rappelons qu'Eudoxe, Appolonius de Perse, Hipparque et surtout Claude Ptolémée avaient fait triompher la thèse de la Terre centre de l'Univers contre Aristarque et Philolaïus partisans de l'héliocentrisme . Cette idée, fausse, dut en partie son succès à la logique religieuse populaire spéciale du Moyen Age : Jérusalem centre de la Terre et par extension, la Terre centre du Monde. Mais Hipparque avait eu le mérite de dresser un catalogue ( ascension droite et déclinaison ) beaucoup plus complet - 800 étoiles - que celui d'Aristyle et Timochangis ( et oeuvrant 150 ans après eux, de découvrir le phénomène de precession des équinoxes). Ce sont les astronomes musulmans, nous l'avons dit, tels Al-Fergani, Albategne, Thébit Ben Korrah, Aboul-Wiffa, qui reprirent le flambeau, avec considérable accroissement du catalogue d'Hipparque. A noter qu'ils reprirent sa répartition en 6 classes de luminosité qui, d'ailleurs, correspond de près à nos mesures scientifiques magnitude . ( Les corps de magnitude 7, et au delà, ne sont pas visibles à l'oeil nu). Ce sont aussi les stronomes musulmans qui, les premiers, observèrent l'objet céleste le plus lointain visible à l'oeil nu : la galaxie d'Andromède, M.31 dans le catalogue de Messier, à 2,2 millions d'années lumiére.176 Ils la décrivaient comme un petit nuage faiblement lumineux, comparable à une lointaine lumière vue à travers une ince lame de corne. Avec la disparition de l'Empire d'Occident, la cartographie, elle aussi, subit une regression par rapport aux tracés d'Erathostène et de Ptolémée. Ici encore les connaissances des anciens reviendront en Europe occidentale et centrale à travers le monde musulman. La fin du Moyen Age, toutefois, "reprit le flambeau" avec l'établissement des portulans, comparables à nos cartes marines jusqu'à un certain point puisque, destinés aux navigateurs, ils ne prenaient en compte que le tracé des côtes, la position des îles et îlots, et celle des ports. Ces portulans sont assez précis, en pariculier pour la Méditerranée. En revanche les essais de planisphères, à partir du XIème siècle, toujours centrés sur Jérusalem, furent très médiocres. Malgré ses déformation la vieille carte romaine découverte à la fin du XVème siècle à Worms, et offerte à Conrad Peutinger, ( "Tabula Peutingeriana" ) fut abondamment copiée, faute de mieux au moins pour les déplacements à l'intérieur de l'Europe ( distances et étapes entre villes).

On peut encore citer - l'"Atlas catalan" de 1375, à échelle beaucoup trop petite pour être utile à un voyageur, mais qui démontre une certaine connaissance de l'Afrique du Nord Ouest, depuis le Maghreb jusqu'au Niger - la réimpression, en 1477 à Bologne, de la très vieille "carte du monde" (connu), de Claude Ptolémée, assez exacte pour la Méditerranée et ses approches terrestres; et, à l'Est, jusqu'à la Péninsule Arabique et la Mer Noire. ( Mais, ici aussi, l'échelle est beaucoup trop petite pour être d'une quelconque utilité à un déplacement par voie de terre).

Le plus ancien globe terrestre177 connu est celui de Martin Behaim, de Nuremberg. ! Par une de ces ironies dont le cours de l'Histoire est si fréquent, achevé en 1492, l'année même où Colomb découvrit les Amériques, ce globe représente exactement l'idée que l'on se faisait alors du Monde : circonférence sous-estimée et Eurasie très sur-estimée d'Ouest en Est, si bien que Cipango - le Japon - et Cathay - la Chine, se trouvent de l'autre côté "d'un" Atlantique, lui même nettement moins large qu'en réalité. Il semblait donc assez facile d'aller des Açores ou du Cap-vert vers Cipangu insula et de là vers le continent asiatique.

Relevons enfin le fait que les cartographes du Moyen Age ignoraient - ou plus exactement, avaient oublié ce que connaissaient ceux d'Alexandrie - à savoir, l'impossibilité du "développement" de la sphère sur un plan. Les pemiers systèmes de jection rationnels, ( mais nécessairement "non conformes" ), devront attendre la fin du XVIème siècle avec Mercator, ( Gerhard Kremer ).

12. LES TECHNIQUES.

Ici encore nous retrouvons les conséquences des grandes invasions. Plus, d'ailleurs sans doute par l'anéantissement de structures sociales et administratives séculaires que par les destructions : l'abandon de l'entretien, de l'"investissement" en travail quotidien, conduit un peu moins vite, mais aussi sûrement à la ruine de ce qui existe que le saccage volontaire.

Travail du bois.

Passées les grandes invasions/migrations, un monde nouveau était à rebâtir; plus exactement, à reconquérir; et pour la France, plus particulièrement dans les zones les moins anciennement romanisées. Après 200 à 250 ans d'abandon, la majorité du sol européen occidental n'était plus que landes, marécages - drainages disparus - et forêts. Les monastères devinrent des centres d'opérations dont les moines, encadrant la population, se mirent à raser les broussailles, brûler des montagnes de ronces et de taillis, et pour ce qui nous concerne, à abattre les arbres.178 Un prodigieux volume de bois fut donc disponible et à valeur marchande nulle, ce qui lui donna des emplois presque universels : habitations; premiers châteaux forts où tout, murailles tours et même le dominium ancètre du donjon, était fait de troncs équarris; roues hydrauliques; ponts; engrenages de moulins ( à "lanternes" );grues primitives et chèvres de levage; araires; chariots; seaux et récipients divers; sabots; métiers à tisser; conduites d'eau179 ... sans parler de ce qui, à cette époque, ne pouvait être fait d'un autre matériau que le bois : barques, navires, etc.

-- Le menuisier-charpentier du Moyen Age a exécuté des réalisations admirables, compte tenu de l'outillage dont il disposait: que l'on songe, par exemple, aux gigantesques échafaudages qui furent nécessaires à partir des XIIème/ XIIIème siècles pour construire les cathédrales ou les énormes châteaux forts de pierre !

Métallurgie.

Dans un premier temps - du Vème au Xème siècles environ - le métal était redevenu rare, donc précieux, tant en raison de l'effondrement du nombre des spécialistes que par l'abandon de nombreuses mines. Il était donc réservé aux seuls emplois que le bois ne pouvait asolument pas assurer : lames des outils; écailles ou mailles des cuirasses; serrures... Le système de production était celui, rudimentaire, de l'antiquité. Vers 700/750 fut mis au point le procédé dit du four catalan qui fournissait le fer en plus grandes quantité à chaque mise en oeuvre, mais toujours sous la forme de la loupe mélangée de scories qui devaient être chassées par martelage à chaud - ce qui exigeait plusieurs réchauffes.

est l'emploi de la puissance hydraulique ( après une passagère stagnation due aux "craintes de l'"an mil" notamment ) qui contribua le plus à l'augmentation de la production du fer, favorisée par une demande toujours croissante. Cette puissance servit à mouvoir des premiers marteaux-pilons ( soulevés par d'énormes arbres à cames, de bois ), à actionner les soufflets des fours et des forges. On obtint ainsi des températures plus élevées que dans l'antiquité - qui, rappelons- le, ne semble pas avoir dépassé 1300° C. La hauteur des rours allant en augmentant, parallèlement à la puissance de soufflerie, le jour vint où, pour la première fois le minerai laissa s'écouler de la fonte liquide. ( Fin du XIIIème ou début du XIVème siècle. A Siegen, dans la Rhur, pour les uns; en pays flamand pour d'autres ? ) Cet évènement était capital pour la sidérurgie, puisqu'il était enfin possible de couler des pièces à base de fer. Mais le problème de la décarburation se posait plus que jamais ; la fonte est très dure, peu sujette à la corrosion, maiscassante. Il fallait donc procèder à une laborieuse décarburation par le "puddlage"180 Vers 1350, le four atteignait une hauteur de 5,50 m environ, et dans la mesure du possible on ne l'éteignait plus qu'à longs intervalles, pour entretien : il était devenu un haut-fourneau, produisant de l'ordre de 3/4 de tonne de métal par jour.

Cet essort quantitatif et, dans une certaine mesure, qualitatif ( il ne reste pas de scories dans la fonte ), allait correspondre à un rapide accroissement de la demande. Pour ce qui nous intérêsse, aux équipements de protection et aux armes, notamment les armesà feu et leurs munitions : le boulet de pierre reçoit vite un cerclage de fer, puis cède la place à celui de fonte. Notons, pourtant, le fait que le canon "de fer" - en fait, de fonte plus ou moins bien décarburée - allait se révéler dangereux pour l'utilisateur ( surpris qu'une matiere aussi dure soit fragile ). Il faudra revenir pour très longtemps - malgré le coût - à l'emploi du bronze : en 1914 nos arsenaux détenaient encore, bonnes de guerre des pièces de bronze, notamment le fameux 10-culasse et surtout des mortiers, plusieurs fois centenaires parfois, mais qui rendirent des services dans la phase initiale de la guerre de tranchée.

Travail de la pierre.

Ici encore la chute de l'Empire fut suivie d'une période de régression qui se prolongera en Europe occidentale selon les régions de la fin du Xème au milieu du XIIème siècles. Elle avait plusieurs causes : la disparition/dispersion des spécialistes - du tailleur de pierre à l'architecte; la mauvaise qualité des outils de taille, et aussi la facilité et l'économie de l'emploi du bois puisque sa valeur marchande fut à peu près nulle pendant la longue période de défrichag. Les techniques de travail de la pierre ne reviendront que peu à peu; par diffusion depuis surtout l'Espagne islamisée, mais aussi depuis l'Italie. Le progrès sera accéléré, après 1100, par la fortification et la construction des édifices religieux.

Machines et engins.

Là encore les débuts du Moyen Age occidental marquent une régression à peu près totale, tant pour les machines à usage civil que pour les engins de guerre. ( Avec toutefois une certaine exception dans l'Italie génoise et lombarde, qui avait conservé quelques traditions techniques de l'antiquité). Par exemple, la grue décrite par Vitruve dans son manuel d'architecture ( rédigé vers -10 ), ne sera plus utilisée avant le IXème siècle, bien que ce modèle ne soit pas un engin de travaux publics complexe. Il faudra attendre le XVème siècle pour voir apparaître la grue à flèche inclinable dans le plan vertical, et pouvant pivoter sur 360°.181 En allant au fond des choses, ces engins ne diffèrent guère dans leur principe des grues actuelles, sauf par l'emploi du bois au lieu de profilés d'acier, et surtout par la souce d'énergie : les moulins de discipline semblables à d'énormes cages d'écureuils actionnées par des hommes. ( Appellation venant du fait que ces roues étaient mues le plus souvent par des condamnés à l'équivalent des "travaux forcés"). C'est à la charniere des X/XIèmes siècles que fut retrouvé le principe du treuil à levier, nécessaire pour dresser les colonnes des cathédrales sans recourir - comme les constructeurs des menhirs, à l'établissement d'énormes talus puis basculement du monolithe. ( Datation par la représentation sur des "vignettes" de manuscrits).

Le vérin - à vis de bois - fut inventé en France ou y arriva ? ) vers 1250.

Les machines de guerre subirent également en Occident une éclipse à peu près totale jusqu'aux débuts du IXème siècle. Les engins de siège renaîtront peu à peu grâce aux quelques notions conservées en Italie, puis plus vite au contact de l'Islam - mais !lors des croisades, et non depuis l'Espagne musulmane - et dans une certaine mesure, e l'Empire byzantin. De nouveaux engins - nous y reviendrons - apparurent vers 1150. Leur particularité était d'utiliser l'"énergie potentielle" de chute ( celle d'un contre-poids ) au lieu de l'élasticité d'arcs ou celle de la torsion d'un écheveau.

Mais l'artillerie de campagne, mobile, à la romaine, disparut des champs de bataille pour plusieurs siècles. Elle ne reviendra qu'avec les bouches à feu, quand elles seront montées sur des affûts à roues, c'est à dire à l'extrème fin de la période couverte par ce chapitre.

Problèmes d'énergie.

A. L'être humain.

Parallèlement à l'émancipation de la femme - sans verser dans la licence ce qui, on l'avait déjà vu et on le verra depuis, constitue un équilibre délicat - la diffusion du christianisme (c) avait agi pour faire disparaitre l'esclavage. Transformation progressive, car s'attaquant à des habitudes millénaires. Dans un premier temps les conciles avaient exigé que l'esclave soit considéré comme un être humain, au moins au plan familial : mariage, interdiction de la dispersion de la famille. La phase suivante fut celle de la libération. Le concile d'Orléans ( 511 ) décide que pour l'esclave en fuite l'église est un refuge inviolable. Puis le rachat de l'esclave, pour émancipation, se répand rapidement puisqu'il ne peut être refusé à l'autorité clésiastique. Or la main d'oeuvre servile avait été une constante "énergétique" de l'antiquité. En moins de deux siècles cette ressource disparait en Occident, ce qui provoque - bien avant le "serpent de mer" pétrolier - une véritable crise de l'énergie. Mais, selon le slogan, quand on n'a pas d'énergie, il faut avoir des idées . Ces idées se traduisirent par une meilleure utilisation de la force de traction animale (Cf.infra), la multiplication des moulins à eau - pour bien d'autres emplois que la seule meunerie; plus tard, celle des moulins à vent. , A titre d'exemple, si nous connaissons très mal ce qu'il en était sur le territoire actuel de la France, en revanche le Domesday Book cadastre établi sur l'ordre de Guillaume le Conquérant montre qu'en Angleterre où l'esclavage a disparu un siècle et demi, environ, après la France, en 1086 on ne recense pas moins de 5624 moulins à eau. ( De rivieres et "moulins à marées"). Or cette Angleterre - hors Ecosse, Pays de Galles et Irlande - représente moins de la moitié de la surface de la France ( dans ses limites actuelles ) et moins du quart ( env. 1,4 M ) de notre population d'alors.

Remarque : Non sans une certaine part idéolologique sous-jacente, on a assimilé et on assimile encore la condition du serf à celle de l'esclave. Pourtant les différences sont considérables : l'esclave depuis l'antiquité a toujours été un "non-humain"182 . Le serf est le plus bas échelon du système féodal, avec ce que ce système implique comme devoirs, mais aussi comme droits.

Le serf doit :

- rester attaché à la terre, sauf autorisation du seigneur

- verser au seigneur une sorte de loyer en nature ( part de récoltes sauf sur le lopin alloué à son profit exclusif )183 et en travail.

En contre-partie, le seigneur doit :

- la protection, en cas de conflit ou de passage de pillards

- rendre, ou faire rendre, justice ( selon coutumes régionales ) au serf en cas de crime ou délit commis à son encontre ou à celle de sa famille. Les travaux à exécuter par le serf au profit de son seigneur - en fait, travaux d'intérêt général : entretien des chemins, renforcement des défenses, etc - furent définis par le concile d'Eauze qui décida que si le seigneur a abusé de son autorité, le serf devient automatiquement un homme libre : le "contrat" doit être respecté par les deux parties. On a souvent comparé, à assez juste titre, la condition du serf à celle du paysan en régime marxiste, encore qu'intéressé au rendement de la terre qu'il cultivait, le serf s'y consacrait avec plus de motivation que le paysan-ouvrier d'Etat soviétique.

L'homme libre de la campagne est le "vilain" - mot qui ne prendra un sens péjoratif que par intelligentzia urbaine - c'est à dire l'habitant de la "villa" au sens latin. Dans les faits un modus vivendi s'établissait entre vilain et seigneur voisin : protection éventuelle et refuge dans le château en cas de besoin, et utilisation des installations "banales" - chemins, four, lavoir...- contre un loyer en nature ou monnaie. Mais le vilain est entièrement libre de vendre son bien, de se déplacer, etc, ce qui le différencie du serf lié à la terre qu'il exploite.

L'animal.

Certains auteurs font remonter l'invention du collier d'épaule - appliqué au chameau avant de l'être au cheval - au IIème siècle et au Moyen-Orient. Puis il aurait gagné vers l'Ouest, pour être généralisée en Europe aux débuts du IXème siècle. Des délais aussi longs - plus de 600 ans - nous semblent parfaitement invraisemblables pour un objet mobile par définition, et utile au premier chef : la progression de cette découverte, intérêssant le commerce, n'aurait été que de 3 à 4 km par an ! En tout état de cause, ce collier d'épaule remplaçant la courroie de cou va permettre à l'animal de déployer une puissance moyenne 4 à 5 fois supérieure, et désormais le cheval va concurrencer avantageusement le boeuf dans les travaux agricoles et les charrois, ne seraît-ce que par sa vitesse moyenne, en traction de force, de 5 à 5,5 km/h au lieu de 3,5 à 4. L'attelage en file, par le palonnier vint rapidement remplacer l'attelage de front - jusqu'à 6 animaux - seul pratiqué dans l'antiquité.

C'est au début du XIIIème siècle, semble-t-il, qu'à l'imitation de l'Espagne musulmane commença à se pratiquer la sélection pour obtention de races bien adaptées à leur emploi. Mais, dès lors, aussi bien pour le cheval de trait d'une part que pour les diverses races destinées au combat d'autre part. ( Le cheval de guerre de l'Islam est une bète souple, rapide. Le destrier occidental, "plate-forme" d'une lourde charge et quelque peu "blindé" lui-même, sera surtout un animal puissant).

Le cheval n'élimina pas le boeuf comme bête de trait, notamment dans les régions à sol pauvre et à climat froid - dont montagne entre 700 et 1800 m : en hiver le bovidé peut se contenter d'un mélange de foin et de paille de seigle, alors que le cheval est plus exigeant. Le joug "sur mesure" date de la fin du IXème ou du début du Xème siècle. Il permet à l'animal d'ajouter la poussée du front à la traction par les cornes, seule autorisée par l'ancien joug qui n'est guère qu'un morceau de madrier fixé à demeure sur le timon de l'instrument à tirer, et "ficelé" aux cornes. On peut estimer que ce nouveau joug, permettant aux bètes de déployer toute leur puissance, doubla leur possibilité de traction sans le risque de blessure - corne cassée par un effort accidentel trop violent - mettant le boeuf dans l'impossibilité définitive d'emploi. Le revers de la médaille tient au fait que le nouveau joug doit être retouché, voire remplacé, en cas de changement de l'un des boeufs de l'attelage. Le paysan pauvre emploie l'âne, le mulet, ou attelle des vaches: mais la vache qui travaille ne donne que très peu de lait. Ici encore la sélection a permis de créer des races de mieux en mieux adaptées aux besoins. Elle s'est poursuivie jusqu'à nos jours.184

Moulins à vent.

La machine aurait été inventée, avec axe vertical évitant les renvois, en Iran entre le Vème et le VIIème siècles. Nous ne savons pas quand et qui eut l'idée du moulin à axe horizontal, qui est susceptible de recevoir un système de sécurité automatique pour le cas de tempète. , Le moulin "turquois" fut sans doute rapporté de la première croisade par les hommes Robert de Normandie, puisque c'est dans cette province que les premiers apparurent au début du XIIème siècle. L'appareil reçut de multiples perfectionnements que nous ne détaillerons pas puisqu'il n'eut pas d'applications à l'armement.

Moulins à eau ( et à marée ).

Nous en avons touché un mot plus haut, et nous avons indiqué au chapitre IV qu'ils remontent au moins au premier siècle avant notre ère. Mais, après les grandes invasions la première mention de l'une de ces machines remonte au Vème siècle. La crise de l'énergie conduisit à les multiplier : pour la meunerie d'abord ( moulin "banal" ); puis pour de multiples applications dont certaines vite appliquées à la production d'armes et équipements militaires : entraînement des soufflets de fours et de forges; affûtage; polissage des armes et armures. Plus tard, broyage de la poudre noire par pilon soulevés par des cames; alésage des armes à feu, etc.

Chimie.- Nous ne reviendrons pas sur cette science en général, mais sur deux de ses applications : le "feu grègeois" et la poudre noire.

A. Le feu grègeois.

C'est une composition incendiaire, liquide qui aurait été mise au point au VIIème

Kalinikos, d'Héliopolis, pour l'Empire d'Orient. En réalité cette tradition esttrès douteuse. Ce qui est certain est que dès la fin de ce VIIème siècle Byzance a disposé d'une arme incendiaire qui a fortement contribué à sa défense contre les attaques musulmanes, aussi bien à terre qu'en mer185 : dans le premier cas, par machines de jet lançant des pots contenant la mixture; dans le second, par lancement aussi, à la main, de petits pot-grenades et également par arrosage direct des navires ennemis à l'aide de pompes et lances incendiaires. ( En fait, c'est surtout en guerre navale, ou contre des bâtiments de débarquement, que le feu grègeois fut employé). Ce monopole byzantin fit l'objet d'un secret tel que nous ignorons la composition exacte du liquide incendiaire. On peut supposer que le mélange comprenait du naphte, du souffre, du salpètre - apport oxydant : nitrate de potassium - peut-être de la poix et sans doute de la chaux vive, pour provoquer l'inflamation au contact de l'eau. Très récemment des auteurs "ont ajouté" de l'aluminium en poudre, voire du magnésium ou du phosphore, mais quoiqu' hypothèses séduisantes ( non extinction par l'eau ) elles ne sont pas vraisemblables : il faudra attendre près d'un millénaire pour isoler le phosphore, et plus encore pour obtenir aluminium et magnésium - en très faibles quantités au début, car par voie chimique : l'aluminium n'est devenu un métal banal qu'à partir de sa production par électrolyse. Les moyens de l'époque ne permettant pas de préparer une mixture incendiaire par seul contact de l'air, mais seulement de l'eau, on peut supposer que les "pots" endiaires comprenaient en fait deux récipients isolés et étanches : l'un contenant le produit, l'autre une quantité d'eau suffisante pour assurer l'inflamation au moment où l'ensemble se brise sur l'objectif.

Le secret finira par percer chez les Arabes et les Turcs - les croisés en feront l'amère expérience - mais en partie seulement : les effets décrits par les chroniqueurs ne correspondent pas exactement à ceux du "vrai" feu grègeois

( Les liquides incendiaires ne reverront le jour que pendant le conflit 1914-1918).

B. La poudre noire.

Il est pratiquement certain que les premiers mélanges de charbon de bois, salpètre et souffre, ont été réalisés en Chine vers la moitié du premier millénaire, donnant les "lances à feu" - Huo Sang - que l'on pourrait assimiler jusqu'à un certain point à nos lances-flammes modernes, mais à effets plus spectaculaires que pratiques. Les soldats munis de la lance à feu avaient constaté la force de recul produite en sens inverse de la direction des flammes. Entre les VIIème et Xème siècles furent mises au point les "flèches à feu" des archers chinois. C'étaient la combinaison de flèche d'arc et fusée d'appoint, donnant une plus grande portée, mais au détriment de la précision. Toutefois elle offrait deux avantages : effrayer les chevaux, voire les hommes, en bataille rangée; servir de projectiles incendiaires dans le cas de siège d'une ville. Un texte de 969 donne le détail de la fabrication des engins : composition du mélange propulsif, dimensions du cylindre-fusée le contenant et type de papier ( déjà inventé alors en Chine ) pour le confectionner; mèche imprégnée de salpètre puis séchée, position du propulseur sur la flèche, etc. On voit donc s'ébaucher la roquette qui n'aura plus besoin d'être lancée par arc. En Europe, Marcus Graecus ( Liber ad comburandos hostes ) donne au IXème siècle e recette pour la poudre de lance à feu : 1 part de charbon de tilleul, 6 de souffre et 6 de salpètre. On était donc encore assez loin des proportions optimales classiques : 2 pour le charbon, 1 pour le souffre et 6 pour le salpètre; mais les composants définitifs étaient bien présents. Dès le XIIIème siècle les armées de Gengis Khan utilisent des "pots à feu" venus sans aucun doute de la technique chinoise; mais nous ne savons pas exactement quel type d'arme désigne cette expression. ( En Occident, les "pots à feu" furent les premiers mortiers; ici, on peut penser qu'il s'agissait de grenades primitives). Notons encore que certaines traditions indiquent que les effets explosifs de la poudre noire - ou d'une composition très voisine - auraient été utilisés dans les mines du Hartz à l'extrème fin du XIIIème siècle ou au début du XIVème. Toutefois les preuves de son emploi banalisé dans cet usage ne remontent qu'à 1625 - mine de Schemnitz - et 1630 - mine de Freiberg., Pourtant, s'il n'y avait eu ni emplois civils, ni armes àfeu, l'existence démontrée d'une poudrerie à Augsbourg en 1340 serait une absurdité. Absurdité aussi le décrèt florentin de 1328 dont nous reparlerons; absurdités encore l'existence de marchands de poudre à Lille, à Rouen et dans plusieurs villes flamandes ( qui vers 1330/1340 ont le monopole pratique d'exportation vers l'Angleterre).

En définitive, s'il semble bien que l'Orient ait, le premier, remarqué et utilisé les propriétés déflagrantes du fameux mélange charbon-souffre-salpètre, c'est sans doute en Europe, à la "charniere" des XIIIème/ XIVème siècles que fut à peu près mise au point la composition optimale de ce mélange. Que le "découvreur" soit Roger Bacon ou le moine Schwartz, ou tout autre adepte de l'alchimie, importe peu : cette de dégagement brutal d'énergie "était dans l'air" au début du XIVème siècle.

Navires et navigation.

A. Navires.

Pour les bâtiments de guerre la Méditerranée reste le domaine presque exclusif de la galère - avec voile(s) latine(s) auxiliaire(s) sur mat(s) repliable(s). L'époque du gigantisme à la Démétrios est révolue : le dromon, navire byzantin presque standard est très proche des liburnes qui avaient battu la flotte d'Antoine à Actium. Les navires "arabes" ( musulmans ), qui apparaissent dès la seconde moitié du VIIème siècle, sont très analogues, puisque construits dans les arsenaux maritimes conquis ( par voie de terre ) par les ouvriers qui travaillaient pour Byzance avant cette conquète : la côte levantine est prise après les batailles d'Adjnâdein et de Yarmouk Alexandrie après Héliopolis Barka en 640, etc. Néophytes en matiere navale, les Arabes utiliseront longtemps les services de "renégats" pour le commandement technique du navire, et des esclaves non musulmans comme rameurs. Il y a lieu de noter que la voile méditerrannéenne, latine en raison de son centre de poussée situé plus haut que la voile carrée, ainsi que le poids de la longue vergue - à surface égale de voilure - qui impose à son tour un mât robuste, tend à faire chavirer le navire si l'on n'a pas strictement limité ses dimensions. En revanche elle est plus maniable que les "phares" carrés des mers nordiques et permet donc d'utiliser le vent sous des "allures" moins "portantes". ( En clair : d'utiliser le vent arrivant non seulement par le travers, mais légèrement de l'avant, d'un bord ou de l'autre). Dans les mers du Ponant, ces voiles latines équiperont des bâtiments de faible tonnage ou serviront d'auxiliaires aux grands "phares" carrés pour â ines manoeuvre délicates : entrer dans un port, remonter un estuaire, etc.

A partir de la fin du VIIIème siècle se développa pe phénomène viking; raids de pillages côtiers d'abord, puis - par remontée des fleuves - attaque d'une grande partie de l'intérieur de l'Europe continentale.

Les premiers drakkars étaient de grandes barques - une quinzaine de m - non pontées mais munies de "quilles d'échouage". Il étaient construits selon la technique du bordé à clins186 . Par vent favorable ( aux allures "portantes" du vent ) les hommes associent une petite voile carrée à la propulsion à la rame. Plus tard les dimensions du drakkar s'accroitront, et il sera ponté. Devenu alors le drakkar kn rr il reçoit une voile ( toujours carrée) de dimensions relativement importantes et qui, orientée par écoutes et tangon, permet de tenir un certain "près" c'est à dire de remonter quelque peu au vent. Les kn rrs serviront de navires de charge pour le transport du butin, y compris de chevaux dont les guerriers-marins ont très vite saisi l'utilité pour les "raids" fulgurants à terre. Ces flottes vikings offrent un paradoxe : elles sont conçues pour des opérations guerrieres mais les navires ne sont pas des bâtiments de combat, et les batailles navales semblent avoir été tout à fait exceptionnelles. Les drakkars sont des navires de transport de troupe, robustes tout en étant rapides et légers, pour des combats livrés à terre. ( Le drakkar est si léger qu'il sera transbordé par voie de terre depuis les cours d'eau du Nord à ceux du Sud de la Russie).

Le gouvernail d'étambot constitua une innovation capitale : les traditionnels avirons verticaux, placés de part et d'autre de la poupe ne permettaient pas de manoeuvrer rapidement des navires de plus de 200 à 300 tonnes.187 Il est apparu dans les mers "du Ponant" vers la fin du IXème siècle, quoique les marines non méditerranéennes aient connu une certaine éclipse après les grandes ions - dont celles, navales, des Jutes Angles et Saxons vers la Grande-Bretagne. Pendant longtemps ce gouvernail d'étambot ( qui nécessite un nouveau concept de proue hors eau : un "mur" plan vertical ), sera commandé par une barre franche c'est à dire actionnée directement par le timonier, fixée sur la "mèche" de gouvernail dont les "aiguillots" tournent sur les "femelots" fixés à l'étambot. Au XVème siècle, et avec l'accroissement continu des tonnages, l'action directe sur la barre ne suffit plus : le timonier agira sur elle par l'intermédiaire d'un levier pivotant dans un plan vertical, perpendiculaire à l'axe du navire, et dont l'extrémité inférieure comporte une fourche métallique qui coiffe la barre. Ce dispositif permet de tripler, environ, l'effort exercé sur la barre. ( Plus tard encore, et avec les tonnages toujours croissants, il faudra en arriver à la roue, qui est en fait un cabestan pouvant haler la barre vers la droite ou la gauche).

Il n' empèche que le timonier fut jusqu'à nos jours l'"homme de barre".

A l'usage des puristes, ajoutons que la partie immergée du gouvernail est le safran qui peut être compensé, c'est à dire dépasser quelque peu vers l'avant de son axe de rotation, ce qui diminue l'effort à appliquer.

La prise de ris diminuant la surface de voilure en cas de vent trop violent, a peut-être été connue de l'antiquité, mais aucun texte ne permet de l'affirmer. Elle diffusa, ici encore dans les marines du Ponant - parce que essentiellement à voiles - vers la limite XIème / XIIème siècles. Les enfléchures, ces "échelons" de cordage disposés entre deux haubans pour faciliter l'escalade du mât pour un travail direct sur la voilure ( par exemple. la ferler ) avaient été utilisées dans l'antiquité, mais oubliées, semble-t'il, puis retrouvées et diffusées en même temps que la technique de prise de ris.

Drakkar mis à part, les bâtiments n'évoluèrent guère jusqu'au Xème siècle : nous avons dit que le dromon était très semblable aux liburnes d'Actium ( -31 )., Pour la façade Atlantique-Mer du Nord de l'Europe le navire moyen la hourque188 , semble avoir été très analogue ( Cf. tapisserie dela Reine Mathilde ) à ceux utilisés par les Vénètes contre les galères de César : lourde coque oblongue, pontée, à proue et poupe pratiquement symétriques ( légèrement relevées ) de 18 à 25 m de longueur pour une largeur de l'ordre de 5 à 6 m au maître couple; gréement constitué soit d'une grand'voile carrée sur les petits modèles à mât unique; soit d'une grand'voile sur mât arrière et d'un taille-vent - lui aussi carré - sur le mât avant. Le timonier agit sur un seul aviron de grande taille, non plus vertical mais légèrement incliné vers l'arrière, qui parait avoir toujours été placé sur le côté gauche de la proue. T Tant par la voilure que par le système de gouverne, la hourque fut sans doute peu manoeuvrante, et capable tout au plus d'utiliser le vent de travers. ( D'ailleurs, l'absence d'une quille ou de dérives latérales eut été rédibitoire pour tenter de tenir même le "près bon plein").

A partir du XIème siècle en Méditerranée, du XIIème pour les mers septentrionales, parait la Cogghe ( ou Cog ), qui porte un "château" avant et un "gaillard" arrière. Les cogs de Méditerrannée ont en général deux mats portant chacun une voile latine. Elles sont plus fines que celles du Nord et en cas d'urgence - par exemple, rencontre de pirates - la vitesse peut être accélérée à la rame : jusqu'à 60 rameurs pour 15 à 20 hommes de pont ( gabiers aptes au combat). La Cog du Nord et Ouest fut munie d'un seul mat au début, avec voilure carrée. Plus tard, d'un second mat équipé souvent d'une petite voile latine; ( pour les manoeuvres délicates notamment). Très vite le grand mât puis l'autre porteront une plate-forme, la hune, permettant l'observation à grande distance ( côte, récifs, navires suspects) et qui au combat reçoit des archers et arbalétriers - en attendant les arquebusiers - dont le rôle, plus facile que pour les tireurs placés dans le château et le gaillard, est de tenter d'abattre les combattants du bâtiment ennemi par tirs plongeants.

Navigation.

Depuis toujours, à défaut de voir des rivages, les marins n'avaient guère eu que le soleil ( en tenant compte approximativement de l'heure ) et les étoiles pour se guider. En particulier l'Etoile polaire. Le barreau aimanté, donnant la direction du Nord magnétique189 aurait été découvert en Chine aux débuts de notre ère. Vers le passage du XIIème au XIIIème siècles l'Europe mit au point une boussole primitive : fine aiguille aimantée placée dans un brin de paille flottant sur l'eau d'une écuelle. Cette écuelle fut vite soutenue par une sorte de montage à la cardan pour conserver l'horizontalité malgré tangage et roulis. ( Première mention de l'aiguille aimantée, en France, en 1200 et en 1207 pour l'Angleterre). Dès 1269 l'"ingigneur" Pierre de Méricourt monte l'aiguille sur pivot, l'enferme dans une boité étanche à couvercle transparent, colle une gradution sur le fond de cette boite et fixe sur le côté une alidade : la boussole primitive est devenue un compas permettant des relèvements. ( A noter que l'on savait qu'aucun objet de fer ne devait être approhé de la boussole primitive, sous peine de bouleverser ses indications). La vitesse étant appréciée à l'estime (le loch ne surviendra qu'au XVIIème siècle ) la combinaison de la longueur des trajets estimés parcourus et de leur orientation permet de faire un point...très approximatif. Mais l'astrolabe, des astronomes arabes du Xème siècle, détermine assez exactement la latitude par visée sur le soleil de midi - sous réserve de disposer d'un almanach tenant compte de la date, ou de la polaire la nuit. ( L'écart entre Nord vrai et polaire - 58' - est déjà connu avec une précision surabondante si l'on tient compte des conditions d'observation depuis un navire, même par mer d'huile). En revanche la détermination de la longitude restera plus que médiocre jusqu'à l'invention ( Chap. VI ) d'un garde-temps d'une extrème précision.

Un problème s'est posé à propos des Vikings, défricheurs de l'Atlantique par l'Islande, le Groënland, Terre-Neuve et la côte N-E de l'Amérique, alors qu'ils ne disposaient pas encore de la boussole. (Elle n'est mentionnée dans les sagas - le leidarstein - qu'à la fin du XIIIème siècle). Or le ciel de l'Atlantique Nord est uvent couvert pendant des semaines : le navigateur pourrait "tourner en rond". Mais les sagas font état d'une "pierre du soleil" - solarstein - permettant de connaitre la direction de l'astre malgré les nuages. Ce n'est que récemment que l'on s'est avisé du fait qu'il devait s'agir d'une variété de feldspath, proche de la tourmaline, qui a la propriété de polariser la lumière et permet de déterminer la direction du soleil par temps couvert. ( Mais pas son élévation).

C. Cartographie.

Nous en avons indiqué l'état plus haut. Rappelons que : - celle de la Méditerranée est très supérieure à celle des autres côtes et des zones terrestres; - la difficulté d'appréciation des longitudes donne lieu à une exagération des distances Est-Ouest; exagération qui malgrès les progrès des garde-temps sera encore sensible à la fin du XVIIIème siècle.

D. Imprimerie.

Le parchemin est un matériau noble, très solide190 , mais coûteux. Le papier avait été découvert en Chine au VIème siècle. Il est connu en Perse au VIIIème, et, par le monde musulman, gagne vers l'Ouest, jusqu'en Espagne et Languedoc au XIIème, puis toute l'Europe.

La technique de copie des manuscris eut à s'adapter à ce nouveau matériau, mais si le support était plus abondant, et moins cher, le travail du copiste restait aussi lent.

L'invention de l'imprimerie fut progressive : elle commença par la xylographie, connue en Chine au VIIIème siècle et parvenue en Occident à peu près en même temps que le papier. L'utilisation de la presse à bras dériva de celle de la presse à essorer les feuilles de papier. La grande nouveauté, au XVème siècle, fut le concept du caractère mobile, groupé pour l'impression d'une page mais réutilisable pour une autre. Sa mise au point fut retardée, semble-t-il, par les longs essais nécessaires pour déterminer la nature puis la composition exacte de l'alliage - plomb, antimoine, arsenic - devant être fondu dans une matrice frappée avec un poinçon d'acier. Le premier ouvrage imprimé par Gutemberg ( Johanes Genfleisch ) en 1447 fut un almanach astronomique, et non la Bible, ouvrage trop important pour ces débuts. Rapidement - puisque l'on en trouve dans les incunables - furent imprimés des traités des ingénieurs les plus réputés de l'époque, ainsi que des éditions des architectes-ingénieurs latins ; par exemple, Frontin, Vitruve.

Les connaissances étaient donc à la disposition de chacun ? Nullement, car bon nombre d'utilisateurs potentiels ne savaient pas lire.191

L'imprimerie était donc née; mais elle avait encore à faire de grands progrès. Par exemple les "carnets" de Léonard de Vinci furent très vite édités, mais sans les figures et dessins en raison de la difficulté de leur reproduction en cours de texte. Au début du XIXème siècle encore, beucoup d'ouvrages techniques comprenaient d'une part les tomes de texte, d'autre part un ou plusieurs tomes d'atlas c'est à dire oquis. ( Ex : Encyclopédie moderne Didot, 1852, qui comprend 3 tomes d'"atlas").

2. LES FONCTIONS MILITAIRES AU MOYEN AGE.

Ici à nouveau nous devons résumer en un seul chapitre les progrès accomplis pendant un millénaire. Mais la tâche nous sera facilitée par le fait qu'il fallut la moitié de ce temps, environ, pour retrouver le niveau technique militaire atteint par Rome : sauf rares exceptions, les véritables nouveautés n'apparurent qu'à partir du XIème siècle, et la lenteur de l'évolution nous permettra de couvrir sans difficultés excessives la péride allant de ce XIème jusqu'à la fin du XVème siècle.

On objectera le cas de l'Empire Romain d'Orient : il n'avait pas eu à subir de plein fouet les grandes invasions - encore qu'il ait dù largement compter avec la menace que représentaient les Huns. Mais, répétons-le, si sur certains plans - administratif et culturel notamment - l'Empire d'Orient a su conserver l'acquis, voire progresser, sur celui de la science et de la technique il s'est "endormi" au point qu'à la fin de la période considérée l'Occident avait non seulement rattrapé son retard, mais pris largement la tête dans l'ensemble de ces domaines. ( A la décharge des Byzantins, il faut reconnaitre que peu après les menaces des grandes invasions venues du Nord et de l'Est, l'Empire se trouva confronté en permanence à celle du monde musulman : pendant des siècles, et jusqu'à sa disparition il sera, comme on l'a dit, une "forteresse assiègée").

21. PROTECTION.

Les seuls mots "Moyen Age" sont puissament évocateurs de charges de chevaliers porteurs de brillantes armures et montés sur de robustes destriers, eux-mêmes bardés acier. En arrière-fond se profile, énorme, menaçante et imprenable, la masse du château fort...Nous allons voir que, devant prendre en compte les diverses époques et aussi les "niveaux sociaux" des divers combattants, il faut bien constater que évolution de la protection fut considérable, autant et peut-être plus que celle des mes.

A. Protection individuelle.

Cuirasse.

dans la Rome du Bas-Empire, une machine temporelle avait permis d'y transporter quelques guerriers de Charles Martel ou même de Charlemagne, ils n'auraient guère excité la curiosité des badauds : tout au plus eussent-ils été pris pour des troupes auxiliaires de passage venues d'une lointaine frontière. Ces combattants, en effet, portaient généralement une "broigne" très semblable à celle des fantassins et cavaliers auxiliaires, voire d'une partie des légions dites romaines : vètement de cuir ou d'étoffe très solide, doublé d'écailles métalliques se recouvrant partiellement. La souplesse de cette cuirasse ou de celle de mailles quasiguesnée en prolongera l'emploi jusqu'au XIVème siècle, seule pour l'homme de pied ou en complément - gorgerin, dossière - pour celui en armure. ! La cuirasse de maille "treslie" ( entrelacée ) avait d'ailleurs été connue de Rome, qui en attribuait l'invention aux Gaulois. C'était la "lorica hamata" ou, modèle très

(…)

voisin, la "lorica concerta". Techniquement quelque peu oubliée, sa fabrication difficile - il faut réaliser un fil de diamètre constant; le plier en anneau et ménager les plats, perforés pour rivetage; acierer ( carburer ) les anneaux; les river en les entrelaçant - la réserva longtemps aux personnages les plus riches. Mais sa souplesse et le fait qu'elle soit moins pénible à porter par temps chaud la mit très en faveur au moment des croisades. ( Portée sous un "surcot" réduisant l'échauffement du métal par le soleil. ) D'ailleurs, à la fin du XIème siècle les progrès réalisés en tréfilage - filieres successives d'excellent acier; traction forte et réguliere par moulin à eau - rendirent la cuirasse de maille treslie accessible à des bourses plus modestes., Cette cotte de maille offrait des avantages non négligeables : elle était très facilement réparable, et par moyens de fortune en cas d'urgence ( solide cordelette ) en attendant de pouvoir la confier à l'homme de l'art. Par ailleurs elle était ajustable, d'un individu à l'autre ou en cas de prise - ou perte - de poids : par suppression ou adjonction de rangées d'anneaux. Mais la protection offerte avait une efficacité limitée contre les coups d'estoc, les flèches du puissant long bow et surtout le carreau d'arbalête à mesure que crût la puissance de l'arme. Objectivement la broigne à écailles résiste mieux : il suffit d'augmenter l'épaisseur des mailles-écailles qui seront fixées sur leur support de cuir par rivetage au lieu de laçage à travers deux trous. La maille rivée, en fait un disque, est dite : "maille pleine". Ce sera la protection des hommes les exposés aux traits des arbalêtes, les sapeur-mineurs, malgré le pavois.

Dans les faits, à une époque où la notion de tenue-équipement uniforme n'existait pas, nombreux seront les combattants préférant la souplesse de la maille treslie.192

C'est après 1350 que s'affirma la transition entre la cuirasse de plattes écailles et mailles de tous types ) et celle constituée de pièces d'acier articulées, constituant une sorte de "scaphandre" métallique. On en était arrivé à l'armure, ou ô harnois blanc . Transition, en effet, car pendant longtemps les armures comporteront des parties en mailles treslies aux emplacement des articulations : brigandine de col; sous-épauliere, etc. Vers 1420 les armuriers193 avaient résolu les problèmes de souplesse des articulation par des joints rotatifs et l'armure classique entrait en service. , Malgré de tenaces légendes leur masse n'était pas écrasante, au moins au début : 25 kg était un ordre de grandeur courant. Toutefois les articulations, conçues pour le combat à cheval, gènaient beaucoup l'homme qui, tombé à terre, voulait se relever, et monter en selle sans aide était presque un exploit.

Par la suite, les armures et leur masse évolueront dans deux directions : - celles de parade des hauts personnages, élégantes, ornementées, véritables statues en creux d'une quinzaine de kg; - celles de combat, avec "arrêt de cuirasse" servant à soutenir la lance. Elles iront jusqu'à une quarantaine de kg, dans une vaine tentative de lutte contre le pouvoir de perforation des balles d'armes à feu portatives.

Toutes les armures d'une même époque eurent plus de points communs que de différences : parce qu'elles représentent un état de la technique du sidérurgiste et de celle de l'armurier très voisines depuis l'Espagne jusqu'à l'Europe centrale. ( Avec, naturellement, des "modes" locales; par exemple. les armures allemandes à "jupes" des débuts du XVème siècle, rappelant un peu la "panoplie de Dendra" mycéenne, et leur "pansieres" en coffres anguleux, protégeant le bas de la poitrine).

Mais nous parlons là des cuirasses des personnages assez riches pour s'offrir le "dernier cri". Dans les faits, et comme dans la majorité de la période antique, les hommes d'armes peu fortunés devaient s'accomoder de la cuirasse-héritage familial, ou de celle achetée à bon compte à un pillard de champ de bataille. Un petit artisan armurier était capable de "marier" au mieux - au moins mal - des restes assez disparates.

On doit étendre le problème de la protection du cavalier à celle de son cheval, puisque l'homme démonté se trouvait très vulnérable. Déjà les montures des clibanarii du Bas Empire avaient reçu une sorte de "nasal" protégeant le dessus de la tête ( yeux, front, museau ), et un caparaçon d'écailles montées sur une étoffe solide, en deux parties : zone du cou d'une part, depois les oreilles jusqu'au haut du poitrail; d'autre part, vaste "manteau" couvrant le bas du poitrail les flancs et le dos. L'ensemble - de l'ordre d'une cinquantaine de kg - laissait évidemment les pattes libres, ainsi que la croupe, les côtés et le dessous de la tête jusqu'au museau. Cette cuirasse, qui devait en principe protéger l'animal des flèches. ne ea guère pendant un millénaire pour les forces de l'Empire byzantin. En Occident, et jusqu'au XIVème siècle, le cheval ne reçut en général qu'une protection partielle, de cuir particulierement épais, qui couvrait essentiellement le dessus de la tête et le poitrail de l'animal. Ceci, d'une part, parce que la souplesse de la broigne ou de la cotte de maille permettait au cavalier démonté de se relever immédiatement pour continuer le combat à pied, et d'autre part - jusqu'aux débuts du XIVème siècle - l'esprit de chevalerie ne concevait pas que l'on puisse chercher chercher la victoire en s'en prenant au cheval : il n'était normalement blessé qu'accidentellement. ( Notons toutefois que pendant les croisades, la chaleur interdisant de faire porter une protection sérieuse au cheval, de nombreuses victoires des Sarrasins viendront des pertes infligées par leurs archers montés aux animaux des croisés).

C'est au cours de la Guerre de Cent ans qu'en Occident la monture va devoir être protégée, et ce pour deux causes - l'action en masse des archers anglais, qui cloue littéralement une charge de cavalerie; - le port de l'armure : comme nous l'avons dit plus haut, le cavalier jeté à terre ne se relève que très difficilement car cette armure n'est pas, ou mal, articulée pour ce mouvement.

La protection du cheval devient alors vitale.

Vers 1440 il est couvert par un ensemble de plaques métalliques, les bardes qui forment une véritable armure ( sauf pour les pattes ). Malgré la sélection de races robustes la mobilité du destrier se ressentira du port de cet attirail, par sa raideur et aussi, le temps passant, par la tentative là encore, de mettre en échec les projectiles d'armes à feu par des bardes plus épaisses : outre le cavalier et son armure, la protection propre du cheval passa de quelques 120 kg en 1440 à plus de 200 la fin du siècle. Dans ces conditions, les charges étaient quelque peu différentes "des "reconstitutions" cinématographiques : elles ne dépassaient pas, en vitesse de pointe 12 à 15 km.h. ( D'ailleurs même une bête "herculéenne" ne saurait prendre le grand galop : ses pattes avant se heurteraient aux bardes).

Naturellement, la protection de la "piétaille" était le plus souvent aussi périmée u'hétéroclite. Dans certains cas ces "gens de pié" durent se contenter de moyens de fortune : c'est ainsi qu'à leurs débuts les milices suisses - qui allait acquérir une réputation "terrifiante" - utilisèrent souvent, pour parer les coups, un simple fagot de branches, liées serrées et faisant office de bouclier.

Casque.

La question ne peut être traitée que soit par un bref résumé, soit par une copieuse étude en raison de l'extraordinaire variété des modèles utilisés. Dans le présent cadre, c'est évidemment la première solution qui s'impose. ( Quoique le casque soit en fait une partie de l'équipement, un examen à part est intéressant car cette pièce, plus encore, représente un état de la technique sidérurgie-armurerie, en particulier face au problème de la réalisation de surfaces "non développables".194

Les casques des "ages obscurs" sont le plus souvent des calottes, plus ou moins bombées, éventuellement pointues - cône rivé - avec parfois ébauche de couvre-nuque, mais sans gardes-joues. Les "ornements" - cornes, ailes - sont réservés au casque de parade ou amovibles : au combat ils constitueraient une gène, et un danger puisqu'un choc sur eux pourrait arracher le casque. La plupart de ces équipements - de ceux qui nous sont parvenus, ce qui peut tromper, le bronze résistant mieux au temps que le fer - étaient en bronze coulé en plaques, découpé en disque, puis battu à chaud pour obtenir le bombement. Les calottes de fer se composaient de 4 ou 6 triangles isocèles mais dont les côtés égaux étaient légèrement incurvés ( convexes) rivés eux et se raccordant aussi à la base sur une bande circulaire;

De l'époque carolingienne jusque vers l'an mil le casque occidental revient, en gros, aux formes du Bas Empire. Il y eut pourtant de multiples modèles les plus ntéressants furent :

- pour le cavalier une calotte formée de deux coquilles rivées, avec garde-joues;

- pour le fantassin un modèle très ingénieux, obtenu de la maniere suivante :

* calotte obtenue par martelage prolongé ( plusieurs réchauffes )

* bande circulaire rivée au bas de la calotte * très large couvre-nuque, faisant aussi fonction de garde-joues, tenu par le rivetage de la bande circulaire * deux bandes de renforcement se croisant audessus de la calotte, rivées aussi. La bande arrière-avant se prolonge jusqu'à la hauteur de la lèvre supérieure, formant donc un "nasal". Ce casque, lourd mais donnant une excellente protection, témoigne d'une imagination et d'un savoir-faire remarquables. Rappelant, mis à part le nasal, les formes du casque allemant introduit pendant le premier conflit mondial - ou le casque suisse, l'américain très récent ( de kelvar) - il sut contourner dès le VIIIème siècle le problème général des surfaces non développables. ( Forger d'un seul tenant calotte et protège-nuque eut été impossible alors).

Du XIème au XIIIème siècles prend place le heaume195 , contemporain en gros de la maille treslie. Il supprime radicalement ce fameux problème de surface développable; en effet, et allant au fond des choses, le heaume est semblable à une de nos boites de conseve : une bande d'acier, de largeur convenable, est enroulée en cylindre. Elle protègera le tour de la têtr. Une plaque ronde plane, ou un cône très plat - autre surface développable - est fixée sur l'extrémité supérieure pour garantir le haut du crâne. Dans son principe le heaume est achevé; mais dans les faits il faut entendre - même mal - voir, parler, respirer. Le heaume reçoit donc des fentes de vision et sera percé, à la hauteur de la bouche, de petits trous permettant de parler et respirer; dans une moindre mesure, d'entendre. Au XIIIème siècle une partie de l'avant du cylindre sera entaillée et remplacée par un volet monté sur charnieres, pouvant donc s'ouvrir en pivotant horizontalement. On trouve aussi des modèles à ventailles dispositif rappelant une sorte de minuscule jupe pivotant verticalement autour de rivets placés sur les côtés, à mi-hauteur. En position basse elle couvre le bas du visage, depuis le bas du nez jusqu'au menton; en position haute elle se relève jusqu'au dessus des fentes de vision. Le cou, entre heaume et cotte de maille, est protégé par la brigantine, que l'on peut assimiler à une sorte d'écharpe mais en très fines mailles du meilleur acier. Suspendue au heaume, elle est nouée sur elle-même, à l'arrière. , ( La brigantine s'étendra jusque sur les épaules, doublant ainsi la cotte; à partir de 1250 environ, elle y sera renforcée par les ailettes plaques se cuir épais ou d'acier. Ceci laisse penser qu'une "botte" favorite de l'époque devait consister en un violent coup d'estoc - ou de masse d'arme - asséné de haut en bas sur l'une ou re épaule de l'adversaire).

Le casque allant avec l'armure est l'armet ou ses voisins, "bassinet bicoquet" etc, ne différant les uns des autres que par des détails si l'on va au fond des choses. Ce sont en général des casques ovoïdes, suivant de près la conformation du crâne et de la face, prolongés par un large col allant jusqu'à la naissance des épaules, fixe d'abord puis pouvant - peu après 1450 - pivoter sur un "gorgerin" !circulaire. Un, et plus souvent deux volet(s) sur charniere permet ( permettent ) d'ouvrir le casque pour introduire la tête. Plus rarement l'ouverture se fait par volet latéral, pivotant verticalement. Au repos la visiere, qui couvre la zone allant de la bouche aux yeux, peut être soulevée pour donner un certain confort. Elle est évidemment rabattue pour le combat, et alors verrouillée.

Ce n'est pas un hasard si ce casque survient en même temps que l'armure : c'est à la fin du XIVème /début du XVème siècle qu'à l'imitation des sidérurgistes quelques 30 ans plus tôt, les armurier "montent en température" ( par soufflerie énergique de leur vaste foyer de forge ). Ils obtiennent ainsi un acier malléable qui, enfin, se laisse travailler facilement pour obtenir les formes non développables. Cette capacité technique était indispensable pour obtenir les admirables armures aux mesures, stature et conformation, exactes du client, et qui en sont les "statues creuses" selon la belle expression de S.Grancey, dont la contrefaçon est impossible car les tours de main se sont perdus.196 Disposant de techniques très élaborées, les armuriers, tout naturellement, les ont appliquées au très vieux problème du casque.

Reste le problème du casque de la "piétaille". Sauf pour les unités levées et équipées par des souverains ou grands seigneurs197 équipés assez uniformément, les soldats des milices ou les quelques hommes d'arme du modeste baron portent des équipements disparates, souvent des restes des siècles précédents plus ou moins bien rafistolés . Une mention particuliere doit être faite pour le casque : il peut être réalisé par le forgeron de village ou celui du petit château sous la forme du "chapel de fer" simplifié. L'artisan fabrique d'abord une calotte peu profonde. Ensuite il découpe une couronne de métal, bande circulaire, dont il supprime une partie, de maniere à ce qu'en rivant entre elles les extrémités, cette couronne se transforme en un tronc de cône de faible hauteur qui est fixé à la calotte. Avec le temps, la couronne deviendra plus large et le cône plus "pentu". Le chapel de fer devient plus enveloppant, au point de masquer les yeux, ce qui oblige à prévoir des fentes de vision ou à découper une partie de l'avant. A ce stade il est assez performant pour être adopté pour les soldats des souverains et grands seigneurs...Avec l'avantage d'un prix de revient faible. Espagne optera, plus tard mais pendant très longtemps, pour la salade constituée de deux demi-calottes rivées l'une à l'autre selon un plan longitudinal.

Le paysan réfugié dans le château et participant au combat défensif n'a aucune protection ou, au mieux, les "restes des restes".

Bouclier.

Pl y a lieu de distinguer entre le bouclier normal toujours porté par le bras gauche, et les grands boucliers posés au sol, déplaçables selon les nécessités du combat.

Au Moyen Age le bouclier du cavalier, encore souvent circulaire pendant les âges sombres se "standardise" en l'"écu" - du mot latin scutum - en forme d'arc d'ogive S'il fait partie de l'équipement de combat, l'écu a également une fonction de parade, portant les armoiries de son propriétaire s'il est noble, ou celles du seigneur qui utilise leurs services s'il s'âgit de gens d'armes recrutés par un haut personnage.198 Au combat, passé au bras gauche, qui tient les rennes, l'écu doit protéger ce bras et le flanc gauche. Dans les faits bon nombre de cavaliers n'utilisaient pas l'écu pour le combat : la cuirasse, et plus encore l'armure, sont déjà gènantes pour diriger convenablement le cheval dans la mèlée qui suit la charge. Le port de l'écu viendrait encore compliquer les choses : il est donc souvent laissé avec les bagages. Pour les croisés le problème était différent en raison de la cavalerie légère sarrasine et de sa tactique de harcèlement à l'arc. Le chevalier croisé est donc muni d'un écu de grandes dimensions qui, pour la charge, est rejeté dans le dos où tenu par une large courroie il ne gènera pas.

Pour le combattant à pied - du moins celui qui intervient dans la mèlée - en règle générale peu protégé, l'emploi du bouclier était de règle. Au VIIIème siècle le modèle rectangulaire, de grandes dimensions, était favori : les auteurs évoquent le mur de boucliers de l'armée de Charles Martel à Poitiers - 732 . Trois siècles plus tard, à Hastings - 1066 - autre mur de bouclier, celui des hommes de Harold.

Avec la chevalerie le bouclier du fantassin évolue aussi vers la forme en écu, mais de taille très supérieure à celui du cavalier. En fait, nous ne savons pas quelle était la proportion des hommes munis d'un bouclier, ni - trop souvent - s'il ne s'agissait pas de modèles de fortune bricolés par les intéressés à partir de quelques planches : ce que nous pouvons voir dans les musées ne représente que les modèles de haut de gamme conservés à ce titre.

Orient, qu'il s'agisse de l'Empire byzantin ou du Monde musulman, resta très généralement fidèle au bouclier circulaire; de plus grand diamètre, naturellement, pour le fantassin que pour le cavalier.

De maniere générale cet équipement commence à se raréfier à la fin de la période couverte par le présent chapitre : un bouclier capable de résister à une balle d'arquebuse eut été trop lourd.

Il nous reste à parler du bouclier géant, déplaçable, mais statique pendant telle ou telle phase du combat. Il s'agit du pavois et du mantelet. , L'un et l'autre sont rectangulaires mais présentent généralement une encoche ou une fente assez large pour permettre non seulement l'observation mais le tir à l'arc ou l'arbalète; plus tard, à l'arme à feu portative individuelle. ( Le pavois de l'archer comporte souvent deux fentes : une, horizontale et étroite pour observer et viser; l'autre, verticale et évasée de l'extérieur vers l'intérieur, pour le tir).

Pavois comme mantelet ont des dimensions de l'ordre de 0 95 _ 1 70 m. Ils sont fichs dans le sol par deux crocs métalliques et soutenus par un étai léger pour le pavois; deux, beaucoup plus robustes, pour le mantelet. ( Il exista également un tit pavois, dit "dossier" - transportable sur les épaules - d'environ 0 70 _ 1 00 m qui pouvait servir un arbalétrier se tenant à genoux).

Malgré un poids relativement faible - une trentaine de kg - le pavois arrêtre toutes les flèches d'arc et, à une centaine de pas, les carreaux des arbalètes les plus puissantes. Il est constitué des deux couches de planchettes, collées perpendiculairement ; la pointe de flèche ou carreau tend à écarter les fibres de la première, mais elles sont solidement maintenues par celles, transversales donc, de la seconde. Mais le pavois n'avait cette efficacité que s'il avait été construit - collé surtout - avec le plus grand soin, ce qui le rendait onéreux. C'est le compagnon inséparable de l'archer, ou l'arbalétrier, protègeant le sapeur mineur par ses tirs pendant les opérations de siège. , Le mantelet, de forme analogue, est beaucoup plus lourd : on obtient une protection du même ordre, mais avec des madriers de 5 à 7 cm d'épaisseur, reliés par deux solides traverses. Son poids, avec les étais, était dans la gamme des c80 à 120 kg. Le prix de revient est très inférieur à celui du pavois mais, malgré l'adjonction de deux petites roues - amovibles en général - à la base, il faut deux hommes pour le déplacer d'un point à un autre, manoeuvre toujours difficile et souvent dangereuse.- La puissance des arquebuses à crocs de défense, de la fin de la période considérée mit fin, ou pesque, aux pavois et mantelets : la balle perfore en brisant les fibres au lieu de les écarter. On tenta de prolonger la "vie" de ces protections semi-mobiles avec des mantelets nettement plus épais, voire doublés d'une plaque de fer. Mais la masse - plus de 250 kg - était telle qu'il fallait alors 4 hommes pour déplacer ces monstres. Ne pounant être tous couverts pendant la manoeuvre de placement ces hommes formaient des cibles particulierement recherchées par l'adversaire.

Mantelets et pavois disparaissent donc à la fin du XVème siècle, sauf pour de rares !emplois, tels que la couvertured'une tête de galerie de sape; avec déplacement de l'appareil seulement de nuit.

( Le mantelet fera une réapparition, futive, en 1915 : sous la forme d'une plaque d'acier pouvant abriter un tireur à genoux, montée sur deux roulettes pour le déplacements. On peut en voir un exemplaire à Paris, aux Invalides. Les essais sur le champ de bataille montrèrent que ce matériel était "suicidaire". D'un certain point de vue, pourtant, c'était un ancètre du char d'assaut).

B. Protection collective.

( Nous nous limiterons ici au château fort et à ce qui constitue, en somme, son extension : la ville fortifiée).

Après les invasions et jusque vers la fin du IXème siècle, le fort dit carolingien - avec abus, puisqu'existant bien avant Charlemagne - est entièrement réalisé en bois : enceinte extérieure; pont ( rapidement destructible ) au dessus du fossé; petites tourelles de garde de la porte; éventuellement tourelles d'angles de l'enceinte; enfin, et à l'intérieur de cette enceinte, les bâtiments de la vie courante : écuries, logements, etc; et le dominium refuge suprème : une sorte de "maison "forte". L' ensemble fait irrésistiblement penser aux fortins des guerres indiennes, popularisés par les "westerns"., Au Xème siècle apparait une ébauche nettement plus élaborée, mais toujours de bois. Le dominium fait place à un véritable donjon, rectangulaire, beaucoup plus important que ce dominium, comportant une haute tourelle de guet et, surtout, bâti sur une colline aux flancs à forte pente, soit naturelle mais aménagée, soit artificielle par apport de terre fortement tassée. C'est la motte dont l'existence donnera lieu à de nombreux toponymes - par exemple : La Mothe-Beuvron - en France, Espagne, Grande- etagne. Le sommet des pentes de cette colline est couronné d'une seconde enceinte, la communication en pente douce avec la surface plus ou moins plane ( beaucoup plus vaste ) située à l'intérieur de la première enceinte se faisant par une sorte de rampe-passerelle facile à incendier. ( L'accès à cette rampe est défendu par deux tours placées à la partie inférieure; son extrémité supérieure est aménagée en pont-levis qui, relevé, complète le périmètre de l'enceinte supérieure.

L'intérieur de l'enceinte inférieure constitue la basse-cour ù s'élèvent !toujours les écuries - à chevaux et à bovins - bergeries, granges, forge, four, etc, et les logements des hommes d'arme et serviteurs ( et de leurs familles). Ces personnels ne se réfugient à l'abri de l'enceinte supérieure qu'au cas de forcement de la première. C'est aussi la basse-cour qui reçoit - dans des conditions de fortune - les paysans en cas de situation menaçante. , En période normale, en effet ( usage qui se maintiendra pendant des siècles ) n'ont accès audonjon et y vivent avec le seigneur et sa famille, que les hommes d'arme et serviteurs dont la fidélité est considérée comme absolue : ceux qui, au service des ancètres du seigneur depuis des générations sont considérés comme faisant partie de la famille.199 Un puit dans la basse-cour, un autre dans le donjon.

A la fin du Xème siècle environ ( car décalage temporel important selon les régions ) commence à réapparaitre la pierre. Tout d'abord pour les donjons puisque le bois est trop sensible aux flèches incendiaires. Le plan général reste rectangulaire ou carré. Mais en raison de la masse, le château-fort de pierre ne peut être bâti que sur une "motte" naturelle, rocheuse de préférence. ( Dans notre Massif central, chaque "dyke" - petit cône éruptif n'ayant pas évolué jusqu'à l'état de volcan - se couronne d'un château).

( Remarque : le très grand nombre de sites à mottes retrouvés en Angleterre - les Motte-and-baileys - explique par le fait que les conquérants normands, numériquement très minoritaires, eurent à quadriller le pays en multipliant les points forts pour intervenir rapidement contre tout début de révolte locale : il s'agira plus de surveillance et d'appuis réciproques que de féodalité à la maniere française pendant au moins deux siècles).

Assez vite, et à leur tour, les palissades d'enceintes devinrent des murailles renforcées par des tours au moins aux angles et à l'entrée dans la basse-cour. La seconde enceinte disparait dès que l'on réalise qu'à coût égal de pierres taillées, une muraille puissante est préférable à deux faibles. Peu à peu le chateau-fort évolue vers sa forme "classique" : forte muraille coupée de tours permettant les tirs de flanquement, renfermant les logis, chapelle, écurie, généralement adossés à cette muraille, et donjon de plus en plus volumineux, soit isolé, soit constituant une tour particuliere de la muraille. Si la totalité du château-fort ne peut prendre place sur une colline rocheuse, en terrain plat la muraille est doublée vers l'extérieur par un fossé mis en eau; ( les douves ). Dans certains cas, et s'il est isolé, le donjon bénéficie d'un second ssé. La défense des entrées fait l'objet de soins tout particuliers : deux tours, reliées au dessus d'un passage voûté par une épaisse muraille contenant une herse métallique et son mécanisme, ainsi que celui du pont-levis. Par surcroît de précautions la voie d'accès est elle-même défendue par une double muraille précédée d'un ouvrage avancé : "chatelet barbacane"., Ceci n'empèche pas que soit prévu un système de défense très élaboré pour le donjon, suprème refuge. En règle générale son accès domine la (basse)-cour de plusieurs mètres; il lui est relié par un plan incliné de bois, léger et facile à détruire, et cet accès est défendu avec un luxe d'imagination exacerbé par la crainte d'un oubli ou d'une erreur., Puis le donjon, lui-même, sera souvent protégé par un ultime obstacle, renouveau de l'ancienne seconde enceinte, la chemise rempart détaché qui le couvre jusqu'à mi- hauteur environ. Les défenseurs de la chemise guettent notamment les travaux de sapes sous-terraines : à l'oreille, mais aussi en surveillant la surface de l'eau contenue dans une vaste bassine, que le coup de pic du sapeur fait frémir. La chemise peut aller de la simple muraille avec courtine continue et merlonage percé de créneaux, jusqu'à un ouvrage qui, comme à Chateau-Gaillard, est constitué de tours jointives.

Vers la fin du XIIIème siècle - environ, toujours en raison d'importantes différences entre les régions - les tours ( d'angle ou de porte ) et le donjon reviennent au très vieux plan circulaire ( Jéricho ) ou semi-circulaire - souvent pour le rempart - semblable aux ouvrages wisigoths. Ce plan offre en effet une meilleure résistance aux travaux de minage, ( et plus tard, à l'action du canon ). Pour les murailles rectilignes, des arcs de décharge dissimulés sous un épais parement-camouflage visent aussi à minimiser les actions de minage, sauf si assaillant a a chance de s'attaquer précisément à un pied de l'arc - mais le mineur risque alors d'être écrasé dès le début de son travail sans grand dommage à la muraille à ce stade. ( Il s'agit ici, naturellement, du minage classique, avant emploi de la poudre noire). Dans toute la mesure du possible le donjon au moins est bâti sur le roc : à la fois pour prévenir le minage et pour éviter l'établissement d'un volume de fondations considérable, car la terre ne saurait soutenir uniformément son énorme masse; il serait exposé à des glissements de terrain, avec fissuration de l'ouvrage.

Le gigantisme culmine à la période de la fin du XIIIème / débuts du XIVème siècles; le "record" appartenantt au château de Coucy, bâty d'un seul jet, de 1323 à 1330, par l'ambitieux Enguerrand III puis remanié légèrement en 1400 : les tours d'angle mesuraient 36 m de hauteur pour un diamètre de 19 m - plus que tous les donjons de France, ( sauf celui du Louvre, de diamètre 20 m ) et le donjon s'élevait à 54 m, avec un diamètre de 31 m ! On a calculé que ce seul donjon représentait, vides déduits, 22 000 t de pierre, ordre 3 fois le poids de la Tour Eiffel.200

A partir du XVème siècle la poudre noire, sous la forme du canon et plus encore peut-être du minage explosif, allait faire prendre l'avantage à l'attaque sur la défense pour ce type de fortification. Mais beaucoup furent lents à saisir cette transformation radicale : il leur semblait qu'un ouvrage colossal et bien situé devait résister à ces nouveautés. Un bon exemple est constitué par le formidable château de Bonaguil - Quercy - dont la construction, lancée en 1447 par Bérenger de Roquefeuille201 n'aboutit qu'en 1516, du fait des difficultés à hisser les pierres jusque sur une sorte de nid d'aigle. Malgré le temps, les démolitions pratiquées à époque de Richelieu, les frénétiques tentatives de dévastation de la Révolution, il reste le témoin du dernier défi de la féodalité à la monarchie centralisatrice.

Une description quelque peu détaillée des mutiples dispositifs de défense des châteaux nécessiterait un ouvrage copieux. Soulignons pourtant le fait que les diverses machinations, loin d'être standards, faisaient l'objet de raffinements imagination au point que la visite d'un donjon était considérée comme une marque de confiance absolue - que la politesse la plus élémentaire interdisait de demander - et qui n'était souvent pas autorisée même à de très proches parents. De même, en période normale seuls les hommes d'arme et serviteurs de toute confiance avaient accès au donjon. En cas de menace, les autres hommes d'arme y pénétraient, mais conduits directement à leurs postes de guet ou de combat, sans autorisation de circuler pour avoir une idée claire des multiples pièges tendus à l'assaillant.

Nos cerveaux modernes ont le droit d'être surpris à la fois par le volume des travaux, l'