Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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CHAPITRE VII : DE LA REVOLUTION A LA VEILLE DES GUERRES MODERNES

(de 1789 à 1861)

 

Généralités.

A. Période couverte.

Le rythme des découvertes scientifiques - et de leur mise en application technique - allant toujours s'accélérant, ce chapitre va porter sur une période beaucoup plus brève que les précédents : moins de trois quarts de siècle. Mais période au cours de laquelle le monde s'est, pour la première fois, radicalement transformé dans la courte durée d'une vie humaine : de la diligence au chemin de fer; du voilier au navire à vapeur; du courrier à cheval au télégraphe électrique; ...

Désormais les comnnaissances scientifiques et/ou techniques acquises par le père dans sa jeunesse vont paraître incomplètes, périmées voire dérisoires, au fils. Dès lors, aussi, le niveau scientifique et industriel aura autant d'importance pour l'issue d'un conflit que le nombre des combattants. Et, comme l'avait prévu Guibert, les guerres ne seront plus des querelles entre princes, mais des luttes acharnées entre peuples. Nous avons déjà sommairement expliqué pourquoi nous arrêtions à 1789 le chapitre précédent. Il nous a semblé utile de compléter ici ces explications, et aussi de donner au lecteur les raisons qui nous ont conduit à nous arrêter à 1861.

- La Révolution, puis l'Empire, vont bouleverser radicalement et définitivement la France - et l'Europe, au moins continentale, sur certains points. D'ailleurs, un homme âgé de 20 ans en 1789, ( à la réunion des Etats généraux ), sera encore dans la force de l'âge en 1815, mais dans un monde qu'il eut jugé invraisemblable à la fin de x n adolescence. Notamment, si la Royauté a été rétablie c'est par l'intervention des baïonnettes étrangères; et chacun sent qu'elle est en survie artificielle Le "Code Napoléon" sera pratiquement conservé par la Restauration, comme le seront bien d'autres héritages de la Révolution et de l'Empire : départements, préfets, Conseil d'Etat, Administrations, Grandes Ecoles d'ingénieurs... En apparence, les choses n'ont pas beaucoup changé dans les autres pays européens. Mais c'est le code français, à peine aménagé, qui régit une grande partie du continent; mais les mentalités ont subi l'impact de la Révolution - malgré ses excès effroyables, souvent mal connus de l'intelligentsia étrangerère - pour les questions de société et de nationalisme; mais l'Eglise, avec le Concordat, a accepté le régime républicain; mais enfin, les progrès scientifiques et techniques deviennent assez rapides pour que certains commencent à penser qu'ils vivent une "période de transition"...dont ils croient encore qu'elle n'aura qu'un temps.

D'autre part, 1789 est aussi l'année de la naissance de la première grande nation non européenne, les Etats-Unis d'Amérique. Cette affirmation doit être justifiée, puisque le Traité de Versailles, qui avait reconnu l'indépendance des "insurgents" datait de 1783, et les "Articles de "Confédération" de mars 1781. Mais dès l'indépendance ces Articles s'étaient révélés non applicables car, la clause d'unanimité des Etats paralysait tout : l'Union risquait de sombrer dans l'anarchie. La nouvelle constitution, qui distinguait les pouvoirs fédéraux de ceux des Etats fut déposée le 17 septembre 1787. Mais applicable qu'après ratification d'au moins les 2/3 des Etats, soit 9 sur les 13 de l'époque.

Il y fallut plus d'un an, et c'est le 4 mars 1789, avec l'élection de Georges Washington que, les institutions commençant à fonctionner, les Etats-Unis entraient dans la vie politique normale d'une part; le Monde dans une nouvelle époque d'autre part : celle qui allait conduire des nations non européennes aux premiers rangs des puissances.

- A l'autre extrémité de la période couverte par ce 7 ème chapitre, l'année 1861 a été retenue parce qu'elle est celle du début de la Guerre de Sécession - la "Civil War" - avec, le 12 avril, la prise de Fort Sumter par les Confédérés. Cette guerre, ( qui sera étudiée dans le prochain chapitre ), allait être la première des guerres modernes ; en ce sens qu'allaient y être utilisés tous les perfectionnements techniques accumulés depuis le début du siècle et qui n'avaient guère été mis en oeuvre au cours des conflits mineurs qui avaient éclaté depuis 1815. Par sa durée, par son acharnement, par l'engagement total - au moins pour le Sud - militaire et industriel, par les problèmes logistiques, les aspects politico- stratégiques, et par l'intervention généralisée de la technique, la "Civil War" annonçait bien les guerres à venir.

B. Le paradoxe des armements.

Comme nous le verrons, la période couverte par ce chapitre offre, successivement, deux situations quelque peu paradoxales :

- De 1792 à 1815 des conflits, d'une ampleur jusqu'alors inconnue en Europe, et presque permanents, seront presque exclusivement menés avec les matériels hérités de l'Ancien Régime pour la France, ou équivalents pour les autres nations. Bien des rfectionnements, pourtant eussent été possibles pendant ces 23 années, mais il faut se replacer dans le contexte de ces guerres : c'est l'urgence qui y régna sans cesse; interdisant d'arrêter les fabrications pour repartir sur de nouvelles bases en raison de délais non admissibles. Par ailleurs, le concept d'arme nouvelle aux effets décisifs n'existait pas encore, ou seulement de maniere très floue et surtout dans l'esprit d'"inventeurs" généralement aussi utopiques que convaincus.

- Au contraire, c'est pendant la période troublée seulement par des conflits de basse intensité - pour employer l'expression actuelle - et malgré la traditionnelle médiocrité des budgets militaires de temps de paix, que seront proposés et adoptés les matériels qui relègueront aux musées ceux qui les avaient précédés. A y regarder de près, on constate toutefois que c'est rarement l'Etat à cette époque ( car les structures n'ont pas encore été créées ) qui lance des recherches vers un but bien déterminé. Le plus souvent c'est à titre personnel - et rarement avec l'aide de subventions - qu'un particulier, un officier, un ingénieur, explore l'idée nouvelle. Quand il pense tenir la solution pratique, il s'efforce de convaincre, pour obtenir les crédits lui permettant de réaliser le prototype; ou tout au moins ce que nous appelons le modèle probatoire Bon nombre de ces inventions étaient utopiques443; d'autres étaient sérieuses, mais refusées soit par conservatisme des chefs militaires - généralement des hommes âgés dans l'Europe de cette époque - soit parce que les crédits ne permettaient pas le renouvellement de matériels pourtant manifestement périmés : déjà une constante des régimes non totalitaires veut que, tant les gouvernements que les contribuables, aient une forte tendance à attendre qu'arrive la catastrophe pour regretter d'avoir "mégoté" pendant des décennies sur les budgets militaires. Nous verrons plus loin que dès les années 1840/50, en gros, la jeune Amérique contribuera dans une mesure très supérieure à sa population et à son industrie, naissante, au perfectionnement de l'arme individuelle en particulier.

C. Le mouvement des idées.

La Révolution, pour une part importante, avait été préparée par cette nouvelle race de philosophes dont les grands maîtres - souvent d'ailleurs en conflits entre eux - les Voltaire, Rousseau, Diderot, Beccaria, Condorcet, etc, s'adressaient aux classes privilégiées ( déjà l'utopique et crédule "intelligentsia" ), qui propagèrent le nouvel Evangile avec l'ardeur du néophyte trop enthousiaste pour réaliser qu'il scie allègrement la branche sur laquelle il est confortablement installé. Cette philosophie, qui, les connaissant mal, se croyait souvent inspirée par les idées américaines, prétendait fonder une sorte de Société "naturelle" sur deux principes fondamentaux - d'où découlait le troisième, la Fraternité - la Liberté et Egalité. Mais... sans que la Déesse Raison ait pu faire comprendre qu'il y avait là deux principes contradictoires. Si, de fait, les hommes doivent naitre égaux en droit, on ne voit guère comment, et par quel miracle, il serait possible de les faire naitre égaux en capacités intellectuelles et physiques. 444L'égalité intégrale, c'est à dire l'égalitarisme, ne peut se réaliser que par le nivellement obligatoire plus bas niveau...C'est à dire contre la Liberté. Cette fièvreuse fin du Siècle des lumieres n'en était pas à une contradiction près : souvenons-nous qu'un jeune avocat d'Amiens, Maximilien ( qui se voulait alors de ) Robespierre était en train de se faire connaître par ses véhéments appels contre la peine de mort. Cette philosophie ne parlait que de paix et de fraternité entre les peuples; mais après que les "méchants" - rois, nobles, prètres et gens de toute condition préférant vivre en "tyrannie obscurantiste" - aient été éliminés d'une maniere ou d'une autre.

Au plan militaire, si Guibert promettait l'Europe à la nation qui, la première, saurait remplacer l'armée du Roi par celle du peuple, Condorcet ( dans son Esquisse des progrès de l'esprit humain ) faisait dépendre le développement futur de l'Infanterie, Arme dominante, de celui de la Démocratie : ceci en se référant à l'exemple américain, mais négligeant le fait qu'il renversait l'ordre des facteurs comme le souligne Fuller : " C'est le fusil qui fait de l'homme un fantassin, et le fantassin qui peut imposer la dmocratie."

De ce bouillonnement d'ides, généreuses toujours, utopiques souvent, allait naître la Révolution, violente; puis sa fille naturelle la dictature, qand avec la ! chienlit généralisée du Directoire le pouvoir serait, comme on l'a souvent dit, à ramasser dans le ruisseau . La Fraternité, en définitive, allait engendrer 23 années de guerre; la mort de millions d'Européens et, en prime celle de plusieurs centaines de milliers de civils français - y compris femmes, enfats, vieillards - coupables de ne pas accepter la nouvelle forme du bonheur idéal proposé.445 

Les véritables héritiers des philosophes du XVIII ème sont sans doute ceux qui, ayant tiré au siècle suivant les conclusions ultimes de leur pensée - encore trop feutrée - se sont faits les avocats de la violence :

- au plan militaire Karl von Clausewitz et la guerre totale

- au plan biologique, Charles Darwin et la lutte des espèces 

- au plan sociologique Karl Marx, et la lutte des classes.

Triple apologie de la violence et des rapports de force que celle des trois Karl ou Charles, qui allait dominer les relations entre les groupes humains jusqu'à nos urs.

La Terreur fera désormais partie de l'arsenal politico-stratégique. (a)

 

1. L'ETAT DES SCIENCES ET DES TECHNIQUE.

 

11. Généralités.

évolution que nous avions déjà laissée entendre au chapitre précédent, à savoir la tendance à la spécialisation, va aller en s'affirmant : le domaine des sciences est en train de devenir si vaste qu'il sera de plus en plus difficile de se faire un nom sans se spécialiser dans une des multiples branches dont elles se composent : mathématiques, physique, chimie, astronomie... Naturellement, et de plus en plus, il ne saurait être question de quelque science que ce soit sans un fond solide de la partie des mathématiques qui sont nécessaires pour la spécialité explorée. En début de cette période on peut encore être à la fois un astronome et un mathématicien "partiel" par exemple; ou approfondir un domaine mathémathique à la faveur de travaux sur l'optique. Mais assez vite le chercheur des sciences de la Nature utilisera des "outils" établis par d'autres. Le physicien, le chimiste, le géologue ou l'astronome ne seront plus - ou de moins en moins - les créateurs de cette "clé" mathématique dont ils ont besoin pour leurs travaux. Le physicien, lui-même, va commencer à ne plus être "universel" : optique, électricité et magnétisme, dynamique des fluides, énergie et thermodynamique, etc, vont devenir l'affaire de spécialistes. La chimie, elle aussi, va débuter sa diversification : en "chimie génrale" ( théorique ), organique, et non organique. L' astronomie, limitée jusqu'alors à celle de position et à la mécanique céleste, va voir les débuts de sa fille l'astrophysique avec la spectroscopie de von Fraunhofer. ( La cosmologie de l'Univers n'en est qu'aux balbutiements.)

Mais le développement explosif est celui des mathématiques, qui se déploient dans un nombre de voies sans cesse grandissant : géométrie "pure" ( qui parait, à tort, jeter ses derniers feux;) analyse algébrique; géométrie algébrique; théorie des nombres - alors encore appelée l'arithmétique supérieure446; probabilités; débuts de la statistique, etc. Quand meurt Gauss, en 1855, on croit que, désormais, aucun homme ne sera plus jamais capable non seulement de briller partout, mais même - et seulement - de comprendre la totalité des mathématiques de son temps. En réalité cet homme venait de naitre, en 1854 : c'était Henri Poincarré; mais il sera bien, cette fois, le dernier des mathématiciens universels.447

12. Le phénomène des Grandes Ecoles.

Au chapitre précédent nous avons relevé le problème, assez spécifiquement français, de l'absence de l'ingénieur civil de haut niveau, personnage capable de comprendre le scientifique, puis de "traduire" ses découvertes en applications pratiques. Le problème, pourtant, n'avait pas entierement échappé à l'Ancien Régime qui, devant le refus "congénital" universitaire de donner des formations à finalités professionnelles, avait créé en 1720 l'Ecole des Ponts et Chaussées, puis celle des Mines en 1783. ( Sans compter les Ecoles de l'Artillerie, regroupées ultérieurement à Châlons sur Marne, et l'Ecole du Génie Militaire - 1748 - de Mézieres.)

Mais la Convention se trouva placée devant une urgence absolue : celle d'une guerre étendue à la majorité de l'Europe. Si les hommes ne manquaient pas - le "réservoir" français paraissait inépuisable - il fallait équiper ces hommes en armes individuelles et en artillerie; leur fournir la poudre et les munitions et leurs moyens de transport, etc. Pour démultiplier la production de l'Ancien Régime, il fallait des ingénieurs - et ingénieurs de haut niveau intellectuel, afin qu'ils soient capables d'assimiler très vite les techniques particulieres auxquelles ils seraient voués, et aussi pour qu'ils découvrent les procédés accélérant les fabrications, qu'ils sachent remplacer ce qu'il n'était plus possible d'importer par des substances présentes en France, ou exploiter mieux celles de nos ressources propres que nous n'avions guère su utiliser. ! C'est donc malgré l'hostilité de certains de ses membres à la création d'une élite, hostilité, déjà, parce que la sélection n'est pas égalitariste ), que la Convention comprit l'urgence du besoin en personnels très qualifiés, donc recrutés sur le seul critère du mérite.

Ecole Polytechnique - 1794 - fut le prototype des ces écoles de haut niveau : par "le "filtre" du concours d'abord; puis l'enseignement dispensé, non spécialisé pour former des promotions aptes à fournir aussi bien des chercheurs que des ingénieurs et les officiers des Armes Savantes : la spécialisation se ferait dans des "Ecoles Application" dès qu'elles existeraient; et dans le moment, "sur le tas" au contact des praticiens déjà en place dans la vie active.448 Malgré le titre d'un récent ouvrage449, ce n'est pas de savants que la République ait cet urgent besoin, mais d'ingénieurs : les savants existaient. ( Quoique beaucoup et non des moindres aient été, un moment ou l'autre, soupçonnés incivisme : plusieurs y laissèrent la vie; d'autres durent passer dans une sorte de clandestinité provisoire; d'autres encore, "faire le gros dos".)

La Révolution créa aussi les Ecoles de Médecine, l'Ecole Normale Supérieure; réforma - au point que l'on peut presque parler de création - l'Ecole Nationale des Arts et Métiers. La loi du 11 Floréal An X 450 consacra définitivement le caractère public de tous ces établissements : en raison de la date, on peut alors parler d'enseignement supérieur napoléonien. , ( Citons encore, plus tard, quelques créations de Grandes Ecolesq : celle des Mines de Saint Etienne en 1816; l'Ecole Centrale de Paris en 1829; de Lyon en 1851. L'Institut National Agronomique ( Grignon ) en 1848, ec.)

Remarque : Nous entrons, avec ce chapitre, dans la période ( dont on ne voit guère comment on !pourrait sortir ), où disparait l'"honnète homme" des XVII ème et XVIII ème siècles, ayant des lumieres de tout : art, science, littérature. Ceci se traduira désormais par une sourde opposition entre les scientifiques et ceux qui ne le sont pas; quoique pendant longtemps encore les études classiques aient fait partie du cursus normal d'un scientifique : jusque vers 1950, rarissimes étaient les et Normaliens Sup- Science qui n'avaient pas reçu l'excellente formation au raisonnement que donne la version latine.

13. L'état des sciences.

Quoique depuis longtemps les mathématiques vaient été utilisées pour les besoins des autres sciences - astronomie et physique surtout - ce ne fut qu'aux débuts de XIX ème siècle que fut pris pleinement conscience qu'à partir d'un certain degré de maturité tout ce qui prétend au nom de science a besoin d'une formulation mathémathique, ( un modèle ), qui représente les phénomènes. Mais avec une approximation dont il ne faut pas être dupe : elle dépend de la prise en compte, ou non, des multiples corrections qui représentent les perturbations dues à des causes sesondaires. ( Par exemple, la mécanique céleste peut nous donner les positions des planètes avec une erreur très faible dans un million d'années; mais dans cent millions d'années le taux d'erreur pourra être de 100 % : nous ne savons pas résoudre autrement que par approximations le problème des 3 corps et donc celui des N corps.)

Les scientifiques vont donc tenter d'établir des modèles mathémathiques idéaux - corps noir; gaz parfaits; machines thermiques réversibles etc ; ou modèles seulement - mais en ayant bien conscience - approximatifs, ( démographie, économie ). Tous modèles à retoucher en fonction des conditions réelles du phénomène étudié.

Par ailleurs, déjà ces mathématiques ne se limitent plus à fournir aux autres sciences l'"outillage" dont elles ont besoin. C'est aussi à partir des débuts du XIX ème siècle qu'apparait un phénomène qui ira sans cesse en s'amplifiant : celui de la recherche mathématique gratuite ; c'est à dire de travaux qui, au moins au moment où ils sont menés, n'ont strictement aucune application à l'interprétation de phénomènes els., En d'autres termes, les mathématiciens vont se comporter de plus en plus en inventeurs d'abstarctions, sans aucune utilité immédiate. Et, souvent, ce sera beaucoup plus tard qu'un chercheur des sciences de la Nature - physicien le plus souvent - découvrira avec joie que l'outil dont il avait besoin existait déjà dans le bric-à-brac des théories entassées, pour le plaisir par le mathématicien. (b) ( Mais une difficulté se présentera plus tard : le matheux de plus en plus spécialisé, deviendra incapable- hors de son minuscule domaine - d'indiquer au physicien où, dans la montagne de la Mathématique, il trouvera la clé, vieille de 10, de 20, de 100 ans, qui conviendrait à son problème particulier. En fait, dans la période étudiée ici, cette difficulté n'est que naissante, mais nous avons cru devoir la signaler. Nous aurons à y revenir.)

Les mathématiques.

Commençons donc, toujours, par la reine et servante des sciences et techniques .

Des mathématiciens de cette époque, nous retiendrons qu'ils peuvent, en gros, être classés en trois générations :

a/ Ceux qui s'étaient déjà illustré sous l'Ancien Régime. Il s'agit encore d'hommes relativement peu spécialisés, cumulant les mathématiques pures avec des applications dans d'autres domines : physique et astronomie surtout. ( Ex : Lagrange, Laplace, Monge, Legendre.)

b/ Ceux de la génération intermédiaire, arrivés à l'âge adulte vers le tournant du siècle; essentiellement mathématiciens, mais faisant des "incursions" dans les sciences de la Nature. ( Ex : Poisson, Poinsot, Chasles, Fourrier, Gauss, Coriolis, Cauchy, Jacobi, Abel, Hamilton.)

c/ Ceux de la nouvelle génération, qui n'exerçerent qu'une partie de leur activité dans la période considérée, puisqu'ils vécurent et "produisirent" au delà de 1861.

Cette génération, à de rares exceptions près, se composa de "mathématiciens purs". !( Ex : Liouville, Jordan, Kummer, Silvester, Weierstrass, Cayley, Hermite, Bertrand, Kroneker, Riemann, Dedekind...)

Le cas d'Evariste Gallois - 1811-1822 - est à mettre à part. S'il n'existe pas d'exemple de grand mathématicien qui ait attendu l'âge mur pour se révéler451, c'est tout particulierement jeune que ce génie méconnu en son temps et marqué par une sorte de fatalité produisit son oeuvre : elle consiste pratiquement dans quelques dizaines de pages fièvreusemet écrites au cours de la nuit qui précéda le duel où il devait êtee mortellement blessé. Ce travail, d'un si mince volume, a inspiré et inspire encore des travaux du plus haut niveau : " Avec ces quelques pages, il a laiss à ses successeurs du travail pour des centaines d'années." ( E.T. Bell). ( Naturellement, on peut penser que si Gallois avait vcu une durée de vie normale pour cette époque, il serait resté un mathématicien "pur".)

Nous ne nous étendrons pas sur les apports nouveaux de cette période : vouloir les décrire sommairement serait inutile - et lassant - pour le lecteur scientifique, et "du martien" pour le littéraire.

B Les autres sciences.

Por les autres sciences, et en raison de leur développement rapide, nous devrons nous limiter à la liste, chronologique, des découvertes qui ont eu une application, ou une influence, même lointaine ) sur le domaine militaire. Listes qui, certes, ont un caractère fasdtidieux; mais il nous a paru impossible de procéder autrement. ( A titre d'expérience, et nous limitant aux seuls "grands noms" de la physique et x la chimie pour cette période, nous avions retenu une liste - subjective sans aucun doute - de 56 hommes de réputtion mondiale, puis avons tenté de donner une idée, aussi brève que possible, de leurs oeuvres : ceci nous avait conduit à un livret de plus de 80 pages dactylographiées ! Or nous n'avions pas tenu compte des grands ingénieurs, civils et miliaires, qui, à défaut de travaux scientifiques de haut niveau s'étaient illustrés dans l'humble, mais nécessaire, progrès technique.)

- Physique.

1795. Système métrique. ( Convention : Monge, Carnot, etc.)

1798. Masse de la Terre et constante de gravitation. ( Cavendish). 1799. Fin de la mesure de l'arc de méridien de Dunkerke à Barcelone : d'où obtention du rayon terrestre puis du mètre étalon. ( Delambre et Méchain.)

1800. Pile électrique. (Volta.)

1803. Navire à vapeur. (Fulton.)

1811. Arc électrique ( Davy.)

1819. Théorie ondulatoire de la lumiere Fresnel) Chaleur massique.( Dulong & Petit)

Entre 1818 edt 1820 : mise au point de la capsule à fulminate de mercure pour l'inflamation de la poudre. ( Antériorité controversée : Fr, Prélat; Gr-Br, Purdley, Egg et Hawker; U.S.A, Shaw).452

1820. Electromagnétisme. (Oersted.)

1824. Principes de la thermodynamique. (Carnot).453

1827. Electrodynamique, (Ampère). Lois du courant continu Ohm.)

1831. Courants induits, (Faraday.)

1833. Lois de l'électrolyse, (Faraday.)

1835. Accélération "complémentaire" des corps en rotation...et théorie du billard, (Coriolis.)

1839. Mesure des phénomènes magnétiques, (Gauss.)

1840. Système métrique légal et rendu obligatoire en France.

1841. Lois des effets thermiques du courant électrique, (Joule.)

1842. Equivalent mécanique de la calorie, (Joule).454

1847. Conservation de l'énergie, (Helmholtz.)

1849. Première mesure directe de la célérité de la lumiere, (Fizeau.)

1855. Lois des courants induits, (Foucault.)

1855. Argenture des miroirs de télescopes, (Foucault.)

1859. Théorie du corps noir Kirrchoff analyse du spectre de Fraunhoffer, (Bunsen.)

- Chimie.

1789. Loi de la conservation des masses, (Lavoisier, exécuté en 1794.)

1801. Loi du mélange des gaz, (Dalton.)

1802. Loi de la dilatation des gaz. (Gay-Lussac.)

1805. Loi des combinaisons gazeuses. (Gay-Lussac.)

1806. Loi des proportions définies, (Proust.)

1807. Théorie atomique des combinaisons, (Dalton.)

1811. Définition de la molécule (mole) des gaz, (Avogadro).455

1818. Eau oxygénée, (Thénard.)

1823. Liquéfaction des gaz, (Faraday.)

1827. Isolement chimique de l'aluminium, (Wöler.)

1830. Méthodes d'analyse organique, (Liebig.)

1835. Constatation du phénomène de catalyse, (Berzelius.)

Synthèse pondérale de l'eau, (Dumas.)

1847. Poids atomiques, (Berzelius.)

1855. Synthèse de l'alcool, (Bertholet.)

- Médecine.Biologie.

1796. Vaccination antivariolique, (Jenner.)

1804. Plaquettes sanguines, (Donne.)

1806. Isolement de la morphine, (Steiner). 1810. Utilisation systématique du jus de citron - anti-scorbutique - sur les bâtiments de la Royal Navy.456

1811. Fibres nerveuses, (Bell.)

1816. Nerfs sensitifs et nerfs moteurs, (Magendie.)

1818. Strychine, (Pelletier et Caventou.)

1819. Sthétoscope, (Laënnec.)

1820. Quinine, (Pelletier et Caventou.)

1831. Noyau cellulaire, (Brown.)

1841. Cytoplasme, (Dujardin.)

1844. Anesthésie au protoxyde d'azote, (Wells.)

1844. Anesthésie à l'éther, (Morton et Warren.)

1846. Loi logarithmique des sensations d'ouïe et de vue Fechner & Weber).457

1847. Anesthésie au chloroforme, (Simpson.)

1853. Aspirine, (Gerhardt.)

1861. Microbes anaérobies, (Pasteur.)

14. L'état des techniques.

Ici encore nous devrons nous limiter à une liste très résumée des principaux progrès survenus dans la période considérée.

( Pour mémoire, la première embarcation entierement en fer avait été construite par Wilson, en 1787.)

1791. Début des travaux relatifs à la détermination des bases du système métrique.

1792. Distillation de la houille et éclairage au gaz, (Murdoch.)

1793. Télégraphe optique, (Chappe.)

1795. Conservation des aliments par chauffage en vase clos, (Appert.)

1796. Presse hydraulique, (Bramah.)

1801. Chalumeau oxydrique, (Hare.)

1803. Première locomotive à vapeur, (Trevithick.)à 1805. Métallurgie du Zinc, (Dong.), premiers essais de télégraphie électrique, (Salva.)

1808. Production de grande série (Poulies, pour la Marine, (Brunel et Maudsley.)

Imprimerie à cylindres, (König.)

1812. Vérin hydraulique, (Bramah.)

1814. Première locomotive à vapeur pratique, (Stephenson.)

1815. Revètement routier par empierrement calibré et roulé, (Mac Adam.)

1816. Production de pièces de laiton par emboutissage, ( Maudslay.)

1818. Boitier de direction, (Lenkensperger.)

1820. Electroaimant, (Oersted.)

1821. Lentille à échelons, (Fresnel.), frein dynamométrique, (Prony.), 1824. Premières jumelles. ( association de deux lunettes de faible grossissement; l'inventeur n'est pas connu. Mises en vente à l'opéra de Paris.)

1825. Première ligne de chemin de fer, ( Angleterre.)

1826. Photographie, (Niepce). ! 1827. Turbine hydraulique, (Fourneyron Chaudiere tubulaire, (Seguin allumettes, (Walker.)

1828. Différentiel, (Pecqueur). 1832. Hélice marine. ( Sauvage, en France; mais priorité très controversée : l'invention est revendiquée par la Suède, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, etc.)

Caisson pour fondations en site aquatique, (Sir Cochrane.)

1835. Premier revolver pratique, (Colt). 4581837. Moteur électrique, (Davenport Fusil à percuteur et chargement par la culasse, (Dreyse)459, navire à hélice, (Ericson.)

1838. Premières traversées de l'Atlantique entièrement à la vapeur.( Gde-Bretagne). 1839. Locomotive électrique, (Page marteau-pilon à vapeur, (Naysmith premier télégraphe électrique commercial, (Wheatstone et Cooke).460

1841. Rhéostat, (Poggendorf.)

1842. Télégraphe, alphabet télégraphique et cable sous-marin, (Morse.)

1844. Baromètre anéroïde, (Vidix.)

1845. Pneumatique, (Thomson Route goudronnée, ( Municipalité de Nottingham.)

1846. Poutre en treillis métallique. (Neuville.)

1849. Carabine à répétition, (Hunt). ( Deviendra la Henry-Winchester.)

1850. Réfrigération, (Harrison Jumelles à prismes, (Porro). 1850 à 1856 : mise au point d'appareils de mesure de haute précision pour l'industrie, (Withworth). 1851. Liaison télégraphique sous-marine commerciale Douvres-Calais. Construction lique modulaire. ( Le Crystal Palace de l'Exposition de Londres.)

1852. Dirigeable à machine à vapeur; vol de 27 km, (Giffard Gyroscope, (Foucault.)

1854. Aluminium industriel, (Sainte-Claire-Deville). 1855. Surchauffe de vapeur, (Hirn Projecteur à arc, ( Marine française, en Crimée.), 1856. Convertisseur de fonte en acier doux, (Bessemer Moteur à combustion interne, à gaz, ( Barsanti et Matteucci.)

1857. Derrik de forage, (Hunaus). 1859. Accumulateur, (Planté Premier navire cuirassé - sur coque de bois - de haute mer : frégate Gloire.( Dupuy de Lôme). 1861. Préparation industrielle du chlore, (Deacon mitrailleuse multi-canons rotatifs - à bras, ( Gattling premier navire cuirassé de haute mer entierement en er et acier : le Warrior.( Grande-Bretagne.)

Pour fastidieuse que soit cette énumération, elle n'est évidemment pas exhaustive.

Par ailleurs, certaines ne seront mis en application pratique, avec large diffusion, que beaucoup plus tard. Par exemple, le chalumeau oxydrique, l'accumulateur, la jumelle à prismes, voire ordinaire461. Parfois le passage d'une technique sera tès lent d'une nation à une autre; tel le télégraphe Morse - nous en reparlerons - ou le fusil chargé par la culasse : le Chassepot de 1866 ne sera qu'une amélioration du Dreyse de 1837 et sera en retard d'une génération sur le Hunt/Henry-Winchester, à répétition.

Avant de clore ce paragraphe, il nous semble utile de souligner deux points :

- Le développement considérable de la sidérurgie, qui trouve de multiples applications; et notamment dans le domaine militaire ( canon d'acier, bâtiment cuirassé, etc ) : pendant le XIX ème siècle et la première moitié du XX ème, la puissance industrielle d'une nation se mesurera, pratiquement, à celle de sa sidérurgie.

- L'amélioration de la pmachine à vapeur, d'ailleurs empirique avant que l'on ait retrouvé le principe de Carnot, et la multiplication de ses applications, ( usines, chemin de fer, navires ). En fait, c'est par excellence la source d'énergie du XIX ème siècle, dont on a pu dire qu'il avait été - en réalité jusqu'au lendemain du premier conflit mondial - l'"Age de la vapeur".

On peut encore remarquer que si, en début de période, une nette majorité des scientifiques - tout particulierement des mathématiciens - sont des français, en revanche l'avance industrielle prise par l'Angleterre au XVIII ème siècle - et le nombre des ingénieurs dont elle dispose déjà - se manifeste par le fait que les noms lais dominent largement le "palmares" technique jusque vers 1850. Les ingénieurs américains apparaissent ( Fulton est une exception ) à partir de 1835 environ.

 

2.LES FONCTIONS MILITAIRES DE 1789 à 1861.

 

Elles présentent une sorte de paradoxe : pendant les 23 annnées de guerres presque ininterrompues de la Révolution et de l'Empire, ces fonctions n'ont guère changé; puis les 45 années qui suivirent "accumulèrent" des réalisations nouvelles; mais qui !ne furent utilisées qu'à l'occasion de ce que nous appelons des "conflits limités" : souvent brefs, et toujours d'intensité relativement faible. ( Ce qui explique, sans doute, la lenteur de l'introduction de ces nouveautés dans les armées). Mais à la fin de la période examinée ici, les moyens étaient disponibles pour des guerres se traduisant par des millions de victimes.

21. PROTECTION.

A. Protection individuelle

Comme nous l'avons indiqué au chapitre précédent, les progrès de l'arme à feu avaient découragé l'emploi de la protection individuelle, sauf pour de rares exceptions : les troupes de cavalerie dont certaines portent le casque seulement; d'autres - les cuirassiers - le casque et la cuirasse-corselet; mais il s'agissait là de protection contre les coups de sabre. 462A noter que la cavalerie américaine, affrontant les indiens, ne portera jamais de protection. Dans certaines armées les sapeurs porteront encore le casque et la cuirasse-corselet mais, en raison de leur pietre efficacité protectrice, de la gène et du poids, pour les parades plutôt qu'au combat.

En fait, l'abandon de la protection était allé trop loin : bien que l'on sut déjà que les organes dont l'atteinte entraîne presque systématiquement la mort - cerveau, colonne vertébrale, coeur, grosses artères, etc - ne représentent que 15 % de la rface frontale d'un individu, et très peu de chose s'il est partiellement protégé par un accident de terrain ( tranchée, mur, gros arbre..). il faudra très longtemps !et les lourdes pertes des débuts de la guerre de stabilisation, fin 1914/début 1915, pour que les Etats-Majors réalisent qu'un casque protégeant contre les éclats d'obus et grenades, contre les balles de shrappnells, pourrait épargner des vies humaines.

( Au cours de la période considérée ici, les E-M. n'avaiehnt guère de motifs à prendre ces faits en considération : la bataille se livrant en terrain découvert, il n'était pas question de protection partielle par tranchée; d'autre part le risque principal n'était pas celui d'une blessure mortelle par elle-même, mais par infection ( gangrène ) d'une blessure quelconque, même légère463, et celui des épidémies touchanht des hommes indemnes.

B. Protection collective.

B.1.Fortification.

A part quelques détails, l'art de la fortification n'avait guère évolué depuis Vauban au moment où s'ouvre la période objet de ce chapitre. Cette stagnation était d'ailleurs normale : les moyens techniques des assiégeants - et des assiégés - n' avaient pas évolué ( dans leur nature ) tout au long du XVIII ème siècle. Tout au plus le nombre des obusiers était-il allé croissant dans certaines armées, mais pour l'essentiel les armes de siège restaient les pièces lourdes, les mortiers à bombes explosives, et le minage.

Le changement qui va intervenir vient du nouveau "style" opérationnel : jusqu'alors une saine opératique consistait à se diriger vers les premières places ennemies situées sur les lignes de communication principales, les assieger et les prendre, puis recommencer plus loin. La règle d'or - en caricaturant à peine - était de tenir solidement toutes ces voies principales avant d'engager ( éventuellement, car la paix entre princes pouvait survenir avant ) la bataille décisive. Brusquement la nouvelle opératique française - portée à son point ultime par Bonaparte - délaisse cette forme processionnelle de prise des places fortes : au lieu de suivre les routes principales, le torrent humain déferlera par la multitude des voies secondaires, visant avant tout l'ennemi de rase campagne pour le détruire. 464N'ayant plus de secours à attendre, ces places fortes capituleront souvent très vite, sans qu'il soit besoin de les prendre d'assaut.

Pendant des lustres la forme des opérations de l'Armée française va déconcerter le commandement ennemi par l'abandon du vieux rituel. Rien, pensons-nous, ne le fait eux sentir que ces deux déclarations très, caractéristiques de la lenteur à comprendre ce bouleversement des habitudes - Fait prisonnier en 1796 par l'Armée d'Italie, un colonel autrichien s'exclame, devant les officiers de l'E-M de cette armée : On nous a envoys pour combattre un jeune étourneau qui vous attaque à droite, à gauche, par devant, par derriere : on ne sait plus que faire ! - ix ans plus tard, après les désastres de 1806, un vieux général prussien se lamente sur les manquements de Napoléon aux règles les mieux établies : " Dans ma jeunesse, on avait l'habitude des marches et contre-marches durant tout l'té, sans gagner ni perdre un seul bataillon souvent. L'hiver venu, on prenait ses quartiers. Mais arrive un jeune ignorant à la tête brûlée, qui vole de Boulogne à Ulm, et de Ulm à la Moravie, et qui livre bataille en décembre. L'année suivante il entre en campagne contre nous en automne... Tout ce système de tactique est monstrueusement incorrect ! "

On le voit, la fortification n'eut gure à se perfectionner de 1792 à 1815. Pourtajnt, et bien que sous l'"Empire triomphant" les frontieres françaises aient été reculées très au-delà des limites naturelles465, (ou précisément à cause de cela )

en 1809 Napoléon demanda à Lazare Carnot - ancien officier du Génie, alors dans l'opposition républicaine, mais sachant faire passer son devoir de français avant ses opinions politiques ), d'établir un mémoire relatif à des fortifications plus modernes que celles de Vauban ( ou qui en étaient dérivées ). Ce mémoire, De la défense des places fortes innove radicalement en préconisant l'action offensive dans la défense : au lieu de rester passive derriere ses remparts, dans l'attente d'éventuels secours, la garnison doit faire des sorties brèves mais violentes; surprendre l'adversaire pour ruiner ses travaux d'approche, et faire sauter ses sapes. Ceci est l'aspect tactique de l'ensemble Infanhterie-Génie. Pour l'artillerie de la place, ces sorties doivent être précédées, immédiatement avant, d'une forte concentration des feux du maximum de pièces, en particulier des mortiers et obusiers pour, sur l'axe de la sortie, neutraliser provisoirement l'ennemi et l'y mettre localement en infériorité malgré les faibles effectifs pouvant être lancés dans ces sorties. Aussitôt après ce tir de neutralisation locale, les feux doivent être allongés et élargis, pour interdire - ou au moins gèner - l'arrivée de renforts ennemis sur la zone d'action. 466Les mortiers et obusiers seront placés en casemates, ou en barbettes, pour les abriter des tirs directs adverses.

Techniquement, les plans sont classiques, sauf sur deux points :

- Agandon du mur de contrescarpe et remplacement du glacis traditionnel par un autre, "à l'envers". Ceci pour permettre aux défenseurs de s'élancer, pour ces fameuses sorties, sans la perte de temps due à l'escalade "processionnelle" ( par escaliers ternes ) de la contrescarpe. De plus, le glacis penchant vers la fortification, les travaux de sape qui y seraient entrepris par l'ennemi "sauteront aux yeux" et seront faciles à bombarder. ( En revanche le tir rasant sur le glacis n'est plus possible. En cas d'assaut en force on y remédiera par le jet de grenades à main.)

- Construction du "mur Carnot" : L'escarpe n'est plus soutenue par une muraille presque verticale. L'auteur propose de laisser aux faces frontales leur pente naturelle, mais d'élever au pied de cette pente un mur épais, détaché. Il comportera au moins deux étages de galeries percées de meurtrieres d'où les fusiliers auront une vue parfaite sur le fossé, le glacis à l'envers et les éventuelles tranchées d'approche. Ce mur, d'autre part, couvre de sa masse les casemates recevant mortiers et obusiers.

Les circonstances firent que le système Carnot ne fut jamais construit. Toutefois en 1824 l'Armée britannique fit des essais de tir sur une "maquette grandeur" ( c.à.d. une portion de mur Carnot, de hauteur 7 m, et d'épaisseur externe - entre galerie et paremehnt - de 2 m). Comme dans le projet du mémoire ce mur était soutenu vers l'intérieur par des contreforts. Le tir fut exécuté par 3 canons-obusiers de 254 mm et 8 caronades à boulets de 68 livres, respectivement placés à 400 et 335 m...ce qui faussait beaucoup l'expérience : les caronades ni les obusiers, même tirant des boulets pleins, ne sont pas des bouches à feu d'attaque de murailles, et à de telles distances dans la réalité les mortiers des défenseurs eussent exterminé les équipes de pièces. Après 338 coups scrupuleusement concentrés sur le même point - ce qui ne serait pas en combat réel - une brèche franche de 4 50 m était ouverte. 253 autres coups achevèrent de ruiner cette maquette de 42 pieds - 12 80 m - de longueur. On en nclut que l'artillerie de la Marine pouvait détruire le mur Carnot...sous réserve d'une mer d'huile permettant des tirs précis, et de n'être soumis à aucune riposte.

Le tout ne prouvait rien pour ou contre le mur Carnot en défense côtiere.

Après Waterloo la question de la fortification fit à nouveau l'objet d'études partout en Europe, et notamment en France où, pendant la Restauration, l'officier soucieux de sa carriere avait intérêt à se pencher sur les problèmes techniques plutôt que sur la tactique, l'opératique et la stratégie, où il eut été difficile de ne pas évoquer l'"Usurpateur".467 L'Ecole de Mézieres étudia un système dérivé de celui de Carnot, et aussi de certaines idées de Montalembert ( émises avant la Révolution ) : des tours larges et basses, évoquant une sorte de navire de guerre de pierre, à batteries superposées. Les bastions et ravelins recevaient des postes de tir, couverts, pour infanterie et artillerie, ainsi que leurs magasins propres de munitions; des salles de repos, etc, évitant ainsi les allées et venues sous le feu, meurtrieres. Il s'agissait, en somme, d'un remaniement du système Vauban dans le sens de la recherche d'une meilleure protection et d'une plus grande autonomie des ouvrages détachés., L'ensemble fut codifié en 1830 par le général Noizet, mais chaque fois que possible, et par économie, on s'efforça d'adapter ce quyi existait. Pour les fortifications à créer ex nihilo on s'inspira du système des fortins- bastions à la prussienne - dont nous allons parler - détachés de la ville à protéger, en forme générale de polygones mais conservant en France les angles bastionnés; escarpes de maçonnerie, contrescarpe de terre sous pente naturelle.

A titre d'exemple, en 1845 Paris avait une ceinture de 94 forts-bastions importants, et une couronne de fortins avec magasins et casernements casematés. Mettant à part les détails d'architecture de ces ouvrages, la tendance était à l'argissement de la défense des places-fortes, de maniere à pouvoir manoeuvrer lors des sorties - comme l'avait demandé Carnot - et à tenir l'artillerie de siège ennemie ( ses obusiers surtout ), hors de portée de la ville le plus longtemps possible. Ces principes furent appliqués à l'amélioration de la défense de villes de l'Est : Metz, Verdun, Belfort. Malheureusement les progrès en matiere d'artillerie ( portée, précision, obus explosifs cylindro-coniques de gros calibre 468 ), rendirent ces améliorations caduques une vingtaine d'années après leur exécution. Au cours de la guerre de 1870 les fortifications françaises ne tiendront pas sous les bombardements effectués à grande distance par des pièces lourdes. ( L'exception de Belfort tient sans doute plus au fait que la défense en fut confiéee à l'officier qui venait d'en terminer les travaux - d'ailleurs quelque peu améliorés par rapport aux ouvrages des autres villes de l'Est - Denfert-Rochereau, mieux que tout autre, connaissait les forces et les faiblesses de la place qu'il avait créée et dont il recevait la charge.)

La Prusse, toujours pour le même motif, l'absence de frontieres naturelles et, en fait, coupée en deux, fit un gros effort de réflexion après 1815 : ses récents alliés de la lutte contre l'Empire Français ne lui semblaient guère fiables et susceptibles de se retourner contre elle tôt ou tard. ( Il faut reconnaitre que, peu ou prou, tous les pays européens puisèrent dans les idées prussiennes sur la fortification).

Les forts prussiens, dont la construction débuta dès les années 1820, marquent l'abandon définitif de l'enceinte continue millénaire, au profit d'un dispositif s' étendant sur une surface considérable : dispositif ceinturant la ville à défendre, mais très détaché et laissant place à de vastes espaces battus par le feu. , Les forts sont à tracé polygonal, rectangles et losanges le plus souvednt, en total contraste avec les tracés étoilés classiques. Par ailleurs chaque fort ne mise pas seulement sur ses feux propres, mais sur ceux de flanquement de ses voisins. ( Nous retrouverons ce principe appliqué aux ouvrages qui furent si âprement disputés lors du premier conflit mondial, puis dans les "lignes" : Maginot, Siegfried, Mannerheim; dont les feux antipersonnels propres sont démultipliés par les tirs "fusants" dont ses "dehors" sont arrosés par les voisins - puisque ses propres personnels sont sous potection. Il faut ajouter, pourtant, que les intervalles entre les forts prussiens ( un peu en arriere de la droite qui les joint ), furent généralement préparés, c'est à dire munis de positions de campagne d'infanterie et artillerie, prètes à recevoir des défenseurs. Un point capital était que le commandement tienne la main à l'entretien de ces positions d'intervalles, trop souvent négligées en tgemps de paix. La ville défendue héberge les services, l'administration, des troupes en réserve des stocks de vivres et de munitions, les hopitaux, etc.

En résumé, au château-fort puis à la ville fortifiée, on substitue la place retranchée étalant sur des surfaces pouvant couvrir jusqu'à des dizaines de km2.

Ajoutons encore que tous les ouvrages reçoivent des "toits" recouverts de plusieurs tres de terre, qui doivent braver les projectiles explosifs; les glacis sont souvent, de construction, pourvus de galeries de contre-minage.

Il n'y avait rien, là, qui n'aurait pu être reconnu depuis longtemps, puisque les avantages d'une défense reportée vers l'extérieur étaient apparus lors de la défense de Dantzig par Rapp ou celle - la première - de Belfort par Lecourbe.

B.2. Protection navale.

Il n'existe pratiquement aucune différence entre les navires de ligne du dernier tiers du XVIII ème siècle et ceux du début du XIX ème : le vaisseau était arrivé, croyait-on, à une sorte de perfection. ( Le Victory469, de Sir Horatio Nelson, à Trafalgar - 21 octobre 1805 - avait eu sa quille mise sur cale le 23 juillet 1759 ! ) En revanche on note une sensible augmentation du tonnage des frégates -) surtout lorsqu'elles porteront les canons-obusiers "à la Paixhans" - et dans une moindre mesure, des corvettes. On cherchait pourtant à affiner encore les lignes d'eau et à améliorer vitesse et maniabilité par une voilure toujours plus efficace. En revanche la protection ne faisait pratiquement pas l'objet de recherches particulieres : nous avons vu au Ch.6 que les épaisses coques de chène - sauf exception comme coup au but dans la soute à poudre - pouvaient être perforées par les boulets pleins, mais sans dommages majeurs.

La mutation vers le cuirassement des navires découlera de l'adoption par les marines de l'obus explosif "à la Paixhans" - sur lequel nous reviendrons au s/chapitre -agression . Limitons-nous ici à dire que là ou le boulet plein "forait" un trou de son calibre, le projectile explosif déchiquetait la coque sur une surface telle qu'il ne pouvait plus être question de réparation provisoire en plein combat : quelques coups au but pouvaient être suffisants pour désemparer un navire; ( sans parler du risque supplémentaire d'incendie des aménagements intérieurs et d'inflamation des tonnelets de poudre disposés dans les batterie, par l'explosion du projectile.)

Dans les faits, et quoique le boulet explosif "maritime" ait été proposé depuis longtemps470, il fallut attendre une dizaine d'années après les propositions de Paixhans et les expériences qu'elles entraînèrent, pour que les principales marines commencent à adopter le nouvel armement. 471L'apparition de l'obus devait entraîner celle d'une protection nouvelle ; mais dans le cadre de la longue paix qui avait suivi l'effondrement du Premier Empire, il semblait qu'il n'y avait pas urgence. D'ailleurs, toute modification importante eut entraîné le déclassement radical des bâtiments, perspective qui n'incitait pas les principales marines à se lancer dans l'aventure. ( Et le navire "tout fer" de gros tonnage était encore à venir.)

Au cours des années 1830 pourtant, un certain nombre d'inventeurs proposèrent déjà de blinder entierement les coques d'épaisses plaques de fer, d'acier, ou de fonte. Les marines n'eurent aucun mal à démontrer que pour les bâtiments ayant les mensions et tonnages de l'époque, au minimum la coque s'enfoncerait de telle sorte qu' il faudrait supprimer les batteries et que le navire se "traînerait" à très faible vitesse; au pire il coulerait, entrainé par le fond sous le poids des blindages proposés par certains enthousiastes. Ce n'est qu'en 1842 que les premières propositions pratiques furent formulées, par le jeune ingénieur du Génie Maritime, Dupuy de Lôme, reprenant en gros, mais avec la précision du spécialiste en construction navale, les propositions formulées 20 ans plus tôt par Paixhans : face aux plus gros calibres de l'époque, une épaisseur de blindage de l'ordre de 5 pouces était nécessaire. Mais aucun navire, même le vaisseau de ligne, ne pouvait porter une telle masse vcouvrant la "muraille" ( très haute, puisque recevant deux ou trois batteries superposées de bout en bout.472 En conséquence il proposait l'abandon du traditionnel vaisseau au profit de grands bâtiments à une seule batterie - des frégates agrandies - nettement plus bas sur l'eau, cuirassés seulement sur la stricte hauteur indispensable ( ceinture ), mais alignant de chaque bord dans cette batterie unique les plus grosses pièces compatibles avec la place disponible : si le nombre des canons était très réduit par rapport aux vaisseaux classiques, chacun d'eux pourrait avoir un effet décisif par coup au but sur un adversaire non cuirassé. Le passage de la frégate à un tonnage comparable à celui du vaisseau exploitait ce !fait que le volume - donc la flotabilité - est proportionnel au cube des dimensions, alors que la surface - notamment celle à protéger - ne croit que comme le carré de ces dimensions.

Simultanément d'ailleurs, Dupuy de Lôme proposait la généralisation de la propulsion à vapeur ( avec voilure de secours pour le moment 473 ) pour tous les bâtiments de la Marine nationale qui, à cet égard, s'en était tenue à des essais sur des unités de faible tonnage. Mais l'avis d'un ingénieur de 26 ans avait peu de poids, et la Marine - comme celles des autres pays européens continentaux - avati un nette tendance à s'inspirer d'un modèle la Royal Navy. Or l'Amirauté britannique cherchait de manière systématique à freiner les innovations : elles auraient envoyé à la démolition sa flotte, de loin la plus importante du monde. En revanche la Royal Navy, pour ses constructions neuves, se lançait dans la voie de navires à charpente, voire coque, métallique.474

Les expérimentations conduites, en France notamment, vers 1830 sur le problème du blindage, n'avaient pas été inutiles pourtant, ne serait-ce qu'en éliminant des solutions défectueuses. Nous citerons seulement : - celles de 1837, sur une double épaisseur de barres d'acier de section carrée jointives ( non soudées entre elles ) : en surface, de 3 8 cm de côté; dessous une autre couche, à 90 degrés, de barres de 2 5 cm. Résultats désastreux- celles de 1833, sur des plaques d'acier de 3 5 cm, solidement fixées sur une épaisse couche de chène, meilleures, mais loin de ce qu'il aurait fallu obtenir.

Une commission du Conseil des Travaux de la Marine fit procéder ensuite à des essais systématiques de pénétration sur des épaisseurs variées d'une "multitude" de matériaux envisageables : bois de diverses espèces, fer, acier de diverses nuances - les uns et les autres soit forgés, soit fondus - fonte, plomb, terre tassée entre driers, et même des plaques de granit. Ces essais montrèrent la supériorité de l'acier "demi-dur ni trop "mou" comme le fer, ni trop cassant comme la fonte. On savait donc avec quoi blinder, mais pas comment, pour deux raisons : la meilleure disposition du blindage était encore à découvrir; et on ne savait pas, alors, laminer l'acier en plaques de grandes dimensions : il faudra attendre les années 1880 pour passer du fer à l'acier qui, à résistance égale, permettra de réduire les épaisseurs de près de moitié.

Le temps passant Dupuy de Lôme continua ses études - pour le moment "gratuites" - très controversées d'ailleurs475, tout en étant le principal responsable de la construction du premier vaisseau de ligne à vapeur, commencé sous la seconde République et lancé au début du second Empire : le 24 Février devenu sur cale le "Président puis le "Napoléon".

Le 30 novembre 1853 les idées de Paixhans et de Dupuy de Lôme sur l'armement reçurent une confirmation sans appel : une escadre russe portant des canons-obusiers écrasa à Sinope l'escadre turque armée de canons et boulets classiques. Pour la première fois dans l'histoire navale, il avait suffit de projectiles tirés de loin pour anéantir toute une flotte. La France et l'Angleterre, soutenant la Turquie, déclarèrent la guerre à la Russie en mars 1854. Les seules frontieres communes étaient, si l'on peut dire, les rivages russes. La première idée fut d'attaquer Kronstadt ( qui défend St Pétersbourg ). Mais comment risquer des vaisseaux de bois contre une place forte défendue par une forte artillerie et de multiples hauts fonds non parfaitement connus ? Ce fut Napoléon III qui, s'appuyant sur ses connaissances d'artilleur 476 et des problèmes techniques militaires et maritimes, proposa la solution : construire des batteries flottantes cuirassées de faible tirant d'eau, propulsées par vapeur ( à faible vitesse car la place laissée par une petite machine permettrait d'embarquer un stock important de munitions qui, remorquées près de leur emplacement d'action le rejoindraient par leurs propres moyens. L'emplacement choisi, précisément du côté non défendu parce que sur une zone de hauts fonds, permettrait de prendre les forts à revers.477 L'Angleterre accepta les plans français, chaque nation devant construire 5 batteries. Les constructions furent poussées remarquablement vite en France, mais entre temps les forts de front de mer de Sébastopol avaient repoussé, en leur infligeant des pertes sensibles, les navires alliés classiques chargés de les traliser. On décida donc d'abandonner provisoirement la Baltique pour la Crimée. Les trois premières batteries, "Dévastation Tonnante" et "Lave" arrivèrent trop tard - lent remorquage par avisos - pour Sébastopol, déjà pris; elles furent dirigées sur le fort côtier de Kinburn qu'elles ravagèrent tout en ne subissant que des dégats négligeables du fait des tirs de la défense. Cette fois, la cause était entendue : le navire non cuirassé avait fait son temps, comme celui à voiles "pur"478. Mais si l'on pouvait sans difficultés passer de la batterie flottante au navire garde-côte, autre chose était de réussir le cuirassé capable de naviguer en haute mer à grande vitesse.

Dès 1845 Dupuy de Lôme avait proposé une frégate de 2366 tonneaux, blindée de bout en bout par une ceinture de 2 40 m de hauteur à partir de 1 50 m au dessous de la flottaison, mais plus haute au centre pour protéger la batterie. Machine à vapeur de 600 CV ( 440 kW ). Ce projet avait été refusé pour divers motifs dont, de toute évidence, le fait qu'il ait été présenté par un homme de 29 ans n'ayant encore que le grade de "sous-ingénieur". En 1857, 12 ans plus tard, la réputation de Dupuy de Lôme était établie non seulement en France, mais dans toute l'Europe, et il jouissait de l'appui de l'Empereur, toujours passionné par les réalisations mécaniques industrielles en général et militaires en particulier. C'est en novembre que furent présentés les plans d'une supper frégate cuirassée, sur coque de bois encore. ( Les nouvelles venues Angleterre paraissaient montrer alors une certaine réserve vis à vis de la construction "tout métal"). ! Le projet - qui prévoyait 3 bâtiments de ce type - fut approuvé dès le 4 mars 1858, mais Dupuy de Lôme insista pour que le quatrième navire de la série soit établi sur les plans de l'ingénieur Audenet, dérivés des siens mais à structure et coque en fer.

Pour une fois les chantiers français firent diligence : il s'agissait de mettre en service ce nouveau type de bâtiment, la frégate cuirassée de haute mer avant que la Royal Navy ait pu rattraper son retard technique479. La "Gloire" fut lancée le 24 novembre 1859; sa machine achevée de monter le 24 juillet 1860. Nous verrons plus loin les qualités de mobilité du navire, nous limitant ici au seul blindage : La Gloire, au tonnage de 5630 t, portait une ceinture de cuirasse de bout en bout, composée d'un blindage de 12 cm en 5 virures s'étendant de 2 m sous la flottaison à 0 50 m au dessus, sur bordé ( de bois ) de 30 cm et couples de 35 cm, ceinture elle-même surmontée d'une autre, de 11 cm en 8 virures, également de la poupe à la proue, s'étendant jusqu'au pont de gaillard sur bordé de 24 cm et couples de 30 cm.

Il y a lieu de noter que le tonnage de cette "frégate" - nom encore donné parce que le bâtiment n'avait qu'un seul pont de batterie - dépassait celui du récent vaisseau de ligne, tout bois, vapeur le Napoléon de 5050 tonneaux.

Au moment où s'achève la période couverte par ce chapitre le cuirassé de haute mer était devenu une réalité en Europe. Pour la France en particulier, 6 bâtiments étaient en service ou en achèvement480, et le 16 novembre 1860 un programme de 10 autres bâtiments - de tonnage supérieur d'ailleurs - était approuvé. Ils étaient tous sur cale avant la fin de 1861. ( 9 à blindage sur coque de bois; 1 "tout métal".)

22. MOBILITE.

A. Généralités.

Depuis des millénaires la mobilité de l'être humain n'avait pas varié : 4 à 5 km/h en continu et 20 à 25 km/h sur très brève distance. De plus, compte tenu des haltes de repos et du temps de sommeil, le déplacement quotidien se limitait à une trentaine de km pour l'individu moyen; le double - voire un peu plus en "pointe d'effort" de quelques jours - pour l'homme à la fois entraîné et robuste. La domestication du boeuf, tirant leurs chars, n'améliora pas la vitesse instantanée, au contraire, mais permit le transport unitaines de charges importantes.

Avec le cheval les vitesses continues, et instantanées mais de brève durée, furent multipliées par un facteur de 2 5 environ; le collier d'épaule du Moyen Age permit de multiplier par 1 5 celle des charrois lourds.( Remplacement du boeuf, sauf en zones pauvres : le "tracteur-cheval" coûte nettement plus que le "tracteur-boeuf".)

Au plan naval, la galère pouvait atteindre 8 à 10 km/h pendant un temps très bref. . Les voiliers de la fin du XVIII ème siècle, par vent très favorable - direction par rapport à la "route" suivie et force - pouvaient atteindre jusqu'à une dizaine de noeuds - 18,5 km/h.

Le XIX ème siècle va voir se banaliser une mutation capitale : celle de l'emploi d'une source d'énergie non musculaire, mais déplaçable - ce que n'étaient pas les moulins à vent ou les roues à eau. Au plan militaire elle recevra des applications terrestres et maritimes ( et, plus tard, mais passagérement, aériennes : à la fin du siècle il y eut des dirigeables à machine à vapeur; et l'Avion de Clément Ader utilisera aussi, pour ses sauts de puce une machine de très faible masse pour actionner ses hélices. Il y avait là une sorte de révolution : d'abord parce que très vite le chemin de fer laissera loin derriere lui les possibilités des animaux de trait en vitesse et en puissance de traction, et que le navire à vapeur n'aura plus à se soucier de la direction du vent; ensuite, parce que, sauf bris d'un organe de la machine ( ou manque de combustible ou d'eau ) elle ne connait pas la fatigue : il suffit de remplacer le "mécanicien" et le "chauffeur" pour que - théoriquement - une rame de chemin de fer puisse rouler indéfiniment. ( En fait, il faut pourtant prévoir des immobilisations pour les opérations d'entretien). Pour l'animal, en revanche, si la vitesse du cavalier est de l'ordre du triple de celle du piéton, l'étape quotidienne n'augmente pas dans une telle proportion : il la monture a besoin de temps pour se reposer et s'alimenter. Une très longue étape !quotidienne suppose un système de relais des cavaliers, et plus encore des chevaux : cas 6 siècles plus tôt, des "cavaliers-flèches" mongols et, au XIX ème siècle, des "ponny-riders" américains.

B. La machine à vapeur.

Comme nous l'avons évoqué au chapitre précédent, l'invention était antérieure à 1789, mais la "marmite" de Denis Papin puis les machines de Newcomen n'avaient qu'une très faible puissance massique et uu rendement thermodynamique presque dérisoire. Celle fde James Watt représente une sensible amélioration de la puissance massique - et de la stabilité de vitesse grâce à son régulateur à boules - mais le rendement restait très faible et la puissance médiocre; ceci pour une raison simple : le chauffage externe d'une cuve d'eau ne produit que peu de vapeur. C'est en 1816 que Georges Stephenson, ingénieur autodidacte, eut l'idée d'activer le tirage par la vapeur sortant des cylindres. Brûlant plus vite, le combustible fournit plus de chaleur, de vapeur, donc améliore la puissance massique; mais le rendement ne change pas. En 1825 Marc Seguin, neveu des Montgolfier, imagina les "tubes à fumée" : les gaz de combustion, au lieu d'être rejetés directement, traversent l'eau de la chaudiere en lui cédant les calories gaspillées jusqu'alors (b) ( Notons que cela eut été impossible sans le tirage forcé de Stephenson). Le rendement augmente enfin, de maniere spectaculaire - tout est relatif - ce qui va ouvrir un très grand champ d'action à cette énergie "artificielle". Jusqu'alors, en effet, une machine à vapeur devait être fixe, à côté d'un stock de charbon - près d'une mine - ou de bois, et d'eau. Puisque la consommation tombe au 1/8 ème environ, on peut envisager une certaine autonomie : la vapeur devient un moteur pratique pour des véhicules terrestres ou aquatiques. ( En prime la puissance massique augmente encore). Par ailleurs, n'étant pas soumise aux aléas de la météorologie, la machine à vapeur peut fournir l'énergie nécessaire à l'industrie loin de tout cours d'eau important ou ns des régions de vent faible : il suffit d'apporter des quantités raisonnables de combustible et de prendre l'eau dans un puits ou une mare. Elle peut être semi-mobile, partout où se fait sentir un besoin temporaire d'énergie en étant montée sur roues : c'est la locomobile qui dans certaines provinces françaises ne fut remplacée par la prise de force des tracteurs que vers 1955 pour les travaux de battage et de sciage "en place" 

Soulignons encore le fait que c'est la machine à vapeur qui a entraîné la seconde révolution industrielle : pour une banale mais capitale question de coût/efficacité. En effet le prix d'une machine croissait beaucoup moins vite que la puissance. Il était donc rentable d'acheter de grosses unités distribuant l'énergie dans de vastes ateliers grâce à un réseau d'arbres horizontaux placés à 4 ou 5 m au dessus du sol et munis de poulies qui par une "toile d'araignée" de couroies - assez dangereuses d'ailleurs - entraînaient les diverses machines-outil. Cette seconde révolution industrielle fera disparaitre les petits ateliers utilisant des chutes d'eau, où l'homme était encore un individu, au profit de grandes usines dans lesquelles l'être humain n'est trop souvent qu'une sorte de pièce, vivante, mais remplaçable en cas d'"avarie". Ceci conduira aux problèmes sociaux que l'on sait. A titre d'exemple, la puissance vapeur "installée" ( fixe ) mondiale, donc navires et chemins de fer exclus, a été estimée à :

34 000 CV ( 25 000 kW ) en 1840

67 000 CV ( 50 000 kW ) en 1850

178 000 CV ( 130 000 kW ) en 1860

336 000 CV ( 247 000 kW ) en 1870

544 000 CV ( 400 000 kW ) en 1880

863 000 CV ( 635 000 kW ) en 1890

1 791 000 CV ( 1 316 000 kW ) en 1900,

ce qui correspond en gros au doublement tous les 10 ans.- Par ailleurs en 1900 la puissance électrique "installée" n'était déjà plus négligeable. Mais le petit moteur électrique ressucitera plus tard les petites et moyennes entreprises comme le montre l'exemple des Etats-Unis où elles sont plus nombreuses - proportionnellement - qu'en France, encore que leur développement y là aussi, plus freiné par la rareté de la main d'oeuvre hautement qualifiée que par les questions de salaires élevés ou de charges sociales.

C. Mobilité terrestre.

( Nous négligerons les améliorations mineures apportées aux attelages, aux avant-trains de canons, aux caissons, haquets et chariots divers.

La nouveauté essentielle fut l'apparition et le rapide développement du chemin de fer. Nous nous limiterons à en rappeler les étapes principales, l'histoire de la voie ferrée ayant fait l'objet de très nombreux ouvrages.

C'est la Grande-Bretagne qui peut revendiquer le rôle de pionnier en ce domaine. Ceci, parce que l'épuisement précoces des forêts avait conduit à exploiter les gisements de "charbon de terre" dès la fin du Moyen Age : charbon qu'il fallait acheminer près du consommateur. La demande allant croissante, il fallait multiplier les charrois de houille, donc le nombre des chevaux employés à leur traction.

Dès 1600, et pour réduire l'attelage, on fit rouler de lourds chariots sur deux lignes de madriers suivant - autant que possible - une courbe de niveau du terrain. A la fin du XVII ème siècle on "blinda" ces madrier d'une plaque de fer, ce qui les protégeait de l'usure et diminuait la traction nécessaire; puis, vers 1750, ces madriers ferrés furent remplacés par des cornieres qui guidaient les roues - dont écartement ( la "voie" ) fut standardisé au niveau de chaque entreprise de charroi. A ce stade, un seul cheval tirait un très lourd chariot ou plusieurs de masse inférieure, accrochés les uns aux autres : il y avait économie en nombre de chevaux et salaires des conducteurs.

A partir de 1800 les cornieres et madriers firent place à des barres de fer reposant sur des plots ou des traverses. Le guidage fut assuré en remplaçant les roues de bois, cerclées, par des roues de fonte munies d'un "mentonnet" circulaire en saillie. Les chariots étaient donc devenus des wagons pmour lesquels l'effort de traction était encore diminué. La capacité de transport allant donc toujours croissante - mais pas la vitesse, qui restait celle du cheval au pas - remboursait vite les investissements en terrassements, voie et ponceaux.

Toutefois la demande continuait à s'élever, notamment pour les dérivés du charbon, coke et gaz : on arrivait "en butée" pour la traction animale, car la plus légère pente 481 exigeait l'entretien d'un dépot local de chevaux de renfort, avec palfreniers; et la vitesse de transport restait bloquée à 4 5 à 5 km/h.

Or les premières machines à vapeur fixes existaient et le frèt était, justement, du charbon : se souvenant du "fardot" de Cugnier qui avait remorqué un canon sur une route, on en vint à se demander si la machine de Watt ne pourrait pas remplacer le cheval : elle serait plus puissante, plus rapide, et ne mobiliserait pas des palfrenier pour assurer l'alimentation des nbètes les dimanches et jours de fêtes. , Après un échec pour un tracteur routier, Richard Trevithic en adapta la machine, en 1804, à la traction sur rails. C'était la première locomotive, mais de puissance encore très modeste, consommant beaucoup, et dont la vitesse n'était que peu supérieure à celle des chevaux. Par ailleurs l'idée de faire tirer de lourdes charges par une machine à roues motrices de fonte lisse, sur des rails lisses aussi, ne mblait pas saine. Divers inventeurs proposèrent des systèmes anti-glissement; le plus souvent saugrenus quoique certaines solutions furent reprises, plus tard, pour les voies dites "à crémaillères" ( pour les très fortes pentes).482

S'ouvrit alors l'heure de gloire des Sephenson, Georges ( 1781-1848 ) l'autodidacte, et son fils Robert ( 1803-1859) auquel l'ancien illétré avait tenu à faire donner une solide formation d'ingénieur. La Stephenson 1814 n'améliorait la Trevithic que par quelques ingénieux détails; mais la 1816 offre deux essieux tracteurs ( par bielle d'accouplement ) et une puissance très supérieure grâce au tirage forcé. Puis la 1817 présenta l'avantage d'une très rapide mise en température : une faible partie de l'eau, seulement, est dans la chaudiere. L'alimentation se fait par pompe puisant dans un réservoir ( bache ). Ces machines 1816 et 1817 tiraient des trains de 70 t à 10 km/h, ce que n'aurait pu faire qu'un attelage de nombreux chevaux progressant au trot. La 1825, plus lourde, tracte 90 t à 20 km/h. Cette fois le chevaql est définitivement dépassé : il ne peut galoper que sur faible distance...( sauf dans les films "westerns" ou "peplum".)

En 1829 les Stephenson, utilisant le principe des tubes de fumée de Seguin, sortent la première locomotive moderne : la "Rocket". Elle représenta un "bond" technique qui mérite un rappel anecdotique : La ligne Liverpool-Manchester avait organisé, pour le 6 ctobre, un concours sur tracé circlaire de un mile (terrestre : 1609 m ). Les spécifications imposées avaient attiré la foule car elles semblaient bien au delà des possibilités du moment :

- avoir une masse maximale de 6 tonnes; - parcourir 72 miles ( 116 km ) sans ravitaillement et à une vitesse moyenne d'au moins 1O miles par heure ( 16 km ), en remorquant un train de 20 tonnes;

- avoir un prix maximal de 550 livres, soit à peu près 13 800 francs-or. Des 4 machines inscrites, l'une ne put démarrer; deux furent éliminées d'emblée pour masses très supérieures à 6 t. Restait la Rocket : 4320 kg, chaudiere Seguin. Elle parcourut les 116 km imposés sans ravitaillement, à la vitesse moyenne de 26 km/h, 10 de plus que les spécifications. Puis elle fit une démonstration de vitesse, en haut le pied c'est à dire sans traction du train, atteignant la vitesse moyenne de 47 km/h à la stupéfaction des spectateurs.483

Prévue d'abord pour les seules marchandises, dès 1830 la ligne Liverpool-Manchester transportait journellement et en moyenne, 1500 voyageurs et 1000 tonnes de fret. Un courant irrésistible se développa rapidement alors en Grande-Bretagne, Belgique et Allemagne dès le début des années 1830. A cet égard la France, aux débuts au moins, prit un net retard. Par exemple, la ligne de Saint-Etienne à Lyon, de 1832, comportait des moyens de traction disparates pour un trajet de 60 km seulement : locomotives en certaines sections, chevaux pour d'autres. La première ligne entierement à vapeur, Paris-Le Pecq ( 1837; 19 km ) était plus considérée comme une attraction que comme un moyen de transport, et en 1843 le réseau belge était plus étendu que le notre. C'est pourtant à partir de 1842 et sous l'impulsion de Guizot que débuta une politique vigoureuse du chemin de fer en France, malheureusement d'emblée trop centralisé sur Paris : la rareté des transversales sera e un lourd handicap en 1870.

( Sans remettre en cause les principes techniques des Stephenson, un nouveau progrès fut apporté par Thomas Crampton : porter à 3 le nombre des essieux pour une meilleure stabilité aux secousses, et donner aux roues motrices le grand diamètre - près de 2 - permettant de dépasser les 100 km/h. Les Crampton équipèrent exclusivement les "rapides" français jusqu'en 1864.)

Au plan militaire, ( et revenant enfin à cet aspect ), le chemin de fer offrait - là ù existait une voie - la possibilité de transports massifs, rapides, et sans fatigue de troupes, chevaux, canons, équipements divers, munitions et logistique générale. Il y avait donc là une nouveauté capitale, en particulier pour la manoeuvre opérationnelle par lignes intérieures Si la France avait marqué un certain retard pour l'adoption du chemin de fer, en revanche elle en innova l'emploi militaire : pour la campagne d'Italie de 1859 des corps d'armée entiers furent acheminés de Paris à Marseille par trains spéciaux. ( Mais la rapidité initiale fut ralentie par la nécessité d'embarquer à Marseille, débarquer à Gènes, puis rejoindre la zone des combats par méthode traditionnelle. Il n'en reste pas moins que sans la voie ferrée les français seraient peut-être arrivés trop tard pour appuyrer la petite armée piémontaise.)

Le concept du transport rapide par V.F. s'était toutefois déjà fait jour en Prusse, toujours obsédée par le défaut de frontieres naturelles. Avant même que le premier rail ait été posé, des ingénieurs avaient réfléchi au réseau à établir pour les manoeuvres opérationnelles rapides par lignes intérieures :

- dès 1833 l'ingénieur Horkot fit valoir qu'une voie ferrée à l'anglaise joignant Cologne à Minden et une autre, reliant Mayence à Wessel, accroitraient très sensiblement les possibilités de défense de la Rhénanie; - puis Panitz exposa, sans circonlocutions, l'impérieuse nécessité d'étudier le futur réseau avant tout dans l'optique d'une lutte éventuelle contre les trois ennemis potentiels : la France, l'Autriche et la Russie; - enfin, ce fut un économiste, Friedrich List ( 1789 - 1846 ) qui étudia en détails le futur réseau de l'Allemagne du Nord, adapté simultanément aux nécessités économiques et à celles d'un conflit contre chacun de ces adversaires possibles. Il mérite d'être cité : ( Par le chemin de fer ) " la Prusse peut devenir un bastion dfensif au coeur même de l'Europe. La rapidité de la mobilisation, le rythme auquel les troupes pourraient être amenées du centre du pays vers la périphérie seraient d'une importance plus grande pour l'Allemagne que pour toute autre nation. Nous avons aussi peu le droit d'hésiter à nous servir des nouveaux moyens que nos ancètres l'ont eu de décider s'ils devaient adopter le fusil à la place de l'arc et des flèches."

De fait, mme de nos jours, le réseau allemand n'apparait que comme une extension de celui que List avait étudié ettracé sur la carte. De ce point de vue, répétons-le, la France, avec son hypercentralisation sur Paris, fera une erreur : le réseau sera établi comme une "toile d'araignée" centrée depuis la capitale, les jonctions entre ces voies principales n'étant que des lignes secondaires à faibles capacités, ou n'existant pas.484, ( Le "treillis" allemand est dù en partie à l'existence, alors des multiples ales d'états, mais on peut dire que les idées de List furent déterminantes.)

Dès 1846 la Prusse fit un essai de mouvement de troupes par voie ferrée : un corps d'armée au complet. L'expérience fut un succès. L'Etat-Major fit étudier :

- le réseau à créer ( qui fut, donc, pratiquement celui de List);

- la manoeuvre, ( la régulation ), des convois; - les types de wagons à créer, notamment pour le transport des chevaux et celui des pièces d'artillerie; - les matériels divers, à transporter si nécessaire, permettant un chargement et un déchargement rapide ailleurs que dans les gares importantes : le transport ne se ferait pas toujours entre deux grandes villes aux gares munies de nombreux quais.

Ces études s'étendirent plus tard aux problèmes de liaisons télégraphiques ( pour réguler, voire dérouter les convois en cas de besoin), de protection des voies et ouvrages d'art contre des sabotages, etc.

Le conflit de 1866 contre l'Autriche constitua une sorte de "répétition générale" en vraie grandeur. On y constata des oublis et des erreurs. Il y fut remèdié rapidement, et à la guerre de 1870 contre la France, " la stratgie allemande des voies ferrées était devenue un art ", selon l'expression de Fuller. ( Armament in History. )

Mobilité routière.

Nous avons indiqué plus haut qu'il n'y avait pas à revenir sur la mobilité propre des hommes, des chevaux, et des attelages. Mais le mouvement rapide suppose l'existence de routes, et de bonnes routes pour déplacer les matériels lourds.

En 1789 les routes françaises, rénovées par Sully - "Grand Voyer de France" outre ses multiples autres fonctions - avaient été développées. Elles faisaient l'admiration des voyageurs étrangers. ( Y compris des anglais ! )

Mais ces routes, "fragiles" aux intempéries 485 exigeaient un entretien constant pour résister aux charrois. Le 18 Brumaire, à l'abandon depuis 7 ans, elles se trouvaient dans un état lamentable; les ornieres et fondrieres " taient devenues des amorces de ravins; la calèche du Consul verse dans une de ces tranchérs à peu de distance de Paris; quelques semaines plus tard, allant aux eaux avec sa fille, sa belle-mère et l'une des ses belles-soeurs, la "consulesse" fait littéralement naufrage à plusieurs reprises entre Paris et Nancy." Pourtant un peloton de cavaliers, des charrons et terrassiers escortaient ces dames.

à comme ailleurs, il fallait remèdier au lamentable héritage révolutionnaire :

- remettre les voies existantes en bon état;

- en créer de nouvelles là où ellesd étaient nécessaires;

- recréer le Corps responsable du réseau routier.

A cet effet - furent définies les routes nationales ( puis "impériales" ) de 1 ère, 2 ème et 3 ème catégorie, à la charge de l'Etat; les départementales, sous responsabilité du préfet; les chemins à la charge des communes. Mais toutes ces voies relevaient, au plan technique, d'une administration spécialisée :

- cette administration est le Corps des Ponts et Chaussées, qui comprend :

inspecteurs généraux;

15 inspecteurs divisionnaires;

134 ingénieurs en chef, départementaux, à l'apogée de l'Empire;

306 ingénieurs ordinaires au niveau de l'arrondissement.

ê s personnels d'encadrement et ouvriers.

Le Corps est soumis à une discipline toute militaire : ingénieurs en uniforme; puniions d'arrêts; cassation de grade, etc.

Comme les Romains, Napoléon entendit que les routes principales aient une fonction militaire prioritaire : largeur, résistance au passage des canons et charrois...

C'est ainsi que naitront, ou seront améliorées les "Routes inpériales" :

La No 1, Paris-Amsterdam par Bruxelles;

La No 2, Paris-Hambourg, par Liège;

La No 3, Paris-Mayence, par Strasbourg;

etc, dans les diverses directions, mais surtout vers les frontieres terrestres.

Le défaut du système était, déjà, un excès de convergence sur Paris : les voies transversales n'étaient, au mieux, que de 2 ème catégorie. Du moins, était-il possible aux armées de gagner rapidement les frontieres; après quoi Napoléon utilisait le système des torrents humains sur routes secondaires plus ou moins parallèles mais assez proches les unes des autres pour que le regroupement des forces puisse avoir lieu rapidement pour la bataille décisive., ( En outre, ce système des "torrent" permettait plus facilement aux troupes de vivre sur les zones étrangères traversées; en principe par réquisition des vivres, mais trop souvent par maraude, voire pillage : la logistique en était allégée d'autant.)

D. Mobilité navale.

Depuis toujours la rame et le vent avaient été les seuls moteurs de la propulsion aquatique. Mais le vent ne se plie pas, ni en direction ni en intensité, aux besoins du marin. De la rame - l'aviron, depuis le passage de la suprématie aux mers du Ponant - on ne peut attendre une vitesse soutenue que de l'ordre de 2 5 à 3 noeuds, soit 4 à 5 km/h, et en pointe d'effort brève de 5 à 5 5 noeuds : une dizaine de km/h. Le voilier, sous réserve qu'il n'y ait pas calme plat, progresse nuit et jour ce qui lui permet les traversées océaniques. Mais dans la période considérée les unités de tonnage important ne pouvaient qu'à peine tenir le près bon plein ce qui obligeait à tirer des bordées - ralentissant considérablement la route réellement parcourue - en cas de vent défavorable. 486En revanche l'"homme de nage" ne peut travailler plus de 8 à 10 heures par jour, et la galère n'a pas assez de place pour embarquer plusieurs équipes de rameurs - ni d'ailleurs plus de quelques jours de vivres et eau potable. Soulignons enfin que le voilier convient mal pour un passage difficile, étroit et non rectiligne précisément à cause de sa dépendance de la direction du vent et de la lenteur à changer d'amures : entrer dans un port, passage d'un détroit très serré. ( En pareil cas il arrivait que, voiles ferlées, le commandant préfèrât se faire remorquer à très faible vitesse par ses chaloupes.)

Pourtant, la machine à vapeur eut au moins autant de difficultés à s'imposer en mer que le chemin de fer sur terre, quoique le problème de l'établissement des voies et ponts ne se posât pas.

Rappelons que le premier essai - 15 juillet 1783 - avai été tenté sur la Saone, à Lyon, par Jouffroy d'Albans sur une embarquation utilisant une machine de Watt entraînant deux roues à aubes. Cette tentative fut réussie mais Jouffroy avait eu le tort de négliger ce que nous appelons les "public relations" auprès de l'Académie, de la Cour, et pire encore, auprès de l'intelligentsia parisienne qui se plut à dauber sur ce fou qui prétendait accorder l'eau et le feu . Contactée, l'Acadmie consentit à aqssister à une expérience, mais sous réserve qu'elle ait lieu à Paris. L'inventeur, ruiné, dut attendre 1817 - 34 ans ! - pour faire défiler un bateau à vapeur devant les Tuileries. Il mourut quelques mois plus tard dans la misère. ( Son nom n'est d'ailleurs connu hors de France que par de rares spécialistes). En fait le système Joufroy était voué à l'échec sur mer, à un demi succès en riviere : la machine de Watt, admissible à poste fixe près d'une mine de charbon - elle servit beaucoup à actionner des pompes d'épuisement - avait un si faible rendement que même si le chargement de l'embarcation avait été exclusivement composé de charbon le rayon d'action aurait été faible. En mer, et jusqu'à la mise au point de bouilleurs de rendement acceptable, il aurait fallu porter aussi une énorme réserve d'eau douce. , Les imitateurs de Joufroy n'eurent pas un sort plus enviable : Auxison mourut, dit- on, de désespoir; Stanhope, objet de la dérision de l'Amirauté britannique, devint fou; Ficht se suicida. Le cas de Robert Fulton ( 1765-1815 ) doit être mis à part. En 1791 ce jeune peintre se rend en Angleterre où il s'enthousiasme pour la technique. Il se met à dessiner des épures de machines : à draguer, à polir le marbre, à creuser des tranchées, etc.

En 1796 il publie un petit "traité" sur la navigation fluviale à vapeur. L'accueil glacial anglais le poussa à passer en France. Tout en y vivant de sa peinture, il prépare son premier grand projet : un sous-marin propulsé, à bras, par une vis d'Archimède avec autonomie de plongée de 6 heures par réservoir d'air comprimé et charge d'explosif à fixer à la main - en actionnant une tariere - à la coque d'un vaisseau ennemi à l'ancre : c'était, amélioré - réservoir d'air, lignes d'eau - un dérivé de la "tortue" de Bushnell, de 1775. Une démonstration de plongée, réussie, fut faite en rade de Brest en 1801, mais le Premier Consul ne donna pas suite : les bâtiments anglais n'avaient guère l'habitude de s'ancrer à brève distance devant un port français et l'invention n'en était encore qu'à ce que nous appelons un "modèle probatoire". ( Par ailleurs, à la date de la démonstration, on commençait à parler de la paix - celle du traité d'Amiens, mars 1802 : le moment n'était pas favorable à une prise de décision inévitablement interprétée comme cherchant à détruire la supériorité navale anglaise). En 1803 Fulton revint à la charge; cette fois avec une embarcation à vapeur capable d'une vitesse de 4 7 km/h ( sur eaux calmes ). C'était à peu près la vitesse des grosses chaloupes du Camp de Boulogne mais avec un inconvénient rédibitoire : la machine, le charbon et l'eau réduisaient à peu de chose la place disponible pour les soldats, les chevaux, armes et impedimenta divers. Derechef, le Premier Consul déclina la proposition de Fulton. A cet égard beaucoup d'auteurs ont dénoncé - et dénoncent encore - la "cécité intellectuelle" du Premier Consul. C'est oublier - ignorer... vouloir ignorer - que : - membre de l'Institut ( classe des "sciences physiques et mathématiques" ) depuis le décembre 1797, il avait demandé, via Monge, l'avis de ses collègues au plan technique; - chef d'une nation en guerre sans cesse ouverte ou sur le point de l'être, l'urgence primait toute autre considération : on ne pouvait attendre que le navire à vapeur marin soit devenu "adulte". D'ailleurs le problème n'était pas le franchissement technique du Pas de Calais, mais de réussir ce franchissement malgré la flotte ennemie; - enfin, on connait la pensée de Bonaparte sur l'avenir des idées de Fulton par une lettre rédigées de sa main. Pour lui, "...elles sont destines à transformer l'art de la guerre navale. Mais il y faudra encore longtemps, et..."

Dçu, Fulton repasse en Angleterre où ses offres de service furent, naturellement, refusées par l'Amirauté. En effet : - la question ne semble pas être plus au point aux yeux de "Leurs Seigneureries" qu'à ceux de Bonaparte;

- le seraient-elles, toute la flotte existante serait à déclasser.

On trouve là, déjà, l'imuable politique de l'Amirauté britannique au cours du XIX ème siècle : tenter de freiner les innovations mettant la flotte actuelle en péril: quitte à fournir le puissant effort nécessaire pour retrouver très vite le premier rang technique si l'innovation décisive est adoptée par une autre nation.

Déçu par l'Europe, Fulton regagne des Etats-Unis où il va lancer la navigation à vapeur fluviale (c), qui, à sa mort - 1815- y sera en plein développement.

Le problème de la mer restait non résolu. La Royal Navy le "surveillait" - mais de manière discrète - afin de ne prendre aucun retard technique si le besoin s'en faisait sentir. Dès 1818 un service postal à vapeur - et roues à aubes - fut lancé entre l'Irlande et l'Angleterre; toutefois il ne s'agissait là d'une très courte traversée, de ce que l'on peut presque considérer comme un bras de mer intérieur : â roblèmes de combustible et d'eau ne se posaient pas sur cette distance.

Comme pour le chemin de fer, la chaudiere de Marc Seguin fut déterminante : de 30 kg de charbon par cheval-heure, la consommation tomba d'un coup à 6 kg, puis peu à peu à 3. Parallèlement la vapeur, plus chaude, économisa l'eau douce.

En 1919, pourtant, le "Savannah" avait tenté, de Savannah à Liverpool, la traversée de l'Atlantique, et l'avait réussie. Mais pour 27 jours de mer le charbon et l'eau avaient été épuisés en 85 heures : le reste, 23 jours, se fit à la voile, sauf pour l'arrivée où la chaudiere fut symboliquement rallumée avec les quelqures seaux de charbon conservés pour le triomphe final.

Les deux premières traversées transatlantiques effectuées de bout en bout à la vapeur - non sans appui de voilure quand le vent était favorable, mais sans éteindre les feux des machines type Seguin - eurent lieu en 1838, et le hasard voulut qu'elles furent simultanées : le 4 avril, le "steam-ship" Sirius ( 703 t; 320 CV ) appareilla de Cork pour New-York. Il était littéralement "bourré" de charbon et d'eau, à l'exception de quelques sacs postaux et passagers. Le 8, le s.s. Great Western - de 1340 t; 750 CV - partant de Bristol, se lança à sa poursuite. Le Sirius effectua la traversée en 18 jours et 10 heures, à la moyenne de 6 5 noeuds. Mais 12 heures après le Great Western, portant 111 passagers, doublait Staten Island, ayant réalisé une vitesse moyenne de 8 75 noeuds, et il ouvrait une ligne réguliere. La cause était entendue : la traversée commerciale de l'Atlantique était l'affaire de navires de tonnages importants.

Restaient à convaicre les marines de guerre, méfiantes non sans raisons malgré quelques essais. ( Par exemple, la France avait acquise la corvette "le Sphinx" en 1829. Elle avait une machine de 160 CV, mais il lui fallait l'appui de la voilure pour atteindre sa vitesse maximale de 8 noeuds - 14 8 km/h). Cette méfiance était justifiée par de nombreux motifs, les principaux étant les nts :

- Pour atteindre la vitesse des voiliers fins, la puissance installée devrait être considérable; mais alors machine et combustible prendraient une telle place à bord u'il resterait peu de chose pour les batteries de canons, les munitions, les vivres, et l'équipage.( La nécessité de conserver la voilure se traduisait par une augmentation des effectifs : gabiers, et canonniers, plus chauffeurs et mécaniciens.)

- L'embarquement d'une énorme masse de charbon, d'eau douce, puis leur consommation, se traduirait par une modification de la stabilité générale : le problème pouvait-il voir de graves conséquences par gros temps ?

- La panne de machine n'est qu'un incident pour le chemin de fer. Mais le bâtiment à vapeur "pur" ne serait plus qu'une épave pendant le temps de réparation...si elle est possible en puisant dans le petit stock de pièces de rechange emporté, ( les plus fragiles). Il convient donc de conserver une voilure importante. Or, justement, en cas de panne de machine, l'hélice ou, plus encore, les pales des roues, constitueront un frein.

- Quel est le meilleur système de propulsion ? Hélice (encore mal définie vers 1830) ou roue à aubes ? La seconde exige que la chaudiere soit placée assez haut, ce qui est un facteur d'instabilité; de plus les roues occupent un espace important sur les flancs, diminuant ainsi le nombre de canons pouvant être placé dans les batteries. i Enfin, les roues sont fragiles en cas de tempète ou de collision contre un autre navire, voire lors de l'accostage à un quai. Mais si l'hélice ne présente pas tous ces défauts - celui du volume occupé par la machine ( qui peut être plus basse ), par le charbon et l'eau, subsiste - on peut craindre la fuite "sournoise" des presse- étoupes. Pire, si l'arbre casse, c'est immédiatement une voie d'eau importante très â cile à tenter de colmater. Avant de se lancer franchement dans la vapeur, il convient donc surtout de savoir laquelle, de l'hélice ou de la roue, aura le meilleur rendement propulsif : pour obtenir un maximum de vitesse ( ou de rayon d'action ) à poids égal de machine et de combustible.

Dans un premier temps - en gros jusque dans les années 1840 - la vapeur fut surtout un moyen auxiliaire pour les marines militaires, la voile restant le "moteur" principal. Une machine de puissance modérée, en effet, pouvait donner un très léger supplément de vitesse en poursuite ou en fuite, mais son rôle essentiel était celui des manoeuvres délicates : remonter un estuaire, entrer dans un port aux abords complexes, etc.

Le problème hélice ou roues trouva sa solution - En France, dès 1841 le jeune Dupuy de Lôme - il a 25 ans - inventa un appareil dynamométrique permettant de mesurer les efforts de traction sur un point fixe auquel il soumit des bâtiments de même puissance motrice, mais les uns à roues, les autres à hélices487. Les résultats furent systématiquement en faveur de l'hélice. - L'Amirauté britannique, ne se fiant pas à l'invention de ce jeune ingénieur, fit procéder à des essais "en vraie grandeur" : en 1845 l'Alecto, à roues, et le Rattier, à hélice, de tonnage et puissances égales furent reliés poupe à poupe par un cable. Au signal les machines furent lancées à pleine puissance. Le Ratier fit reculer l'Alecto à la vitesse de 2 4 noeuds, soit 4 6 km/h. En 1846, nouvelle épreuve opposant le Basilic au Nigger. Le résultat confirma celui du Rattier versus Alecto comme ce u'avait annoncé Dupuy de Lôme 7 ans plus tôt. ( D'ailleurs l'hélice avait progressé ntre temps, et allait continuer à le faire.)

Les marines militaires adoptèrent donc l'hélice en général, malgré certains défauts inhérents à ce système - Elle est très basse, et dans la rotation les pales passent à la profondeur de la rtie inférieure de la quille, voire plus bas, ce qui peut être grave en navigation sur hauts-fonds mal connus.488) - Elle constitue un frein à la propulsion par voilure en cas de panne de machine. Dans un premier temps on avait imaginé d'allonger quelque peu la partie de l'arbre située hors de la quille et de munir ce morceau d'arbre d'un système permettant de le plier pour remonter l'hélice dans la coque : dans le "puits d'hélice". ( Inposant la plongée de matelots pour dévisser et retirer plusieurs gros boulons). Dupuy de Lôme, encore, donna une solution plus simple, plus rapide, et moins risquée pour les opérateurs : à l'intérieur de la coque un système simple, permettant de désaccoupler la partie de l'arbre côté machine de celle côté hélice : en cas de panne, elle tournait folle n'occasionnant alors qu'un freinage minime.

L'adoption de l'hélice n'élimina donc pas la voilure pendant la période étudiée ici, et même une vingtaine d'années après. Les gréements les plus utilisés étaient le trois mâts franc ou le trois mâts barque. Toutefois, et selon la confiance accordée à la robustesse de la machine, cette voilure pouvait aller d'une surface normale pour un navire du tonnage considéré - par exemple, 2824 m2 pour les 5050 t du Napoléon - à un simple "secours" éventuel - par exemple, 1095 m2 pour les 5630 t de la Gloire. En revanche les "batteries flottantes" se limitaient, normalement, à la seule vapeur. remorquées près de la zone d'action, leurs machines - de faible puissance - servaient à gagner à petite vitesse l'emplacement de tir.

C. Mobilité aérienne.

Depuis le 21 novembre 1783, premier envol d'être humains dans une montgolfiere, ces ballons à air chaud, puis ceux à hydrogène, avaient surtout été des attractions : presque du niveau de la fète foraine.

Mais avec les conflits de la Révolution, certaines des armées de la République furent munies de ballons captifs - à laborieux gonflage par hydrogène produit par la réaction de barils d'acide sur de la ferraille, ( augmentant le charroi ) - pour observer les forces ennemies. Le passager rendait compte de ses observations par jet de messages lestés. Toutefois les délais de montage de l'installation de gonflage et de son fonctionnement n'étaient guère compatibles avec la rapidité souhaitée pour les manoeuvres : on en vint donc à gonfler le ballon à l'arriere, puis le convoyer jusqu'au lieu de mise en oeuvre par une équipe de soldats marchant en le retenant avec des suspentes. L'hydrogène traversant peu à peu l'enveloppe de tissu vernissé, au dernier moment - si nécessaire - une petite installation sur charrette permettait de recompléter le gonflage.

Cet emploi resta limité.

D'ailleurs on réalisa rapidement que si le ballon voyait l'ennemi, la réciproque était vraie : là où se trouvait un ballon d'observation, il y avait toute chance que se trouvât le commandement de l'armée française en cause, au coeur de son dispositif. Bonaparte, qui tenait à la surprise et qui, par ses manoeuvres opérationnelles, amenait l'ennemi dans une situation qu'il savait prévoir, ne se servit pas de ce moyen. En outre ses espions, ses reconnaissances de cavalerie légère, rendaient ue les mêmes services mais de maniere plus discrète.

Pourtant, l'idée d'observer l'ennemi du haut des airs n'avait pas disparu. Encore fallait-il que l'aérostat ne dévoilât pas la position des forces amies : il devait être "auto-mobile".

Selon l'habitude, de nombreux "inventeurs" proposèrent des solutions... saugrenues.

Il fallut attendre 1852 pour que l'ingénieur Giffard expérimente un fuseau allongé, souple - rigidité donnée par la seule pression de gaz - muni d'une légère nacelle qui portait le passager et une petite machine à vapeur de 3 CV ( 2 3 kW ) actionnant une hélice de 3 35 m de diamètre. Le gouvernail de direction était une sorte de voile orientable triangulaire. Le 24 septembre de cette année 1852, le dirigeable Giffard joignit Versailles à Elancourt, 30 km, à la vitesse moyenne de 9 km/h. Mais cette !journée se caractérisait par un vent pratiquement nul; et 9 km/h représente 2 5 m/s, vitesse inférieure à celle d'une brise légère. Giffard fut le premier à reconnaître qu'il avait bénéficié de conditions tout à fait exceptionnelles et que le moindre vent eut emporté sa machine. Il posait ainsi l'essentiel du problème : l'obtention d'un moteur très léger mais puissant; celui que les "sportmen" de l'aéronautique de la fin du XIX ème réclameront sous le nom très évocateur du cheval-vapeur dans un boitier de montre .

Nous retrouverons le ballon, libre et captif, dès la Guerre de Secession. D'ici là, un peu partout en Europe et aux Etats-Unis, des émules de Giffard proposeront des systèmes plus "mirobolants" les uns que les autres; qu'ils auront souvent le courage d'essayer - en vain - y laissant parfois la vie.

23. SOUTIEN.

A. Logistique.

1.Période Révolution-Empire.

Pour les campagnes allant de 1792 à 1815 il faut reconnaitre que les problèmes d' !approvisionement en vivres, de recomplètements en habillement et équipements divers, ont été souvent mal résolus. A cela, de multiples raisons dont il est difficile de bien apprécier les poids, ( d'ailleurs variables selon lieux et moments ) :

- L'énorme accroissement des effectifs : l'armée de 1789 ne comptait guère plus de 160 000 hommes. La levée en masse de 1793 porte, en principe, sur un million. En 1812, et sans compter les "ailes" étrangères de Macdonald et Schwartzenberg, l'armée principale, celle qui ira jusqu'à Moscou, s'engage initialement avec 610 000 hommes. Il faut y ajouter les forces stationnées en Espagne, Italie, Pays-Bas, Allemagne etc, et en France. De même, le nombre des chevaux - cavalerie, artillerie, "train" et divers - passe des dizaines aux centaines de milliers. Or une administration ùmilitaire - celle de l'Ancien Régime avait été anéantie par la Révolution - demande des années pour être créée, puis rodée en temps de paix; alors que pendant 23 ans il y eut guerre presque incessante, donc urgence continuelle.

- Il faut aussi compter sur la malhonnèteté chronique des fournisseurs des Armées pendant cette période; tout particulierement celle de la Révolution. En grande majorité les commissaires et ordonnateurs s'étaient vite laissés soudoyer par ces fournisseurs, lesquels posaient en principe de faire fortune en 6 mois Ce fut l'époque des souliers à semelles de carton peint; des étoffes partant en lambeaux à la première pluie; des vivres avariées; des livraisons très inférieures x x contrats, mais acceptées...Malgré toute son autorité, le Premier Consul - puis Empereur - n'arrivera pas vraiment à rétablir l'intégrité, tant chez les fournisseurs que chez les personnels administratifs.

- Autres difficultés, les grandes distances et la rapidité du mouvement des troupes. Même sur de très bonnes routes, le ravitaillement - quand il existe - ne peut suivre les "torrents" humains qui parcourent quelques 40 à 50, parfois jusqu'à 80 km en un jour. Et, de Lisbonne à Friedland tl y a 3000 km à vol d'oiseau; plus de 4000 par la ute.

- On peut encore noter la faible capacité des moyens de transport de l'époque489; le manque chronique de chevaux de trait490; l'état de délabrement des routes françaises de 1794 à 1801, comme celui des canaux, également à l'abandon dès la fin de 1792; des ponts, des écluses, des ports ensablés. ( Et, hors des frontieres, les guerres avaient trop souvent compromis l'état des réseaux de communication.)

- Par ailleurs - nous y revenons - le nouveau "tempo" de marche des armées françaises ne permet d'accorder la priorité qu'à l'indispensable, c'est à dire à la poudre et aux munitions, ainsi qu'à quelques équipements du Génie et pièces de réparation des armements.

En résumé, on peut dire que sans la pratique de la réquisition sur place, de la maraude en territoire ami, et du pillage - officiellement interdit, mais toléré par nécessité - le soldat de la Révolution et de l'Empire aurait trop souvent été réduit à la famine. (d) Et : " Le soldat est comme un sac de pommes de terre; il ne tient debout qui s'il est plein."

Pour l'habillement, la plupart des gravures et tableaux ne nous montrent que la tenue thorique, ou celle portée exclusivement, pour les parades, par les unités d'élite - par exemple, la Garde Impériale. En réalité les troupes de la Révolution furent vètues le plus souvent de haillons disparates; pour les chaussures, rappelons que lorsque le jeune général de l'Armée d'Italie prend son commandement, une forte proportion de soldats en sont réduits à entortiller leurs pieds avec des lambeaux de chiffons; la possession d'une paire de sabots était déjà une sorte de luxe. Plus tard, en 1805, les Viennois contemplent, avec une légitime stupeur, le passage d'une horde en haillons, portant à la ceinture des bouteilles, saucissons, boules de pain, jambons...Fort heureusement, deux jours après le passage du gros de l'armée la Garde, en ordre impeccable et tenues éblouissantes, défila avec majesté.

Certaines méprises et fusillades fratricides s'expliquent par le fait que les chefs de corps, qui avaient la chance de mettre la main sur un stock de drap de bonne qualité, l'utilisaient pour couper des habits uniformisant, pour un temps, leurs régiments. On vit ainsi des unités revètues de tenues d'une couleur pour le moins surprenante ; mauve, vert pâle, et jusqu'au "vieux rose" et à l'orangé.

ais le problème des chaussures était le plus grave, puisque tout reposait sur la rapidité des mouvements opérationnels. Or il était admis qu'une paire de brodequins des fournisseurs officiels pouvait être considérée comme de bonne qualité si elle n' était hors d'état que vers 500 km de marche. Le grognard, débrouillard par nécessité, réparait ingénieusement ses chaussures491, ou rapinait des sabots et, surtout, cherchait à se chausser convenablement en dépouillant les morts et blessés ennemis après une bataille.

Du côté des armées adverses les problèmes logistiques furent, très généralement, moins aigus; et pour trois raisons :

- Le système fournisseurs-administration militaire n'avait pas été ruiné au plan matériel, ni perverti au plan moral, par les débordements de la Révolution.

- Comparés à ceux des Français, les mouvements des troupes furent toujours lents, en règle générale492. Cette lenteur permettait de faire suivre sans difficultés majeures des convois comprenant non seulement le nécessaire pour la troupe, mais le superflu pour les officiers ( souvent suivis de nombreux domestiques.)

- Le plus souvent les Français se battaient hors de leurs frontieres, et parfois très loin d'une nation qui, de 1794 à 1799 s'enfonçait dans la misère. Les forces étrangères, longtemps, ne combattirent que sur leur propre territoire ou celui d'une nation voisine et alliée, ravagé seulement localement par la guerre.

( Il est bien évident, toutefois, que daqns une mesure différenged selon les armées, et la zone où elles opéraient, le troupier a toujours pratiqué au moins le bon vieil art de la maraude qui, même sans nécessité, constituait un des rares plaisirs de la guerre.)

A.2. Période 1815-1851.

Il y a peu à dire sur cette période, puisqu'elle ne connut pas de conflits majeurs, mais des "expéditions". Nous relèverons seulement :

- Les campagnes d'Algérie :

Le débarquement initial, de 1830, avait été préparé avec tout le soin concevable à l'époque. L'escadre comprenait 70 bâtiments militaires de tous tonnage, mais aussi 347 transports de troupes, de matériels et de ravitaillement. Par la suite, l'extension des opérations bien au delà des buts initiaux ( détruire les "nids" de pirates que constituaient les principaux ports ) 493conduisit à de nombreuses défaillances logistiques; mais limitées quant à leur ampleur et leur durée. A cet égard, pourtant, le fait grave est que la conqiuète de l'Algérie, s'étendant sur plus de 13 ans - sans compter les violents troubles de 1857 - puis la guerre du Mexique, habituèrent les troupes françaises à se débrouiller, procédé qui se révéla catastrophique en 1870 face à une armée méthodique en toute chose.

- La guerre de Crimée : Elle ne posa que peu de problèmes logistiques aux troupes françaises. En effet la totale domination des flottes alliées permit aux convois de ravitaillement d'arriver assez régulierement. Par ailleurs les combats se déroulèrent toujours à proximité des rivages : l'acheminement entre points de débarquement de la logistique et unités à ravitailler ne portait au plus que sur quelques dizaine de km.

algré ces facilités, il n'en fut pas de même pendant longtemps pour les troupes anglaises : comme elles n'avaient pas été engagées en corps expéditionnaire depuis plus de 40 ans, les Services avaient été réduits à rien...par mesure d'économie.

- La campagne d'Italie : Elle fut brève ( 3 mai au 17 juillet 1859 ), et offrant la facilité de trajets maritimes très courts. N'étant pas de force la flotte autrichienne resta réfugiée dans l'Adriatique, laissant le champ libre aux navires de transport entre Marseilles !et Gennes, d'où les convois remontaient - en terrain ami - vers la zone des combats. ( En fait, la période de guerre effective ne couvrit que le mois de juin.)

- La guerre du Mexique : Beaucoup plus longue ( 1861 - 1867 ), elle ne mit en ligne que des effectifs assez limités. Aucune opposition navale ne vint gèner l'arrivée des navires logistiques, en majorité dirigés vers la Vera Cruz, les autres sur Tampico. En revanche : * la considérable distance entre France et Mexique, et l'absence de liaison par cable dans cette zone - on n'en était qu'aux débuts ailleurs, comme nous le verrons - fit que les convois étaient constitués a priori. Toute demande particuliere ne pouvait recevoir satisfaction avant un délai de l'ordre de 2 à 3 mois; * de la Vera Cruz à la zone, ( plateau mexicain), des combats, l'acheminement ne pouvaqit se faire que par des pistes en mauvais état : à dos de mulets ou par des charrettes légères. 494Par ailleurs de nombreux convois étant attaqués par des guérillas il fallut en venir à un système mixte d'escorte et de surveillance générale des itinéraires. Le Mexique des années 1860 étant un pays beaucoup moins pauvre qu'on le pense souvent, l'essentiel des vivres fut acheté sur place - souvent par réquisition .] Le gros des transports concernait les équipements, munitions, poudre, vêtements, ainsi que les fonds destinés aux achats.( C'est ainsi que le convoi sauvé par le sacrifice de Camerone ne comportait ni vivres, ni vêtements, mais de l'artillerie, des munitions et, surtout, 4 millions en or pour les achats et réquisitions.)

Remarque : Le problème des munitions.

Pour acheminer poudre, balles, boulets, obus et boites à mitraille, encore faut-il les avoir produits. Nous verrons plus loin le formidable effort mené par la France de la Révolution dans le domaine de l'armement, des munitions et de la poudre pendant la période révolutionnaire. En effet les armées de masse en faisaient une consommation qui n'avait plus rien de comparable avec celles de la monarchie; par ailleurs les importations - salpètre notamment - se trouvèrent bloquées.

B. Soutien des matériels.

1. Période Révolution-Empire.

Pour la France, la standardisation rigoureuse due aux réformes de Gribeauval se montra particulierement précieuse, alors que cet aspect de son oeuvre avait échappé à la grande majorité de ses contemporains.

Si l'on considère le fusil, par exemple :

- le modèle dit "N+1" de 1793 fut la copie pure et simple de celui de 1777; - le "An IX" ( 1801 ) différait seulement par la fixation de l'embouchoir, le etroussis donné à la batterie, et la forme de la "crète" du chien, mais toutes les pieces mobiles restaient compatibles avec celles du 1777 et du N+1. Il fut produit à plus de 2 000 000 d'exemplaires. ( A la restauration, les modèles 1816 puis 1822 reçurent encore d'infimes modifications, laissant ces pieces mobiles compatibles : on peut dire que pendant 63 ans, de 1777 à 1840 le fusil français ne fut pas vraiment modifié495. )

Les coalisés ne pouvaient profiter de cette facilité. D'ailleurs chaque nation avait ses matériels propres, souvent anciens comme le fameux "Brown Bess" anglais de 1720, donc contemporain de notre 1717, mais conservé parce que a/ il était en stock; b/ sa robustesse, malgré le montage "à goupille" du canon sur le fût, était légendaire.

Quoique dans la période considérée ici il n'existât aucun bâtiment marin à vapeur "pur" - sauf des batteries flottantes, côtieres - un problème se posa immédiatement celui du navire qui tombe en panne irrémédiable de machine alors qu'il est en haute mer et donc en mission.496

S'il fait partie d'une escadre, il ne peut être question qu'elle néglige sa mission pour se maintenir à la hauteur de l'invalide; il devra revenir par ses propres moyens jusqu'à un port où il puisse être réparé : port ne pouvant être situé qu'en métropole dans les débuts de la machine à vapeur. , S'il est isolé, tout dépend de l'importance et de l'urgence de la mission, et aussi du tempérament du commandant - à une époque où il ne peut demander des instructions à l'autorité supérieure. Il peut choisir de revenir, aussi, à la métropole; ou de tenter de continuer, mais à vitesse réduite et, surtout, en perdant beaucoup de sa maniabilité s'il se trouve dans le cas d'avoir à combattre.

C'est à la fin des années 1850/début des années 1860 qu'émergea l'idée de créer des bases navales outre-mer, détenant des stocks de charbon 497 et des installations capables de mener à bien des réparations d'une certaine importance.

Ceci supposait :

- l'occupation d'un site favorable à l'établissement de la future base; - la construction d'intallations portuaires et de réparation, ce point pouvant aller usqu'à l'établissement de bassins de radoub;

- la mise en place de personnels qualifiés, de machines-outils, etc.

Ces précieuses bases navales d'outre-mer furent souvent les noyaux de la conquète coloniale de l'arriere-pays : sans en être la cause principale, le passage de la rine à voile à celle à vapeur contribua au mouvement d'expansion colonial des nations européennes - en particulier du deuxième "empire colonial" français 498 - au ours de la seconde moitié du XIX ème siècle.

( On notera d'ailleurs, pour la France, la significative réunion sous une même autorité des compétences et des budgets avec la création d'un Ministère de la Marine et des Colonies .)

C. Soutien Santé.

Révolution.

La Révolution adopta une réforme absurde et désastreuse : le corps des médecins et chirurgiens militaires de l'Ancien Régime, déjà bien insuffisant, fut dissout. A sa place on compta sur des praticiens civils contractuels qui " nimés par le zèle patriotique " 'engageraient pour la durée d'une campagne puis seraient licenciés.(f) En règle générale ces volontaires furent rares et de loin les plus médiocres de leur profession, car ceux de valeur ne voulaient pas quitter leur clientèle habituelle pour une durée non déterminée, et pour une solde qui, de médiocre devint misérable avec l'effondrement du cours de l'assignat...quand elle était versée.499

Par surcroît ces volontaires furent placés dans le domaine de compétence des commissaires aux ravitaillements et subsistance, notoire mafia de crapules dont le but exclusif étant un rapide enrichissement, se souciaient peu de la survie du soldat blessé ou malade. Or malgré leur médiocre niveau technique, beaucoup de ces médecins et chirurgiens possédaient une éthique digne de leurs fonction : ce qui en fit des gèneurs, presque des ennemis, pour les commissaires., Ces contractuels ne recevaient que rarement - ou jamais - d'instruments chirurgicaux, de médicaments, de charpie et de bandes de pansement. Le matériel et les fournitures se réduisaient le plus souvent à des canifs, couteaux, scies de bouchers, draps et chiffons "récupérés" pour eux par la troupe. Par ailleurs les commissaires aux Armées estimaient que " Le faste consistant attribuer un cheval aux chirurgiens les rendraient insolents". Pas de chevaux, donc, ur se dplacer rapidement; avec de la chance un mulet ou un âne ( chapardé par la troupe ) pour porter le ballot de "pansements" et les quelques instruments. A défaut le contractuel portait lui même cette charge et son maigre bagage. Le "Corps médical" suivait donc, démuni, sale, épuisé : conditions déplorables pour exercer sa mission. Sur le champ de bataille, naturellement, pas de brancardiers ( donc pas de brancards prévus ). Les blessés pouvant encore marcher se dirigeaient vers l'arriere, espérant trouver l'endroit où se trouverait le médecin. Les autres, après la bataille, étaient transportés par leurs camarades. Les infirmeries de campagne n'existant pas, après pansement - souvent précédé d'amputation - les hommes atteints de blessures graves ou sérieuses devaient être confiés à la bonne volonté des populations locales... pas toujours bien disposées pour les "libérateurs-envahisseurs" (et pillards).

En résumé, de 1793 à 1799 le Soutien santé français ne fut pas médiocre; il fut presque inexistant, ce qui se traduisit par la perte d'un peu plus de 700 000 hommes, la plupart non du fait de blessures mortelles par elles-mêmes, mais leurs dégénérescence en gangrène, septicémie500, et par maladies épidémiques.

Les forces étrangères avaient conservé les habitudes d'avant 1789. Le résultat était toutefois médiocre en général, quoique variable selon les nations : le soldat russe, par exemple, n'était pratiquement pas mieux loti que le français.

Consulat et Empire.

Nous avons déjà noté que l'autorité du consul puis empereur fut pratiquement tenue en échec par la fructueuse alliance existant entre fournisseurs d'une part, ordonnateurs et commissaires de guerre d'autre part : il aurait fallu chasser ( et faire passer en jugement ) les corrupteurs et corrompus, puis trouver et mettre en place des hommes parfaitement intègres. Cette "mise à plat" et reconstitution fut toujours reportée par l'urgence continuelle.

Pourtant, un Corps de Santé militaire permanent fut recréé, mais :â - avec de grandes difficultés pour recruter des personnels compétents : l'épouvantable condition de la médecine aux armées pendant la Révolution avait laissé es traces profondes; - et, pour ses approvisionnement, le Service de santé continua à dépendre des commissaires des guerres. 501(g)

Pendant la période de la Paix d'Amiens le Consul fit préparer les premières ambulances d'avant-garde vers lesquelles seraient acheminés les blessés. Elles devaient disposer de personnels, médeçins-chirurgins et infirmiers, et de matériels : tentes, lits, pansements, médicaments et trousses d'instruments chirurgicaux.

Malheureusement ces ambulances, quoique dites d'avant-garde étaient déplacées par des chariots lourds, lents et ne pouvant circuler hors routes : elles étaient donc presque toujours en retard sur le rapide mouvement des troupes. Trop souvent, n'étant pas arrivées quand s'engageait le combat, elles s'installaient très en arriere du lieu de la bataille; ce qui posait la question de l'amenée des blessés. C'est ce problème que les deux grands médecins militaires de l'Empire, Larray et rcy - tous deux Inspecteurs du Service de Santé - cherchèrent à résoudre : avec les "ambulances volantes" et les ambulances mobiles destinées en gros à la mème mission : aller chercher en urgence les blessés sur le champ de bataille. Mais les réalisations pratiques ne furent pas à la hauteur des vues de ces précurseurs : pour aller jusqu'en tout terrain les ambulances devaient être très solides, donc lourdes par rapport à leurs capacités de transport. Les "volantes" passaient partout, mais ne ramenaient que quelques hommes; les "mobiles" étaient trop lourdes pour pouvoir passer partout. ( En outre les moyens de suspension, très rudimentaires pour être solides, soumettaient les blessés à de douloureux cahots.)

Pierre-François Percy avait émis l'idée que les hopitaux, infirmeries, ambulances et personnels médicaux de toutes les armées soient marqués d'un signe distinctif qui aurait protégé les blessés, personnels, véhicules et installations fixes. Son chef de l'époque, Moreau, écrivit une proposition en ce sens au général von Kasy qui, malheureusement, opposa un refus formel. Percy fut aussi un pionnier en matiere d'hygiene hospitaliere. Larrey disait de son instruction, De la santé des troupes u'elle avait sauvé plus d'hommes que son scalpel.

Parlant de médecine militaire, nous avons tendance à penser surtout aux blessures et à leurs conséquences. C'est oublier que jusqu'au premier conflit mondial ( exclus ), les maladies épidémiques ont généralement provoqué plus de pertes que les combats. C' est ainsi qu'après Austerlitz plus de 12 000 soldats - français, autrichiens et russes - périrent du typhus dans la seule ville de Brünn, transformée en une sorte de gigantesque hopital.

Chez les adversaires de la France - qui avaient donc, en gros, gardé les systèmes d'avant 1789 - la situation médicale n'était pas meilleure : la troupe restait considérée comme chair à canon, remplaçable. ( Wellington, par exemple, jugeait ses soldats comme : " des brutes qui ne pensent qu' se saouler ! " ) Il existait pourtant quelques exceptions, mais rservées à des formations tout à fait spéciales. Par exemple les régiments Semenovsky et Preobrajensky de la Garde Impériale russe, et plus encore le régiment ( de cavalerie ) des Chevaliers-Gardes formé exclusivement de nobles.

Période 1815 à 1861.

Au cours de la période de paix qui suivit le Premier Empire, le Service de Santé militaire put enfin faire des progrès ( surtout par le remplacement des commissaires aux guerres par des hommes intègres ). Malheureusement ces progrès ne concernèrent guère que la situation du temps de paix; très peu celle des campagnes lointaines où le système resta très insuffisant comme le montre l'indignation du Suisse Henri Dunant, témoin de l'incurie manifeste en ce domaine après la bataille de Solférino. Un autre exemple du médiocre état des services de Santé en Campagne est celui de la Guerre de Crimée, où de part et d'autre, plus de soldats moururent de maladie que des faits de guerre. Les capacités françaises y furent très médiocres; celles des anglais et des russes presque nulles.502 La scandaleuse situation des troupes anglaises provoqua une violente campagne de presse. On se rendit compte du fait que le soutien médical en Métropole reposait sur un homme de plus de 70 ans, Mr. Ward, auquel on avait attribué...5 employés. Le uvernement fut acculé à la démission, et la Chambre des Communes envoya une commission d'enquète dont les membres arrivèrent en mars 1855. " Ce qu'ils dcouvrirent leur fit se dresser les cheveux sur la tête." (h)

Lors de l'expdition du Mexique il arriva que des régiments, entre le débarquement à la Vera-Cruz et l'arrivée sur les hautes-terres saines, aient perdu la moitié de leurs effectifs par maladie; essentiellement par la fièvre jaune. Nous avons cru devoir fournir ces exemples pour montrer à ceux des lecteurs qui n' auraient pas participé à une action de type "corps expéditionnaire" qu'il ne suffit pas de débarquer des armes, des munitions, du matériel et des hommes : encore faut-il que ces hommes soient maintenus en état de se battre.503

Notons encore que si l'anesthésie existait pour l'usage civil dès 1845, son emploi ne commença sur le champ de bataille - ou ses arrieres - que vers 1860. Jusqu'alors le principal anesthésiant, ( quand il était disponible ), était l'ingestion de quelques verres d'eau de vie.

24. COMMANDEMENT.

Nous avons vu que l'Ancien Régime ( Choiseul ) avait créé une Ecole d'Officiers d'Etat-Major, confiée au Général de Bourcet. 504Puis, en 1783, avait été formé le Corps des Officiers d'Etat-Major . Pourtant l'organisation de son E.M. était laissée à la discrétion du Commandant de Grande Unité. Il n'y avait donc encore aucune "standardisation".

Les E.M des débuts des guerres de la Révolution furent improvisés : avec la pratique de l'élection des officiers, le Chef avait tendance à s'entourer de quelques-uns de ses plus sûrs "supporters". Les résultats étant très médiocres, très vite - par la loi du 21 février 1793 - la composition des E-M du niveau de l'armée ( effectifs de l'ordre de 30 000 à 60 000 hommes ) fut règlementée : le Commandant de l'armée doit disposer :

- d'un chef d'Etat-Major

- d'un sous-chef, apte à remplacer son supérieur à l'improviste

- de quatre adjudants-généraux et dans les faits, jusqu'à 6 ou 7 )

- de huit adjoints

- et d'un secrétariat : soldats possedant une belle plume chose alors rare.

On avait donc réalisé qu'entre le Commandant de l'Armée et d'une part ses divisionnaires, d'autre part le ministère et ses services, un simple groupe de grattes-papiers ne suffisait pas; même encadré par quelques officiers : des spécialistes s'imposaient. Le Commandant de l'armée doit pouvoir consacrer l'essentiel de son temps à la réflexion : les rapports de forces; les situations réciproques et leur évolution prévisible; les options possibles, etc. Ceci, sans compter la nécessaire inspection personnelle des unités, pour "en prendre le pouls". Bien informé, il bâtit son plan campagne et le livre à des subordonnés que leur niveau intellectuel - et leur formation, pour ceux qui l'ont reçue - met à même de comprendre imédiatement l'esprit de ce plan, puis de le traduire en ordres, clairs et concis, destinés aux différentes formation et services. Chacun des destinataires reçoit normalement, en outre, un bref résumé de l'idée générale de manoeuvre en plus de ses directives particulieres. En effet, si l'on veut qu'un échelon subordonné puisse prendre des initiatives heureuses en cas de difficultés imprévues, il faut qu'il sache dans quel esprit général il doit agir. , Rattachés à l'E.M. se trouvaient un certain nombre de jeunes officiers, véritables centaures dont la mission était de porter les ordres, rapporter les comptes-rendus et les demandes de toute espèce. Ils recevaient une escorte dans certains cas.

Naturellement, cette description représente un "idéal". Dans ces débuts, trop de généraux furent choisis pour leurs démonstrations de ferveur révolutionnaire plus que pour leurs talents réels505, et les membres de l'E.M. chez leurs flagorneurs.

Mais il semble utile de citer un exemple sérieux : Berthier, remarqué d'emblée par le jeune Commandant de l'Armée d'Italie et nommé chef de son E.M, répartit ses subordonnés en 4 "divisions" assez analogues à nos "bureaux" actuels. Chacun des adjudants-major doit être spécialisé mais se tenir au courant de tout : pour que les travaux des 4 "divisions" se coordonnassent parfaitement. Les 8 adjoints, outre leur travail de bureau, devront assurer celles des liaisons qui nécessitent un officier assez expérimenté pour apprécier exactement une situation; voire - au nom du général en chef - prendre l'initiative de modifier une mission antérieurement fixée : mieux que le divisionnaire, ils savent où en sont les choses. 506Certains de ces adjoints joueront aussi le rôle de Q.G.volant, accompagnant le Commandant d'Armée sur le terrain.

Plus tard, Napoléon créera un échelon nouveau, le Corps d'Armée, engerbant un nombre variable de divisions ( devenues trop nombreuses pour être commandées directement.), ! L'Etat-Major de l'Empereur sera très étoffé par rapport à celui du jeune Bonaparte, mais restera fondamentalement bâti sur les mêmes principes. Nous n'entrerons pas dans le détail de cet E.M. impérial, toujours dirigé par Berthier, avec la même aisance... quoique " sans cesser de se ronger les ongles ". Cette organisation, o les ordres fondamentaux - mais parfois de détail 507 - étaient traduits en termes d'une limpide clarté par Berthier, fonctionna de maniere remarquable. On vit toute la différence à Waterloo, où - Berthier étant mort le 1 er juin - il y eut de nombreux oublis, retards et négligences : Berthier présent il est !probable que la bataille eut été victorieuse... Ce qui ne signifie pas que, in fine, Napoléon n'aurait pas sucombé ailleurs, plus tard.

En contraste, à une ou deux exceptions près - Davout...- les maréchaux de l'Empirene surent guère tirer profit de leurs E.M. respectifs et furent trop souvent quelque peu rdus quand ils furent livrés à eux-mêmes : ils avaient, sans doute, trop l'habitude être des exécutants purement tactiques et surtout ( de par leur carriere ) étaient plus des entraîneurs d'hommes que des esprits de réflexion.

On a souvent reproché à Napoléon ce travers d'avoir conservé ses subordonnés et de les avoir cantonnés dans un strict rôle d'exécution. Cette erreur correspond à un trait de caractère très net chez l'Empereur, l'horreur du changement - du changement des hommes, qui le suivent dans son ascension. Il ne peut éliminer que ceux qui l'ont dupé, ou ont trahi sa confiance. Mais l'homme qui, par exemple à l'Armée d'Italie, a fait merveille pour marcher en tête de l'assaut des quelques milliers d'hommes de sa petite division n'est pas, pour autant, capable de coordonner l'action des formations du corps d'armée qu'il commandera 10 ans plus tard : il faut donc que l'empereur, fidèle à cet homme, lui "mache" son travail; - du changement dans le fonctionnement de l'E.M. Cet organisme devra s'agrandir, mais sur le modèle initial. ( Et se doubler d'un E.M des questions civiles, puisque l'Etat devait continuer à être dirigé depuis des centaines, parfois des milliers de km de Paris; et mois après mois;)- et même, du changement de son cadre de travail, jusque dans la disposition du mobilier de travail suivant en campagne qui, sous la tente ou dans la salle de ferme qui sert de P.C, doit être disposé de maniere aussi proche que possible de celle du cabinet de travail du palais.

Veillant à tout, ayant tout prévu, tout calculé - jusque vers 1809, rappelons-le - capable de travailler presque 24 heures sur 24 s'il le faut, pour Napoléon son chef M n'est qu'une sorte de porte-plume intelligent, mettant en forme les décisions. C'est d'ailleurs souvent Berthier qui signe : " Monsieur le..., Sa Majest l'Empereur me charge de vous dire que..." Ordre obi exactement comme s'il avait porté la signature du Maitre.

Après l'Empire, la re-création en 1819 du "Corps spécial d'Etat-Major" par Gouvion Saint Cyr aurait dù former les spécialistes nécessaires aux E-M modernes. Mais le système fut vicié d'emblée par son recrutement chez de très jeunes gens sans expérience : en principe par voie de concours chez les saint cyriens, sur dossier chez les polytechniciens, ( dont les sorties dans l'Armée furent relativement rares de 1815 à 1870). Après deux années de cours, et des stages en corps de troupe, ces officiers entraient dans le Corps d'Etat-Major. Cette application mauvaise d'une idée saine en soi - former des spécialistes - a été analysée par le Général Thoumas ( Les transformations de l'Armée Française, ed. Berger-Levrault, 1887 ), dont nous nos bornerons à donner un résumé des critiques, ureusement pleinement justifiées :

a/ Corps fermé dont la connaissance des réalités du corps de troupe se limitait aux quelques stages des deux années de scolarité.508

b/ Corps scindé en deux catégories de personnels, radicalement tranchées - d'une part, entrés par le piston de brillants hommes du monde dont le mrite se mesure à l'élégance de l'uniforme; à leur valeur comme escrimeurs, cavaliers et danseurs; à l'organisation des réceptions du général. ( les "freluquets" );- d'autre part, ceux entrs par le mérite, sans ressources autres qu'une maigre solde, travailleurs ferrs sur le règlement et donc essentiellement employés à des besognes administratives peu faites pour développer leurs capacités militaires. (les besogneux ). Ajoutons que les freluqus méprisant les besogneux étaient jalousés, voire haïs par les officiers de la troupe, pour leur avancement rapide et les airs de supriorité que certains puisaient dans le commerce journalier des généraux.

Enfin, pendant cette priode aucun règlement ne fixa la composition, les fonctions et les attributions d'un Etat-Major. Le service y était donc assuré selon la volonté du "patron" du moment, et plus encore de la routine. Aux prises avec la guerre, ces officiers se montraient gnéralement inférieurs à leur mission et ne rendaient, ni dans les reconnaissances, ni dans la préparation des ordres, les services que l'on eut été en droit d'attendre d'eux.

A travers les changements de régimes le Corps Spécial d'Etat-Major se maintiendra, semblable à lui-même. Ce ne sera qu'en 1868 que le Maréchal Niel, alors ministre de la Guerre tentera de tirer ces E-M de leur torpeur. Mais c'était trop tard. D'ailleurs Niel mourut en 1869, avant d'avoir pu mener à bien les multiples réformes qu'imposait la menace prussienne.

Chez le futur ennemi, précisément, il en était allé tout autrement. ! Avant 1806 le concept d'Etat-Major avait gardé sa notion floue du XVIII ème siècle; mais les désastres d'Iéna et d'Auersted firent comprendre le retard intellectuel qui existait dans tous les domaines militaires, en particulier celui de la formation des officiers. En 1810 fut fondée l'Académie militaire de Potsdam où Sharnhorst, par l'incitation au travail intellectuel personnel, à la réflexion, préparait tous les futurs cadres à un réel travail d'Etat-Major comme à celui du commandement. 509De 1818 jusqu'à son décés - 1831 - c'est Clausewitz qui dirigera la Kriegsakademie. Nous aurons à revenir sur le théoricien. Pour le moment, relevons que Clausewitz, comme Sharnhorst et comme ses successeurs, estimait qu'une tête à la fois bien faite et convenablement remplie, était préférable à l'uniforme du meilleur tailleur. Moltke sera un de ses élèves.

Nous pouvons passer sur les armées des deux autres grandes nations d'Europe continentale, Autriche et Russie, où la formation des officiers et le niveau des E-M étaient comparables à ce qui se pratiquait en France, sinon pire. Les hauts commandements étaient plus attribués en fonction de la parenté avec le Souverain que compétence. ( Ds exceptions toutefois : par exemple, Todleben.)

Pour les Etats-Unis, le problème ne se posa pas, ou presque, jusqu'à 1861 - sauf pendant le conflit ( limité ) de 1812-1814 contre la Grande-Bretagne ( qui ne connut pas d'opérations terrestres d'envergure ), puis la brève guerre contre le Mexique, en 1848; guerre menée plus par des miliciens, volontares, que par des troupes régulieres. En dehors de ces deux courtes périodes l'Armée de Terre américaine se limita à des effectifs de l'ordre de 10 000 hommes. L'officier, le sous-officier, le soldat - à soldes minables, donc méprisés - vivaient, isolés, dans les multiples petits postes de la frontière, y menant " une existence morne, svère, au contact permanent du danger, qui ne demandait que des caractères bien trempés." 510On peut noter que la carriere militaire, si mprisée par la bonne société de la Nouvelle Angleterre, l'était très nettement moins par les cadets des familles du Sud. En début de la Guerre de Secession si 81 % des blancs vivaient dans les états du Nord, près de la moitié des officiers, originaires du Sud, optèrent pour la Confédération. De maniere générale, ils se montrèrent très supérieurs à leurs anciens camarades, trop souvent des laissés-pour-compte des états du Nord. (i)

25. LIAISONS - TRANSMISSIONS.

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la période étudiée ici va voir utiliser un moyen de transmission de messages 511 :

- totalement artificiel

- à très grande portée - et pratiquement instantané, puisque les informations circulent à la vitesse du courant électrique : la "célérité" de la lumiere. ( c = 300 000 km/s). Mais, avant d'en venir à ce système, il semble non inutile de faire un bref point sur les moyens classiques et ceux, intermédiaires, qui l'ont précédé.

A. Les systèmes traditionnels.

Les courriers :

Le très ancien emploi du courrier à cheval reste utilisé et le sera jusqu'aux débuts du XX ème siècle. S'il est relativement lent, en revanche il présente des avantages qui le feront transposer grâce à des substituts techniques : automobile, avion, hélicoptère. ( Qui n'auront pas certaines de ses qualités d'ailleurs). En effet le cavalier peut joindre deux points absolument quelconques sur le terrain; grâce aux voies de communication pour la plus grande partie du trajet, et à travers champ si nécessaire en début et fin de parcours. Il est peu sensible aux conditions météorologiques ( sauf froid extrème ); et hormis le cas d'une interception par un groupe ennemi - si elle semble non invraisemblable, le courrier peut être escorté - les informations portées bénéficient d'une totale discrétion ( ce qui ne sera pas pour le système Chappe et, parfois, pour le télegraphe électrique ). A titre d'exemple les liaisons de Napoléon vers Paris demandaient en moyenne 4 jours depuis Berlin, 5 à 6 depuis Varsovie. La victoire d'Austerlitz fut connue par la h pitale dans le 6 décembre 1805. La célèbre liaison Paris-Salamanque-Paris par le lieutenant Canouville, près de 5000 km par les routes de l'époque, fut accomplie en 20 jours.

Les agents de liaison :

Sur le champ de bataille le coureur que le commandant d'une petite unité envoie à des distances pouvant aller de quelques centaines de m à quelques km, a été utilisé jusqu'à son remplacement par l'émetteur-récepteur de très faible volume au cours du dernier conflit mondial...par les armées des nations modernes. Il existe encore dans les forces pauvres ou improvisées. ( Ex : résistants afgans; milices diverses.)

L'animal :

Le chien, et surtout le pigeon voyageur, ont été employés jusqu'au premier conflit mondial, et l'Armée française avait encore des spécialistes "colombophiles" en 1939.

B. Les systèmes visuels et le Chappe.

Le paradoxe n'est pas mince que Rome ait appris la victoire de Pharsale plus vite que Paris celle d'Austerlitz. Divers peuples de l'antiquité ont utilisé, en effet, un système visuel de feux masqués et démasqués, de points hauts en points hauts, permettant la transmission de signaux correspondants à un certain nombre de phrases convenues. ( Cesar rapporte ainsi que les Gaulois envoyèrent un message de Genabum à Gergovie - c'est à dire d'Orléans au sud immédiat de Clermont-Ferrand - en une douzaine d'heures). Cet emploi de feux sur points hauts a d'ailleurs laissé de nombreux toponymes : les multiples "Montigny" ( mont-à-feu ).

Le système pèchait sur plusieurs points : - utilisation impossible par temps de brouillard et de forte pluie - et de jour, même par brume légère. ( Les distances entre points hauts étaient de l'ordre d'une douzaine de km, mais naturellement assez variables selon le terrain; dans la mesure du possible ces points étaient choisis au plus près d'une "via" importante ); !- faible capacité d'information, puisque limitée à de courtes phrases convenues : l'idée ne vint pas de transmettre les signes de base, c'est à dire des lettres et des chiffres, par un code approprié;

- discrétion nulle vis à vis de quiconque connaissait les courtes phrases convenues.

C'est à partir du XVII ème siècle que de nombreux inventeurs commencèrent à proposer des systèmes capables d'envoyer des messages sur un sujet quelconque. Par exemple - en 1688 l'anglais Hooke propose d'exposer successivement des panneaux portant des lettres géantes à observer du point suivant à la lunette. Quatre ans plus tard le ançais Amotons reprend ce principe, mais avec signes conventionnels, plus faciles à identifier que les lettre de forme voisine ( H, N et M; D et O; C et G, etc ). Le dauphin assista à une expérience, peu convaincante; - suit un siècle de désintérêt, puis Lesage en 1774, Dupuis en 1778, Linguet en 1780, Lhomond en 1787 - et bien d'autres - proposent des systèmes visuels ingénieux, mais d'un emploi pratique douteux. Le projet de Bergstrasser était auditif : il espaçait, de 4 lieus en 4 lieus, des batteries de 25 canons utilisant un code simple : 1 coup pour le A, 2 pour le B, etc, et temps de pause supérieur ( ne serait-ce que pour le rechargement - entre deux lettres.

Le premier système réellement pratique fut celui proposé par Claude Chappe ( 1763- 1805 ) à la Convention. Un support vertical soutenait une barre de 4 m de long, portant à chaque extrémité des tiges qui, comme la barre, pouvaient prendre diverses orientations. Le tout, installé sur une tour, était manoeuvré depuis un étage inférieur par un spécialiste - le "stationnaine" - par un système de leviers, cordages et poulies. Le message venant de la station précédente pouvait être observé à la lunette. Expérimentation le 12 juillet 1793 devant les commissaires de la Convention, entre Ménilmontant et un poste situé à 35 km, avec relais intermédiaires. Le temps d'acheminement, aller et retour, 11 minutes, fut jugé excellent. Chappe fut nommé "ingénieur télegraphe" et décision fut prise de créer en urgence deux premières lignes : Paris-Lille et Paris-Strasbourg; ( c'est à dire, vers les armées). Le 1er semptembre 1794, date de l'inauguration de Paris-Lille, un hasard fit beaucoup pour la popularité du télegraphe Chappe : au lieu des banalités d'usage, la Convention venait d'entrer en séance quand Carnot annonça la reprise de Quesnoy- ndé, le matin même à 6 heures. La réponse au message de félicitations à l'Armée du Nord revint en cours de séance !

En 1800 existaient 3 lignes : de Paris vers Lille, Strasbourg et Brest : 1253 km. 44 ans plus tard ce réseau comptait plus de 5 000 km, avec 534 relais. Les lettres ou chiffres, envoyées à 5 s d'intervalle en moyenne, étaient alors acheminées - par exemple - en 8 mn sur Lille ou Brest; 6 mn 1/2 sur Strasbourg; 20 mn sur Toulon.

Mais, et alors que certains pays se faisaient initier aux gesticulations des barres du Chappe, et que la France en établissait la première ligne en Algérie, un système beaucoup plus intéressant était inventé : le télégraphe électrique. En effet, et pour utile qu'il ait été, le Chappe souffrait encore de de nombreux nconvénients, dont :

- fonctionnement diurne seulement, hors brume ou pluie;

- infrastructure importante : une tour tous les 9 à 10 km;

- absence totale de discrétion;- possibilité de faire transmettre un message faux par corruption d'un seul des multiples "stationnaires". ( cf. le roman de Dumas : Le comte de Monte Christo ). En fait il semble bien qu'aucun exemple réel ait jamais été relevé.

C. Le télégraphe électrique.

Malgré le développement du Chappe, de nombreux inventeurs cherchaient un système éliminant les faiblesse que nous venons de signaler. Employer l'électricité était tentant : sa propagation est - à l'échelle terrestre - pratiquement instantanée; elle n'est gênée ni par la nuit, ni le brouillard et non plus par la pluie sous réserve de précautions d'isolement du fil.

- Dès 1774, Lesage, de Genève, conçut un appareil à 24 fils dont chacun est affecté à une lettre. Electrisé à une extrémité ( par machine électrostatique ) le fil, à l'autre bout, repousse une boulette de moelle de sureau suspendue à un cheveu. Le principe fut proposé sous des formes très voisines par Lhomond, Reiser, Bettancourt; Salva... Il péchait sur trois points : * la répulsion électrostatique n'est pas un moyen de détection sûr au delà d'une distance relativement faible : il fallait multiplier les stations intermédiaires;

machine électrostatique n'est pas une alimentation pratique; * enfin, et pour des raisons pratiques ( éviter de continuels montages et démontages très délicats ), il aurait fallu 48 fils pour faire circuler l'information dans les deux sens.

Mais Volta invente la pile électrique en 1810. Elle fournit un courant continu qui peut donner des tensions élevées ( pour l'époque ) par le montage en série. Dès 1811, Soemmering emploie la pile, avec les "rituels" 24 fils plus un de retour du courant, qui plongent chacun dans un flacon d'eau acidulée. Le dégagement de bulles montre que le courant arrive dans le flacon A, ou B, etc... C'était une technique sommaire et trop lente pour le passage d'une lettre à une autre.

Le télégraphe électrique pratique ne pouvait naitre qu'après les découvertes fondamentales relatives à l'électrodynamique et à l'électromagnétisme : de 1819 à 1833, avec Ampère, Oersted et Faraday : le détecteur sensible et rapide repose en effet sur l'électro-aimant. Gauss proposa d'abord comme récepteur un galvanomètre à miroir : la déviation du spot lumineux correspondrait à un code de lettres et chiffres. ( Principes analogues, à de mineures variantes près, suggérés aussitôt par Weber, Schilling, Richtig..). Mais Gauss fut aussi le premier à constater et faire comprendre que la méthode impliquait des piles ou autre alimentation fournissant un courant rigoureusement constant, ce qui n'existait pas alors.

En 1837 Cooke et Wheatstone construisent un télégraphe - à électro-aimant - à 5 cadrans et 5 lignes ( retour par la terre ). Les combinaisons affichées par les 5 cadrans donnent 25 lettres; l'indication que ce qui suit sera un ou plusieurs chiffres; que l'on revient aux lettres; la ponctuation et quelques indications de service. L'ensemble fonctionne, mais le passage d'une lettre à la suivante est encore lent.

La même année 1837, Steinhel remplace les piles par une machine à induction, qui peut fournir du courant dans les deux sens. Il agit sur deux aimants qui, soulevant ou abaissant une plume chargée d'encre, lui font toucher une bande de papier défilant à vitesse constante, donnant des traits de longueur variable. Le retour étant assuré par la terre, un seul fil suffisait pour une direction, deux pour l'aller et retour : on approchait de la solution.

C'est, curieusement, un peintre américain - comme l'avait été Fulton - Samuel Morse, physicien amateur, qui déposa le brevet définitif, toujours en cette année 1837. L'appareillage comprenait le manipulateur à pivot et ressort de rappel, le récepteur à armature mobile laissant une trace encrée sur le ruban de papier. Il se complète du célèbre alphabet par longues et brèves. ( Cet alphabet devrait s'appeler Voil, du nom de l'ingénieur, ami de Morse, qui lui donna les idées pratiques à ce sujet : les lettres les plus fréquentes doivent être envoyées par le codage le plus simple afin de gagner du temps).512

La première ligne, 64 km de Washington à Baltimore, fut inaugurée le 28 mai 1844, puis le réseau américain se développa rapidement. Restait à conquérir l'Europe, très attachée à des systèmes nationaux d'ailleurs non compatibles entre eux : Chappe en France; Cooke-Wheatstone en Angletere, Steinheil en Allemagne. D'ailleurs les administrations concernées ne cachaient pas leur défiance pour " un système technique inventé par un peintre ! " la brèche fut créée en Allemagne, et grâce à Steinheil, homme loyal qui recommanda l'adoption du nouveau système à la place du sien. En 1850 le réseau Morse allemand était de 2500 km. Malgré les pressions anglaises, la Belgique, les Pays-Bas, puis l'Italie, la Suisse, la Russie, l'Espagne, suivirent.

En France, Arago obtint qu'une ligne d'essai soit établie entre Paris et Rouen. Mais l'ingénieur chargé des travaux, Louis Breguet - un des "maillons" de la lignée des ingénieurs Breguet - se trouva devant une exigence saugrenue de l'administration, qui donnait son accord pour l'électricité, sous réserve que les récepteurs devraient reproduire, à échelle réduite, les mouvements des barres Chappe. En 1846 Breguet réussit le tour de force technique consistant à mettre au point un appareil qui, sur ligne type Morse, reproduisait les contorsions du Chappe; mais ces mouvements ne pouvaient être obtenus que par des combinaisons compliquées de temps d'alimentation d'électro-aimants multiples, se commandant ou non les uns les autres selon le temps de passage du courant. L'ingénieur, dans son rapport, ne cachait pas les multiples inconvénients de son appareil : fragilité; forte probabilité d'erreurs de manipulation; lenteur. Ce n'est pourtant qu'en 1853 que l'administration accepta les signaux Morse : pour des raisons de compatibilité avec les réseaux des autres états européens. Fort heureusement il suffisait de remplacer les manipulateurs et les récepteur, et former les opérateurs, ce qui fut terminé au début de 1854. Cette même année 1854, le réseau américain atteignait 45 000 km. Toute l'Europe continentale utilisait le système Morse.

Ne sachant quel système serait retenu ( ni quand ), l'Armée française était restée sur la réserve, alors que la Prusse s'équipait et formait les poseurs de lignes de campagne ainsi que des opérateurs. L'armée anglaise se rallia d'emblée au Morse ( en raison des facilités de pose ); par voie de conséquence l'administration civile passa enfin au Cooke-Wheatstone et ses 5 fils par ligne.

Sous la vigoureuse impulsion de Napoléon III l'administration française se hâta pour combler son retard : en 1858 il existait déjà 12 500 km de lignes; en particulier celles qui suivaient presque toujours les tracés des voies ferrées.

Restait le problème des traversées maritimes. En 1851 une ligne expérimentale, isolée au gutta-percha avait été déroulée de Douvres à Calais. Ensuite furent réalisées des jonctions avec l'Irlande, la Belgique et les Pays-Bas, rejoignant donc les réseaux continentaux.

Au début de la Guerre de Crimée, le télégraphe arrivait à Bucarest; il fut très vite prolongé jusqu'à Varna puis - plus lentement en raison de la traversée maritime - à Scutari où il fonctionna le 26 avril 1855. Pour la première fois dans l'histoire les autorités gouvernementales avaient le pouvoir d'être informées très rapidement sur ce qui se passait à des milliers de km. Mais, et par voie de conséquence, elles se crurent compétentes pour donner des ordres jusqu'au niveau tactique. L'amiral Sir Lyons, commandant les forces navales alliées dut faire comprendre que s'il devait être considéré comme un exécutant, l'Amirauté devrait lui chercher un successeur. En mai le général Canrobert, exaspéré par les directives aussi floues et inapplicables que multiples qui lui arrivaient, demanda sa relève. Un mois plus tard son successeur, Pélissier, envoya un message demandant, soit sa liberté d'action, soit d'être relevé à son tour " d'un commandement impossible exercer à l'extrémité trop souvent paralysante d'un fil électrique."

( La liaison entre la France et l'Algérie ne fut réalisée qu'en 1872.)

Le problème des liaisons avec le continent américain était d'une toute autre ampleur que la traversée de la Manche, de la Mer d'Irlande, ou de de celle de Marmara. La première liaison fut réalisée par un fil posé entre l'Irlande et Terre-Neuve le 5 aout 1858. Mais l'isolation du cable ne résista qu'un mois puisque le fil devint muet le 5 septembre. ( Empiétant légèrement sur le chapitre suivant, indiquons déjà que Cyrus Field, homme d'affaire américain se trouvant à l'origine de cette entreprise, nullement découragé, lança alors une sorte de mobilisation d'une élite d'ingénieurs et physiciens : Thomson - futur Lord Kelvin, qui établit à cette occasion la célèbre "équation du télégraphiste" - Wheatstone, Varly, Stokes, Siemens... La liaison enfin permanente sera établie le 27 juillet 1866, en utilisant comme navire cablier le Great Eastern, chanceux pour une fois dans sa carriere semée d'incidents.)

Au plan militaire, le télégraphe électrique Morse offrait des avantages considérables : établissement rapide de lignes de campagne; liaison immédiate et débit rapide, un manipulateur exercé pouvant passer jusqu'à 5000/6000 lettres à l'heure. En outre on passera vite, par la suite à la communication en duplex, puis en multiplex; - certains inconvénients : le sabotage facile de la ligne; la pose d'une "bretelle" qui permet à des agents ennemis de surprendre les communications; et même, l'intrusion par coupure et raccordement à un émetteur mis en oeuvre par du personnel ennemi. ( Ce dernier défaut peut exister aussi en radiotélégraphie, si l'adversaire met en oeuvre un émetteur plus puissant que celui "ami"). Toutefois l'intrusion est limitée par le fait que chaque manipulateur possède une sorte de timbre plus distinct que deux écritures ou voix : si l'opérateur ami connait bien le timbre propre à un correspondant habituel, il détecte immédiatement tout essai d'intrusion. ( De nos jours, via l'ordinateur, on peut analyser le "timbre" d'un manipulateur, et le simuler. Mais un examen fin, également par moyens électroniques, peut démasquer la supercherie.

 

3. LA FONCTION AGRESSION.

 

Quoiqu'en début de la période étudiée - de conflits presque permanents - les combats aient été livrés avec les moyens hérités de dernier tiers du XVIII ème siècle, nous entrons avec ce chapitre dans une ère où l'accélération des découvertes scientifiques et des progrès techniques nous obligent à renoncer au "découpage" adopté pour les 6 premiers chapitres ( armes déjà existantes; armes et engins nouveaux ), qui nous conduirait à de trop nombreux retours en arriere : désormais nous classerons les moyens de l'"agression" par leur affectation pour la mise en oeuvre.

31. ARMES INDIVIDUELLES.

A. Europe 

Armes d'épaule.

Nous ne reviendrons sur le fusil type Gribeauval, ( ou équivalent dans les autres nations ), produit, rappelons-le pratiquement identique au 1777 jusqu'au Mle 1822, que pour en souligner les inconvénients - sensibilité aux intempéries : le couvercle du bassinet n'étant pas étanche, le soldat en était pratiquement réduit à la baïonnette par temps de pluie qui, en outre, mouillait la batteriie; ( d'autre part il était difficile de remplir ce bassinet de pulvérin par vent violent). - nombreux ratés, même par beau temps : silex mal placé ou en mauvais état, sali de graisse, de boue - comme pouvait aussi l'être la batterie;

- précision très médiocre d'une arme lisse à "vent" important; - de ce fait, organes de visée réduits au seul guidon, ( inexistant sur certains types de fusils );

- portée pratique inférieure à 100 m sauf pour quelques rares tireurs d'élite ;

- rechargement praticable seulement en position debout.

comme indiqué au ch.6, depuis longtemps on avait remarqué que le fusil de chasse à rayures hélicoïdales ( canon dit "carabiné" ), chargé d'un "lingot" - balle de forme oblongue - introduit à force, avait une précision remarquables.513

En résumé, il y avait donc problèmes :

- d'inflamation sûre de la charge; - d'accélération du rechargement ( les cadences obtenues à l'exercice diminuaient de moitié au combat ); - de rechargement en position couché ou à genou, à la fois pour réduire la surface que l'homme offrait au feu ennemi, et pour bénéficier de la meilleure précision donnée par le "tir posté" : canon soutenu par le bras gauche lui-même appuyé sur le sol; ou mieux encore, canon reposant sur un support quelconque de circonstance - de rayer, mais de mettre au point une balle prenant facilement les rayures, c'est à dire, ne retardant pas le rechargement.

En 1812 Jean Pauly, armurier suisse installé à Paris, déposa le brevet d'un fusil à chargement par la culasse, tirant une cartouche à culot métallique prolongé par un tube de carton. Cette cartouche contenait balle, bourre et poudre, et le culot portait en son centre une petite pastille de fulminate de mercure. Un percuteur, armé par levier, venait frapper cette pastille quand, le tireur ayant pressé la détente, la gachette libérait ce percuteur. Ce fusil offrait la cadence, stupéfiante pour l'époque, de pouvoir tirer 22 coups en 2 minutes ( sans trop prendre le temps de viser, il est vrai ). Il fut présenté à des essais en 1813, mais refusé - à juste titre, il faut le souligner car c'est encore là un de ces points sur lesquels d'aimables incompétants veulent démontrer la "carence technique" de Napoléon - comme étant : a/ beaucoup trop fragile pour être utilisé en campagne; b/ pas au point au plan de l'étanchéité de la culasse à des "crachements" dangereux pour les yeux de l'utilisateur514; c/ trop complexe et coûteux. ( En outre, mais la commission ne pouvait en faire état, en 1813 la France ne pouvait s'offrir le luxe des délais nécessaires pour la mise au point, puis pour les modifications à apporter aux ateliers de production des armes de guerre.)

Un des ouvriers de Pauly était un jeune allemand, Dreyse.

Les progrès réalisés en Europe portèrent sur les points suivants :

La capsule, grain de fulminate collé au fond d'une capsule métallique mince, avait été inventée à la fin de l'Empire. Il fallut quelques années pour passer de celle de fer doux, trop oxydable, à l'étain, puis ( définitive ) au cuivre. Dès 1818 furent oduits, ou transformés, des pistolets utilisant cette capsule coiffant une cheminée qui débouchait dans la chambre à poudre ( le "tonnerre" ). Le chien venait écraser la capsule, provoquant l'explosion du fulminate., ! Ces pistolets éliminèrent complètement la platine à silex au début des années 1830, mais dès 1820 Gévelot les produisait en série pour armes de chasse et pistolets. Par mesure d'économie - comme toujours - l'Armée ne fut autorisée à employer ce perfectionnement qu'en 1840, par transformation de la platine des armes 1777, An IX et 1822, désignées désormais uniformément sous le nom de 1822 T. ( "Transformé"). Simultanément on changea la vieille baïonnette pour un modèle à lame plate et relatimement large avec poignée permettant l'emploi comme sabre court : la "Yatagan".

Sur le même principede mise à feu furent produites à partir de 1845 des carabines 515 rayées, munies d'une hausse réglable et utilisant d'abord des balles fixées sur un "sabot" de bois. Suivit un nombre extraordinaire de balles-miracle faciles à charger mais prenant les rayures. Pour la France - liste non exhaustive - nous citerons celles de S/Lt Delvigne516, du Lt-Col Poncharra, du Col.Thouvenin, du Cne ( ex S/Lt ) Delvigne, du Cdt Minié. La meilleure, de loin, fut celle du capitaine Delvigne : ogivale à culot creux, la pression de départ plaquait les parois de ce culot sur les rayures. La Minié se voulait un perfectionnement : le culot creux contenait un cône troqué, de fer, devant agir comme un coin pour mieux élargir les parois. Mais cette pièce provoquait trop souvent la fragmentation de la balle. Par une injustice de l'histoire la balle Delvigne, adoptée partout, fut désignée sous le le nom de Minié, même en France.

En 1857, la balle Delvigne donnant satisfaction, les fusils 1822 T furent rayés, devenant ainsi les 1822 T bis ( ou 1857 )... dont quelques "survivants" de 1777, qui étaient donc octogénaires. En 1861, fin de la période étudiée ici, c'est là le fusil règlementaire français. Faute d'avoir assez de Chassepots, le 22 T bis servira en grand nombre en 1870/71. ( Ce qui contribue à expliquer nos revers.).

( Il convient, sans doute, de signaler la cartouche et la carabine d'entraînement au tir à faible distance, sorties par Flobert en 1847. Cette cartouche est une capsule grossie, portant sertie à l'avant une balle de calibre 5 5 mm; le chargement se fait par la culasse. La Flauber, à percussion latérale, ne différait guère ne notre actuelle "22" court.)

En 1854 le fusil Treuille de Baulieu reprit l'idée de Flobert, mais appliquée à une arme de guerre : le culot métallique de la cartouche, contenant le fulminate d'inflamation517, est prolongé par un tube de carton recevant la poudre noire et la balle. Au calibre de 9 mm l'arme avait des qualités balistiques très supérieures à celles du 22 T bis : vitesse initiale, précision, légèreté et - point capital - pouvait être rechargée en position couchée, puique par la culasse. Le manque de crédit, conjugué avec une certaine méfiance de l'Etat-Major pour cet ensemble de nouveautés fit que le Treuil de Baulieu ne fut produit qu'en très faible série : il arma le Corps des "Cent Gardes" de Napoléon III, cantonné à Sèvres.

La grande nouveauté, généralisée cette fois, vint de la Prusse : l'ancien ouvrier de Pauly, Johan Niklaus Dreyse - plus tard, von Dreyse - avait repris l'idée de la rtouche à amorçage intégré. ( En carton combustiblepour l'"étui"). Il allongea le percuteur de façon à ce que, traversant la poudre il aille frapper une amorce placée dans une encoche de la balle. ( Solution jamais reprise, quoique préférable pour la combustion de la poudre). En 1837 il invente la culasse mobile verrouillée sur un épaulement par la rotation imprimée par un levier latéral : c'était l'ancètre de la fameuse culasse Mauser. Les crachements étaient rejetés vers l'avant par la conception de l'arriere du canon et de l'avant de la culasse : le premier en cône saillant, la seconde en cône creux.

En 1841 arme et munitions étaient au point et proposées à la Prusse qui fit des essais dans le plus gand secret. Une petite série donna entiere satisfaction lors de l'insurrection badoise de 1847. Dès lors le Dreyse fut définitivement adopté, produit en très grande série, mais distribué aux corps de troupe avec discrétion. C'était la première arme produite en grande quantité dont le chargement par la culasse pouvait être fait en position couchée et très rapidement. ( Calibre, 15 mm, longueur 1 42 m).

Cette possibilité du tir et du rechargement dans une autre position que celle de l'homme debout constituera une des surprises tehniques de l'histoire militaire.

Il convient de dire un mot des systèmes de visée : dès la transformation des vieux fusils en 1822 T, on s'avisa du fait que la hausse représentée par le pouce du tireur était un moyen primitif. On brasa donc une hausse à cran de visée, mais unique : le soldat prend pour cible selon la distance, le haut de la coiffure, le visage ou le torse de l'ennemi. Cette hausse simpliste fut conservée quand le 1822 T devint le 1822 T bis. Il faudra attendre 1867 et le triomphe du Dreyse sur le fusil autrichien pour que le 1822 T bis reçoive une hausse "à planchettes rabattables" portant les crans de mire pour 200, 400 et 600 m. ( A ce moment, l'arme, quoique améliorée plusieurs fois, avait 90 ans.), Le Dreyse avait reçu, dès 1841, une hausse à curseur mobile permettant, en principe, la visée jusqu'à 1000 m.518

Nous passerons sur les autres fusils européens de cette époque, très généralement d'un niveau technique comparable à celui de l'arme française, voire inférieur.

Armes de poing.

Nous venons de dire que juste après la fin de l'Empire étaient apparus les premiers pistolets - à un coup en général, parfois deux mais avec deux canons, deux mécanismes et deux détentes - employant la mise à feu par capsule.

Mais, arme de défense pour l'affrontement très rapproché, ces pistolets ne pouvaient être rechargés dans ces conditions de combat : il fallait trouver une arme permettant de tirer 5, 6, 7 coups avant rechargement : celle, "multicoups" de l'officier d'infanterie, du cavalier ou du marin à l'abordage. , Depuis les débuts du XV ème siècle de multiples inventeurs avaient proposé des pistolets multicoups. Sans exagération, on peut dire qu'ils avaient en commun la complexité, la fragilité, le poids et le peu de sûreté. ( soit par raté, soit par mise à feu s'étendant à toutes les chambres à poudre.

La capsule apporta une première solution pratique, celle de la "poivriere". Il ffisait d'ssembler plusieurs canons, chacun muni de la cheminée-porte-capsule, pour former une sorte de long barillet. Le chien- marteau frappait successivement les !capsules. A la fin des années 1820 existaient des poivrieres "à simple action" 519 : le relèvement du chien, par la main gauche, entraînait la rotation d'un cran du barillet. En 1837/38 commencèrent à sortir, un peu partout en Europe, des poivrieres à double action : c'est le début de pression - assez forte - sur la dérente qui fait tourner le barillet et soulève le chien. En fin de pression la gachette lache le chien que son ressort rabat sur une nouvelle capsule. Toutefois, en raison de la masse de ce long barillet, la poivriere ne pouvait exister qu'en petit calibre - souvent 7 mm - ne possèdant pas la puissance d'arrêt que doit avoir une arme militaire.

Le premier revolver 520 européen, réellement au point avec son parfait alignement, fut celui de l'armurier Eugène Lefaucheux, employant la cartouche à broche mise au point par son grand'père, Casimir Lefaucheux. C'était une arme se rechargeant rapidement par l'arriere du barillet au moment où le Colt devait être laborieusement réalimenté chambre par chambre par l'avant, poudre, bourre, balle, seconde bourre.

( Comme le fusil chargé par la bouche et non par la culasse). Couverte par deux brevets de 1854, puis celui de 1855521, l'arme fut, avec ses cinq calibres - 5; 7; 9; 12 et 15 mm ) la plus répandue en Europe pendant près de deux décennie...sauf en Grande-Bretagne.

La Marine Nationale adopta le Lefaucheux en calibre 11 mm - Pistolet-revolver Mle 1858 - contre deux concurrents, le Colt Navy 1851 et le Beaumont-Adams, anglais, tous deux à capsules et rechargement chambre par chambre. L'Armée de Terre refusa, notamment " En raison du cot des cartouches qui, risquant d'être gaspillées par des tirs inconsidérés, mettraient inévitablement la guerre hors de prix." ( Cartouches vendues la Marine 60 F - or - le mille : environ 820 F de 1992). Ce non obstant, de nombreux officiers s'achetèrent le Lefaucheux, Marine ou 12 mm, et une centaine de cartouches.

En Europe, le seul autre revolver digne de ce nom dans les années 1850/60 était le Beaumont-Adams de 13 5 mm : puissant, très robuste, mais avec tous les inconvénients du lent rechargement chambre par chambre.

B. Etats-Unis.

A partir de la fin des années 1830, environ, c'est souvent de la jeune Amérique que viendront de sensibles progrès pour les armes individuelles. D'ailleurs le Kentuky rifle rayé, balle calepinée de 1776 avait déjà une extraordinaire précision pour poque. Cette arme des "trappeurs" eut son apogée dans les années 1810:1820.

A l'origine de ces rapides progrès, une raison majeure : la "frontiere" entre les zones défrichées et les territoires vierges était en continuel mouvement vers l'Ouest sous la pression de la forte démographie et, plus encore, l'afflux d'immigrants. Ces pionniers, avec bonne conscience puisqu'ils jugeaient apporter la civilisation, ruinaient irrémédiablement le complexe écologique qui, par la chasse, fournissait à la majorité des aborigènes - en forte majorité semi-nomades - l'essentiel de leur subsistance. Les intérêts des deux groupes hmains, cultivateurs et éleveurs blancs, chasseurs indiens, étant incompatibles, l'antagonisme se traduisait trop souvent en affrontements d'ampleur limitée le plus souvent, mais fréquents.(j) Si l'on ajoute que certains immigrants étaient des aventuriers cherchant à s'enrichir plus facilement des fruits du travail de leurs concitoyens que de leur propre labeur, toutes les conditions se trouvaient réunies pour une forte demande d'armes522; de préférence à tir et rechargemet rapide : un fermier, un éleveur isolé voulait pouvoir espérer tenir tête, avec ses fils dès qu'ils entraient dans l'adolescence et ses employés s'il en avait, à un raid d'indiens ou d'"outlaws" d'effectif limité. L'insécurité de la "zone frontiere" de l'Ouest poussait à une forte capacité d'auto- défense qui, pour un groupe réduit, ne pouvait se trouver que dans la puissance de feu individuelle. La conséquence est que les états de la côte Est - la Nouvelle Angleterre - fourmillaient d'inventeurs, en majorité utopistes, qui dès les débuts du XIX ème siècle cherchaient à crée l'arme-miracle pouvant tirer plusieurs fois avant son rechargement. 523Bien entendu, la majorité de cette quincaillerie fabriquée à la diable avec de mauvais aciers, était le plus souvent médiocre, parfois dangereuse pour l'acheteur. - Peu à peu, pourtant, la qualité fit son chemin et non sans mal ( faillites, reprise d'activité..). les grands fabricants avaient commencé à se détacher nettement de la masse des bricoleurs dès avant la Guerre de Secession : Colt, Smith & Wesson, Spencer, Hunt-Henry, Springfield, Remington...524

Revenant en arriere dans le temps, on peut dire que le premier revolver américain réellement au point fut le Colt Patterson de 1836. Barillet à 6 chambres chargées par l'avant, comme nous en avons parlé, munies chacune d'une capsule de fulminate. à Canon rayé de calibre .44 c'est à dire 0 44 pouces, soit 11 7 mm. Arme sûre, beaucoup plus puissante que les "poivrieres" européennes contemporaines; mais dont le rechargement demandait 3 minutes environ. D'autre part le Colt était cher, et la mode était à ces poivrieres de 7 mm, venues d'Europe ou produites ( médiocre qualité ) sur place.

Colt fit faillite en 1843; toutefois les pionniers de la "frontiere" qui avaient pu acheter son arme lui firent une excellente réputation. A Palo-Alto notamment ( 1846 ) opposant 6000 mexicains à 2300 américains, la situation fut sauvée par la charge de Texas Rangers armés de revolvers Colt. L'industriel réapparait aussitot avec le Colt Walker 1847; le fusil-revolver 525 "Patterson 1849 le "Navy" 1851 puis le "Army" 60.

En 1855 le désormais richissime "colonel" Colt fit une lourde erreur en éconduisant le jeune Rollin White qui lui proposait un barillet foré de part en part et chargé par l'arriere de cartouches à douilles métalliques. ( Brevet No 12 648 du 3 avril 1855). Comme conséquence, jusqu'à l'expiration du brevet, 1869, Colt continua à produire des armes d'excellent qualité mais de technique périmée. ( Qui se vendaient bien pourtant : car muni d'un moule à balles, de poudre et de capsules, le pionnier de l'Ouest pouvait se débrouiller partout.

White proposa alors son invention - qui sauf la cartouche reprenait l'idée Lefaucheux - aux armuriers associés, H.Smith et D.Wesson, qui l'exploitèrent en sortant d'abord le S & W. 1857 à 7 coups, tirant une cartouche de calibre .22 - soit 5 5 mm - qui s'inspirait de celle mise au point par Flobert en 1854, mais nettement plus puissante : il ne s'agissait plus de tir de jardin ou de salon, mais de tenter d'arrêter un adversaire. Cette cartouche fut l'ançètre directe - mais à poudre noire alors - de l'actuelle .22 long riffle . Très vite, les clients se plaignant de la faible puissance d'arrêt ( quand ils avaient survécu ), S & W passèrent à des calibres supérieurs : .36, puis .44, soit 9 et 11 mm. Mais nous arrivons alors en limite de la période étudiée ici. Nous nous limiterons ici aux armes de poing, Colt et S & W ayant constitué une sorte de référence de la production américaine pendant un siècle.

Pour l'arme d'épaule les milices de la Guerre d'Indépendance avaient utilisé, outre !le Kentuky et diverses armes de chasse, des fusils Charleville livrés par la France. Mais le Kentuky existait dans une large variété de calibres. Ceci pouvait passer pour un particulier; pas pour une armée. Faute de mieux on conserva pour les forces naissantes du nouvel Etat un mélange de Charleville, de Kentuky et aussi de Brown Bess pris à l'ennemi anglais. La jeune industrie produisit aussi, dans les années 1800 à 1820, de très médiocres copies du 1777 français...dans une surprenante variété de calibres.

En 1837 l'Army - qui ne comptait, rappelons-le, que quelques 10 000 hommes - acheta iun certain nombre ( les sources vont de plusieurs centaines à 2000 ) de fusils première arme plus ou moins réglementaire. Au calibre .64, soit 16 25 mm, elle possédait une sorte de bloc culasse-chambre amovible qui, extrait, permettait le rechargement en position couchée. Ce bloc portait tout le mécanisme, ( à capsule ), y compris la détente. Au besoin il pouvait servir seul, comme une sorte de pistolet sans poignée-crosse, ( le tireur s'en sortant le plus souvent avec un poignet foulé). En 1848 l'U.S. Army acheta des Sharp, à chargement par la culasse d'une cartouche de papier contenant poudre et balle, la mise à feu étant donnée par une capsule très spéciale.526 Elle ne s'intéressa pas au fusil-revolver Colt 1849, malgré ses 6 coups, le considérant comme manquant trop de puissance pour un fusil.

Mais dès cette même année 1849 l'ingénieur Hunt avait inventé sur le papier, un fusil à répétition, à magasin tubulaire sous le canon et ré-alimentation par manipulation d'un levier dont l'extrémité libre formait ponté après ce rechargement., Toutefois il ne disposa d'une munition utilisable que lorsque S&W sortit sa "quasi" 22.L.R. Aussitot Hunt construisit son fusil pour cette cartouche, malgré sa faible puissance. ( 22 coups en réserve, un 23 ème dans la chambre ! ) N'ayant pas les moyens financiers pour se lancer dans la production, il dut vendre le brevet à un très riche fabricant de chemises et pantalons de "jean"527, Oliver Winchester, qui fait améliorer l'arme par l'ingénieur Tyler Henry, notamment au plan de la puissance en l'adaptant aux cartouches de calibre .36 ( 1860 ) puis .44 ( 1866) dès qu'elles furent successivement disponibles. En 1860 la production de la carabine Volcanic 1860 Henry 15 coups, de la Winchester Repeating Arms Co. est lancée en série. Quoique l'Armée trouvât la munition trop peu puissante, c'est le succès immédiat. D'une part pour la cadence, "foudroyante" pour l'époque ( les 15 coups en moins de 20 secondes ), le rechargement très rapide, et aussi ( surtout ? ) parce que, sûre, robuste, précise jusqu'à 200 m, l'arme emploiera la même munition que le revolver : l'acheteur n'a besoin que d'une munition, qui pour le .44 fut très vite disponible partout, pour son arme de poing et celle d'épaule. Malgré les préventions de l'Army, de nombreux officiers et sous-officiers achèteront à titre personnel ce fusil qui entra dans la légende de l'Ouest. Bon nombre, aussi, de "gentlemen du Sud" vont acheter l'arme, pour la chasse. Mais ils seront coupés du fournisseur quand éclate la uerre de Secession.

Lors du conflit Nord contre Sud, un autre fusil à répétition venait d'être mis en production : la carabine Spencer, à magasin tubulaire également, mais dans la crosse et à temps de rechargement plus lent pour ses 7 coups que la Winchester pour ses 15. ( Mécanisme, ici aussi, actionné par levier-ponté). Il faudra la guerre civile pour que l'Armée de l'Union admette d'acheter un certain nombre de ces fusils à répétition, pourtant unanimement réclamés par les combattants nordistes.

Au total, donc, l'Armée américaine était restée très en retrait du niveau technique teint par ses armuriers dont, pourtant, le revolver valait largement celui des meilleurs modèles européens, et dont les fusils à répétition avaient une vingtaine d'année d'avance - sauf par rapport au Veterli, suisse qui dès 1866 offrait le magasin tubulaire, à 12 coups de 10 4 mm, et mécanisme commandé par mouvement manuel de la culasse. ( Il "inspirera" fortement le Kropätschek de la Marine Nationale, de 1878, qui à son tour "inspirera" le Lebel 1886/92). En d'autres termes, les Dreyse et Chassepot de la guerre de 1870 étaient déjà tout à fait dépassés au plan technique. Mais le Dreyse avait plus de 30 ans, le Chassepot, 4 ans seulement.

32. ARTILLERIE TERRESTRE.

A. Artillerie française.

Période 1789-1815.

Comme nous l'avons déjà dit, les conflits de la Révolution et de l'Empire utilisèrent essentiellement le matériel Gribeauval, mises à part de très mineures modifications de l'affut à partir de l'An X, et l'adoption d'une pièce de 6.

Les subdivisions de l'Arme comprirent : - l'Artillerie à pied, se déplaçant à la vitesse de l'infanterie, ( dont relevait, assez bizarrement, l'artillerie de siège ); - l'Artillerie montée dont les servants prenaient place sur l'avant-train et sur le long caisson de munition, surnommé "wurst" ( saucisse ). - l'Artillerie à cheval ( ou volante ), où chaque servant disposait d'un cheval. Pouvant - selon le voeu de Gribeauval - galoper, elle était apte à de rapides mouvements tactiques sur le champ de bataille. A Arlon, Fleurus, Neuwied, etc, ces artilleurs montés menèrent de véritables charges au sabre. Les divisions de cavalerie de l'Empire eurent leurs propres unités d'Artillerie à cheval

Le Consulat - Arrêté du 29 décembre 1801 / 8 nivôse An X - avait créé une commission chargée de proposer les bases d'un nouveau système d'artillerie. Elle proposa : - pour les canons, un 24 cout; deux 12, un court et un long; deux 6, avec aussi un court et un long; un 3 de montagne;

- pour les obusiers, une seule pièce, de 5 pouces 7 lignes ( soit calibre 24 );

- un mortier de 24.

Mais il restait 2700 pièces de 8 et de 4, et 3 millions de boulets. D'autre part la guerre reprit vite. En définitive la seule nouveauté se réduisit à 1/ la production de canons de 6, An XI aussi mobiles et légères que les anciennes pièces de 4, u'elles devraient remplacer progressivement, et 2/ celle de l'obusier qui, à toute volée avait la grande portée - pour l'époque et pour ce type de matériel - de plus de 4 km. Il sera mis en place, notamment, en défense côtiere, préfigurant ainsi dans une certaine mesure les idées de Paixhans.

En définitive, le "fond" de l'artillerie des guerres de la Révolution et de l'Empire ut bien constitué par le système Gribeauval.

Remarque :

La production des Armes et des munitions.

La guerre avait été déclarée, " dans un dlire d'enthousiasme ", le 20 avril 1792 au Roi de Bohme et de Hongrie - c'est à dire à l'Empereur d'Autriche. Avec de brèves pauses, les conflits ne prendront fin que 23 ans plus tard; soit 8462 jours.

Après les succès de 1792, les revers du premiers semestre 1793 conduisirent à la Levée en Masse destinée à porter les effectifs à un million d'hommes. Mais plus d'une année de guerre et les désordres régnant dans les manufactures avaient singulierement diminué les capacités de production des armes. Quand la poudre, dont le besoin avait largement augmenté, elle manquait essentiellement par défaut de salpètre qui, sous l'Ancien Régime, était essentiellement importé ( depuis l'Inde en particulier). On sait que sous la direction de Lazare Carnot, mais plus particulierement de Prieur, dit de la Côte 1763 - 1832 ) se produisit en quelques mois un effort extraordinaire pour créer de nouvelles fonderies et manufactures situées loin des frontieres 528 en règle générale, pour les mettre à l'abri d'une possible avance ennemie. Citons Chatellerault, Langres, Thiers, Grenoble pour les armes blanches; Le Creusot, Romilly, Chaillot pour les canons; Paris529, Versailles, Bergerac pour les fusils... plus, naturellement, les anciens établissements établis dans la profondeur du territoire, comme Saint-Etienne.

Il faut, évidemment, reporter une grande partie du mérite de Prieur, véritable "Ministre de l'Armement" sur les hommes dont ilavait su s'entourer; les Monge, Chaptal, etc. Toutefois il faut reconnaitre que dans les débuts de cette période - pratiquement, jusqu'au Consulat - la qualité des armes fut médiocre : elles étaient produites trop vite et par des personnels dont la compétence était souvent douteuse, malgré l'instauration - dans divers domaines et à de multiples niveaux - des fameux cours révolutionnaires censés donner une formation pratique accélérée mais suffisante.

Nous avons dit que le point le plus critique fut celui de la poudre, et plus particulierement, du salpètre. Avant la Révolution et avec importation d'une grande partie de ce salpètre, la France en utilisait, bon an, mal an, environ un million de livres, tant pour la poudre de l'Armée et la Marine, ainsi que leurs stocks, que pour les chasseurs, les emplois en carrieres, etc. On estimait que, sans importations, mais à coût supérieur, la limite de la production nationale pouvait être de l'ordre de quatre millions de livres ( près de 2 000 tonnes ). Or les besoins nouveaux annuels, s'élevaient à quelques 16 à 18 millions de livres. La Régie ù planait l'ombre de la guillotine, fit un effort prodigieux , On forma les hommes; instruction simple, rduite aux seules questions pratiques; on donna des pouvoirs extra-ordinaires à leurs chefs; toutes les demeures des hommes et des animaux furent fouilléees; on chercha le salpètre jusque dans les caves, les mines abandonnées, les caveaux mortuaires... ( Jean-Baptiste Biot, crivant en 1803 530 dans Histoire des Sciences pendant la Révolution française.G Bref, 9 mois seulement après la proclamation de la levée en masse, ( 16 août, décret paru le 23 ), 12 millions de livres de salpètre avaient été produites. Les Salpétriers Départementaux de la République puis de l'Empire, avaient été munis, en effet, de pouvoirs exceptionnels pour mener la recherche du salpètre - sans longues formalités administratives préalables - dans le territoire dont chacun était responsable.

En résumé cette période n'apporta guère, techniquement, à l'artillerie française que l'organisation systématique d'un certain nombre de batteries à cheval. Il faut noter que le boulet explosif à balles, du lieutenant Shrapnell531, adopté Outre-Manche en 1784, ne fut pris en considération en France qu'en 1813 : trop tard., Waterloo, notamment, ses effets sur les troupes françaises pesèrent autant que la cadence de tir de l'infanterie anglaise, et plus que les roquettes à la Congrève Tiré par obusier l'obus-shrapnell anglais pouvait agir jusqu'à quelques 1200 m, alors que les balles de la classique boite à mitraille n'avaient plus aucun effet au de 400 m.

Artilleries étrangères, période 1789-1815.

Comme en France, les 23 années de guerre se déroulèrent essentiellement en employant les matériels de types existants en 1789. Plus lourde que la notre, et assez peu standardisée, l'artillerie européenne continentale avait pourtant adopté les mêmes calibres que la France - ce qui permit à nos armées de récupérer souvent une quantité interêssante de munitions après une bataille victorieuse. ( Les années passées en Autriche par Gribeauval, et même son bref séjour à Berlin, n'étaient pas étrangers à ce fait.) En revanche la Grande-Bretagne eut une gamme de calibres très généralement différents - par exemple, canons de 3 et de 6 livres...anglaises 532 - mais les pièces, d'excellente fabrication, étaient servies par des professionnels très entraînés.

La petite armée permanente conservée par les Etats-Unis employait ce qui restait des canons fournis par la France pour la Guerre d'Indépendance ainsi que des pièces prises aux forces anglaises. Quelques médiocres copies commençaient à être réalisées sur place par l'industrie naissante. Au total, un bric-à-brac disparate, et numériquement faible. A noter que, malgré les effets d'usure sur l'âme du canon, la boite à mitraille était le projectile favori des américains : par goût, et aussi par manque chronique de boulets. L'obusier était presque inconnu.

C. Période 1815 à 1855.

Pendant une douzaine d'années après Waterloo les artilleries restèrent fidèles à leurs pièces, bien qu'elles soient d'une technique datant d'un demi-siècle : la longue période de paix relative ne poussait guère, d'ailleurs, aux dépenses de réarmement. C'est la France - parce que, notamment, elle avait perdu une grande partie de ses matériels dans les campagnes de la fin de l'Empire - qui fut la première puissance à tenter de moderniser son parc, et combler ces pertes. Les études, commencées en 1822, s'étendirent sur 5 années : il n'y avait pas urgence. !Elles débouchèrent sur le système Valée 1827 relatif aux pièces, à leur mobilité, et à la réorganisation de l'Arme de l'Artillerie:

- Pour les canons, le 6 livres "An XI" fut supprimé; l'artillerie de campagne reçut de nouvelles pieces de 8 ( 106 mm ) et de 12 ( 121 mm ), ainsi que des obusiers de 6 et de 8 pouces; celle de siège, des canons de 16 (134 mm ) et de 24 ( 153 mm ) à âme de 18 calibres seulement. On conserva les mortiers Gribeauval et les obusiers.

- Pour la mobilité, le système s'inspira fortement des matériels anglais dont, préci- sément, la mobilité avait pu être remarquée en Espagne et au Portugal. , Outre l'uniformité totale des diamètres de roues - pièces, avant-trains, caissons - les avant-trains furent accrochés par "lunettes de crosse" et "cheville ouvriere" à pivotement amélioré. L'avant-train de pièce, qui porte 3 hommes, reçoit un petit caisson de munitions remplaçant avantageusement le "coffret de précaution" ( 4 fois plus de coups disponibles d'emblée en attendant l'arrivée des caissons spécialisés.)

eci paraît mineur. C'était en fait une nouveauté tactique interêssante : avec le chef de pièce sur cheval indépendant deux hommes sur les "porteurs" de l'attelage, et 3 sur l'avant-train, même un canon de l'artillerie "à pied" pouvait non seulement être rapidement déplacé, mais ouvrir le feu avec cette équipe de pièce réduite : dans une certaine mesure, toute l'artillerie devenait volante( Un obusier de montagne sera adopté en 1829, puis, de 1830 à 1839 sortiront les matériels de siège, de place et de côte, auc calibres 16 et 24, puis de 30.)

- La technique balistique n'avait pas progressé avec le système Vallée 1827. En revanche les réorganisations avaient une importance certaine : Par ordonnance du 5 août 1829, la "batterie" regroupe désormais la "compagnie" d'artillerie - matériels et servants - et les éléments de traction; le "Train d'Artillerie" disparait donc. 533( Mais subsiste le Train des Parcs pour les recomplètements en munitions, les pontons et les matériels spécialisés lourds des sapeurs-mineurs). * Les batteries sont uniformément portées à 6 pièces, dont 2 obusiers; ( donc très nette augmentation de la proportion des obusiers.)

* les formations comprennent, à partir de 1829 :

10 régiments à 16 batteries : 3 à cheval, 6 montées, 7 à pied;

le régiment de la Garde, à 8 batteries : 3 à cheval, 5 à pied.

Au total, 168 batteries avec 672 canons et 336 obusiers, plus les matériels des écoles, ce qui donne un total général de plus de 1100 pièces de campagne.

A l'étranger l'artillerie terrestre - nous verrons celle de côte avec la Marine - ne fit pas de progrès techniques plus sensibles qu'en France. ( Signalons, en Europe, la généralisation de l'obus shrapnell au cours des années 1820.)

On peut signaler, toutefois, - En Italie, le canon Canavelli, à deux profondes rayures avec un boulet à tenons prenant ces rayures et chargement par la culasse, obturée par coin amovible. Mais le boulet revenait très cher, les rayures étaient vite abimées, et - pire - le coin amovible avait une fâcheuse tendance à rester bloqué après tir; - les premiers essais de compensation du recul, essentiellement pour les pièces de place et de côte : par systèmes à plan incliné ou à contrepoids, le second ayant l'avantage d'être à éclipse du canon derriere un mur-barbette. L'un et l'autre se révélèrent peu pratiques; en particulier, sur plan incliné le tir ne pouvait être pratiqué que dans la direction de l'axe de plus grande pente de ce plan.

Aux Etats-Unis, de nombreux inventeurs proposaient en vain des bouches à feu miraculeuses mais ayant le défaut général d'être extrèmement dangereuses pour l'utilisateur. Du moins, on cherchait à sortir de la routine consistant à améliorer les canons et mortiers du XVIII ème siècle. ( Il faudra attendre 1857 pour que Atrmée reçoive les crédits nécessaire au lancement d'une modeste série, et série de pièces très classiques d'ailleurs.)

Un point à noter, dans les années 1850 à 1855, concerne les recherches de Sir Joseph Withworth sur la résistance à la perforation des multiples matériaux utilisés, ou utilisables en protection : bois, fer, pierre, etc. C'était une étude a priori, sans t de destruction d'un certain type d'objectif, terrestre ou naval. Withworth avait repris, d'autre part, l'idée des projectiles plus ou moins cylindro- coniques ( aux deux extrémités ). Il construisit des canons non pas rayés, mais à âmes hélicoïdales, à section droite de polygones réguliers à 4, 5, 6, 8 et 10 côtés.Les obus, d'acier, étaient taillés de maniere correspondante. Pour en augmenter la masse, il étaient produits creux, puis remplis de plomb. Le chargement, par la bouche, imposait l'aide au refoulement par de l'huile chaude. Enfin, la charge de poudre était considérable. ( Ce qui imposait à l'âme des parois très épaisses). La portée et la précision de ces canons dépassa de très loin tout ce qui existait, mais très rares furent les pieces qui résistèrent à plus de 10 tirs; par ailleurs leur masse les rendaient inconcevables comme canons de campagne. Enfin, tant le canon que l'obus demandaient un usinage long, très soigné et extrèmement coûteux. Ces essais, pourtant, furent beaucoup plus utiles qu'on le pensa en général : ils ouvraient la voie aux pieces rayées tirant des obus à profil cylindro-ogival.. Restait à trouver un moyen pratique de "prendre" les rayures.

Période 1855-1861.

Quatre questions allaient dominer les années suivantes; en fait jusqu'à 1870 au moins, ce qui nous obligera à compléter au chap. 8 ème ce qui suit :

- l'emploi de bouches à feu non plus lisses, mais rayées; - celui d'obus cylindro-comiques, nécessairement de masse très nettement supérieure à celle d'obus sphériques à calibre égal;- le problème de la mise à feu de la charge de ces obus par la percussion, soit immédiate au choc sur le sol, soit différée - d'une infime fraction de seconde - pour ceux à tirer sur une protection : explosion après perforation;

- l'emploi de l'acier à la place du bronze.

par extension, la prise des rayures par l'obus, et son chargement par la culasse: les essais Withworth avaient montré la difficulté de charger par la bouche.)

En réalité on savait déjà, grâce à l'application des mathématiques aux problèmes de résistance des matériaux, que certains de ces problèmes étaient liés. ( La difficulté principale était de passer de la théorie à l'application à des matériaux aux propriétés non seulement mal connues - faute de moyens de mesure - mais quelque peu "variables" d'une coulée à l'autre). Par exemple, l'obus cylindro-ogival pouvait, à masse égale, avoir un calibre plus faible que le boulet creux; mais le volume - toujours à masse égale - disponible pour sa charge interne de poudre et shrapnells étant inférieur, il fallait recourir à un calibre plus important pour obtenir ce volume. Du coup, la masse de l'obus devenait supérieure à celle du boulet équivalent ( quoique ce dernier soit de calibre encore très nettement supérieur). 534Il fallait donc augmenter la charge propulsive pour obtenir une vitesse initiale égale. Mais majorant cette charge, la pression dans l'âme croissait : de combien fallait-il épaissir les parois pour résister à cette nouvelle pression ? Or un calcul - de nos jours élémentaire : du niveau de Maths-Sup - montrait qu'à pression égale dans le tube, l'épaisseur suffisante de paroi varie de maniere inverse au calibre. En conséquence pour un obus cylindro-conique, on pouvait envisager, malgré une plus forte charge propulsive, de ne pas être mené à une épaisseur de parois supérieure, et donc d'avoir une masse plus faible, ( à volée de même longueur ), puisque la surface de la section droite serait inférieure.

Par ailleurs il était évidentqu'un tube rayé d'acier ou de fonte serait moins vite usé par la "prise de rayures" qu'un tube de bronze. Pouvait-on réaliser des canons de arburé capables de supporter une violente surpression sans éclatement ? Certes, à la fin du Moyen Age on avait fait des bombardes de fer; mais en lames de fer doux, assemblées comme les douves d'un tonneau et cerclés de frettes de bout en bout; ceci pour de faibles portées, donc charges de poudre, et pressions limitées, ce qui n'empécha pas que ces pièces avaient une solidité douteuse. ( Quant aux petits canons de fer, constitués d'un seul tenant, leur "tendance" à exploser avait été telle que l'on ne trouvait guère de héros, malgré la haute paye, pour les servir.)535 La déflagration de la poudre agissait comme un choc ne pouvant être encaissé que par une certaine élasticité du métal - bronze - ou par une solidité - donc épaisseur de paroi; donc masse - à toute épreuve. Si la fonte restait un métal très dur, mais fragile, la métallurgie avait fait de tels progrès que, vers le milieu du XIX ème siècle, elle pouvait livrer de l'acier dont la "nuance" de carburation était à peu près prédérerminée, et homogène. L'impulsion devait venir de Grande-Bretagne grâce à son avance industrielle. En 1855 Armstrong sortit des prototypes dont l'âme était faite d'une très longue barre d'acier étiré, enroulée autour d'un mandrin, et dont les spires étaient soudées les unes aux autres au fur et à mesure de l'enroulement. Ensuite l'âme etait polie et rectifiée par alésage. Aux essais, ces modèles expérimentaux supportaient la même pression que ceux de bronze, de même calibre, pour une masse inférieure de moitié. Malheureusement les moyens de soudure étaient encore imparfaits, et certaines spires se disjoignaient dès le premier tir ou après quelques-uns seulement. De son côté, et simultanément, Withworth se lança dans une autre technique de canons d'acier; mais en utilisant des tubes concentriques : à partir de celui du centre, acun était enfilé à chaud sur le précédent; après refroidissement il agissait comme une frette énergique. Cette technique présentait l'avantage de pouvoir proportionner le nombre de tubes, donc l'épaisseur totale de paroi, selon la pression règnant dans l'âme. Un Withworth typique comprenait 5 tubes concentriques sur 1/3 de la longueur : chambre à poudre et début de l'âme; 4 puis 3 sur le tiers suvant, 2 pour le dernier tiers de la volée. La culasse, non ouvrante, était un bloc vissé une fois pour toutes. Ces canos se révélèrent sûrs, mais voulant absolument avoir la certitude de leur solidité, Withworth avait utilisé des tubes à parois très épaisses. De ce fait la masse était importante et non envisageable pour des pièces de campagne. En revanche la nouvelle technique était utilisable sur navires, canons de places et de fortifications côtieres.

L'un et l'autre de ces ingénieurs menaient de de front des recherches sur le si vieux problème du chargement par la culasse. L'un, en vue du tir à grande cadence de l'artillerie de campagne; l'autre pour éviter d'avoir à reculer la pièce pour le rechargement en batteries de navires. Ce n'est qu'en 1861 que ces problèmes de culasse mobile furent résolus...sur le papier, et que les inventeurs se lancèrent dans la construction de modèles probatoires que nous retrouverons au prochain chapitre.

Mais pendant la même période, l'allemand Krupp, à Essen, se faisait une spécialité de production de canons que, quoique sujet du Roi de Prusse - la Westphalie était prussienne depuis 1815 - il proposait au monde entier. 536Pour l'acier, Krupp partait d'un principe radicalement différent de ceux des anglais : il fallait couler les pièces, comme pour le bronze, mais en employant un acier de très haute qualité et, pour l'artillerie de campagne, en se limitant à de faibles calibres - autorisés par l'emploi de l'obus cylindro-ogival - pour rester dans des aisseurs de parois limitées. Après coulée, la pièce était soumise à un martellage à chaud puor éliminer toute crique ou autre défaut de cette coulée.

Pour la culasse ouvrante, Krup reprit l'idée de Canavelli - bloc à mouvement transversal à l'axe du tube - mais à faces parallèles au lieu d'obliques, pour éviter les coincements. ( Ce qui n'empèche pas que la culasse type Krupp resta connue sous le nom de "culasse à coin".)

Au début des années 1860, Krupp avait résolu tous les problèmes du canon de campagne en acier, y compris l'affût, et allait résoudre celui de l'obus à "fusée" provoquant l'explosion à l'impact. En 1870, l'armée prussienne aura l'artillerie la plus moderne du monde.

Et la France ?

Les propositions ne manquaient pas, tant de la part d'industriels que d'officiers à formation scientifique - comme Treuille de Beaulieu - mais, et malgré l'intérêt de Napoléon III pour toute nouvelle technique, l'Etat-Major restait sur une prudente réserve...quelque peu justifiée par le fait que, pendant une longue période la Marine absorba une forte proportion des crédits militaires; puis que sous l'"Empire libéral" l'ensemble du budget de défense fut très âprement attaqué par le Parlement. ( Comme résultat, ce ne sera que le 20 juillet 1870 que le Comité de l'Artillerie proposera le tubage en acier des canons de bronze). Des le début des années 1850 on cherchait un moyen pratique de faire prendre les rayures à l'obus cylindro-ogival, ( que la pièce soit de bronze ou d'acier), et qu'il éclatat à l'impact d'arrivée : obus à tenons, genre Cavalli; obus enrobé d'une mince couche de plomb; obus portant à l'arriere une mince coupelle de métal semi-tendre, comme du cuivre, du laiton, qui au départ du coup serait forcée par la pression de gaz dans les rayures537. Vers 1860 ( date et origine objets de controverses, car l'invention est revendiquée par 5 pays européens et les Etats-Unis ) on s'avisa de la solution qui était la bonne, car permettant de prendre les rayures et aussi de supprimer toute perte de pression entre obus et âme; ( le "vent" traditionnel). Il suffusait de munir les obus de minces ceintures de cuivre qui, s'"imprimant" dans les rayures sitôt après le début du mouvement du projectile, constitueraient un joint parfait. Presqu'immédiatement, d'ailleurs, on reconnut nécessaire la présence de deux ceintures assez espacées, avant et arriere, pour que l'obus soit parfaitement guidé dans le tube. Ces ceintures, dans la phase balistique externe, perturberaient l'écoulement de l'air sur les parois de l'obus pendant son trajet; toutefois la précision atteinte dans les alésages, rayures et dans l'usinage de l'obus - désormais tourné après coulée - permettait d'employer des ceintures ne dépassant que d'une fraction de mm. Pour leur métal, les essais montrèrent que le cuivre était à retenir car assez mou pour prendre les rayures, même d'une pièce de bronze, mais assez résistant pour ne pas "déraper" par inertie s'opposant à la mise en rotation.538

Restait à faire éclater cet obus au bon moment. En 1859 Treuille de Beaulieu inventa une fusée fusante à temps. Métallique, elle contenait un tube de cuivre rempli de poudre à vitesse de combustion ralentie. Des conduits percés dans la fusée rmettaient de "déboucher" ce tube à différents niveaux. Le coup de départ assurant l'inflamation. cette fusée donnait donc un certain éventail de durée de combustion, c'est à dire de temps avant explosion - selon la portée. Malheureusement, nous le verrons au prochain chapitre, alors qur Treuille de Baulieu avait prévu une fusée à 6 temps-portées les crédits disponibles conduisirent à la simplifier à 2 seulement. D'ailleurs, dès 1866 le même officier avait mis au point la fusée percutante analogue à celle de Krupp; mais elle ne fut pas retenue car plus coûteuse, ( et qu'il existait des stocks importants de sa première fusée à temps). La même année 1859 vit la sortie des canons français de bronze rayé : un 4 livres de 86 5 mm et le rayage des pièces Valée de 12, celle de 8 étant abandonnée. A noter que les obus prussiens cylindro-coniques étaient plus élancés que les notres. Par exemple la piece de 4 de Krupp était au calibre de 78 5 mm. ( Par la suite, et pour des raisons de balistique interne et externe, cet élancement des obus ira croissant. ( Le futur obus de 75 mm sera un "15 livres" par exemple.)

Les Etats-Unis avaient fait d'importants progrès - nous allons y revenir - en artillerie navale et côtiere, mais non sans de graves accidents sur des prototypes. La pièce de campagne de 1857 - canon de 12 livres anglaises - avait un poids modéré en raison de la faible longueur du tube : 1 98 m. Nous avons indiqué que le projectile favori était la boite à mitraille. Ce canon de bronze, lisse, connu sous le nom de canon Napoléon539, était une arme robuste et sûre, qui fut employée par les deux partis de la "Civil war" malgré sa faible portée : 1800 m pour le boulet.

A signaler malgré le faible nombre produit, les canons et obusiers de 12 livres (anglaises ) dits Mles US.1841/44. Le canon, avec portée maximale de 1500 m, était dévalorisé par le Napoléon ; mais l'obusier, malgré une portée de 900 m seulement, avait une qualité qui le fit produire en série pendant la "Civil War" : ne pesant que 396 kg, il était très mobile, même à bras. Un attelage de 2 chevaux pouvait galoper en le tirant avec son avant-train portant 2 hommes et quelques munitions.

Peu avant qu'éclate la Guerre de Sécession, "sortit" le canon Parrot: en fer fondu renforcé par frette d'acier placée à chaud sur le 1/3 arriere. Il était rayé et tirait un obus cylindro-conique de 10 livres à 2300 m. ( Chargement par la bouche, rayures prises par le système de coupelle de culot évoqué plus haut). Parrot pouvait arguer du fait que son canon, tout en coûtant moins cher que le "Napoléon" - fer au lieu de bronze - était plus léger, avait une portée supérieure, et enfin, que l'obus avait une fusée à percussion. Malheureusement - pour les servants - le Parrot avait la répution, assez justifiée, d'être peu sûr :

* par explosion de la chambre à poudre, malgré le frettage * par fonctionnement prématuré de la fusée percutante de l'obus : dans l'âme, ce qui n'était pas trop grave, ou juste après le passage de la tranche de bouche ce qui l'était beaucoup plus. Malgré sa technique générale moins avancée, pendant la Guerre de Secession - que nous verrons au chapitre suivant - les artilleurs préférerontnt être affectés à des batteries de "Napoléon" plutôt qu'à celles de Parrot, d'autant que la qualité des productions pendant le conflit fut, pour le moins, médiocre.

33.ARTILLERIE NAVALE ET DE DEFENSE COTIERE.

( Nous traitons ces deux questions dans un même paragraphe car, n'ayant pas à subir les contrainte de mobilité des pièces de campagne - et, dans une certaine mesure de celles de siège - l'artillerie de défense côtiere a été, en règle générale, voisine de celle des bâtiments de guerre. Il existait toutefois une différence essentielle entre les affûts des deux types de canon dans la période couverte par ce chapitre : ceux des navires, en batteries latérales, n'avaient à être pointés qu'en site, le pointage en azimuth étant donné par la manoeuvre du bâtiment. En revanche les pièces de côte devaient avoir une certaine amplitude de pointage en azimuth.)

Du XVII ème siècle jusqu'aux premières décennies du XIX ème, l'armement principal des navires de guerre n'avait guère changé dans son principe, et très peu pour les calibres : on a fait observer que la différence technique essentielle entre les canons du Vasa, galion suèdois de 1628, et ceux du Beagle, corvette et navire d'exploration anglaise de 1817, ( Charles Darwin à bord ), résidait dans le fait que les seconds étaient moins ornés, et que la mise à feu se faisait par platine à silex, plus "précise dans le temps" - problème du roulis - que la vieille "lance à feu".

Au tout début du XIX ème siècle apparut une nouvelle piece : la "carronade ou caronade" ), dont le nom provient du fait que les premières furent produites à Carron, en Ecosse, à partir de 1801. Il s'agissait d'un canon court, à parois relativement minces, donc de poids limité malgré un calibre important. La carronade - qui pouvait être disposée sur le pont grâce à cette faible masse - était en somme à deux usages : - les combats se déroulant à faible distance - 50 à 200 m - on pensa qu'une vitesse initiale modérée ( puisque le tube mince n'aurait pas supporté une forte charge de poudre ), était acceptable pour la trajectoire, et qu'un boulet de gros calibre ferait des dégats plus importants que les ( relativement ) faibles calibres classiques.( Rappelons que le 36 livres n'avait qu'un diamètre de 15,5 cm). - par ailleurs, chargée à mitraille, et placée haut, elle pouvait balayer le pont de l'adversaire juste avant abordage. Danc ce cas, on peut dire qu'lle préparait un combat de style terrestre : comme celui inventé deux millénaires plus tôt par Rome pour surmonter la supériorité manoeuvriere des carthaginois. ( Ce canon aurait exercé, sous la deuxième forme, des effets considérables sur un champ de bataille. Mais pièce légère pour la Marine, elle eut été beaucoup trop lourde pour avoir la mobilité terrestre indispensable.)

Il y a lieu de noter que, précisément parce que le canon naval pouvait être lourd, diverses marines commençerent à expérimenter, voire adopter, des canons "de fer" ( d'acier semi-doux ) aux parois très épaisses par mesure de sécurité.

La première "révolution navale" du XIX ème siècle vint d'un artilleur terrestre : Henri-Joseph Paixhans. Sorti de l'Ecole Polytechnique en 1803, les hasards d'une permission ( rares sous l'Empire ) lui avaient permis d'assister et participer en 1809 à un engagement naval mineur devant l'île de Ré. Il y avait été frappé par les médiocres résultats d'une furieuse canonade : les boulets ne faisaient que de petits trous dans les coques; et les bombes des mortiers de pont n'arrivaient que très exceptionnelement sur celui de l'adversaire.

Après 1815, les officiers français qui le souhaitaient eurent des loisirs pour réfléchir, s'informer et travailler intellectuellement. , Paixhans apprit ainsi que dès le siège d'Ostende - 1602 - Renaud-Ville avait essayé d'utiliser un des premiers obusier en tir tendu ( à très faible distance ); puis que Gribeauval avait aussi proposé ( en vain ) ce type de pieces pour une partie de l'artillerie embarquée. Pendant la Révolution, à Toulon en 1795, ( avec l'appui de Bonaparte ) puis à Meudon en 1798, Andréossy avait mené des expériences en ce sens, comme Choderlos de Laclos - auteur libertin, mais artilleur distingué - en 1799 à Vincennes. Les boulets explosifs tirés dans des panneaux identiques à une portion de coque y produisaient des dégats si considérables que le 17 juin 1803 le Premier Consul ordonna de monter un obusier sur chacune des pinasses de la flotille du Camp de Boulogne. Etudiant plus tard les relations de ces expériences ( ainsi que d'autre, conduites d'ailleurs exclusivement en France et en Grande-Bretagne, que nous ne détaillerons pas ), Paixhans constata :, - la considérable puissance destructrice du boulet explosif - l'obus ( sphérique ) - sur une coque - mais qu'avec des obusiers, le tir devait être fait presque à bout portant, sinon l'obus "rebondissait" sur cette coque, au lieu de s'y enfoncer. ( Et ceci, d'autant plus que le tir parabolique de l'obusier, dès qu'il s'agissait d'une distance de quelques 150/200 m et plus, faisait arriver le coup obliquement.

pour ces obus à explosion temporisée par une mèche, il fallait absolument qu'ils restent fixés dans la coque : on ne savait pas, alors, mettre au point un dispositif faisant exploser à l'impact sans qu'il provoquât aussi l'explosion au départ du coup. D'ailleurs une explosion de poudre noire au contact, et non en profondeur, ait donné que des dégats très limités : il fallait pénétration puis explosion. Les conclusions de Paixhans, après qu'il ait été autorisé à procéder à quelques essais personnels ( il n'avait encore que quatre galons ), furent exposées dans un

un mémoire envoyé en 1820 à la Marine, qui le lui retourna sans manifester grand intérêt pour ces propositions émanant d'un - forcément - ignare en questions navales. Persuadé d'avoir mis le doigt sur une question importante, Paixhans décida d'en appeler, en soome, à l'opinion publique. En 1822 il fit paraître un ouvrage intitulé Nouvelle force maritime signé par "Monsieur Paixhans". Il y soutenait les propositions suivantes :

a - Le boulet plein ne faisant que des dégats minimes dans la coque, il faut le remplacer par l'obus explosif540, détonnant une fois fiché dans la coque.

- Cet obus contiendra le maximum de poudre compatible avec une épaisseur de paroi lui permettant de résister à l'accélératon de départ et, surtout de s'enfoncer dans le bordé de chène de la cible.

- Il sera tiré en tir tendu ( "plein bois" ) à grande vitesse initiale pour, à la fois assurer la justesse de trajectoire et pénétrer la coque même en tir à grande distance.541

- Le "lanceur" ne peut donc pas être un obusier court, mais un canon. Si, sur un bâtiment léger - corvette, etc - le bordé est complètement perforé, ou si un hasard veut que le coup passe par l'un des sabords de tir du bâtiment ennemi, on peut attendre de l'explosion interne des effets dévastateurs sur l'équipage. ( Les personnels de la batterie; éventuellement l'explosion - par "sympathie" - des tonnelets de poudre servant à alimenter le feu de cette batterie.)

- Si le coup arrive vers la hauteur de la flottaison, la brèche créée donnera une énorme voie d'eau, non obturable par les "tapes" qui suffisaient pour les boulets pleins : pour la première fois, un seul coup bien placé peut couler le navire ennemi.

- A partir de cela, les monumentaux vaisseaux de ligne, cibles faciles, n'ont plus de raison d'être. A leur place il est préférable de construire un grand nombre de bâtiments dont le tonnage sera déterminé par la capacité de pouvoir "tenir" la mer par gros temps542, porteur de canons-obusiers.

- Pour la protection, le navire de guerre devra sans doute en venir à doubler une coque de bois - plus mince - par un blindage de plaques de fer. ( Ce qui ne manquera pas, d'ailleurs, d'augmenter le tonnage minimal.)

L'ouvrage de Paixhans produisit une profonde sensation dans le monde naval; tout particulierement : * en Angleterre qui comprit aussitôt la menace pesant sur ses escadres de vaisseaux de ligne si classiques * aux Etats-Unis, qui vont se lancer dans la frégate ( un seul pont de batterie ), mais frégate lourde * en Russie, qui caresse de plus en plus l'idée de contester la suprématie navale anglaise, au moins dans la Baltique.

Nul n'étant prophète en son pays, la Marine française resta quelque peu réticente.543 Toutefois Paixhans fut autorisé par elle à procéder à des expérimentations, au "polygone" maritime de Gavres. Les résultats furent concluants, et le ministère pressa enfin le gouvernement de se rallier au nouveau concept. ( Ce qui se fera, le Roi et son premier ministre laissant aux spécialistes les questions maritimes, sur lesquelles ils n'avaient pas plus d'idées que sur les habitants de la Lune. Furent adoptés plusieurs calibres, le plus important étant le canon-obusier de 86 livres ( 220 mm ), masse limite pour la manipulation à bras. 544Poursuivant sa pensée, Paixhans fit paraître en 1825 un nouvel ouvrage sur le canon- obusier : Expériences faites par la Marine sur une arme nouvelle dans lequel il prend très nettement partie pour le blindage de coque. ( En somme, il proposait la parade à sa nouvelle arme navale.), La proposition fut très critiquée ( alourdir un navire par des plaques de fer ! ), et plus particulierement en Angleterre - considérée alors comme l'autorité mondiale en matiere navale - car l'Amirauté y était littéralement "épouvantée" à l'idée du déclassement brutal de toute sa flotte : il ne pouvait être question de surcharger et déséquilibrer ses vaisseaux de ligne, du type XVIII ème siècle.

Rappelons que ce sera un autre polytechnicien, mais ingénieur des constructions navales, Dupuy de Lôme, qui obtiendra le blindage, plus de 30 ans plus tard, et grâce à l'appui sans réserve de Npoléon III.

( Plus tard, certains critiques reprocheront à Paixhans de ne pas avoir proposé directement l'obus cylindro-conique, avec fusée fonctionnant à l'impact mais avec ès brève temporisation. C'est oublier qu'il écrivait une quarantaine d'années, au moins, avant que soient vraiment résolus plusieurs problème : le canon d'acier; sa rayure; la fusée résistant à l'accélération de départ mais fonctionnant à l'impact, et le très faible - mais très précis - retard à donner entre cet impact et l'explosion.), !Par la suite, Paixhans publiera d'autres ouvrages elatifs à la défense de la France. D Parmi les plus connus : Force et faiblesse militaire de la France en 1830, où il note le fait que la capitale politique et administrative est trop près des frontieres du nord-est; Fortifications de Paris en 1834, où il examine comment protèger le mieux possible cette capitale mal située; Constitution militaire de la France en 1848... Ayant combattu la loi qui prolongeait jusqu'à 68 ans la période d'activité des lieutenants-généraux - son grade - ( " S'il on pouvait tre utile à quelque chose, mais autrement, ce n'est plus l'âge de faire campagne." ) Henri-Joseph Paixhans demanda passer au "Cadre de Réserve" cette même année 1848.

De maniere assez ingrate ce grand préurseur est beaucoup moins connu en France qu'à étranger; aux Etats-Unis en particulier545. On le cherche en vain aussi bien dans le "Petit Larousse" que dans l'"Encyclopaedia Universalis".

Outre le problème du projectile, se posait celui de son lanceur, c'est à dire du non. Les marines, très grosses "consommatrices" de ces matériels - puisqu'un seul vaisseau de ligne comportait deux fois plus de canons, très nettement plus lourds et puissants, qu'une division terrestre - désiraient depuis longtemps remplacer le bronze, trop coûteux, par un métal moins cher : le fer ou ses alliages, ( l'acier, la fonte, sont des alliages fer-carbone si l'on va au fond des choses), malgré sa beaucoup plus grande sensibilité à l'oxydation, ( surtout en milieu marin ).

Malheureusement de graves difficultés s'opposaient à cette économie; notamment - difficulté à couler des grosses pièces sans risque de bulles, de criques ou de failles, qui auraient fait du canon un matériel très dangereux pour l'utilisateur.

( La fonte se coulait de maniere plus homogène, mais était trop cassante;) - difficulté à procéder à l'alésage, selon la méthode Maritz; sauf pour du fer très doux, encore difficile à obtenir, et alors moins résistant que le bronze : les outils de coupe étaient en acier, et quoique à la limite de la fonte, "taillaient" mal des aciers plus doux, perdaient vite leur tranchant, et étaient fragiles;546

Malgré ces handicaps, les constructeurs continuaient leurs recherches : il était assez "frustrant" de ne pas employer un métal que l'on savait être plus résistant en petites quantités, et qui était beaucoup moins cher que le bronze. Les pièces navales ou de côte convenaient mieux que les canons de campagne, puisque leur masses étant très supérieures, on pouvait les concevoir à parois épaisses ( contre les risques de iques éventuelles de coulage ) voire les fretter. Toutes les industries européennes étudiaient donc la production pratique du canon "de fer". Nous n'entrerons pas dans le détail, sauf pour signaler que, pour la première fois dans l'histoire mondiale, ce genre de recherche fut mené hors d'Europe : aux "jeunes" Etats-Unis, ce qui mérite quelques lignes. Dès 1812 un certain "colonel" Bomford construisit une énorme pièce - "nuance" d'acier non connue - la Columbiad lisse, prévue pour tirer des projectiles de forme ovoïde de 23 kg à la distance ( formidable pour l'époque ) de 5 km environ. Après quelques tirs réussis, une petite série de ces canons fut commandée pour la défense côtiere. Malheureusement les qualités de la première pièce étaient sans doute dues à un heureux hasard dans la constitution de l'alliage, car les suivantes se montrèrent plus disposées à éclater qu'à tirer. , A partir de 1830 les aciers américains s'étant améliorés, le principe de grosses pièces de côte fut repris. De multiples inventeurs proposaient leurs columbiads - le mot était devenu un nom commun - dont une, de 8 pouces ( 203 mm ), tirant des obus à la Paixhans fut retenue : la pièce de Rodman, qui se distinguait par la rareté des accidents explosifs. , Puis on en vint à l'idée de placer une, ou des, columbiad(s) allégée(s) sur le pont supérieur d'un navire à vapeur pur ( garde-côte ), "en barbette" avec champ de tir très ouvert, ce qui était une révolution par rapport à la très vieille habitude des pièces tirant latérallement depuis leurs batteries. C'est ainsi que le vapeur à hélice, Princeton, terminé en 1843, reçut deux pièces de 12 pouces ( 305 mm ); l'une, Oregon fabriquée en Angleterre sur plans américains et renforcée de frettes de 3 pouces 1/2; l'autre, le Pacificator produite sur place.

28 février 1844, au cours d'essais comparatifs en présence de personnalités, le Pacificator explosa, faisant de nombreuses victimes dont le ministre des Affaires Etrangères ( "Secretary of State" ) A.P. Upshur, et le ministre ( Secretary ) de la Marine, T.W. Gilmer.

Revenant à l'Europe, la France adopta en 1855 un canon de 160 mm; celui qui équipera la première frégatr cuirassée ( la Gloire ). L'Angleterre riposte par un 178 mm en 1857 qui armera le Warrior ( lui aussi, riposte à la Gloire ). Puis suivirent les applications maritimes des canons Withworth et Armstrong que nous avons évoqués plus haut.

Dès 1859 l'artilleur Treüille de Beaulieu avait établi les plans d'une piece d'acier fretté, rayée et se chargeant par la culasse, à fermeture obtenue par système "à vis" à filets interrompus547, au calibre de 30. A Gavres, et tirant à 1000 m, cette pièce perforait et/ou disloquait une cuirasse de 10 cm d'épaisseur. En outre un ingénieux système de trous obliques, forés près de la tranche de bouche, réduisait le recul d'un large quart : c'était l'ancètre des modernes freins de bouche retrouvés pendant le second conflit mondial. Ce nouveau canon, très en avance sur tout ce qui se faisait dans le monde, équipa bientôt la Gloire et ses successeurs à la place du 160 mm.

Pour résumer, au début de l'année 1861, presque toutes les techniques qui allaient conduire au capital ship le cuirassé, épine dorsale des flottes de surface pendant près de 3/4 de siècle, étaient déjà adoptées, ou à un stade avancé de gestation :

- pour mémoire, le blindage et le compartimentage de la coque métallique;

- le canon rayé à tir très tendu, se chargeant par la culasse, avec les premiers essais de projectiles plus ou moins ovoïdes. ( Mais manquait la fusée percutant à l'impact et donnant l'explosion avec un retard qui, quoiqu'infime, devait être très précis );

- le montage sur affût pivotant, en barbette. Mais déjà des inventeurs - Ericson, Cole, etc - proposaient la tourelle.548 Elle allait poser notamment des problèmes nouveaux pour l'alimentation en projectiles et en gargousses de poudre.

Manquait encore une conduite de tir permettant les engagements à grande distance : si les canons portaient à plusieurs km, il faudra encore une trentaine d'année pour xploiter de maniere pratique cette capacité.

34. Les roquettes.

Nous avons indiqué que le mot vient de l'italien rochetta; d'où le "rocket" anglais, le "rakete" allemand, le "raketa" russe : cette convergence laisse penser que c'est d'Italie, vers la Renaissance, que la fusée de guerre s'est introduite en Europe

Nous avons noté au chapitre précédent qu'en 1784 les troupes anglaises avaient subi le feu du "corps des fuséens" du sultan de Mysore, Tippoo-Sahib. Ces roquettes projetaient à quelques centaines de mètres des grenades de 4 livres environ. ! A son retour des Indes, le colonel W. Congreve, qui avait assisté à cette bataille, chercha à intéresser l'E-M anglais à cette arme devenue presqu'inconnue en Europe, puisqu'abandonnée depuis des siècles., Les premiers essais se heurtèrent toujours aux mêmes défauts - et objections : portée trop faible et précision trop aléatoire. De fait, les fusées de Tippoo-Sahib avaient eu sur les forces anglaises plus un effet moral, de surprise, que causé des pertes d'une certaine importance. Ces pertes eussent été bien supérieures sous le tir à mitraille de quelques canons, voire un feu de mousqueterie des quelques 5000 hommes que comptait le corps de fuséens indou.

Pourtant, William Congreve s'obstina : pour lui la roquette pouvait être utile, sous réserve de l'améliorer techniquement, et de bien définir les objectifs dont elle était justiciable. Pour peu, en effet, que de nombreuses roquettes soient à poste sur rampes ou tubes de guidage initial, la cadence instantanée de tir pouvait être très supérieure celle de l'artillerie, et provoquer un effet passager de saturation, ( à exploiter immédiatement). Il fallut près de 20 ans pour mettre au point des roquettes à dispersion limitée, leurs rampes de lancement, et les "tête" qu'elles porteraient : explosives et incendiaires - et aussi pour convaincre l'Etat-Major et l'Amirauté que la dispersion inévitable des projectiles pouvait ne pas être un défaut, au contraire, pour le tir r certains objectifs : ceux "de zone". ( Par exemple, une ville côtiere pour la Marine; des troupes dispersées sur le terrain pour l'Qrmée de Terre.

En 1804 le matériel était au point : fusées de 16 kg, ( 35 livres anglaises ) faciles à manipuler à bras, de calibre 80 mm et longueur de 1 05 m, fixées à une hampe de bois très légère de 12 pieds, soit 3 66 m ), de stabilisation sur trajctoire. Portée de 2800 m avec tête incendiaire et de 1200 m avec tête explosive.

Amirauté se laissa convaincre la première. Dès 1806 des essais "en vraie grandeur" furent pratiqués contre ce qui restait en place des chalands de débarquement françzais de l'ex-Camp de Boulogne. Un certain nombre de ces chalands furent incendiés, mais il aurait fallu un tir massif pour obtenir un résultat décisif. En revanche le tir pouvait être pratiqué très au delà de la portée des pièces de côte de l'époque : les navires l'exécutant étaient à l'abri de toute riposte.

En 1807 Walcheren fut en partie incendié, ainsi que les navires se trouvant dans le port; puis Copenhague, en 1809, subit une concentration de roquettes incendiaires dévastzatrice. Enfin, pendant la guerre de 1812, Fort Mac Henry, devant le port américain de Baltimore, fut attaqué à la roquette.549

Malgré quelques essais au Portugal, l'E-M Terre anglais resta plus réticent que la Royal Navy. , Waqterloo, pourtant - 18 juin 1815 - devant la nécessité de faire flèche de tout bois un certain nombre de roquettes furent envoyées sur les formations françaises, avec des résultats assez médiocres car il n'y eut pas effet de surprise : les Français avaient aussi expérimenté des fusées à la Congrève ; le tir fut lent, et les engins utilisés provenaient en majorité des stocks incendiaires de l'Amirauté au lieu des roquettes à tête explosive qui eussent été mieux adaptées aux cibles stres.

En 1848 l'américain Hale inventa la fusée à tuyères munie de volets orientés : le mouvement de rotation obtenu évitait d'avoirs recours à l'encombrante hampe. Peu après - 1850 - le français Goupil obtint le même résultat gyroscopique par des évents secondaires de gaz, inclinés par rapport à l'axe. Fait curieux, alors que l'Armée anglaise se désinteressait quelque peu de la rocket, en 1856 la France adopta un "système" de roquettes de calibres 6; 9 et 12 cm tirées sur rampes de 24; 18 ou 12 fusées selon les calibres. Ces rampes sur roues, avec près d'un siècle d'avance, préfiguraient les "orgues de Staline" et Nebelwerfer car les têtes explosives, soumises au départ à une faible accélération, auraient pu être munies de fusées d'impact très simples. Ces roquettes furent employées en petit nombre en Kabylie et lors de la campagbe de Chine de 1857/58 : la légèreté des rampes permettait de les acheminer là où des canons n'auraient pu passer en raison de leur masse. Mais la précision restait médiocre, alors que les premiers tubes rayés battaient en brèche ce qui avait été l'un des avantages de la roquette : la portée. Anticipant sur le chapitre suivant, on peut dire qu'en 1870 ne restaient plus en stock que quelques roquettes, peu sûres car produites plus de 10 ans au préalable.

L'abandon fut officialisé en 1872.

35. Mitrailleuses.

Le désir d'une arme pouvant fournir un feu rapide et, si possible, continu, était très ancien : dès le Moyen Age il s'était traduit par le ribaudequin constitué d'une - parfois plusieurs - rangée(s) de canons de petit calibre alignés sur un affût à roues. L'allumage était obtenu par une traînée de poudre disposée dans une rainure t de "lumiere" en "lumiere". Mais c'était là un lanceur de salve dont le rechargement était extrèmement lent, et inutilisable sous la pluie ou par vent de quelque importance ( qui dispersait cette trainée de poudre ). Il avait disparu devant le canon de campagne chargé à mitraille.

Le fond du problème était non seulement de tirer à grande cadence, mais de réduire à très peu de chose le temps de rechargement.

En 1814 le français Girard se tourna vers la puissance motrice de la vapeur. Tout ce que l'on sait de son invention est qu'une grosse chaudiere devait délivrer la vapeur, successivement, à 6 tubes de fusil tournant autour d'un axe. Mais nous ignorons tout de la maniere dont étaient constitués les joints, ni comment les canons étaient réalimentés en balles. Il attendait de son "semoir de balles" une cadence soutenue de 180 cps/mn. Réformé pour grave blessure, Girard reprit du service pendant les dernieres semaines de l'Empire et fut tué; ce qui explique notre ignorance sur les détails de son invention.

Dix ans plus tard l'américain Perkins déposa un brevet de Steam Gun proposant un système nouveau pour lancer les obus à grande cadence . Le principe était le suivant: le boulet en fait cylindro-conique et de faible calibre, était creux et rempli d'eau, avec fermeture du culot par un alliage fusible. Introduit dans un chambre chauffée à haute température, l'alliage fondait et l'eau, brusquement vaporisée, se transformant en gaz propulsif. Le rechargement se limitait à introduire un nouvel obus, grâce à un dispositif ingénieux de chambre ouvrante. Les essais montrèrent que: - le foyer de chauffe, à charbon, avait un volume et une masse considérables, rendant le pointage presque impossible, et la mobilité plus que médiocre; - le culot fondait à température trop basse pour que la pression de vapeur puisse r une vitesse initiale significative ( et le joint de chambre fuyait ).

- des débris du culot se déposaient dans l'âme, interdisant vite la suite du tir.

Ce premier "Stem-gun" de Perkins se révélant utopique, l'inventeur se replongea dans es études qui allaient durer plus de 25 ans.

Entre temps, un polonais, Debinski, fit le tour des capitales en proposant un fusil à vapeur, à tir très rapide, très sûr, très précis, remplaçant une compagnie entiere de fantassins . Mais avant de révéler quoi que ce soit, il exigeait le versement d'un premier et considérable "accompte". Partout rebuté il disparut avec son arme miracle.

Perkins "refit surface" en 1851, avec son second et dernier steam-gun - qu'il proposa en vain pendant 10 ans. , était une arme de petit calibre - offerte en 13 à 17 mm - pouvant tirer 60 cps/mn environ. L'action sur une manivelle introduisait une balle sphérique dans la chambre, réservoir de balles au dessus de l'arme ), puis refermait cette chambre avec une étanchéité convenable, et ouvrait un "robinet" amenant de la vapeur à haute pression epuis une chaudiere. Malgré un long canon utilisant au mieux la détente, les balles du seul modèle réalisé avaient une vitesse initiale presque dérisoire : 50 m/s. En revanche l'arme avait une endurance remarquable : lors de la derniere démonstration - début 1861 - "Perkins, aîdé d'une "section" d'une vingtaine de chauffeurs, transporteurs d'eau et de charbon, "tourneurs" de manivelle, etc, tira sans discontinuer 34 000 coups en 10 heures, soit une cadence moyenne de près de 100 cps/mn.550

Mais cette mitrailleuse, très représentative de l'Age de la Vapeur n'avait aucune valeur militaire :

- vitesse initiale très faible 551 - accouplement rigide à la chaudiere ( car il n'existait pas de tuyauterie souple pable de résister à de fortes pressions ), ce qui interdisait pratiquement la visée en site et azimut - forte consommation d'eau et de charbon - par exemple, le modèle 1861 demandait plus de 500 kg de cherbon à l'heure

- délai de mise en température de l'ordre de l'heure équipage d'une vingtaine d'hommes . Avec des fusils ordinaires à chargement par la culasse, genre Dreyse, Chassepot, Sharp 1848, sans parler des premières armes à répétition manuelle, l'équipe de pièce aurait tiré plus des 100 cps/mn du steam-gun.

Il n'en reste pas moins que l'idée de la mitrailleuse était "dans l'air" vers 1860. Elle n'allait pas tarder à recevoir une solution pratique avec la Gatling.

 

4. MISE EN APPLICATION FES FONCTIONS TACTIQUE, OPERATIQUE, STRATEGIE.

 

Remarques préliminaires :

Pendant presque toute la période étudiée ici l'armement, comme nous l'avons vu, n'a guère varié au moins pour les Armées de Terre : le fusil à capsule était plus pratique et d'un fonctionnemednt plus sûr que celui à silex, mais aussi lent, ou preque à recharger ( et obligatoirement en position debout; la rayure des canons de fusils ( 1857 pour le France ), l'adoption de la balle "Minié" ( Delvigne ), et celle de systèmes de visée permirent des tirs précis à des distances triples, environ, de celles du passé. Mais en 1861, à part le Dreyse et la Henry-Winchester, l'arme individuelle n'avait pas fondamentalement changé. Pour l'Artillerie, le système Vallée était une amélioration du Gribeauval, mais là aussi sans différences fondamentales.

Pourtant, les procédés tactiques et la forme des opérations subirent des changements fondamentaux; changements qui ne furent pas dûs seulement au génie militaire de tel ou tel général, mais aussi à la qualité - et aux faiblesses - de la troupe mettant en oeuvre les armements. En France, plus que partout ailleurs, le passage des forces royales aqux armées de masse de la République s'accompagna d'une baisse du niveau du savoir-faire technique qui, ( jusqu'à ce que les jeunes soldats se soient endurcis, au prix de lourdes pertes, 700 000 tués de 1792 à 1799 ), obligea à se limiter aux formes les plus frustes de la manoeuvre tactique.

Nous résumons brièvement l'évolutiondes armées françaises pendant la période utionnaire - Le 14 juillet 1789 la France comptait, ( sur le papier ), une armée d'active de 160 000 hommes, à laquelle s'ajoutaient 25 000 soldats étrangers, 26 000 gardes-côtes et des milices provinciales ; ces dernieres aux effectifs de 75 000 environ. Compte tenu des indisponibles divers - malades, en congés de longue durée, etc ) ces nombres doivent être diminués de 1/10 ème ( soldats étrangers ) à 1/4 ( miliciens, dont la valeur militaire était mince ). La réforme de 1788, créant des divisions permanentes interarmes, n'était pas entrée en application : elle supposait de multiples et coûteux transferts, en particulier la construction de nouveaux casernements.552 - En décembre 1789 l'Assemblée Nationale abolit " jamais la conscription, destructrice de l'Egalité." Le recrutement devait donc tre le fait d'engagements volontaires, ce qui visait alors essentiellement les milices. ( La conscription fut vite rétablie dans les faits, mais seulement le 5 septembre 1798 dans les textes.)â La levée des volontaires de 1791 donna les bataillons de gardes nationaux départementaux, composés d'hommes inexpérimentés, mais pleins d'enthousiasme... et qui, d'ailleurs, n'avaient initialement guère qu'une mission de maintien de l'ordre.

- Après la déclaration de guerre au Roi de Bohème et de Hongrie le 20 avril 1792 vint la surprise de l'alliance de la Prusse avec l'Autriche : on avait négligé, dans la frénétique exaltation de la déclaration de guerre, l'accord signé à Pilnitz le 21 Août 1791.553 Le décret proclamant la Patrie en Danger décidé le 5 juillet 1792, toujours dans la fièvre, fut promulgué le 11, avec décision d'une seconde levée. Mais l'impréparation des nouvelles troupes s'accompagna de graves lacunes dans la discipline, et les évènements du 1er Août accélérèrent l'émigration des officiers : y compris cette fois des officiers de petite noblesse, voire roturiers. Au 1er Septembre l'armée de campagne ne comptait que 82 000 hommes, répartis en trois Armées : du Nord, du "Centre" ( ou : de Metz ), et de l'Est.

Le 20 septembre, ayant réuni 52 000 hommes, Kemllermann repousse à Valmy l'armée de Brunswick, minée et réduite à 32 000 hommes par la dysentrie. En fait, cette si célèbre bataille ne fut qu'une escarmouche : moins de 300 Français tués - dont 60 à 80 par l'explosion d'un caisson de poudre - et 184 Prussiens.554 Rien d'une bataille décisive donc, mais les Prussiens s'étant retirés la "règle du jeu" faisait les Français vainqueurs. Les discours enflammés firent de Valmy - et le font encore - le Marathon de la Révolution y compris hors de France : la cohue de boutiquiers ( en fait, des anciennes troupes royales en majorité ), avaient battu l'Armée du Grand Frédéric ! - En 1793 la France se trouva en état de guerre contre pratiquement tous les états limitrophes, plus le Royaume de Naples et l'Angleterre. Dès février, et prévoyant l'assaut général pour la belle saison, la Convention leva 300 000 hommes de plus et crète la réquisition permanente de tous les citoyens non mariés, de 18 à 45 ans. En Août fut décidée la "levée en masse". A la fin de l'année les effectifs atteignirent 800 000 hommes, nombre jamais atteint en Europe mais rendu possible par l'importance de la population de la France.

Deux réformes intervinrent pendant cette période, sous l'influence de Dubois-Crancé:

- l'amalgame, première formule consistant à associer pour chaque demi-brigade ( le nouveau nom des régiments ), un bataillon de professionnels solide, issu des anciens régiments royaux ), à deux bataillons de volontaires ou requis. ( L'amalgame "deuxième formule" consistera à mèler dans les unités les soldats aguerris avec les jeunes recrues. Cette pratique se révèlera très supérieure.)

- Le passage, cette fois dans les faits, à la division interarmes permanente. Elle comporte en principe :

puis 4 demi-brigades d'infanterie : 2 "de ligne" et 1, puis 2 de légère ;

puis 2 régiments de cavalerie; * 2 compagnies d'artillerie : 1 à pied, en principe à 4 pièces de 12, et une à cheval, en principe à 4 pièces de 8. S'ajoutaient ( toujours en principe ) 6 pièces de 4 par demi-brigade : au total 18 puis 24 pièces légères et donc pour la division, 26 puis 32 canons.

* un "parc" divisionnaire, pouvant comprendre un équipage de pont.

Les effectifs théoriques de la division étaient de 12 000 puis 15 000 hommes. Dans la réalité ils dépassèrent rarement 10 000. ( Ainsi, lorsque Bonaparte reçut le commandement de l'Armée d'Italie, ses divisions avaient les effectifs suivants : La Harpe, 8 000; Masséna, 9 000; Augereau 000 et Sérurier 7 000.)

A la fin de l'automne 1793 existaient sur le papier 251 demi-brigades d'infanterie et 75 régiments de cavalerie ( lourde et légère ), c'est à dire de quoi former 75 divisions, mais avec de graves déficits en fusils, pièces d'artillerie et chevaux, et des stocks insuffisants de projectiles et poudre. ( D'où le si fréquent emploi de la baïonnette). Par ailleurs la quasi totalité de ces unités n'étaient pas à pleins effectifs.

Le problème de l'encadrement en officiers mérite quelques lignes : L'émigration, commencée dès 1790, s'était accélérée surtout depuis 1792 - tout particulierement après l'arrestation du Roi, ( 12 Août), et les massacres des 2 au 4 Septembre quand on su, ( ce qui est oublié, ou presque, de nos jours ), qu'ils avaient été soigneusement préparés, et les tueurs bien "encadrés" par des intellectuels des milieux bourgeois. Dans certains cas, pourtant, il y eut "émigration interne" : pour échapper à l'inquisition politique certains officiers nobles abandonnèrent leur grade et s'engagèrent en maquillant leur particule - Davout = d'Avoust; Desaix = Des Aix.. - ou sous des noms d'emprunt. Pour les Armes savantes artillerie et génie, méprisées par l'aristocratie, bon nombre d'officiers de petite noblesse se rallièrent sans complexes à la République. ( D'ailleurs Carnot, sachant que l'on ne s'improvise pas peur ou artilleur, réussit à faire admettre, même à ceux des membres du Comité de Salut Public que l'on peut classer dans les psychopathes, que des "ci-devant nobles" de ces Armes, ( mais seulement de ces Armes ), puissent continuer à servir. , Pour la Marine où il est, si l'on peut dire, encore plus impossible de s'improviser officier, l'émigration massive eut, avec l'indiscipline grandissante, des conséquences catastrophiques 555 qui se feront sentir tout au long de la Révolution, du Consulat et de l'Empire. Les nominations se firent par des procédés divers. Au début, notamment, par élection dans les bataillons de volontaires. ( D'où, pendant une certaine période, la proportion anormalement élevée d'officiers supérieurs et généraux anciens acteurs, ayant su exploiter la grandiloquence de leur métier. On en retrouvera beaucoup en Vendée, théâtre d'opération qu'ils jugeaient moins dangereux - et plus "rentable" au plan financier - que la lutte aux frontières contre des troupes de métier)556. Le pouvoir central nomma souvent plus en fonction du "patriotisme" affiché par les individus que de leurs capacités militaires. , Peu à peu, pourtant, et sous l'influence de Carnot, la valeur arriva à s'imposer et les incapables furent éliminés. Au moment où commença le le Directoire cette élimination des grotesques était presque achevée. Mais ils avaient coûté très cher en vies humaines sur les champs de bataille.

- A ce moment, début de 1796, il ne restait plus que 350 000 hommes sous les armes, résultat des pertes malgré les nouveaux enrôlements. Mais cette armée avait acquis l'expérience, s'était endurcie physiquement et moralement. La discipline avait été restaurée, parce qu'exercée par des officiers qualifiés, ( au moins au plan de la tactique élémentaire ), et sachant payer d'exemple. Au début de 1797 leur autorité s'affirma non seulement dans les faits, mais dans le retour à de strictes formes extérieures de respect. Restait le problème du recrutement. Ce fut un des rarissimes mérites, ( nous l'avons évoqué ), du Directoire que d'avoir su abandonner la fiction du "volontariat obligatoire" pour revenir à la conscription. ( Loi Jourdan du 5 mai 1798). Cette loi sur la conscription resta presque inchangée jusqu'à la fin de l'Empire :

- l'armée de temps de paix est recrutée par engagement volontaire; - en cas de nécessité, elle est complétée par la conscription qui, sans dispense aucune - il y aura plus tard le "rachat" - atteint tous les hommes de 20 à 25 ans, en commençant par les classes d'âge les plus jeunes.557

( C'est aussi la Loi Jourdan dans le principe, mais l'application à partir du Consulat, qui décida de l'"amalgame deuxième maniere" : on avait constaté que trop souvent un début de panique dans un - ou les deux - bataillon(s) de jeunes soldats se communiquait à celui des anciens; au mieux, ce bataillon se retrouvait seul à supporter le poids du combat en pareil cas : l'armature solide devait être au contact direct et les recrues s'endurcissaient par une sorte d'osmose au contact des anciens.

Napoléon n'a pas bouleversé l'outil militaire hérité de la Révolution. D'ailleurs la !situation ne lui laissa jamais le temps de réaliser une réforme en profondeur, et l'til était solide : il fallait seulement mieux l'utiliser. Les principales modifications de la période Consulat-Empire portèrent sur - l'augmentation d'effectifs à partir du moment où la lutte sur deux fronts et la baisse de qualité de la troupe ( par une proportion croissante de jeunes soldats ) l'imposèrent;- l'augmentation de la proportion de l'artillerie : ici aussi pour compenser la baisse du savoir-faire de l'infanterie. ( En 1813 on comptait 80 000 artilleurs ); - la présence d'unités étrangères "alliées" ( de plus ou moins bonne volonté ) : au passage du Niemen, en 1812, la Grande armée comptait 3 français - dont un "provisoire" - pour 8 hommes; - la création, seule réelle réforme en 1803 de l'échelon du Corps d'Armée, nouvelle Grande Unité comprenant 2 à 4 divisions et de la cavalerie légère, pour son "éclairage" propre surtout.

Le Corps d'Armée correspondait à la nécessité de réduire le nombre des subordonnés directs du Commandant en Chef - le Consul, puis l'Empereur. D'autre part ce C.A. devait pouvoir mener une opération d'ampleur limitée, mais indépendante. En fait, rares furent les Commandants de Corps capables d'agir avec efficacité sans les directives précises de Napoléon. De nombreux historiens et critiques militaires estiment que l'Empereur, vers 1807/1809, aurait dù donner une retraite pleine d'honneur à ses vieux compagnons d'arme, et les remplacer par les plus brillants de ses divisionnaires : des hommes non usés par 15 ans de campagnes presque continuelles et qui, surtout, non encore gorgés d'honneurs et de dotations, n'étaient pas blasés.

- de 1815 à 1870 le système officiel en vigueur fut celui de la conscription avec les lois de 1818, 1832 et 1868, qui affirmaient le principe de l'universalité du service militaire. Mais en période de paix, pendant la Restauration et la Monarchie de Juillet, une très faible fraction du contigent était appelée : par tirage au sort annuel de 40 000 jeunes gens et 6 années de service, on disposait d'une masse de 240 000 hommes dont 200 000 considérés comme "instruits"558. Le "remplacement" étant admis, les jeunes gens de familles aisées payaient un volontaire, ( souvent un rengagé ) pour effectuer le service à leur place559.

La Loi Soult de 1832, porta le service à 7 ans, avec fixation du contingent annuel tiré au sort de manière à ce que, compte tenu des rengagés comme remplaçants les effectifs s'élèvent à 300 000 en 1841. Ce type d'armée de conscription était en fait à la limite d'une armée de métier en raison de la durée du service militaire et de la pratique du remplacement. Le Second Empire augmenta encore ce caractère par le "Loi de l'exonération" : le jeune homme tiré au sort pouvait échapper au service militaire non plus en payant, de gré à gré, un remplaçant, mais en versant une somme fixe à la Caisse de dotation de l'Armée somme servant à donner une prime à un engagé volontaire ou, plus souvent, à un rengagé. ( La popularité du symbole des "grognards" du Premier Empire faisait croire qu'une troupe est d'autant plus efficace qu'elle est âgée, donc expérimentée. C'était oublier que la moyenne des "moustaches grises" de 1814 - du fait des pertes - n'avait pas 30 ans, et que, par le fait des circonstances, ces hommes avaient subi un entraînement constant "en vraie grandeur". De nos jours on sait, par l'exemple des sportifs de haut niveau, que les performances baissent dès la trentaine - sauf résistance au manque de sommeil - voire plus tôt pour certaines disciplines, comme la natation.)

Les exemptés pouvaient toutefois être appelés en cas de guerre dans des unités mobiles d'infanterie. Mais le minimum de formation prévu ne fut guère dispensé faute de crédits. En 1870 la Mobile malgré certains épisodes témoignant d'un courage indéniable, fut très généralement dominée par l'ennemi. Il est vrai que ces unités avaient reçu les "restes des restes" des armes vieillissant dans les dépots.( Fusils 1922 bis etc ) Au total, la réforme du Second Eùmpire fut malheureuse : de plus en plus professionnalisée et devenue un corps étranger à la Nation, l'Armée déformée par les campagnes outre-mer, s'enfonçait dans une courageuse mais inefficace médiocrité.

Nous rapellerons la création de la Légion Etrangère, par ordonnance du 10 mars 1831. Une centaine de milliers de légionnaires ont donné leur vie à la place de jeunes français depuis lors.

B. Autre remarque, beaucoup plus brève, portant sur une caractéristique très particuliere, elle aussi, des armées de la Révolution : depuis près de deux siècles les guerres avaient été essentiellement des querelles de princes chacun d'eux cherchant à agrandir son royaume aux dépens des voisins - ou à récuppérer une province perdue lors d'un précédent conflit; mais il n'était pas question de s'en prendre à la forme du régime de l'adversaire du moment.} . ( D'ailleurs l'enchevètrement des alliances par mariages faisait que les choses se passaient, pour ainsi dire, en famille ).

En revanche, si les armées de la Révolution avaient bien retrouvé, en héritage de la royauté, la très ancienne mission d'agrandir le pré carré au moins jusqu'aux limites naturelles560, par ailleurs les gouvernements successifs - jusqu'au Diectoire inclu - en faisaient aussi le fer de lance d'une idéologie à exporter dans toute l'Europe. C'était là - comme le sera plus tard le communisme de Moscou - une croisade d'un nouveau genre qui impliquait l'alliance de toutes les monarchies pour être contenue.

Napoléon, si on étudie sa politique sans parti-pris, ne chercha jamais le conflit mais fut contraint d'y recourir. Son "péché mortel" était d'avoir montré u'il était possible de se faire roi, alors que siècles après siècles on n'avait été roi que par droit de naissance. Pire encore, ( et ce fut là sans doute ce qui rendit son règne non tolérable par les autres grandes puissances ), fut le fait d'installer des membres de sa famille sur les trones de royaumes conquis. Le "système familial" menacait ( ou paraussait menacer ) toutes les dynasties de Europe Centrale et Occidentale. d'où le cycle infernal : formation d'une coalition; guerre perdue par la coalition; extension du domaine napoléonide apparaissant donc comme une menace accrue; phase de "récupération" des adversaires; formation d'une nouvelle coalition...etc.

41. FORCES TERRESTRES.

1. Tactiques.

Prétendre aller au fond des procédés tactiques employés par les différentes armées, ( essentiellement européennes ), au cours des trois quarts de siècle couverts par ce chapitre constituerait une large étiude en soi. D'autres, d'ailleurs, plus qualifiés l'ont déjà fait. Nous nous limiterons donc à des coups de projecteur dirigés essentiellement sur les innovations - on pourrait presque dire : les ruptures - qui ont pris place en dépit de la quasi stagnation des armements.

A. Révolution.

A.1. Première période : 1792-1793.

Les régiments hérités de l'Ancien Régime avaient été formés à l'automatisme de la manoeuvre, d'ailleurs confirmé par le Règlement de 1791. Mais pour les bataillons de volontaires, formés dans la hâte, il ne pouvait être question de savantes évolutions sur le terrain. Pour reprendre l'expression du Général Wanty, ( "L'art de la Guerre" ), ces unités étaient des groupes d'individus, et non des collectivits mécanisées. Il leur tait naturel de combattre en ordre dispersé - pour ne pas dire : dans une certaine anarchie - en utilisant le terrain de manière instinctive pour l'approche et le tir561, puis de se regrouper pour l'assaut à la baïonnette. La dispersion en tirailleurs et cet assaut fougueux correspondaient à la fois au défaut d'expérience et l'ardeur de volontaires trop imbibés de l'idée que des soldats-esclaves de tyrans ne tiendraient pas contre la juste exaltation de citoyens.

Quels furent les résultats de cette tactique fruste ? On les trouve dans le Rapport à la Convention de Carnot ( en 1793 ) : En gnéral 562 rien ne résiste à leur premier choc, mais du moment qu'il échoue, la débandade se met partout. La conduite des volontaires est un assemblage (sic) d'actions tantôt belles, tantôt honteuses. ( A plus de six sicles d'intervalle, la première phrase rappelle beaucoup ce que la princesse Anne Comnène disait des Croisés "francs".)

Le problème était d'éviter que la débandade locale - " Nous sommes trahis ! " - puisse tourner la déroute générale. Pour cela, ( mais dans la limite des possibilités ), il fallait disposer, souvent un peu en retrait, des unités ê réservées, solides, capables de ne pas céder à la contagion, pour recueillir les fuyards, les reformer, puis, avec eux, relancer l'attaque sur un ennemi quelque peu "démobilisé" car se croyant déjà victorieux. Ce fut là, dans l'amalgame première manière l'un des rôles des anciennes unités royales, homogènes. La valeur très inégale de l'infanterie put être compensée dans une certaine mesure par l'intervention de l'artillerie, techniquement encore de loin la meilleure d'Europe et disposant de nombreux cadres non émigrés. Elle eut souvent un rôle décisif dans bon nombre des succès de 1792 et 1793 encore que le principe de la concentration des feux, ( de Du Teil), n'ait guère été appliqué ue par hasard.)

B. Deuxième période, 1794 à 1799.

Nous désignerons ainsi celle de l'amalgame deuxième forme ou manière ), qui, décidé en juin ne fut pratiquement réalisé qu'à l'extrème fin de 1793. On mèla donc dans l'intérieur des unités les "vieilles troupes" et les jeunes soldats des levées. Les termes "vieilles troupes" désignaient en fait à la fois les soldats de l'ancien régime - ce qu'il en restait, car les pertes avaient été lourdes - et aussi les premiers volontaires, endurcis au fil des mois, mais qui avaient subi, eux aussi, des pertes sévères. Ces vieux soldats - dont la plupart avaient moins de 25 ans - allaient être l'armature interne des bataillons.

L'Armée de la fin de 1793, assez mal armée malgré les efforts, très mal approvisionnée et dont l'encadrement allait du meilleur au pire, fondit rapidement : au début de 1796, ( donc en à peine plus de deux ans ), il ne restait plus que 350 000 hommes sous les armes. 563Toutefois cette armée, durcie, expérimentée, compensait largement le nombre par la qualité. De plus - et nous y avons fait allusion - les chefs médiocres avaient été commencé à être éliminés par une sorte de sélection naturelle et par le pouvoir central où Carnot jouait à cet égard le rôle essentiel., Les recrues timides étaient devenues des troupiers solides qui, tout mal vètus, mal chaussés, mal nourris et mal approvisionnés en munitions qu'ils soient, n'avaient besoin que de chefs de valeur pour réaliser de véritables exploits guerriers. Ce sera notamment le cas pour l'Armée d'Italie - pourtant la plus délaissée par le pouvoir central - dès que Bonaparte en aura pris le commandement., Le savoir-faire technique de ces troupes aguerries permit la mise en oeuvre de l'ordre mixte, combinaison du déploiement en ligne d'une partie des troupes pour le feu, et d'autres unités, formées en colonnes de bataillon, pour l'assaut ultérieur. Moins vulnérable aux feux d'artillerie que l'ordre profond, beaucoup plus efficace pour l'attaque que l'ordre mince, cet ordre mixte s'adaptait plus facilement que la pesante rigidité des formations prussiennes et autrichiennes aux terrains valonnés et/ou boisés.

Pourtant, tout n'alla pas pour le mieux. Nous nous limiterons à trois points essentiels :

- Une lourde erreur de la période de la Terreur fut l'envoi des Commissaires de la République aux Armées, ( ou Représentants du Peuple ; à ne pas confondre avec les commissaires aux approvisionnements). Le Commandant de l'Armée voyait ainsi disputer son autorité sur la Troupe et discuter ses plans de campagne par des personnages très généralement incapables de saisir les raisons de la moindre combinaison opérationnelle ou tactique. Le concept fondamental de ces individus, typiquement révolutionnaire se limitait à penser qu'une ruée en désordre devait être suffisante pour terrifier les soldats-esclaves de la tyrannie. Fort heureusement en majorité ces illuminés ne poussaient pas l'intrépidité jusqu'à risquer leurs précieuses vies jusque sur le champ de bataille. Le chef militaire y reytrouvait donc - mais tard - sa liberté, quoiqu'il sut qu'un échec risquait de mettre sa tête en danger.

- La création des division interarmes aurait pu engendrer des déconvenues au plan de l'emploi tactique de l'artillerie, en les poussant à utiliser leurs pièces, comme par le passé, dispersées sur le front d'engagement. Dans les faits, les chefs clairvoyants laissèrent les pièces de 4 à la disposition des demi-brigades ( comme "canons d'infantgeie" en somme ), mais se réservèrent l'emploi concentré des 16 pièces de 8 et de 12 de leur Unité.

- Si chaque division disposait, sur le papier, d'un régiment de cavalerie, et parfois de deux, dans la réalité - plus par manque de chevaux que de cavaliers -les effectifs en sabres comme l'on disait, étaient souvent à un niveau si bas qu'une charge de la cavalerie divisionnaire eut été un ridicule suicide. Ici aussi, donc, le regroupement était courant, mais à l'échelon de l'Armée pour disposer à ce niveau d'un élément de choc puissant.

Bonaparte, commandant l'Armée d'Italie, allait plus loin puisqu'il n'hésitait pas à enlever temporairement une demi-brigade d'infanterie de l'une, voire de plusieurs de ses divisions, pour renforcer celle qui serait chargée de l'effort principal. ( Ce qui ne plaisait guère à celui - ou ceux - de ses quatre divisionnire(s) concerné(s) par ce prélèvement, pour temporaire qu'il fut. Mais le "mince mathématicien" avait su imposer son autorité totale dès la première entrevue avec ses subordonnés directs.)

Sans diminuer en rien la valeur des grands généraux de la période révolutionnaire, les Marceau, Hoche, Kleber... il faut bien admettre que du jour où Bonaparte reçut le commandement de l'Armée d'Italie, il s'imposa comme très au dessus de tous ses "homologues" français, ou étrangers luttant contre la France. Pourtant il n'avait jamais commandé une division et même une demi- brigade. Des générations d'auteurs ont cherché à analyser ses concepts militaires : quel était donc son secret, infaillible aussi longtemps que la qualité de son outil Armée, lui permit de l'utiliser ?

Donner notre opinion sur cette question ne manque pas de prétention, après que tant de penseurs se soient penchés sur ce problème. Toutefois - et au risque de nous ridiculiser - voici ce nous avons ressenti après avoir lu et relu de nombreux ouvrages relatifs aux batailles livrées par le Commandant de l'Armée Italie, le Premier Consul et l'Empereur :

Les "recettes" tactiques de Napoléon ne sont que l'application des principes généraux d'économie des forces et de concentration des moyens. Toutefois il y ajoute systématiquement la concentration des feux, prônée par Du Teil. Compte tenu de la rapidité de mouvement de sa troupe, de sa solidité et de son savoir- faire technique, l'application de ces principes généraux permet d'"amuser" l'adversaire - selon l'expression de Frédéric II - sur la plus grande partie du front pendant que la combinaison de feux puissants d'artillerie sur une partie limitée de ce front, suivie d'une attaque en force, l'enfoncera sur un point créant l'"évènement" générateur de désordre et plus encore de démoralisation chez l'ennemi; ce qui sera exploité immédiatement, jusqu'à la débandade ou à la reddition de cet ennemi564. Cette bataille doit être décisive en ce sens que Armée adverse sera anéantie, ( ce qui implique la poursuite des fuyards ), de manière à contraindre le gouvernement ennemi à demander les conditions de paix.

Dans ce cadre :

- une partie majeure de l'art tactique réside dans le bon choix du point d'application de l'effort principal initial : celui où les effets de l'évènement auront l'impact psychologique maximum; - dès cet évènement obtenu, le Chef ne doit pas laisser à l'adversaire le temps et l'occasion de se reprendre. Toute velléité de résistance ferme en un point quelconque doit être balayée par celui des moyens - réservé ou transféré au plus vite - disponible : charge de cavalerie, assaut d'infanterie, violent tir à mitraille d'artillerie "volante". ( Le moyen le meilleur n'est pas celui qui, techniquement, serait le mieux adapté, mais celui qui peut intervenir au plus tôt );

- d'autre part, l'art tactique napoléonien applique les principes généraux, mais avec la plus grande souplesse, car l'utilisation d'un schéma rigide serait vite noté par les adversaires, et serait donc contré au prochain conflit. Si, par conséquent, toutes les batailles ont un fond commun, chacune d'elles - comme dans la "Comedia dell'Arte" - doit être jouée de manière diverse, fonction du terrain, des forces disponibles, de ce que l'on sait des ennemis, ( forces, répartition, mentalité de son chef...). Chaque fois, l'adversaire doit être surpris, dérouté, abasourdi, par un stratagème nouveau, totalement étranger aux "règles du jeu" jusqu'alors tacitement admises.

Enfin, une fois les ordres donnés et la bataille lancée, le Commandant en Chef oit s'effacer dans une certaine mesure. Notamment, et sauf cas de nécessité absolue, il se gardera de toute intervention tatillonne auprès de ses subordonnés, même les plus directs. Il n'interviendra plus dans cette bataille, sauf pour décider du moment et du lieu de l'engament de moyens réservés565; Une des "méthodes" pour ne pas avoir la tentation d'intervenir de manière intempestive consiste à s'offrir la sieste réparatrice des nuits d'activité fébrile qui ont été consacrées à la période "opératique" qui a précédé.

En effet, pour Napoléon la bataille, action tactique, n'est que le dernier acte une suite de manoeuvres opérationnelles ayant réussi à amener l'ennemi à s'y présenter en situation défavorable. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point. Retenons pourtant le fait que cette bataille décisive, action tactique, devra avoir des conséquences stratégiques au niveau politique.

Autre point à souligner : dès que Bonaparte reçoit son premier haut commandement, beaucoup moins qu'aux idéaux révolutionnaires, c'est à l'honneur du troupier qu'il fait appel : un soldat français se doit d'être supérieur à tous les autres; que ce soit en courage, en endurance, en rapidité d'exécution. Les victoires se succédant, ses hommes acquièrent un moral qui les oblige à se surpasser : comment eux, qui tant de fois ont culbuté les "kaiserlicks" pourtant plus nombreux, pourraient-ils avoir le moindre doute sur le résultat de la prochaine bataille; ( et ce d'autant plus que le Petit Tondu le Père La violette ne peut qu'avoir préparé, une fois de plus, le piège astucieux tendu à ces balourds ? 

C. Consulat et Empire.

Il y a peu à ajouter à ce qui précède, puisque déjà comme Commandant de l'Armée d'Italie il se comportait déjà en proconsul à la romaine, exerçant - malgré les ordres réitérés des Directeurs - les seules décisions politiques qui lui paraissaient opportunes, ( sans parler des opérations militaires). Pourtant, il dépendait encore du bon vouloir du Directoire pour recevoir les renforts indispensables pour maintenir les maigres effectifs de son armée, usée par les combats et les maladies566. Certes, le Directoire n'était pas dupe de la radicale indiscipline de ce militaire envers le pouvoir politique; mais la popularité du jeune général interdisait sa mise à pied; ( d'ailleurs l'or qu'il envoyait contribuait à la la survie d'un Etat au bord de la banqueroute.)

Après le 18 Brumaire - 9 novembre 1799 - il détiendra tous les pouvoirs; mais le Consul se trouve à la tête d'une nation en état de faillite financière, économique et morale, et dans un délabrement comparé par certains à celui qui avait suivi les grandes invasions barbares. La France étant à reconstruire, les prodigieuses facultés de travail de Bonaparte et tout son temps ne furent pas de trop pour réaliser si rapidement cette oeuvre gigantesque . Ce n'est donc qu'à l'occasion, dans ce moment qu'il redevint chef de guerre, et pour quelques semaines seulement : pour conduire l'"Armée de réserve" à Marengo.

Sauf en Egypte ( et l'intervention à Saint-Domingue ), l'Armée de Terre ne fut pas engagée pendant plus de 4 ans après le Traité de Lunéville567. Cette période ne se traduisit pas par des réformes radicales, mais par ce que l'on pourrait comparer à la révision générale d'une machine usée par un emploi trop intense depuis une dizaine d'années : mise à niveau des effectifs; effort sur le retour à une plus stricte discipline; amélioration de la qualité des armes produites, ( et mise au rebut de celles en trop médiocre état ); effort aussi sur le casernement568, l'habillement, la nourriture - les fournisseurs et commissaires n'eurent pas, pour un temps, le facile prétexte de convois disparus inexplicablement - et paiement plus régulier de la solde. Enfin, et surtout, l'instruction individuelle et collective furent reprises avec un soin disparu depuis l'Ancien Régime, et même accentué : manoeuvre à pied; emploi du fusil, ( dont rapidité du rechargement ); entraînement physique - y compris natation partout où cela était possible - et, surtout, marches sur longues distances à vitesse élevée : le Consul s'inspirait à cet égard de l'exemple romain, et la campagne d'Italie avait confirmé ses vues sur la rapidité des mouvements opérationnels : on gagne au moins autant la bataille avant qu'elle commence, avec les jambes des soldats, qu'avec les armes pendant qu'elle est livrée.

Au plan tactique, le principe de l'entraînement collectif est de pouvoir disposer aux bas échelons de quelques manoeuvres simples, pouvant être exécutées de manière à la fois souple, très rapide et automatique qui doivent permettre de faire face à toutes les situations. , Décrire ces mouvements pour chacun des niveaux serait fastidieux; et forcément très incomplet car sur le terrain celui des échelons de la division et du corps d'armée 569 est en général trop complexe pour être figé d'avance dans quelques dispositifs standardisés.

Nous nous limiterons donc à exposer ce qui concerne le "pion" fondamental : le bataillon à 9 compagnies. - en rase campagne ou pour l'assaut, il se forme en colonne de bataillon avec 2 compagnies de front, 4 en profondeur. La 9 ème compagnie - composée en principe des meilleurs tireurs - est dispersée en avant et sur les flancs en rase campagne pour assurer la couverture du bataillon isolé. Pour l'assaut les hommes de cette 9 ème compagnie agissent d'abord en avant, par leurs feux, puis juste avant l'abordage, glissent sur les côtés de la colonne qu'ils protègent alors contre une éventuelle menace de flanc; - en attente du passage en colonne d'assaut, ou en défense générale - provisoire car Bonaparte estime que la meilleure défense est l'attaque dès que les moyens nécessaires sont disponibles - le bataillon déploie ses 8 compagnies en ligne. . La 9 ème, dispersée un peu en avant sur le terrain, "use" la ligne adverse par es feux précis; - en défense isolée le bataillon se forme en carré, chaque face étant tenue par 2 compagnies. La 9 ème, en réserve, se porte en tout ou partie à l'aide de celui des côtés du carré qui faiblirait.

( Le passage d'une formation à une autre pouvait se compter en dizaines de secondes.)

A défaut de l'invasion de l'Angleterre, le Camp de Boulogne 570 fut une sorte de gigantesque camp d'entraînement. Quand s'engage la campagne de 1805, on peut dire que jamais la France n'a eu, ( et n'aura ), une armée aussi parfaitement prète. Avantage supplémentaire, c'est une armée jeune : rares sont les vétérans, quoique trempés par de multiples campagnes, qui ont plus de 30 ans. Beaucoup des jeunes soldats - 25 ans et moins - ont reçu le baptème du feu à Marengo, Engen, Moskirch, Biberach, Hocted, Hohenlinden. Les recrues sont, au plan du moral, dynamisées par les récits ( enjolivés ) des anciens. Par ailleurs un fait, toujours lié à l'âge, va compter lourdement : la jeunesse des cadres : à Austerlitz, par exemple, la moyenne d'âge des 141 généraux de la Grande Armée est inférieure à 37 ans, mais ces jeunes chefs se battent depuis 13 ans déjà. ! Malgré le rapport des forces sur le papier 300 000 hommes pour la France, 500 000 pour les coalisés - sans compter la menace de 200 000 Prussiens ), la partie est inégale, et en faveur de la France. Mais la qualité de l'"outil" allant en diminuant ( pertes remplacées par des recrues formées à la hâte; contingents néo-français ou étrangers, peu motivés ) le remède à la baisse d'efficacité de l'infanterie sera cherché dans l'augmentation des feux d'artillerie, c'est à dire du nombre des pièces, qui de 1805 à 1814 passera d'une proportion de moins de 2 canons pour 1000 hommes à un peu plus de 3 5. Mais cette évolution ne compensera pas l'extraordinaire qualité de l'infanterie française de 1805-1806.

D. Armées des coalisés.

Il serait difficile de chercher à passer en revue les tactiques employées par les diverses armées contre lesquelles la France eut à lutter de 1792 à 1815. En effet si l'on va au fond des choses, on peut dire que le "modèle" de référence fut longtemps celui de l'armée frédéricienne : ceci parce qu'il s'était illustré par tant de surprenantes victoires quelques décennies plus tôt.

Or ce prétendu "modèle" péchait sur deux points - ce n'était plus Frédéric qui commandait, avec son génie, son instinct, son imagination sans cesse en éveil; - et, après la disparition de son créateur, le "modèle" - comme presque en toute chose 571 - avait évolué en sa propre caricature : les savantes évolutions, exécutées presue mécaniquement, ( "robotisées" ), n'étaient plus le moyen de manoeuvres rapides en bon ordre, mais une sorte de fin en soi; et de moins en moins vite, pour être toujours plus parfaites. Ces lents mouvements de parade, impeccables, étaient complètement dépassés, désorientés, par ceux, souples et rapides, des "boutiquiers" français dont la vive agilité compensait de loin un certain désordre. ( Désordre très diminué dès la campagne de 1805.)

Il fallut aussi deux décennies, ou presque, de déconvenues pour que les alliés se décident à rajeunir les cadres supérieurs - le cas de l'Archiduc Charles étant une des rares exceptions - comme pour accélérer les mouvements sur le terrain, et comprendre l'intérêt de la concentration des feux d'artillerie.

En ce qui concerne les hommes, et malgré le mépris affiché du soldat français pour les "kaiserliks" autrichiens battus tant de fois, il convient de souligner la valeur individuelle de ces troupiers. Celle des Prussiens et des Russes n'a pas à être rappelée, ni du professionnel de la petite armée anglaise. En règle très générale, ce ne sont pas les soldats des coalisés qui furent battus, mais leur Commandement, aussi longtemps qu'il s'en tint aux "règles du jeu" du XVIII ème siècle...L'époque des mouvements compassés était dépassée.

Il convient aussi de noter que si le général Commandant l'Armée d'Italie, puis le Consul et le jeune Empereur, avait porté l'art de la guerre à un de ses sommets pour ce qui concerne la bataille rangée avec les moyens de son époque, en revanche il avait largement sous-estimé les capacités d'usure de la guérilla u'il fallut affronter en Espagne, comme celle des harcèlements incessants de la cavalerie légère - les cosaques - pour la campagne de Russie. Pourtant il y avait eu, en France même, l'exemple des vendéens et chouans, tenant en échec les forces de la République pendant des années malgré la médiocrité de leurs équipements, et finalement vaincus plus par l'action "populicide" 572 - pour employer l'expression de Babeuf - que par la "vraie" guerre.

Peut-être Bonaparte avait-il été trop marqué par la facilité avec laquelle, n'y consacrant que des effectifs dérisoires, il avait maté la rébellion du Milanais en 1796 ? Une chose est de ramener à l'ordre des habitants de provinces riches; une autre de lutter contre ceux qui n'ont presque rien à perdre, sauf la vie.

(...)

fait inapplicables. Il fallut donc improviser des tactiques adaptées, faisant appel à la mobilité, la souplesse et l'audace. Mais il restait des vétérans de la période impériale : hommes ayant connu les pires situations, de l'Espagne jusqu'à la Russie que rien ne pouvait désemparer. C'est avec satisfaction qu'ils retrouvèrent, avec le "système D" du bon vieux temps, une très grande initiative face à un terrain difficile, un adversaire à la fois coriace et furtif voire le retour aux approvisionnements incertains. Plus tard l'expédition de Crimée, puis la brève guerre d'Italie, eurent un style plus européen ; mais l'une fut conduite contre un ennemi revenu, ou presque, aux procédés du XVIII ème siècle, et l'autre consista surtout en le siège de Sébastopol, peu formateur pour la bataille en rase campagne. ( La guerre du Mexique, de type semi-colonial, sort du cadre du présent chapitre; mais elle acheva de déformer les mentalités quant à un conflit majeur livré contre une nation limitrophe puissante : bravoure et improvisation ne suffisent pas contre un ennemi minutieusement préparé - y compris au plan logistique - à utiliser des moyens nouveaux dans des combinaisons réfléchies.)

D2. A l'étranger.

La longue parenthèse des coalitions contre la France étant terminée, c'est avec une sorte de soulagement que l'Autriche et la Russie revinrent aux "saines" traditions inspirées - croyait-on - de l'exemple de Frédéric II. De fait, et sans trop les bouleverser, elles semblaient avoir fini par triompher des stratagèmes de "Buonaparte". ( Ce qui était faux : à force de perdre des batailles les alliés avaient seulement usé l'outil français jusqu'à un point où la seule supériorité numérique garantit la victoire). Pendant une trentaine d'années, d'ailleurs - en gros, 1820 à 1850 - le rôle principal des armées européennes fut de juguler des tentatives de révoltes libérales ou autonomistes.

Pourtant les armées autrichienne et russe avaient tiré quelques leçons des défaites répétées : on s'efforça de gagner en mobilité opérationnelle. ( Ceci se traduisit, symboliquement, par l'abandon de l'habitude pour les officiers de haut rang ou fortunés, de faire suivre une importante domesticité civile.)

Faut-il accuser les commandements de ces deux Armées de stupidité par ce retour aux vieux errements ? En partie seulement, car le "drill" mécanisé à l'extrème s'expliquait pour beaucoup par la nature de la troupe :- - Dans un cas, la majorité des soldats provenaient de "provinces" très différentes du coeur de l'Autriche proprement dite; provinces travaillées par des tendances centrifuges. Or, par tradition, ces troupes d'une fidélité douteuse étaient encadrées par des officiers issus des mêmes provinces : le moins que l'on puisse dire qu'encourager l'initiative eut été risqué. - Dans l'autre cas le recrutement était le reflet d'une société moyen-âgeuse sur bien des plans : les boyars devaient fournir un nombre de recrues proportionnel à la population de leurs serfs573. Ces hommes, très généralement illetrés, étaient désignés de manière assez arbitraire parmi les serfs âgés d'une vingtaine d'années. Puis la durée du service militaire - 25 ans - faisait qu'ils ne retrouvaient leur village, ( quand ils revenaient, car la mortalité par maladie était importante au cours de ces 25 ans ), qu'au seuil de ce qui était la vieillesse à cette époque. Les plus intelligents, et possèdant une teinture d'instruction, pouvaient espérer devenir sous-officiers vers 10 ans de service.

Les chances de devenir officier étaient nulles, sauf pour un citadin possédant une culture scientifique et s'engageant dans l'artillerie ou le génie.574

Avec ces troupes seules des tactiques rigides, faisant des hommes des sortes d'automates et ne faisant pas appel à l'initiative des cadres intermédiaires, étaient concevables. ( En revanche, le soldat russe possédait les plus grandes qualités de frugalité, d'endurance, et de courage fataliste.)

Le cas de la Prusse est radicalement différent. Le désastre de 1806 avait montré que la caricature servile de procédés vieux d'un demi-siècle avait engendré une catastrophe irréparable; au moins dans le moment. Comme le dit Heinrich Heine : L'Empereur siffla; et l'armée prussienne cessa d'exister.

Il fallait donc repartir de zéro, ou presque575.

Or la Prusse va bénéficier de deux nouveautés; l'une technique; l'autre relative à l'art militaire, depuis la tactique presque élémentaire jusqu'à la stratégie.

a/ La première, avec l'adoption du fusil Dreyse dès 1841, puis celle du canon d'acier chargé par la culasse et utilisant des obus cylindro-coniques à fusée percutante à l'impact, est la puissance du feu sur le champ de bataille; en particulier, pour la première fois le fantassin dispose d'une arme qui, non seulement se recharge très vite, mais aussi peut l'être en position couchée, ce qui facilite le "tir posté" ( appuyé ) beaucoup plus précis que celui pratiqué debout, et réduit la cible offerte par le tireur. Sans être jamais considérée comme radicalement périmée, donc abandonnée, la baïonnette ne sera plus désormais qu'une arme d'ultime recours. Et les statistiques médicales de la fin du XIX ème et du début du XX ème siècles montrent que les blessures par baïonnette sont rares576.

b/ La seconde est, dans le cadre d'une stricte discipline intellectuelle, un encouragement à l'initiative jusqu'à de bas échelons de la hiérarchie. Ceci se traduisit concrètement par : - le style de la formation; dans les "kadetenhaus" et beaucoup plus à la Kriegs-Akademie où l'essentiel du travail individuel est très libre : les cadres de l'Academie se limitent à poser les quelques garde-fous qui évitent que de saines et brillantes idées en viennent à dériver vers le paradoxe; - l'incitation des cadres - dans les unités - à se cultiver : notamment par étude de l'Histoire, et non pour y chercher des "recettes" mais pour y trouver les principes permanents, découvrir les erreurs et réfléchir à ce qui aurait pu les éviter; ( l)

- enfin - et surtout - le règlement de 1845 insiste sur l'importance capitale de l'obéissance intelligente aux ordres. A chaque niveau, la seule chose qui importe est le succès de la mission; ce qui ne signifie pas non plus que chacun peut mener son action sans se soucier de ce qui concerne les unités voisines ; le responsable, tenant compte de la situation générale, ne doit pas hésiter à agir de maniere très différente de ce qu'avaient prévu les ordres : c'est leur esprit, et non leur lettre, qu'il faut respecter577.

Par ailleurs, la remarquable formation donnée aux officiers fut "démultipliée" par l'excellence d'un corps de sous-officiers qui recrutait des jeunes gens de valeur, attirés à la fois par le prestige de l'uniforme en Prusse et par des soldes très supérieures à celles consenties dans toutes les autres armées européennes.

Au plan tactique, déjà, ces nouveautés faisaient de l'Armée prussienne un formidable instrument de guerre. Nous verrons que l'opératique ne le cédait en rien à la tactique.

41.2. Opératique.

A. Révolution.

Mis à part l'exception du jeune Commandant de l'Armée d'Italie - face, il est vrai, à à un pouvoir agonisant - les généraux de la République, en particulier jusqu'au 9 Thermidor, furent trop souvent liés par l'interférence soupçonneuse de l'autorité politique; pour laquelle toute objection risquait d'être interpretée comme un signe de trahison. Par bonheur pour la Nation, l'influence modératrice d'un Carnot et, dans une moindre mesure, d'un Prieur et même d'un Saint-Just, jouèrent souvent un rôle modérateur sans lequel on peut se demander si la majorité des meilleurs généraux 578 n'eussent pas été "épurés".

Malgré ce handicap les armées françaises furent redevables, de maniere paradoxale, au fait que leur misère matérielle autorisait des mouvements opérationnels rapides. Les charrois étant réduits au strict minimum - les canons et les munitions - des étapes quotidiennes de 30 à 50 km étaient normales, face à des ennemis pour lesquels 25 km était un maximum. Pourtant, si cette vitesse permit assez souvent de bénéficier de la surprise et/ou de la concentration, il semble que peu de chefs aient pleinement réalisé le rôle de l'opératiue : préparer la bataille de telle sorte qu'elle soit pratiquement gagnée avant d'être livrée : un peu comme aux échecs, le dernier coup, qui donne le mat n'est que la fin de subtiles manoeuvres préalables.

Pour les Coalisés, de manière générale on hésite à utiliser le mot opératique au cours de cette époque. Ceci ne veut pas dire qu'il n'y ait pas eu des plans d'opérations; mais la lenteur mise à les réaliser fut telle qu'elle interdisait toute idée de surprise et, pire, "exhibait" ce qu'étaient ces plans.

A titre d'exemple, prenons l'Armée autrichienne de la derniere décennie du XVIII ème siècle et de la première du XIX ème . Les colonnes s'arrêtent vers 15 heures - trois heures "de relevée" - pour monter les tentes alignées au cordeau; puis il y a inspection de ce bivouac; rassemblement du soir; préparation du repas, etc. Le lendemain, réveil de bonne heure - 5 ou 6 heure selon la saison - mais il faut démonter le bivouac, ranger méticuleusement tous les matériels dans les chariots et se préparer pour l'inspection du matin, ( aussi parfaite qu'une parade). Tout compris le départ n'a lieu que vers 9 heures; et compte tenu des pauses, une étape de 25 km représente un maximum que seule une situation d'extrème urgence peut faire dépasser. ( Ceci s'applique à peu près intégralement aux Armées russe et prussienne.)

B. Consulat et Empire.

( En toute rigueur, il faut ajouter une période 1796-97, dans une zone, Italie, où le Commandant en Chef - qui n'a pas encore 27 ans au début - est le futur Consul et Empereur.)

C'est au niveau opératique, nous semble-t-il, que Napoléon Bonaparte s'est montré le plus grand capitaine de tous les temps. La question a été débattue par des auteurs si nombreux et si qualifiés qu'il est évidemment présomptueux de revenir sur cette question... Mais, ne pouvant - ni ne voulant - laisser une x page blanche sur ce point, nous dirons que la supériorité du militaire 579 nous parait tenir à la "synergie" de plusieurs facteurs :

a/ Son outil c'est à dire une armée expérimentée, endurcie, certaine de sa supériorité, et capable de fournir les efforts physiques extraordinaires qui lui seront demandés ; pour Napoléon, son armée est "concentrée" quand les divers détachements - les Corps - peuvent être réunis en 24 à 48 heures de marche pratiquement ininterrompue : dans ces délais l'ennemi n'aura parcouru que le tiers de la distance couverte par les français.

b/ Ses facultés intellectuelles; intelligence, mais aussi mémoire - que l'on a qualifiée de "monstrueuse" - et capacité de travail, hors du commun jusque vers 1809. Tout au long de ce que l'on a appelé la période artistique Napoléon ne s'est jamais fixé un plan de campagne rigide, mais une ligne de conduite générale pouvant admettre de multiples variantes déjà envisagées, à choisir quand la situation réelle serait connue. ( Quand le voile se déchire selon son expression). On connait cette phrase où il indique que s'il parait toujours être en mesure d'improviser la riposte adéquate à une situation grave, c'est parce que, ayant tout étudié, tout pesé, il a pensé que cette situation, pour très peu probable qu'elle puisse sembler, est non impossible, et qu'il faut avoir déjà réfléchi aux dispositions à prendre pour y faire face.

c/ L'emploi systématique de l'espionnage, soit par agents spécialement recrutés, ou retournés ; soit par officiers en civil, parlant parfaitement la langue de la zone à explorer. Différent en ceci de la majorité des français, Napoléon ne méprise nullement l'espion : puisqu'il s'agit d'un homme exerçant une activité indispensable, dangereuse, et fort mal rétribuée par rapport aux risques encourus.

( Par ailleurs la méthode de progression, par "torrents" parralèles, outre !l'avantage d'éviter l'encombrement d'un petit nombre d'itinéraires voisins580, permet de balayer le terrain sur un vaste front, jusqu'à ce que les avant-gardes de l'une des colonnes se heutent au gros de l'armée ennemie. C'est alors que le voile se déchire et quetelle branche du plan général doit être appliquée. Avec des troupes médiocres, et lentes, cette méthode eut été catastrophique puisque les premières forces au contact eussent été submergées par le nombre, puis les autres détachements se seraient faits battre les uns après les autres. Mais c'est ici qu'intervient la solidité de la troupe et sa vitesse de mouvement : la "colonne venue "poquer" contre l'adversaire est capable de lui résister pendant les quelques dizaines d'heures qui suffisent non seulement au rassemblement de toute l'armée, mais à engager des forces depuis des directions qui bouleversent radicalement le dispositif ennemi. Enfin, et malgré la fatigue des marches forcées, les hommes entrent dans la bataille avec la fougue de troupes fraiches.)

d/ Un dernier point - que certains auteurs nous semblent ne pas assez marquer - est l'art extraordinaire de Napoléon, déployé pour duper son adversaire; l'amener pour ainsi dire, à faire en temps et lieu ce que lui veut, comme s'il dictait les décisions malheureuses de cet adversaire. C'est l'art suprème des grands tacticiens - nous dirions : "opératiciens" - que de changer en tréteaux de comédie des pays entiers : la préparation d'Austerlitz est d'abord l'oeuvre d'un très grand acteur. Le tout était que la farce soit rapidement montée, et que les alliés y "mordent" en un mois : avant que les Prussiens aient bougé au Nord. ( C.Manceron : Austerlitz Laffont Ed). Cette mise en scène d'Austerlitz est trop connue pour y revenir; mais l'art des tréteaux appartient depuis longtemps à la panoplie de Napoléon. Telle son insistance à se faire livrer Valenza, sur le Po, par les piémontais, incitant Beaulieu à à porter son armée face à cette ville, alors que Bonaparte a décidé qu'à marches forcées il passera le fleuve à Plaisance. Telle aussi la création discrète de l'Armée de Réserve puis la proclamation de son existence - mais prétendue composée de recrues et sous les ordres de Berthier - qui fait dire au général Mélas : Les Français comptent sur notre naïveté; ils voudraient nous voir quitter la proie ( Gennes ), pour l'ombre ! Mais ce même jour le Consul entreprenait le franchissement des Alpes...Les exemples pourraient être multipliés.

( En revanche, Napoléon se laissera tromper à Tilsit par le Tsar, puis par François II après le mariage avec Marie-Louise. Il semble qu'autant son esprit trouvait naturel l'emploi d'une ruse de guerre en campagne, autant il ne pouvait â envisager qu'un monarque s'abaissât à trahir sa parole.)

Du côté des Coalisés il est difficile de trouver des combinaisons savantes, aboutissant à des résultats spectaculaires. La politique russe de la "terre brûlée" eut bien ces résultats. Mais il ne s'agit plus d'opératique militaire.

C. Période 1815 à 1861.

En raison de l'absence de conflits majeurs on est tenté de dire qu'au plan opératique ces 45 années furent une époque de "vide barométrique" :

- L'intervention en Espagne - 1823 - fut jugée ainsi par Marmont, pourtant rallié résolument à la Restauration : Il semblait, en vérité, que la France n'avait jamais eu d'armée, et que personne n'ait connu l'art de commander.

- Mis à part les débarquements initiaux, l'Algérie puis, plus tard, le Mexique, ne concernèrent guère que des combats de rencontre, aux effectifs très limités. Ce furent des campagnes de style colonial, ou semi-colonial, sans action méritant le nom d'opération avec tout ce que le mot représente de préparation et d'organisation, d'analyse de situation, de précision d'exécution en temps et lieu. Ce furent le courage et la débrouillardise qui remplacèrent l'opératique.

- Pour la brève campagne d'Italie, nous nous limiterons à une autre citation : Les Français s'offrirent le plaisir de vaincre avec des procédés tactiques de 1809 un adversaire qui avait les raisonnments militaires de 1759. ( D. Venner, dans Livre des Armes, T.III. Ed. de la Pensée moderne.)

- Même la Guerre de Crimée ne comporte guère d'épisodes méritant le qualificatif d'opératiques; c'est à dire de combinaisons de manoeuvres et d'actions préalables menant nécessairement à un résultat décisif :

En dépit de sa durée, le siège de Sébastopol ne fut que la somme de courageux épisodes tactiques, trop souvent mal coordonnés581, et rien ne ressemble moins à une action conduite ( d'après le général Wanty ) que la bataille de l'Alma qui le précéda. De même, les violents combats d'Inkermann ou de Traktir n'apportèrent rien au plan opérationnel.

( A noter pour la Crimée - nous aurions pu en parler aussi bien au è Tactique - l'oubli de la puissance du feu, malgré les instructions du Maréchal de Saint- Arnaud. ( ..le feu décide; il doit être irrésistible ( Il faut éviter l'ordre serré dans la zone de mousqueterie, et même à portée de canon.. Mais Saint-Arnaud n'avait pas autorité sur l'allié britannique; et lord Raglan donna l'ordre insensé - expression de Fuller - de la charge de la brigade légère de cavalerie dans le défilé de Balaklava sous le feu des canons russes. Exemple d'héroïsme militaire pour les exécutants, mais d'aberration pour le décideur. La charge de Somo-Sierra avait été, elle aussi, une mission de sacrifice, mais avec un but précis : ouvrir le seul col où pouvait passer l'armée.)

Ici encore, ( et pour des raisons stratégiques que nous verrons plus loin ), le cas de la Prusse fut très particulier. Ce fut pourtant une des rares nations européennes dont l'armée - dans cette période 1815 à 1861 - n'eut jamais à soutenir un conflit de quelque importance : soulèvement badois de 1847; troubles à Berlin en 1848 et, la même année, brève intervention au Slesvig. Pourtant, plus encore que ceux de la tactiques, les moyens et les idées propres à rénover l'opératique terrestre firent l'objet de nombreuses études, d' expérimentations, réformest et réalisations. Nous n'insisterons pas sur ce qui a été dit plus haut à propos du télégraphe électrique et du chemin de fer, sauf pour indiquer pour que les essais de transports par voie ferrée débutèrent dès 1848, et que l'expérience montra, déjà, la nécessité de la régulation des convois militaires pour tirer le meilleur rendement de la voie ferrée : beaucoup plus que la vitesse des convois, compte leur bonne organisation, en particulier aux "carrefours" que constituent les croisements de lignes. La première, l'Armée prussienne eut des cadres spécialisés dans ce que l'on peut appeler la manoeuvre des chemins de fer582.

42. LES FORCES NAVALES.

En moins de 40 ans les navires de guerre évoluèrent plus qu'ils ne l'avaient fait au cours des deux siècles précédents.

Rappelons - pour le canon, l'obus explosif, généralisé à la fin des années 1820; puis le canon d'acier rayé, à projectile cylindro-conique, à la fin des années 1850;, - pour la fonction mobilité, l'emploi de la machine à vapeur associée d'abord à la roue à aubes puis à l'hélice, technique bien au point à la fin des années 1840 mais qui cohabitera - de moins en moins - avec une voilure de secours et/ou d'économie du combustible; - pour la fonction protection, les toutes premières réalisations en fin de la période considérée ici.

42.1. Tactique.

Malgré ces bouleversements techniques la tactique navale ne pouvait guère évoluer fondamentalement aussi longtemps que l'essentiel des pièces, en batteries latérales, ne pouvaient tirer que perpendiculairement, ou presque, à l'axe du bâtiment. En définitive, toute la tactique "individuelle" reposait, pour deux navires adverses se croisant à contre-bord, sur : ( Cf croquis.)

- l'habileté manoeuvriere : par exemple, être "au vent" de l'ennemi et infléchir très légèrement la route suivie, de maniere à pouvoir tirer le premier, ( ce qui cause des dégats chez cet adversaire, et gène son propre tir par la fumée de cette première salve ); savoir, juste avant le tir, donner le coup de barre qui, diminuant le roulis quelques secondes, facilitera la visée...etc;

- l'habileté, presque instinctive pour des personnels très entraînés, à tirer juste malgré ce roulis;

- la rapidité du rechargement, qui équivaut à augmenter le nombre des canons.

A. Révolution, Consulat et Empie.

Il convient de rappeler qu'après une longue période d'affaiblissement avait succédé pour la Marine française un redressement vigoureux, mené successivement par Choiseul, Sartine et de Castries. En 1775, début de la Guerre d'Indépendance américaine, la flotte alignait 64 vaisseaux de ligne et 63 frégates et corvettes. Six ans plus tard elle en armera respetivement 80 et 65, c'est à dire plus des 3/5 èmes de la Royal Navy. , Par ailleurs l'entraînement s'était amélioré à tous les niveaux. A la bataille de la Chesapeake - ou "de Yorktown" - le 5 septembre 1781, l'amiral Grave, trop prisonnier des "fighting instructions" de 1703 fut dominée par l'escadre de Grasse, pourtant handicapée initialement par un appareillage "en catastrophe".

Ces prescriptions des fighting instructions proscrivant notamment la rupture de la ligne de file et les manoeuvres de débordement, étaient manifestement à revoir. Le mérite d'avoir su s'affranchir des formes rigides revient à l'amiral Howwe, qui sut s'inspirer de l'exemple - accidentel - de la bataille des Saintes (aux Antilles, en 1783 ) où Rodney, amené à traverser la ligne française, en avait écrasé le centre, ( dont le navire amiral du même de Grasse.)

Pourquoi ces avantages ? Pour un motif technique facile à comprendre : nous avons dit que les effets du boulet plein étaient mineurs sur les flancs d'une coque. Mais cette coque présentait deux points faibles : la proue et la poupe, d'une part très faiblement armées de quelques pièces légères de "retraite" ou de chasse mais où, en outre, la mise en place d'un tampon obturateur provisoire était rendue presque impossible par l'enchevètrement et le resserement des coupleset membrures. De plus, tout boulet reçu par les extrémités avait de sérieuses chances d'exercer des ravages internes importants, puisque prenant le navire plus ou moins en long il ne rencontre que des cloisaons peu résistantes. ( Avec de la chance, un boulet "heureux" pouvait ravager la timonerie, fracasser la soute à poudre - la Sainte Barbe - etc.)

Or c'est au moment où un navire coupe la ligne adverse qu'il peut tirer une bordée, sinon dans l'axe de son adversaire, du moins de flanc avant.

Le premier emploi volontaire de cette nouvelle manoeuvre eut lieu le 1 er juin 13 prairial ) 1794 par Howe contre l'escadre Villaret de Joyeuse. Le résultat fut convaincant : pour 8 navires anglais n'ayant subi que des dégats mineurs, l'escadre française eut un bâtiment coulé - l'héroïque Vengeur - et 6 capturés, plus 5000 hommes tués, blessés ou prisonniers pour 1148 tués et blessés anglais.

Peu après Duncan et Nelson porteront cette nouvelle tactique à la perfection : profiter du vent pour attaquer perpendiculairement la ligne adverses; en entourer une partie - le centre en général - et l'écraser avant que le reste, désormais en infériorité numérique et en liaison presque impossible, ait pu manoeuvrer pour revenir participer à cette phase du combat. Plus encore qu'une rupture, ( d'un "breaking the line" ), il s'agit de réaliser une forte concentration sur une partie du dispositif adverse pour l'y attaquer du faible au fort.

( C'est, au fond, une transposition maritime de la tactique napoléonienne.)

Les nouveautés techniques, en particulier l'obus explosif - ne modifièrent pas très sensiblement les idées tactiques, sauf sur le point de pouvoir éviter la rupture de la ligne : puisque les dégats infligés aux coques pouvaient éviter la manoeuvre, parfois impossible pour des bâtiments à voile. On tendit à accabler successivement les navires de la tête de la ligne ennemie, manoeuvre qui trouva son couronnement beaucoup plus tard à Tsoushima. ( En barrant le T .)

B. Période 1815 à 1835.

Dans les faits, de 1815 à 1861 il n'y eut pas de rencontres navales à la fois mportantes et ayant lieu en haute mer :

- Navarin, dernier combat de bâtiments classiques - y compris l'armement - eut lieu dans une baie, et contre une escadre surprise au mouillage. Le seul enseignement à en tirer est technique : la supériorité de canonniers entraînés sur le courage de l'adversaire583. Un seul des navires turcs consentit à se rendre.- Sinope - 30 novembre 1853 - en soi mineur, puisque n'opposant de part et d'autre qu'une dizaine de navires, offre l'intérêt de la première démonstration de l'écrasante supériorité de l'obus explosif sur le boulet plein. Cette supériorité fut confirmée lors du bombardement des forts de Sébastopol, le 17 octobre 1854 : le "blindage" de pierre des forts ne subit que des dégats minimes, alors que la riposte russe sur les vaisseaux de bois alliés les obligea à se retirer avec, pour certains, de très graves avaries. Bien qu'il ne se soit pas agi là d'un combat entre deux flottes, l'expérience montra que la "muraille" de bois ne pouvait plus prétendre tenir devant la puissance dévastatrice de l'obus explosif.- - Comme contre-épreuve, un an plus tard, jour pour jour, les batteries flottantes cuirassées, pourtant construites à la hâte, résistèrent parfaitement aux tirs des forts de Kilburn. Mais leurs très médiocres possibilités navales - !lenteur, mauvaise tenue à la mer - n'en faisaient pas des bâtiments autonomes : les navires de ligne cuirassés, devenus indispensables, devront apparaitre malgré les problèmes très nouveaux de flottabilité et de stabilité qu'ils posaient.

A la fin de cette période, et avec le canon d'acier rayé tirant à grande distance un obus cylindro-ogival, presque tous les composants du navire de guerre moderne étaient disponibles...sauf la tourelle, offrant un champ de tir sans commune mesure avec le traditionnel sabord, mais elle posait des problèmes de stabilité par la masse importante dans les hauts et d'alimentation en projectiles et gargousses584.

( Peu après son "pat" contre le Virginia, le Monitor chavira et coula pour être sorti par mer un peu trop forte.

42.2. Opératique navale..

A. Révolution, Consulat, Empire.

Ce paragraphe est presque superflu, puisque "grâce" au démantèlement radical de la flotte française par la Révolution585, tout au long de cette période la marine anglaise put :

- interdire tout débarquement qur ses côtes, comme le montre le fiasco de la tentative de 1796 sur l'Irlande;

- isoler, donc réduire finalement à l'impuissance, toute action périphérique, ( cas de l'armée d'Egypte );

- bloquer les ports français et alliés de manière presque étanche586;

- faire sans cesse peser la menace du débarquement d'un corps expéditionnaire : avec 30 000 hommes, constate Napoléon, les Anglais m'en immobilisent 300 000. On le vit au Portugal, exemple paradoxal de forces protestantes venues soutenir une guerrilla "ultra"-catholique;

- "insulter" presque librement les côtes françaises ou amies avec, comme exemple-type, le bombardement incendiaire de Copenhague.

Dire qu'il n'y eut pas d'opératique navale est peut-être exagéré, mais elle fut strictement unilatérale, ce qui ne posait guère de problèmes et ne demandait pas des prouesses d'imagination.

B. Période 1815 à 1861.

Mises à part les quelques batailles dont nous avons parlé plus haut, Navarin, Sinope, bombardement de Sébastopol puis de Kilburn, l'opératique navale se réduisit essentiellement à des opérations de transports de troupes et de matériels, transports auquels la Marine offrait son escorte : Algérie, Italie, Crimée, Mexique...-. Relevons poutant le bombardement d'Alger, opération de "déception" qui permit éviter un débarquement de vive force sur cette ville, mais à proximité sur un point non défendu : ce fut une opération "raisonnée".

43. STRATEGIE.

En 1789, le moins que l'on puisse dire est que les puissances européennes ne nourrissaient pas, en général, une amitié profonde pour la France qui, forte de sa population, de ses riches terres, avait joué le rôle de "perturbateur" depuis plus d'un siècle. Angleterre, en particulier, gardait sur le coeur l'aide apportée aux insurgeants américains, et plus encore sans doute, suivait avec inquiétude le rapide développement tant de notre flotte de guerre - qui pouvait se traduire pour elle par des revers coloniaux - que de notre commerce extérieur.

C'est dire que les premiers développements de la Révolution furent observés souvent avec une secrète jubilation : dans la mesure où ils pourraient affaiblir la "Grande Nation".587

Tout changea, et d'abord en Europe continentale, dès que le "crédo" français devint la libération des peuples gémissants dans les fers des tyrans . Les monarchies européennes se seraient bien arrangées d'un affaiblissement français par de violentes oppositions internes, mais la facile victoire des extrémistes et leur volonté affichée d'"exporter" la révolution 588 était une toute autre chose : les souverains étrangers ne pouvaient que lutter contre la tentative de subversion des royautés héréditaires, seul système alors concevable pour une grande puissance si l'on excepte le cas particulier des Pays-Bas.589

La Révolution, après avoir déclaré la paix au monde se lance vite dans la guerre. Elle va devoir affronter non seulement les conflits contre l'étranger, mais aussi les multiples révoltes internes dont les guerres de Vendée furent de loin les plus violentes - avec une repression terrifiante - mais pas les seules. Plus tard le Premier Consul réalise sagement le retour à la paix intérieure, mais vis à vis des monarchies héréditaires la lutte continue jusqu'à la défaite finale : plus de 22 ans de guerres coupées de brèves pauses.

-- Comme précédemment nous distinguerons nettement la période 1789-1815 de celle allant de 1815 à 1861 qui n'a pas connu de conflits majeurs.

43.1.Stratégie terrestre

A. Révolution.

Comme nous venons de l'indiquer le concept stratégico-politique français était double, encore que lié - étendre le "pré carré" des rois jusqu'aux frontieres naturelles, ( c'est à dire de défense facile ) : au Sud-Ouest les Pyrennées; à l'Est, et du Sud au Nord, les Alpes, le Jura, le cours du Rhin jusqu'à la Mer du Nord. S'appuyant dès lors sur une population portée de 28 à 35 millions d'âmes, possédant les meilleures terres agricoles et - en possibilités - les plus grandes capacités industrielles, une fois ces limites atteinte la "forteresse-France" deviendrait le bastion inexpugnable capable mener à bien tout projet politique;590 - "révolutionner" l'Europe, et créant un glacis de républiques amies ( et bien entendu soumises ); d'où la constitution - avec envoi "fraternel" de troupes pouvant aider à leur défense...ou à leur fidélité - des "républiques-soeurs" ; depuis la République Batave jusqu'à la Ligurienne, en passant par les Parthénopéenne, Helvétique, Cisalpine et Romaine.591

Au moment où s'achève la période révolutionnaire proprement dite -le Directoire- les revers militaires sur certains fronts balancent à peu près les succès obtenus sur d'autres; mais le régime est à bout de souffle, totalement discrédité : la France, après dix ans de discours, d'utopie et de terreur, de gabégie et de corruption, aspire à être dirigée fermement et reconstruite.

Pourtant, il faut porter au crédit du Directoire - malgré sa dépravation - comme à ses prédecesseurs - malgré les atrocités - le fait de n'avoir jamais négligé les problèmes militaires, au moins pour la guerre terrestre. ( Des erreurs sont excusables; le désintérêt ne l'aurait pas été.), Au premier plan, des hommes comme Lazare Carnot, qui entre moins, en Août 1793, au Comité de Salut Public en qualité de révolutionnaire que de spécialiste militaire, irremplaçable; mais il serait injuste d'ignorer le rôle d'hommes tels que Prieur ( de la Côte d'Or ) ou de Bon Saint-André, voire de Saint-Just.592 Nous avons évoqué son action, directrice, dans le domaine des moyens - armes et munitions - mais celle qu'il eut dans la pensée militaire est peut-être plus importante, car il y fut pratiquement seul. Analyse stratégique; fixation des buts; préparation des campagnes; coordination entre les armées; techniques de mise au point des ordres d'opérations, des contrôles; prévision du possible et du souhaitable, du probable, rien n'échappe à cet ancien capitaine du Génie.593 Reconnu indispensable, après Thermidor il sera le seul de l'"équipe de l'An II" à ne pas être inquiété; puis il est le spécialiste - à partir de 1795 - du Directoire. ( Pourtant, après le coup d'etat de Fructidor il devra s'exiler jusqu'au Consulat. 

Pendant la même période les buts stratégiques des alliés sont simples, et dictés à la fois par la nouvelle idéologie et ce qu'ils pensent de l'état de la France :

- s'opposer à l'extension du territoire français et la formation du "glacis" ;} - défendre avec la derniere vigueur la légitimité des régimes monarchiques traditionnels., De fait, si l'énorme armée mise sur pied par la Révolution a obtenu des succès, c'est au prix de lourdes pertes, et ses succès ne sont pas décisifs. Dans le même temps l'anarchie morale et matérielle paraît avoir affaibli la "grande nation" au point que la restauration de la monarchie ne saurait, croit-on, rendre à la France son rôle de perturbateur de l'Europe pour des décennies.594

Pour l'Angleterre - nous l'avons déjà évoqué - s'ajoute la ruine de la Marine de Louis XVI, dont la puissance devenaitinquiétante. Cette ruine fut rapide, puisque dès février 1790 Edmund Burke constatait avec satisfaction à la Chambre des Communes, que durant ce court espace de temps, les français ont fait eux-mêmes pour nous ce que n'auraient pu faire vingt batailles navales. Lorsque, deux ans plus tard, la Convention pousse l'inconscience jusqu'à déclarer la guerre à l'Angleterre - et non l'inverse - la flotte est ravagée par l'émigration, l'indiscipline, le désordre dans les arsenaux, d'où le non-entretien des navires. Pourtant dans l'été 1793 le Comité de Salut Public tente un sursaut : la réquisition des matières premières permet, vaille que vaille, de remplacer les munitions navales 595 traditionnellement importées depuis les Pays-Bas et la Scandinavie; celle de la main d'oeuvrere met au travail les arsenaux, où l'ombre de la guillotine ramène l'ordre. Enfin celle des citoyens permet à l'inscription maritime de constituer des équipages, au moins au plan numérique. Des promotions hâtives et le recours à des capitaines de la marine civile comme à sa maistrance semblent combler les vides, mais semblaient seulement. On en eut de multiples exemples, dont le plus "représentatif" fut la rencontre, le 1 er juin 1794 au large de Brest, entre la flotte de Howe et celle de Villaret de Joyeuse, où les français avaient pourtant une légère supériorité numérique. Toutefois l'entraînement individuel est mauvais : d'où lenteur des manoeuvres; imprécision des tirs. Aussi grave est l'incompétence des capitaines, comme de la hiérarchie du bord596. ( A titre d'exemple les 36 vaisseaux de l'escadre de Brest sont commandés par : 18 officiers de l'ancienne marine, mais à la promotion trop hâtive; 16 venus de la marine marchande; 1 ex-maître équipage et 1 ex-matelot, l'un et l'autre choisis sur critère de leur ardeur patriotique ; c'est à dire révolutionnaire ).

Comme résultat nous perdimes - coulés ou capturés - 7 vaisseaux sur 20 contre aucun pour l'escadre anglaise. S'y ajoutèrent plus de 5000 tués, blessés et disparus contre 1148 chez l'ennemi, sans compter nos nombreux marins faits prisonniers.597

Après Thermidor, la menace de la guillotine s'éloignant, le désordre reprit de plus belle : dès 1795 les équipages imposaient souvent à leurs commandants de revenir au port quand ils en jugeaient bon... Bref, c'est pour une fois avec sincérité que le message à la Nation du 29 Floréal An IV, de justification de l'emprunt forcé, contient ces phrases révélatrices : Les chantiers sont déserts, la Flotte n'existe plus598 .

Il faut pourtant noter que la défaite de Prairial eut sa contrepartie : prise par la bataille, la flotte anglaise ne put simultanément intercepter l'énorme convoi de blé d'Amérique; convoi qui put arriver à Brest, sauvant en partie la France de la famine. 599Nous eumes d'ailleurs encore quelques succès ce même été 1794 : Martin tint tête à Hood devant Golfe Juan, et en octobre Nielly battit une division de l'escadre Howe. Mais ce furent les derniers feux de la Marine révolutionnaire. A partir de 1795 les déboires s'accumulèrents aussi bien en Méditerranée qu'en Manche et dans l'Atlantique. ( Ce qui permit à l'Angleterre de s'emparer de la quasi totalité de ce qui restait de notre empire colonial sans grandes difficultés. Il faudra attendre la Restauration - et le "refroidissement" entre la Grande-Bretagne et les puissances continentales victorieuses - pour que quelques lambeaux de cet empire nous soient restitués.)

B. Consulat et Empire.

Le coup d'état du 18 Brumaire fut d'abord interprété par l'Europe comme une nouvelle des multiples convulsions de la Révolution; et si les chancelleries voulaient bien accorder à l'auteur de ce "pronunciamento" quelques talents guerriers, elles pouvaient - très légitimement - douter des capacités de ce très jeune militaire à remettre sur pied une nation ravagée par dix anées de troubles et de gabégie.

La deuxième coalition avait réuni ce qui paraissait être le dernier effort pour en finir avec la République; mais après quelques succès - Stockach, Cassano, Novi - il fallut bien admettre que, l'Armée de Terre française - d'ailleurs le seul organisme encore dans ce cas - restait un instrument efficace. Ses alliés s'étant retirés, l'Autriche fut alors, ( pour un temps ), le dernier ennemi continental. , Après Marengo et Hohenlinden, isolée, fatiguée de défaites, Vienne ratifia les conditions de Campo-Formio par le traité de Lunéville. Dans ces conditions l'Angleterre était le dernier belligérant; de plus elle devait tenir compte de l'hostilité manifestée par la coalition des pays nordiques, entendant recouvrer la liberté de leur commerce maritime, neutre désormais. C'est en démonstration en somme, face à cette menace latente que répond le célèbre bombardement de Copenhague par "rockets" - bombardement dont la décision surprend, car il ne pouvait que renforcer l'hostilité du groupe des pays nordiques, Russie comprise.

Mais si l'Angleterreest isolée est, elle aussi, fatiguée par la guerre, elle peut penser- plus encore que que l'Europe continentale - que son but stratégique est atteint : malgré des acquisitions territoriales la France est "hors de jeu" pour longtemps : industrie et commerce n'existent plus600; l'administration est décomposée; les finances sont ruinées601; le système éducatif est un souvenir; le pouvoir judiciaire, miné en particulier par l'élection des juges, est à la disposition de leurs amis, ou de ceux qui payent le jugement; l'infrastructure - routes défoncées, canaux envasés, ports ensablés - est à l'abandon. Bref, à part l'Armée, tout est à l'agonie. Et puisqu'il n'y a plus de flotte, peu importe à l'Angleterre que le Chef de l'Etat s'appelle Bonaparte ou Louis XVII, puisque toute menace d'égémonie continentale paraît écartée pour longtemps. Dans ces conditions le renversement du cabinet Pitt et la paix d'Amiens sont les conséquences de ce raisonnement, très logique.

Mais logique au premier degré seulement car la France aspire à être gouvernée, après la Terreur puis le pouvoir des grotesques du Directoire; et elle a trouvé un chef dont les qualités civiles sont largement à la hauteur de ses talents militaires. De son côté le Consul a déjà réalisé que le Pays est moins dévasté qu'il y paraît : ce qui manque à la puissante machine, "encrassée" par une décennie d'illuminés puis de pillards, c'est la mise en place d'un système de commande efficace, dont l'autorité remontera jusqu'à lui à travers des échelons intelligents, disciplinés et - surtout - intègres. En à peine plus de deux années, du 18 Brumaire - 9 novembre 1799 - à la Paix d'Amiens - 25 mars 1802 - la reconstruction de la France progresse à une vitesse stupéfiante mais dont les autres nations européennes ne commence à prendre conscience qu'à la fin de cette année 1802 / débuts de 1803. Mais Bonaparte, nommé Consul à vie à la quasi unanimité602, puis devenu l'Empereur des Français, poursuit son but : redonner rapidement à la France le statut de la plus grande puissance mondiale603. C'est l'Angleterre, cette fois, qui réagit la première. ( Peut-être en pensant que si l'on laisse trop de temps à la France rénovée, agrandie, elle pourra se refaire une Marine redoutable). Et la guerre va reprendre - avec de brèves pauses - toujours animée par l'Angleterre qui, depuis son donjon suscite les ennemis continentaux successifs et qui, disposant de la mer, peut jeter là où elle le veut, ou presque, des troupes aux effectifs limités, mais solides, sur des milliers de kilomètres de litoral.

Ayant dù renoncer au projet de la "descente" Outre-Manche, Napoléon revient à sa stratégie politico-militaire favorite : anéantir d'un coup - grâce à l'habileté et la rapidité des manoeuvres préalables - la totalité des forces armées adverses, ( ou tout au moins, l'Armée principale ) plaçant ainsi l'ennemi dans l'obligation de quémander la paix qui lui sera la moins défavorable., Cette stratégie réussira parfaitement aussi longtemps que plusieurs conditions eront réunies :

- n'avoir à combattre que sur un seul théatre d'opérations : car une nécessité première est la présence, sur place, de Napoléon : seul capable de monter les stratagèmes qui lui livreront un ennemi que la bataille ne fera qu'achever;(m)

- n'avoir à combattre qu'une ou des armées régulieres, et non tout un peuple : l'Empereur n'avait pas prévu le tour que prendrait l'"affaire espagnole" qui, tout en constituant un second front retennant des forces très importantes, lui imposerait d'être de sa personne soit à l'Est, soit au Sud-Ouest;

- ne faire campagne qu'en pays d'Europe occidentale ou centrale, aux surfaces et distances limitées, et au climat pas trop différent de celui de la France : avec ses immensités, ses froids extrèmes, sa "raspoutitza" de printemps et d'automne, ses voies de communications beaucoup plus proches de pistes que de routes, la Russie a beaucoup plus vaincu par ce qu'elle était que par son armée;

- enfin, disposer de l'instrument adéquat pour les subtiles combinaisons opérationnelles. Or si la qualité de la Grande Armée est sans rivale en 1805 et 1806 - Austerlitz et Iena-Auersted - elle ira ensuite en se dégradant, tant par l'incorporation de recrues formées trop vite, que par la participation de "nouveaux français" des territoires annexés604, peu motivés, et de forces "alliées" encore moins motivées - quand elles ne sont pas sourdement hostiles.

Du côté des Alliés on s'en tient à une conception stratégique simple, pour ne pas dire simpliste : compter sur le nombre pour écraser l'adversaire. , Elle finira par triompher, mais au bout de dix ans et au prix d'énormes pertes en vies humaines... Et grâce, surtout, à l'affaire d'Espagne et à la campagne de Russie, qui "useront" l'Armée française.

Nous n'entrerons pas dans le détail de ces dix années, détail qui se trouve dans tous les livres d'Histoire. Pourtant il nous a semblé utile d'étudier un "exemple "comparatif" des stratégies des Alliés d'une part, de Napoléon de l'autre : la 3 ème coalition.

Elle commence à se nouer avec le traité anglo-russe du 8 avril 1905; l'Autriche s'y joint le 8 août, et l'attitude de la Prusse envers la France devient plus qu'équivoque.

Le plan des coalisés est aussi simple que formidable : un demi cercle menace la France, de Londres à Naples en passant par Stockholm, ( éventuellement Berlin ), Varsovie605, Vienne, Venise et Naples. , Les forces du Nord avanceront sur le Hanovre, les Pays-Bas et la Belgique; par le Danube les troupes austro-russes se dirigeront vers l'Alsace et la Franche- Comté. D'autres forces autrichiennes s'empareront de l'Italie du Nord, ceci pendant que des unités anglaises et russes, débarquant à Naples, balaieront la péninsule avec l'aide de l'Armée napoitaine. Enfin, la flotte anglaise "fixera" d'importantes forces françaises tout le long des côtes de la Manche et de Atlantique par la menace d'un débarquement de forces pouvant opérer des raids de durée limitée, mais destructeurs - matériellement et plus encore sur le moral des français.

était sans compter sans le génie de Napoléon qui dans ce plan, apparemment logique distingue immédiatement l'essentiel du secondaire : c'est l'adhésion de la Prusse qui rendrait dangereuse l'attaque par le nord; mais elle n'est pas prète, et ses hésitations ne sont pas un mystère. L'Armée de Masséna - 50 000 hommes - en Italie du Nord est excellente : on peut compter sur elle pour tenir tête à celle de l'Archiduc Charles, voire la briser. Et, au Sud, les 20 000 hommes de Gouvion Saint-Cyr suffiront à calmer la "folie napolitaine".

Reste le véritable danger : celui de l'attaque par la vallée du Danube en direction du Rhin. C'est là qu'il faut vaincre; et vaincre avant que les forces russes aient atteint leur maximum, et que la Prusse, se décidant enfin, vienne ajouter encore quelques 200 000 hommes à la coalition.

Contre toute habitude, c'est une campagne d'automne / hiver qui va être lancée. Le 27 août l'ordre est donné aux 7 Corps d'Armée, auxquels s'ajoutent les 44 000 cavaliers de Murat et la Garde. On sait la suite : l'encerclement puis la capture de la principale armée autrichienne à Ulm; puis la course à Austerlitz pour la bataille décisive avant que la Prusse ait pu et décidé d'intervenir.

On notera les "astuces" psychologiques de l'Empereur pour persuader le tzar qu'il peut avoir la gloire de triompher sans attendre l'aide prussienne; pour l'amener à livrer bataille à l'endroit et dans le dispositif les plus favorables à l'action française. ( Si je voulais empècher l'ennemi de passer, c'est ici que je me placerais; mais je n'aurais qu'une bataille ordinaire.

Mais par la suite, et comme nous l'avons déjà indiqué, si le "volume" de l'outil militaire impérial ira en croissant606, sa qualité ira en baissant de plus en plus. ( Ceci se traduit, notamment, par le recours à une proportion toujours croissante de l'Artillerie par rapport à l'Infanterie. )

( Pour prendre une comparaison, simpliste sans doute, le temps passant cette armée est analogue au Stradivarius d'un virtuose, mais violon dont le mystérieux et prodigieux vernis irait en se dégradant).607

Tout aussi grave est le fait, proposé par de nombreux auteurs et que nous pensons exact, que Napoléon a "baissé" en vieillissant : bien que restant très supérieures à celles du commun les facultés intellectuelles du quadragénaire bedonnant ne sont plus celles du Général d'Italie, du Consul, du jeune Empereur. Le physique, la machine humaine, ont fonctionné pendant des lustres sur un rythme tel, sans répit, que le corps est usé : ce qui ne peut pas ne pas se répercuter sur le cerveau. D'où des erreurs graves; comme par exemple :

- d'avoir cru pouvoir faire confiance, à Tilsit, à la parole du Tsar;

- d'avoir d'abord pensé que l'"affaie d'Espagne" se règlerait aussi facilement qu'avait été maté le soulèvement lombard en 1796;

- d'avoir persévéré dans le système familial qui non seulement plaçait des incapables - parfois pensant à s'"émanciper" 608 sur des trones, mais achevait de convaicre l'Europe de la nécessité d'abattre l'Empire;

- d'avoir cru que le mariage autrichien serait garant d'une amitié; alors qu'il était ressenti comme grave humiliation en Autriche, et mal reçu en France;

- d'avoir espéré abattre l'Angleterrre par le blocus continental ;609

- d'avoir certes prévu une énorme logistique pour la campagne de Russie, mais en oubliant qu'il faudrait choisir entre la lenteur de sa progression 610 et la rapidité de mouvement : la logistique, abandonnée, se perdit dans l'immensité;

- d'avoir été jusqu'à appliquer dans l'Armée le "système familial". Certes, si Murat n'a rien d'un stratège, du moins fut-il un entraîneur d'hommes presque sans rival. ( Mais pourquoi en faire un Grand Amiral de France ? ). Et confier à Jérome, qui n'a jamais vu le feu, jamais commandé un bataillon pour cette même campagne de Russie, une armée forte de 3 Corps d'Infanterie et d'un de Cavalerie ...?

- etc...

Certes - et il le montrera pendant la "campagne de France" - Napoléon à 45 ans est encore capable de chausser les bottes de Bonaparte mais ce n'est qu'au prix d'un violent effort de volonté, cravachant un corps usé par des années d'une tension surhumaine.611

Remarques :

a/ Par diverses sources - dont le colonel Ponthon, détaché auprès de l'E-M russe après Tilsit - Napoléon savait en 1812 qu'il devait s'attendre à progresser dans des régions infiniment plus pauvres que celles où il avait combattu jusqu'alors. D'où la création de cet important parc logistique mobile. Mais devant la manoeuvre de retrait russe, ( dans la tradition asiate ), ce parc ne pouvait suivre la cadence imposée aux forces pour tenter de contraindre l'ennemi à la bataille décisive. Il resta donc inutile puis se fondit dans l'immensité russe.

La décision de ne pas attendre le parc était risquée. Toutefois Napoléon comptait trouver, au moins dans les villes, un minimum de ravitaillement. Le concept de la "terre brûlée" lui était radicalement étranger : en occidental qu'il était, il ne pouvait prévoir que le Tsar donnerait l'ordre de ravager systématiquement son propre pays, donc exposer ses sujets aux pires souffrances.

b/ Le plan de la 6 ème coalition fut adopté sur les conseils de trois hommes - dont deux français - consultés individuellement par le Tsar : Moreau, Bernadotte et Jomini. La synthèse de la réponse de ces trois misérable a été résumée par l'historien M. Dupont ( Napoléon en campagne tome 3 ) : Vous ne parviendrez pas à le battre en personne. En revanche ses lieutenants ( maréchaux ) sont vulnérables. Partout où l'Empereur commandera, refusez le combat, dussiez-vous reculer de 25 lieues. Mais partout où des forces françaises seront dans les mains de ses seuls maréchaux, attaquez à outrance : vous serez certain d'avoir le dessus, ne serait-ce que par la supériorité numérique. Ainsi vous ruinerez peu à peu les effectifs ennemis, jusqu'à ce que les français, même commandés par Napoléon, soient à votre merci. Alors, réunissez toutes vos armées et foncez. Rien ne pourra les sauver.

Pour humiliants qu'ils fussent envers les talents militaires des chefs alliés, ces conseils furent suivis presque à la lettre, et finirent par donner le succès : en 1814 l'Armée française, ( proprement française ), était exangue. L'année suivante, une éventuelle victoire à Waterloo n'eut été qu'un répit.

Notons pourtant que ce concept ne pouvaient réussir que sous la condition d'une baisse de la mobilité française - ce qui était le cas en 1813/14 - et d'une amélioration de celle des Alliés - ce qui était aussi le cas, l'expérience ayant fini par montrer qu'il fallait renoncer à mener la guerre "confortablement".

( Rappelons que Moreau, tué à la bataille de Dresde dans les rangs des Alliés, fut nommé feld-maréchal à titre postume par le Tsar. Plus tard la Restauration alloua à sa femme une pension de veuve de Maréchal de France.)

C. Période 1815 à 1861.

FRANCE.

Restauration :

On ne peut dire que la Restauration ait nourri un "projet politique" externe grandiose : devant l'hostilité des nostalgiques de la République et de l'Empire, le problème essentiel était interne. Pourtant il fut traité avec maladresse, quoiqu'aux plans administratif et juridique le modèle impérial ait été conservé en pratique. A l'extérieur la seule opération importante - l'intervention en Espagne n'avait été qu'une "promenade militaire" - fut le lancement de la conquête de l'Algérie, mais avec une incertitude : début de la conquête d'un nouvel empire colonial ou simple intervention punitive, ( qui, par le jeu des circonstances se transforma plus tard en conquète territoriale). Au vrai, cette expédition bénéficia de l'accord tacite, ou explicite, de toutes les nations européennes et de l'Amérique, exaspérées par l'insécurité permanente "que les pirates "barbaresques" faisaient règner en Méditerranée ; avec Alger comme base principale et grâce à la complaisante -et rémunératrice- ignorance du Dey et de son administration. ( Même l'U.S.Navy déployait en Méditerranée une petite escadre, coopérant avec les européens pour tenter de maintenir un minimum de sécurité.)

Monarchie de Juillet :

L'aspect colonisateur s'affirme en Algérie, avec la prise de villes de l'intérieur. ( Et la nomination de Bugeaud avec le titre de gouverneur ne laisse pas d'équivoque). (n) Par ailleurs la France étend son influence dans l'océan Indien, le Pacifique, Afrique. La première expédition en Cochinchine eut lieu en 1847 : déjà étaient jetés les jalons du deuxième empire colonial. Il sera surtout l'oeuvre de la 3 h ème République.

Deuxième République :

Sa durée fut trop éphémère pour qu'elle ait pu nourrir de grands desseins. Et, d'ailleurs, entre la proclamation du nouveau régime et l'élection du Prince- Président il ne s'écoule guère que 10 mois : dès le début de 1851 la seule véritable grande affaire est la préparation du rétablissement de l'Empire.

Second Empire :

Dans la période prise en compte par ce chapitre ( jusqu'en 1861 ), le Second Empire ne se signala pas par des projets politiques grandioses. La campagne de Crimée - 95 375 morts français - ne profita réellement qu'à la politique anglaise; politique consistant à interdire à la Russie l'accès libre à la Méditerranée. La campagne d'Italie, du moins, nous rapporta la Savoie et la région de Nice; donc - après tant de siècles d'efforts - l'accès dans le Sud-Est aux frontieres naturelles, marquées dans les Alpes par la ligne de partage des eaux.

Il faut noter qu'en fin de cette période les relations françaises commencèrent à se détériorer :, - avec la Prusse, en raison de sa menace d'intervention aux côtés de l'Autriche dans la brève guerre d'Italie;

- avec l'Angleterre, voyant avec inquiétude à la fois le rapide développement de l'industrie française et, pire encore, la création de la marine française à vapeur et cuirassée : dévalorisant d'un coup toute la flotte traditionnelle de la Royal Navy, elle lui contestait l'Empire des mers.

Sur le point industriel, les nombres suivants - exprimés en millions de livres sterling - expliquent l'inquiétude britannique [1], encore que l'Angleterre n'ait pas assez prêté d'attention, sans doute, à l'Allemagne :

Année 1840 1860

Grande Bretagne 387 517 croissance : 34 %

France 264 372 croissance : 41 %

Allemagne 150 243 croissance : 62 %

( Ce qui explique la "fixation" anglaise sur la France est le fait que depuis la Restauration la croissance de l'industrie française avait toujours été plus lente que celle d'outre-Manche : elle n'accélère que depuis le Second Empire.)

Notons encore le fait démographique : pendant tout le XIX ème siècle - et après la rupture de la Révolution - la France sera de loin le pays d'Europe dont la fécondité sera la plus faible.

Les conséquences s'en font encore sentir en cette fin du XX ème siècle.

AUTRICHE.

En dépit de la chute du Premier Empire, le prestige de la monarchie autrichienne ne se releva pas entierement des multiples défaites subies pendant les 23 années de guerre. L'essentiel du "projet politique" va se réduire à lutter contre les tendances centrifuges qui existent dans l'Empire, et contre les mouvements libéraux qui se manifestent jusqu'au coeur de la nation. Rappelons seulement les secousses les plus marquantes : émeutes de Vienne; nécessité des opérations de "maintien de l'ordre" en Bohème, en Slovaquie, en Hongrie - avec l'aide russe; échec de la guerre d'Italie... En revanche l'affaiblissement de l'Empire Ottoman permet l'annexion de la Voïvodine et du Banat de Temesvar.612

Pourtant, à la fin de la période couverte par ce chapitre, l'Autriche semble encore être la puissance dominante de l'Europe Centrale; mais la façade brillante est trompeuse.

RUSSIE.

Le désastre français de 1812 puis les campagnes de 1813 et 1814 avaient donné un grand prestige à l'Armée du Tsar; prestige accru encore après la première guerre contre la Turquie et l'intervention de Hongrie. Mais la seconde guerre contre la Turquie, visant à réaliser le vieux rève de l'accès à la Méditerranée par l'occupation des détroits, va montrer face aux franco-anglaise - pour bien imparfaites que soient leurs forces - les retards techniques et les faiblesses de cette armée russe; notamment les déficiences de son administration et la pauvreté de l'infrastructure générale ( télégraphe, routes, chemin de fer ) : l'immensité du pays, qui l'a tant aidé pour se défendre contre Napoléon, va cette fois jouer contre lui quand il s'agit de renforcer et soutenir des forces distantes de 1300 km de Moscou, et opérant en zone climatique tempérée. Pourtant, dans cette recherche presque instinctive de débouchés sur des mers libres la Russie fait aussi effort sur l'Asie, avec l'avance entre Caspienne et Mer d'Aral, sud du Kazakhstan jusqu'aux limites du Sinkiang et, en Extrème-Orient, avec la province de l'Amour. ( Naturellement, l'extension progressive vers l'Inde est suivie avec une irritation croissante par la Grande-Bretagne : bientôt on parlera en Europe de la rivalité de l'ours et de la baleine .)

ETATS.UNIS.

En 1820 la population des Etats-Unis n'atteignait pas, indiens compris - environ 900 000 - 10 millions d'âmes. Elle va tripler en 40 ans, passant de 9 3 millions, répartis sur 34 états, mais avec un poids démographique très nettement plus important en "Nouvelle Angleterre" ( Nord-Est ) où débarquent la quasi-totalité des 6 millions d'immigrants venus, pendant ces 40 ans, renforcer une natalité importante. , Parallèlement à leur démographie et à leur rapide développement économique, la puissance des Etats-Unis - qui se considèrent déjà, à juste titre, comme les leaders du continent américain, va aller en s'affirmant.

Trois idées-forces se manifestent - La première, très officielle, est la "doctrine de Monroë" - 1823 - qui dénie aux puissances européennes toute immixion dans les affaires du Nouveau-Monde, le Canada étant admis comme cas à part. Réciproquement les Etats-Unis proclament u'ils ne se mèleront pas aux querelles byzantines des Européens. , En conséquence, les U.S.A. appuieront, au moins moralement, tous les mouvements d'indépendance qui vont désagréger les colonies américaines de l'Espagne et du Portugal. - La seconde, semi-officielle, est l'extension continue vers l'Ouest. Plus discrètement, poussée aussi vers le Sud mexicain., Dès 1850 la Californie constitue une façade sur le Pacifiqu, bien que les liaisons, par voie de terre ou par le Cap Horn, soient lentes et risquées. Mais !l'avenir est fixé : les Etats-Unis s'étendront d'un océan à l'autre et, au Sud, tout territoire qui souhaite rejoindre l'Union doit pouvoir le faire. D'où la guerre contre le Mexique qui perd en 1848 toutes ses provinces situées au delà du Rio Grande. - La troisième, semi-officielle aussi, est l'"auto-suffisance" économique. Sur le plan agricole elle est assurée depuis longtemps et le paysan américain est exportateur de céréales - déjà - et de coton. En revanche les Etats-Unis sont encore, au début, très dépendants de l'Europe pour les produits manufacturés. Le gouvernement favorise donc le développement industriel partout où la conjonction des principales matières premières - charbon et minerai de fer à l'époque - le permet. Mais les grands espaces, le manque de main d'oeuvre, vont favoriser la construction rapide d'un réseau ferré et aussi l'invention de machines agricoles... à traction par cheval naturellement. Cete volonté d'auto-suffisance est à l'origine de l'opposition entre le Nord, industrialisé, partisan de la protection douaniere, et le Sud, agricole, qui veut échanger librement ses production contre les objets européens, de qualité jugée - à juste titre - bien supérieure à la "camelote" des Etats du Nord. La question est simple : n'ayant guère de ports capables de recevoir les grands navires marchands, le Sud envoie - par cabotage - la majeure partie de son coton se faire charger dans les ports du Nord sur les navires européens. Par ce biais le Nord prélève 40 cents sur chaque dollar que rapporte le "Roi Coton". Si les importations de produits manufacturés doivent subir de lourds droits de douane le Sud sera encore plus "exploité". Il faut noter que c'est le Nord qui a le quasi monopole de l'"importation" des esclaves, revendus ensuite avec gros bénéfice aux planteurs du Sud.

Nous aurons à revenir sur ces questions au chapitre suivant.

L’Armée de Terre, chargée de veiller à la sécurité essentiellement sur la "frontiere" 613 est numériquement faible : de l'ordre de 15 000 hommes. Son recrutement est difficile car tout citoyen entreprenant peut espérer acceder à la fortune, alors que la condition militaire rapportera 13 dollars par mois, avec de faibles chances d'avancement. Cette armée est méprisée par la "bonne société" du Nord, y compris pour la condition d'officier; nettement moins par celle du Sud - qui bénéficiera de chefs très supérieurs à ceux des forces de l'Union.

Si le gouvernement se soucie peu de son armée614, en revanche la Marine ( par tradition anglo-saxonne ? ) est relativement importante. Le recrutement des personnels est facilité par le fait que la vie maritime, avec les escales à terre, est moins monotone - et moins risquée - que dans les fortins de la frontiere. D'ailleurs le "turn-over" des personnels - passage dans la marine marchande - offre de meilleures chances d'avancement.

A noter le fait que, composée de frégates, corvettes, batteries flottantes, mais pas de vaisseaux de ligne, cette marine n'inquiête guère la Royal Navy.

ANGLETERRE.615

Dans son château fort c'est elle qui apparait comme le grand vaiqueur de deux décennies de lutte contre la France. C'est le seul Etat qui n'a jamais été envahi, qui n'a jamais eu à signer une capitulation ou un traité d'"alliance" arraché par la menace latente. Le conflit lui a d'ailleurs donné l'occasion de multiplier les points d'appui de la flotte, notamment en Méditerranée et sur la route des Indes.

Plus que jamais la politique de "balance" sera la règle de conduite; politique qui a le mérite d'être simple : appuyée sur les ressources financieresque lui procure son industrie et son commerce, assurer par un jeu mouvant d'alliances un équilibre tel qu'aucune nation ne pourra prétendre à la prépondérance en Europe. ( C'est ainsi que, à peine Napoléon définitivement abattu, et jugeant que le duo austro-russe risque d'être dominateur, le cabinet anglais se rapproche de la France et l'encourage à reformer une armée importante.)616

A cet effet :

a/ Continuer à avoir de très loin la plus forte marine mondiale - règle des "Two Powers" 617 - qui

- garantira l'inviolabilité du Royaume-Uni

- protegera la marine marchande, elle aussi la première mondiale - interdira tout accès en force dans l'Empire colonial ( qui fournit des matieres premières et absorbe une grande partie de la production ).

b/ Avoir sur le continent le, ou les allis - temporaires - qui fourniront les !forces terrestres capables, ( avec aide financiere et industrielle britannique, éventuellement d'un corps expéditionnaire limité ), de mettre à la raison le "perturbateur" du moment.

c/ Soutenir, discrètement ou non, les mouvements d'indépendance s'exerçant au détriment des Grandes Puissances qui pourraient se poser en rivales.

La politique de balance assurera, en gros, la "Pax Britannica" au cours du XIX ème siècle, avec succès si l'on prend l'expression au sens des interêts anglais, mais avec toutefois des erreurs d'appréciation sur les véritables bilans de forces comme sur l'identité du véritable perturbateur. ( C'est ainsi qu'en 1870 la puissance militaire de la France sera surestimée, et celle à venir de Allemagne, sousestimée.

PRUSSE.

Le XVIII ème siècle, avec l'effort constant de la dynastie brandebourgeoise, avait conduit la Prusse au rang d'un royaume; royaume encore petit par sa surface et sa population, mais que son armée, objet de tous les soins, faisait prendre très au sérieux par les chancelleries européennes. Le siècle suivant sera celui de la domination de l'ensemble de l'Allemagne à partir des acquisitions de 1815.

Cette domination sera réalisée par deux moyens complémentaires :

Moyen économique : l'union douaniere, proposée dès 1819 par l'économiste List, et qui commencera à entrer dans les faits - malgré l'opposition autrichienne - en 1828 pour se transformer, en 1834, en Zollverein, ouvertement dirigé par la Prusse. Les adhésions se sucèdent de telle sorte qu'à la limite de ce chapitre seuls Meclembourg et Schleswig-Holstein au Nord - ils rejoindront en 1867 - et Baviere au Sud - ralliement en 1888 - ne font pas encore partie du Zollwereien. , Toujours sous l'influence du List - nous en avons parlé déjà - le réseau ferré se développe rapidement à partir de 1837, mais avec un "maillage" très différent du système français, centralisé sur Paris. ( Ce fut, en somme, une chance pour la future Allemagne que le fait que l'union politique n'ait pas encore été alors réalisée, ait favorisé ce maillage ferré.)

b/ La re-création d'une armée puissante et, sans aucun doute, la plus moderne de l'Europe. L'existence de cette armée restait un impératif absolu: en effet, si les traités de 1815 avaient considérablement agrandi la Prusse, elle n'en restait pas moins dépourvue de frontieres naturelle, et encerclée de puissants voisins dont l'amitié, après l'euphorie de la Sainte Alliance pouvait se changer en hostilité : Russie, Autriche, Hanovre lié à l'Angleterre, France enfin puisque l'acquisition de la Westphalie et des provinces du Rhin donnait désormais une frontiere commune. Et si Berlin pouvait se réjouir de la chute de Bonaparte, en 1815 il restait assez de vieillards pour que le souvenir des épouvantables atrocités russes sur le territoire même de la Prusse, en 1757, n'ait pas été oublié. La grande réforme de l'Armée - passage du style classique au style moderne - ne fut pourtant réellement lancée qu'en 1859. Notamment, service militaire de 3 ans, pratiquement universel; renforcement des capacités des réserves à être !engagées très tôt. Mais le ministre de la Guere, Roon, se heurta à la majorité, libérale, de la Diète. Devenu Premier ministre en 1862, Bismark, quoiqu'ayant à gouverner trop souvent contre la Diète, voire à tourner la constitution, imposera cette réforme. Comme une centaine d'année plus tôt, la Prusse sera une nation très militarisée, pour ne pas dire militariste : ce qui va servir d'abord pour l'épreuve de force avec l'Autriche : laquelle des deux nations aura l'hégémonie de fait dans la confédération germanique ?, ( La pertinence des réformes et la valeur des matériels seront testés en modèle réduit lors de la Guerre des Duchés, contre le Danemark; puis "en vraie grandeur" contre l'Autriche. Les enseignements tirés seront très précieux pour le conflit ultérieur contre la France.)

La "Realpolitik" de Bismark donne la prééminence à la politique extérieure, la guerre - selon le précepte de Clausewitz - devant être l'ultima ratio de la politique. A noter qu'à ce stade, et pour de multiples raisons, il n'y a pas de Marine prussienne : pas d'inquiétude anglaise à cet égard.

Il faut souligner, sans doute, la constance des projets politiques respectifs, des stratégies générale et militaire de l'Angleterre et de la Prusse. Leurs persévérances est exemplaire si l'on songe aux troubles sociaux qui n'ont pas plus épargné ces deux nations que les autres. Toutefois les efforts sont, en quelque sorte, dictés par les situations géostratégiques respectives - et radicalement différentes. Mais la constance de l'effort pour la Marine dans un cas, pour l'Armée dans l'autre, est facilitée par le fait qu'avant d'être whig ou tory, libéral ou conservateur, tout homme politique, tout intellectuel anglais ou allemand travaille avant tout pour le bien, la gloire, la puissance !de son pays...Devoir malheureusement trop souvent oublié dans d'autres nations; dont la France, il faut bien le dire, où la haine d'un régime pourra aller jusqu'à faire souhaiter la brutale défaite militaire qui le balaierait. ( Victor Hugo, en 1870, n'hésitera pas à écrire depuis son exil - volontaire - qu'une bonne défaite éliminerait, enfin, l'Empire.)

43.2. Stratégie navale.

Cette question peut être traitée rapidement, en raison de l'écrasante supériorité d'une seule nation pendant la majeure partie de la période en cause.

A. Révolution et Empire.

Il n'y a guère à y revenir : en 1789 la Marine française était la seule au !monde à pouvoir envisager de se mesurer avec la Royal Navy. Mais la Révolution, comme nous l'avons vu, ayant délibérément ruiné cet instrument de puissance il faudra attendre le retour de la paix pour entreprendre sa reconstitution.

B. Période 1815-1861.

Elle comporte deux volets successifs: a/ d'une part la France, avec une certaine continuité résistant aux changements de régimes, s'efforce d'abord de re-créer une Marine "respectable" : c'est à dire qui, bien qu'incapable de défier celle de l'Angleterre, sera du moins, et de loin, la première des flottes de second rang qui s'édifient dans de nombreux pays : Russie, Autriche, Italie, Turquie, Etats-Unis. , Notre effort s'exerce plus particulierement pour la Méditerranée, en raison de la nécessité des liaisons militaires et civiles avec l'Algérie. Parallèlement nous reprenons au moins les débuts de la reconstitution d'un réseau mondial de bases navales; réseau indispensable si l'on entend ne pas se limiter à une Marine vouée exclusivement à la défense côtiere, ou à des opérations menées à brève distance de ces côtes nationales.

b/ Avec les bouleversements techniques presque simultanés de l'obus explosif, de la propulsion par la vapeur, et de la cuirasse, les navires traditionnels - qui ont évolué très progressivement depuis des millénaires - se trouvent brutalement et radicalement déclassés618. C'est l'occasion, puisqu'il faut repartir de zéro, pour la France de tenter la remise en question de la maîtrise des mers; et, de fait, pendant quelques années autour de 1860 la flotte de ligne de la Royal Navy accuse un léger retard sur nos réalisations. Mais l'Angleterre, angoissée, se lance dans le puissant programme de construction que lui permettent ses capacités industrielles supérieures. Elle retrouvera vite sa prédominance sur les mers. Il n'empêche que cette tentative française va durablement "refroidir" les relations entre les deux nations car, après le cuirassé, la "Jeune Ecole" va miser sur un autre moyen pour dénier cette supériorité. Il faudra attendre les très ambitieux programmes navals de l'Allemagne de Guillaume II pour que le rapprochement franco-anglais se produise; mais les raisons de ce rapprochement ne sont pas les mêmes pour l'une et l'autre nation.

Il faut noter le fait que le passage à la vapeur rend encore plus obligatoire la possession de bases navales en toute zone où la Marine pourrait avoir à intervenir : ne serait-ce que pour y trouver des dépôts du charbon qui, pendant longtemps, ne pourra y être amené que par voiliers puisqu'un navire charbonnier à vapeur consommerait sa cargaison, ou presque, en un temps où le rendement des machines est encore très médiocre. Ce n'est pas un hasard si les deux grandes puissances coloniales de la fin du XIX ème siècle furent celles qui avaient les flottes les plus importantes.

 

5. CONCLUSIONS PARTIELLLES.

 

51. ARMEMENT ET MATERIELS MILITAIRES.

A. 1789-1815.

Nous n'avons constaté aucun progrès sensible des armements et matériels - tant navals que terrestres - au cours de cette période. Mais cette stagnation - mise à part la réforme de standardisation de Gribeauval - remontait en fait beaucoup plus loin : au tournant de XVII ème et XVIII ème siècle, dès que furent généralisés le fusil à platine type Le Bourgeoys, la baïonnette, puis le forage des canons par le procédé Maritz et la maturité du vaisseau de ligne., Sans penser exagérer, on peut dire que les fantassins et artilleurs de la Grande Armée n'auraient guère été décontenancés s'ils avaient eu à utiliser les armes qui avaient servi en 1745 à Fontenoy; ni les marins du Vengeur s'ils avaient été transportés dans le temps sur le "Soleil Royal" de 1669. Que les conflits de la fin du XVIII ème siècle se soient déroulés avec des armes de technique déjà ancienne ne surprend pas : il s'agissait de régler des querelles entre souverains appartenant, en somme, à la même famille; et leurs correspondances, commençant par Mon cousin... correspondent à la réalité : en raison des unions familiales multiples contractées entre familles régnantes.619 En revanche, et nous y avons fait allusion, il peut sembler étonnant que les formidables luttes qui prirent place de 1792 à 1815 n'aient pas vu l'apparition de matériels vraiment nouveaux. A cela, pensons-nous, deux raisons, ( outre le caractère d'urgence déjà signalé, qui ne laissa guère place au temps nécessaire pour abandonner une fabrication éprouvée, transformer les manufactures, puis se lancer dans la production de série du nouvel engin ) (p) :

- Compter sur une arme nouvelle, décisive ou crue décisive à un certain niveau du combat, n'est devenu un "réflexe" que depuis peu, né surtout avec la première Guerre Mondiale 620 ( gaz de combat, aviation, chars, lance-flammes..). et développés surtout à partir de 1940. Nos ancêtres fils du siècle des lumières et grands lecteurs des philosophes cherchaient la victoire dans de savantes combinaisons d'emploi, non dans l'arme-miracle qui bouleverserait subitement l'équilibre des forces. Bien évidemment, l'emploi de la poudre avait eu une influence décisive sur l'art militaire, mais il avait fallu des siècles pour passer des premières bombardes aux pièces de campagne très mobiles, et du "canon à main" au fusil. La maturité atteinte vers 1700 pouvait sembler aussi définitive que l'avait été celle de l'arc, de la lance ou du lanceur névrobalistique en leur temps. - Un autre point, assez voisin d'ailleurs, est celui de l'habitude - pour ne pas dire du conservatisme - du milieu militaire par le biais de l'instruction reçue par le soldat. Car, répétons-le, le rechargement du fusil ou du canon chargés par la bouche était une opération beaucoup plus complexes que le réapprovisionnement de l'arme à répétition de la fin du XIX ème siècle, ou du canon à culasse mobile et munition "encartouchée". Par conséquent, si le soldat tirait peu - par mesure d'économie - il devait être inlassablement entraîné au rechargement, ( avec de la sciure de bois, simulant la poudre ), pour que dans le "stress" du combat l'opération soit faite, pour ainsi dire, machinalement. Au risque de lasser le lecteur, voici, l'évolution "exemplaire" du fusil français en plus d'un siècle :

Le Mle 1717 est le premier fusil réglementaire; * le Mle 1728 n'en diffère que par le fait qu'au lieu d'être fixé au fût par des goupilles traversant de petites pièces brasées au canon, ce canon est maintenu, plus simplement, par des cerclages métalliques - l'"embouchoir" et la grenadiere ; * le 1766 est pratiquement un 1728 un peu allégé en profitant du fait que l'amélioration des aciers permet de "rogner" sur l'épaisseur du canon; * le 1777, mise à part la rigoureuse standardisation, ne peut guère être distingué du 1766 que par un œil très averti; * le Mle An IX ne diffère du 1777 que par la fixation de l'embouchoir : ressort à pivot au lieu d'une vis. * le Mle 1816, peu fabriqué, subit une petite modification de la forme du bassinet; * enfin, le 1822 présente un léger "retroussis" de la batterie, visant à éviter que la vis de chien puisse accrocher quand la pierre est en fin d'usure. Il faudra attendre 1840, et le 1822 transformé - "1822 T" - pour qu'apparaisse un nouveau principe : la mise à feu par capsule de fulminate de mercure.

Le soldat professionnel du XVIII éme siècle était rompu à cet automatisme du rechargement; en revanche les recrues de la Révolution, volontaires d'abord puis provenant des levées ne l'étaient pas, ce qui explique le si fréquent recours à la baïllonnette.

B. 1815 à 1861.

Il va s'écouler presque un siècle sans conflits "majeurs" : 1815 à 1914.621

Ce fut une période de découvertes techniques, ou de mise en application des progrès scientifiques antérieurs. Même en nous limitant à l'année choisie pour la fin de ce chapitre on peut citer, par exemple et un peu en vrac le développement de l'industrie chimique; de la sidérurgie; les débuts d'emploi de la pile électrique; la mise au point de l'électro-aimant; le vérin hydraulique; la turbine hydraulique; la boite d'essieu à bain d'huile; la diffusion du tour Maudsley; le chemin de fer; le télégraphe électrique; l'hélice....

D'autre part le temps et quelques crédits furent disponibles pour expérimenter plus important peut-être, se combla le retard continental - et plus en particulier pour la France - sur l'Angleterre en formation d'ingénieurs de haut niveau, aptes aussi bien à comprendre les spéculations des scientifiques qu'à les faire passer en applications pratiques. Bref, tout était réuni pour que se produise une avancée considérable dans les matériels et équipements proprement militaires. Mais aussi, ce fut la période où l'on réalisa qu'en cas de guerre des équipements, infrastructures et personnels civils pouvaient contribuer puissamment à l'effort des forces armées : cas du chemin de fer, de l'empierrement - méthode Mac Adam - des routes, des progrès chirurgicaux, ou du télégraphe électrique relié aux lignes de campagne...

( On peut noter, avec surprise, que l'Armée française, contrairement à la Marine622, ne se distingua guère dans l'adoption des moyens nouveaux : l'explication la plus vraisemblable tient au fait que les "sorties" de polytechniciens comme officiers Terre comme de nos jours, se firent rares; si rares que pendant quelques années - 1816-1822 - l'Ecole fut "civilisée"...avec des résultats si médiocres au plan même de l'acquisition des connaissances qu'il fallut revenir à la "militarisation").623

Pour la période considérée ici, et puisqu'un peu d'orgueil national ne messied pas, nous relèverons à notre actif le lancement de la révolution en matière de forces navales; mérite peut-être plus connu à l'étranger, et surtout chez les anglo-saxons, que par nous-mêmes. Témoins ces quelques lignes extraites de la conclusion de l'ouvrage du grand historien naval, J.Ph. Baxter Birth of armoured battleship. : Paixhans, qui avait su prévoir la révolution navale; Napoléon III qui sut choisir et soutenir l'homme, envers et contre tous; Dupuy de Lôme, enfin, qui résolut le problème du cuirassé de haute mer, restent les trois figures essentielles de l'histoire du cuirassé.

52. TACTIQUE, OPERATIQUE ET STRATEGIE.

Nous étant déjà très ( trop ? ) largement étendus sur ces questions dans le sous-chapitre précédent, nous nous limiterons ici surtout aux considérations relevant de la relation entre technique et emploi.

A. Tactique.

Les principales nouveautés semblent résider dans les points suivants :

a/ Le gonflement des effectifs lancés dans la guerre, posant les problèmes de :

* production des armes et des munitions pour ces énormes armées;

* l'acheminement en temps et lieu, sur des fronts de bataille beaucoup plus larges que par le passé - à Austerlitz ce front dépasse 15 km par exemple - des munitions adéquates; * l'acheminement des comptes-rendus et, en retour, des ordres "de conduite" (de la bataille; c.à.d. modifiant les ordres initiaux selon situation réelle ); * la décentralisation du commandement : le général en chef ne donne plus ses ordres aux commandants de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie, mais aux divisionnaires, et plus tard aux commandants des Corps d'Armée.

b/ La découverte de la puissance du feu d'artillerie agissant, selon les vues de Du Theil, en concentration; et par voie de conséquence, l'absolue nécessité de sa mobilité rapide pour qu'elle puisse intervenir au plus vite là où elle aura la meilleure efficacité.624

c/ Bien que les contemporains l'aient mal perçu - il y faudra un siècle - le déclin d'une des missions traditionnelles de la Cavalerie : le choc irrésistible de la cavalerie lourde. Si, en effet, il ne manque pas d'exemples de 1792 à 1815 !où elle ait joué avec succès ce rôle de bélier il n'en manque pas, non plus, d'échecs de charges sur une infanterie solide, endurcie, ayant le sang froid d'attendre la portée optimale pour freiner cette charge et la désorganiser par le feu, puis la repousser à la baïonnette. Ceci ne veut pas dire, loin de là, que la Cavalerie soit déjà périmée : elle ne le deviendra que sous le feu des armes à tir rapide et, par hasard, au moment, ou presque, où elle pourra être remplacée dans ses missions de renseignement par l'avion. Par ailleurs sa vitesse de déplacement tactique lui permet d'aller rapidement soutenir une infanterie en difficulté, ou contenir une tentative de débordement car, à cette époque, ce n'est qu'à l'arrêt et en bon ordre que l'infanterie peut contenir une charge. Mais, après 1815 le rôle principal de la cavalerie est celui de la "légère" : avant la bataille, en éclairage des Grandes Unités; après la bataille, en poursuite pour transformer la retraite ennemie en débandade, puis en déroute.

Nous verrons dans le chapitre suivant un nouvel emploi de la cavalerie légère : celui, pendant la Guerre de Sécession, des "raids" profonds sur les arrières ennemis. ( Actions typiquement sudiste les confédérés disposant d'emblée de cavaliers de valeur très supérieure à celle de leurs adversaires.)

B. Opératique et stratégie ( militaire ) :

Il ne reste pas grand chose à ajouter à ce qui en a été dit plus haut : aussi longtemps que la mobilité est restée ce qu'elle était depuis des millénaires, jambes du fantassin et pattes du cheval, si l'entraînement et diverses mesures pouvaient l'améliorer pour une armée par rapport à une autre, il n'en suscitait pas moins un "buttoir" : celui de l'épuisement musculaire. Napoléon joua en maître de la mobilité de ses troupes, obtenant à la fois par ses mouvements opérationnels le résultat tactique et aussi le stratégique - par la bataille décisive. Mais, déjà, des Grands Capitaines, comme Annibal, César, Gustave-Adolphe ou Frédéric avaient bien compris l'utilité de la rapidité et l'avaient appliqué avec succès, mais de manière plus fine, plus "astucieuse" et, pour reprendre le terme des historiens, "artistique".625

Ce n'est qu'à l'extrême fin de la période considérée ici, avec le chemin de fer autorisant les transports de masse, rapides, de jour et de nuit, et sans fatigue pour la troupe, que les facteurs traditionnels de l'opératique et de la stratégie seront bouleversés, comme le sera le combat naval par la naissance du navire à vapeur, de plus en plus libéré de la tyrannie de la direction du vent.

53. LE CROISEMENT DES FONCTIONS MILITAIRES.

Dans les deux chapitres précédents nous avions pris, respectivement, comme exemples de systèmes d'armes le chevalier blindé puis le vaisseau de ligne. Pour la période considérée ici plusieurs exemples pourraient être proposés; par exemple l'artillerie à cheval qui combine mobilité et agression et peut fonctionner en "mode dégradé" : soit malgré la perte d'une partie de sa mobilité si une forte proportion des chevaux ont été tués ), ou, faute de munitions, en tant que cavalerie d'appoint, ( car des charges au sabre furent menées par des artilleurs montés). Pourtant, il semble que ce qui est encore le meilleur représentant de notre concept moderne du système d'arme reste, ici, le navire de ligne; mais celui de la fin de cette période où, pour la première fois sont étudiés de manière scientifique le meilleur compromis entre mobilité, protection et agression : en particulier parce que le blindage constitue un facteur nouveau pour la flottabilité et la stabilité, en combinaison avec la masse des grosses pièces d'artillerie, d'acier. ( Problèmes encore plus aigus quand on voudra passer du canon en batteries latérales à ceux en tourelles blindées). Un point, toutefois, reste à améliorer : la fonction liaison-transmissions : si en effet le commandant peut toucher sans trop de difficultés les autres bâtiments de son escadre, en revanche il fait route d'après les ordres reçus au départ, qui ne peuvent plus être modifiés par les échelons supérieurs, sauf à pouvoir être rattrapé avant l'arrivée sur la zone d'exécution de ces ordres par un bâtiment rapide. ( Frégate). Le renseignement lointain, lui aussi, reste déficient. Il ne peut reposer que sur les indications fournies par des navires marchands nationaux ou amis; ou être obtenus lors d'escales en ports neutres : ceci n'est pas étranger à l'ouverture, par l'Angleterre, d'un très grand nombre de consulats dans des ports secondaires, où la fonction de consul n'avait guère de justification. Bref, pour devenir un système d'arme complet, en 1861 le vaisseau de ligne a besoin du moyen de liaison instantanné. Notons encore le fait qu'en 1861 les distances sont appréciées à l'estime, bien que l'optique eut permis déjà de réaliser des télémètres : leur besoin ne se fera sentir qu'avec la forte augmentation des portées du canon de la Marine, à la fin du siècle.

 

6. LA PENSEE MILITAIRE.

 

61. FRANCE.

A. Révolution.

Cette période vit se révéler de fortes personnalités militaires, mais surtout au plan de l'exécution sur le terrain. Certaines nous ont laissés des souvenirs, beaucoup plus recueuils d'anecdotes que considérations générales. Il y eut pourtant des penseurs : au premier rang Lazare Carnot, s'élevant aux niveaux supérieurs de l'opératique et de la stratégie. Malheureusement aucun ouvrage théorique, méthodique, sur l'art de la guerre ne fut écrit à la lumiere de leurs extraordinaires expériences par ceux de ces hommes qui vivaient encore une fois la paix revenue, ( souvent en exil d'ailleurs.)

B. Consulat et Empire.

Période dominée, et de manière écrasante, par Napoléon Bonaparte. Mais, pour lui aussi, son génie militaire ne s'est pratiquement exprimé que dans l'action. Il n'est que trop évident que dans le tourbillon d'activités auquel il fut contraint dès sa nomination à la tête de l'Armée d'Italie - il n'avait pas alors atteint sa 27 ème année - il n'eut jamais le temps libre nécessaire pour faire oeuvre de théoricien.

En revanche on pourrait être surpris du fait que les si lourdes années d'ennui de Sainte-Hélene n'aient donné lieu qu'à la dictée du Mémorial; lequel ne contient sur la guerre que des remarques; et remarques si décousues qu'il n'est impossible d'en tirer une théorie napoléonienne Relevons pourtant cette phrase : La guere est un art extraordinaire : j'ai livré plus de soixante batailles626, et je n'y ai rien appris que je ne sache dès la première. Boutade ? Très partiellement, croyons-nous : il semble bien que pour Napoléon h l'art de la guerre, à son niveau suprème - le sien - soit d'abord une sorte de don; de capacité innée, comme dans le cas du grand compositeur, musicien, peintre, mathématicien ou sculpteur : un Art, au sens habituel du terme, qui ne saurait se transmettre, ( sauf, peut-être par hérédité ). Bien évidemment cet Art ne saurait se faire jour sans un considérable travail personnel initial, d'étude, d'analyse et de synthèse, de réflexion. ( Et, à cet égard, le jeune Bonaparte a fait preuve d'une sorte de "boulimie" de lecture et de travail intellectuel, comme s'il devinait qu'il se préparait à un destin prodigieux.)â Mais il semble bien que, pour lui, il n'existe aucune possibilité de transformer un individu, aussi intelligent soit-il dans d'autres domaines, en un grand capitaine par une sorte d'"éducation" : il deviendra l'excellent exécutant, sur qui l'on peut compter, mais rien de plus. , Ceci explique, peut-être, pourquoi si l'Empereur admet parfaitement les Ecoles élémentaires pour les très jeunes futurs officiers, il ne lui est jamais venu à l'idée de créer une Ecole Supérieure de Guerre que l'expérience montre, avec ses solutions gabarit plutôt stérilisante.)

Dans un domaine apparenté, quoique différent, on peut noter qu'aucune instruction théorique ne saurait "créer" un Berthier, parfaitement inapte à concevoir un plan de campagne, mais sans rival pour saisir la pensée de Napoléon, l'exprimer en ordres clairs et conçis jusqu'à prévoir de multiples détails d'exécution, faire parvenir ces ordres en temps et lieu, etc. ( A l'inverse, il est plus que probable que Bonaparte eut été un très médiocre Chef d'Etat-Major.)

C. De 1815 à 1861.

Nous avons évoqué puls haut cette sorte de torpeur intellectuelle qui fut le lot de notre pays pendant les 15 années de la Restauration sur tout ce qui, dans le domaine militaire, ne relevait pas exclusivement des problèmes techniques. , Comment, en effet, ne pas parler des gigantesques conflits récents, et comment ne pas y reconnaître le génie de l'"Usurpateur" ?

Malheureusement une habitude est vite prise, et pour cette période 1815 à 1861, voire jusqu'en 1870, on ne peut dire que la France ait apporté d'éminentes contributions aux travaux militaires théoriques., Pourtant, à partir de 1830 commencèrent à apparaitre quelques études - le plus souvent bien timides et parfois éditées en Belgique par prudence - sur les campagnes de la Révolution et de l'Empire. Citons, par exemple, du colonel Carrion-Nisas, un Essai sur l'histoire générale de l'art militaire daté de 1838. A dire vrai, ouvrage assez décevant. En 1845 le maréchal Marmont - âgé de 71 ans et qui ne risquait donc plus "d'"ennuis de carriere" - publia : De l'Esprit des Institutions militaires oeuvre nettement plus intéressante, mais qui constitue plus un recueuil d'idées

fragmentaires qu'un "corpus". Après quelques considérations générales le livre est surtout un exposé historique tactique; c'est à dire un témoignage. On y trouve néanmoins des jugements originaux, parfois surprenants.

Par exemple : La guerre a des chances si variées; elle est soumise à tant de hasards, qu'il n'y a jamais rien de certain avant l'évènement accompli. Phrase étonnante sous la plume d'un ancien lieutenant d'un chef qui considérait que la bataille, décisive, n'était que la conclusion nécessaire d'une suite de combinaisons opérationnelles où le hasard n'avait rien à voir. , Ce qui donne la victoire, ce n'est pas le nombre d'hommes que l'on tue, mais de ceux que l'on effraye. . Idée non nouvelle, sans doute, mais jamais exprimée avec autant de force. On ne va pas à la guerre pour se faire tuer ( sous-entendu : glorieusement ); on y va pour vaincre l'ennemi. Concept longtemps étranger à la mentalité occidentale; française en particulier, qui a tendance à trouver plus de gloire dans une héroïque défaite que dans une victoire facile. Ce n'est que depuis peu, par la confrontation avec les conflits idéologiques, que nous admettons la rentabilité du combat. ( Mais, poussé à l'extrème, ce concept conduit à celui du kamikaze, lui aussi étranger à nos mentalités).627

On trouve aussi une analyse des campagnes de la Révolution et de l'Empire chez le maréchal Gouvion-Saint-Cyr. Il s'y montre quelque peu réticent à l'égard de Napoléon, qu'il considère comme un tacticien incomplet, ( pour être passé directement au commandement d'Armées, sans être passé par les échelons inférieurs, formaturs ), en allant beaucoup trop rapidement sur la supériorité opératique et stratégique de l'Empereur. Pourtant, il reconnait que la présence de Napoléon équivalait à 50 000 hommes de plus.

Pour sa part le maréchal Bugeaud demande le retour à la définition de grands principes, valables pour les formes (alors ) modernes de la guerre. Mais - il semble que ce soit par modestie - il ne donne guère ce qu'il considère comme étant ce qu'il nomme les principes absolus à l'exception de la reconnaissance sans réserves de la puissance du feu.628 Il en déduit l'abandon définitif de l'ordre profond, au profit de la chaine de tirailleurs, largement espacés sur le terrain. ( Et pourtant, en Crimée, malgré les instructions du maréchal de Saint- Arnaud à cet égard, nous savons que le mépris des effets du feu se maintint - se traduisant par de lourdes pertes.)

Naturellement la littérature militaire française de cette époque ne se limite pas aux quelques auteurs que nous venons de citer; mais elle est essentiellement constituée de mémoires de guerre plus intéressants pour l'historien que pour le théoricien.

62. AUTRICHE.

L'apport le plus intéressant est constitué par les écrits de l'archiduc Charles qui, ayant eu plusieurs fois à affronter Napoléon, fut sans doute le premier, ou l'un des premiers, en Europe à saisir la "méthode" de son adversaire; sans pour autant - il ne se fait pas d'illusions à ce sujet - être capable de se poser en rival. Nous retiendrons deux aphorismes qui montrent bien cette compréhension : La stratégie - nous dirions maintenant, l'opératique - prépare les batailles, et laisse à la tactique le soin de les gagner. Le chef doué du génie stratégique anéantit souvent jusqu'aux derniers moyens de l'ennemi en une seule bataille, qu'il sait amener d'après les principes de ê stratégie ( d'opératique ) et livrer selon les règles de la tactique. La lucidité de l'archiduc aurait pu en faire un adversaire redoutable s'il avait été entierement libre de ses décisions. Toutefois, et malgré son rang dans la famille impériale, il ne pouvait - ou ne voulait - refuser d'appliquer les décisions du Conseil Aulique, lointain et toujours obsédé par l'idée de se garder partout : ce qui revenait à disperser les forces.

63. PRUSSE.

Son cas est particulierement intéressant.

Comme il arrive souvent après une défaite à la fois brutale, complètement inattendue, totale, la nation vaincue réfléchit en profondeur, méthodiquement, sur les causes du désastre. Pour un Français, les mots "Armée Prussienne" évoquent presque toujours une discipline d'une rigidité poussée à la manie, actionnant du haut en bas de la hiérarchie plus des automates que des êtres humains. Il est vrai que cette discipline a existé au plan du Service quotidien, en temps de paix comme en guerre, aux échelons subalternes. Mais c'est parce qu'existait cette armature extérieure, que la liberté intellectuelle de la pensée militaire, formation des officiers comprise, a été la plus large en Prusse tout au long du XIX ème siècle. Aucun officier, sauf à livrer des divagations, n'y a risqué sa carriere pour avoir couché par écrit sa pensée. Témoin, l'atmosphère que Sharnhorst puis Clausewitz surent faire règner à la Kriegs-Akademie : acquisition d'une large culture générale, ( notamment par étude critique de l'histoire militaire ), mais sans négliger les connaissances générales relatives au niveau scientifique et technique du moment; réflexion personnelle, puis synthèse à l'occasion des exercices d'application à des "cas concrets imaginaires". Loin de demander la solution gabarit l'encadrement admet toute solution originale, mais pesée, raisonnable, applicable. Les travaux des élèves sont comparés et discutés entre leurs propres auteurs, les élèves, invités à tirer de chacun la, ou les idées les plus interêssantes. L'encadrement a moins le rôle de guide que d'animateur.

Dans cette Prusse du XIX ème siècle la pensée dans le domaine de la guerre est loin d'être réservée aux seuls militaires : nous avons cité l'influence de économiste List sur la création d'un réseau ferré devant satisfaire aussi bien les exigences de la stratégie que ceux de l'économie. Son cas est loin d'être isolé : écrivains, philosophes, hommes d'affaires, partout des hommes se soucient de l'unité allemande, avec deux idées-force : * cette unité n'est réalisable que par l'Etat le plus puissant de cette nébuleuse de petits royaumes, duchés, principautés : la Prusse; * la marche vers cette unité se heurtera à l'hostilité de puissants voisins : elle ne pourra donc se faire que sous le couvert d'une armée assez puissante et moderne pour décourager - "dissuader" - les Grandes Puissances autant que possible, et les vaincre si nécessaire.

L'Armée est donc, si l'on peut dire, le "point de passage obligé" de la politique prusso-allemande. C'est elle qui devra bénéficier de la priorité dans tous les domaines, y compris le recrutement d'hommes de grande valeur pour l'encadrement.

La question de la Marine est remise à plus tard, pour diverses raisons : * façades maritimes réduites, coupées d'ailleurs par la péninsule danoise qui fait de la Baltique une sorte de piège; * les crédits disponibles ne permettent pas alors de créer et entretenir simultanément une Armée et une Marine puissantes; * il convient de ne pas inquieter l'Angleterre : dans le moment, se poser en rivale potentielle sur les mers ( même à long terme ) serait une erreur. En revanche ( et malgré certaines périodes de refroidissement ) le développement de la Prusse, nation continentale, et de son Armée de terre, ne peut que réjouir la Grande-Bretagne : puisqu'elle pensera pouvoir jouer d'un pion supplémentaire dans le délicat jeu de bascule qu'elle entend bien mener en Europe.

Clausewitz.

Au nombre des premiers responsables de l'Académie de Guerre on trouve d'abord Sharnhorst, au robuste bon sens; puis le célèbre Clausewitz qui, jusqu'à sa mort prématurée, y utilisa tout son temps libre à préparer son oeuvre majeure.

De pous les penseurs militaires, Karl von Clausewitz est sans doute celui dont le nom est le plus connu du grand public. Mais le nom seulement, car à part la célèbre phrase, ( La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. ) citée par tout un chacun et en la sortant artificiellement de son contexte, et d'ailleurs largement tronquée (q) au point d'en dénaturer quelque peu le sens, bien rares seraient les "intellectuels" pouvant se targuer d'avoir médité Clausewitz. De fait, et comme Sun-Tsé depuis peu, on cite souvent le nom de l'auteur, mais sans l'avoir étudié minutieusement, ( voire lu ! )

A cet égard, il faut reconnaitre que la lecture de Vom Kriege 629 constitue une véritable épreuve 630 : à titre d'exemple, la plus récente édition en langue française ne comprend pas moins de 754 pages, d'une impression très serrée.

Comme toute oeuvre monumentale, "De la Guerre" a trouvé autant d'admirateurs que de critiques inconditionnels; depuis ceux qui tinrent l'ouvrage pour le véritable évangile des situations conflictuelles jusqu'à ceux qui qui rejetèrent ce magma de philosophie brumeuse d'un général qui n'avait jamais gagné de batailles que sur le papier. ( Il y a aussi les indifférents, tel Karl Marx qui écrit avoir parcouru Clausewitz : Le bonhomme me semble avoir un certain bon sens. Pour parler objectivement de cette oeuvre, il convient de tenir compte des faits, pensons-nous.

Né en 1780, Karl von Clauswitz fut, très jeune, appelé au combat contre les armées de la République. En 1806 il est aide de camp du prince Auguste de Prusse. A ce titre il participe, avec Gneisenau et sous la direction de Sharnhrst, à la "reconstruction" de l'Armée prussienne. En 1812, alors que la Prusse est l'"alliée" - contrainte - de la France, il trahit officiellement son pays mais le sert officieusement en passant au service du Tsar. , Après la catastrophe française à l'Est, il est réintégré dans les cadres de la nouvelle armée prussienne. Dès l'âge de 38 ans - 1818 - il est nommé directeur de la Kriegs-Akademie, poste qu'il occupera jusqu'à sa mort, en 1831.

C'est au cours de ces 13 années d'une affectation fixe que Clausewitz rédige d'innombrables notes, destinées à son magnum opus ; notes qui seront retrouvées plus ou moins "en vrac" après son décès. Elles furent pieusement rassemblées par sa femme, Maria, qui avec l'aide de ses amis les réunit 631 et parvint à les publier sous le titre qu'elle savait être celui qu'aurait choisi son mari : 3 volumes, parus de 1832 à 1834.

Maria von Clausewitz, pour ce travail considérable - et tout à son honneur - eut pourtant l'avantage d'avoir souvent servi de secrétaire à son mari : elle vivait sa pensée, si l'on peut dire, depuis des années ; si bien qu'elle n'a pas trahi cette pensée. En revanche on peut croire que le "Vom Kriege" dont nous disposons est, en somme, le "brouillon" de celui qu'aurait livré l'auteur si, sa mort ayant été plus tardive, il avait eu le temps de le mettre plus en forme, épuré, allégé, ce qui l'eut rendue plus clair, plus concis et plus facile à exploiter : le style, en effet est souvent elliptique, avec des expressions allusives qui eussent été précisées - ou supprimées - très vraisemblablement dans une rédaction définitive. Par ailleurs Clausewitz - comme beaucoup de théoriciens - s'était créé un vocabulaire bien particulier où se mèlent des termes militaires, techniques et philosophiques, utilisés avec une acception assez spéciale. Enfin, et comme toujours lorsqu'il s'agit d'un texte déjà difficile en soi, la traduction ne peut manquer de trahir légèrement, bien qu'involontairement, l'original.

Prétendre résumer Clausewitz en quelques pages constituerait une gageure nécessairement vouée au ridicule. Nous nous limiterons donc à rappeler le plan adopté par Maria von Clausewitz et ses conseillers, et à donner quelques citations : celles qui nous ont paru les plus caractéristiques. ( Le lecteur voulant aller un peu plus loin, mais sans avoir le temps de lire et méditer la totalité de Vom Kriege pourra se reporter à l'excellente analyse faite par le colonel Carrias dans La pensée militaire allemande - P.U.F. 1948 - où, s'en tenant au strict essentiel, il ne lui consacre pas moins de 36 pages.)

Plan :

- Livre I : La nature de la guerre.

- Livre II : La théorie de la guerre.

- Livre III : De la Stratégie en général.

- Livre IV : L'engagement.

- Livre V : Les forces militaires.

- Livre VI : La défense.

- Livre VII : L'attaque.

  • Livre VIII: Le Plan de guerre.

Soulignons le fait que Clausewitz ne se limite pas, loin de là, aux seules considérations militaires : c'est un penseur des situations conflictuelles. Ceci donne d'ailleurs à son oeuvre une valeur permanente, générale. ( Du moins pour ce qui est indépendant des moyens de son époque : la majorité de l'ouvrage). Il y a là la raison pour laquelle Clausewitz, comme Sun-Tsé, vingt siècles plus tôt, "date" beaucoup moins que les propositions de théoriciens formulées il a seulement quelques décennies : ces théoriciens ne s'étaient appuyés que sur les moyens existants, où prévisibles, au moment où ils écrivaient.632

- Clausewitz se défend d'être un dogmatique - ce que seront souvent ses admirateurs inconditionnels - ou un joueur d'échec ne considérant que des abstractions : Parfois la critique, éliminant les forces morales, réduit tout à des rapports mathématiques de forces, à des calculs de temps et d'espace, à quelques angles et lignes géométriques. S'il ne s'agissait que de ces misères, le problème serait résolu facilement par un écolier.

- L'essentiel est la "direction" à donner à la Guerre : exécuter le plan conçu sans s'en laisser détourner par les difficultés qui y pousseraient. Voila qui exige une grande force de caractère, une grande sûreté, une extrème lucidité d'esprit. ( On notera une certaine différence avec Napoléon : s'il bâtit un plan qui doit être le "squelette" de sa manoeuvre, il n'hésite jamais à le retoucher s'il le faut, selon la situation : c'est ainsi que dans la nuit du 3 au 4 décembre 1805, il décide d'infléchir assez sensiblement l'axe de marche des forces qui attaquront le plateau du Pratzen : Napoléon a tout envisagé.)

- La bataille est un but et non pas un moyen, car le but de la Guerre est la destruction des forces ennemies point où il rejoint Napoléon ). C'est la Guerre qui est un moyen, au service de la Stratégie générale. Et : Seuls de grands résultats tactiques peuvent conduire à de grands résultats stratégiques.

- La retraite, même volontaire et non exécutée sous la pression de l'ennemi, influe beaucoup sur le moral de la troupe. Exécutée en bon ordre, sans perte du moral chez le soldat, suffit à démontrer le génie militaire du Chaf et la confiance qu'il a su inspirer à ses hommes qui, sans connaitre ses plans, "savent" qu'il s'agit là du stratagème qui les rendra vainqueurs plus tard. A l'inverse, celui qui retraite en vaincu - ou qui se croit vaincu - perd ordre et unité de plus en plus vite. Par voie de conséquence, pour l'adversaire la poursuite doit être immédiate et inlassable.

- L'offensive est-elle la forme décisive de la guerre ? Ici Clausewitz se montre nuancé : une posture défensive, bien conduite, ( ce qui suppose des conditions d'espace de manoeuvre en retrait ), use l'adversaire et allonge ses voies de communication logistique, jusqu'à permettre le passage à la contre-offensive qui a la supériorité du but. En somme, une posture défensive mobile, agressive, coûteuse pour l'ennemi, se justifie pleinement, mais seulement pour passer à l'offensive dès que les conditions en seront réunies.633

- Précisément, l'offensive menée a priori risque de porter en elle un germe fatal car elle s'affaiblit à chacun de ses succès mêmes. ( Difficultés logistiques et de liaisons; pertes aux combats; forces distraites des "gros" pour la sécurité des arrieres, etc). Or, l'attaque ne peut arriver à ses fins que si, malgré toutes les causes d'affaiblissement, elle conserve la supériorité de ses forces sur la défense. En d'autres termes, c'est là cette notion de "point limite" de l'offensive, qui constitue la réciproque de celle de la défensive intelligente.

Tant que nous serons en état de vaincre la totalité de nos adversaires ( une coalition ) en terrassant un seul, tous nos efforts devront se réunir contre celui-là : parce que c'est en lui que se trouve le centre de gravité de la guerre.

Mais la pensée de Clausewitz déborde très largement le cadre des problèmes stictement militaires, pour s'élever aux rapports entre guerre et politique. De toute évidence, c'est le niveau qu'il considère comme capital et qui l'intérêsse le plus. Toutefois la politique s'appuie - notamment - sur la guerre, ( sa possibilité, sa menace, son exécution ), et la guerre sur la stratégie militaire qui, à son tour, dépend de l'opératique 634 et de la tactique. Rien n'est vraiment secondaire, car l'on ne bâtit rien de grand sans bases solides. ( Nous ne suivrons pas l'auteur dans le domaine politico-stratégique, qui s'écarte trop de l'objet - à dominante technique - du présent essai.)

Une remarque s'impose : "Vom Kriege" se limite strictement à la guerre terrestre. Que l'auteur n'ait pu "prophétiser" l'avion et l'espace se conçoit de toute évidence : pourquoi ne pas lui demander de n'avoir pas prévu les armes de destruction massive, et les changements radicaux qu'elles ont apporté dans le "commerce politique" ? En revanche il est surprenant que, visant plus haut que le champ de bataille, Clausewitz ait à peu près totalement négligé l'acpect maritime des conflits, pourtant déjà si important de son temps ? Oubli, aussi, pratiquement total de la guerre psychologique, chère à Sun-Tsé et d'ailleurs menée sans relache contre la monarchie française, tant de l'intérieur que de l'extérieur, pendant la seconde moitié du XVIII ème siècle avec les conséquences que l'on sait.( Conséquences d'ailleurs bien imprévues par les acteurs internes, qui monteront successivement sur l'échafaud pour avoir négligé un détail : à savoir que tout "pur" trouve toujours un plus pur, qui l'épure à son tour.)

L'explication de ces oublis est, sans doute, double - aux débuts du XIX ème siècle la Prusse n'a pas de Marine digne de ce nom; l'auteur n'a pas de connaissances navales, et ne dispose guère sur place de spécialistes capables de l'initier aux questions maritimes et coloniales;- pour un Prussien, la subversion préalable du pouvoir par des libelles de journalistes et d'idéologues est impensable : il a fallu l'incroyable faiblesse, nous disons : tolérance ), de la monarchie française pour que les subversifs ne se retrouvent pas au mieux dans un cachot; au pire, devant un peloton exécution. 635Pourtant, et si l'on tient compte du niveau auquel se place Clausewitz, on peut penser que s'il en avait eu le temps, son ouvrage aurait compris deux ou trois Livres de plus : un sur les questions maritimes, un autre sur la puissance coloniale et le dernier sur le viol - psychologique - des foules . ( Car si la Prusse ne pouvait guère tolérer la subversion interne, elle ne s'était pas privée, en fin du XVIII ème siècle, de l'encourager ailleurs.

Nous conclurons en soulignant l'influence de "Vom Kriege" non seulement sur la pensée militaire allemande - jusqu'au 3 ème Reich inclu - mais aussi sur des hommes aussi différents que Jaurès, Lénine, Mac Arthur, Mao- Ze-Dong636..Mais pourquoi le dédain de Marx ? Sans doute parce que pour ce bourgeois, totalement ignare notamment des problèmes militaires, la plus grande partie de Vom Kriege aurait pu être écrite en "martien" sans qu'il y comprenne moins...ni plus.

Le "cas" Jomini.

Tout comme son oeuvre d'écrivain militaire, Antoine Jomini constitue un cas très particulier : le jeune Suisse, né à Payerne en 1779, débute dans la vie comme employé de banque. Il devient officier dans les forces helvétiques, puis passe au service de la France. Colonel à 23 ans, il publie dès 1803 son Traité de Grande Tactique qui, légèrement remanié, sera diffusé à nouveau en 1811 sous le titre de Traité des grandes opérations militaires . ( Notons l'emploi du mot opérations ). Mais déjà le "Traité de Grande Tactique" place son auteur au niveau d'un Guibert pour les contemporains qui s'intérêssent à l'aspect théorique de l'art militaire. Nommé général de brigade, Jomini est d'abord attaché à l'Etat-Major de Ney puis à celui de la Grande Armée. Il va donc participer à partir de 1805 aux multiples campagnes impériales. Malheureusement pour son avancement il affiche sa supériorité intellectuelle avec une telle suffisance que le "faux placide" Berthier, exapéré par la persiflage continuel de son subordonné, s'oppose à son passage au grade de général de division, ( à 26/27 ans ! ) Jomini pour sa part ne peut admettre que ses talents ne soient pas reconnus par un avancement foudroyant. Contacté dès 1807 pour passer au service du Tsar - ce qui montre à la fois que sa réputation est connue hors de France, mais aussi son ambition - il "saute le pas" en 1813. D'abord l'un des aides de camp d'Alexandre, il deviendra précepteur militaire du grand duc Nicolas, puis général en chef, ( en 1826 ). Il mourra en 1869 donc un très grand âge pour l'époque : 90 ans.

le Traité de Grande Tactique malgré ses qualités, se ressentait quelque peu d'avoir été écrit trop rapidement. Notamment il s'appuyait sur une documentation très limitée. ( Mais l'auteur n'a que 24 ans quand il rédige). On peut penser que l'oeuvre maitresse de Jomini est l'ouvrage : Les guerres de la Révolution écrit à loisir depuis 1806 jusqu'à 1820, et formant 15 volumes.

Ultérieurement il fera paraitre : Vie politique et militaire de Napoléon, racontée par lui-même ( ! ) au tribunal de César, d'Alexandre et de Frédéric.

- Précis politique et militaire de la campagne de 1815.

Dans ces deux ouvrages, le moins que l'on puisse dire est que transparait largement la rancune de l'auteur vis-à-vis de l'Empereur, malgré une apparence - ou un effort ? - d'impartialité.

Plus encore que Clausewitz, quoique beaucoup moins lu, Jomini a été porté aux nues par les uns, et plus que sévèrement critiqué par les autres. Il faut reconnaitre que son esprit est, par nature, porté à codifier, classifier, réguler. ( N'est-ce pas assez de 150 ou 200 règles pour former un corps respectable de doctrines stratégiques ou tactiques ? ) D'un point de vue, en somme, il rève d'établir un "manuel" - nous dirions : une "banque de données" - où se trouveraient les réponses à toutes les situations imaginables. ( C'est pour le coup que Clausewitz dirait qu'alors le problème serait facilement résolu par un écolier. )

Au plan tactique - qui date évidemment - l'esprit classificateur de Jomini se donne libre cours avec comme on l'a dit ( Wanty ) une sorte de délectation C'est ainsi, par exemple, qu'il énumère et commente d'abondance chacun des types d'"ordres de bataille" imaginables : - 6 ordres parallèles, ( simple; renforcé à une aile; à l'autre; au centre; avec "crochet" offensif; avec crochet défensif );

- 2 ordres perpendiculaires;

- 2 ordres courbés concave et convexe ); - de multiples ordres obliques; échelonnés; eux-mêmes simples, en ; en inversé... Tout ceci combiné avec des renforcements très divers par leurs natures, leurs proportions quand ils sont de plusieurs natures, et leurs emplacements dans la ligne de front.

Bien entendu cette partie de l'oeuvre de Jomini n'a jamais eu - et si elle en !eut - de valeur que pour la période de sa jeunesse.En revanche, (et contraste), il avance des idées qui, très longtemps, voire de nos jours pour certaines, ont onservé un grand intérêt. Par exemple :

- C'est avec beaucoup plus de vigueur que Clausewitz qu'il affirme que la guerre n'est pas une science, positive et dogmatique - contradiction surprenante avec sa manie de classification ), mais un art et plus que cela encore une sorte

de drame passionné, dans lequel l'esprit et le moral des masses, les talents et le caractère des chefs exercent une action primordiale. ( Ce qui évoque bien, on le sent, la campagne d'Italie du jeune Bonaparte.)

- Jomini condamne radicalement l'immobilisme et, malgré sa prévention à l'égard de Napoléon, il le juge supérieur à Frédéric pour la hardiesse, l'habileté, et surtout la vitesse de ses opérations.

- Il affirme les avantages de l'offensive stratégique, ( opérationnelle ), mais se montre plus réservé pour l'offensive tactique. Plus précisément, à ce niveau il préconise la manoeuvre "défensive-offensive" : défense active, mobile, agressive commencée par des actions de retardement visant à connaitre exactement le dispositif de l'ennemi, à l'user; puis retour offensif par une attaque générale d'un ennemi alors fatigué et en désordre. ( Il semble donc rejoindre Clausewitz, ici, mais ce n'est pas au même niveau, ni avec les grands reculs).637

- Tout le secret de la victoire ( tactique ) se trouve dans la manoeuvre très simple consistant à porter le gros des forces sur une aile ennemie. Et, en appliquant par la stratégie ( ce secret ) à tout l'échiquier d'une guerre, ce même principe que Frédéric avait appliqué aux batailles, on aura la clé de toute la science de la guerre.

Revenant à la question de savoir si la conduite de la guerre est un art, inné mais à cultiver, ou bien une science qui s'apprend, Jomini réfute les théories qui voudraient qu'elle se fasse "trigonométriquement" ( sic ), car le compas du géomètre pâlira toujours non seulement devant les génies tels que Napoléon et Frédéric, mais aussi devant les grands caractères, tels que Souvarov et Masséna. Et aussi : Les opérations les plus brillantes de Napoléon semblent appartenir bien plus au domaine de la poésie, ( c.à.d. l'imagination créatrice), qu'à celui des sciences exactes. La cause en est simple : c'est que la guerre est un drame passionné, ( il reprend l'expression ), et nullement une opération mathématique. Bien évidemment Jomini ne pense ici qu'à l'individu qui utilise les théories mathématiques découvertes par d'autres : nullement "matheux" lui-même, il ignore énorme part d'"illumination" des grands scientifiques : les Archimède, Newton, Galois, Poincarré, etc.

En résumé, Jomini a tenté de réaliser une solide synthèse des apports !militaires depuis Frédéric jusqu'aux débuts du XIX ème siècle. Malheureusement, et plus encore que pour Clausewitz, le lecteur risque de s'égarer dans le "fatras" inutile et touffu de cette oeuvre, encore compliquée par l'emploi de néologismes au sens pas toujours clair. Trop souvent les procédés, les énumérations, les schémas dissimulent radicalement la pensée directrice.

Enfin, lui aussi se borne aux seuls conflits terrestres menés en Europe.

A noter que Jomini parle rarement de Clausewitz dans ses quelques écrits postérieurs à la parution de "Vom Kriege". ( Jalousie d'auteur ? )

Au XIX ème siècle Jomini sera souvent cité par des militaires, des historiens, des intellectuels : Sainte-Beuve voit m en lui un esprit comparable à celui de Napoléon. Puis il tombe dans un oubli presque total, et immérité.

64. AUTRES NATIONS.

Sans aucun parti pris, il semble que l'on puisse dire qu'il n'y eut, au cours de cette période, aucun théoricien militaire digne de ce nom en Angleterre, Espagne, Russie - si l'on ne classe pas Jomini chez les écrivains russes - aux Etats-Unis, ni en Italie. , Le cas de ce dernier pays est surprenant, car depuis la Renaissance y existait une tradition d'intérêt des intellectuels pour la Chose militaire ; intérêt qui parut disparaitre précisément entre les deux décennies où le Nord de la péninsule avait été le théatre de multiples batailles et l'époque de la recherche de l'unité nationale.

En conclusion

Nous dirons que si, de 1789 à 1815, les "nouveautés" techniques furent très rares, tant dans le domaine militaire que civil, un savoir - et savoir-faire - certain s'était accumulé et se trouvait disponible. , La paix revenue638, les progrès scientifique et technique s'accélerèrent : au point que pour la première fois dans l'histoire de l'humanité un certain nombre d'individus - ingénieurs surtout - se trouvent dans l'obligation de se replonger dans l'étude, ( on ne disait pas, alors, "se recycler" ), au cours de leur vie professionnelle pour ne pas être irrémédiablements dépassés par le développement des connaissances. La conséquence naturelle de ces connaissances nouvelles fut leur mise en application pratique, plus rapide en général qu'actuellement car les découvertes de la science "de pointe" étaient encore accessibles sans difficultés majeures aux ingénieurs de bon niveau. , naturellement ces applications furent étendues au domaine militaire, comme le fut la formidable extension de l'industrie639.

A la fin de la période considérée ici, étaient déjà disponibles une grande partie des matériels et équipements militaires - ou utilisables au profit des armées - qui allaient servir, sans cesse améliorés, au cours des conflits à

venir, toujours plus meurtriers et mobilisant directement ou indirectement, la quasi-totalité de la population des pays concernés.

 

NOTES-COMMENTAIRES DU CHAPITRE 7.

 

a/ L'Occident, certes, avait connu des atrocités à l'occasion de conflits au cours des siècles précédents; les derniers en date ayant été celles commises en 1757 par les troupes russes sur le territoire prussien. Mais il s'agissait d'initiatives individuelles, ou collectives, d'hommes passablement psychotiques ou arriérés, et - le plus souvent - "doppés" par l'alcool. La Terreur, planifiée et utilisée comme moyen normal de pouvoir, est une invention de la Révolution française. ( Ce qui, au moment où sont écrites ces lignes - 1 er semestre 1993 - nous disqualifie quelque peu lorsque nous nous indignons des évènements qui se déroulent en Bosnie, tout en continuant à glorifier le "bicentenaire"). De nombreux auteurs 640 ont pu dire que la terreur nazie d'Hitler et communiste de Staline ont été les "enfants naturels" - au sens de : par nature - de celle inventée en France par les purs amants e la fraternité. Deux siècles plus tard, si nous pouvons évaluer à peu près le nombre d'exécutions après "jugement" ou par justice sommaire il est remarquable de constater que les historiens, selon leurs tendances politiques, en sont encore à évaluer dans une "fourchette" dépassant un facteur de trois les pertes civiles en "Vendée". Il est vrai que les uns se limitent au département proprement dit, alors que d'autres prennent aussi en compte les autres départements "vendéens". On peut ainsi passer de moins de 200 000 à environ 600 000. ( Hoche, sur place, donnait le nombre de 380 000). Il reste que ce fut la première fois, dans une Europe civilisée, qu'un gouvernement donna officiellement l'ordre d'exterminer non seulement les combattants, mais aussi les non-combattants, y ompris les femmes et les enfants.

b/ Un exemple typique est celui des géométries non euclidiennes : lorsqu'en 1828 Lobatchevski présenta à la Société de Mathématique et de Physique de Kazan sa première communication sur cette question, il fut pris pour un fou : Autant eut-il voulu parler devant les Kalmouks de l'époque. P. Rousseau). Cette question, reprise, généralisée et explicitée par Riemann en 1854 sera alors mieux admise par le monde savant, mais comme une sorte de jeu de l'esprit, qui n'aurait jamais d'application pratique. Il fallut attendre le XX ème siècle et la Relativité pour que les géométries non euclidiennes entrassent dans le domaine pratique. ( Riemann, lui-même, disait de ses recherches que c'était un exemple typique de travail qui ne servirait jamais à quoi que ce soit). On peut en dire autant de la plupart des recherches dans le domaine de l'ex-Arithmétique supérieure, devenue la Théorie des nombres ( entiers). Depuis des siècles on cherche la démonstration du dernier "Théorème de Fermat" - en fait, une conjoncture - ou de la Conjoncture polonaise . Celui qui résoudra l'une ou l'autre de ces conjonctures se "fera un nom" dans les mathémathiques. Mais actuellement, au moins, on ne voit pas d'applications pratiques à transformer en démonstrations rigoureuses les nombreuses conjonctures de la Théorie des nombres.

c/ Plus tard - lorsque la qualité des aciers permettra à des tubes minces de résister à de fortes pressions - sera mise au point la chaudiere à tubes de vapeur dite aussi, "à tubes d'eau". A l'inverse des modèles à tubes de fumée, c'est l'eau qui traverse le foyer dans ces tubes, où elle est portée à l'état de vapeur à haute température et pression, ce qui augmente encore le rendement, conformément au principe de Carnot : ce rendement maximum ( théorique ) d'une machine thermique fonctionnant entre deux sources de chaleur, chaude T1, froide T2, ( en degrés Kelvin, soit degrés Celcius + 273 est R = 1 - T2/T1.

Le rendement pratique est, naturellement, nettement inférieur.

d/ Deux remarques : Le lecteur a sans doute noté qu'à propos de marines de guerre nous employons toujours des termes tels que : navire, bâtiment, unité (navale), et jamais le mot bateau. Ceci parce que, en langage administratif français le bateau, quel que soit son tonnage, est une embarcation fluviale ou lacustre. Sont pourtant admises certaines expressions pour désigner des unités maritimes bien particulieres : bateau-pilote, bateau-phare, bateau-météo, etc.

Débouté par l'Europe, mais nullement découragé, Fulton revint aux Etats-Unis. Mais il a compris que, dans l'état de très faible rendement où se trouve la machine à vapeur, elle ne peut guère servir que sur des rivieres, où l'eau douce sera puisée, et où elle trouvera son charbon sur les berges, dans des dépots : les stations de l'"aquabus". En revanche, n'étant pas tributaire du vent l'embarcation pourra suivre les méandres, éviter les bancs de sable, etc. Il lance donc, en 1807, le Clermont pour assurer un service régulier sur l'Hudson entre New-York et Albany : 260 km. Pour la petite histoire, on peut signaler qu'au premier voyage aucun passager ne s'était présenté, et que Fulton avait dù s'engager à rembourser les marchandises en cas de naufrage, explosion ou incendie. Au retour, un excentrique, fou, héroïque ou cherchant un mode de suicide original, versa les 6 dollars de prix du parcours à un Fulton qui l'aurait transporté gratuitement, si grande était sa joie. Quelques semaines plus tard il fallut allonger le Clermont, puis lancer d'autres bateaux pour faire face à l'afflux de la clientèle. Fulton n'eut jamais l'idée de se protéger par un brevet. A sa mort - 1815 - plus 100 "steam-boats" circulaient sur les fleuves et les grands lacs américains.

e/ La diffusion de la consommation de la pomme de terre par l'homme, en France, intervint surtout après 1815, ( malgré les efforts de Louis XVI ), puisqu'elle y fut longtemps considérée comme à réserver aux animaux car malsaine, voire poison pour l'être humain. Ce sont les "grognards" qui découvrirent en Prusse que les "cartoufles" - de Kartoffel - n'étaient nullement malsaines, fort agréables pour un estomac vide, et pouvaient s'accomoder de manières très diverses. Pendant l'avance vers Eylau, les caches de "cartoufles" des paysans sauvèrent l'armée de la famine et, en 1812, les survivants de la campagne de Russie retrouvèrent avec satisfaction le légume en arrivant, en gros, dans la zone de l'actuelle Pologne. Ce furent donc les anciens soldats qui lancèrent définitivement en France l'emploi de la pomme de terrre pour l'être humain. ( Le grand'père de l'auteur, né en 1850, avait connu dans sa petite enfance de très vieux gnognards qui employaient encore le mot cartoufles ; mais en dialecte local - sud du Massif Central - le mot avait évolué en trufflos qui est encore employé. - L'Occitan utilise le muet presque partout ù le français emploie le muet). C'est d'ailleurs Napoléon en personne, comme roi de l'île d'Elbe, qui y introduisit la consommation et la culture de la pomme de terre, en invitant à sa table les quelques notables auxquels il faisait goùter ce qu'il appelait, pour sa part, les "parmentieres".

f/ Ces contractuels étaient recrutés dans la proportion d'un médecin pour cinq chirurgiens. Pour le niveau professionnel on se contentait de demander la possession d'un "certificat d'aptitude" délivré par le Conseil de santé départemental. En d'autres termes, les connaissances moyennes n'étaient guère supérieures à celles des chirurgiens-barbiers qui avaient si longtemps exercé leur...art. Sauver 40 % des blessés était considéré comme un résultat honorable, en raison des ravages de la gangrène. Pour les blessures légères, non soumises au spécialiste le taux d'atteinte par la gangrène semble avoir été très nettement plus faible : les soldats avaient, empiriquement, inventé depuis longtemps une antisepsie primitive mais efficace : ils lavaient la blessure de leurs camarades à l'eau de vie; à défaut, au vin. Pour une simple estafilade bien des vieux soldats se traitaient eux-mêmes de la maniere suivante : étancher le sang; verser sur la plaie quelques pincées de poudre et y mettre le feu : ainsi l'eau de vie pouvait être réservée pour se remettre de ce traitement "héroïque".

Les médecins et chirurgiens ne furent assimilés aux officiers qu'en 1834 - Loi du 19 mai. Plus tard, sous le Second Empire, la dualité médecins et chirurgiens s'atténua : les quatre hopitaux- écoles ( Lille, Metz, Strasbourg et Lyon ) donnaient une formation initiale de deux ans, médicale et chirurgicale. La troisième année d'enseignement était reçue à Paris, au Val de Grâce. Enfin, les futurs spécialistes en chirurgie y recevaient une quatrième année de formation. ( L'Ecole dite de Santé Navale, pour la Marine et les troupes de Marine ( Coloniales ) fut implantée à Bordeaux). La loi du 26 avril 1859 avait décidé l'affectation de trois médecins par régiment d'infanterie, de deux par régiment de cavalerie. Mais le Service de Santé restait subordonné à l'Intendance qui, malgré la bonne volonté, restait radicalement ignorante au plan de la logistique sanitaire, ce qui se traduira par des effets particulierement néfaste tant en Crimée que pendant le conflit de 1870-1871.

( De nos jours, et devant la difficulté à recruter les médecins des Armées, on sait que le décret du 17 mai 1974 leur a conféré un statut spécial leur accordant - à grade équivalent à celui des officiers - une rémunération supérieure et des carrieres plus rapides. )641

h/ Pour la Guerre de Crimée les pertes françaises dépassèrent 95 000 hommes.

Le rapport du Docteur Chenu, chirurgien en chef aux Armées, donne les indications suivantes :- tués au combat, ou morts avant prise en charge par le Service de Santé : environ 10 000. ( Cet environ vient du fait que le Service n'est concerné - évidemment - que par les hommes qu'il a eu à traiter, désignés en langage administratif par l'expression "Pertes Santé".)- Morts dans les hopitaux : 85 375, dont 1/3 de suites de blessures - gangrène surtout - et 2/3 de l'épidémie de choléra.642 Pour un corps expéditionnaire de l'ordre de 300 000 hommes au total, c'est à dire relèves comprises, ces morts représentent donc 32 % des effectifs. Du côté britannique les pertes furent, proportionnellement, encore plus élevées : le Service de Santé, après 39 années de paix, était non pas insuffisant, mais pratiquement inexistant par mesure économie. Le 13 octobre 1854 le Times publia un article de W.Russel, premier correspondant de guerre de l'histoire, dont on peut extraire ces lignes : Nous traitons nos blessés et nos malades comme des sauvages. Les Français nous sont grandement supérieurs. Leur organisation sanitaire est remarquable; leurs médecins nombreux, et ils sont secondés par des soeurs de charité. Ces pieuses femmes font d'excellentes infirmieres. Pourtant les nombres donnés par Chenu montrent que le système français était loin d'être aussi remarquable que le dit Russel. Du moins il avait le mérite d'exister.( Le 28 octobre s'embarquait pour la Crimée la célèbre Florence Nightingale avec 14 infirmieres professionnelles, 10 religieuses catholiques, 8 anglicanes et 6 de la "High Churh". Puis une commission d'enquète de la Chambre des Communes - dont le rapport entraîna la chute du ministère - provoqua l'envoi de personnels médicaux en nombre et qualification équivalents à ceux du Service Médical français.

i/ Cette tendance des hommes "du Sud" à faire carriere dans l'Armée, proportionnellement très nettement plus que ceux des autres régions des Etats-Unis, s'est maintenue. ( Peut-être parce que dans un Sud ruiné et dévasté non seulement par la Guerre de Secession mais ensuite ravagé systématiquement jusque vers 1872, l'Armée était était un organisme permettant d'échapper à la totale misère). A la fin des années 1960 une étude portant sur les officiers généraux et colonels montra qu'un siècle après la Civil War 65 % de ces personnels étaient, directement ou à la génération de leurs parents, originaires des anciens Etats de la Confédération, quoique la population de ces Etats n'atteigne pas le quart du total américain. Ceci, particulierement marqué dans la 4 ème Armée le U.S. Marine Corp, explique pourquoi au cours du second conflit mondial le drapeau sudiste - "Stars and Bars" - fut souvent hissé avant l'emblème national - "Star and Stripes" - sur des îlots ou îles repris ou pris aux Japonais. Au niveau des petites unités - et des petits drapeaux - on ferma les yeux sur ce genre de manifestations. En revanche à Okinawa le commandant en chef des forces terrestres, général Simon B. Buckner, fut violemment pris à partie par les média pour avoir, lui aussi, voulu ignorer le déploiement d'un Stars and Bars qui, malheureusement avait eu lieu sous les yeux de correspondants de guerre. La majorité de la presse américaine - déchainée - exigeait sa comparution devant une court martiale, mais il fut tué au combat avnt que des décisions aient été prises à cet égard.

j/ A titre d'exemple, quand Bonaparte reçoit le commandement de l'Armée d'Italie, ses quatre divisions sont aux effectifs suivants : La Harpe, 8 000; Masséna, 9 000; Augereau, 8 000 et Sérurier 7 000.

Il s'y ajoutaut 7 000 hommes en deux groupements dans les Alpes Maritimeset 4 000 cavaliers, mais dont bon nombre sans montures.

Au total : 43 000 hommes et une soixantaine de canons, mais dont seulement 30 pièces de campagne.

k/ La proportion des régiments "montés" allant croissante, c'est l'époque où l'Artillerie adopte en partie les appellations de grades de la Cavalerie, toujours auréolée de prestige. Mais si le groupe de batteries, considéré comme escadron, peut être commandé par un Chef d'Escadron ( désigné ), l'escadron de cavalerie, malgré des effectifs plus faibles que la batterie, étant sous les ordres d'un "Capitaine Commandant" ( l'escadron ), le groupe d'escadrons de cette Arme est commandé par un Chef d'Escadrons ( avec un ). Ce distinguo, assez puéril, persiste encore, plongeant les officiers étrangers en stage dans nos écoles militaires dans une profonde perplexité. Le régiment d'artillere était essentiellement une unité administrative et d'instruction. Au combat ses batteries étaient réparties sur le terrain selon les besoins prévisibles. En conséquence les chefs d'escadron ne commandent pas un Groupe ( permanent ) de batteries, mais relèvent de l'Etat-Major du Régiment où, prévoit alors le règlement, le colonel doit les employer au mieux .

( Ce qui explique pourquoi, pendant des décennies, les jeunes officiers chantaient malivcieusement :

Je m'demandrai jusqu'à ma r'traite

quoi sert le Chef d'Escadron ? îcar, dans les faits, le colonel commandait souvent directement toutes ses batteries. Cette organisation bizarre donnait trop de subordonnés à actionner par un seul homme; d'autre part elle gaspillait inutilement un précieux capital de connaissances et d'expérience.

l/ Le kriegspiel jeu de pions représentant des unités, sur un plateau qui pour sa part représentait le terrain, avait été inventé par Helvig, en 1780. En 1798 Georg Vulturinius mit au point des règles de jeu très élaborées : mouvement ( selon arme, terrain, feu ennemi ), feu( selon Arme représentée par tel ou tel type de pion, y compris vitesse de rechargement ), etc. En 1837 von Moltke en imposa la pratique dans la formation militaire : les participants "rejouaient" telle ou telle bataille, à moins que le thème en fut inventé de toutes pieces. La plupart des nations, sauf la France, adoptèrent le "wargame" comme procédé d'instruction et d'entraînement au cours du XIX ème siècle. Le wargame avec ses règles et barèmes précis, est très différent de notre caisse à sable, utilisable seulement pour des démonstration à niveau de très bas échelons, ou pour "reconnaitre" une portion très limitée de terrain. Il a fait son entrée en France depuis quelques années, mais au profit d'amateurs civils. Les matériels y figurent, à l'échelle du 1/300 ème. Pour sa part, l'Armée française préférait les exercices sur cartes, malheureusement sans règles et barèmes prédéterminés. Il y a une quinzaine d'année un journal, organe officiel d'un parti politique, s'indigna du fait que si la désignation des troupes amies était toujours le bleu n'avait pas d'importance, en revanche représenter l'ennemi par le rouge montrait bien quel ennemi était seul assigné à notre armée. Le rédacteur de cet article ignorait que cette tradition remontait à l'ancien régime, lorsque l'infanterie française portait l'habit bleu et l'anglaise l'habit rouge.

m/ A notre connaissance aucun auteur n'a relevé le rapprochement que, mutatis mutandis, l'on peut faire entre les manoeuvres opérationnelles et diplomatiques de Napoléon - au cours de la "période artistique" - et...la méthode du mythique Arsène Lupin, décrite par le non moins mythique Isidore Beautrelet dans l'"Aiguille creuse". Citons cet extrait : ...bref, l'ensemble des "trucs" qu'il employait pour "cuisiner" la victime choisie, et la mettre dans un état d'esprit tel qu'elle s'offrait presque au coup machiné contre elle, et que tout s'effectuait, pour ainsi dire, de son propre consentement...

n/ On notera que l'Angleterre assista passivement à la conquète ultérieure de l'Algérie. Son raisonnement était simple : - Cette conquète satisfaisait l'amour-propre des Français tout en y occupant une grande partie de son armée.- Elle n'apportait à la France que des territoires très pauvres, dépourvus du moindre intérêt économique.- Enfin, et plus généralement, l'Afrique du Nord apparaissait comme une "île" placée entre la mer, où la supériorité de la Royal Navy permettait de couper les communications si besoin était, et un désert infiniment plus difficile à franchir que tout océan pour des forces terrestres de quelque importance. Donc : Laissons le coq gaulois user ses griffes dans les sables du désert. comme le dit alors un politicien britannique.

p/ Les efforts extraordinaires de Carnot et de Prieur - et de leurs subordonnés - ne pouvaient former par miracle des ouvriers très compétents, ni leur encadrement, malgré les fameux cours révolutionnaires ; donc produire des aciers de bonne qualité, faire sécher subitement le bois nécessaire aux affûts, roue, montures de fusil; produire des matériels usinés avec la qualité de ceux de Gribeauval. Les commandants des armées critiquèrent donc, ( mais surtout après le 9 Thermidor, et pour cause ), la médiocre facture des armes qu'ils recevaient. Nous prendrons comme exemple un rapport du citoyen-général Tureau - des "colonnes infernales" - au Comité de Salut Public : il y expose que ses troupes manquent de poudre et de munitions; que la proportion de "ratés" d'inflamation est énorme ( en raison de la médiocrité de la poudre, des silex, et de l'acier des batteries). La guillotine étant d'un débit trop lent - et souvent absente, d'ailleurs - les prisonniers pourraient être exécutés à l'arme blanche, peut-on penser.Mais : Les baïonnettes et les sabres plient ou cassent. On ne peut songer à fendre les têtes à coups de crosses, car la monture est de si mauvaise qualité que les crosses cassent à la hauteur de la poignée. En définitive il faut s'accomoder de moyens de fortune et dépécher les brigands et les brigandes avec des pics ou des haches que les soldats peuvent trouver. ( Des subordonnés trouveront des méthodes "de masse" plus simple : celle reprise par des membres de la 2 ème Panzerdivision SS à Oradour-sur-Glane : enfermer la population du village dans son église, et l'incendier. Pour varier les plaisirs on aura aussi recours aux fours de boulangers, méthode réservée de préférence aux femmes car leur corps fournit plus de graisse pour imperméabiliser le papier des cartouches que celui des hommes. Toutefois les armes blanches, pour imparfaites qu'elles soient, peuvent être utilisées pour les corps tendres : le sabre pour éventrer jeunes femmes et jeunes filles - après avoir, sur elles, pris le café de Cythère - et la baïonnette pour les très jeunes enfants.)

q/ Le texte complet de Clausewitz est : La guerre n'est qu'une partie du commerce politique, et n'est pas une grandeur indépendante. La guerre n'est que la continuation du commerce politique, avec d'autres moyens. Il y a donc quelque différence avec le résumé habituellement donné : pour Clausewitz la guerre n'interrompt pas le "commerce" politique, ce qui exclue nos modernes capitulations sans conditions, qui risquent de conduire l'adversaire à s'acharner désespérément. Plus loin l'auteur explique qu' elle ( la guerre ) n'a jamais été qu'un moyen plus énergique d'exprimer la pensée politique dans un langage qui, s'il n'a pas sa logique propre, a du moins sa grammaire à lui. ( Cette logique n'appartient qu'au niveau du "projet politique" et à celui de la stratégie générale qui soutient ce projet. En d'autres termes, c'est le politique, et non le militaire, qui décide de faire - ou de menacer de faire - la guerre, compte tenu de données de tous ordres dont le militaire n'a pas à connaitre. Ce que Clémenceau exprimait par sa célèbre phrase - toujours tronquée d'un adverbe important : La guerre est une chose trop sérieuse pour la laisser exclusivement aux militaires.

 

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Notes: 

443 Signalons le très sérieux ouvrage, sous forme de "bande dessinée" de lecture agréable, de J. DEVOS : Armes Farfelues ( Roissel. Ed.)

444 Rien n'étant très nouveau, au moment où nous écrivons chacun dénonce la "sélection injuste" scolaire â universitaire; mais l'on admet parfaitement la sélection sportive pour ne retenir que les athlètes les plus doués pour les compétitions internationales, refuge du chauvinisme : le muscle prime le cerveau.

445 Kierkegaard : + Le dveloppement de toute idée la transforme en sa propre parodie.+ Illustration parfaite de cette pense que le fameux slogan, Fraternit ou la mort.

446 Travaux accessibles à tous...mais d'une difficulté à donner le frisson

447 Pour donner une idée plus concrète de l'état d'avencement des mathématiques, nous rapellerons qu'un siècle après la fin de la période étudiée ici - vers 1960 - on peut dire que pour quelques 95 % les connaissances en "maths" demandées aux candidats aux concours des "Grandes Ecoles" scientifiques dataient avant 1850. Puis les cours dispensés dans ces Grandes écoles reposaient encore, à plus des trois quarts, sur ces mathémathiques vieilles de plus d'un siècle.

448 A noter que jusqu'en 1937 les polytechniciens n'avaient pas le titre d'ingénieurs : ils étaient Anciens élèves de l'Ecole Polytechnoique .

449 La République avait besoin de savants. Janis Langins. Librairie du Bicentenaire de la Révolution ançaise. Belin Ed. 1987. ( Idée surprenante que celle de faire appel à un chercheur canadien pour décrire les débuts de l'Ecole Polytechnique.)

450 Sous la République encore, mais consulaire.

451 Une étude a montré que les grands mathématiciens du XIX ème siècle, sauf de très rares exceptions, ont montré leurs dons entre 16 et 20 ans. Joseph Bertrand ( au temps où il n'était pas exigé d'être bachelier pour être candidat à Polytechnique ) fut reçu au concours à l'âge de 11 ans. L'Ecole étant militaire, il fut considéré comme reçu, mais ne fut admis à être élève, et interne, que 6 ans plus tard. Entre temps il s'était distrait notamment par une thèse de doctorat particulierement brillante.

452 Dès 1807 Forsyth proposait un pistolet mis à feu par écrasement d'un grain de fulminate, et en 1812 l'armurier Pauly, suisse installé en France, un fusil à chargement par la culasse et inflamation par grain de fulminate. Mais la réserve de grains, non encapsulés, présentait un danger grave au moindre heurt.

453 Passé alors inaperçu, le "principe de Carnot" ne fut réellement retrouvé et mis en application systématique par les ingénieurs qu'après 1875.

454 De maniere surprenante, quoique James Joule ait été un physicien britannique, ses compatriotes utilisent encore largement la British Thermal Unit, B.T.U, qui vaut à peu près 1055 J.

455 Le nombre d'Avogadro-Ampère 022.1023 molécules par mole ( ou atomes pour corps mono-atomique ) ne sera déterminé qu'en 1900.

456 Mais essais, déjà, à titre individuel par certains commandants de navires, à l'imitation de ce que l'on rapportait à propos de navires marchands hollandais.

457 Qui explique pourquoi l'ouïe et la vue sont sensibles depuis de très faibles sons et éclairements, jusqu'à - avant douleur - de très intenses : Sensation k x Log (Intensité).

458 Lent rechargement des chambres du barillet - fermées à l'arriere - chacune comme un pistolet à un coup; inflamation par capsules. Mais le tir des six coups est très rapide, encore que le tireur doit relever, de la main gauche, le chien entre deux coups. ( Système "à simple action"). ( "Barrel" désigne aussi bien le canon, le "tube" d'une arme, que le barillet; le mot revolver vient de to revolve tourner : le barillet tourne pendant le tir.)

459 A peine modifié sera adopté par l'Armée prussienne en 1841.

460 Compliqué. Sera évincé par le télégraphe Morse.

461 Si la Marine française avait très vite réalisé le précieux apport donné par les jumelles ( tout particulierement par celles de nuit à faible grossissement mais forte luminosité ), l'Armée de Terre les ignora longtemps : dans ses "Souvenirs" de la guerre de 1870, le capitaine de Lamothe, artilleur, rapporte combien il faisait d'envieux dans son régiment pour avoir pensé à emporter les jumelles de théatre de sa femme.

462 Les hussards protègeaient joues et cou contre les coups de taille du sabre par leurs propres moyens, si l'on peut dire : en tressant les cheveux en épaisses "cadenettes" descendant de chaque côté du visage en avant des oreilles.

463 Risque retrouvé de nos jours soit dans des armées négligées par le pouvoir central au plan sanitaire - comme les forces françaises en Indochine - ou dans les troupes de partisans : Afgans, Erythréens, etc.

464 Les places fortes seront "marquées" par des forces suffisantes pour que les garnisons ennemies ne puissent en sortir et se joindre au gros des forces adverses. Il y eut toutefois des sièges en règle mais très rares par rapport au récent passé.

465 134 départemenhts; façades maritimes jusque sur la Baltique ( département des Bouches de l'Elbe), et sur la rive Est de l'Adriatique ( Provinces Illiriennes ). Turin, Rome, Bruxelles, Hambourg, sont des chefs-lieux de départements.

466 On trouve déjà là les principes qui permirent la défense de Belfort lors du conflit de 1870...sous les ordres d'un officier du Génie d'ailleurs.

467 De nos jours encore il se trouve des auteurs qui ne peuvent aborder la période du Consulat et de l'Empire sans un certain parti-pris. Nous détenons ainsi :- Un ouvrage, assez bref d'ailleurs, dont l'auteur montre, + la lumiere de la dialectique léniniste- rxiste + que sans exception aucune, toutes les batailles remportes par "Bonaparte" l'ont été par un enchaînement de hasards heureux.- Une plaquette qui prouve ( ! ) que Napoléon Bonaparte n'a pas existé : c'est un mythe solaire, objet d'une hallucination collective. - Et, chargeant Napoléon des lourdes pertes françaises, beaucoup mettent à son compte celles de la période 1792 à 1799. ( Mais oublient les quelques 650 000 civils sacrifiés à la Fraternité.)

468 Souvent appelé, jusque vers 1900, l'"obus-torpille".

469 "Abbaye de Westminster" de la Royal Navy, le Victory est un monument national, ancré à Portsmouth.

470 Expérimentations d'Andréossy en 1795 et 1797; de Choderlos de Laclos - plus connu comme écrivain - de etc. Mais ce n'est qu'avec les études de Paixhans, sur bases scientifiques, que les problèmes furent posés de maniere rationnelle, et des solutions pratiques proposées. ( Nouvelle force maritime de 1822.)

471 Pour la Marine française, on peut penser qu'elle avait quelque répugnance à accepter les idées de cet officier de l'artillerie terrestre, ( fût-il polytechnicien ).

472 D'ailleurs ces trop lourdes masses latérales compromettraient la stabilité par gros temps.

473 Il écrivait lui paraître + souhaitable de conserver une voilure classique : beaucoup plus tard, dans doute, la fiabilit des machines à vapeur permettra de supprimer cette voilure; encore que les nécessités de l'observation lointaine exigeront la conservation d'une sorte de mât.+

474 Cette mme année 1842, Dupuy de Lôme fut envoyé en Grande-Bretagne avec mission d'étudier la question des navires métalliques. Après une année d'études sur les principaux chantiers - civils et militaires - son rpport fut imprimé sur l'ordre personnel du ministre, pour devenir un ouvrage de référence. ( Epoque stupéfiante, actuellement, que celle où une nation acceptait de montrer ses réalisations à l'envoyé d'un possible rival, et où le ministre considérait comme fondamental un rapport rédigé par un ingénieur militaire âgé de 27 ans au moment où il l'avait remis.)

475 Vives critiques des milieux âgés de la Marine et Constructions Navales. La presse s'en mèla ( + Faire flotter du fer sur de l'eau ! Rveries d'un de ces illumunés des mathématiques ! +, etc ). Pour les journalistes moins ignorants des problmes techniques que la norme de leur redoutable corporation, des questions plus sérieuses étaient posées, tant sur le "navire de fer" que le blindage : quelles que soient les précautions, le fer ne rouillera-t-il pas à l'eau de mer ? Le montage par rivets risque de favoriser des infiltrations ? Pour la vapeur, comment remédier en mer à une panne de machine ?...

476 En exil, autorisé à servir comme capitaine dans l'armée helvétique, il avait été notamment chargé de la rédaction du règlement d'emploi de l'Artillerie suisse.

477 Eperon mis à part, c'était là le principe des "monitors" américains - du moins ceux à artillerie en batterie - qui seront utilisés par les adversaires dans la "Civil War".

478 Un article de la Loi de Finances de 1857 stipula que tout navire non pourvu de machine ( à vapeur ) cesserait d'être considéré comme navire de guerre .

479 De fait, le Warrior eut un peu plus d'un an de retard sur la Gloire. C'était un bâtiment tout fer de 9210 t, à cuirasse de 12 cm aussi, mais qui - on le lui reprochera rapidement - ne couvrait ni la proue ni, surtout, la zone très sensible de la poupe : système de gouverne, arbres d'hélices etc.

480 3 type Gloire, 1 type Couronne - le tout métal demandé par Dupuy de Lôme - 2 type Magenta.

481 En matiere de voie ferrée, on compte les pentes non en pourcentage, mais en millikemes : la plus forte pente actuelle de voie normale en France - Mende-La Bastide - est de 33 pour 1000. Pour une route seules s longues descentes à plus de 5 %, soit 50 millièmes, sont signalées aux conducteurs les descendants, depuis peu, pour qu'ils tiennent compte de l'échauffement possible des garnitures de freins.

482 Problème étudié et résolu en 1813 par W.Hedly, ingénieur aux mines de Wylam, après expérimentation : il suffit de donner une charge suffisante aux essieux moteurs. Dès lors il n'y a plus patinage, sauf au départ en cas de démarrage brutal, faute des jeunes mécaniciens inexpérimentés dite - en argot des chemins de fer - "essuyer ses pieds". Hedly ouvrait la voie à l'étude scientifique du frottement.

483 3O ans plus tard - 1859 - à la mort de Robert Stepheson, producteur de locomotives, bâtisseur de voies rrées, de ponts métalliques, appelé en consultation dans le monde entier, des trains dits rapides machines de 600 CV ( 440 kW ), poussaient des pointes de vitesse très au-delà de 100 km/h : dès 1853 on avait cru devoir, en France, fixer par arrêté les vitesses maximales à 120 km/h.

484 Naguère encore - après le second conflit mondial - il était, par exemple, plus rapide et pratique de passer par Paris pour aller de Poitiers à Clermont-Ferrand, ou de Cherbourg à Nantes.

485 Le procédé Mac Adam, empierrement calibré fortement tassé, ne passera en France qu'après l'Empire, grâce aux efforts de Pierre Trésaguet.

486 Toutefois les progrès de la voilure et de sa mise en oeuvre rendirent le virement de bord, vent devant, moins hasardeux précisément dans les débuts du XIX ème siècle. Ceci se traduisit par un gain de temps, et aussi par la désuétude de l'ancien commandement final d'exécution de cette manoeuvre, A Dieu vat ! par l'envoyez ! encore en usage sur tous les voiliers, quelqu'en soit le tonnage.

487 Dès les années 1840, les ports de la Méditerranée lançaient bon nombre de navires à vaqpeur : pour assurer les liaisons régulieres avec la Corse et avec l'Algérie, même par vents contraires.

488 De fait, pendant longtemps de petits avisos coloniaux, destinés à remonter des rivieres, utiliseront la roue. Et pendant la Guerre Civile américaine, l'Union utilisera aussi des navires à roues soit pour le bombardement de ports sudistes accessibles seulement par d'étroits chenaux aux bâtiments à hélice, soit sur les fleuves, le Mississipi notamment : il s'agissait de navires dérivés des fameux "rivers-boats" qui, avant le conflit, servaient pour les transports sur ces fleuves aux nombreux bancs de sable et sinuosités.

489 Il fallait 300 charrettes pour enlever ce que portera un train de marchandises de 1860.

490 Nécessaires à l'artillerie, pièces et munitions, et aussi - ce que notre période peut avoir tendance à oublier - aux agriculteurs, au commerce, à la traction des diligences...

491 A Sainte-Hélène l'ancien tambour, puis tirailleur, puis courrier ( illétré ) du quartier impérial, Santini - qui rapporta secrètement en Europe l'Appel à la nation anglaise - +...en taillant le cuir d'une vieille paire de bottes, trouva moyen de confectionner pour l'Empereur des escarpins boucle qu'il doubla d'un satin blanc fourni par Mme de olon .+ ( G. Lenotre : "En suivant l'Empereur".)

492 Etape quotidienne normale de l'ordre de 20 km; 25 à 30 à "marches forcées". ( Nous y reviendrons.)

493 Dans les années 1820, même la très jeune Amérique envoyait quelques bâtiments de guerre participer à la lutte contre la piraterie barbaresque qui en Méditerranée occidentale s'exerçait essentiellement à partir des ports algériens - avec la bienveillante et rémunératrice cécité des autorités locales.

494 La construction d'une voie de chemin de fer "escaladant" les fortes pentes jusqu'au plateau fut décidée. Mais les tr