Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE VIII : LES PREMIÈRES GUERRES MODERNES

( de 1861 à 1918)

 

GENERALITES.

 

A.Période couverte.

Nous arrivons à cette brève période - une vie humaine moyenne d'alors - pendant laquelle, paradoxalement, simultanément les moyens de destruction augmentèrent une vitesse sans précédent sous l'influence du progrès technique, et ce même progrès faisait croire, dire et écrire que l'Homme étant sur le point de dominer la Nature, ( puisqu'il semblait qu'il ne restait plus grand chose à découvrir ), Histoire allait déboucher enfin sur un Age d'or où le progrès matériel allait nécessairement engendrer le progrès moral. Comme toujours les généreuses utopies se virent infliger les plus sanglants démentis : si la science est neutre, ses applications - notamment militaires - dépendent du pouvoir politique.

Pourquoi avoir retenu comme limites de ce chapitre 1861 et 1918 ?

La première date, comme nous l'avons dit, est évidente. A noter pourtant qu’après avoir été longtemps considérée par l'Europe avec un certain dédain, ( Des "amateurs" s'entretuant dans le désordre. La Guerre de Sécession est désormais considérée comme le premier conflit de type moderne en ce sens que les deux partis s'efforceront - tout particulièrement le Sud, nécessairement inventif parce que faible - de combler leurs lacunes par l'appel à la technique. ( Ceci, naturellement, de manière peu cohérente et souvent non généralisée, en raison des possibilités de lieu et de temps : l'armement individuel ira de la Winchester à répétition au fusil à silex; le télégraphe électrique n'éliminera pas l'estafette à cheval, ni le chemin de fer n'éliminera la charrette et le "Conestoga wagon" de la prairie, tiré par chevaux, voire par bœufs). On notera que si un certain nombre de matériels terrestres du conflit auraient encore pu servir "honorablement" au début de la première Guerre Mondiale643, en revanche tous ceux relevant du domaine naval furent très vite dépassés.

- La date du 12 novembre 1918 est sans doute plus contestable : pourquoi ne pas arrêter le chapitre au 28 juin 1914 - date de l'attentat de Sarajevo ? Ou bien, pourquoi ne pas aller jusqu'au 30 août 1939 ? Reconnaissons que nous avons hésité. De 1865 à 1914 - 49 ans - prirent place de nombreuses inventions dont les applications militaires furent très importantes : par exemple la télégraphie sans fil, ( la T.S.F comme on disait encore en 1939 même pour la radiophonie commerciale ), le moteur à explosion, l'aéroplane, le sous-marin porteur de torpilles auto -mobiles - puisque la mine navale était la "torpille dormante".

Mais, au 30 août 1914, sauf pour le véhicule automobile, déjà assez fiable, et la radio-télégraphie, ( mais n'ayant la portée vraiment intéressante qu’à partir d'installations volumineuses et peu mobiles ), beaucoup de ces inventions n’étaient pas parvenues réellement à l'état de maturité, ou bien n'avaient jamais été employées au combat. ( Par exemple, l'avion, considéré comme peu fiable et surtout bon pour des "sportsmen" fortunés... et tant soit peu farfelus; par exemple, le sous- marin qui n'avait encore jamais lancé une torpille en situation de guerre 644 ). C'est sous la pression de l'urgence qu'en quatre ans les nouveautés techniques en viendront à un emploi banal, quotidien; et aussi que des armes faisant appel à de nouveaux principes, tels les gaz toxiques ou le lance-flammes, seront mises au point puis entreront en service.

Par ailleurs la première Guerre mondiale allait évoluer - sur le "front de l'Ouest" - vers une forme qui n'avait jamais existé et qui n'est pas revenue depuis : une telle supériorité de la défense sur l'action offensive qu'elle allait transformer l'ensemble du front français en une sorte de mur de 700 km de long, qui pendant des années se révèlerait pratiquement infranchissable à l'un comme à l'autre des deux antagonistes malgré les énorme pertes consenties dans l'espoir, toujours déçu, de réaliser la "percée" décisive.

Point à souligner : la "Grande Guerre" fut la première de l'Histoire où le nombre des morts par blessures sera très supérieur à celui des pertes par maladie ou par infection de blessures non mortelles par elles-mêmes.

Enfin, pour gigantesque qu'il ait été, ce conflit 1914-12918 n'a pas eu le caractère idéologique qu'avaient eu les guerres de religion ou de la Révolution, caractère qui se retrouvera en 1939 et, malheureusement, trop souvent dans les affrontements qui ont eu lieu depuis 1945 : en 1914 chacune des deux coalitions voulait simplement - si l'on peut dire - abattre la puissance de l'autre. Depuis, avec les "religions" nazie et communiste, une fois de plus les êtres humains allaient s'entre-tuer parce que les uns voulaient imposer aux autres une forme de bonheur obligatoire. Ces idéologies ont commencé à naître pour l'une, à agir pour l'autre, dès la fin de cette première Guerre mondiale : ce qui nous a poussés à limiter ce huitième chapitre au 11 novembre 1918.

B. Le mouvement des idées.

La fin du XIX ème siècle et les débuts du XX ème furent marqués par ce que l'on a appelé le triomphe - pour les uns - ou le triomphalisme - pour les autres, de la Science. Nombreux étaient en effet ceux 645 qui pensaient qu'elle était sur le point d'arriver à son ultime limite : l'explication, rationnelle et totale, du Monde. En particulier la physique paraissait être presque en mesure d'expliquer tous les phénomènes naturels connus à l'époque. Certes, il restait encore quelques points de détail à éclaircir, quelques contradictions, mais on pouvait estimer qu'un dernier effort allait résoudre ces détails mineurs : la question délicate que bien des scientifiques se posaient était : Que pourront bien faire nos successeurs ? Seul le champ des mathématiques semblait devoir être bientôt le seul qui puisse demeurer ouvert, sous réserve que la recherche y continuât à vide c'est à dire sur des points n'ayant plus aucun point commun avec le monde réel.

Comme conséquence directe, cette époque fut celle où s'affrontèrent Science et Religion; ceci avec d'autant plus d'âpreté qu'en immense majorité les tenants de l'un et de l'autre camp ignoraient tout de ce contre quoi ils croyaient devoir lutter. Tout naturellement les points d'opposition les plus violents portaient sur les problèmes touchant à la métaphysique : origine de la vie et évolution des êtres vivants; origine de l'Univers, etc. Toutes questions controversées avec une telle "foi" que trop souvent la raison fit place à des arguments spécieux ou à de volontaires déformations de la réalité ou de l'Histoire.646

Fort heureusement ce débat qui, pour ridicule qu'il nous paraisse, n'est pas entièrement clos, est radicalement étranger à l'objet du présent essai.

 

1. L'ETAT DES SCIENCES ET DES TECHNIQUES.

 

1. Généralités.

Nous venons d'évoquer le sentiment d'achèvement, ou presque, des sciences qui existait vers le "tournant" du XIX ème au XX ème siècle. Il faut bien voir, toutefois, que ce sentiment portait sur les fondements de la physique et non sur ses applications : jamais, jusqu'alors, elles n'avaient été aussi nombreuses et diverses...ce qui venait, paradoxalement, renforcer l'idée d'achèvement, car tant d'applications pratiques ne montraient-elles pas que le savoir théorique dominait la Nature, désormais ? Et pourtant, les deux dernières décennies commencèrent à laisser pressentir que ce "triomphe" pouvait n'avoir été qu'une illusion; illusion due au fait que les détecteurs - au sens large - dont on avait disposé jusqu'alors n'avaient pas permis de mettre en lumière certains phénomènes. Par exemple : - la découverte - accidentelle - de la radioactivité naturelle ( 1896 ) va montrer qu'un corps simple peut se transformer en un autre : idée considérée comme absurde depuis la disparition des alchimistes; - celle des quanta ( 1900 ) révéla ce fait, extraordinaire, que l'énergie ne se transmet pas de manière continue, mais "discrète" : c'est à dire par paquets infimes mais bien distincts;, - la Relativité restreinte ( 1905 ), puis généralisée ( 1917), vont montrer que les notions de temps, masse, distance, vitesse, que nous utilisons ne sont que des approximations, commodes et pratiques pour les problèmes quotidiens, mais fausses pour les cas extrêmes.

Nous n'avons cité que quelques-uns des "accrocs" aux certitudes alors bien établies; mais ces "scandales" vont aller en se multipliant, montrant que l'autosatisfaction scientiste de la fin du XIX ème siècle n'avait été qu'une illusion. ( Dans le camp que l'on peut qualifier d'adverse, on en profita bien vite pour dauber sur la "faillite de la Science" : prise de position stupide, car les connaissances scientifiques des phénomènes de la Nature ne sont, et ne peuvent être, que des approximations de plus en plus fines de la réalité).647

La tendance que nous avions déjà perçue pour la période précédente, celle de la spécialisation du chercheur, va aller en s'affirmant jusqu'à devenir la règle : l'homme de science est - n'est plus que - chimiste, physicien, mathématicien, biologiste, etc; et dans chacune de ces disciplines il devra se limiter à un domaine restreint pour faire partie du "peloton de tête". Naturellement, et de plus en plus, nul ne peut prétendre être un scientifique de bon niveau s'il ne possède pas la solide base mathématique nécessaire pour ses recherches. Mais cette base ne représente plus qu'une très faible partie de la prodigieuse extension de cette indispensable auxiliaire. Rappelons que si Poincarré fut considéré comme le plus grand mathématicien de son temps, c'est, autant que par ses découvertes, parce qu'il fut le dernier être humain capable de comprendre l'ensemble des mathématiques de son époque.

12. Etat des sciences.

( Plus encore que pour les chapitres précédents, nous devrons désormais nous limiter presque exclusivement aux seules découvertes qui, directement ou non, dans la période considérée, ou plus tard ont permis des réalisations de matériels et équipements militaires.)

A. Mathématiques.

Avec la mort de Gauss, l'année 1855 avait marqué la fin du dernier lien avec les mathématiciens du XVIII ème siècle, simultanément physiciens ou/et astronomes le plus souvent, mais parfois chimistes, voire amateurs éclairés. En 1861 Abel et Gallois auraient dû être respectivement âgés de 60 et de 50 ans, mais ces deux génies étaient disparus prématurément : l'un littéralement mort de misère, l'autre des suites d'un duel aux causes ridicules. Pourtant, aussi, l'un comme l'autre laissaient du travail pour des siècles aux générations futures.

Par ailleurs, en 1861 : Hamilton a 61 ans; Liouville 51; Boole et Weirstrasse 46; Cayley 40; Hermite 39; Kroneker 38; Riemann 35; Dedekind 30; Jordan 23; Halpen et Cantor sont des adolescents de 17 et 16 ans; Poincarré est un enfant de 7 ans; Hilbert naîtra l'année suivante; Russel en 1877.

Parmi leurs découvertes on peut citer ( liste très éloignée d'être exhaustive) :

- applications de l'algèbre à l'optique;]

- premières applications des nombres "complexes" à des questions pratiques : dans le cas d'espèce, aux phénomènes produits par le courant alternatif; 648

- la démonstration de l'infinitude des nombres transcendants, "supérieure" à celle des nombres rationnels; 649( et la démonstration du fait que - en 1873 - base des logarithmes naturels, et Pi - en 1882 - sont transcendants. ( Ce qui régla négativement le vieux problème de la quadrature du cercle.)

- la logique symbolique mère des logiciels sans lesquels nos ordinateurs seraient aussi inutiles que des chaînes haute fidélité sans disques;

- les transformations linéaires;

- la théorie des invariants;

- l'établissement de la solution générale d'une très grande variété d'équations différentielles, indispensables aux physiciens;

- les géométries non euclidiennes à N dimensions;

- la généralisation de la notion de nombres entiers - formes "hermitiennes" - qui plus tard permettront le traitement mathématique du quanta;

- la théorie des idéaux ;

- les fonctions de variables complexes;

- les premières études topologiques;

- les calculs matriciel et tensoriel;

- la théorie des ensembles, avec ses extensions : corps anneaux

- la généralisdation des fonctions elliptiques;

- les fonctions automorphes;

- les méthodes numériques de calcul de mécanique céleste, qui avec l'aide des ordinateurs, 80 ans plus tard, nous permettront de résoudre en pratique - c'est à dire avec toute la précision requise - le problème des "N corps" attractifs;

- l'approfondissement des théories de calcul de probabilités et de statistiques.

Cette énumération est, évidemment, arbitraire, subjective et incomplète : le lecteur ne peut qu'y découvrir de fâcheux oublis. Il faut y voir la conséquence du développement déjà atteint par les mathématiques à cette époque : nous n'avons pu citer que quelques mathématiciens - ceux que l'on s'accorde en général à considérer comme les "maîtres" du moment - et pour ces chercheurs, une infime partie de leurs travaux : à titre d'exemple, le seul Poincarré a écrit près de 500 mémoires sur des questions nouvelles, sans parler de toute son oeuvre de complément, simplification, généralisation, sur des problèmes déjà abordés par ses prédécesseurs. (a)

B. Les autres sciences.

B1. Physique et Astronomie..

- 1862 : Théorie du moteur thermique à 4 temps. ( "Cycle" Beau de Rochas.)

- 1865 : Théorie électromagnétique. ( Maxwell.)j

- 1867 : Découverte du point critique pression-température, des corps. ( Andrews.)

1869 : Rayons cathodiques. ( Hittorf.)

- 1876 : Identité des électricités statique et dynamique. ( Rowland.)

- 1879 : "Bombe" calorimétrique. ( Berthelot.)

Lois du rayonnement du "corps noir". (Stephan.)

- 1880 : Piezo-électricité. ( P et J. Curie.)

- 1881 : Bolomètre. ( Langlay.)

- 1882 : Galvanomètre à cadre mobile. ( Deprez et d'Arsonval.)

- 1884 : Fuseaux horaires. ( Conférence internationale des Méridiens.)

- 1887 : Ondes radio-électromagnétiques. ( Hertz). Constance de la vitesse de la lumière, quelle que soient celles de l'émetteur et de l'observateur. ( Michelson et Morlay.)

- 1891 : Nomographie. ( M. d'Ocagne.)

- 1895 : Rayons X. ( Röntgen.)

- 1896 : Radioactivité naturelle. ( Becquerel). - 1897 : Mesure du quotient charge/masse de l'électron. ( J.J. Thomson, devenu plus tard Lord Kelvin.)

Chambre à détente pour étude des trajectoires de particules. ( Wilson.)

- 1900 : Découverte du quanta énergétique. ( Plank.)

Familles radioactives. ( Rutherford et Soddy.)

- 1903 : Découverte des isotopes. (Soddy.)

- 1904 : Tube électronique. ( Fleming.)

Cellule photo-électrique. ( Korn.)

- 1905 : Relativité restreinte. ( Einstein.)

Classification spectrale des étoiles. (b) ( Hertzprung et Russel)

- 1908 : Concept espace-temps. ( Minkowski.)

Compteur Geiger. ( Geiger.)

- 1910 : Ionosphère et son influence sur les transmission radio. ( Heaviside.)

- 1911 : Relation spectre-luminosité des étoiles. ( Hertzprung et Russel.)

Charge de l'électron. ( Millican.)

Rayonnement cosmique. ( Gokel et Hess.)

- 8 -

- 1912 : Diffraction des rayons X par les cristaux. ( Von Laue.)

Champ magnétique du Soleil. ( Hale.)

Première explication de la structure de l'atome. ( Börh.)

Spectrographe de masse. ( Aston et Thomson.)

- 1916 : Relativité généralisée. ( Einstein). Obligation en France de fixer le méridien origine des cartes à celui de Greenwich, ( devenu depuis "Méridien International"). - 1917 : Premières évaluations des dimensions de la Galaxie et de la position du Soleil dans cette galaxie., Démonstration du fait que la Relativité conduit à un Univers instable : en expansion ou en contraction. ( Friedmann).

B.2. Chimie.

- 1861 : Découverte du Césium et du Rubidium. ( Kirchoff et Bunsen.)

- 1865 : Formule du Benzène. ( Kekule.)

- 1869 : Classification périodique des éléments. ( Mendeleiev.)

- 1871 : Phtaléine. ( Bayer.)

- 1874 : Stéreochimie. ( Vant'Off et Le Beil.)

- 1876 : Loi des phases. ( Gibbs.)

- 1882 : Lois de la cryométrie et de l'ébulition. ( Raoult.)

- 1884 : Cinématique chimique. ( Vant'Off.)

- 1885 : Structure cristalline des métaux. ( Osmond.)

1886 : Isolement du Fluor. ( Moissan.)

1887 : Théorie des ions. ( Arrhénius.)

- 1895 : Isolement de l'Argon. ( Raleigh et Ramsey.)

- 1898 : Liquéfaction de l'Hydrogène. ( Dewar.)

Isolement du Radium. ( P. et M. Curie.)

- 1901 : Composés organo-magnésiens. ( Grignard.)

- 1908 : Liquéfaction de l'Hélium. ( Kammerling-Omnes.)

- 1909 : Définition du Ph d'une solution. ( Sörensen.)

- 1915 ( à partir de ) : emploi de toxiques de guerre ( initié par l'Allemagne.)

B.3 Médecine et biologie.

- 1861 : Microbes anaérobies. ( Pasteur.)

- 1862 : Fermentation alcoolique. ( Pasteur.)

- 1865 : Fonctionnement du muscle cardiaque. ( Marey.)

Principes de médecine expérimentale. ( Claude Bernard.

- 1866 : Lois de l'hybridation et de l'hérédité. ( Gregor Mendel.)

- 1867 : Mise en application de l'asepsie et de l'antisepsie. ( Lister.)

- 1868 : Greffes cutanées. ( Reverdin.)

- 1874 : Identification du bacille de la lèpre. ( Hansen.)

- 1878 : Découverte du staphylocoque. ( Pasteur.)

- 1879 : Gonocoque. ( Neissesr.)

Steptocoque. ( Pasteur.)

Sérum physiologique. ( Kroneker). ( Cousin du mathématicien.)

Vaccination préventive. ( Pasteur.)

- 1881 : Bacille de la fièvre typhoïde. ( Eberth.)

- 1882 ; Chromosomes. ( Strasburger et Fleming.)

Bacille de la tuberculose. ( Koch.)

- 1883 : Pneumocoque. ( Talamon.)

- 1884 : Bacille du tétanos. ( Nicolaïer.)

- 1885 : Vaccination de la rage. ( Pasteur.)

- 1886 : Mutations brusques. ( De Vries.)

- 9 -

- 1895 : Antitoxines. ( Von Behring.)

- 1896 : Sero-diagnostic. ( Sicard et Widal.)

- 1897 : Aspirine. ( Hoffmann.)

- 1900 : Groupes sanguins. ( Landsteimer.)

Electro-cardiogramme. ( Einthaven.)

- 1902 : Barbituriques. ( Fischer.)

- 1905 : Pratique de la transfusion sanguine. ( Crile.)

- 1906 : Vitamines. ( Hopkins.)

- 1909 : Chronaxie. ( ( Lapicque.)

Traitement du typhus. ( Nicolle.)

- 1913 : Vaccin B.C.G. ( Guerin et Calmette.)

- 1914 : Thyroxine. ( Kendall.)

- 1915 : Bactériophagie. ( D'Hérelle.)

- 1914 / 1918 : Chirurgie crânienne, (

Chirurgie cardiaque, ( Banalisées par chirurgie aux Armées

Prothèses, ( sauf ch. cardiaque, constituant les

Chirurgie esthétique. ( débuts de ce type d'opérations.

C. Découvertes et applications techniques.

- 1861 : Production industrielle du chlore. ( Deacon.)

Mitrailleuse ( à bras ) pratique. ( Gatling.)

- 1862 : Premier moteur "à 4 temps" ( à gaz). ( Beau de Rochas.

Tourelle sur bâtiment cuirassé. ( Ericson et Coles.)

- 1865 : Four sidérurgique à "sole". ( Martin.)

- 1866 : Magnéto. ( Siemens.)

Dynamite.( Nobel.)

1870 : Roulement à billes. ( Surisay.)

- 1871 : Dynamo. Gramme.)

- 1872 : Moteur "2 temps". ( Brayton). - 1873 : Moteur électrique. ( Par découverte accidentelle de la réversibilité de la dynamo.)

Principe du canon à frein hydraulique. ( Krupp.)

- 1876 : Telephone. ( Bell.)

Premier moteur à 4 temps pratique. ( Otto.)

Déphosphoration de la fonte. ( Thomas.)

- 1877 : Microphone. ( Hugues.)

- 1878 : Plaque photographique au gélatino-bromure d'argent. ( Eastman.)

Télégraphe imprimeur. ( Beaudot.)

Lanpe à incandescence. ( Edison.)

Alternateur. ( Siemens.)

- 1879 : Locomotive électrique. ( Siemens.)

- 1880 : Poudre colloïdale sans fumée ni résidus. ( Vielle.)

- 1881 : Machine comptable à cartes perforées. ( Hollerit). 650- 1882 : Premier pont métallique préfabriqué, sans aucune nécessité de retouches sur le chantier. ( Pont voie ferrée de Garabit). ( Bonnet et Eiffel.)

- 1883 : Moteur à essence. ( Daimler). Turbine à vapeur. ( De Laval). ( Améliorée l'année suivante par Parsons qui lancera, 10 ans plus tard, le premier navire à turbine : le Turbinia.)

Premier véhicule à moteur à explosion. ( Delamare et Debouteville.)

- 1884 : Transformateur électrique. ( Gaulard.)

Mitrailleuse par effet de recul. ( Maxim.)

Fibres textiles de cellulose. ( Chardonnet.)

- 1885 : Moteur à induction. ( Tesla.)

Mélénite. ( Turpin.)

- 1886 : Obtention industrielle de l'aluminium, par électrolyse. ( Herault.)

Soudure à l'arc électrique. ( Thomson.)

- 1887 : Moteur électrique asynchrone. ( Tesla.)

- 1888 : Phonographe à disques. ( Berliner.)

Carburateur. ( Daimler et Butler.)

Pneumatique à chambre à air. ( Dunlop.)

- 1889 : Film photographique. ( "Pellicule" ). ( Eastman.)

- 1890 : Détection des ondes hertziennes par cohéreur à limaille. ( Branly.)

Moteur à allumage par forte compression. ( Diesel.)

- 1892 : Four sidérurgique électrique. ( Moissan.)

- 1893 : Antenne radio-électrique. ( Popov.)

Pistolet à répétition. ( Borchart.)

- 1895 : Liquéfaction industrielle de l'air. ( Linde.)

Mitrailleuse par emprunt de gaz. ( Browning.)

Rayons X. ( Röntgen.)

- 1896 : Premières liaisons radio. ( Marconi.)

- 1897 : Oscillographe cathodique. ( Braun.)

Canon à tir rapide. ( Le "75" français.)

- 1898 : Enregistrement magnétique des sons. ( Poulsen.)

Proposition de propergols liquides pour fusées. ( Tsiokolvski.)

- 1899 : Changement de vitesse par "train baladeur". ( Renault.)

- 1900 : Dirigeable à structure rigide. ( von Zepplin.)

Aluminothermie. ( Goldschmidt.)

- 1901 : Turbine à vapeur multicellulaire, ( "à étages" ). ( Rateau.)

- 1902 : Moteur électrique synchrone. ( Danielson.)

- 1903 : Vol aérien contrôlé. ( Frères Wright.)

Soudure oxy-acétylénique. ( Fonch et Picard.)

Proposition de fusées à étages multiples et formules donnant la vitesse des étages en fin de combustion. (Tsiokolvski.)

- 1904 : Véhicule chenillé. ( Holt.)

Béton précontraint. ( Freyssinet.)

- 1906 : "Lampe" triode. ( Lee de Forest.)

Radio-phonie. ( Fessenden.)

- 1907 : Belinographie, ( "télégraphie" de photos ou croquis). ( Belin.)

Radio-goniométrie. ( Bellini.)

- 1909 : Traversée aérienne de la Manche. ( Blériot.)

- 1910 : Hydravion. ( Fabre.)

Duralumin. ( Wilm.)

- 1912 : Première utilisation militaire de l'avion. ( Italie, en Lybie.)

- 1913 : Photo-élasticité. ( Mesnager.)

Acier inoxidable. ( Brearly.)

- 1914 : Pilote automatique - navires - par centrale inertielle. ( Sperry).651

- 1915 : Début d'emploi systématique de produits toxiques. ( Allemagne; Alliés.)

- 1916 : Char d'assaut. ( Artillerie d'assaut ) ( Grande-Bretagne et France.)

Turbocompresseur. ( Rateau.)

Pompe à diffusion. ( Gaede.)

- 1917 : Emetteur d'ultrasons sous-marins. ( Langevin.)

 

2. LES FONCTIONS MILITAIRES DANS LA PERIODE CONSIDEREE.

 

Rappelons, en ce début du deuxième tome, que l'"argot" militaire français appelle "fonctions" diverses capacités que possèdent - ou non - les matériels et

équipements, voire l'organisation des forces : fonctions mobilité, protection, liaisons-transmissions, etc; Nous traiterons à part, comme dans le tome premier, la fonction spécifiquement militaire : l'agression terme signifiant la capacité d'exercer des effets destructifs ou/et vulnérants, même quand il s'agit d'armes à caractère défensif, comme les antichars, les antiaériens, les mines.

 21. FONCTION MOBILITE.

21.1. Mobilité terrestre.

A. Mobilité traditionnelle.

Quoique le soldat de la fin du XIX ème siècle et du début du XX ème soit encore souvent d'origine rurale, les extraordinaires performances de marche réalisées pendant la Révolution et le Premier Empire ne seront plus égalées. La norme des étapes quotidiennes sera de l'ordre de 25 à 30 km pour le fantassin; de 30 à 40 pour le cavalier. Pour sa part le fantassin français, jusque et y compris en 1914, était aussi chargé que le légionnaire romain, "mule de Marius". Il était particulierement mal équipé pour le temps chaud, ( lourde capote sur vètement de drap épais ), enfin on peut croire que c'est dans un moment de délire - qui persista - que furent adoptées les trop célèbres bandes molletieres comprimant les vaisseaux et muscles du mollet et se déroulant tous les quelques kilomètres.652 Pourtant, ce fantassin, plus robuste que l'anglais, plus endurant que l'américain, sera le meilleur marcheur des alliés sur le front occidental. ( Il est vrai que très vite, avec le retour des ouvriers en usines, nous aurons de loin la plus forte proportion de soldats d'origine paysanne habitués, générations après générations, à porter des charges inhumaines. ( G. Blond, in Verdun Presses de la Cité). Le cheval reste semblable à ce qu'il fut, mais sa qualité moyenne quand il provient de la réquisition est inférieure à celle des montures militaires de temps de paix. Sauf en Russie et dans les Balkans, le boeuf disparait définitivement des charrois militaires. Enfin, et pour les opérations en zone montagneuse - notamment les Balkans pendant le premier Conflit mondial - le mulet marque un très net retour en raison de sa sobriété, son endurance, sa docilité et son sens de l'équilibre.

B. Chemin de fer.

a/ Sans trop nous attarder à l'aspect technique de la question, il convient pourtant de noter, au cours de la période considérée :

- la très importante augmentation des réseaux ferrés, y compris la création de lignes secondaires, non rentables mais d'interèt public. ( Et le plus souvent desservies actuellement par voie routiere );

- la rapide croissance des puissances motrices unitaires :

500 CV en 1860, ( 367 kW )

1000 CV en 1890, ( 735 kW )

2000 CV eb 1910, ( 1470 kW ), qui autorise la traction de trains de plus en plus importants ou/et de plus

grandes vitesses. D'ailleurs le rapport puissance/poids des locomotives allant en augmentant, cette puissance ne put être employée utilement qu'en multipliant le nombre des essieux moteurs : de 2 vers 1850 à 3 et même 4 ( aux Etats-Unis ) à la fin des années 1880.

- l'amélioration considérable du rendement, donc la diminution de la consommation de charbon et d'eau, par la surchauffe de vapeur et son emploi en double expansion - ou "compoundage" : premier cylindre haute pression, deuxième pression modérée sortant de ce premier cylindre. En 1830 il fallait environ 75 kg de charbon pour tracter 100 "tonnes * kilomtres" à la vitesse de 25 km/h. En 1910 il suffisait de 4 kg, malgré une vitesse portée à 100km/h pour les express donc une résistance d'air très supérieure.

b/ Si, lors du conflit austro-prussien de 1866 le chemin de fer se montra précieux pour la mise en place des forces - comme les transports français Paris-Marseille en 1859 - son emploi dans cette guerre se limita à l'acheminement de la logistique et à l'évacuation de blessés : on n'avait pas h tenu compte ( en partie à cause d'un maillage encore insuffisant ), des enseignements de la Guerre de Secession où la voie ferrée avait joué plusieurs fois un rôle opérationnel décisif; sans compter - pour le Nord - l'emploi systématique logistique : il ne s'agissait plus de la petite armée de professionnels, de temps de paix, mais de citoyens; donc d'électeurs potentiels, comme leurs parents et amis, qui n'auraient pas admis que le ravitaillement, les munitions, les médicaments, ne soient pas massivement fournis.

A l'égard du transport opérationnel, c'est dès les débuts de la Guerre Civile américaine que, pour la toute première bataille rangée - de Manassas pour les Sudistes, du Bull Run pour les Nordistes; 21 juillet 1861 - que trop inférieur en effectifs et armement le général, ( confédéré ), Pierre Toutant de Beauregard eut l'idée de se faire renforcer de 8000 hommes et 20 canons à acheminer en moins de 24 heures d'une distance de 100 km : seul le chemin de fer pouvait, en temps utile, lui amener cet appoint dont l'intervention de flanc fut décisive. Le nouveau Commandant en Chef unioniste, Mc Clellan, ne s'y trompa pas en écrivant le 4 août que : Les chemins de fer ont introduit un nouvel et important élément dans la guerre, par la facilité qu'ils offrent de concentrer rapidement, sur un point donné, des masses retirées d'autres secteurs, et en créant ainsi de nouveaux points stratégiques et de nouvelles lignes d'opérations. Si le Sud eut l'idée initiale, il lui fut nettement plus difficile de l'appliquer que le Nord en raison d'un réseau ferré très nettement moins développé : en début de guerre, 14 140 km contre 37 020 km pour le Nord, que sa puissance industrielle permit d'étendre largement pendant la guerre.

Comme conséquence, de très nombreux raids de cavalerie auront pour but la destruction des ponts et des points de jonction de lignes ferroviaures ennemies, avec longtemps un net avantage aux Confédérés qui, d'emblée, mettaient en ligne une cavalerie qualitativement très supérieure. On ne peut que s'étonner du fait que les E.M. européens n'aient tiré aucune leçon à ce sujet - comme pour bien d'autres - de ce conflit : le mépris européen pour cette guerre d'"amateurs" est bien résumé par ce qu'en écrivit Moltke : Conflit entre deux populations armées, se donnant la chasse mutuellement sur toute l'étendue du territoire, et dont on ne peut tirer aucun enseignement.

d/ Mais, pour la Prusse, le bref conflit de 1866 offrit l'occasion de "tester" ce qu'apportait le chemin de fer, et de détecter les erreurs faites aux niveaux de la technique et de l'exécution.

Au plan technique nous relèverons - le trop faible nombre de rampes mobiles, ( portées par le train lui-même ), pour le déchargement des pièces d'artillerie, des véhicules de transport hippomobiles et des chevaux mêmes, loin de toute gare; - la sous-évaluation du nombre de points d'ammarage - crochets, anneaux - sur les wagons plats, pour arrimer convenablement les charges lourdes; tout particulierement celles sur roues : canons, charriots. ( Ainsi que des petit matériel de calage, etc ); - l'insuffisance des dispositifs de maintien des animaux pour les wagons portant les chevaux.

Au plan de l'exécution : L'expérience avait montré que, au moins autant que la vitesse des convois, leur parfaite régulation 653 contribuait à optimiser le "débit" de transport. Par ailleurs cette optimisation jouaint aussi de la mise en place, en temp et lieu, de wagons de caractéristiques et de nombre bien déterminé pour le déplacement de de tel ou tel type d'unité. ( Par exemple. Les convois nécessaires pour déplacer l'infanterie et l'artillerie sont très différents). ! La conclusion fut qu'il fallait disposer d'un corps militaire de spécialistes, coiffant les personnels civils du chemin de fer pour lui donner le rendement maximum. Dès le temps de paix ces spécialistes se mirent au travail sur des !plans de circulation répondant à de multiples hypothèses de conflits possibles. æ Le moment venu c'est le plan de transport N, le plus proche de la réalité présente, qui sera appliqué avec retouches mineures.

e/ Cet effort avait été conduit si discrètement que la France en était resté à son principe favori, conforté dans tous les domaines par les campagnes menées en Algérie puis au Mexique : le système D souple et astucieux radicalement opposé à la "pesanteur" de la planification germanique. Lors du conflit de 1870 cette impréparation se révéla désastreuse. Sur ce point, laissons la parole au Colonel Rousset 654 : ( Du côté ennemi) La mobilisation était à peine achevée, ( décidée la nuit du 15 au 16 juillet ), que les transports stratégiques commencaient à leur tour.

Les premiers trains partirent le 24; 11 jours après, le 4 août, l'opération était terminée. Cette rapidité tenait à la préparation si complète qu'en avait fait le Grand Etat-Major, et à la précision mathématique avec laquelle avaient été établis les tableaux de marche et transports ( Cette opération gigantesque jeta sur la base d'opérations plus de 500 000 hommes, près de 1300 canons et un immense matériel.

Du côté français il serait trop long de reprendre la description que fait le Colonel Rousset de la "pagaille" dans laquelle se fit l'opération analogue. Nous résumerons donc : seules des directives très générales et vagues avaient été données aux trois Compagnies intéressées : Chemins de fer du Nord, de l'Est et P.L.M. Les transports furent pourtant lancés dès le 16 juillet, mais en pleine mobilisation ce qui commença à créer un désordre sans cesse croissant.655 Les régiments étaient lancés avant d'avoir reçu ce qu'ils auraient dù attendre d'hommes, de chevaux et de matériel . Des groupes d'isolés chercheront désespérément à rejoindre le gros de leurs unités...ne parlons pas des chevaux, des munitions ou du fourrage - qui n'ont pas le recours de demander où ils doivent aller.656 Au plan opérationnel, la seule tentative d'envergure des 7 mois de guerre fut la décision de transport de l'armée Bourbaki depuis la zone Nevers-Bourges vers Besançon, avec idée de percer vers le nord pour couper les forces ennemies de leurs voies d'approvisionnement. Mais l'autorité politique du moment ne réalisa pas qu'un puissant mouvement de rocade, ( sur lignes secondaires ), soumis à des ordres aussi impératifs que non cohérents, se fondrait dans le désordre et la lenteur : A Bordeaux les ordres succèdaient aux ordres, sans que l'on pensât le moins du monde à la façon dont ils pourraient être exécutés ( dans une hâte fébrile, exclusive de toute méthode. On croyait actionner des lignes de chemin de fer dont on ignorait les caractéristiques et le rendement... Bref, par une température glaciale et le ventre creux, les forces furent acheminées si lentement que l'ennemi eut largement le temps de constituer une nouvelle armée qui repoussa les lambeaux successifs de l'armée Bourbaki jusqu'en Suisse., Sur le plan des contre-mesures on ne peut qu'être surpris de la passivité française vis à vis des lignes utilisées par l'adversaire sur notre territoire. La destruction du pont de Fontenay-sur-Moselle - ligne Paris à Strasbourg - en janvier 1871 constitue la seule tentative, d'ailleurs réussie. ( Dans ses mémoires le général ( prussien) Verdy du Vernois écrivit : Nous nous étonnions que les Français n'aient encore rien tenté contre nos chemins de fer. Là aussi il y aurait eu des enseignements à tirer de la Guerre de Secession.

f/ Sans entrer dans les détails de la Guerre des Boërs 1899-1902, on peut noter que le conflit se déroula essentiellement sur les deux axes ferrés de l'époque : celui partant du Cap, ( colonie anglaise ), vers le Nord; et celui joignant Prétoria à Lourenço-Marquez ( seul "poumon" des Boërs). Au plan tactique on peut noter l'action de trains porteurs d'artillerie, blindés par moyens de fortune.

g/ Le conflit russo-japonais de 1904-1905 fut marqué pour la Russie par la lourde servitude du Transibérien qui, à cette époque, était à voie unique et, non achevé, car coupé par un transbordement sur le lac Baïkal : 3250 km de l'Oural à la rive Ouest; 3780 km de la rive Est à Vladivostock, par Kharbin et ort-Arthur. 657En début de conflit 6 trains passaient chaque jour dans les deux sens. Ce nombre fut porté à 16 peu à peu. Mais il s'agissait:

- de fournir toute la logistique à une armée de près d'un million d'hommes

- de combler les pertes en hommes, chevaux, matériels de toute sorte. Il aurait été parfaitement vain de chercher à augmenter l'armée d'Extrème Orient : le Transibérien était déjà insuffisant pour soutenir convenablement les forces au combat. Sur de si grandes distances le chemin de fer avait montré ses limites : rien ne remplace la voie maritime où un seul cargo porte la charge de plusieurs trains.

De leurs côté les Japonais - quoique sur distances très inférieures - eurent aussi des difficultés : en 1904 les gares terminus des approvisionnements se trouvaient à des centaines de km de la zone des combats. Bizarrement, au lieu de mettre les tronçons russes - écartement de 1 524 m - à la norme internationale de 1 435 m, ils choisirent de transformer leurs wagons. Mais la chose était impossible pour les locomotives : ce qui conduisit à recourir à la traction individuelle des wagons par chevaux, voire par coolies chinois requis et à employer une véritable armée - 110 000 hommes - de porteurs sur routes transformées en fondrieres en période de pluie. Comme le note le général belge Wanty : Si l'une et l'autre des deux Armées étaient du type sobre, et même ascétique, en ce qui concerne les vivres, il fallait pourtant des munitions pour alimenter la bataille.

( La voie ferrée ne joua guère de rôle dans les deux guerres des Balkans, 1912 et 1913, et pour cause : elle ne faisait que son apparition dans l'essentiel, très montagneux, de cette région.)

h/ Pour la Première guerre mondiale nous nous limiterons au front occidental, mais non sans noter que le "plan Sclieffen" - effort initial décisif sur la France - avait compté sur deux faits : la lenteur de la mobilisation russe, et la différence d'écartement des voies qui, par le biais des difficultés logistiques, affaiblirait nécessairement toute offensive russe vers l'Allemagne ou/et vers l'Autriche.

France :

La dure leçon de 1870 avait porté ses fruits : l'Armée avait appris à utiliser rationnellement le chemin de fer; et les Compagnies à être employées pour les besoins militaires. A noter d'ailleurs que le général Joffre était un sapeur spécialiste de la voie ferrée et qu'il savait pouvoir compter sur des hommes, militaires et civils, sachant jouer en "virtuoses" de ce moyen. Passant sur les détails de l'organisation, ( plans, variantes, entraînement à l'organisation de mouvements "à la demande" ), on peut dire que le chemin de fer joua un rôle de tout premier ordre :

- au plan stratégique pour la mise en place initiale des forces, minutieusement étudiée en fonction du plan de mobilisation et de celui de déploiement - Le "Plan XVII". ( Plus tard, naturellement, c'est le chemin de fer qui acheminera sur Marseille les forces destinées au "Front d'Orient" ); - au plan opérationnel, tout au long du conflit, les lignes en rocades permirent de jouer très rapidement du transport de forces en réserve, à la demande, tout au long d'un front de 800 km : renforcement d'un secteur menacé de percée ennemie, ou regroupement pour une tentative de rupture. ( A cet égard, on peut dire que sans le chemin de fer la bataille de la Marne eut été perdue ); - et, tout au long de la guerre aussi, c'est la voie ferrée qui a assuré l'essentiel, en tonnes.kilomètres des transports logistiques : munitions, vivres, mais aussi le flot de matériels et surtout de matériaux - barbelés, piquets, madriers, planches, ciment, agrégats, etc - nécessaires, ainsi que l'évacuation des blessés vers les hopitaux de l'intérieur. - notons encore le large emploi de la voie ferrée pour la mise en place des énormes pièces de l'Artillerie Lourde sur Voie Ferrée ( A.L.V.F. ). ( Naturellement le chemin de fer ne pouvait aller jusqu'au front : il y avait nécessité de transbordement par camions hypo et automobiles, mais sur des distances relativement faibles grâce à la quasi immobilité de ce front.)

Dans l'ensemble les chemins de fer français, malgré le handicap du maillage en étoile sur Paris des grandes lignes, joua parfaitement le rôle espéré; mieux même qu'on l'avait pensé. A retardement on ne peut qu'admirer le fonctionnement d'un organisme énorme et complexe, soumis à des à-coups imprévisibles, en un temps où, faute d'ordinateurs, tout reposait sur l'art des organisateurs l'intelligence et le dévouement des exécutants : l'entraînement avait porté ses fruits.

Allemagne.

Du côté ennemi l'emploi de la "V.F" avait été tout aussi minutieusement préparé. A titre d'exemple nous relèverons le fait que 14 pont V.F. avaient été établis sur le Rhin : nombre très supérieur aux besoins de temps de paix. En outre quatre voies en rocade permettaient les jonctions transversales de Colmar à Cologne.

La confiance dans la voie ferrée fut d'ailleurs, paradoxalemment, excessive du côté allemand. En effet, pour soutenir la VIII ème Armée engagée contre les forces russes, ( et malgré que son chef ait rendu compte qu'il n'avait pas besoin de renforts ), les II ème et III ème Armées durent subir le prélèvement de 2 Corps d'Armée et d'une Division de cavalerie le 26 août 1914; forces qui arrivèrent par rail trop tard pour participer à la bataille de Tannenberg, mais qui manquèrent pour exécuter selon les prévisions le plan Schlieffen. Compte tenu des forces restées sur place pour "marquer" Anvers, ¦aubeuge, Givet, Bruxelles, etc, l'"aile marchante" allemande, ( sa droite ), avait té affaiblie d'un large quart, La 1 ère Armée dut "serrer" à gauche, passant à l'Est de Paris, avec une puissance inférieure à celle prévue : sans cet envoi vers l'Est des deux C.A, il est très possible que la bataille-contre offensive de la Marne n'ait pu être livrée.

( Nous nous sommes ( trop ? ) longtemps étendu sur cette question du chemin de fer : parce que il fut un atout capital pour les forces françaises et alliées du front de l'Ouest, aux lignes moins étirées que celles des Allemands. Revers de la médaille, en 1939 la foi dans les vertus militaires de ce moyen de transport avait nui à la motorisation de nos unités.)

C. Véhicules automobiles.

Dès les premières applications pratiques du chemin de fer des inventeurs avaient pensé à transposer la machine à vapeur sur des véhicules routiers : la voie ferrée réclame une infrastructure spéciale, très coûteuse, alors que les routes existaient avec un maillage serré. Mais la vapeur se prètait mal à des réalisations unitaires en raison du volume et du poids d'une machine capable de gravir les pentes des itinéraires routiers. Au milieu des échecs successifs de la plus grande partie du XIX ème siècle il faut pourtant noter des idées ingénieuses qui, le moment venu, purent être appliquées immédiatement aux véhicules "auto-mobiles". Limitons nous à l'exemple de Pecqueur qui en 1828 avait proposé la direction moderne, à deux roues pivotant chacune sur une "fusée" au lieu du traditionnel essieu tournant sur axe central vertical. Peu après il inventa le différentiel pour les roues arrières, motrices : le tournant se faisait sans dérapage des roues AR l'une par rapport à l'autre. ( A l'époque, nul ne pouvait concevoir qu'il viendrait un temps où les roues avant seraient à la fois directrices et motrices). Ce ne fut qu'au dernier quart du XIX ème siècle 658 que l'on put envisager des véhicules automobiles routiers à vapeur - d'ailleurs l'"Avion" de Clément Aders, fut muni, quelques années plus tard, d'un "groupe moteur" à vapeur d'une extraordinaire légèreté. Ce premier véhicule fut mis au point en 1875 par les Bolée, père et fils. Leur Obéissante de 5 tonnes et 15 CV frisait les 40 km/h sur route plate. Elle fut suivie en 1878 de la Mancelle plus légère, et plus économique en charbon : 2 kg au km au lieu de 4. Puis les Bolée lançèrent la "Nouvelle" et l'"Avant-Courier" en 1881, la "Rapide" en 1882, etc. , Mais tous ces robustes véhicules restaient lourds et volumineux. Il exigeaient un équipage de deux hommes : le conducteur et le chauffeur, chargé d'alimenter la chaudière en charbon comme sur une locomotive., ( Contre tout bon sens, nous conservons en France le terme de chauffeur mais pour désigner le pilote des véhicules routiers.)

En 1883 la petite machine De Dion-Bouton - à trois roues, présentait une innovation intéressante : le charbon, calibré, était chargé automatiquement, ce qui supprimait la présence d'un chauffeur : c'était la voiture individuelle; !mais après avoir fait le plein d'eau et de charbon il fallait allumer le foyer, attendre la montée en pression et se résigner à une autonomie de 40 km environ. Le dernier vaporiste sera Serpolet qui, en 1890, réussit la liaison Paris- Lyon en 10 jours et, en 1902, fut chronométré à la vitesse de 102 km/h. Mais c'était là le "chant du cygne" : le véhicule à vapeur était dans l'impasse. D'autres agents moteurs, en effet, tentaient les inventeurs. Et tout d'abord électricité, très à la mode pendant une certaine période...comme de nos jours d'ailleurs 659 dans les milieux "écolos".

Chacun rèvait, en effet - voir les romans de Jules Verne, de Paul d'Ivoi - de piles inusables ou d'accumulateurs ultra-légers, les uns et les autres de très faible volume : des progrès ont été faits depuis, mais bien loin d'être décisifs. ( Pas plus que les espoirs mis, il y a un quart de siècle, dans les piles à combustible). Il y eut pourtant quelques voitures électriques mais dont l'utilité pratique était nulle. ( Toutefois il est juste de reconnaître que les travaux conduits à ce sujet furent très utiles pour les véhicules recevant leur courant d'une ligne fixe, externe : locomotives et tramways électriques).660

Le fond du problème était donc la motorisation

* puissante et légère

* employant un combustible de grande énergie massique661

* et d'emploi facile par un non spécialiste.

Ce cheval-vapeur dans un boitier de montre était - presque - le moteur à explosion alimenté par un carburant liquide dérivé du pétrole. A noter que, selon l'expression de Baudry de Saussier : Sauf de bien rares exceptions, l'absence de toute invention individuelle décisive que l'on puisse attribuer sans contestations possibles à un individu. Nous citerons pourtant Lebon, Lenoir, Beau de Rochas, Otto, Marcus... pour en arriver à Daimler qui, avec Maybach, utilisa pour la première fois l'huile de roche en 1885 avec un petit moteur si léger qu'il fut monté sur une bicyclette. Aussitot il déposa un brevet; juste à temps car Benz venait, lui aussi, de mettre au point un moteur à 4 temps utilisant le "pétrole".

Les premiers véhicules routiers employant le moteur à explosion commencèrent à circuler en Europe au début des années 1990. De multiples petites marques se disputaient une clientèle restreinte de "sportmen"...généralement considérés comme des excentriques par la majorité de la population. D'ailleurs la fréquence des pannes contraignait alors les amateurs soit à s'offrir les services d'un mécanicien- chauffeur soit à acquérir des notions de dépannage., Mais le progrès technique automobile fut rapide : dès 1902 la voiture fut considérée comme assez endurante pour que soit organisée une course sur longue distance : Paris-Bordeaux et retour, soit près de 1200 km . 21 voitures participèrent dont encore quelques-unes à vapeur ou électriques - avec pour ces dernieres de multiples dépots de batteries chargées . Les organisateurs avaient tablé sur un temps de trajet ( hors arrêts pour repos ), de 100 heures; mais la Panhard-Levassor triompha en un peu moins de 50 heures; donc une moyenne de l'ordre de 25 km/h, incidents divers compris. Ceci peut nous sembler dérisoire, mais l'était beaucoup moins sur des routes non goudronnées où les ornieres et "nids de poule" étaient choses normales. D'année en anné e et malgré des routes très mal adaptées, l'automobile devint plus sûre, plus fiable, surtout après l'adoption du pneumatique à chambre à air qui atténue les violentes secousses, destructrices de organes mécaniques.

L'Europe commence à produire en petite série, mais aux Etats-Unis Henry Ford ouvrit la voie de l'automobile pour tous avec son modèle T de grande série.

Les armées restaient pourtant nettement en retrait. A titre d'exemple, au 1 er août 1914 l'Armée française comptait seulement :

- 26 voitures de liaison

- 12 auto-mitrailleuses, dont 5 légères non blindées au Maroc;

- 31 ambulances automobiles;

- 91 camions, ( dont 8 au Maroc );

- 50 tracteurs de canons, ou de chariots de parc- 1 "auto-canon" antiaérienne - tube de 75 mm monté sur camionnette - et son "auto-caisson" de munitions. Toutefois les plans de mobilisation prévoyaient la réquisition de plusieurs dizaines de milliers de véhicules automobiles, voitures et camions : la quasi totalité du parc civil662, y compris de nombreux autobus.663

On réalisa vite que : - la majorité des véhicules de réquisition résistaient mal aux routes de fortune aménagées à la hâte - "pénétrantes" et "rocades" - près du front : les fabrications de guerre se concentrèrent sur les modèles les plus robustes; !- il fallait former par dizaines de milliers des conducteurs et des dépanneurs. ( Nous aurons à y revenir.)

Rappelons pourtant, déjà :, !- en 1914 le transport de deux brigades par 1200 à 1300 "auto-taxis" parisiens, renforcés de camions et autobus, lors de la bataille de la Marne; - en 1916, les transports pour la bataille de Verdun par un trafic quotidien de quelques 6000 camions. ( A bandages pleins, ce qui leur faisait jouer en même emps le rôle de rouleaux-compresseurs.)

Au plan tactique, outre quelques auto-mitrailleuses légèrement blindées qui furent utilisées pendant la brève période de la "course à la mer" par les Français, Belges et Britanniques, on peut relever que beaucoup de canons antiaériens furent montés sur camionnettes pour faciliter le déplacement rapide.

Quand la guerre s'acheva, le véhicule automobile était devenu chose courante et banale. Toutefois le chemin de fer restait, de très loin, le moyen de transport de masse. Par ailleurs la guerre de tranchées avait engendré, comme naturelle la notion de terrain bouleversé par les tirs d'artillerie; donc totalement impraticable par le véhicule à roues : ce "crédo" retardera en France l'émergence du concept de grandes unités motorisées.

C. Pontage et contre-mobilité.

a/ Gerre de Secession :â D'emblée dans ce conflit la possession, la prise par surprise, ou la destruction d'un pont, eurent une grande importance au plan tactique et, même, opérationnel. En effet :

- les ponts "en dur" étaient rares dans la zone où se livrèrent la majorité des combats. Or un pont de bois peut facilement être incendié ou détruit par le seul explosif d'alors, la poudre noire : en tonnelets elle explose au lieu de brûler.

- l'armée américaine, ( très faible numériquement comme nous l'avons dit, et dispersée, avant le conflit ), n'avait aucun matériel de pontage d'équipage c'est à dire standard et règlementaire. 664Curieusement tout au long de ces quatre années de lutte, où des inventeurs en tout genre rivalisèrent d'ingéniosité, aucun matériel de ce genre ne fut proposé. La raison tient sans doute au fait que beaucoup de combattants, descendants proches de pionniers, ou pionniers eux-mêmes, étaient très aptes aux travaux de charpente sous la direction de ces nombreux ingénieurs qui avaient bâti les vertigineux viaducs de bois pour les chemins de fer. Mais si le soldat américain savait construire d'excellents ponts sur pilots, la durée de réalisation ne pouvait qu'être très supérieure à celle de mise en place d'un pont d'équipage : ce qui explique les raids profonds de cavalerie pour détruire un pont qui demanderait des semaines, voire des mois, ( pont V.F ), pour être rétabli. Et ceci explique aussi la défense, parfois désespérée, de ces ponts, l'invention d'armes spéciales de défense - les canons de pont sortes de ribaudequins modernisés - et la recherche systématique des passages guéables.

Pour la contre-mobilité, outre les raids de cavalerie, il convient de signaler la mise au point par le sudiste Rains de "mines internes" anti-locomotives et anti-navires à vapeur : il s'agissait d'engins camouflés de manière à ressembler à s'y méprendre à des blocs de charbon. Ces engins pouvaient donc être glissés dans les dépots des chemins de fer ou des ports. L'explosion démolissait la chaudière. La hantise du Nord devint telle que l'on en vint à ordonner de tirer à vue sur tout porteur d'un bloc de charbon près d'un dépot ou d'un navire. , ( Le même Rains mis au point des mines maritimes, responsables de la moitié des pertes navales de l'Union, et des mines terrestres explosant sous la pression du sabot d'un cheval.)

b/ Guerre franco-prussienne :, La situation était exactement à l'opposé de celle de la Guerre Civile 665 américaine : tous les ponts routiers et V.F étaient en dur généralement en pierre taillée, sauf déjà quelques ponceaux de voie ferrée sur poutrelles d'acier, ( du type "I.P.N" : section en forme de I; de nos jours à profil normalisé). Or l'invasion de la France n'avait pas été retenue comme hypothèse de guerre. Donc la destruction de ces ponts n'avait pas été préparée et une démolition par poudre noire ne s'improvise pas.666 Comme conséquence, preque tous les ponts tombèrent intacts aux mains des Prussiens ou de leurs alliés. Par ailleur on ne peut guère citer de combats menés pour leur défense. Pourtant, toujours grâce à la minutieuse préparation, les forces ennemies faisaient suivre des ponts d'équipage sur supports flottants, ce qui leur permit parfois de n'être pas rivées aux seuls axes principaux.

( Après le conflit tous les ouvrages routiers et ferrovieres importants recevront, de construction ou en rattrapage une chambre à poudre afin que leur destruction soit possible en garnissant cette "chambre" de poudre et plus tard d'explosif brisant. Ceci allait très loin, puisque même dans le Sud du Massif Central les viaducs de Garabit, du Viaur, des Fades, par exemple, avaient leurs chambres à poudre dans les piles, dispositif de bourrage approvisionné.)

c/ Conflit 1914-1918 : Bien que les "Plans" stratégiques successifs français aient reposé sur l'offensive de manière assez contradictoire nous avions, comme nous venons de le dire, préparé la destruction des ouvrages d'art importants sur notre propre territoire. Mais nous avions aussi, naturellement, préparé ce qu'il faudrait pour avancer malgré les démolitions que l'adversaire ne manquerait pas de faire en retraitant. Sans entrer dans les détails, l'essentiel de nos moyens était - le pont d'équipage Mle 1901, prévu normalement pour emploi sur brèche humide c'est à dire sur cours d'eau, avec travure reposant sur "bateaux" : de solides mais lourdes barques d'acier. Ce matériel permettait l'établissement de ponts et de portiere radeaux ), de classe 9 tonnes 667 : il faisait donc passer le canon de 75, même en colonne, et le 105 Rimailho mais avec quelques précautions. Dès la deuxième année du conflit, et avec la pespective de matériels de campagne plus lourds, fut créé le modèle 15, analogue mais plus robuste, pouvant recevoir des charges de 14 tonnes, et de 18 avec précautions. Pour "brèches sèches" - par exemple, profonde entaille créée par un petit ruisseau - ces deux ponts pouvaient être employés en faisant reposer les poutrelles sur des "chevalets" existant en plusieurs hauteurs. A titre indicatif des hommes entraînés pouvaient construire le pont 1901 sur supports flottants à la vitesse de 2 h à 2 h 1/2 par 100 m selon vitesse du courant. , - le matériel de voie ferrée. Pour les ponceaux de 15 m et moins, il comprenait un stock de poutrelle en de gros échantillons, et d'entretoises solidarisant ces poutrelles. Au delà de 15 m le Génie avait préparé, à partir de 1890, des matériels pouvant atteindre jusqu'à 50 m de portée entre piles de ponts. ( Type Bonnet-Schneider et analogues). Malgré les apparaux de lancement adaptés, rouleaux, avant-becs etc la mise en place de ces énormes masses se comptait le plus souvent en semaines, et bien plus si des piles devaient être réparées.

( La mise en service de chars lourds, le Saint Chamond français de 23 tonnes 668 et les chars britanniques de près de 30 tonnes donnèrent lieu à des problèmes difficiles : il fallut utiliser soit des ponts V.F. aménagés - en démontant les tourelles latérales des chars britanniques - soit des portèeres spéciales sur péniches aux plat-bords renforcés.)

Dans les faits il n'y eut guère de problèmes de pontage difficiles sur le front de l'Ouest pendant la très longue période de quasi stagnation des fronts; et même pour la derniere phase - juillet à novembre 1918 - l'avance générale des alliés fut si lente 669 que le besoin de ponts d'équipage lourds, à mise en oeuvre très rapide, ne se posa guère de problèmes.

- Il convient de dire un mot des "ponts de circonstance" réalisés avec matériaux récupérés dans la zone où sera construit le pont, autant que possible : madriers, troncs, planches, poutrelles, "coupons" ( tronçons ) de rails, cordages, cables d'acier, etc. En effet, si la longue quasi fixation des lignes permettait de convoyer les matériels de poids importants - telles les pièces lourdes à portée relativement faible 670 par voie ferrée jusqu'à proximité du front, il fallait, même démontés en plusieurs fardeaux, amener de lourdes masses très près de ce front : en raison, précisément, de ces faibles portées. Il fallut donc bâtir des ponts de circonstance mais très robustes, ce qui ne pouvait être réalisé que sous la direction d'officiers du Génie ayant de solides connaissances des matériaux pour déterminer, d'après les efforts tranchants et les moments fléchissants calculés, le choix des sections à utiliser pour les pilots et poutres.

- La préparation allemande pour le pontage fut très analogue à la notre, avec toutefois d'emblée des matérield de force portante un peu supérieure en raison du grand nombre de pièces d'artillerie de campagne dites alors lourdes telles le 150 mm, etc. ( D'ailleurs même le 420 Krupp, et le 380 mm Skoda avaient été étudiés pour être acheminés sur route, tirés par tracteurs après démontage en plusieurs fardeaux.)

La Contre-mobilité :

Elle fut essemtiellement assurée - "en prime" - tout le long du front de l'Ouest par le seul fait des pilonnages d'artillerie préalables à toute tentative d'offensive. Ces feux tuaient les hommes et bouleversaient les ranchées - objectifs "inscrits" sur le terrain. Mais par leur intensité même ils interdisaient en réalité la véritable rupture suivie de son exploitation. En effet le terrain était si bouleversé que l'amenée en camions de troupes fraiches et de la logistique était impossible : après quelques km de progression les unités qui avaient attaqué se trouvaient progressivement "asphyxiées" par les pertes et l'épuisement des munitions. Le défenseur, au contraire, grâce à ses routes et voies ferrées en rocade, un peu en arrière, pouvait acheminer rapidement des forces en réserve pour "colmater" le début de brèche. D'ailleurs sur ces terrains bouleversés l'artillerie de l'attaquant et ses munitions ne pouvaient suivre avant d'important travaux de rétablissement d'itinéraires.

( Le Lange 21-cm Kanone in Schiessgerüst qui bombarda Paris d'une distance de 120 km, en 1918, était surnommé par les Allemands : "Pariser kanone". ( Nous n'avons pu découvrir pourquoi les français se mirent en tête de l'appeler la Bertha ; et continuent à le faire.)

A retardement il nous apparait que les offensives de rupture étaient nécessairement vouées à l'échec aussi longtemps que chaque adversaire disposerait de réserves rapidement déplaçables, ou qu'il n'existerait pas de véhicules aptes à circuler en terrain bouleversé pour relancer l'offensive avec des troutes non encore engagées, et d'autres pour suivre avec moyens de feu, vivres et munitions. Mais il fallut plusieurs années d'échecs sanglants pour que les E.M. comprennent clairement le problème.

Pour les opérations spécifiques de contre-mobilité on peut citer :

- Pendant la retraite française initiale, la destruction du maximum des ouvrages d'art importants sur V.F et principaux axes routiers. Dans l'immédiat la mise

hors d'état des principales "pénétrantes" entraîna des difficultés logistiques pour les Allemands; et plus particulierement pour les munitions d'artillerie, u'il fallut économiser précisément à l'aile droite dont dépendait le sort de la bataille de la Marne.

- Lors du repli volontaire allemand de 1717 - opération "Albéric" - toute l'infrastructure de la zone évacuée avait été systématiquement détruite : routes, voies ferrées, ponts, cantonnements. Rappelons que, débutant le 16 mars, ce repli avait été préparé dès le début de février. Il s'agissait de raccoursir le front pour dégager des troupes utilisables dans le suprème effort contre Armée russe, entre Somme et Oise : repli sur une centaine de km de largeur et profondeur moyenne de 30 km, mais jusqu'à 50 en certains points. Par ailleurs le nouveau front avait été soigneusement préparé pour économiser les effectifs qui le tiendraient : par création de la ligne "Hidenburg" selon l'appellation alliée, ligne "Siegfried" pour les Allemands.671 Cette minutie dans les destructions fut telle que, malgré les efforts des alliés pour rétablir l'infrastructure de cette zone, un an plus tard quand l'Allemagne y débuta précisément ses offensives du début de 1918, sa logistique en fut quelque peu gènée ce qui contribua à l'essouflement de l'attaque en profondeur surcette partie du front

- Enfin, pendant le retrait final avant l'armistice les Allemands n'eurent pas le temps de recommencer l'opération de "terre brûlée" de 1917. A défaut les ouvrages d'art rétablis furent dynamités une nouvelle fois et un très grand nombre de pièges anti-personnels furent mis en place pour obliger les troupes alliées, même en terrain non défendu, à ne progresser qu'avec circonspection.672

Mobilité en tout-terrain.

Depuis toujours la mobilité en mauvais terrain - sable, terre détrempée - avait posé de sérieux problèmes aux fantassin et cavaliers, et souvent insolubles aux véhicules tant soit peu lourds : charrois, puis pièces d'artillerie . Ce qui explique en grande partie la très longue habitude prise en Europe de ne faire campagne qu'à la belle saison. ( S'y ajoutait, depuis la généralisation de l'arme à feu jusqu'à la mise à feu par capsule, l'effet de la pluie sur la poudre du bassinet : du XVI ème siècle à presque le milieu du XIX ème.)

Les premiers conflits modernes n'échappèrent pas à cette contrainte. Par exemple, la Guerre de Secession se déroula essentiellement en campagnes annuelles allant de fin mars à fin octobre. De même le conflit russo-japonais fut presque stoppé pendant l'hiver 1904-1905.

La guerre de 1914-1918 va voir s'accentuer ces difficultés par le fait que les véhicules ne pouvaient franchir des tranchées abandonnées avant quelques travaux, et surtout parce qu'ils ne pouvaient progresser sur un sol labouré par les obus. Par temps pluvieux ce terrain n'était plus qu'une sorte de gigantesque fondriere où même la progression des fantassins - toujours suchargés d'un "barda" qui nous paraît invraisemblavle - était était épuisante, voire dangereuse : il y eut de nombreux noyés dans les cratères de gros obus.673 Et même en belle saison, la logistique ne pouvant suivre, les offensives s'épuisaient après une progression de seulement quelques km : munitions se raréfiant; appuis d'artillerie impossibles du fait des faibles portées, etc.

Pour sortir de ctte situation de blocage il fallait des véhicules porteurs d'armes lourdes ou semi-lourdes, capables de progression même en très mauvais terrain. Ce véhicule existait aux Etats-Unis : c'était le tracteur agricole à chenilles dont la masse est répartie sur une surface portante très supérieure à celle offerte par des ruoes : en quelque sorte, il déroule et reprend son chemin. Ajoutant un blindage arrêtant les balles et les éclats, et un armement, on obtient un engin de combat tout terrain, protégé. De maniere assez surprenante l'Allemagne dédaigna d'abord le char : sans doute en raison des médiocres résultats obtenus lors de leur engagement prématuré par Armée britannique, le 15 septembre 1916. ( Nous aurons à y revenir). Quand le char eut démontré son efficacité il était trop tard pour l'ennemi, qui ne putfaire mieux que de construire quelques dizaines d'engins, d'ailleurs monstrueux et techniquement "ratés".

Soulignons d'emblée que pour la première guerre mondiale le char - le "tank" des anglo-saxons - fut essentiellement un véhicule d'accompagnement de l'infanterie : l'"Artillerie d'assaut" pour l'Armée française, apportant au fantassin un appui de feu mobile important. Ceci explique l'emploi presque exclusif soit de mitrailleuses, soit de pièces de courte volée tirant à faible itesse initiale des obus explosifs.674 La vitesse de ces premiers chars était très faible : les moteurs capables être placés sous blindage s'essouflaient à tracter structure et blindage. Mais il ne s'agissait que d'accompagner le fantassin à pied, progressant à quelques 5 à 4 km/h au mieux.675 Donc il suffisait que le char puisse se déplacer en terrain "varié" - euphémisme - à la même vitesse; ce qui correspondait àdes àrdresde grandeur de 5 à 8 km/h sur route.676 En derniere année du conflit on commença à réaliser le fait que, outre l'appui de feux, le blindé pouvait contribuer à apporter un minimum de logistique aux troupes en offensive : munitions, vivres et boisson. 677On transforma à cet effet des Mk IV, des Schneider et des St-Chamond, mais en nombre insuffisant.

Annexe : Chars 1915-1918.

Nom

Poids

Long.

Larg.

Haut

Equip

Armement

V max.

Ray act

Production totale

Mark I.(G-B) mâle

28,5

9,75

4,12

2,41

8

2*57+4 mit

5,6

37

total (M + F)

femelle

27,5

9,75

4,30

2,41

8

5 mit.

5,6

37

150.

MarkIV et V mâle

28,5

8,05

4,19

2,48

8

2*57+4 mit

5,0

56

420

femelle

28,0

8,05

4,19

2,48

8

6 mit

5,0

56

595

Whippet

14,2

6,09

2,61

2,74

3

4 mit

12,8

64

200 env

Schneider(F)

14,6

6,32

2,05

2,03

6

1*75+2 mit

7,5

48

400 env

St-Chamond

23,0

8,69

2,67

2,36

8

1*75+4 mit

8,0

60

400 env

FT.Renault

7,0

5,00

1,74

2,14

2

37 ou mit

7,7

35

3144

A-7V. (All)

30,0

7,34

2,07

3,30

18(!)

1*57+7 mit

8,0

40

35 env

Nota :

- Longueur Mk I non comprises les "roues-gouvernail" arrière.

- Canons de 57 des Mk I, IV et V "mâles" en casemates latérales.

- Mitrailleuses du Whippet en casemate centrale sur coque.

- Canon de 75 court pour Schneider, standard pour le St-Chamond. ( Ces pices en casemate extrème avant, à faible débattement en site et azimut.)

- Pour le FT.Renault :

Longueur y compris "queue" de franchissement de tranches.

Premier char tourelle rotative tous azimuts.

Hauteur indique en sommet tourelle; hauteur coque 1 46 m. * 3144 chars livrs au 11 novembre 1918. Un certain nombre remis aux forces britanniques et aux américaines ( Col. Patton).

A-7V armé de canons pris aux forces belges en début de conflit, ces canons étant d'ailleurs des 57 britanniques construits sous licence en Belgique.

( En outre les Allemands utilisrent une quinzaine de Mk. IV et V pris intacts mais en panne de combustible ou de moteur.)

21.2. Mobilité navale.

La période couverte par ce chapitre va voir apparaître - pour la navigation de surface, un ensemble d'améliorations qui, sans représenter pour chacune d'elle une révolution technique678, feront que le navire des débuts du XX ème siècle sera très différent de celui de 1861 - qu'il s'agisse d'ailleurs des flottes marchandes ou des marines de guerre; - pour la navigation sous-marine, les premiers bâtiments pleinement opérationnels en haute mer. Leur intervention au cours du premier conflit mondial, menaçant les Alliés occidentaux d'asphyxie, obligera les flottes de combat à modifier considérablement leurs missions, donc la répartition, ( par constructions neuves ), entre les différents types de navires.

A. Bâtiments de surface.

a/ Coques. Les améliorationsdes coques - blindage mis à part, ont essentiellement porté sur les points suivants - Meilleure étude des formes, tant du point de vue de la stabilité que de la manoeuvrabilité et de la finesse surtout - point demandant un compromis avec le premier - pour obtenir de plus grandes vitesses à puissance propulsive égale. En réalité ces études remontaient aux années 1820-1830, avec le lancement des clippers à voile, ( to go at a good clip : aller à vive allure ), où l'on était inspiré de la forme des poissons en découvrant expérimentalement qu'il y avait avantage à placer le maître bau non pas au milieu du navire, mais quelque peu déporté sur l'avant. Mais ce n'est qu'après 1850 - avec Dupuy de Lôme - et au cours de la fin du siècle que ces études, sans cesser d'être en partie empiriques, furent soumises au calcul et à l'expérimentation systématique sur modèles réduits 679 : l'architecture navale ne fut définitivement plus l'art du Maître de hache, mais la science de l'ingénieur. - Disparition définitive, au moins pour les bâtiments importants - des coques de bois. Les derniers grands voiliers marchands de bois, sauf erreur de notre part, furent lancés avant 1870. Ensuite ils furent exclusivement construits avec coque métallique.680 ( Soulignons encore le sursis accordé aux voiliers par la nécessité de livrer, aux bases lointaines, du charbon pour les vapeurs .)- Cette époque se signale aussi par le rapide accroissement du tonnage des bâtiments de ligne en fin de période: le Warrior, de 1861, était un cuirassé de 9 200 t, réplique au Gloire de 1859 et 5620 t; mais le Devastation, de 1873, n'était passé qu'à 9560 t. On semblait hésiter à franchir une sorte de barriere, presque psychologique : celle des 10 000 t. Puis ce fut la course aux tonnages : le Brennus ( français ) de 1896, passait à 14 200 t; le Dreadnought de 1906, à 22 000 t, et en 1917 les Etats-Unis mirent sur cale le Tenessee de 32 800 t.681 Cette "inflation" s'explique en partie par le désir d'accroitre l'épaisseur de blindage : le volume croit comme le cube des dimensions; les surfaces, et plus particulierement celles à protéger, comme le carré de ces dimensions. Mais aussi par le remplacement des canons en batteries latérales par des pièces de gros calibre placées en tourelles blindées sur le pont; donc chargeant les "hauts" au détriment de la stabilité. Il y avait eu plusieurs catastrophes provoquées par cette question 682 dont la solution ne pouvait se trouver que dans une augmentation des masses relatives de la coque à celle des tourelles. - Enfin, comme pour les locomotives, la redécouverte du principe de Carnot eut pour conséquence l'accroissement des puissances motrices à masse et volume égal, et l'amélioration du rendement. A cet égard, il convient de noter dès 1894 le premier essai de propulsion navale par turbine à vapeur. Montée par Parsons sur le yacht "Turbinia" elle lui permit d'atteindre 34 noeuds, vitesse extraordinaire pour l'époque. Mais, bien que des paquebots aient adopté cette technique dès le début des années 1900, les marines de guerre les réservèrent d'abord aux petites unités, tel le Viper, britannique, de 1898. En 1914 presque toutes les marines militaires - sauf la Royal Navy - préféraient encore la machine à triple expansion, ( de Kirk ), à la turbine pour leurs navires de tonnage important.

La chauffe au mazout apparut à l'extrème fin du XIX ème siècle, constituant un progrès important, ( outre son aspect plus humain, car le métier de chauffeur- pelleteur de charbon était extrèmement pénible ), en ce sens qu'lle permettait un contrôle précis et immédiat des feux. En particulier l'allumage des foyers n'avait plus à être préparé plusieur heures à l'avance. Par ailleurs l'approvisionnement en mazout, par pompage, était plus rapide et infiniment moins pénible que le chargement, à dos d'hommes, du charbon.683

Autre nouveauté : parallèlement aux progrès des moteurs à explosion des véhicules terrestres, les premiers diesels marins firent leur apparition à la fin de la décennie 1900, mais pour de petites unités...dont les sous-marins.

Submersibles.

Le grand public a pris l'habitude d'appeler sous-marin tout navire capable de s'immerger. En réalité, et mis à part le mythique Nautilus de J.Verne, le véritable sous-marin n'existe que depuis la récente propulsion nucléaire-vapeur qui permet l'immersion limitée seulement par la résistance psycho-physiologique de l'équipage : jusqu'alors le submersible était un bâtiment navigant normalement en surface, sur moteur thermique puisant l'air dans l'atmosphère, mais prèlevant une partie de l'énergie pour entraîner une dynamo - plus tard, alternateur avec redresseur de courant - qui recharge les batteries d'accumulateurs. Le moment venu, le submersible stoppe le moteur thermique, passe sur propulsion électrique et peut plonger. Mais la distance parcourue en immersion est, en gros, inversement proportionnelle à la puissance demandée : elle décroit très vite avec la vitesse puisque la résistance à l'avancement est elle-même proportionnelle au carré de cette vitesse. En tout état de cause la durée de plongée resta longtemps faible, même à la vitesse minimale : celle qui permet de tenir la profondeur d'immersion désirée par l'action de l'eau sur les "barres de plongée" : ordre de 3 à 4 noeuds.

Sans vouloir nous lancer dans un cours d'histoire, il nous a semblé non inutile de faire quelques rappels :- Au 3 ème siècle avant J.C., Archimède - en "tenue de nudiste" d'après la tradition, puisque sortant de son bain, énonça le principe de la poussée hydrostatique vers le haut, égale au poids du volume d'eau déplacé. - Passant sur la cloche à plongeur - qu'aurait essayée Alexandre - et divers dispositifs immergeables mais non mobiles, il faut un saut de deux millénaires pour arriver à David Bushnell qui, en 1776, construisit une sorte d'oeuf, la Turtle munie de deux vis d'Archimède à main poue assurer, l'une la propulsion, l'autre la manoeuvre verticale quand l'appareil, ( par ballast rempli ou vidé par pompe à main ), est exactement en équilibre. L'unique homme équipage disposait d'un gouvernail directionnel et l'engin était muni d'une charge explosive - en tonnelet étanche - externe, qu'une tariere vissée depuis l'intérieur devait pouvoir permettre de fixer à la coque d'un navire ennemi à l'ancre. ( Nous ne savons pas quel système de mise à feu avait été prévu par Bushnell, ou même s'il en disposait vraiment .)- L'appareil effectua des démonstrations sans accident - chose extraordinaire - mais n'eut aucun emploi opérationnel pratique. - L'inventeur sérieux suivant fut Robert Fulton. Rappelons ( Cf. ch.7 u'il proposa, sans succès, son invention tant à l'Angleterre qu'à la France. A noter "qu'en surface son "Nautilus" pouvait être gréé d'une petite voilure permettant aux "tourneurs d'hélice" de se reposer.- un demi-siècle passa, puis, presque coup sur coup, furent proposés le submersible du prussien Brandtauchter en 1850; le "Seeteufel" du bavarois Bauer en 1855, puis le "Plongeur" du commandant Bourgeois en 1858. Ces trois engins étaient propulsés par moteur à air comprimé, ( ce qui inspirera la torpille Whitehead 8 ans plus tard ), mais c'étaient des navires d'une toute autre ampleur que la Tortue ou le Nautilus : le Plongeur était un bâtiment de 400 t pour une longueur de 42 5 m. Sous la pression de Napoléon III, passionné de technique là comme ailleurs, la Marine accepta de fournir les crédits pour la construction d'un prototype qui fut prèt en 1863. Le Plongeur s'immergeait et refaisait surface sans difficultés, mais souffrait des mêmes défauts que le Brandtauchter et le Seeteufel :

* rayon d'action en plongée dérisoire; * très faible vitesse - en plongée - et dégagement d'un bouillonnement de l'échappement de l'air comprimé le signalant clairement aux navires de surface;

* vitesse faible en surface, par machine à vapeur;

* aucun armement pratique raisonnablement envisageable. Ajoutons le fait que la propulsion de surface à vapeur exigeait des délais inadmissibles au combat pour éteindre la chaudière ou la rallumer et monter en pression. On oublia trop vite ce "détail" puisqu'en 1914 la moitié de nos submersibles en service étaient à vapeur. Le dièsel, arrêté ou remis en marche instantanément, fut la motorisation bien adaptée à l'emploi opérationnel

- il serait injuste de ne pas citer les engins des Confédérés, ne serait-ce que pour l'héroïsme des équipages se succédant sur des appareils ayant coulé puis renfloués et essayés à nouveau. Ces embarcations reçurent le nom générique de David encore que, fabriqués avec des matériaux de fortune - par exemple des tronçons soudés de chaudières, terminés par des toles formant étrave - le terme "David" couvre deux concepts généraux : * une barque pontée à vapeur, de très faible tirant d'eau : ne dépassaient guère que la cheminée et un minuscule kiosque. Mais ces appareils - qui ne pouvaient sortir que par mer d'huile étaient détectables de jour par leur sillage et de nuit par les lueurs sortant de la cheminée, malgré un dispositif de filtrage d'escarbilles; * un fuseau analogue à l'appareil de Fulton, mu par hélice actionnée à bras par un équipage de 8 hommes. Le neuvième et commandant de bord, pilotait l'engin à vue grâce, aussi, à un mini-kiosque. , L'armement prévu était une charge, explosive par choc ou par mise à feu électrique, soit remorquée par un cable d'une vingtaine de m soit placée en bout d'un espar dépassant la coque de quelques m. L'emploi, ici aussi, ne pouvait guère se faire que de nuit et, naturellement, contre un navire à l'ancre., Le 5 octobre 1863 la frégate lourde, blindée, "U.S.S. New Ironside" fut coulée par un David qui fut d'ailleurs pulvérisé par l'explosion, comme le David Henley 684 le 17 février 1864 en coulant la "U.S.S.Housatonic". - En 1873 fut inventé le moteur électrique, ( réversibilité de la dynamo de Gramme ), puis rapidement perfectionné. Or l'accumulateur électrique avait été mis au point par Planté en 1858 : désormais on pouvait envisager de produire et stocker de l'électricité en navigation de surface, puis de l'utiliser en plongée pour l'alimentation d'un mteur électrique. La Marine Française encouragea ces recherches - fort mal vues, mais suivies de près par la Royal Navy. Bien des noms sont cités pour la mise au point du premier submersible; mais sans verser dans un orgueil national déplacé, il semble bien que l'on puisse désigner Gustave Zédé, gendre de Dupuy de Lôme - et aîdé des conseils de ce dernier jusqu'à sa mort, (1885 ) - comme étant l'homme qui a fait le plus pour le submersible classique grâce à une approche systématique des problèmes. Il traita en effet successivement les problèmes de motorisation - électrique et à vapeur en son temps - puis de plongée et tenue en plongée par les barres ceux d'observation en plongée faible par le périscope, etc, lançant le petit Gymnote, ( 30 t ), peu avant son décès - 1891 - et laissant en construction le Gustave Zédé, de 200 t, achevé par Maurice Laubeuf en 1893. L'un et l'autre de ces modèles probatoires - car pour sérier les difficultés on n'avait pas monté de machine pour la propulsion de surface - se montrèrent très sûrs : le Gymnote plongea plus de 2000 fois, le Zédé plus de 2500 fois, sans le moindre incident. Laubeuf ajouta la propulsion de surface avec recharge des accumulateurs. Son Narval, de 1899 répondait presque aux exigences du concours lancé par le ministère...pour la forme, car nul ne doutait qu'il soit le seul compétiteur français sérieux : le ministère demandait en effet : moins de 200 t; double motorisation, surface et plongée; vitesse maximale de 12 noeuds en surface et 8 en plongée; rayon d'action maximal en plongée, ( à faible vitesse ), de 100 nautiques, ( 185 km ); deux tubes lance-torpilles. Le Narval, avec 117 tonnes, respectait toutes ces caractérispiques sauf le rayon d'action en plongée : 90 nautiques, ( 167 km ), à 3 noeuds, la plus faible vitesse permettant de contrôler l'immersion par les barres. - Ensuite, et après encore 8 modèles de présérie, lancés de 1901 à 1907, la Marine passa aux bâtiments opérationnels :

18 Pluviose à machine à vapeur, mis en service entre 1907 et 1912

18 Brumaire à dièsel mis en service entre 1908 et 1913. ( A noter le fait que de 1908 à 1912 on hésitait donc encore entre la machine à vapeur et le diésel. Ceci peut nous sembler ridicule, mais il faut bien voir que le diésel était encore un moteur récent, sujet à pannes; alors que la machine à vapeur, arrivée à une remarquable compacité, pouvait être éteinte presque immédiatement et rallumée dans des délais relativement brefs). Ces deux types de submersibles avaient des caractéristiques voisines : 400 t en surface, 550 en plongée; 7 tubes lance-torpilles685; vitesses maximales pour les Pluviose de 12 noeuds en surface, 8 en plongée et pour les Brumaire, respectivement de 13 et 9 noeuds. Autonomie maximale en surface de 700 et 840 nautiques, ( 1300 et 1550 km ), en plongée à vitesse minimale, de 100 nautiques, ( 185 km ), mais tombant à 20 nautiques, ( 37 km ) à la vitesse maximale. Ces submersibles étaient opérationnels; mais ce n'étaient pas encore des navires totalement sûrs : de 1907 à 1914 nous avions perdu, par accidents de causes restées inconnues, quatre bâtiments : Lutin, Farfadet, Pluviose et 0 Vendémiaire. ( Compte tenu des 8 engins de présérie et des fabrications des années 1913 et 1914 nous entrâmes en guerre avec 51 submersibles, dont 43 opérationnels, mais l'expérience fit rapidement abandonner les modèles à vapeur.)

- La situation dans les autres nations était la suivante :

Etats-Unis : Le grand "sous-marinier" américain fut J.Holland. Son Plunger de 1897 avait quelques retards techniques sur le Zédé. Toutefois le Congrès vota dès 1900 les crédits de mise en chantier de 20 Holland de 120 tonnes pour défense côtiere. En cours de réalisation on décida de remplacer la machine à vapeur, prévue, par un diésel. Puis la classe G lancée de 1910 à 1914 fut très semblable à nos Brumaires. La classe S de 1918, représenta un bond de toutes les caractéristiques : tonnage de 870/1080 t; 2 diésels de 1200 CV; vitesse de surface de 14 5 noueuds, ( 27 km/h ), en plongée de 11 noeuds, ( 20 km/h ); !enfin, rayon d'action en surface de 4200 nautiques, soit 7800 km, à 11 noeuds : c'était là un bâtiment océanique. ( Mais la classe S sortit trop tard pour le conflit.)

Grande-Bretagne : L'Amirauté était longtemps restée dans l'expectative; puis - et pour regagner le temps perdu - à partir de 1902 elle fit lancer des copies des premiers Holland, produits sous licence. Mais, comme leurs frères américains, ces submersibles ne donnaient pas satisfaction : le maintien de l'assiette, par une seule paire de barres de plongée, était délicat et au delà d'un certain angle de piqué il devenait très difficile de ramener le navire à l'horizontale. Fort heureusement Holland avait prévu des "plombs" de sécurité, lourdes gueuses dont le largage pouvait être commandé depuis l'intérieur, ce qui permit, en général, de sauver équipage et bâtiment. Puis la Grande Bretagne passa à ses propres réalisations : classes et C côtieres, de 300/390 t, et classe E semi-océaniques, classe E de 670/850 t.

Allemagne : Elle aussi était restée dans l'expectative au XIX ème siècle. A partir de 1901 elle produisit des prototypes, dérivés des engins de Laubeuf mais de tonnages croissants. La première série fut celle des U.9, de 1910 : 500/620 t, avec un seul tube lance-torpille à l'avant, mais un autre à l'arriere - idée nouvelle - l'un comme l'autre rechargeables.686 Suivirent les U.96, de 850/1200 t, océaniques et U-C.II, côtiers de 420/520 t. A partir de 1916 furent aussi prduits les types U.151 et U.152, ne différant d'ailleurs que par le canon de pont : un 88 pour les U.151 et un 105, puis 155, pour les U.152. Il s'agissait des submersibles les plus importants de leur époque : 1540/1900 t, très modernes, avec deux arbres d'hélices entraînés par diésels. Si les vitesses paraissent faibles - 12 4 noeuds en surface, 5 2 en plongée - en revanche le rayon d'action était considérable : 25 000 nautiques ( 46 000 km ) en surface à 6 5 noeuds, ou 8 000, ( 14 8000 km ), à 12 noeuds. En plongée, 65 nautiques, ( 120 km ), à vitesse maximale. C'étaient là, au plein sens du terme, des navires océaniques, capables de croisieres de longue durée et destinés à l'attaque de navires isolés, très loin de l'Europe, pour pousser les Alliés à disperser leurs escorteurs. Toutefois le "cheval de trait" du conflit - et de la première bataille de l'Atlantique - fut le U.96, sorti en grande série.

Italie : Avant le conflit la Marine italienne, alors la 7 ème du monde, s'était limitée à un Fiat-Laurenti, le "Medusa" de 300/350 t, construit en petite série à partir de 1912. Un dérivé, de 510/600 t, fut lancé à partir de 1915, intermédiaire entre garde-côte et action en Méditerranée.

Russie : Le premier submersible russe n'entra en service qu'en 1911. Cette classe Krabov ( Crabe ), était assez rudimentaire mais innovait sur un point : le submersible pouvait être utilisé comme mouilleur de mines. Les 30 Krabov construits à Sébastopol servirent au blocus de la côte Nord de la Turquie.

- Revenant à la France de l'immédiat avant-guerre, nous relèverons le lancement, à partir de 1911, de submersibles à vocation de gardes-côtes, de 400/550 t, et de semi-océaniques à partir de 1913 : des 800/1080 t.

Pendant le conflit les submersibles des alliés ne furent guère employés qu'en Méditerranée, avec d'audacieuses tentatives de forcement des entrées des ports autrichiens et turcs, mais sans grands résultats. En revanche nous verrons plus loin que les énormes pertes infligées par les bâtiments allemands à la flotte marchande des Alliés représentèrent un grave danger, en 1917, pour la capacité à poursuivre la guerre.687

Le tableau suivant résume les forces navales en présence au 1 er août 1914. ( Il s'agit ici du tonnage de combat seulement. En ajoutant les navires de soutien, tels que charbonniers, pétroliers et divers, les avisos coloniaux fluviaux, etc, le tonnage général de la Marine française, par exemple, s'élevait à environ 630 000 tonnes - pour une marine marchande ( hors petites embarcation de pêche côtiere ), de 1 350 000 tonnes.

 

Nations

Tonnage hors bâtiments de soutien

Cuirasés et Croiseurs de bataille

 

Croiseurs cuirassés

Croiseurs non cuirassés

 

Contre-Torpilleurs

 

Torpilleurs

 

Submersibles

Roy-Uni

1 160 000

61

38

71

119

85

87

Etats-Un.

440 000

28

12

24

20

33

39

France

335 000

20

20

25

59

213

49

Japon

240 000

14

13

14

37

57

15

Russie

220 000

17

7

9

79

68

37

Italie

185 000

14

8

7

20

29

20

               
               

Allemag.

530 000

28

71

37

73

17

36

Autriche

100 000

7

3

5

7

21

12

Turquie

95 000

11

0

4

13

22

0

Remarque :

Les tonnages et le nombre des bâtiments de chaques types constituent une indication; mais indication qui doit être reçue avec quelques précautions : les nombres, par exemple, peuvent prendre en compte aussi bien des unités hors âge, n'ayant plus aucune valeur militaire, que des constructions récentes. A titre d'exemple - et parce que c'est celui sur lequel nous détenons le plus de détails - les cuirassés français des classes Brennus, Justice et Danton, étaient du type pré-Dreadnought avec seulement 3 - ou 4 selon le type - pièces principales, de 300, mais 10 - ou 12 - de 160, 190, ou 240 mm. ( plus des 75 et 65, ainsi que des 37 mm "anti-torpilleurs"). Au même titre nos 213 torpilleurs ne doivent pas faire illusion : c'était là surtout une "poussiere" de bâtiments de très faible tonnage, inaptes à tenir la haute mer par houle de "creux" quelque peu prononcé, et à très faible rayon d'action. ( Restes de l'époque où la "Jeune Ecole" avait cru que ces moustiques pouraient vaincre les plus grosses unités). De même, tous les submersibles à vapeur sont pris en compte dans ce tableau, quoique leur valeur opérationnelle soit bien mince à côté de ceux à moteurs diesel.

A noter encore le fait que la marine de l'Allemagne, lancée depuis peu dans la course aux armements navals mais en y consacrant des crédits considérables, était très moderne en règle générale; et malgré la jeunesse de cette flotte ses équipages étaient remarquablement entraînés : ici aussi l'Allemagne n'avait pas lésiné sur les dépenses pour la formation et l'entraînement, notamment au tir. Enfin, si notre adversaire principal commença la guerre avec un nombre relativement faible de submersibles, il les produira rapidement en grande série.

21.3. Mobilité aérienne.

C'est aussi la période considérée dans ce chapitre qui, dans l'histoire de l'humanité, va voir émerger la véritable mobilité aérienne : celle qui, quelle que soit la direction du vent, va permettre en partant d'un point de se rendre à un autre choisi à l'avance, alors que la montgolfiere ou le ballon à hydrogènes e pouvaient que s'abandonner à ce vent.

A. L'avion, ou "plus lourd que l'air".

Malgré des controverses qui ne sont pas encore éteintes, il semble bien que le premier "plus lourd que l'air" qui ait quitté le sol par ses propres moyens fut Avion de Clément Ader, le 14 octobre 1897, mais sur une très courte distance et à quelques décimètres du sol. D'ailleurs ce fuselage en forme de caisse, sans empennage, à ailes imiitées de celles des chiroptères, n'était absolument pas pilotable et l'utilisation d'une machine à vapeur - pour "miraculeusement" légère qu'elle ait été réalisée - conduisait à une voie sans issue, ne serait-ce que parce que le pilote n'aurait pu, simultanément, alimenter en charbon.

Pourtant dès les années 1891-1896 le jeune ingénieur Lilienthal avait réalisé des planeurs légers - portés par l'utilisateur jusqu'au haut d'une pente - doués d'une certaine maniabilité : par déplacement du pilote dans le sens longitudinal pour cabrer ou piquer légèrement, transversal pour virer : c'était, déjà, le principe de nos modernes planeurs dérivés de l'aile-voile Rogallo. La mort de Lilienthal, en 1896, fit de lui la première victime d'une erreur de pilotage d'un plus lourd que l'air rationnel. Mais, toute question de pilotage et de stabilité mises à part, le problème capital était celui d'un moteur à la fois puissant et léger : on retrouvait, avec encore plus d'acuité que pour l'automobile, la question du cheval-vapeur dans un boitier de montre . Et ici aussi la solution passait par le moteur à explosion qui, s'il ne tenait pas dans un boitier de montre, était à masse égale beaucoup plus puissant que la machine à vapeur et sa chaudiere. Par ailleurs le carburant liquide, s'il n'était pas beaucoup plus porteur d'énergie que le charbon, n'avait pas besoin de l'indispensable réserve d'eau, dont le poids n'aurait pas été négligeable, loin de là.

Aux Etats-Unis les frères Wright avaient repris les expériences de Lilienthal à partir de 1889, mais avec une très importante modification : le pilotage en lacets, ( virages ), se faisait à la fois par gouverne verticale de direction et par gauchissement des ailes semi-souples - sous l'action de cables - dont les courbures respectives, modifiant leurs portances, faisait pencher légèrement le planeur vers l'intérieur du virage : les Wright avaient compris que l'inclinaison de l'appareil devait le mettre en position telle que la résultante de son poids et de la force centrifuge soit perpendiculaire au plan général de ces ailes, sous peine de dérapage Pour passer du planeur à l'avion il fallait un moteur et une hélice. Les deux frères construisirent eux-mêmes un 12 CV - 8 8 kW - qui, monté sur le "Flyer" leur permit de voler pour la première fois le 17 décembre 1903, avec réalisation de 4 vols dans la même journée, le dernier ayant atteint une durée d'une minute environ. ( Ce Flyer était un biplan, à gouverne de profondeur à l'avant, de direction à l'arriere.)} Les performances des appareils Wright, sans cesse améliorés, firent grand bruit; mais ce n'étaient pas encore là des "aéroplanes" opérationnels. En effet et toujours pour économiser sur la masse ils n'avaient pas de train à roues : le décollage se faisait sur un chariot monté sur une rampe de rails légers, en pente, puis l'éaéroplane se posait sur des patins, dispositifs acceptable seulement sur le sable des dunes de Kitty-Hawk. C'étaient là, pourtant, les premiers véritables vols; mais aux Etats-Unis les Wright furent vite concurrencés, puis dépassés, ( au moins pour l'envol et l'atterrissage, sur train de roues ), par les Curtiss, Langley, Graham-White, Rodgers, etc. Une mention spéciale doit être faite d'Octave Chanute 688 qui, le premier outre-Atlantique, étudia systématiquement les problèmes de pilotage : positions relatives du centre de gravité et du centre de poussée pour obtenir un appareil à tendance auto-stable; inclinaison optimale de l'avion selon la vitesse et le rayon de virage; notion du fait que dans un virage serré - avec forte inclinaison - on en arriverait à ce fait que les gouvernes de profondeur et de direction échangeraient en quelque sorte, leurs rôles; danger du virage trop serré pouvant se transformer en vrille d'où, à cette époque, le pilote ne pouvait sortir ; etc. Mais, "aiguillonnée" par les succès des Wright, l'Europe se lança dans la compétition, et singulièrement la France où s'instaura l'amicale mais fièvreuse concurrence entre inventeurs-constructeurs. Cette compétition était d'ailleurs stimulée par des prix proposés par la presse, des firmes et des mécènes. Des revues spécialisées initiaient le public : l'Aérophile etc.

Sans prétendre à l'exhaustivité, on peut citer les Bleriot, Delagrange, Farman, Esnault-Pelterie, Ferber, Levasseur, Latham, de Pischoff, les frères Voisin, sans oublier Ernest Archdeacon qui, outre son rôle de mécène n'hésitait pas à mettre la main à la pâte ni le brésilien Santos-Dumont, installé à Paris.

Mais tout progrès continuait à dépendre, au premier chef, du moteur puissant et léger. Le Wright de 1903 - 4 cylindres à plat - avait donné 12 CV pour 81 kg. En 1906 le Levavasseur689, 8 cylindres en V, passait à 50 CV pour 66 kg. En 1908 le Gnome, premier moteur en étoile, à 8 cylindres, donnait 60 CV pour 70 kg : le gain, en rapport puissance-poids, était très faible, mais ce Gnome était beaucoup plus robuste et, pratiquement, sans pannes : c'était l'ancêtre d'une longue lignée qui sera suivie dans le monde entier, parallèlement aux moteurs dits "en ligne" : le moteur en étoile, refroidi directement par l'air, n'a pas besoin de radiateur. , La propulsion ne se limite pas au moteur : l'hélice doit utiliser la puissance avec un bon rendement. A cet égard la vitesse relative et la direction apparente des filets d'air évoluent depuis le pied de pale - faible rayon de rotation - jusqu'à l'extrémité - grand rayon. La première hélice étudiée rationellement fut taillée par Chauviere pour Bleriot. ( A cette époque on était encore loin du problème de l'approche de la vitesse du son en bout de pale). Nous passerons sur les problèmes, capitaux mais trop techniques pour prendre place ici, de sustentation selon forme et coupe de l'aile; de maniabilité - en quelque sorte, opposée à la stabilité ; de forme et contrôle des gouvernes, voire de leur emplacement, etc.

1909 fut la grande année de l'aviation naissante - d'une part, en raison de l'immense succès du premier "meeting" aérien, organisé à Reims : 38 avions, dont 23 réussirent à décoller. 120 vols exécutés, dont 7 de plus de 100 km - "Record" : un Farman, avec 180 km en un peu plus de 3 heures. On présenta même un biplace, moteur arriere, muni pour le passager, ( à l'avant ), d'une mitrailleuse, pour mitrailler les colonnes ennemies en marche . ( Mais le poids du pilote, du passager et de la mitrailleuse, firent que l'appareil, sans munitions et muni seulement de quelques litres d'essence, ne put faire mieux qu'un bref passage à très faible altitude : si certains officiers voyaient déjà dans l'avion un moyen idéal pour la reconnaissance, en revanche personne, ou presque ne l'envisagea alors comme moyen de combat ); - d'autre part, la même année, le 25 juillet, Bleriot avait traversé la Manche sur son "Modèle XI". La presse britannique salua cet exploit, bien qu'il n'ait pas été accompli par un sujet de sa Majesté. Quelques esprits chagrins se !demandèrent si le Royaume-Uni, jamais envahi depuis Guillaume le Conquérant, n' aurait pas, plus tard, à faire face à une manace aérienne. L'opinion publique tourna ces pessimistes en dérision.

Le départ, 21-25 mai 1911, de la course Paris-Madrid, depuis le champ de manoeuvre d'Issy-les-Moulineaux, fut l'occasion d'un afflux de spectateurs sans précédant, puisque la foule fut estimée à 800 000 personnes. Malgré le tragique accident du premier jour 690 les départs continuèrent sur l'ordre du Président du Conseil. Plusieurs appareils parvinrent à Madrid, Jules Védrines étant vainqueur dans le meilleur temps : en deux ans on avait progressé bien au delà des 180 km du Farman du meeting de Reims, ( quoique des étapes de ravitaillement aient été organisées, naturellement.691

Dès 1910 la France, l'Allemagne et la Russie avaient établi un premier programme d'aviation militaire, confié pour la France à l'Arme du Génie.692 Programme très modeste d'ailleurs, soutenu par M. Berteaux, et reçu avec faveur par de jeunes officiers. En revanche la plupart des hautes autorités militaires étaient assez sceptiques. ( Exception notable : le Général Galiéni). La Grande Bretagne suivit, en 1911, avec création d'un Air Bataillon également confié au Génie, puis incorporé ( "Military and Naval Wings" ) dans le Royal Flying Corp l'année suivante, mais avec séparation, dès juillet 1914, du Rayal Naval Air Service : la Royal Navy fondait de grands espoirs sur l'avion comme "éclaireur" de la flotte.

Le hasard voulut que ce furent des avions "civils" qui intervinrent pour la première fois en mission de combat : en guerre contre la Turquie, en Lybie et en 1911, l'armée italienne fit appel aux membres de l'Aéro-Club Royal Italien pour prèter des avions et former des pilotes militaires. On peut ainsi relever le premier vol de reconnaissance, le 11 octobre 1911; le premier "bombardement" aérien, ( 4 petits engins artisanaux, jetés à la main )le 1 er novembre; le premier règlage d'artillerie, le 24 novembre; la première mission photographique le 23 février 1912, et l'aviation militaire italienne fut créee en juin 1912.

( Les deux guerres de Balkans, 1912 et 1913, n'apportèrent rien au plan de l'aéronautique militaire : d'ailleurs les antagonistes ne détenaient que quelques avions civils déjà périmés et donc difficilement utilisables dans les zones montagneuses où eurent lieu la majorité des combats.)

Lorsque commença le premier conflit mondial la seule mission prévue pour l'aviation étauit la reconnaissance; plus précisément, la "découverte"693; encore que, comme indiqué plus haut, bon nombre de grands chefs doutaient de la valeur des reseignements à recevoir de ces moyens, et faisaient remarquer que les appareils n'auraient aucun intérêt la nuit, par temps de brouillard, de pluie, ou en cas de nuages très bas.

Revenant à la technique, on peut noter que de 1909 à 1914 les performances des avions avaient connu une croissance rapide : le record de vitesse était passé de 77 à 204 km/h; celui de distance de 234 à 1021 km; celui d'altitude de 450 à 6100 m. Les appareils militaires de 1918 ne feront guère plus; mais ils le feront tous et tout à la fois, alors que les avions de record de 1914 tel le Déperdussin pour la vitesse pure, étaient monstres conçus uniquement pour améliorer une seule performance, sans poids d'armement ni de munitions, et emportant - sauf pour l'épreuve de distance - le minimum de carburant convenant au record à battre. Ils étaient parfaitement inemployables au plan militaire : médiocre maniabilité, charge marchande nulle, moteurs poussés au point de n'avoir qu'un temps de "vie" très bref. Les tableaux suivants donnent les principales caractéristiques des appareil de début et de fin du conflit :

1914 :

Appareils :

Nat

V.max

plafond

R.action

Observations

           

Voisin I

Fr.

120

2900

330

Bipl. à hélice AR. 60 kg bombes ou 1 mit ou App. photo. Recco. ou bomb.léger.

Aviatik.B1

All

105

2500

450

Biplan. 20 kg bombes et 1 mit AR. Reco. ou bomb. leger

B.E - 2

G-B

113

3000

340

Bipl. Armes indiv. 45 kg bombes. Reco. ou bomb.léger.

Mourometz.B

Rus

95

2000

350/600

Quadrim. biplan. 500 kg bombes. 3 mit. Reco. strategique ou bombardt. lourd

A noter que si la Russie entra en guerre avec des avions légers peu nombreux et aux performances médiocres, elle fut alors la seule à pouvoir mettre en ligne des appareils géants pour l'époque. Les modèles V, puis G, mis en service plus tard, emporteront respectivement jusqu'à 750 et 1000 kg de bombes et seront armés de 7 mitrailleuses. Ces avions furent conçus par le jeune ingénieur Sikorsky qui émigrera aux U.S.A. à la prise de pouvoir des soviets, et s'y fera une seconde célébrité, mais dans le domaine des hélicoptères.

1918 :

Appareils :

Nat

V.max

plafond

R.action

Observations.

           

Spad XIII

Fr

215

6650

330

Chass.momoplace. 2 mit.fixes, synchro.

Siemens D IV

Al

195

8100

320

Chass;monoplace. 2 mit.fixes, synchro.

Breguet 14

Fr

180

6000

700

Reco/Bomb.320 kg bomb.3 mit dont 1fixe

Bristol 20.M

GB

210

6100

250

Chas.monoplace. 1 mit synchronisée.

Zeppelin "S" "Stacken"

Al

150

3800

800

Quadrimot. 1800 kg.bomb 4 mit.orientbl (Remplaçant formule dirigeables).

En réalité ces tableaux ne rendent pas entièrement compte des performances qui font, ou non, un bon appareil militaire. Par exemple, une excellente maniabilité ( en roulis, lacet et tangage ), peut compenser très largement une certaine infériorité en vitesse au cours du combat tournoyant le "dogs fight" des anglo-saxons. Par ailleurs certains avions "encaissent" mieux les projectiles que d'autres. Enfin, les préférences des pilotes peuvent ne pas être identiques. Certains "as" de la chasse souhaitaient des avions rapides et très maniables. D'autres, tireurs au coup d'oeil parfait, préferaient un appareil jouant le rôle d'une plate-forme de tir très stable, sans aucune vibration, leur permettant d'ouvrir le feu de de loin avec de grandes chances de succès. Les très grands "as" combinaient évidemment les qualités de pilote et de tireur.694

B. Dirigeables.

Depuis celui à machine à vapeur de Henri Giffard - 1852 - les progrès des dirigeables furent très lents jusqu'au moment où, ici encore, le moteur à explosion donna une puissance importante pour un poids modéré, un volume compact, et une consommation de carburant relativement faible. La plupart des nations s'inspirèrent de la solution Giffard, c'est à dire l'enveloppe souple, rigidifiée seulement par la pression de l'hydrogène. Mais le comte von Zeppelin était persuadé que la solution de l'engin moins lourd que l'air, soumis à des rafales latérales de vent, résidait dans des appareils rigides par structure de légères poutrelles de duralumin. Toutefois ce concept ne pouvait être appliqué que sous la forme d'engins de très grande taille. De fait le Zeppelin 1, de 1900, atteignait déjà une longueur de 128 m.

Pendant le conflit : - du côté Allié à l'exception des britanniques H.M.A ( His Majesty Airships ) de patrouilles anti-sousmarines de longue durée, inspirés des Zeppelin, en majorité les dirigeables des alliés - d'ailleurs relativement peu nombreux - furent du type "souple" et de volume limité : 6 000 à 12 000 m3 : les Chalais-Meudon français, SSZ et NS britanniques, Forlanini italiens. ( Tous, à dire vrai, ne furent guère utilisés). - L'Allemagne, au contraire, après un essai d'engin souple, opta résolument pour les appareils rigides : surtout des Zeppelin, mais aussi des Schüte-Lanz à armature de bois contre-collé au lieu de duralumin. ( Le S-L. 11 avait un volume de 32 000 m3, une longueur de 180 m, avec une vitesse maximale de 95 km/h, un plafond de 5400 m et une autonomie de 3700 km.)

La série des Zeppelin eut des dimensions toujours croissantes :

Type 10 : 32 000 m3; 163 m; V.max 95; plafond 3900; autonomie 2150 km.

Type 53 : 56 000 m3; 197 m; V.max 106; plafond 6400; autonomie 4700 km.

Type 59 : 68 000 m3; 226 m; V.max 108; plafond 8200; autonomie 8000 km.

( Les plafonds correspondent à une charge minimale; les rayons d'action à l'emport du maximum de carburant, donc charge "marchande" réduite695.)

L'idée initiale pour la construction du L.10, dès 1912, avait été de fournir un -éclairage à la Hoch See Flotte en cas de guerre, pour faciliter sa sortie en force soit dans la Manche, ( si le Royaume-Uni restait neutre ), soit jusqu'au passage entre Shetland et Islande, ( dans le cas contraire ). En fait cette mission ne survint jamais, la Hoch See Flotte étant surveillée trop étroitement depuis la mer pour pouvoir tenter une sortie en masse, en prenant la Royal Navy de court. 696A défaut, les Zeppelins apparurent comme une possibilité de bombardement de terreur sur les villes, et plus particulièrement Londres dans l'espoir de faire fléchir le moral britannique au point que le Royaume-Uni en arrivât à se retirer du conflit. 697En effet, d'un modèle à l'autre le plafond, après largage des bombes, était bien supérieur ( de 2000 m environ ), à celui des chasseurs du moment; ( d'ailleurs, en début de guerre aucun vol de nuit d'avion n'avait été pratiqué )., On pouvait donc espérer, en vol nocturne, surprendre la vigilance de la chasse alliée à l'aller, puis faire le trajet de retour à une hauteur suffisante pour n'avoir rien à en craindre, après avoir s'être délesté de 2 tonnes de bombes pour le L.10; 4 pour le L.53; 7 pour le L.59.

Dans les faits, si les Zeppelins opérèrent un certain nombre de raids avec succès, ces actions ne diminuèrent en rien - au contraire - la détermination britannique. D'autre part bon nombre de ces dirigeables furent perdus : surtout à l'aller, par intervention de la chasse de nuit et de l'artillerie aérienne, mais aussi par la survenance de violents coups de vent et tempètes imprévues. En 1918 et pour remplacer ses dirigeables trop vulnérables, von Zeppelinse lança dans la construction de son bombardier lourd - le "Stacken". Cf. supra - mais un très petit nombre sortit des chaines avant la fin du conflit.

( Il convient de noter qu'en 1914-18 tous les "plus légers que l'air" étaient gonflés à l'Hydrogène, gaz dont l'inflamation n'est que trop facile. A cette époque les seules sources importantes d'Hélium, non inflamable, se trouvaient aux Etats-Unis dans les dégagements gazeux accompagnant le jaillissement de pétrole de certains puits. Les Alliés auraient pu se procurer de l'Hélium, bien que son transport eut demandé des équipements spéciaux sur les navires - car il ne pouvait être question de l'acheminer sous forme liquide : comment conserver la très basse température indispensable ? - mais le blocus puis l'entrée en guerre des U.S.A. interdisaient à l'Allemagne toute idée d'approvisionnemen. )

Quoique leur mobilité soit seulement verticale, il reste à dire un mot des ballons captifs d'observation et de règlage d'artillerie.

Les modèles français furent mis au point par le jeune ingénieur Caquot : le problème essentiel était de pouvoir tenir l'air même en cas de vent important. La solution fut trouvée dans un ballon souple, allongé dans une direction horizontale - d'où le surnom de "saucisse" - muni de trois surfaces de stabilisation qui, elles aussi, étaient rigidifiées par le gonflage. Ces appareils pouvaient être utilisés jusqu'à des vents de 70 à 80 km/h. Nous n'insisterons pas sur les modèles construits successivement, portant au début un seul observateur puis un, voire deux, observateurs et un téléphoniste.

Les ballons allemands - "Drachen" - à une seule surface de stabilisation, verticale, ( un peu comme une queue de girouette ), posaient des problèmes de stabilité à partir de vents d'une quarentaine de km/h, ce qui gènait la tâche de leurs observateurs.

( Tous les Alliés adoptèrent purement et simplement le ballon Caquot.)

Les missions d'observation étaient effectuées le plus souvent dans la matinée par les Allemands; l'après midi par les Alliés, pour des questions de gène due au soleil, ( au moins en belle saison.)A Naturellement ces ballons, pratiquement indéfendables par eux mêmes bien que certains équipages se munissent de fusils...symboliques, devinrent des cibles de choix pour les avions de chasse. Les pertes furent lourdes jusqu'à la mise au point de parachutes sûrs.698

A partir de 1916 apparurent de très petites unités - 200 à 400 m3 - sans équipage, destinées à gèner l'approche d'avions cherchant à bombarder avec précision, donc à basse altitude, des objectifs de choix, tels que des gares, des embranchements ferroviaires importants, des canons de l'A.L.V.F. Il ne s'agissait pas d'une barriere, mais de contraindre les bombardiers à monter, afin, à la fois, de rendre le bombardement imprécis, et de faciliter la tâche des chasseurs de défense plus maniables que ces bombardiers à mesure de la montée en air raréfié.

22. FONCTION PROTECTION.

22.1. Protection individuelle.

A. Protection classique.

pendant la Guerre de Secession, de nombreux inventeurs - plus ou moins scrupuleux- mirent en vente au Nord des plastrons légers contenant des feuilles d'acier, voire du ( alors ) coûteux aluminium, aussi chers que peu efficaces, les Armées des deux partis n'adoptèrent aucun équipement règlementaire de protection.

Le conflit de 1870 fut le dernier où l'on vit charger, au sabre, des cavaliers porteurs de la cuirasse "corselet" et du casque : cet attirailavait fait son temps malgré le courage des hommes. Pourtant, et en dépit de l'énorme progrès en capacité de perforation offert par la balle de petit calibre à grande vitesse des années 1890 et la mise en service de mitrailleuses, presque toutes les armées s'obstinèrent à conserver des forces de cavalerie importantes.699 Par exemple, au 1 er août 1914 l'armée d'active française comportait :

10 750 cuirassiers; ( casque, cuirasse, sabre.)

25 400 dragons; ( casque, lance et mousqueton). * 38 650 hussards, chasseurs montés, chasseurs d'Afrique Spahis. ( képi, sabre, mousqueton.)

Du côté allemand les fantassins portaient le célèbre casque à pointe, à calotte de cuir. Les cuirassiers et dragons étaient équipés comme leurs homologues français et les hulans portaient une sorte de shako.

Dès les premiers jours de guerre il fut évident que le mince corselet du cuirassier ne valait pas mieux qu'une feuille de carton face à la balle à grande vitesse. Après stabilisation des fronts, des dragons et cuirassiers eurent à servir dans des tranchées, comme de "vulgaires" fantassins; ils avaient conservé leurs casques - puisqu'il fallait bien une coiffure - drapé d'un tissu de teinte neutre. En fin novembre 1914 l'intendant général Adrian, ayant appris que ces hommes présentaient, en moyenne moins de blessures graves ou mortelles au crâne que le fantassin moyen - car leur casque arrêtait les petits éclats d'obus et déviaient les balles "tangentes" - proposa l'adoption d'un casque à généraliser à tous les combattants. Mais dans un premier temps le général Joffre, croyant à une guerre brève, refusa. 700Finalement le casque Adrian ne fut accepté et mis en production qu'au cours de 1915. Malgré sa faible épaisseur - 2 mm d'acier - inévitable pour n'être pas trop lourd, il offrait une assez bonne protection contre les éclats de grenades, ceux - légers - d'obus de 77, et contre les pierrailles projetées par l'explosion des gros calibres. Vis-à-vis des balles la protection peut paraître dérisoire. Pourtant il y eut des cas des cas où elle transforma une blessure grave, ou mortelle, en déviant un projectile arrivant de biais.701

Italie, la Serbie et la Belgique se munirent du casque français. La Grande Bretagne adopta un modèle - et le fournit plus tard aux troupes américaines - de casque d'une forme très différente de notre "bourguignote" : coiffe de faible hauteur, mais bords très larges, dont l'efficacité était loin d'être évidente...Ce qui ne l'empècha pas de servir encore tout au long du second conflit mondial. Le casque d'acier allemand, un peu plus lourd que ceux des Alliés, était très nettement plus rationnel car il couvrait les tempes et la nuque. A peine modifié il fera aussi la deuxième guerre mondiale.702

Signalons encore, à l'usage des équipages de char, la mise en service d'une calotte de cuir soutenant une sorte de "loup" ne comportant que d'étroites fentes de vision et prolongé jusqu'au menton par une "cotte de mailles". Cet équipement visait à protèger, le mieux possible, à la fois l'individu contre les chocs à la tête résultant des secousses brutales en terrain cahotique, et contre les éclats arrachés par les impacts de toute sorte aux fentes d'observation des chars, en un temps où les épiscopes à prismes n'existaient pas. ( Dans la pratique et en raison des conditions pénibles de travail dans les blindés - chaleur, médiocre aération - les équipages ne portaient souvent que la calotte de cuir. )

Comme pendant la guerre de Secession, d'ingénieux inventeurs - aigrefins ? - proposaient aux familles d'acheter pour leurs soldats divers systèmes de protection : depuis des gilets blindés trop lourds et protégeant mak, jusqu'à la petite plaque mince d'acier miraculeux - "intraversable" - à placer dans la poche de poitrine pour protéger la région du coeur.

B. Protection contre les toxiques de guerre.

Nous aurons à revenir sur cette arme nouvelle703. Les premiers "masques" se réduisaient à des lunettes à bords étanches, genre "motard" ou plongée, et à un tampon imprégné d'hyposulfite de soude maintenu par un bandeau élastique sur le nez zt la bouche. C'était là un système assez primitif; mais on peut admirer le fait que la première attaque ayant eu lieu le 22 avril 1915, avant la fin du mois de mai tous nos soldats en ligne disposaient déjà de cette protection simpliste mais efficace : on peut se demander si, de nos jours, il ne faudrait pas des mois au lieu de semaines, pour avoir l'aval de multiples commissions avant de se lancer dans la production de série.

Les toxiques se diversifiant, et leur emploi se banalisant, il fallut rapidement passer à des modèles de masques plus élaborés dont la partie filtrante devait pouvoir absorber ou détruire tous les produits utilisés par l'ennemi. Ce masque devint intégré ; c'est à dire que les lunettes - dites, les viseurs - la poche entourant la face et la cartouche filtrante remplaçable, car fixée par pas de vis, forment un tout que des courroies élastiques appliquent étroitement sur le visage, avec bourrelet de caoutchouc très souple sur le pourtour pour assurer une bonne étanchéité.704

Décrire en détail les divers types de masques employés successivement par les belligérants nous entraînerait trop loin. Toutfois les produits protecteurs des cartouches filtrantes furent les mèmes partout : charbons-actifs filtrants et produits destructeurs de certains toxiques, par hydrolyse : en règle général un mélange d'hyposulfite de soude et de carbonate de soude.

Il faut signaler le fait que les toxiques vésicants liquides mais pouvant former des aérosols à l'explosion du projectile, attaquaient la peau, laissant des "brûlures" difficiles à soigner : les soldats durent prendre garde à éviter les flaques - d'aspect huileuses, très persistantes - de ces produits, de type Ypérite, Lewwisite, et autres corps de formules chimiques voisines.

A noter encore qu'il fut nécessaire de produire des "masques" spéciaux pour les chevaux et les rares chiens de guerre, ( ces derniers surtout employés par l'Armée Belge )...et qu'il fallut habituer les animaux à porter cet équipement.

Le résultat de ces mesures fit que les pertes par toxiques furent relativement très faibles : pour la France, par exemple, 1 des morts même en comptant les gazés qui décédèrent des suites de l'intoxication dans les 5 ans qui suivirent l'armistice : séquelles pulmonaires dans ce cas. ( Ceci pour le front occidental. il semble - mais les estimations sont imprécises - que les troupes russes, mal ou pas protégées, aient eu des taux de pertes importants). Dans ces conditions on peut se demander la raison de ce qui peut paraître un gaspillage d'obus toxiques sur le front de l'Ouest où, en 1918, le tiers des projectiles échangés par les adversaires étaient chargés de toxiques. Des obus explosifs auraient provoqué plus de pertes. A cela deux explications :- la première, peu rationnelle, tient à l'horreur de l'homme pour ce moyen agressif : mourir par balle est normal ; pas par ypérite.705 Les ripostes, et ripostes aux ripostes, ont suivi une sorte de spirale;- la seconde, plus rationnelle, vient du fait qu'en situation de guerre de position les toxiques de cette époque valorisaient la posture défensive : le port du masque est pénible pour l'exécution d'un effort, par nécessité de "l'aspiration forcée pour "vaincre" l'obstacle de la filtration. Le soldat qui monte à l'assaut s'essoufle très vite; les viseurs gènent sa vision, et il doit prendre garde à ce qu'aucun obstacle, même léger, ( branche, buisson, tronçon de fil barbelé, etc ), ne se prenne dans les courroies de fixation du masque autour de la tête. Au contraire le défenseur n'a pas à se déplacer, voit mieux car respirant doucement ses "viseurs" ne sont pas embués, et peut consacrer toute son attention à la précision du tir.

22.2. Protection collective.

A. Fortification.

C'est dans la période couverte par ce chapitre qu'allait intervenir une sorte de révolution dans la posture défensive : personne, ou presque, n'avait prévu la valeur de l'association de la puissance du feu rapide - fusil à répétition, mitrailleuse, canon de campagne "à tir rapide" - à la fortification de campagne, constituée de tranchées et emplacements de tir des armes dites collectives et précédée d'un obstacle destiné à freiner l'assaillant pendant les très brefs délais nécessaires à son anéantissement. Cet obstacle est le fil de fer barbelé, imaginé dès le milieu du XIX ème siècle, mais peu employé jusqu'en 1867, année ù furent mises au point, aux Etats-Unis, des machines automatiques qui allaient le débiter par dizaines, puis centaines de km par jour.706, La trilogie du tir rapide, de la fortification de campagne qui n'expose qu'une fraction du corps du défenseur, et de l'obstacle barbelé allaient donner à la !posture défensive une puissance qu'elle n'avait jamais eue, et qui, d'ailleurs, ne sera que passagère.

x x

Les premiers exemples, qui auraient dù attirer l'attention des E.M. européens, furent ceux de la Guerre de Secession où les attaques de certaines positions improvisées avaient donné lieu à de véritables hécatombes. ( Ce conflit, par rapport au nombre de combattants engagés, a coûté plus cher en vies humaines que celui de 1914-1918). Mais, tout comme les autres, cet enseignement fut radicalement ignoré lors du conflit austro-prussienne, puis en 1870-71 qui, mis à part les sièges de Paris et de Belfort, furent encore des guerres de mouvement.

La seconde expérience eut lieu pendant la guerre turco-russe de 1877-78, à l'occasion du siège de Plevna707, où les forces turques avaient eu le temps d'aménager des fortifications de campagne relativement élaborées : 3 lignes de tranchées, redoutes avancées avec abris en sous-sol, nombreux petits abris débouchant sur les tranchées, etc, mais pas encore de barbelé. Le hasard voulut que Osman Pacha, commandant la place, avait été chargé de l'achat de 50 000 carabines Winchester aux Etats-Unis. Il avait profité de ce voyage pour se renseigner sur la guerre de Secession. Il décida de transformer Plevna en une ville-forteresse improvisée. Osman Pacha disposait de 25 000 hommes, moins de la moitié des forces ennemies initiales, et d'une artillerie très faible. Les abris permettaient aux hommes d'être protégés pendant les bombardements ennemis. Puis, quand le bombardement s'interrompait pour que les russes lancent un assaut les turcs prenaient place dans les tranchées. C'est alors que leur armement prenait toute sa valeur : 10 000 ottamans environ disposaient de deux fusils : le Martini-Peabody, tirant coup par coup une puissante cartouche de 14 7 mm, et une Winchester 40/44 à répétition, avec magasin à 12 coups. Les colonnes d'assaut étaient d'abord prises à partie, aussi loin que possible, par les puissants Martini : pour commencer à les désorganiser. Puis les Winchester prenaient le relai, à 120/150 m, noyant l'infanterie russe sous une grèle de balles. Enfin pendant le reflux des assaillants les Martini-Peabody infligeaient encore quelques pertes. , Les premières attaques avaient coûté au total plus de 50 % des effectifs engagés : il fallut admettre que Plevna se montrait imprenable par méthodes classiques. On rappela le sapeur Todleben - déjà défenseur de Sébastopol - de sa retraite, en lui attribuant 110 000 hommes : près de 5 fois ce qui restait à Osman Pacha. Le général russe organisa un siège réellement efficace : en premier lieu, établir une ligne d'encerclement continu, afin de couper toute possibilité de ravitaillement en munitions. C'est cette mesure qui fit tomber la place : les Winchester ne pouvaient rien sans cartouches. ( Mais 25 000 hommes, sans artillerie, avaient résisté pendant 134 jours.)

Ce siège de Plevna éveilla enfin l'attention des E.M. européens, et plus spécialement celui de l'Allemagne, laquelle en déduisit que : * l'outil individuel, en situation défensive, a une influence capitale pour le combat, sous réserve de disposer des quelques jours nécessaire pour établir des ouvrages de campagne sérieux; 708* en conséquence la guerre de mouvement, offensive, doit être menée sans aucune interruption de la pression exercée sur l'adversaire, pour ne jamais lui donner l'occasion de se rétablir sur une ligne de défense improvisée.

Pourtant la vieille notion de fortification "imperméable" à tout type de projectile - et ne pouvant être établie qu'en temps de paix en raison des délais se comptant en mois et années, gardait des partisans. La France, en particulier, avec la perte de l'Alsace et de la Lorraine, donc de la portion de "barriere" qu'avait représenté le Rhin, avait vu doubler largement la longueur de sa frontiere avec l'Allemagne : l'édification d'une ligne fortifiée s'imposait, et plus encore aux politiques qu'aux militaires.709 ( Non pas, d'ailleurs, avec la pensée de mener une guerre défensive; mais, à l'abri de toute surprise, pouvoir mener à bien les opérations de mobilisation; puis, toutes forces réunies lancer l'offensive décisive). Le ciment "artificiel" avait été découvert dès 1824, et très amélioré en 1844 par Isaac Johnson. Mais le béton - ciment, sable et gravier, liés par "gâchage" à l'eau - n'a qu'une médiocre résistance à la traction : il ne semblait pas pouvoir rempacer la pierre taillée, très onéreuse, pour la fortification.

Or en 1867 J. Monier inventa le béton armé. ( Pour la petite histoire : dans le but de réaliser des bacs à fleur en série, et à bon marché). On réalisa assez vite - décennies 70 et 80 - que cette technique pouvait s'étendre à de nombreuses applications : poutres, dalles, ponts, etc : les barres d'acier, noyées longitudinalement, ou en quadrillage, dans le béton, absorbent les efforts de traction et le béton résiste à ceux de compression. ( L'emploi du "ciment "Portland" empèche l'eau de pénétrer jusqu'aux barres, donc de les rouiller à coeur, bien que pour l'accrochage initial au béton une oxydation de surface soit souhaitable). La difficulté majeure des ces années de recherche et essai fut la détermination du nombre et du diamètre des fers à utiliser : quelques barres de gros échantillons ou bien de nombreuses tiges de petit diamètre ? Quelle position optimale à donner aux barres ? Quelle épaisseur minimale de béton les protégeant des intempéries ? La technique progressa à la fois par l'expérience - et ses échecs - et par de gros progrès réalisés dans la théorie de la résistance des matériaux. ( C'est le français François Hennebique qui peut être considéré comme le "père" du béton armé, par ses travaux de recherche concrétisés par les dépots de brevets de 1892.)710

Pour les bâtisseurs de fortifications, c'était une sorte de "Nouveau Monde" qui s'ouvrait. S'y ajoutait la possibilité de couler des coupoles d'acier destinées aux canons et mitrailleuses. Bref, le fort allait devenir une sorte de cuirassé terrestre incoulable; avec cette différence que n'ayant à tirer que sur des envahisseurs non protégés les très gros calibres étaient inutiles.

Mais, avec le considérable développement du réseau de communications au XIX ème siècle, le rôle traditionnel de verrou d'un noeud routier ( et ferroviaire pour certaines villes ) ne suffisait plus : il fallait contrôler ces voies dans un rayon aussi large que possible. Or les portées croissantes de l'artillerie permettaient d'établir les défenses assez loin les unes des autres, ainsi que du coeur des villes qu'elles entouraient; villes désormais dévolues au rôle de support logistique : magasins de vivres et munitions, hopitaux, etc, par une ceinture de forts se flanquant mutuellement.711 On en arrivait à la notion de zones fortifiées pouvant être tenues - pendant un temps limité - par des effectifs peu nombreux et au bénéfice du Corps de Bataille auquel, après avoir couvert son rassemblement, elles serviraient de points d'amarage, de dépot, de couvertures de flanc.-- Dès 1878 l'établissement de lignes/zones fortifiées avait été entrepris, sous la direction du général Séré de Rivière. Elles comprenaient :, * une première ligne : Z.F de Belfort-Epinal; ouvrages de la Trouée de Charmes; Z.F de Toul-Verdun;, * une seconde ligne dont les points forts étaient situés autour de Dijon, Langres, Reims, Laon, La Fère, Maubeuge et Lille.

( Cette seconde ligne couvrait donc aussi la frontière belge). * Enfin, loin en arrière, se trouvait le "camp retranché" de Paris, avec sa très large couronne de forts, et ses ouvrages plus rapprochés situés en gros à la périphérie des actuels "boulevards extérieurs". C'étaient là les fortifs u'ont connu les parisiens jusqu'au début des années 1930, bien qu'elles soient alors à l'abandon. Leurs emplacements firent le bonheur des "promoteurs".)

Commencé à la pierre de taille, le programme fut poursuivi au béton et à peu près achevé en 1890. A titre d'exemple la Région Fortifiée de Verdun comportait initialement 11 forts; nombre porté ensuite à 22, plus 40 ouvrages secondaires, le tout réparti sur une surface de 210 km2. L'augmentation de portée et du calibre des pièces lourdes de campagne, la généralisation de l'obus chargé d'explosif brisant, couduisirent à renoncer au principe des emplacements de batterie à ciel ouvert pour ces fortifications. Les pièces de la défense furent donc placées sous "coupoles" rotatives, dont certaines éclipsables. Les installations internes - casernements, magasins, infirmerie - étaient protégées par une dalle de béton doublée d'une épaisse ouche de terre. A partir de 1897 l'apparition d'obusiers lourds - les lanceurs des "obus- torpilles" - dans l'Armée allemande conduisit à améliorer encore la protection : notamment par une première dalle de béton armé : la "dalle d'éclatement" dont la fonction, comme l'indique son nom, était de fair exploser prématurément les projectiles. Pour Douaumont, exemple typique, on trouvait au dessus de la redoute centrale successivement et sous une trentaine de cm de terre semée d'herbe pour camouflage :

20 m de béton armé - couche d'éclatement;

20 m de sable;

20 m de béton armé; )

50 m de terre; ) ( cuirassement d'origine; )

80 m de maçonnerie. )

Douaumont était très représentatif du type de fort dit "Séré de Rivière amélioré" des débuts du XX ème siècle.712

Les tracés étaient trapezoïdaux ou en pentagone irrégulier, ( ligne supérieure du trapèze légèrement "cassée"). L'armement comportait en général une tourelle de 155 mm et une ou deux de 75 mm, jumelés, ces pièces remplaçant les vieux 210 initiaux à portée médiocre et tir lent. 713Il s'y ajoutait 3 ou 4 petites tourelles de mitrailleuses. D'autres mitrailleuses et de vieux canons de bronze, très courts, les "12 culasse" tirant des boites à mitraille, armaient les casemates de flanquement des fossés. Enfin, et malgré la doctrine du tout à l'abri un certain nombre de vieilles pièces se trouvaient à l'air libre, en barbette : c'étaient les pièces de rempart utilisables si le bombardement ennemi n'était pas trop massif. ( Mortiers de 270 Mle 78 et de 222 Mle 80; canons de 120 Mle 78 et de 75 Mle 88.)

Malheureusement la chute de Port-Arthur, en 1905, avait commencé à faire douter de la valeur de la fortification permanente; et la nouvelle forme d'action préconisée en France - notamment par l'Ecole de Guerre - l'offensive à fond considérait les forts comme inutiles sauf, peur-être pour la couverture initiale de la mobilisation, au plus près de la frontière allemande. Vont donc être déclassés - désarmés et abandonnés - les forts des places de Langres, Dijon, La Fère, Laon, Reims et Lille; ( Lille, le 1 er août 1914 ! ) Maubeuge fut "mise en sommeil" : La France agissait donc exactement comme si elle avait invité l'Allemagne à violer la neutralité belge. Vint la guerre, avec la chute rapide des places de Liège, Namur et Anvers sous les coups des 420 mm allemands - les "Bertha" - et des Skoda 380 mm prètés par Autriche, ce qui acheva de faire perdre toute confiance dans la fortification permanente. 714On oubliait le fait que les fortifications belges, n'ayant pas été remaniées, avaient tout juste la valeur protectrice des ouvrages Séré de Rivière d'origine. Il fallut Verdun, la perte sans combat de Doaumont désarmé, la longue et héroïque défense de Vaux - pourtant pratiquement sans artillerie - puis les énormes pertes consenties lors des multiples assauts pour reprendre Douaumont, pour que l'on reconnaisse, discrètement, l'énorme erreur faite en abandonnant des forts avant le conflit, en prèlevant leurs canons st mitrailleuse à ceux qui !avaient été conservés. Le général Pétain écrira ( La bataille de Verdun. Ed. Lorraines ) :

L'expérience du combat a prouvé la capacité de résistance des forts. Ils sont naturellement mieux organisés que les positions élevées à la hâte en pleine bataille, et ne sont pas plus des pièges à obus que les ouvrages de campagne; en outre ils couvrent souvent une zone aussi large. Les forts, en conséquence, peuvent et doivent être utilisés là où ils existent pour la défense des secteurs.715

Sous une forme polie, c'était dénoncer la parfaite stupidité consistant, là où existe un fort, à abandonner ses 10 mètres de béton et de terre pour aller s'installer, non loin, dans des tranchées et des abris improvisés.

Il avait donc fallu 18 mois de guerre de position pour réaliser que si la fortification de campagne a presque la même valeur d'arrêt que le fort bétonné, en revanche elle n'offre qu'une pietre protection contre les projectiles à tir plongeant non tendu ), des obusiers, mortiers et autres minenwerfer, sauf création - seulement possible bien à l'arrière, et à loisir - d'abris "à épreuve"716, du type des "stollen" allemands. On commença aussi à comprendre que la fortification de campagne, qui ne peut être convenablement camouflée, était tout autant un nid - ou réceptacle - à obus que le fort. Malheureusement il était trop tard pour appuyer notre défense sur les moles qu'auraient représenté nos fortifications permanentes. ( Ce qui surprend est le fait que le généralissime ait été un sapeur, donc en principe mieux à même que les dévots de l'offensive - quel qu'en soit le coût - d'apprécier la valeur protectrice de la fortification : il lui suffisait de se souvenir de la défense de Belfort, par Denfer-Rochereau en 1870-71, autre sapeur.)

De manière générale il faut bien reconnaitre que les Allemands avaient mieux compris que les Alliés l'importance de l'établissement d'abris profonds et bien protégés, qui, même pour ceux situés près des lignes pouvaient "encaisser" le coup isolé de 155 mm. 717Ce fait, ajouté à leur supériorité en artillerie lourde jusqu'à la fin de 1916, explique : * pourquoi le pourcentage des pertes par feux d'artillerie - malgré les hécatombes de l'été 1914 sous les mitrailleuses - fut nettement supérieur chez les Alliés : environ 65 % contre 40 %: * et pourquoi sur le Front de l'Ouest les pertes totales des Alliés furent dans le rapport de 1 4 à 1 par rapport à celles des Allemands.

Ajoutons enfin quelques remarques : * La protection offerte par le fort est telle que si l'ennemi a réussi à prendre pied sur les hauts il est possible de l'en chasser par le feu de pièces amies tirant des obus fusants à schrapnells ). * Mais le fort ne peut tenir longtemps que sous réserve d'être alimenté en munitions, vivres et aussi en eau. Encerclé totalement sa survie ne peut qu'être limitée.718 Passant d'un extrème à l'autre 719 entre 1919 et 1939 nous avons fait reposer notre défense essentiellement sur la Ligne Maginot...sans la prolonger le long de la frontière belge, à la fois pour des questions d'économies et pour des raisons de politique extérieure. Il eut été préférable de moins "fignoler" cette fortification et de consacrer une partie des crédits qui lui avaient été consentis à la production de blindés - et de blindés munis de canons à grande vitesse initiale, à réunir en divisions autonomes. ( Nous y reviendrons au chapitre suivant.

B. Engins blindés.

Nous en avons déjà longuement parlé à propos de la mobilité en terrain bouleversé. Il convient pourtant de revenir sur ces engins au plan de la protection : à l'époque contre la "ferraille" du champ de bataille.

- Voitures blindées.

Nous avons fait allusion aux voitures blindées, armées en général d'une mitrailleuse, proposées déjà bien avant le conflit par plusieurs constructeurs qui les prévoyaient en mission de découverte ou en repli), de harcèlement. Tous ces véhicules avaient des caractéristiques assez voisines : masse de 2 5 à 3 tonne pour un blindage de 6 à 8 mm; moteurs de 30 à 40 CV; roues à bandages pleins pour être increvables. , Dans les faits le seul modèle français qui reçut quelques commandes - mais pas !pour l'Armée française, sauf pour le Maroc - fut la Charon Mle 1904 et dérivés. Elle présentait la particularité intéressante, ( reprise il y a peu par Panhard pour ses A.M.L. ), de transporter deux "poutrelles-gouttières" d'acier de 1 80 m de long pour le franchissement de fossés. Pendant la période de la course à la mer après la bataille de la Marne, quelques véhicules civils à moteurs puissants furent munis de blindages de fortune et d'une mitrailleuse. Ensuite, avec la stabilisation du front de Ouest, les seules actions de véhicules armés à roues eurent lieu sur le front russe par voitures autrichiennes et allemandes d'une part, russes et d'origine française et britannique d'autre part. , ( A ce sujet, on peut relever que la chenille légère, de caoutchouc, faisant du véhicule un semi-chenillé avait été inventée en 1909 par Fraçois Kégresse, chauffeur personnel du Tsar. A l'époque le système avait été conçu pour circuler en terrain boueux, voire, après remplacement des roues avant par des patins-skis spéciaux, sur neige jusqu'à quelques décimètres d'épaisseur.)

- chars, tanks et panzers.

Pour rendre justice à chacun il faut relever la création de la Commission des cuirassés terrestres par Winston Churchill ( alors Premier Lord de l'Amirauté) dès février 1915. Mais les experts de la Royal Navy envisagèrent des monstres de l'ordre de 2000 tonnes, hérissés de canons et mitrailleuses, et transportant une sorte de bataillon de débarquement. Ces petits croiseurs seraient munis de plusieurs diésels navals agissant sur des roues de très grand diamêtre : on avait oublié qu'avant d'être engagées ces masses devraient être acheminées jusqu'au front, et que malgré le blindage - 2 à 5 cm selon la portion de coque considérée, elles constitueraient des cibles parfaites pour les canons de campagne. L'Armée britannique manifesta une réserve polie, partagée mais avec moins de flegme, par l'Armée française. La commission revit donc ses projets cette fois avec l'appoint d'officiers de l'Army, tels les colonels Swinton et Crompton, le lieutenant Wilson, sur des bases plus modestes : à partir du tracteur agricole chenillé américain Holt. Dans le même temps en France le Colonel Estienne720, apôtre de la mécanisation, harcelait le général Joffre, ( lettre au G.Q.G. du 1 er décembre 1915, visites au général Janin, chargé du matériel, etc ) : la commande de 400 Schneider fut lancée; mais le contrôle de cette commande ayant échappé aux services techniques ces derniers étudièrent le St Chamond et obtinrent aussi la commande de 400 engins. Simultanément le Royaume-Uni produisait son Mark 1, puis l'amélioraient en Mark V, les II, III et IV n'ayant été que des prototypes.

L'idée de ces précurseurs, français ou anglais, était simple 721 : puisque l'expérience montrait que, quelques soient les pertes consenties, le fantassin ne pouvait faire la rupture de la fortification de campagne, il fallait lui apporter tout au long de sa progression un appui de feux puissant et, surtout, immédiat. Comme le dit Fuller, ( Les batailles décisives du Monde Occidental tome III, Ed. Berger- Levrault ), L'école de l'Obus, ( des premières années ), n'avait pas vu que le problème est non de transformer en décombres la position ennemie, mais d'avancer les canons sous le tir hostile des fusils et des mitrailleuses; et que si l'on peut poursuivre une telle avance, celle-ci se montre non pas irrésistiblement destructive, mais bien irrésistiblement émoralisante. Le char devait donc être à la fois un élément d'appui, ( et de réconfort), pour le troupier ami; de destruction et d'effroi pour l'ennemi, par son mouvement irrésistible et son invulnérabilité aux armes du fantassin.

Mais, comme il arrive souvent pour des réalisations de début, les premiers chars souffrirent de défauts de conception, ( et de réalisation par manque de moteurs puissants, compacts et sûrs ) : - pour battre les 360 degrés d'azimut, on avait été contraint à des "caisses" volumineuses, hérissées d'armes dont chacune, en casemate, ne pouvait avoir qu'un champ de tir limité; - par suite, outre le pilote, le chef de char, le mécanicien il fallait au moins un homme par arme : équipage nombreux, donc raison supplémentaire pour créer des coques volumineuses; 722- mais volume important implique surface de coque, donc de blindage, importante. , Or la puissance des moteurs disponibles n'autorisait qu'une masse limitée, donc un blindage léger : on choisit le minimum non perforable par balle de fusils ou de mitrailleuses courantes, ou aussi par éclats légers. - enfin, ces "caisses" volumineuses constituaient des cibles relativement faciles pour les canons de campagne poussés vers l'avant. ( Encore que les pièces de cette époque n'avaient qu'un champ de tir faible, en azimut, sauf à déplacer la bèche de crosse c'est à dire à faire pivoter le canon à bras.

Le FT.Renault dont la conception doit aussi beaucoup au général Estienne, fut le char de "seconde génération" : tout simplement, à la place d'une vaste caisse hérissée de pièces en casemate, on se limitait à une seule arme - canon de 37 court pour le type mâle mitrailleuse pour le type "femelle" - placée dans une tourelle pouvant battre tout l'horizon. La réduction considérable des dimensions rendait la cible plus difficile à atteindre, permettait de surblinder l'avant723, et la masse réduite autorisait à monter des moteurs de puissance et volume très limitées : des 35 CV du type de celui des autobus parisiens.

Nous avons donné plus haut un tableau relatif aux performances des chars. Celui qui suit le complète sur le plan de la protection, de la surface offerte aux coups, celui de l'épaisseur de blindage et celui de la motorisation :

Nom

poids (t)

surface frontale(m2)

surface latérale (m2)

blindage mini(mm)

blindage maxi (mm)

puis.mot. (CV)

Armement en :

Mark.V. (GB)

28,5

8,40

15,25

6

12

125

casemate

Whippet

14,2

5,52

14,40

5

14

2 * 45

casemate

Schneider(Fr)

14,6

4,75

10,60

7

11,5

55

casemate

St-Chamond

23

4,90

14,40

6

14

90

casemate

Renault F.T

7

2,50

5,65

6

20

35

tourelle

A.7-V (All)

32

5,70

20,25

10

25

2 * 100

casemate

A noter : - les "belles cibles" constitues par tous les chars de premire génération, et le Whippet, pour une artillerie de campagne tirant à vue directe, sous condition toutefois que les servants aient le courage de rester à leur poste, chose aisée si les chars attaquent en formation très dispersée; mais qui demande un véritable héroïsme quand ils avancent en masse : car si l'on peut espérer détruire un, deux, peut-être trois chars, la riposte des autres sera inexorable;

- le fait que le F.T.Renault, à tourelle tous azimuts, est le seul véritable ancètre des chars actuels, les autres étant plutôt des ancètres des canons automoteurs. La cible réellement offerte aux coups est d'ailleurs nettement plus faible, au sens de la visée : si la petite tourelle "culmine" à 2 14 m, la coque ne s'élève qu'à 1 46 m, ce qui la rend peu visible dans un champ de céréales, au milieu de buissons, etc. ( Il est vrai que, trop souvent, la ligne de front avait été trop "triturée" par les obus, empoisonnée par les toxiques vésicants, pour porter la moindre végétation );

Le F.T. fut, à lui seul, produit en plus de deux fois plus d'exemplaires que l'ensemble des autres modèles de chars. Comme nous l'avons indiqué un certain nombre furent alloués aux forces américaines, et même l'Armée Britannique en demanda : Honny soit qui mal y pense . Le succés de cet engin ne se démentit pas après le conflit : plusieurs milliers furent achetés par diverses nations; par ailleurs il fut copié plus ou moins ouvertement; en particulier par l'Italie et la naissante Armée Rouge : Fiat 3000, KS puis MS soviétiques. ( Le dernier, déjà, de 1928, à canon de 37 long licence Hotchkiss : il servit jusqu'en 1942.)

Le seul défaut du F.T, si l'on peut dire, découla de son succès : par la suite la France persévéra dans la voie de tourelles très réduites : comme elles ne pouvaient recevoir qu'un homme - le chef de char - il était à la fois chargeur et tireur, ce qui est déjà trop, voire radio; et était beaucoup trop s'il avait en plus à commander un peloton, un escadron, voire un régiment de chars, c'est à ire à faire manoeuvrer des subordonnés.

Le premier combat entre chars - et le seul à notre connaissance - eut lieu le !24 avril 1918, près de Villers-Bretonneux : 3 Mk V se heurtèrent à un A7.V qui, avec sa pièce de 57, détruisit les deux blindés du type "femelle" - armés de mitrailleuses seulement, rappelons-le - avant d'être lui-même mis hors de combat par le "six pounder" - 57 mm aussi - du Mk V "mâle". Cet affrontement ne marqua guère les esprits des E.M. : ce ne fut qu'une douzaine d'années plus tard que des esprits non-conformistes proposèrent la formule moderne du canon à grande vitesse initiale pour un engin dont une des principales missions serait la destruction de son homologue adverse. On peut pourtant noter qu'à courte portée même le 37 mm très court et V0 faible, ( ordre de 360 m/s ), du F.T. aurait pu perforer - avec obus spécial - les blindages de tous les autres chars en service pendant le conflit. ( Mais, puisqu'il s'agissait du soutien de l'infanterie contre des hommes à découvert, les 37 mm en dotation étaient du type explosif au choc contre le terrain : en quelque sorte, des grenades à longue portée.)

Enfin, et toujours à propos de la protection des chars, les avantages des blindages inclinés, ( "fuyants" ), n'avaient pas été pris en compte - sauf, quoique de manière très limitée, pour le F.T : avant de coque et tourelle; mais plus pour une question d'économie de masse que pour améliorer cette protection. Il faudra attendre 1941, et la surprise technique que constitueront les T.34 de l'Armée Rouge, puis la riposte par les PzKpfw "Panther" pour que s'impose l'intérêt de ces formes fuyantes. ( C'est là un bon exemple de ces évidences qui doivent attendre l'attention d'un génie l'ingénieur Kochkine dans le cas d'espèce, pour être prises en compte.)

C. Protection navale.

Ce qui suit ne concerne que les bâtiments à coque blindée : cuirassés, croiseurs de bataille, croiseurs cuirassés. Il faut toutefois noter que des navires de moindre tonnage commencèrent à recevoir une certaine protection : blindage pour ce qui concerne les tourelles; protection indirecte par compartimentage du volume de coque.

La course au tonnage, déjà évoquée, permit l'augmentation de l'épaisseur de la cuirasse; augmentation rendue nécessaire par la mise en oeuvre de pièces principales de plus en plus puissantes : d'une quinzaine de cm d'épaisseur vers 1865 le blindage s'épaissit d'abord très vite : 24, puis 30, puis 38 cm, pour atteindre 55 cm dès 1879. Il culmina, en 1890, avec les 61 cm du cuirassé britannique Invincible. Mais à ce stade on allait vers l'impasse : la masse était telle qu'il ne pouvait plus être question de protéger réellement qu'une faible surface de la coque : celle couvrant la machine. Le reste ne recevait que des plaques d'épaisseur bien moindres, voire seulement la tôlerie formant le bordé. Fort opportunément la fin du XIX ème siècle vit se produire d'importants progrès en sidérurgie, avec la production d'alliages d'acier à haute résitance et des méthodes de production - recuit différentiel, laminage de très grandes plaques - qui permirent de réduire les épaisseur, à résistance égale. L'acier très dur était cassant, le fer trop mou, mais aux tout débuts du XX ème siècle on réussit à produire des blindages présentant aux coup une couche extrèmement résistante à la perforation - qui eut été cassante, seule - se poursuivant en profondeur par une couche d'acier plus doux, doté, si l'on peut dire, d'une certaine souplesse. Cet allègement venait à son heure car on avait compris qu'il convenait aussi de blinder quelque peu les différents ponts afin que l'explosion d'un obus ayant percé la cuirasse - à fusée à retard de l'ordre du 1/1000 ème de seconde - ne se traduise pas par des ravages définitifs sur des parties vitales : machines et soutes à munitions notamment. Naturellement les pièces du pont supérieur, en barbette d'abord puis sous tourelles, et, jusqu'aux dreadnaught, celles placées en casemates latérales, étaient abritées.

A titre d'exemple, voici le système de blindage du cuirassé Iron Duke, entré en service opérationnel le 10 mars 1914, ( épaisseurs en mm ) :

- Latéral :

ceinture : 203 à 305

extrémités : 63 à 152

- Horizontal

pont supérieur : 32 à 51

pont moyen : 38

pont inférieur : 25 à 63

- Tourelles : 102 à 179

- Barbettes : 178 254

- Casemates latérales : 51 à 152

Déplacement :

Standard : 26 230 t

Pleine charge : 30 870 t

Armement :

10 * 343 mm en 5 tourelles

12 * 152 mm en casemates latrales

4 * 76 et 4 * 47 mm en barbettes

4 tubes lance-torpilles de 533 mm

( On notera que ce cuirassé, avec des pièces secondaires en batteries-casemates latérales, représente un certain retour en arrière par rapport au Dreadnaught mis en service le 1 er octobre 1906 724 : le Iron Duke et ses trois "sisters ships" avaient été mis en chantier en 1912, période où l'Amiral Fisher n'était pas "aux affaires" pour la conception des navires.)

Par ailleurs, et pour faire face au danger des mines et des torpilles, tout le volume des "oeuvres vives" - volume situé au desous de la ligne de flottaison - était subdivisé en compartiments que la fermeture de portes spéciales rendaient étanches au moment du combat. , Il n'empèche, d'ailleurs, que cette protection contre les torpilles restera un problème mal résolu. Pendant le conflit de 1914-18 on ira jusqu'à munir les grosses unités de filets de mailles d'acier, portés à une distance de 3 à 4 m de la coque et descendant jusqu'à la profondeur de la quille. Mais ces filets ne pouvaient protéger la zone vitale hélices-gouvernail; par ailleurs ils freinaient tellement le navire qu'il fallut accepter de ne les mettre en place u'au muoillage; mais leur retrait retardait considérablement un départ urgent..

Un autre problème difficile était celui posé par les tourelles, et plus précisément, leur alimentation. En effet les obus de gros calibre et leurs gargousses n'étaient plus transportables à bras. Il fallait donc - concevoir un système d'acheminement depuis les soutes, ce qui fut résolu par une sorte de pont roulant depuis les "trémies" à obus et celles à gargousses jusqu'au pied, ( cylindre creux ), de tourelle; puis des montes-charges dans ce fût, alimentant des "bacs d'attente" situés autour du haut du pied de tourelle d'où projectiles et gargousses étaient refoulés dans les tubes à partir d'une benne mécanisée de chargement. ( Ceci, avec les complications venant de l'inclinaison des tubes et de leur orientation du moment par rapport à la position des bacs d'attente ); - faire en sorte qu'un coup malheureux perforant la tourelle n'enflamme pas, de proche en proche, les gargousses en attente tout au long de leur chaine d'alimentation, jusqu'à la soute. Ceci fut obtenu - en principe - en multipliant des portes pare-feu sur le trajet suivi par ces gargousses. Dans les faits ce problème ne fut jamais parfaitement résolu : par exemple le Hood, mis sur cale en 1916, entré en service en 1920, explosa le 24 mai 1941 sous l'effet d'un obus de la cinquième salve du Bismark, qui avait perforé une tourelle. ( Et beaucoup plus récemment un accident grave survint dans une tourelle de l'un des 4 cuirassés conservés après 1945 par l'U.S. Navy . La déflagration ne se propagea pas aux soutes à gargousses, mais il y eut 117 morts.)

Cette tourelle moderne date de 1912, avec la mise au point de celle de 381 mm, précisément destinée à être montée sur la future classe Hood. Elle ne sera guère modifiée, au moins dans ses principes, jusqu'en 1945 : c'est à dire la fin de la construction de cuirassés.

Il y a lieu de signaler, sous l'influence de Lord "Jacky" Fisher, la construction de "croiseurs de bataille" après 1905. Il s'agissait là de très grands bâtiments, porteurs d'une artillerie aussi puissante que celle du cuirassé, ( le biggest big gun cher à Fisher ), mais très nettement moins blindés, ce qui permettait une vitesse supérieure. On en attendait : - la possibilité de rattraper et détruire tout croiseur existant - cas, par exemple, à la bataille des Falkland, ( 8 décembre 1914 ), où fut pratiquement anéantie l'escadre de croiseurs von Spee; - celle de tenir la place d'un cuirassé dans la ligne de combat, grâce à la puissance de feu et à un compartimentage très étudié. Mais la seule grande bataille navale du premier conflit mondial, celle du Jutland le 31 mai 1916, montra que les croiseurs de bataille engagés n'étaient pas en mesure de remplir cette mission, par défaut de protection : perte des Queen Mary, Indefatigable, Invincible.725

Le croiseur cuirassé fut un bâtiment "à la mode" au début du XX ème siècle. Il s'agissait, en somme, de cuirassés de modèle réduit, porteurs d'une artillerie puissante - plus de 200 mm - et d'une cuirasse non négligeable - de l'ordre de 150 mm. C( étaient donc, pour l'époque, des bâtiments de tonnage important avec leurs déplacements standards de plus de 10 000 t.

On attendait d'eux - la destruction inéluctable de tout croiseur normal peu blindé et armé de pièces plus faibles;

- le soutien de la ligne des cuirassés en cas de rencontre navale d'importance.

Mais ce type de bâtiment ne donna aucune satisfaction dans ces deux emplois : d'une part en raison de sa lenteur : 20 à 22 noeuds au moment où les croiseurs inormaux en filaient 26 à 28 et pouvaient donc refuser le combat en cas de rencontre isolée; d'autre part, parce que le blindage était très insuffisant devant les projectiles des cuirassés - cuirassés d'ailleurs au moins aussi rapides; et plus pour les récents - et des croiseurs de bataille - qui les surclassaient de quelques 5 à 6 noeuds. ( D'ailleurs, on voit mal comment ces lents croiseurs cuirassés auraient suivi une escadre.)

Bref, le croiseur-cuirassé fut un échec intégral.726

Dernier grand bâtiment blindé à être examiné ici : le porte-avion.

Dans les faits le seul porte-avion sur coque "militaire" ayant participé à la première Guerre Mondiale fut le britannique H.M.S. Furious, qui ne fut opérationnel qu'à l'automne 1917, puis modifié, et à nouveau opérationnel à partir de juin 1918. La Royal Navy le destinait à deux types de missions à réaliser par ses avions : éclairage de la flotte et patrouilles de détection de sous-marins. La seconde seule fut mise en action; mais il faut relever la destruction, le 17 juillet 1918, de deux Zeppelins par raid sur leur base de Tondern. La classe Furious - 3 bâtiments mis en chantier en 1915 - constituait l'ultime développement du concept de l'Amiral Fischer : placer sur un bâtiment le plus puissant canon que la structure de ce navire puisse accepter. Il s'agissait donc de mini-croiseurs de bataille de 19 000 t standards, capables de filer plus de 30 noeuds, mais à armer de pièces de 381 mm . ( On passa même au 457 mm en deux tourelles simples )

Finalement deux de ces super-croiseurs légers ne furent pas construits. Le Furious reçut d'abord une piste d'envol et un hangard sur la plage avant, ( à la place d'une tourelle de 457 ), puis une autre, d'appontage sur la plage arriere, en retirant l'autre tourelle. ( Le transfert des avions, de l'arriere vers l'avant, était très gèné par le bloc passerelle-cheminée axial). 727Ce premier P-A militaire 728 possédait les protections suivantes, celles prévues à l'origine pour l'emploi en mini-croiseur de bataiile :

- Blindage latéral de 76 mm pour la ceinture, 51 mm aux extrémités.

- Pont supérieur, 25 mm; moyen, 19 5 mm; inférieur, 25 8 mm.

( C'étaient là les blindages ( ? ) prévus d'origine.)

A souligner le fait que le Furious fut un des rares P-A qui, existant en 1939, survécut au second conflit mondial.

23. FONCTION SOUTIEN.

Rappelons - Cf. tome 1 - qu'elle comprend : la logistique, ( munitions, carburant, vivres, articles divers dont ceux du Service de Santé, etc ), le soutien des matériels ( dépannage, réparation, "mise à niveau" ), et le soutien Santé, préventif et curatif.

23.1. Logistique.

Les premières guerres modernes allaient voir se produire un véritable "bond" des masses et volumes de la logistique; ceci pour diverses causes :

- Les effectifs mis en ligne vont atteindre, voire dépasser largement ceux de la période Révolution-Empire : dès la guerre de Secession le Nord aligne en permanence de l'ordre de 1 200 000 hommes à partir de 1863; le Sud, en faisant appel à tout individu ayant la force de porter une arme, jusqu'à 700 000. ( Mais nombre tombé, à la fin, à 200 000 environ). Pour la Première Guerre Mondiale, l'"unité de compte" n'est plus la centaine de milliers, mais le million chez les principaux belligérants. La France, par exemple, aura en moyenne 3 800 000 hommes sous les armes malgré les pertes et le retour rapide en usines de centaines de milliers d'ouvriers : on appellera des classes d'âge de plus en plus jeunes et l'on maintiendra dans le corps de bataille des hommes que leur âge aurait dù classer dans les territoriaux.729

- Les tonnages, sans cesse croissants, des munitions, puisque le nombre des armes - proportionnel en gros aux effectifs - est "démultiplié" par le tir rapide, du fusil au canon de 155. A noter que le développement des pièces de très gros calibre - l'Union mit en oeuvre des "Colombiad" de 500 mm - pose des problèmes nouveaux de transport depuis l'arrière, puis d'acheminement jusqu'aux positions de batteries. ( L'obus français du 520 de 1917 pesait 1 4 t). A partir de 1915/16 vint s'ajouter le problème, sans cesse croissant, de l'alimentation en carburant pour véhicules et avions.

- La durée des conflits : ils peuvent durer des années. Il ne peut être alors question de mener la guerre avec ce qui existe en stock quand elle éclate. Or l'expérience montre que les prévisions de fabrication de guerre sont toujours inférieures aux besoins.730 Les stocks de guerre faits en temps de paix épuisent très vite 731 : il faut agrandir les usines existantes et en créer de nouvelles. Outre les armes, leurs munitions, le front doit être approvisionné en matériaux tels que ciment sable et gravier, fers profilés, poutres..: L'armée combattante doit être doublée d'une "armée productrice" à l'arriere, aux effectifs d'ailleurs supérieurs : ce qui, avec les hauts salaires, explique l'entrée en masse des femmes dans des industries où elles n'avaient pas accès, pratiquement, avant 1914. (c)

La logistique va donc poser deux problèmes, qui avaient existé mais à une échelle tellement inférieure qu'ils changent presque de nature - celui de la production, en quantité, qualité 732 et diversité : l'industrie sidérurgique de la France, en 1914, était loin derrière celles de l'Allemagne, du Royaune-Uni ou des Etats-Unis. En 1861 les Etats Confédérés étaient presque exclusivement agricoles; ( quoique produisant 57 % du produit national des Etats-Unis.)

- celui du transport : * des matieres premières, à l'intérieur de la Nation, mais aussi depuis des sources situées outre-mer. Et transport de produits finis achetés à l'étranger; * des matériels et matériaux depuis les centres de production, ou les ports, jusqu'aux utilisateurs : les combattants. ( Nous avons évoqué les difficultés, surtout du côté russe, pendant le conflit de 1904-1905.)

Enfin, le blocus maritime interdit ou gène l'approvisionnement, soit en matériels finis, soit en minerais particuliers. Ce fut le cas pour les Confédérés à partir de la mi-1862; et pour l'Allemagne tout au long de la guerre 1914-1918 malgré quelques "complaisances" de voisins neutres.

Le problème logistique devient alors, sauf guerre brève, celui de la production industrielle de masse et de l'acheminement en temps et lieu. Les exemples sont nombreux qui montrent ce "tournant" industrie-transport pris par les premières guerres modernes :

- Guerre de Secession : l'infériorité écrasante, numérique et industrielle du Sud aurait pu être compensée par une rapide victoire, obtenue grâce à la valeur bien supérieure des hommes - très motivés par ailleurs - des cadres et du Commandement; mais dès lors que le conflit se prolongeait la faiblesse de l'industrie confédérée et des moyens de transport logistique conduisaient à une asphyxie inexorable. ( Ce que le vieux général Scott, nordiste, avait proposé d'emblée : la "stratégie de l'Anaconda"). - Guerre austro-prussienne de 1866 : avec la victoire décisive de Sadowa elle fut trop brève pour que les ressources de l'Empire, encore nettement supérieures à celles de la Prusse seule d'alors, aient pu faire sentir leur poids. - Guerre de 1870-71 : elle fut relativement brève : 19 juillet 1870 au 29 janvier 1871, soit 6 mois et 10 jours. On peut en retenir de très gros efforts des arsenaux; notamment ceux de la Marine qui surent s'adapter et fabriquer un nombre étonnant de canons pour l'Armée de Terre. En revanche l'approvisionnement logistique, initialement plus que médiocre - nous y avons fait allusion - ne s'améliora pas, au contraire, avec l'instauration de la République. Les exemples sont multiples d'unités dotées d'un certain type de fusil - essentiellement des Chassepots et des "22.T.bis" à capsule, mais aussi des Winchester importées en toute hâte - qui ne reçurent pas de munitions, ou bien des munitions ne convenant pas à leurs armes, voire, à la place des cartouches demandées, des baïonnettes ne s'adaptant pas sur les armes : cas des Winchester. Il est vrai que se "mélangeaint" les ordres militaires et ceux du pouvoir civil, peu au fait de "détails" tels que les types et calibres de cartouches, ou du fait que la baïonnette prévue pour un type de fusil peut ne pas s'adapter à un autre - et à plus forte raison à une arme pour laquelle cet accessoire n'a pas été prévu733: le pouvoir politique s'imagina que des ordres formels, donnés dans une hâte fébrile suffirait à tout. Il faut reconnaitre que de son côté l'Armée souffrit des mauvaises habitudes d'improvisation, prises en Algérie et au Mexique. - Guerre de 1914-1918 : Pour une fois, d'un côté et de l'autre, France et Allemagne du moins, tout était pensé et préparé...Mais pour un conflit se comptant en semaines; en quelques mois au plus : la guerre sera finie - et victorieuse - avant Noël. Nous avons évoqué les prévisions de production d'obus de 75 : en tir rapide, 20 coups à la minute, un canon aurait épuisé sa dotation journaliere moyenne en moins de 12 secondes. , Dès la fin du printemps 1915 la production des obus était multipliée par 8, et par plus de 30 en 1918. Mais ce coefficient, relatif au nombre, minore la réalité car il ne s'agissait plus, presque exclusivement, de projectiles de 75, mais de toute la game des calibres : 105, 120, 155....jusqu'aux monstrueux 520 dont chacun pesait autant que 200 obus de 75. Par ailleuurs cet effort sur les munitions ne représente qu'une faible partie de l'ensemble, avec la sortie en série de pièces lourdes, de chars, d'avions, de camions, sans compter les petits matériels tels que les cartouches par centaines de millions, le barbelé par milliers de km, etc. Ceci représenta un des aspects stratégique de la guerre734, au point qu'il fallut créer rapidement un Secrétariat d'Etat aux munitions, par exemple. L'autre extrémité de la chaine logistique, que l'on pourrait appeler tactique consiste à livrer à chaque unité selon ses besoins spécifiques, en temps et lieu adéquats question difficile, même de nos jours avec appoint d'ordinateurs. Il existe aussi un niveau logistique "opératique". C'est ainsi qu'avant de lancer l'offensive sur Verdun, opération de grande envergure, le Commandement Allemand avait estimé devoir stocker à proximité des batteries 250 000 tonnes d'obus : c'est donc par centaines que convergèrent les trains de munition vers cette partie du front; sans parler des matériaux : d'énormes abris avaient eté aménagés peu en arriere des lignes ainsi que de multiples emplacements de batteries et, plus en arrière, de véritables "villages" de baraquements. , ( Si l'on ajoute les convois amenant les troupes, les munitions pour les armes d'infanterie, etc, et bien entendu ces énormes travaux de préparation, on comprend les appels désespérés du Commandant français de la Z.F. de Verdun, le général Herr, au G.Q.G. Mais on comprend moins que le généralissime se soit obstiné à y rester sourd...Quant au général Herr, on peut rappeler qu'il fut récompensé de ses avertissements par son rapide limogeage après l'attaque.)

Il ne saurait être question d'examiner, même superficiellement, tous les aspects et les conséquences des succès ou des erreurs logistiques au cours de cette première Guerre Mondiale. Pourtant nous voudrions ajouter une remarque sur un point particulier : celui de la bataille de la Marne. De nos jours encore les historiens discutent - parfois avec âpreté - sur le point de l'attribution du mérite de la contre-offensive : Joffre, avec son sang-froid presque surhumain, ou Galliéni et son intuition ? Pour notre part, nous pensons qu'attribuer exclusivement le mérite de la victoire à l'un, ou bien à l'autre, serait injuste. Mais il nous semble qu'un point n'a pas assez été mis en lumiere : alors que depuis des semaines toute tentative - française et/ou britannique - d'arrêter la marche de l'aile droite allemande avait été littéralement écrasée par l'artillerie ennemie, du 6 au 12 septembre il n'est plus guère fait mention de cette supériorité absolue de l'artillerie lourde de campagne ennemie, ( en particulier pour l'extrémité de cette aile marchante : Armée von Kluck ), et la contre-offensive, miraculeuse ou presque, réussit. Pourtant les pièces des I ère, II ème et III ème Armées allemandes avaient bien suivi; mais elles commençaient à se trouver à court de munitions, en raison même de la trop grande !rapidité de l'avance : les obus n'avaient pas suivi. Et, pour la première fois, les antagonistes se trouvaient "à armes égales". S'y ajoute, naturellement, le fait que malgré la série de revers subis nos forces avaient gardé le moral, fait que l'ennemi n'avait su intégrer dans ses prévisions735...Mais, du 3 août au 12 septembre 1914 nos pertes - tués, disparus, blessés prisonniers - s'élevaient à 330 000 hommes.

Reste un aspect particulier concernant encore la logistique : si les Alliés avaient organisé un blocus très efficace, en revanche 1914-1918 - et plus particulièrement l'année 1917 - connut une première Bataille de l'Atlantique, quelque peu oubliée de nos jours sans doute en raison de celle de 1939-45. Quelques nombres suffisentà montrer la gravité du péril, surtout après la décision allemande - 1 er février 1917 - de la guerre sous-marine sans aucunes restrictions : Au premier août 1914 les tonnages marchands cumulés des nations qui vont être ou rejoindront le camp des alliés, étaient d'après le Lloyds de 18 959 000 t avec une énorme prépondérance britannique : 12 404 000 t; puis, loin derriere, les Etats-Unis ( 2 622 000 t ) et la France ( 1 351 OOO t ), etc. Entrée en guerre avec 36 submersibles, l'Allemagne va en mettre en chantier un total de 397, ( dont 22 non terminés au moment de l'Armistice ). Compte tenu des pertes - 199 de ces bâtiments au total - des unités en révision, en entraînement, etc, le nombre des submersibles en opérations oscilla entre 60 et 90 à partir de la fin de 1916.

Le tonnage marchand allié coulé fut : - d'août 1914 à janvier 1917 - 30 mois - de 3 525 000 t, ( dont 490 000 par "corsaires" de surface en début de guerre );

- de février 1917 à novembre 1918 - 21 mois - de 12 427 000 t736;

soit un total de 15 552 000 t : les 5/6 èmes du "shipping" initial.

Malgré les constructions neuves - essentiellement britanniques et achats aux Etats-Unis - 1917, précédant l'énorme effort américain, fut très critique : les pertes enregistrées furent les suivantes :

* janvier 435 000 t

* février 770 000 t, ( début de la guerre sans restriction )

* mars 800 000 t

* avril 1 175 000 t

* mai 780 000 t

* juin 870 000 t

* juillet 810 000 t

* août 785 000 t

* septembre 605 000 t

* octobre 670 000 t

* novembre 565 000 t

* décembre 745 000 t. Au total, 9 010 000 t, c'est à dire plus que "l'année terrible" 1942, où les pertes Alliées - Atlantique, Mediterranée, Pacifique - furent de 8 245 000t.. Il est certain que si nos pertes avaient continué au même rytme en 1818, et malgré les constructions nouvelles, les usines françaises et anglaises se seraient trouvées devant de graves difficultés par défaut de matières premières; le carburant aurait manqué, et le transport des troupes américaines eut été à la fois difficile et risqué : la guerre n'aurait sans doute pas été perdue737, mais elle eut pu durer une année de plus, non sans les pertes en vies humaines correspondantes à cet allongement. ( On notera la diminution de ces pertes du "shipping" à partir de septembre : quand les équipages des escorteurs américains surent faire face au danger sous- marin. Par ailleurs les mesures prises - notamment généralisation des convois - fit que pour 1918 le total des pertes ne s'éleva, ( si l'on peut dire ), qu'à quelques 3 420 000 t pour 10 mois.)

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23.2. Soutien des matériels.

Nous traiterons ici surtout des problèmes nouveaux, liés au développement de la motorisation : véhicules surtout, et avions.

Véhicules.

En allant au fond des choses le véhicule routier traditionnel, chariot, charrette, fourgon, "camion" hippomobile, était resté très semblable à lui-même depuis des siècles. En temps de paix sa réparation était le fait des unités !d'ouvriers militaires ; en campagne il n'existait pas de village sans charron, et bien des soldats, issus du milieu rural, étaient capables de procder aux plus fréquentes : celles de roues dont les rayons avaient été brisés, ou du "timon".. Le bois existe partout, et c'est un matériau facile à tailler à la demande.

Le problème changea quand le nombre des véhicules automobiles passa de quelques dizaines à des milliers, puis des dizaines de milliers. Ces véhicules, rappelons-le, font l'objet de travaux demandant des spécialistes de niveaux très différents :

Les opérations périodiques d'entretien - vidange, graissage, pression des pneumatiques...- et de dépannage léger - changement des bougies, débouchage d'un gicleur...- sont du niveau du conducteur. Les dépannages et réglages simples - réglage des culbuteurs, de l'avance de l'allumage, du "carrossage" et "pincement" des roues, remplacement d'organes annexes, comme la dynamo, le radiateur...- sont du niveau du mécanicien dépanneur, que l'Armée dut former par milliers et répartir dans les unités, en fonction du nombre de véhicules qu'elles détenaient. * les dépannages complexes et réparations proprement dites - changer les cylindres et chemises, l'arbre à came, refaire l'embrayage ou les garnitures de freins...- demandent des spécialistes très qualifiés, disposant de pièces détachées et de sous-ensembles complets, ( par exemple. un moteur ), nécessaires pour chaque type de véhicule. Ces travaux ne peuvent être effectués que dans des ateliers, dits de campagne, mais situés assez en arrière de la ligne de front, et disposant de lots d'outillage importants et de moyens de levage. * les réparations majeures - si le véhicule, en général alors accidenté, en vaut encore la peine - ne peuvent être menées à bien qu'en ateliers-usines, loin à l'arriere. ( Voire, à l'époque, chez le constructeur.)

A noter le fait que l'entrée en ligne des blindés ne compliqua pas beaucoup les problèmes - sauf celui de l'évacuation de lourdes masses - puisqu'ils n'étaient qu'en nombre, et types, très limités.

Avions.

On peut dire qu'en gros chaque avion, s'il avait son pilote, avait aussi au sol son mécanicien, choisi parmi les meilleurs de l'automobile et recevant une formation spéciale chez le constructeur.738 C'était aussi le mécanicien qui, sous la supervision d'un maître armurier, procédait à l'entretien des mitrailleuses et les réapprovisionnait en cartouches. ( En quasi totalité les pilotes se reposaient entièrement sur leurs mécaniciens, d'ailleurs très généralement compétents et très conciencieux pour "leur avion" et "leur patron". Rares étaient ces patrons les pilotes, ne faisant pas une totale confiance à leurs "rempants" respectifs). 739Les réparations importantes - si l'appareil en vallait encore le travail - se faisaient chez le constructeur.

Les armes

Leur soutien constituait une vieille habitude qui n'avait guère changé depuis la standardisation obtenue par Gribeauval : remise en état à partir du petit stock, amené en campagne, des pièces les plus fragiles; ou à défaut, par "canibalisation" de deux ou plusieurs armes ayant subi des dégats différents.( Le cas des roues des canons est identique à celui des roues de véhicules traditionnels.), Cette habitude put continuer de 1861 jusque vers 1890, les armements en usages restant simples et ne comportant - même pour celles à chargement par la culasse - qu'un nombre limité de pièces. Cette affirmation comporte pourtant un bémol ; en effet, avec l'apparition des premièrs fusils à répétition - Winchester, Spencer, Kropastchek - les soldats se trouvaient devant un mécanisme interne d'une certaine complexité à nombreuses - tout est relatif - et fragiles pièces et ressorts. En règle générale certains démontages furent interdits au troupier moyen, mais réservés à l'armurier de l'unité.

Les choses vont très vite changer avec la généralisation des armes à répétition, les mitrailleuses, les canons à tir rapide et, pour la Marine, les tourelles des gros calibres : Le fantassin ou l'artilleur ne sont plus autorisés qu'aux démontages limités, nécessaires pour le nettoyage et le graissage de leurs armes. La réparation et les réglages sont l'affaire du maître-armurier de l'unité et de ses adjoints. Toute arme ayant subi une déterioration importante, ( par exemple, l'atteinte d'une balle dans le mécanisme ), doit être renvoyée en atelier. A bord des navires, c'est l'officier chef-mécanicien qui a la responsabilité "des "dépannages" et réparations de l'armement - celles auxquelles on peut proceder en mer - avec son équipe de spécialistes.

Les canons à tir rapide, dont le 75 Mle 93 fut le premier, comportent un frein hydraulique de recul. Il y avait là un progrès considérable pour la cadence de tir, mais aussi des exigences de précision de fabrication inconnues jusqu'alors. ( Nous aurons l'occasion de revenir sur les "mystères" du 75). De ce fait, si le remplacement d'un organe externe, ( p. ex. le dispositif de visée ), pouvait être effectué au niveau de la batterie, du groupe ou du régiment, tout travail de remise en état du frein de recul ne pouvait être effectué qu'à l'arriere, en atelier disposant de machines-outil de précision.

Nous noterons encore que, pour ce qui concerne les armées de terre des différentes nations, c'est très généralement de l'Artillerie que dériva le nouveau Service spécialisé : le "Matériel" en France, l'"Ordnance" au Royaume-Uni, etc.

Navires. ( Hors armement.)

Au temps des coques et mâts de bois, l'équipage de tout bâtiment comprenait un "maître charpentier" et des aides qualifiés, aptes à remédier, ( au moins pour jusqu'à la prochaine escale ), à des dégats assez importants; dégats dus au combat ou à la tempète. Les bois emportés à cet effet étaient arrimés sur le pont avec les embarcations légères; l'ensemble formant la "drôme". Les voiles abimées étaient recousues par les gabiers qui "raboutaient" aussi les cordages rompus, et supervisés en général par le Capitaine d'Armes, sous-officier ancien chargé des détails de la discipline à bord, de la propreté, etc.740

La machine à vapeur et la coque de fer vont radicalement changer cet état des choses : désormais, en effet, le navire comprend un chef mécanicien et son équipe de mécaniciens et chauffeurs. Son rôle normal est d'assurer la bonne marche de la propulsion - de la machine jusqu'aux hélices - et des organes de la timonerie. Plus tard il faudra prendre en compte les générateurs électriques, les divers moteurs qui utilisent le courant et les batteries de stockage de cette énergie; puis il faudra assimiler les connaissances relatives à la bonne marche et à l'entretien de la turbine à vapeur, du diésel, de la turbine à gaz. , En cas de panne ou d'avarie ces personnels sont en mesure d'y remédier jusqu'à un certain point : si les pièces détachées existent dans le lot embarqué, ( ou si la pièce abimée peut être réparée : par soudure, rectification...), et aussi, si la réparation n'exige pas le passage en cale sèche pour être effectuée.

( Par ailleurs les mécaniciens ont en charge, dès qu'ils existent; les multiples auxiliaires de l'armement : mécanismes de tourelles, de monte-charges, bennes et refouloirs de chargement, etc.)

Pourtant, les personnels mécaniciens et les moyens dont ils diposent à bord, s'ils assuraient l'entretien normal et un certain nombre de réparations, ne pouvaient faire face à une avarie majeure : soit parce que les pièces à changer ne faisaient pas partie du lot embarqué, soit parce que la réparation exigeait d'être pratiquée au sec par exemple.

C'est ce qui explique pourquoi : * jusqu'à la fin des années 1870, malgré la vapeur, les navires continuèrent à être gréés d'une voilure auxiliaire pouvant servir à deux fins : économiser le charbon, ( à une époque où le rendement était encore bien faible; remplacer la machine en cas de panne irrémédiable; 741* les principales puissances navales de la période 1850 à 1890 - c'est à dire le Royaume-Uni et la France - créerent des bases navales lointaines qui, plus spécialement pour la France, furent pour beaucoup à l'origine de son second mpire colonial.

( Ces bases recevaient des stocks de charbon, par voiliers, et offraient des capacités de levage, révision et réparation non négligeables).742

A titre indicatif, au 1 et août 1914, si les effectifs "marins" de la flotte française s'élevaient à 60 153, ceux des Corps du Génie Maritime et de l'Artillerie Navale - ingénieurs, ouvriers, employés - étaient de 30 298, pour un tonnage de 626 000 t. L'encadrement officiers ou assimilés était de :

5238 officiers de marine, ( dont 76 amiraux)

505 officiers mécaniciens, ( dont 1 mécanicien général )

223 commissaires, ( dont 5 commissaires généraux )

376 médecins, ( dont 7 médecins généraux )

275 ingénieurs du Génie Maritime, ( dont 11 ingénieurs généraux )

71 ingénieurs de l'Artillerie navale, ( dont 3 ingénieurs généraux ).

( On notera les maigres perspectives de carriere des officiers mécaniciens.)

23.3. Soutien santé.

La période étudiée ici va, enfin, voir se créer ou se développer des Services de Santé militaires dignes de ce nom. Par ailleurs, ( en fin de période ), la pratique systématique de vaccinations évitera le développement de certaines épidémies qui, dans le passé, avaient souvent causé plus de pertes que le combat : cas du vaccin anti-typhoïdique, par exemple.

- Le premier conflit important, ( et long ), fut la Guerre de Secession. Pour les problèmes médico-chirurgicaux les antagonistes partaient presque de zéro : en raison des très faibles effectifs de l'Armée de temps de paix. Mais la guerre se prolongeant des médecins et chirurgiens furent recrutés - avec soldes "attractives" au Nord - ou mobilisés - au Sud - et de nombreux infirmiers formés : il ne s'agissait plus de soigner des militaires d'active, "matériel" méprisé et remplaçable à bon compte par des immigrants mais, ( et plus particulierement pour les Unionistes, d'électeurs ou fils d'électeurs, en uniforme. Là comme ailleurs les Confédérés commencèrent à être à court du nécessaire vers le milieu de 1863, le blocus naval visant aussi bien l'importation de médicaments et d'instruments chirurgicaux que celle des armes et des munitions.

Ceci explique en partie - le fait que les pertes sudistes - bien qu'inférieures au combat à celles du Nord en nombre de tués - soient allées en augmentant par rapport au nombre des blessés. ( Et ce, d'autant plus qu'à partir du milieu de 1864 les combattants du Sud, comme la population, étaient de plus en plus sous-alimentés). 743- les nombreux décès de nordistes dans les camps de prisonniers : n'ayant plus de médicaments ni de nourriture pour leurs propres forces les Confédérés ne pouvaient guère soigner et alimenter leurs adversaires prisonniers, blessés ou malades. ( Mais par représaille les Sudistes capturés, nettement moins nombreux d'ailleurs, furent encore plus mal traités : d'où leurs pertes supérieures dans cette condition d'internement). Le montant exact des pertes a été longtemps sous-évalué. Ce n'est que par les minutieux travaux menés depuis 1945 qu'elles sont désormais connues avec une bonne précision :

 

Nord

Sud

Total

* population blanche en 1861,

21 110 000

5 735 000

26 845 000

* population noire en 1861,

850 000

3 500 000

4 350 000

* total :

21 960 000

9 235 000

31 195 000

       

* total appelés sous les armes,744

3 321 000

1 449 000

4 770 000

* tués ua combat,

365 000

316 000

681 000

* morts de maladies, privations ( prisonniers ),

170 000

190 000

360 000

* grands mutilés invalides définitifs,

284 000

201 000

485 000

Total pertes, tués, invalides définitifs,

819 000

707 000

1 526 000

pertes par rapport aux appelés

27%

49%

- Le conflit austro-prussien de 1866 fut bref et ne donna lieu qu'à une seule bataille majeure d'ailleurs décisive : Sadowa745. Nous n'avons trouvé que des estimations vagues - et très divergentes - sur les pertes des deux adversaires. Mais, et malgré l'accélération du rapatriement des blessés par transport jusqu'à la voie de chemin de fer la plus proche, la Prusse réalisa que son système de Santé ne valait même pas celui de la populace en armes des Nordistes américains. Là encore des mesures énergiques furent prises, et mises en application dans les deux annnées qui suivirent.

- Passant à la guerre franco-prussienne de 1870-71, si du côté prussien le Service de Santé avait été réorganisé de manière rationnelle, comme nous venons de le dire, il n'en était pas de même - malgré quelques efforts - dans les armées des alliés : Saxe, Bavière, etc.-- Du côté français on retrouve, malheureusement, l'improvisation et le desordre !déjà constatés pour la logistique, mais aggravés par l'organisation aberrante : ce Service de Santé relève toujours de l'Intendance pour les fournitures spécifiques médicales et chirurgicales; mais les transports des blessés sont gérés par le Train des équipages. Le tout donne lieu à de continuels tiraillements et conflits d'autorité. Par exemple, les médecins ne disposent pas à leur gré des infirmiers. Citons encore le Colonel Roussel, ( Op. cit). : Les officiers comptables font passer avant tout la minutieuse régularité de la gestion; les intendants apportent à leur fonction un formalisme solemnel; le Train des Equipage reçoit des ordres contradictoires pour assurer simultanément les évacuations et les transports de fourrage, vivres, munitions. On ne peut rien imaginer de moins conforme aux besoins des blessés et des malades.

Pourtant, le personnel médical "Terre" de l'Armée impériale comptait 1147 médecins st chirurgiens, et 159 pharmaciens. Mais il fallait en défalquer ceux en poste outre-mer et, surtout, ceux affectés dans les hopitaux de l'arrière. Compte tenu de ces déductions on arrive au nombre effarant de 173 médecins dans un Corps de Bataille de 300 000 hommes. 746( En outre bon nombre de ces médecins - plus de la moitié semble-t'il - furent capturés à Metz et à Sedan. Autre point : le "ramassage" des blessés - terme règlementaire de nos jours encore - élément capital pour ceux dont la blessure n'est pas mortelle si les soins sont donnés à temps, était à la charge des musiciens du régiment : trop peu nombreux, manquant de matériels de transport, et n'ayant reçu aucune formation élémentaire d'infirmiers. Il est inutile de s'étendre sur les transports ultérieurs par le Train des Equipages, plus que déficients.

Après les désastres initiaux le système, très médiocre mais qui avait au moins le mérite d'exister, se désagrégea alors qu'allait commencer la campagne en mauvaise saison, marquée par des températures exceptionnellement basses : le nombre des hommes atteints de gelures et de maladies dues au froid dépassa très largement celui des blessés. Par ailleurs le Service de Santé était bien loin dans les priorités du Gouvernement de la Défense Nationale : en pratique, et puisque l'on se battait sur notre territoire, les blessés et malades étaient à confier à la bonne volonté des populations locales, villes et bourgades, et de leurs praticiens : médecins et "officiers de santé".747 Quoiqu'aucune statistique officielle n'ait pu être faite immédiatement, l'étude ultérieure du Médecin Principal Chenu montre que pour ce conflit, encore, nos pertes par maladies et par blessures non soignées à temps furent supérieures à celles résultants d'atteintes mortelles sur le coup ou à très court terme. Les résultats fournis par le Dr.Chenu sont les suivants :

Morts français 138 871; Prussiens et Alliés 46 589. ( Rapport de 3 à 1.)

Malades ou blessés guéris : Français 458 000; Prussiens et Alliés 128 000.

( Et le Colonel Roussel de noter : N'est-ce pas là le fruit évident de l'organisation, de la discipline et d'une hygiène persévérante ? )

- Pour les guerres des Boërs ; de Mandchourie et des Balkans, nous nous limiterons à dire qu'elles se déroulèrent - sauf pour le Corps expéditionnaire britannique en Afrique du Sud - dans des conditions allant du très médiocre au quasi-néant.

- La leçon de 1870 avait été dure, mais elle porta ses fruits : quand s'engagea le premier conflit mondial pour la première fois de son histoire militaire la France avait organisé un Service de Santé préparé et efficace. L'armée de temps de paix comptait 1600 médecins et chirurgiens secondés par 7500 infirmiers qualifiés. Chaque régiment d'Infanterie, d'Artillerie ou du Génie comptait 4 médecins; chaque régiment de cavalerie et bataillon de chasseurs, 2. S'ajoutaient, toujours en temps de paix, quelques 40O médecins-aspirants faisant leur service militaire. En cas de guerre la très grande majorité de ces praticiens, ( sauf spécialistes rares ), accompagnaient leurs unités ; par ailleurs la mobilisation rappelait 800 médecins et chirurgiens civils réservistes748; les plus jeunes dans les services médicaux du front - régiments de réservistes, ambulances et hopitaux de campagne; les plus âgés à l'arrière en hopitaux d'évacuation et de territoire. ( L'"ambulance de campagne" est un bon exemple d'une organisation mûrement pensée : 6 médeçins-chirurgiens, 3 officiers de l'administration médicale, 125 infirmiers. Pour ses matériels des véhicules permettant le déplacement en un seul transport; des tentes, lits, moyens de chauffage, etc. 749Les hopitaux de l'arrière furent démultipliés par la réquisition et l'aménagement de grands hotels de stations balnéaires et thermales. L'essentiel du personnel infirmier de ces hopitaux de l'arrière était composé de femmes : professionnelles civiles et religieuses, volontaires formées.

L'évacuation des blessés - opération facilitée par la fixité des fronts - se faisait par brancardage jusqu'au point où ils pouvaient être chargés dans des ambulances hippo, puis automobiles qui, à leur tour, les amenaient à la voie ferrée où ils étaient pris en charges par des trains spécialement aménagés se dirigeant vers les grands arrières., Pour certains cas il y avait lieu, naturellement, de procéder à des opérations urgentes dès le niveau de l'ambulance de campagne. Toutefois en règle générale on commença, ( inventa ), le système de la "mise en condition" : à chaque niveau évacuation le médecin ne cherche pas à traiter intégralement le blessés, mais lui donne les soins nécessaires pour qu'il soit en condition satisfaisante pour le prochain trajet vers l'arrière. On a dit que c'est le Service de Santé qui a gagné la guerre. Affirmation exacte en ce sens que sans lui des millions de soldats blessés purent, guéris, retourner au combat alors qu'un demi-siècle plus tôt ils seraient morts, ou auraient été des invalides définitifs, ( le seul moyen de lutte contre la gangrenne étant alors l'amputation.)( Un statisticien a estimé qu'en moyenne ceux des rares fantassins, survivants et qui avaient fait toute la guerre, ont été blessés 3 fois.)

Rappelons la pratique systématique des vaccinations : typhoïde, tétanos... ( A signaler, pourtant, quelques cas de typhus du côté allemand, surtout sur le front de l'Est, et un début d'épidémie de méningite cérébro-spinale - qui alors etait presque toujours mortelle - à l'"Armée d'Orient" des Alliés.

( A ce propos des épidémies, il est surprenant de constater que la "grippe espagnole" - maladie voisine du choléra - qui, surtout en Europe méridionnale, fit plus de 20 000 000 de victimes d'avril à novembre 1918, a laissé beaucoup moins de traces dans la conscience collective que les 9 000 000 de tués environ du conflit.)

Allemagne, pour sa part, avait encore amélioré le système médical de 1870-71. Elle eut pourtant des difficultés pour l'appliquer sur le front de l'Est, plus vaste, plus mouvant, et beaucoup moins desservi en voies ferrées que celui de l'Ouest. ( Sans compter, lors d'avances en Russie, la différence d'écartement des voies). Mais à partir du printemps 1917 le blocus fit sentir ses effets : si la plupart des médicaments ne posaient pas trop de problèmes, peu à peu les pansements de coton firent place à une sorte de papier gaufré puisque le coton manquait radicalement. Par ailleurs la sous-alimentation provoqua une surmortalité évidente chez les vieillards et enfants au cours des hivers 1917-1918 et 1918- 1919. ( Les médeçins allemands avancèrent le nombre de 150 000 décès dus au maintien du blocus après l'armistice. Le nombre est sans doute exagéré, mais ces morts inutiles servirent plus tard à exalter la soif de revanche. Il faut reconnaitre que la France, surtout, poussa à ce maintien du blocus.), Même les hommes du front étaient largement touchés par les restrictions : bien des anciens combattants allemands ont décrit comment, après une attaque réussie, ils recherchaient avidement les abondantes rations dans les tranchées conquises. ( Voir par exemple. A l'Ouest rien de nouveau de Erich-Maria Remarque.)

Il faut dire que, tant du côté allemand que français, l'appel de classes de plus en plus jeunes amenait au front des garçons n'ayant pas entièrement terminé eur croissance.

Pour l'Armée britannique la question sanitaire ne posa que des problèmes mineurs : le système de campagne, élaboré au Transvaal, se racorda aux hopitaux français de l'arrière, avec éventuelle évacuation ultérieure sur la Grande-Bretagne en cas de prévision de convalescence de longue durée.

Le Corps expéditionnaire américain se rattacha également au système français pour les évacuations par voie ferrée et les hopitaux de l'arrière. Pour le ramassage des blessés et les premiers soins son Service de Santé fut, de loin, le plus "riche" : moyens matériels pratiquement illimités et 5 % des effectifs.

( Chaque section comprenait un infirmier qualifié; chaque compagnie un médeçin.

Le cas des Armées Autrichienne et Italienne peut, en gros, être comparé à celui de l'Allemagne et de la France, tout au moins sur le front italien; en revanche la guerre de mouvement sur la front Est se traduisit par une situation sanitaire nettement plus médiocre. ( Comme aussi sur le front d'Orient c'est à dire les Balkans; mais les Alliés s'y trouvèrent dans le même cas malgré la durable fixité des fronts.)

Enfin l'Armée Russe fut, de loin, la plus mal lotie : aux immensités et à la guerre de mouvement s'ajoutait, là comme ailleurs, une organisation déplorable et le manque de moyens. Conséquence inévitable, les pertes furent très nettement plus élevées que celles des forces allemandes et autrichiennes opérant sur ce front.

Nous résumerons la question des pertes en donnant - nombres arrondis - celles en tués des principaux belligérants :

Allemagne : 1 810 000

Russie : 1 700 000 ( approximativement : pour certains auteurs 2 000 000 )

France : 1 390 000

Autriche : 1 200 000 ( environ )

Royaume-uni : 950 000 ( y compris Canadiens, Australiens, etc).

Italie : 560 000

Serbie : 360 000 ( y compris Montenegro, etc).

Turquie : 350 000 ( environ )

Roumanie : 250 000 ( environ )

Etats-Unis : 110 000

Belgique : 60 000

Divers : 300 000 ( environ : Grèce, Portugal, Bulgarie, Japon...)

( Les pertes de la future Pologne ne peuvent être évaluées : ses hommes servaient dans les Armées allemande, autrichienne et russe.)

Le total des pertes est donc bien de l'ordre de 9 000 000, dont près des 2/3 pour les Alliés : l'Allemagne, avec sa nette supériorité initiale - artillerie lourde de campagne, mitrailleuses nombreuses - s'était mieux préparée.

-- Une statistique intérêssante concerne les catégories de blessures des soldats français soignés :

Membres inférieurs : 38 %

Membres supérieurs : 34 %

Face et cou : 15 %

Thorax : 7 %

Crâne : 3 %

Abdomen : 3 %

Cette statistique peut surprendre; mais il s'agit là des seuls blessés soignés, ( les pertes santé ), ne prenant pas en compte les morts immédiats ou décédés avant d'avoir pu être pris en charge : en les ajoutant les trois dernieres catégories seraient sensiblement augmentées. ( On n'a pas tenu compte, non plus, des blessures légères n'ayant pas entraîné évacuation).

La guerre - et l'épidémie de "grippe espagnole" pour certains pays - fut un désastre démographique pour l'Europe. Plus particulièrement pour la France par rapport à sa population - un tué pour 26 français; un pour 33 allemands - et encore plus spécialement pour la France rurale.750 Il s'y ajouta les non- naissances . A noter qu' il fallut d'ailleurs attendre la fin de 1915 pour que le pouvoir politique réalise qu'à défaut de donner aux combattants des permissions d'une certaine durée, le nombre des naissances ne pouvait que s'effondrer, comme on le constatait depuis le mois de mai de cette année. La guerre finie, et compte tenu de ceux des grands mutilés ne pouvant envisager le mariage, c'étaient environ 1 600 000 jeunes hommes qui manquaient pour assurer la démographie - en un temps ou la mortalité infantile était encore de l'ordre de 150 pour 1000 et où la "famille monoparentale" était à peu près inconnue.

Malgré l'immigration - polonais, italiens, espagnols - la population française va stagner, et vieillir, jusqu'en 1946.

Ceci explique en grande partie la stratégie française, essentiellement défensive, de 1918 à 1939. Nous la détaillerons au chapitre suivant.

Il n'est sans doute pas inutile de signaler que la guerre fit faire de gros progrès à la chirurgie des traumatismes. Des opérations impensables jusqu'alors furent tentées et réussies. Ce fut le cas, notamment, pour des blessures au coeur, ( dont on croit souvent que les opérations n'ont été risquées qu'au cours du second conflit mondial ). Pour la France les spécialistes, novateurs de cette chirurgie cardiaque, fuent le Pr. Dolbet; les Drs. Le Fort, Rastoul, Hartmann, Duvergey.

Les transfusions sanguines ( appareillage du Pr.Jambreau ), les trépanations, (Pr. Martel ), la chirurgie pulmonaire ( Pr. Petit-de-la-Villéon ), celle des blessures à l'abdomen ( Pr. Quéna ) devinrent des interventions courantes, sinon banales, aux riques limités si elles étaient pratiquées rapidement et dans des conditions d'asepsie normales, ( ce qui, près du front, ne pouvait pas toujours être le cas.)

 

3. LA FONCTION AGRESSION .

 

Nous avons rappelé - début du s/chap. 2 - que c'était là celle des fonctions qui est spécifiquement militaire : capacité d'exercer des effets destructifs ou/ et vulnérants; au minimum de neutralisation temporaire.- Encore une fois redisons que le terme est évidemment mal choisi : sa signification usuelle évoque l'attaque, l'action offensive, l'assaut, alors que "bien des moyens d'"agression" ont une action purement défensive, mais active alors que la protection est, en règle générale, passive.

Nous nous verrons contraints ici d'entrer dans bon nombre de détails. Ceci parce que la période considérée est celle où la puissance du feu va croître très rapidement : au point de remettre en cause la plupart des certitudes tactiques et opérationnelles traditionnelles sur le courge et sur la disposition des forces, ainsi que sur le "génie" du Commandement.

31. ARMEMENT TERRESTRE.

311. Armes individuelles.

A. Armes d'épaule.

A.1. Europe.

Pour cette brève période - 57 ans - le problème de l'arme d'épaule fut lié essentiellement à l'antagonisme franco-allemand. En 1861 la Prusse était encore, depuis 20 ans, la seule des nations européennes disposant d'une arme à rechargement rapide, ( dans toutes positions du tireur ), par la culasse. La cartouche du Dreyse comportait une amorce incorporée évitant la complication et la perte de temps de la mise en place de la capsule sur la cheminée . Cette arme de gros calibre - 15 mm - présentait certains défauts; ,, par exemple. une balistique médiocre; la cartouche de papier-carton, fragile; mais elle constituait une "percée" tactique remarquable : à la fois par sa cadence de tir, 10 cps/mn, et par la possibilité de rechargement en position couchée. ( A noter le fait que le gros calibre, reliquat des habitudes du XVIII ème siècle, rendait le fusil peu sensible aux dépots dus à la poudre noire dans le canon). Par ailleurs le Dreyse existait en très grande quantité dans les magasins de l'Armée prussienne et tous les réservistes en connaissaient bien l'emploi. L'efficacité de l'arme ne fut pas remarquée en Europe lors de l'intervention en Saxe puis, ( dans la période considérée ici ), en 1864 dans l'affaire des duchés avec l'Autriche comme alliée, contre le Danemark : la disproportion des forces expliquait largement la facile victoire. Mais, deux ans plus tard, avec la victoire décisive de Sadowa, on réalisa brusquement qu'une infanterie - celle de l'Autriche dans le cas d'espèce - munie de fusils à chargement par la bouche, donc modèles simplement améliorés de ceux qu'utilisait l'Armée suèdoise pendant la guerre de Trente Ans, était nécessairement surclassée par celle qui employait une arme à rechargement rapide par la culasse; et rechargement possible en position couchée : le tireur n'offre qu'une cible réduite par rapport à l'homme debout, tout en pouvant faire feu 10 à 12 fois par minute pendant que son adversaire ne tire que 2 à 4 coups. Par ailleurs la visée - canon du fusil appuyé sur le moindre support - est beaucoup plus précise que celle de l'homme debout.( Tir dit : "posté"). (d)

En France, dont les relations avec la Prusse sont allées en se déteriorant depuis la guerre d'Italie, c'est la consternation : le fusil règlementaire n'est jamais qu'une série d'améliorations apportées au Mle 1777, lui-même de technique 1717, ( mise à part la standardisation ). Oubliant facilement que par ses représentants l'opinion publique rogne âprement les crédits militaires depuis plusieurs années, elle s'indigne du retard que nous avons pris.751

Fort heureusement le Contrôleur de la Manufacture de Chatellerault, Antoine Chassepot, avait étudié une réplique au Dreyse, ( c'est à dire en retard d'une dizaine d'année sur les Henry-Winchester et Spencer américains à répétition ). Sadowa a eu lieu le 29 juin 1866; dès le 30 août un décret impérial ordonne la fabrication de 400 000 Chassepot : de quoi armer les effectifs théoriques du temps de paix. Au calibre de 11 mm le Chassepot avait des performances balistiques nettement supérieures à celles du Dreyse : la hausse, d'ailleurs, était graduée jusqu'à 1200 m. Mais :- quoiqu'une cartouche à étui métallique, genre Remington, eut été de loin préférable, les trop faibles crédits conduisirent à adopter un étui de carton enveloppé de gaze vernie, qui laissera des résidus dans le canon : inconvénient grave pour le calibre puisqu'il faut écouvillonner tous les 10 à 15 coups; - la rondelle obturatrice, de caoutchouc, de la culasse, comprimée par le départ du coup, remplit, neuve, parfaitement sa fonction. Mais elle durcit rapidement à l'emploi. Il y a alors rejet de gaz vers les yeux du tireur. Le remède ? Viser soigneusement et fermer les paupieres une fraction de seconde avant le tir.

- l'arme ne comporte pas une rampe d'armement automatique du chien au recul de la culasse ( manuel ); le tireur doit donc se livrer à une manipulation qui ralentit la cadence de feu : tirer d'abord le chien vers l'arriere, ce qui l'arme et déverrouille la culasse; ouvrir cette culasse par son levier et la reculer; placer la cartouche avec précaution pour ne pas déformer l'étui de carton; rfermer, viser et tirer. Naturellement pendant toute cette "gesticulation" le soldat n'a pu suivre des yeux le déplacement des cibles. - enfin, erreur restée inexpliquée, après une année de production on réalisa que le dispositif de fixation de la baïonnette n'était pas rigoureusement identique d'une manufacture à l'autre. Au lieu de mettre les armes déjà produites à la standardisation, on préféra - toujours par économie - retoucher les baïonnettes des lots defectueux de telle sorte que certaines allaient sur les fusils de Tulle, d'autres sur ceux de Chatellerault, d'autres encore pour Mutzig, etc. Le Chassepot était pourtant légèrement supérieur au Dreyse - de 29 ans son aîné : 1837, adopté en 1841 - mais au combat les deux armes s'équilibrèrent par le fait que le soldat prussien était mieux entraîné au tir; en particulier le réserviste. Par ailleurs - du côté français, comme déjà indiqué, la logistique des munitions fut trop souvent déplorable; !- plus de 1 200 000 français seront appelés à combattre. Or la moitié, environ, des Chassepot avaient été perdus au 1 er septembre 1870. Donc la majorité des combats qui suivirent furent livrés avec des armes telles que : * le 1822 T bis, transformé "à tabatière" - que l'on aurait pu appeler T ter - dont la partie supérieure de la culasse pouvait pivoter pour rechargement avec une courte cartouche de calibre 18 6 mm aux qualités balistiques pour le moins médiocres;

* le 1822 T bis, rayé, rechargé par la bouche;

* le 1822 T, non rayé, mais à inflamation par capsule;

* des 1822 encore en stock, c'est à dire pratiquement des 1777 à silex. ( Fort heureusement bien des ruraux utilisaient encore pour la chasse des fusils "à pierre" et, donc, savaient encore charger ces 1822 ); mais la logistique n'avait pas prévu la distribution de silex : on s'en procura vaille que vaille, à l'unité, auprès des paysans . A ce "bric-à-brac" s'ajoutèrent des fusils de chasse ainsi que quelques milliers de Remington et de Winchester, commandés en urgence avant la chute de l'Empire. Les Winchester, en particulier, mais là seulement où les munitions adéquates arrivèrent à temps, eurent des effets écrasants malgré la faiblesse de la munition de calibre .44 court - 11 mm - destinée aussi bien, rappelons-le, à ces fusils qu'à des revolvers. ( Plus tard Winchester sortira avec mécanisme identique mais renforcé des armes puissantes, à tir tendu, mais selon les modèles ne recevant que 7 ou 5 coups dans le magasin de ponté au lieu des 12 cartouches du .44.)

Le piètre état de la logistique, compliqué par 6 types de cartouches - sans compter les balles pour fusils de chasse - et 5 de baïonnettes, explique pourquoi trop souvent des unités à court de munitions et recevant des baïonnettes inutilisables, durent retraiter ou se rendre.

Dès la fin du conflit l'Allemagne, avec le fusil Mle 71, adopta la cartouche à étui métallique. Elle fut imitée rapidement par toutes les nations européennes et la France en particulier avec le Gras, Mle 1874. Il présentait l'avantage économique de dériver du Chassepot, ce qui permit d'utiliser une grande partie de l'outillage des manufactures de l'Etat - sauf Mutzig, en Alsace annexée.

Du Chassepot au Gras il suffisait, en effet :

- de "retuber" la chambre pour qu'elle recoive la cartouche métallique 11 mm; - de transformer la culasse, qui désormais arme le chien lors de la rotation du levier d'armement, ( on disait alors : le "levier de manoeuvre" ), pour déverrouiller puis reculer, de la munir d'une griffe d'extraction et d'ajouter à la boite de culasse un "téton" d'éjection de l'étui vide. Bien que ces transformations soient mineures - le Chassepot coûtait 12 F ( or ) et le Gras 14 50 F - l'arme, quoique tirant encore au coup par coup, était très supérieure à celle dont elle dérivait :

* rechargement plus rapide, sans avoir à perdre la cible du regard; * dépot des seuls résidus de combustion de la poudre noire, de volume infime, ce qui permettait de tirer pratiquement indéfiniment sans avoir à écouvillonner.

était pourtant, comme le 1871 allemand, une arme très en retard techniquement sur les fusils américains à répétition manuelle, mais elle était robuste, précise et fiable. Le Gras ne resta officiellement en service qu'une douzaine d'années - remplacé par le Lebel en 86 - mais fera la plupart des campagnes coloniales de la fin du XIX ème siècle. En 1914 ce sera l'arme du Territorial puis il sera distribué en 1939 à certaines unités : notamment du Génie et de la ainsi qu'aux gendarmes chargés de traquer les parachutistes allemands... ces derniers passablement éberlués devant ces antiquités lorsque c'étaient eux qui désarmaient des gendarmes, ( munis aussi de revolvers type 1873, à poudre noire, en complément des revolvers 1892.), Enfin, on retrouva quelques Gras dans l'un et l'autre camp, en Indochine après 1945; mais les munitions ne se trouvaient guère qu'à l'unité - et de fiabilité non garantie - dans le commerce chinois local : il s'agissait de vieux étuis récupérés et rechargés par moyens de fortune. ( Cette vaste diffusion du Gras, comme du Lebel d'ailleurs, dans les colonies françaises s'explique par le fait que jusqu'à la première guerre mondiale les armes de guerre étaient en vente totalement libre. Par exemple le catalogue de la défunte Manufacture d'Armes et Cycles de Saint Etienne proposait le Gras pour la somme de 18 F ( or ); le Lebel pour 130 F : les colons pouvaient s'armer ainsi, pour la chasse au gros gibier, à un prix très inférieur à celui des armes de chasse spécialisées contemporaines, offertes dans la gamme de 500 à 900 F. ( L'amateur pouvait même acheter librement un canon de 37 mm à tir rapide portant à plus de 4000 m - Vo 500 m/s - pour 2950 F auxquels il fallait ajouter 1500 F pour l'avant-train porteur de caissons pour 140 obus encartouchés.)

Pourtant, ce que l'on savait de la puissance de feu des fusils à répétition américains, constatée d'abord lors des rares occasions où des unités françaises munies de Winchesters - et de leurs munitions - avaient écrasé les Prussiens malgré la faiblesse de la cartouche de 40/44; puis lors des massacres des premières colonnes d'asssaut russes au siège de Plewna en 1877, montrait la large supériorité tactique de ce type d'arme. , En Europe, c'est la Marine française qui, la première, saute le pas avec le Kropatschek, ( inventeur autrichien ), de 1878. L'arme est inspirée de la Winchester, mais la réalimentation est produite par la manipulation du levier de culasse au lieu de celle de la sous-garde. C'est un 11 mm à 7 coups, employant le même canon que le Gras et les mêmes cartouches, ou presque : la pointe de balle est arrasée pour éviter le risque de percussion de la cartouche précédente dans le tube-chargeur placé sous le canon, dans le fût., ! C'est au tour de l'Allemagne de s'inquièter : l'Armée de Terre française peut, imitant la Marine752, dominer radicalement le récent Mle 71. Mais changer de fusil alors que sa fabrication vient à peine de s'achever ? Après des études assez lentes, et la sortie de nombreux prototypes, le mécanisme et le magasin types Kropatschek furent adaptés, en rattrapage au 71, qui devient le 71/84., L'Armée Allemande devint ainsi la première en Europe à détenir un fusil à répétition.753

C'est au tour de la France de s'inquiéter. On en vint à envisager d'acheter le brevet du 78 et de le produire en grande série, mais de récents travaux, menés plus particulierement en Suisse, venaient de montrer la supériorité balistique de projectiles de petit calibre à grande vitesse initiale et profil très étudié. Pourtant, le petit calibre ne pouvait s'accomoder des résidus de la poudre noire. Or, en 1880 Paul Vielle, inspecteur général des poudres et salpètres, vient de découvrir les poudres colloïdales dites sans fumée mais surtout sans résidus et, à masse égale, trois fois plus énergétiques que la poudre noire.( Elles sont obtenues par l'action d'un mélange éther-alcool sur la itrocellulose.)

La commission d'étude pensa à adapter le fusil de la Marine - appelé Mle 84 après des retouches mineures - à un petit calibre de 8 mm : par des modifications limitées, calibre du canon, nouvelle cartouche et retouche du mécanisme, on obtiendrait une arme très supérieure au 71/84 allemand. Malheureusement la mise au point d'une bonne cartouche est loin d'être une mince affaire. Par allleurs l'adaptation du mécanisme du 78/84 à un nouvel étui demanderait une lente mise au point par prototypes successifs. Or le ministre-général Boulanger ), peu au fait de ces questions, veut aller très vite : sans s'attarder à ces "futilités" de techniciens. C'est le capitaine Desaleux, membre de la commission, qui propose la solution : l'étui sera celui de la cartouche Gras sur la plus grande partie de sa hauteur depuis le culot, puis son profil se réduira rapidement au calibre 8 mm : c'est là, la cartouche dite bouteille en raison de sa forme.754 Le Lebel 1886 est lancé en très grande série. L'importation de machines commandées aux U.S.A. permit d'en produire jusqu'à 900 000 pendant l'année 1888. Il recevra quelques retouches en 1893, ( Mle 88/93 ), puis la vitesse initiale de la balle, 630 m/s, sera poortée à 700 m/s en 1898 par adoption de la balle associée à la poudre B.N-3F.

En fait, le chargeur à pile supperposée de cartouches existait déjà aux Etats- Unis avec le Lee, de 1879 tirant une cartouche d'étui très moderne : cylindrique sur presque toute sa hauteur et bourrelet de culot ne dépassant pas le diamètre de cet étui car obtenu par rétreint. Il offrait les avantages suivants : * éviter la fatigue du très long ressort du magasin tubulaire en compression durable; * aucun risque de déformation des cartouches lors d'un choc de la crosse sur le sol, ( voire pire : percussion par la pointe d'une balle de l'amorce de la cartouche précédente );

* rapidité du réapprovisionnement. Le seul défaut du Lee - et pour cause - était d'utiliser encore la poudre noire. Le système fut transposé en Europe par l'autrichien Von Mannlicher, mais avec poudre "sans fumée".

Le Lebel était donc techniquement périmé dès sa mise en service. Toutefois ses qualités balistiques étaient très supérieures à celles du 71 transformé 84, ( de 11 mm ), de l'Allemagne. C'est donc vers cette derniere que repart le mouvement de balancier de l'inquiétude. Or l'arsenal de Spandau vient de proposer une arme comprenant l'excellente culasse Mauser, le magasin vertical Lee avec chargeur !type Mannlicher, l'ensemble associé à une cartouche très moderne, calibre 7 à poudre sans fumée naturellement. Après quelques prototypes la production en est lancée en urgence dès 1890 sous le nom de Mle 88. Mais ce fusil a été étudié avec trop de hâte, et la firme Lowe, qui le fabrique, a voulut simultanément aller très vite...tout en économisant sur la qualité, pour améliorer ses bénéfices. Comme résultat, les 425 000 Mle 88 livrés au 18 janvier 1892 se révèlent très dangereux pour l'utilisateur : il faut les mettre à la ferraille, à la consternation de Berlin. Pendant ce temps, Paul Mauser, créateur du Mle 71755, passé en Belgique, a étudié et expérimenté dans le calme une nouvelle arme où, notamment, le chargeur Mannlicher est remplacé par une simple lame portant les cartouches, mais non introduite dans le magasin : un coup de pouce les y place sur une "planchette élévatrice". La firme F.N. ( belge ), en commence la fabrication en 1889, pour une dizaine de pays, avec cartouches de formes voisines mais de calibres variant de 7 00 à 7 92 mm - on "louche" vers l'Allemagne - selon les désirs du client.

Ces clients ayant "essuyé les platres" inévitables, Mauser amène son fusil à la perfection puis le propose à l'Armée allemande qui l'adopte. C'est le 98, calibre 7 qui fera les deux guerres mondiales et sera largement employé un peu partout jusque dans les années 1960, c'est à dire jusqu'à la véritable innondation du marché mondial par le AK.47 soviétique.

A part quelques séries limitées, tel le Berthier-Lebel 1890, qui emploie la cartouche standard en chargeurs, mais limités à 3 coups en raison de la forme .bouteille la France va donc entrer en guerre avec une arme périmée : en tir continu la cadence réelle est au mieux de 10 à 12 cps/mn en raison de la lenteur du réapprovisionnement. Le petit chargeur Berthier permet 20 cps/mn; le Mauser et ses nombreux dérivés-imitations, 25 cps/mn; le Lee-Enfield britannique enfin, à magasin de 10 coups, rempli par deux lames-chargeurs de 5, offre 30 cps/mn. ( En revanche la cartouche anglaise, au calibre .303 - 7 7 mm - est quelque peu archaïque avec son bourrelet de culot en relief - quoique moins important que celui de la Lebel.)

Pour résumer la situation, en 1914 les fusils des principales nations qui seront impliquées dans le conflit étaient des types suivants :

a/ système Mauser à lame-chargeur, 5 cartouches dans le magasin, une dans la chambre : Allemagne, Turquie, Belgique, Serbie, Etats-Unis, Japon, Russie ( mais pour cette derniere, fusil Mosin-Nagant, une culasse assez différente);

b/ dérivé du système Mauser, à 10 coups par deux lames-chargeurs : Gde-Bretagne;

c/ système Mannlicher, à boite-chargeur de 5 coups, maintenue dans la chambre : Autriche et Italie;

d/ Système Lebel-Kropatschek ( Winchester ), à magasin tubulaire 8 coups, plus un dans l'auget, et introduction des cartouches une par une : France.

A la mobilisation de 1914, si nous avons 3 800 000 hommes sous les drapeaux, il n'y a que 2 150 000 Lebel pour les armer. ( 500 000 ont été vendus à la Russie). Certes, l'Armée comporte déjà alors beaucoup de non combattants - infirmiers, administratifs, etc - et les officiers sont munis d'une arme de poing. Pourtant, nous serons bien heureux de détenir encore en stocks "bons de guerre" des Gras : même le troupier qui n'a pas, en principe, à intervenir comme fantassin - sapeur, artilleur par exemple - se sent démoralisé s'il ne dispose pas d'un minimum de moyens de feu; en outre il fallait armer les territoriaux chargés de diverses missions en arrière du front : escorte et garde des prisonniers, etc.

Au cours du conflit, inspiré à la fois par le Berthier modifié 1907 et par le Mannlicher, nous sortirons le 07/15, puis le 1916 à chargeur de 5 coups, qui eut été une arme presque moderne pour l'époque si elle n'avait pas eu à utiliser cette fâcheuse cartouche Lebel, laquelle fera échouer, radicalement, la tentative de 1917 de production d'un fusil à répétition automatique - arme dite semi-automatique puisque ne pouvant tirer par rafales - inspiré des premières réalisations Russes. ( Emprunt de gaz; l'arme fait feu à chaque pression sur la détente). Malheureusement les 86 000 fusils 17 produits seront inutilisables car "hypersensibles" à la boue et à la poussiere.

Nous nous sommes étendus longuement sur cette première question, celle de l'arme d'épaule, car il nous a semblé qu'il y avait là un des premiers exemples "de "course aux armements"...malheureuseent mal conduite par nous en final, puisque nous n'aurons l'équivalent du Mauser 98 qu'avec le M.A.S. 1936.

B. Etats-Unis.

Au début de l'année 1861 la petite armée américaine, qui ne comptait que 15 000 hommes environ (e) était dotée d'un armement passablement disparate : par les calibres et les origines. Leurs points communs étaient :

- le chargement par la bouche, à balle Delvigne, ( appelée, là aussi : Minié );

- l'inflamation par capsules; - la baîonnette, dont la virole serrée par vis pouvait convenir à des canons de diamètres externes sensiblement différents.

Toutefois : Les arsenaux détenaient plusieurs centaines de milliers de fusils pour le cas de conflit; mais il s'agissait là aussi de modèles très divers et souvent anciens : au point qu'on y trouvait encore des armes à silex, canons non rayés; * les volontaires des milices locales détenaient, chez eux, leurs armes, mais de type était au goùt - et aux possibilités financieres - de chacun; * enfin, de très nombreux citoyens de l'Ouest et du Sud possédaient leur arme de chasse au gros gibier; arme pouvant aller du Kentuky rifle à silex mais rayé et très précis, jusqu'aux premières Vocanic-Winchester à répétition.

Lorsque la Guerre Civile éclate - 12 avril - chaque camp arrive à armer les quelques 7O OOO hommes environ alignés initialement de part et d'autre. Chaque camp, aussi, table sur un conflit de brève durée s'achevant par une victoire décisive sur l'adversaire. Mais les mois puis les années passent, avec rapides gonflements des effectifs; ( Cf. supra). L'Union n'a guère de difficultés, au moins en théorie à équiper ses hommes, puisqu'elle dispose de la presque totalité de la sidérurgie et qu'elle peut importer facilement grâce à sa supériorité navale écrasante. La Confédération fait de son mieux pour développer une industrie d'armement, et sera aîdé par les livraisons de forceurs de blocus, nationaux ou étrangers; ( et alors généralement anglais; ces derniers échangeant des armes contre du coton). Les uns et les autres en tirent de gros bénéfices.

Les industriels de la Nouvelle Angleterre vont fournir à l'Union l'essentiel de son arsenal. On y trouve - grâce à la bienveillante et rémunératrice "myopie" des acheteurs gouvernementaux - bon nombre de modèles archaïques, fabriqués "à la diable" de surcroit, ce qui les rend dangereux. A l'autre extrémité de la qualité environ 100 000 Spencer et Winchester seront achetés par le gouvernement ( revenu de ses préventions contre les sentiments sudistes attribués à Oliver Winchester ), ou directement par les combattants qui en ont les moyens financiers. Pour le Sud, et malgré des efforts désespérés, la pénurie ira en croissant dans tous les domaines. Par exemple, au début de 1865 le gouvernement en fut réduit à offrir 6 dollars - confédérés, donc très dévalués - par livre de poudre récupérée non sans danger dans des obus nordistes non explosés. A partir du mois de mars les derniers combattants - dont une forte proportion de vieillards, d'adolescents et de blessés sortant des hopitaux - ne trouvaient plus guère d'armes et de munitions qu'en les prenant à l'ennemi, à la faveur d'embuscades sur de petits détachements unionistes. Les hommes de la division indienne - qui résisteront encore plus de deux mois après la capitulation d'Appomatox - en reviennent à l'arc traditionnel.

Nous ne chercherons pas à énumérer tous les types d'armes d'épaule utilisés au cours de ce conflit : les spécialistes en comptent 150 environ. Après la Guerre Civile l'Armée retombe à de maigres effectifs. Le fusil le plus courant au nord ayant été le Springfield 58, les Services choisissent ce fusil comme arme règlementaire, mais en le transformant - type 66 - pour le chargement par la culasse par le système "à tabatière". Il sera retouché légèrement pour donner le modèle 66/73. Au calibre .45 - 11 43 mm - il tire au coup par coup une cartouche de valeur balistique médiocre. Au combat de little Big Horn, ( 24 juin 1876 ), les 300 hommes de Custer, vingt fois moins nombreux que les indiens de Sitting Bull et Crazy Horse - dont près du tiers étaient munis d'armes à répétition - seront exterminés. Malgré ce petit désastre l'Administration reste de plomb : l'arme à tir rapide risque d'engendrer un gaspillage des munitions. Toutefois beaucoup de soldats, surtout de la cavalerie, économiseront désespérément sur leurs 13 dollars de solde mensuelle pour s'acheter des Spencer à répétition, plus puissantes que les Winchester du moment, ( malgré l'inconvénient d'une réserve de 7 coups - en tube-magasin de crosse - au lieu des 12 de la Winchester). 756Les cadres ferment les yeux sur cet équipement non règlementaire, et pour deux raisons : les "lignes" des Springfield et des Spencers sont très voisines; par ailleurs presque tous les sous-officiers ont procédé à cet achat. Il faut donc attendre 1892 pour que soit enfin adopté le Krag-Jorgensen, à répétition de type Kropatschek757, tirant une cartouche de .30 - 7 62 mm - à poudre sans fumée, mais déjà autant dépassé que le Lebel.

Ce n'est qu'après la guerre hispano-américaine de 1898-99 que sera adopté un fusil "à la hauteur" des capacités de l'industrie américaine. C'est le Springfield 1910, calibre 30 à cartouche très moderne, à magasin et mécanisme très inspirés du Mauser 98. Les effectifs de l'Armée de Terre s'élèvent alors à quelques 70 000 hommes, dont 33 000 fantassins; 14 000 cavaliers; 6 000 artilleurs. Nous relèverons encore pour les Etats-Unis et pendant la Guerre de Secession, l'invention de la balle traçante. Dans les faits elle ne fut guère employée car il lui arrivait d'exploser dans le canon du fusil ou, pire, juste à sa sortie.

C. Japon.

Ce fut un cas spécial : avec l'ère Meiji de modernisation rapide, ce pays passa brusquement de ce qui n'était guère qu' une arquebuse - améliorée de celles offertes par des navigateurs portugais au XVI ème siècle - à un fusil 1887, à un coup, assez semblable au Gras y compris par le calibre de 11 mm. Après le conflit sino-japonais de 1894 l'Armée japonaise passa à une série type Mauser, dite "30 ème année" ( du règne Meiji, soit 1897 ). Le Type 38 ème année, ou 1905, dérivait du précédent avec de notables améliorations. Il participa encore au second conflit mondial. C'était essentiellement un système Mauser, au calibre de 6 5 mm et magasin de 5 cartouches.

B. Armes de poing.

B.1. Europe.

En Europe, et sans jeu de mot, l'arme de poing n'est qu'un appoint au plan militaire : c'est l'arme des officiers commandant les petites unités - Sections, Compagnies - dont le rôle n'est pas tellement de se battre, mais de diriger le combat de leurs hommes; notamment, à l'époque, de les "enlever" pour la charge à la baïonnette, sabre ou épée de la main droite, revolver puis pistolet de la gauche. Avec sa très médiocre précision à plus de 25/30 m, et plus encore en déplacement - cas de la charge - l'arme de poing ne peut prétendre qu'à l'auto-défense à très courte portée.758

En 1861 les modèles règlementaires français étaient encore les pistolets à un coup, Mles 1833 et 1835, à capsule. Toutefois, comme nous l'avons indiqué au chapitre précédent, de nombreux officiers se procuraient à leurs frais des Lefaucheux à broche, 11 mm, adoptés déjà par la Marine pour l'éventualité de combats à l'abordage. A l'époque ce revolver était en effet ce qui se faisait de ieux en Europe. En 1845 Dreyse avait sorti un revolver utilisant une cartouche analogue à celle de son fusil, mais en réduction. Cette arme n'eut qu'un médiocre succès : les cartouches de papier se déformaient dans les poches, et le trop long percuteur- aiguille s'obstinait à se casser. Les officiers prussiens se tournèrent vers des armes étrangères, comme les Colt et Smith & Wesson, voire le Lefaucheux.

Au début de 1870 Lefaucheux sortit un nouveau revolver de Marine mais à percussion centrale cette fois. calibre 11 1 mm, Vo 215 m/s. Malgré la vitesse initiale modérée, c'était pour l'époque une arme excellente, robuste, très fiable, et dont la prise en main était si remarquable que la crosse et sa pente par rapport au canon furent pratiquement copiées cent ans plus tard, pour le Colt "Trooper" 1970. Mais quelques centaines de 1870 Marine seulement avaient été fabriqués quand commença le siège de Paris. Le revolver sera repris en 1873, après de très légères retouches, sous le nom de 1870-N. Cette même année l'Armée de Terre adopta le Chamelot-Delvigne, ou revolver règlementaire Mle 73. C'était aussi une arme robuste et fiable, mais lourde et, surtout, tirant une munition d'une puissance dérisoire malgré son calibre de 11 mm; l'énergie cinétique était très faible, ( en raison d'une vitesse initiale de 130 m/s seulement ) : le 1/3 de l'E.C. du Lefaucheux Marine, qui pesait 150 g de moins.759 En raison des plaintes de clients sur ce point le revolver sera aussi produit de manière à pouvoir tirer la 11 1 mm Lefaucheux. L'arme prend alors le nom de 1873-M, réservé à la clientèle individuelle. ( le Chamelot-Delvigne 74 est un 73 affiné destiné aux officiers.)

Comme le Lefaucheux, le 73 était un revolver "à double action".

Il n'est sans doute pas inutile d'expliciter cette dénomination : - Pour le simple action l'action sur la détente se limite à libérer le chien, déjà armé. Pour un nouveau coup le tireur relève ce chien de la main gauche, ce qui fait simultanément pivoter le barillet : l'emploi des deux mains est donc nécessaire., - Pour le double action c'est une pression énergique sur la détente qui fait pivoter le barillet et arme le chien. En fin de rotation ce chien est libéré et ercute : une seule main est nécessaire.

( Il existe encore des simple action pour le tir de précision en coucours : la pression sur la détente est généralement réglable à une très faible valeur, ce qui permet des tirs excellents, mais lents. Au contraire, la forte pression à exercer sur le "double action" perturbe la visée. Les "simple action" du XIX ème siècle avaient surtout pour intérêt d'avoir un mécanisme simpliste, donc un prix réduit. Le tir rapide pouvait se pratiquer par le fanning cher aux westerns, mais il était bien loin d'avoir la précision que leur attribuent généreusement les cinéastes.)

Nous citerons encore le de Moncie 1876 de performances médiocres mais présentant une innovation capitale : le "chien rebondissant" : jusqu'alors pour le transport sans danger il était indispensable de ne ne pas remplir la chambre se trouvant en face du chien abattu : on perdait donc un coup, sauf à remplir cette chambre, chien armé, au dernier moment. Désormais, car le système sera copié partout, après frappe le chien revient légèrement en arriere, sans possibilité de contact de son percuteur avec l'amorce, jusqu'à nouvelle action volontaire du tireur.

Passant sur les divers - et presque innombrables - modèles suisses, britannique, espagnols, autrichiens, etc, nous terminerons par le nouveau revolver d'"ordonnance" français, Mle 92, de calibre 8 mm. Ce fut une arme fabriquée avec le plus grand soin, précise, robuste et simple, comportant naturellement un système d'extraction de l'ensemble des étuis vides pour rechargement rapide. En somme, toutes les qualités...sauf la principale, la puissance d'arrêt; ceci par combinaison d'un calibre relativement faible avec une vitesse initiale médiocre : de nos jours on estime que le 9 mm à Vo importante est le minimum pour obtenir le "stopping power" indispensable.760

Le pistolet automatique.

( En réalité, semi-automatique ou, comme l'on disait, à mécanisme automatique : l'arme tire coup par coup, la détente devant être relachée entre deux tirs. Ce n'est que depuis peu que l'on produit des pistolets pouvant tirer par rafales; en fait des "mini pistolets-mitrailleurs").761

A la fin du XIX ème siècle il semblait que le revolver ayant atteint une quasi perfection des recherches dans une autre direction seraient intérêssantes; par ailleurs on disposait alors de la poudre sans fumée à grande énergie, et de la technique d'étirages d'étuis de petites dimensions pouvant donner soit le modèle à bourrelet, soit celui à "gorge". Ceci permettait d'envisager d'"empiler" dans un chargeur, ou directement dans un magasin, un nombre de cartouches qui eut nécessité un revolver à barillet de diamètre considérable, peu compatible avec un transport facile et, éventuellement, discret.

L'idée de base, celle de Hiram Maxim pour sa mitrailleuse de 1883 fut la suivante : la majeure partie de l'énergie de la poudre est gaspillée, d'une part dans le recul, d'autre part dans les gaz qui sortent du canon après la balle. La récupération d'une partie de cette énergie doit pouvoir actionner un mécanisme de rechargement automatique; dès lors une légère pression sur la détente sera suffisante pour faire partir le coup, avec une précision bien supérieure à celle du revolver "double action" et sans avoir, comme dans le "simple action" à utiliser les deux mains, donc perdre de précieuses fractions de secondes à réarmer le chien et faire tourner le barillet.762 Certes la Maxim 1883 existait, mais il s'agissait de passer à une masse inférieure à son 1/10 ème, des dimensions très limitées, et réaliser un mécanisme - plus complexe - tirant au coup par coup.

Le premier pistolet (semi)-automatique connu fut celui des frères, (français), Clair, fonctionnant sur emprunt de gaz, à magasin tubulaire sous un très long canon. L'arme, de 8 mm, encombrante, pas vraiment au point, disparut rapidement., Le Laumann-Shnberger de 1892 fut le premier P.A. mis en vente, sans grand succès bien que l'on attribue à sa cartouche 8 mm une forte puissance : la Vo aurait été de 360 m/s, mais s'il existe encore quelques armes chez des amateurs, cette munition a disparu. On peut encore citer le Bergmann 1894, aux formes surprenantes, et le Mannlicher 1894. Mais, en 1893, était apparu en Autriche le Borchart, ancètre de tous les P.A, au moins par son chargeur placé dans la crosse. Sa forme, assez déroutante, voire science-fiction est assez déroutante en raison de l'important excroissance qui, en arrière de la culasse, contient le ressort spiral agissant par bielle "à genouillère" sur cette culasse; mais c'est, indéniablement, une arme déja bien au point. Par ailleurs Barchart crée une cartouche de 7 63 mm, un peu faible pour le combat, mais d'une telle qualité balistique qu'elle restera utilisée pendant près d'un siècle par des armes spécialement conçues pour les concours de tir. , Le Borchart surprend le public, habitué au "bon vieux" revolver. Il ne s'en vendra que 3 000 en 6 ans, ( au grand dam des actuels collectionneurs, pour "lesquels c'est le "Stradivarius" des pistolets ). Mais Laumann, son créateur, s'associe avec l'inévitable Paul Mauser qui, revenu en Allemagne, a créé la Waffenfabrk d'Obendorf où il achève la mise au point du fusil 98. De leur collaboration naitra le célèbre P.A. Mauser 96, dernier pistolet dont le magasin est placé en avant du pontet - au lieu d'être dans la crosse - dont les qualités de fiabilité le firent encore employer pendant le second conflit mondial,763. Viennent ensuite de multiples modèles, plus ou moins réussis, mais "qui fonctionnent" : Schwartlose 98, Browning 1900, Webley 1904, Brixia 1906, etc.

(A noter qu'après l'expérience du Clair la France ne reviendra officiellement au P.A. qu'après la première guerre mondiale, bien que, sous la pression de l'urgence, nous ayons acheté ce type d'arme en grand nombre pendant le conflit; notamment en Espagne où les petits armuriers espagnols de la région d'Eibar fournirent une effroyable quicaillerie copies en métal de "boites de concerves" les copies de pistolets "de grands crus". La boue des tranchées s'ajoutant, ces armes avaient plus un effet psychologique sur leurs porteurs que réel. On peut noter, au passage, qu'il est beaucoup plus facile de copier un P.A. qu'un revolver.)

Deux mentions spéciales doivent être faites pour les P.A. Luger et Browning - Georg Luger, ingénieur de la D.W.M. ( Deutsche Waffen und Munitionfabrik, ex société Loewe ), coopéra avec Hugo Borchart à partir de 1896 pour améliorer le pistolet de ce dernier. La part de chacun est difficile à préciser, mais il semble que Borchart, toujours à la recherche de véritables nouveautés, ait bien volontiers laissé à Luger le soin des multiples améliorations. Dès 1898 le nouveau P.A. fut proposé à l'Armée suisse, en 7 63 Mauser, qui demanda plusieurs modifications, notamment une sûreté de crosse interdisant le tir si l'arme n'est pas fermement tenue en main. Le 4 mai 1900 la Suisse adopta le P.A. dit "Ordonnanz 1000". L'Armée allemande, sollicitée, trouvait la cartouche trop faible. En 1902 Luger lui présenta son pistolet aménagé pour le tir de la 9 mm Parabellum. 764Il fut adopté, avec canon long et crosse amovible - hausse graduée, avec optimisme, jusqu'à 700 mètres; mais celle du Mauser l'était jusqu'à 800 ! - par la Marine allemande en 1904 puis la Reichswehr en 1908, d'où la dénomination P.08, avec canon normal, sauf pour l'Artillerie qui reçut la mini-carabine de la Marine. Comme le Mauser cette arme fera les deux guerres mondiales et au délà, ( tout particulierement dans le cinéma). Il faut lui reconnaitre une "allure" particulierement réussie et spectaculaire. Ce fut, au demeurant, un excellent P.A. pourvu que soient utilisés les types de 9 mm "Para" qui lui conviennent.

- Curieusement, ces activités n'intéressaient pas les Etats-Unis à cette époque et le seul américain montrant de l'intérêt pour le P.A, John M. Browning se rendit en Europe proposer ses brevets à la Fabrique Nationale d'Armes de Guerre de Herstal, la "F.N". Dès 1898 était proposé un F.N-Browning fonctionnant fort bien, au calibre de 7 65 mm. Refusé comme pas assez puissant par l'Armée suisse !il fut adopté en mars 1900 par la belge. Les dimensions faibles et le bas prix, malgré une bonne finition, attirèrent le secteur civil : de 1900 à 1906 on vendit 250 000 P.A. Browning, c'est à dire beaucoup plus que le nombre de tous les automatiques produits partout ailleurs. En 1903 le 1900 fut amélioré et sortit aussi en 9 mm. Quoique la Belgique en ait cessé la production en 1923, la Suède, ayant acheté les brevets, continua la fabrication jusqu'en 1942. Des F.N-Browning de taille réduite furent aussi produits en calibre 6 35 pour les particuliers : l'image de marque devint telle que dans bien des pays le mot browning - minuscule - devint synonyme de pistolet automatique.765

A titre indicatif, étaient proposés en France, à prix "grand public" : le Luger 110 F ( or ), le Mauser en 7 63 mm, à 100 F; la Browning 7 65 et 9 mm court à 45 F; ( modèle de Guerre en 9 mm "Para" à 90 F ); Browning 6 35 mm à 40 F.

A cette époque les avantages et inconvénients des P.A. et des revolvers s'équilibraient :, * Pistolet : arme plus "ramassée" et moins lourde à puissance égale de munition, ( en particulier, faible épaisseur); visée facilitée par la faible pression sur la détente; 8 à 11 coups disponibles y compris une cartouche dans la chambre. Mais enrayages encore fréquents et dispositifs de sûreté non satisfaisants. * Revolvers, ( en fin de période le "simple action" n'est plus guère utilisé que pour les concours de tir ) : bonne sûreté contre mise à feu involontaire; enrayage impossible766; recul moindre en raison du poids. Mais barillet à 6 coups seulement; dimensions - en particulier, diamètre du barillet - interdisant le port sous les vètements de modèles puissants; poids supérieur pour cartouche de même puissance que celle d'un P.A.

2. Etats-Unis.

La formidable demande provoquée par la guerre de Secession avait entraîné la naissance d'une multitude de firmes dont les revolvers étaient de valeur très inégale : depuis le bon, rarement l'excellent, jusqu'au pire, plus dangereux pour le tireur que pour son adversaire. Dans ce mélange disparate, ( auquel s'ajoutaient les importations ), quelques "grands noms" se détachent : les Colt, Smith & Wesson, Remington et, au Sud, le Le Mat.

La guerre terminée, d'une part les ateliers confédérés furent systématiquement détruits, d'autre part la loi de la qualité se mit à jouer. Deux firmes surtout dominèrent le marché : Colt d'une part, Smith & Wesson d'autre part. ( Après son 1875 Army Remington se consacra aux armes d'épaule). Malgré le handicap de 15 années du brevet Smith & Wesson, sur la cartouche chargée rapidement par l'arriere du barillet, au terme de ce brevet Colt remonta brusquement à égalité, sinon au premier rang, à partir de 1873, grâce à une idée géniale dont nous avons touché un mot au chapitre précédent : depuis 1866 la carabine Winchester est définitivement fixée dans son mécanisme. Elle utilise surtout la cartouche .44 ( 11 2 mm ) relativement peu puissante - Vo 380 m/s - mais courte, ce qui permet d'en loger 15 dans le magasin tubulaire à rechargement rapide, et légère, ce qui permet d'en transporter une réserve importante. L'idée de Colt est de produire un revolver, le Frontier assez robuste pour tirer cette cartouche. Désormais le sherif, ( ou le hors-la-loie ), le colon, le pionnier, le trappeur n'auraont pas à se munir de deux types de munitions pour leurs armes d'épaule et celle de poing. S & W suivent dans la même voie, mais avec retard; d'ailleurs leur revolver, mieux fini que le Frontier est nettement plus cher : le "créneau" est occupé par Colt., Désormais, aussi, le fermier ou l'éleveur isolé, évoqués au précédent chapitre, dispose, comme chaque fils et employé, de 15 coups à tirer à la carabine, puis 6 au revolver pendant que les femmes rechargent. Les affrontements contre les petits raids d'indiens ou d'"outlaws" changent de face; ceci, d'autant plus que ces colons, qui ont fait la guerre, ajoutent à leurs bâtiments de bois une sorte de fortin-refuge à l'épreuve des balles. W s'était quelque peu endormi dans la réalisation - 5 années de production - d'une énorme commande russe : le .44 Russian au barillet trop court pour recevoir la fameuse munition .44 de la Winchester. Puis l'Armée, qui revenue à de faibles effectifs a gardé le vieux Springfield mono-coup parce qu'il reste des stocks considérables de l'arme et de ses munitions ), adopte le calibre .45 pour les revolvers de ses cavaliers. Colt propose aussitôt son Frontier rechambré. Ce sera le célèbre "Peacemaker faiseur de paix" ou de calme ), mais il est suivi par S & W proposant un .45 plus soigné, quoique plus cher. L'Armée américaine acheta 36 000 Colt .45 et il s'en fabriqua 357 859 exemplaires jusqu'à l'arrêt de production en 1941; arrêt provisoire puisqu'après la seconde Guerre Mondiale la demande de nombreux amateurs amena à la reprise de fabrication.

Au tournant du XIX ème au XX ème siècle l'avance technique des Etats-Unis dans le domaine du revolver est telle que les constructeurs, ne trouvant plus guère d'améliorations à proposer, se limitent essentiellement à dériver de l'arme de base des modèles de calibres, ( et de dimensions ), très divers. C'est ainsi que l'on trouve des .22 "rimfire" 767 en short long long-rifle ; en 22 W.C.F. de grande puissance dont dérivera, 70 ans plus tard, la 5 56 mm du fusil d'assaut; des .32 multiples comme les .38, les .44, les .45, etc. L'important est de ne pas utiliser une cartouche au hasard, parce qu'elle est du calibre de la chambre et du canon : une 376 magnum ( récente ), ferait exploser le barillet d'un revolver ancien prévu pour le .38 "spécial". D'ailleurs à côté des grandes marques susistait toujours, pour les acheteurs peu fortunés, une abominable

quincaillerie, dite suicidaire réciproque car l'imprécision était telle qu' il fallait que les adversaires soient presque à bout portant pour avoir de sérieuses chances de se toucher. Il y a lieu de noter qu'outre une sorte de don inné, un excellent tireur - et tout particulierement à l'arme de poing - doit se former, puis s'entretenir, en tirant très souvent, ce qui revient très cher en coût de munitions.. De ce pont de vue les films westerns sont trompeurs : les excellents tireurs, capables de toucher à 25 ou 30 m une cible mouvante, furent très rares et on "laissé un nom"...Mais le plus souvent dans un cimetière type Boots Hill Cemetary car ils furent souvent abattus finalement par surprise, de près et de dos.

Par la suite, et paradoxalement pour une nation où le revolver faisait partie de la légende, le concours organisé par l'Armée en 1910 vit triompher un P.A : le Colt .45, 1911 Goverment réalisé sur brevets Browning. Arme lourde, d'une précision discutée 768 mais robuste, fiable et tirant la cartouche .45 A.C.P - C.à.d. Automatic Colt Pistol ), à puissance d'arrêt très supérieure à celle des munitions européennes. Il fera les deux guerres mondiales. ( A noter qu'avec "clips" de 3 cartouches chacune cette cartouche, malgré un étui à gorge, pourra être employée dans des revolvers - qui normalement exigent un étui à bourrelet de culot pour l'extraction.

C. Grenades.

Cet engin, sous la forme d'un petit récipient de fonte, empli de poudre noire et muni d'une mèche, avait beaucoup servi à la fin du XVII ème et aux débuts du XVIII ème siècles, aux assaillants et défenseurs de forteresses : c'est une arme de "fronts stabilisés" où les adversaires ne sont qu'à quelques dizaines de m les uns des autres. Puis il y avait eu une éclipse presque totale des grenades pendant les guerres ( de mouvement ) de la Révolution et de l'Empire : les "grenadiers" étaient alors des fantassins d'élite, combattant au fusil et à la baïonnette. La grenade ne fit sa réapparition - assez modeste - qu'avec la Guerre de Secession, à l'occasion d'opérations de sièges de villes notamment. Les premières de ces grenades américaines furent produites avec des moyens de fortune : bouteilles et boites de conserve contenant poudre et balles, ( ou débris de ferraille ), avec mèche d'inflamation. Dès 1862 pourtant on vit apparaitre au Nord un modèle très moderne dans son principe : l'Excelsior en fonte préfragmentée à la coulée, avec percuteur libéré par dégoupillage, !pastille de fulminate suivie d'un mèche à retard - en principe - de 4 secondes. A Dans les faits la réalisation ne fut pas toujours à la hauteur du concept, ce qui donna lieu à de nombreux accidents par explosion prématurée.769

Citons aussi, un demi-siècle avant l'Europe, la grenade à fusil Ketchum, lancée par cartouche sans balle. Stabilisée par ailettes l'engin était "hérissé" de capsules de fulminate de mercure explosant au choc sur le sol. La portée était de l'ordre de 100 m. Ici encore il y eut de nombreux accidents car il suffisait que la grenade échappe des mains du tireur au moment d'être placée au bout de son fusil pour que la hauteur de chute la fasse exploser sur terrain dur ( roche ex ). En revanche il arrivait qu'elle n'explose pas, malgré tir nrmal, si elle arrivait sur un terrain très mou.

Après la Guerre Civile Américaine, et sauf aux mains des Japonais en 1904-1905, la grenade connut une nouvelle éclipse qui ne prit fin qu'avec le front stabilisé de l'automne 1914 : à nouveau il existe de nombreux endroits où la tranchée ennemie n'est qu'à quelques dizaines de m. Par ailleurs l'engin permet de "nettoyer" un petit ouvrage de campagne où résiste l'ennemi, ou un abri, au cours d'une attaque; ou bien un tronçon de tranchée à tracé "tenaillé". ( En "zig-zags"). L'Allemagne avait bien déjà une grenade règlementaire, mais en stocks très limités : on attendait une guerrre de mouvement, brève. ( Grenade à manche pour augmenter la portée de 30 % environ, pouvant faire office de grenade "offensive" à forte explosion mais effets plus psychologiques que pratiques en raison d'une paroi très mince, ou "défensive" par "coiffe" de fonte striée - c'est à dire pré-fragmentée, à éclats dangereux jusqu'à 30 / 40 m : le lanceur doit être abrité, d'autant que le poids fait tomber la portée à 25 / 30 m. ) L'allumage, par traction d'un rugueux, avec retard de 4 secondes était bien au point. A la fixation des fronts, l'automne 1914, le problème de la Reichwehr n'était pas la conception de l'engin - il fera le second conflit mondial presque sans modifications - mais de lancer sa production en grande série.

Radicalement dépourvus - prévision, aussi, d'une guerre de mouvement courte - nous ripostames d'abord avec des moyens de fortune, le "Système D" si cher au tempérament français : soit pétards de mélénite fixé sur un bout de planchette taillé en raquette ; soit récipient genre boite de conserve contenant aussi un pain de mélénite, mais entouré de débris de fer, vieilles billes de roulements, boulons rouillés, etc. La mise à feu est assurée par un petit morceau de cordeau Bikford faisant détonner une amorce, que l'utilisateur allume de la main gauche, soit avec une mèche de fumeur ( ? Sans doute mèche des vieux briquets ) soit avec un tison indique une "Notice provisoire". Malheureusement on confia ces fabrications, considérées comme simplistes, à des personnels peu qualifiés; il y eut de nombreux accidents, y compris à l'instruction qui consistait en une explication, puis, "élèves" à distance de sécurité, une ou deux démonstrations : les pertes en instructeurs - tués ou !gravement mutilés - furent telles que l'on en fut réduit à organiser un tour de durée limitée, pour les officiers instructeurs.

Suivirent des réalisations plus sérieuses et, surtout, de série : d'abord des copies conformes des quelques grenades récupérées en arsenaux de la Marine qui en avait eu pour les abordages jusque vers 1840. C'était le type à bracelet passé autour du poignet et qui, par l'intermédiaire d'une cordelette, agissait sur le rugueux au lancement. Ensuite la grenade "citron" : coiffe de protection enlevée, un coup de paume de la main gauche sur une excroissance actionnait le rugueux. Cette grenade était bien au point, mais avait trois inconvénients :

- chute intempestive, et non remarquée de la coiffe;

- nécessité d'employer les deux mains;

- une fois le bouton enfoncé, la grenade doit être lancée immédiatement.

La solution vint enfin de la grenade à cuillère qui reste tout à fait actuelle, à peine modifiée : une tige métallique, sur charniere à un bout et que tend à faire pivoter un ressort, est bloquée par une goupille. Le lanceur tient la grenade de manière à ce que cette tige soit serrée dans la paume de la main. Il peut retirer la goupille, mais attendre indéfiniment - si l'on peut dire - tant qu'il serre son engin. Quand il lance, la tige - la "cuillére" : c'est une lame incurvée - pivote, libérant un percuteur qui met à feu un tube contenant un retard de quelques secondes - 4 à 6 selon les armées. Le cas échéant la goupille peut être replacée, rendant à nouveau l'arme inoffensive.770 Avec quelques détails de forme ce type de grenade fut imité par tous les Alliés, sous deux types : bouchon-allumeur commun, mais grenade offensive à parois très minces; grenade défensive, à parois de fonte préfragmentée.

Outre sa grenade à manche l'Allemagne utilisera une grenade sphérique lourde, assez analogue à celle "à bracelet" mais plus moderne. Elle n'eut guère de succès auprès des combattants : le poids et l'absence du manche - auquel ils étaient habitués - donnait une trop faible portée.

Des grenades à fusil furent employées des deux côtés, avec portée de l'ordre de 150 m. Pour la France, la Vivian-Bessiere ( dite "V-B" ), tirée depuis une sorte de "tromblon" adaptable au bout du fusil. Propulsion par tir d'une cartouche sans balle. Pour l'Allemagne on relève un premier modèle, à tige au calibre s'enfonçant dans le canon du fusil; puis un autre, à tube creux coiffant ce canon, ( mais dont le guidon doit être rendu amovible ). Nous reviendrons sur l'Artillerie de treanchée qui concurrença ces réalisations.

C. Pistolet-mitrailleur.

Ce nouvel élément de la panoplie militaire a fait ses premières armes - si l'on peut dire - au cours de la Grande Guerre Les P.M, ( mitraillettes des journalistes et romanciers, sub-machine guns des anglo-saxons, machinen-pistol allemands, etc ), à l'origine ne furent pas vraiment des "pistolets" réellement automatiques - c'est à dire pouvant tirer en rafale aussi longtemps que la détente est pressée...ou que le chargeur contient des cartouches, ( "full automatic" ) - mais bien plutôt des mini-mitrailleuse tirant des cartouches d'armes de poing771. Historiquement, d'ailleurs, c'est bien d'une vision de mini-mitrailleuse qu'est é le P.M : en 1916 et comme conséquence d'une erreur d'appréciation de la part de l'aviation italienne. Elle crut que la meilleure arme pour l'appareil de chasse serait celle envoyant un maximum de balles, même de faible puissance, dans un minimum de temps. ( C'était le pilote ennemi qui était ainsi la cible référentielle). Le concept se traduisit par la mise au point d'une arme, ( toujours montée en jumelage de deux ), à culasse non calée, tirant chacune à la cadence - énorme à l'époque - de 1500 cps/mn l'anémique cartouche 9 mm du pistolet Glisenti. 772Le jumelage tirait donc 3 000 cps/mn, ou 50 cps/s. En réalité beaucoup moins car, les chargeurs étant à 30 cartouches, une pression sur la commande de détentes vidaitces chargeurs en 3/5 de seconde; puis il fallait échanger ces deux chargeurs vides contre des pleins, opération d'une certaine durée pendant laquelle seules des manoeuvres acrobatiques savantes pouvaient déjouer le feu de l'adversaire.

Mais plusieurs milliers de ces mini-mitrailleuses, les Villar-Pellarosa, avaient été commandées à Fiat et à Beretta. L'expérience se révéla désastreuse : la très médiocre balistique de la munition, s'ajoutant au vent relatif, aurait exigé un tir presque à bout-portant : art réservé à de très rares "as"...et dans le créneau de 3/5 èmes de secondes de durée du feu.

Pour ne pas jeter ces "mitrailleuses-jouets" à la ferraille, on imagina de désolidariser les jumelages et de monter chaque arme sur une crosse. Puis la Villar-Pellarosa fut distribuée à l'infanterie, avec l'idée officielle de lui donner une capacité de feu intense, quoique seulement à brève distance et pendant un temps très court. ( Car, pour des questions de manipulation facile au combat, les chargeurs de 30 avaient été réduits à 20; ce qui ne laissait que 2/5 de seconde de feu, sauf doigté et sang-froid exceptionnel pour ne pas vider ce chargeur en une seule rafale). Par ailleurs, prévue pour avion, cette arme ne s'accomodait que très mal avec la boue et la poussiere. En 1917 les Allemands saisirent quelques unes de ces armes à Caporetto; d'autres furent prises par le bataillon- commando - avant le nom - de raids en profondeur du lieutenant Erwin Rommel.773

Envoyées à l'arriere ces prises de guerre furent examinées. La Reichwehr vit dans ces armes - sous réserve d'importantes modifications - une intérêssante possibilité d'emploi pour les "Stosstruppen" qui formeraient le fer de lance des offensives, espérées décisives, du printemps 1918. Il fallait :

- prévoir une cartouche plus puissante; - diminuer la cadence de tir et prévoir un chargeur de grande capacité, afin que l'utilisateur puisse tirer plusieurs rafales. , Les études furent conduites par Hugo Schmeisser qui adopta la cartouche 9 mm !Parabellum, mit au point un mécanisme donnant une cadence de tir de 400 cps/mn, et un chargeur "escargot" 774 de 32 coups, ( seul constituant parfois sujet à enrayage). La durée totale d'épuisement des coups passait à 4 8 secondes, ce qui autorisait des tirs pouvant aller de 4 rafales "longues" à 8 brèves La production fut confiée à la société Bergmann, d'où la désignation de l'arme : Bregmann MP.18.I. Ce MP.18 fut le premier P-M pratique; mais il arrivait trop tard : au moment des offensives du printemps 1918 quelques milliers seulement étaient sortis et 35 000 exemplaires avaient été produits au 11 novembre.

De l'autre côté de l'Atlantique le colonel ( en retraite ) Thompson étudiait aussi une arme automatique portative de grand débit destinée, dans son idée, au "nettoyage" des tranchées au cours d'attaque. Il avait choisi la puissante cartouche .45 ACP du P.A. Colt 1911, à placer dans un chargeur "tambour" de grande capacité : 100 coups. L'ensemble conduisait à une arme lourde, 7 kg avec chargeur plein. Proposé à la fin de 1917 son trench sweeper balayeur de tranchée ), ne fut pas retenu par la jeune armée américaine soucieuse de ne pas risquer de perdre du temps à des mises au point plus que probables.775

E. Armes blanches.

Bien que la baïonnette soit restée en usage dans toutes les armées du monde pendant cette période - elle l'est encore - il y a peu à en dire :

- toutes les armées se ralierent à une lame plate, relativement large, dite souvent "sabre-baïonnette". Seule parmi les grandes puissances la France associa au Lebel une sorte de de lame de fleuret, fine, quadrangulaire, perforant mieux mais pouvant casser, non apte à servir de couteau-serpe. Surnom : la Rosalie ;

- la puissance de feu, toujours croissante, transformera peu à peu la traditionnelle et "irrésistible" charge à la baïonnette en une action suicidaire. Bien que déjà sensible pendant le conflit 1870/71, ce fait attendit (et tout particulierementpour l'E-M français ), les très lourdes pertes de 1914 et des vaines tentatives de ruptures de 1915 pour être pleinement reconnu : la baïonnette n'est pas inutile, mais c'est l'arme de dernier recours.776

Pour le sabre, utilisé comme arme principale, la guerre franco-prussienne fut la dernière où furent lancées des charges de cavalierie, actions plusieurs fois millénaire. Mais déjà la plupart de ces charges - quoique menées avec un courage admirable - furent écrasées par les feux de mousqueterie ou/et parfois, d'artillerie. La leçon ne suffit pas puisqu'à la veille du premier conflit mondial la plupart des armées conservaient des unités de cavaliers spécialisés dans la charge. La France, par exemple, avait 72 300 cavaliers, soit trois fois plus que de sapeurs. ( Même en déduisant les dragons, munis de la lance mais aussi du mousqueton, les unités "de charges" de la cavalerie représentaient deux fois le total des sapeur-mineurs, sapeurs de chemin de fer, sapeurs "aérostiers" et sapeurs "télégraphistes". 777 )

Pour l'infanterie le sabre était surtout le symbole - et au combat, le signe distinctif - du grade d'officier. En début de la campagne de l'année 1914 on vit encore des colonels prendre la tête des charge à la baïonnette, sabre haut. Mais l'arme était si symbolique que nombreux furent les colonels qui utilisèrent leur canne, le sabre laissé d'avance en héritage-souvenir à la famille.

312. Armes collectives d'infanterie.

La période traitée ici vit, pour la première fois dans l'histoire, naitre et se développer un armement d'infanterie spécial : l'arme collective qui exige autour du spécialiste - le tireur - la présence d'une petite équipe : le chargeur et les pourvoyeurs. Le premiers porte en général une partie de l'arme - affût le plus souvent - et une petite réserve de munitions. Les seconds sont essentiellement des porteurs de munitions.

Mitrailleuse.

En allant au fond des choses toute arme à feu - de l'arquebuse au canon de char le plus perfectionné - est une machine thermodynamique dont le projectile joue le rôle d'un piston.

énergie de la poudre se partage en :

- une partie utile : le lancement du projectile, ( énergie cinétique );

- des pertes :

* échauffement du canon de l'arme * projection de gaz chauds qui brassent inutilement l'air devant la tranche de bouche extrémité du canon );

* recul - très généralement gênant - de l'arme.

Des calculs simples, ( énergie de la poudre; énergie cinétique du projectile ), montrent que le rendement est médiocre malgré la haute température des gaz : de l'ordre de 20 %. Il y a donc gaspillage considérable de l'énergie chimique.

Aux Etats-Unis, et à la fin des années 1850, un inventeur professionnel Gatling, se posa le problème de savoir ce qui se passerait si, par miracle, pouvait être soutenu indéfiniment un tir rapide dans un fusil. Le résultat de ses réflexions lui montra que l'hypothétique fusil serait rapidement porté à une température telle qu'il serait vite mis hors de service. ( Ne serait-ce que parce que la température de la chambre enflammerait prématurément la poudre). Nullement découragé, Gatling imagina de répartir l'échauffement sur plusieurs ensembles chambre-canon - 6 en général, mais mécanisme de percussion unique - entrâinés en rotation par une manivelle actionnée par un solide gaillard et qui se présenteraient successivement au rechargement et à la percussion. La chaleur serait dissipée dans l'air par rayonnment et convection entre deux passages d'un même canon dans la position du tir. , La Gatling, parfaitement au point, fut proposée au gouvernement de l'Union dès l'été 1861, mais refusée pendant quatre ans parce que l'inventeur était soupçonné de sympathies sudistes . On peut se demander, alors, pourquoi il n'offrit jamais son arme aux Confédérés : dans sa vieillesse, devenu riche, donc puissant, Gatling expliquait que pratiquement ruiné par la mise au point de sa mitrailleuse, dans les années 1861 à 1864 c'était l'impossibilité de verser des "pots de vin" aux fonctionnaires du ministère qui avait fait barrage à son invention. Cette corruption sauva sans doute la vie de nombreux sudistes, puisque la Gatling, enfin essayée778, ne fut utilisée, et en petit nombre, qu'à la fin de la Guerre Civile. Ce ne fut donc pas, contrairement à ce que l'on croit souvent, une arme typique de ce conflit. L'adoption officielle ne fut prononcée qu'en 1866. Les Gatling servirent surtout pour les guerres indiennes et souvent plus par effet psychologique, par démonstration devant des chefs indiens, que par emploi au combat.

L'inventeur en proposait avec barillets à 6, à 8 et même 10 canons, avec calibres allant du .58 - 14 7 mm - au .75 - 19 1 mm; puis, pour les polices de certaines villes, des engins légers à 6 tubes en .45 - 11 43 mm. Il avait fait des propositions à la France en 1863, ( sans succès ), puis à la Prusse en 1869, en vain aussi malgré une démonstration comparative qui ridiculisa une compagnie d'infanterie prussienne. Mais le brevet fut vendu en 1871 à la Russie, par l'intermédiaire du général Gorloff lequel, faisant graver son nom sur les mitrailleuses produites par l'arsenal de Toula, passa pour être l'inventeur auprès de presque tous ses compatriotes. Nombreuses ventes, aussi, à l'Angleterre - pour ses campagnes coloniales - la Chine, l'Egypte, le Japon, le Mexique, la Turquie, etc.

Lourde, mais robuste et très fiable - jamais d'enrayages - l'arme sera fabriquée jusqu'en 1911. De 500 cps/mn à l'origine, la cadence s'éleva sur certains modèles à près de 1200, et peu avant sa mort le "docteur" Gatling eut l'idée d'expérimenter le remplacement de l'homme tournant la manivelle par un moteur électrique : il atteignit ainsi une cadence de 3000 cps/mn, mais le tir ne pouvait être continu que pendant quelques secondes : l'acier des canons - celui de cette époque - ne tenait pas à l'échauffement.

Fait peu connu, les Sudistes arrivèrent à mettre au point et produire - en faible nombre - des "semi-mitrailleuses" de gros calibre : .75 = 19 1 mm. Les cartouches étaient placées à la main par un aide dans un tube unique. Avec un chargeur très exercé, et un aide-chargeur lui présentant la munition, le débit pouvait dépasser légèrement 60 cps/mn.

De très nombreux "inventeurs" s'inspirèrent plus ou moins du système Gatling, mais avec prudence car il était couvert jusqu'au début des années 1890 par des brevets dans le monde entier. Nous nous limiterons à citer ceux qui arrivèrent non seulement à des armes fonctionnant convenablement, mais aussi à un certain succès commercial : Ager; Fitzgerald, Nordenfeld; Hotchkiss. Les deux derniers évoluèrent vers des calibres plus élevés : 37 mm, avec obus de 450 g, ( et d'ailleurs mécanisme s'éloignant de la Gatling ). Ces "canons-revolver" étaient surtout destinés aux grosses unités navales pour la lutte contre les "torpilleurs" qui, à l'époque, étaient de la taille de nos vedettes actuelles. La France acheta aussi des Hotchkiss pour la défense de l'entrée des ports contre des raids nocturnes de torpilleurs. Mais il ne s'agissait plus là de mitrailleuses proprement dites, mais de canons légers. , A terre, pendant la guerre des Boers la Grande-Bretagne mit en oeuvre des Bofors à tir rapide : les "Pom-poms" - surnom évoquant le bruit du tir - de 1 livre soit 37 mm. ( Obus explosifs ou boites à mitraille de grosses chevrotines.)

En 1881, et toujours aux Etats-Unis, un certain Hiram Maxim, se distrayant en tirant à la cible avec une Winchester, en vint à se poser le problème d'utiliser le recul de l'arme, ( par l'intermédiaire d'une sorte de pédale remplaçant la plaque de couche de crosse ), pour obtenir la réalimentation non manuelle par un système de leviers et de bielles. Il obtint ainsi le premier fusil semi- automatique de l'histoire. Le fusil fonctionnait bien...sous réserve d'une parfaite propreté, car poussiere ou boue bloquaient tout779. Encouragé par ce succès technique Maxim décida de s'attaquer au problème de l'arme totalement automatique, c'est à dire tirant par rafales aussi longtemps que l'utilisateur conserve le doigt pressé sur la détente...et qu'il reste des munitions sur la bande portant les cartouches, ( qui traverse l'arme).780, Dans ce système Maxim, tout reposait sur l'emploi de l'énergie de recul, étant entendu que la première cartouche devait être introduite dans la chambre par action manuelle sur un levier d'armement.

La première Maxim sortit en 1884. Elle était encore sujette à des enrayages car !très sensible - comme toujours - à la boue et à la poussiere, mais son trépied, avec dispositif de fauchage possibilité de blocage pour tir de nuit sur un point repéré de jour, etc, était très moderne. Le modèle 1893, devenu très fiable, fut acheté par l'Angleterre, et l'Allemagne en acquit la licence. ( Elle sera fabriquée à l'arsenal de Spandau, ce qui lui donnera son nom familier dans Reischwehr).

Quelque années après l'idée nouvelle de Maxim, l'armurier Browning, tirant en position couchée lors d'une partie de chasse, remarqua le "choc" produit sur l'herbe par les gaz sortant du canon après avoir chassé la balle : ce jet de gaz représentait une énergie gaspillée. Browning eut alors l'idée d'en prélever une partie près de l'extrémité du canon de l'arme - ce qui ne diminuerait qu'à peine la vitesse initiale - et de la ramener vers la culasse, par un tube, jusqu'à un cylindre où ces gaz pousseraient un piston prolongé par une tige venant agir sur cette culasse et sur un mécanisme de réalimentation. Après 6 années de travaux Browning sortit une première mitrailleuse en 1896, mais elle n'était encore qu'une variante du principe de Maxim : elle utilisait le recul du canon. , Remington, pourtant, ne perdait pas de vue son idée de l'emprunt de gaz; il la concrétisa dans son modèle 1904 lequel, légèrement retouché, donnera le fameux modèle 1917 qui, au calibre .30 - 7 62 mm - sera utilisé par l'Armée des Etats-Unis jusque dans les années 1960. De ces deux systèmes de base, Maxim et Browning, découleront toutes les mitrailleuses classiques employées en très grand nombre dès la première Guerre mondiale : Lewis, Schwarzlose, Hotchkiss, Saint-Etienne, Maxim russe,

Gardner, Skoda, Taisho, Madsen, Perino, Ansaldo, Vickers...dans l'ensemble ces matériels donnèrent satisfaction, sauf la SIA-Ansaldo, "hyper-sensible" à la poussière. Un cas particulier est celui de la Saint-Etienne 1907 produite par l'Etat et non pas achetée à une firme privée. Elle s'inspirait de la Hotchkiss 97, mais que l'on avait voulu améliorer notamment par une possibilité unique : celle de pouvoir régler la cadence de tir - normale, 450 cps/mn - jusqu'à des taux très bas. Cette arme fut généralement décriée, car sujette à des enrayages fréquents en cas d'entretien médiocre, ( ce qui, souvent, ne peut être évité au combat ). Mais elle eut aussi ses inconditionnels, en particulier à l'"Armée d'Orient" : les Hotchkiss, très fiables, furent réservées au front français, mais les compagnies de mitrailleuses de l'Armée d'Orient reçurent une dotation comprenant en général la moitié de Hotchkiss, la moitié de Saint-Etienne - dont on pensait aisi se débarasser sur un front jugé secondaire. Pourtant, mais soigneusement entretenues, les Saint-Etienne se révélèrent précieuses pour un emploi très particulier : là où en zone montagneuse l'artillerie ne pouvait suivre, exercer une mission de harcèlement sur les arrières immédiats de l'ennemi; par exemple un pointde passage obligé tel qu'un ponceau, un gué : 2 à 4 mitrailleuses réglées à des cadences très lentes mais légèrement différentes, tiraient sur ce point, ( à 2 ou 3 km ), bandes après bandes de 300 cartouches. Ces tirs ne provoquaient que de très faibles pertes aux unités autrichiennes montant en ligne, mais ils y créaient une atmosphère d'insécurité agissant sur le moral.781

Emploi des mitrailleuses. ( Nous nous limiterons aux plus significatifs, en excluant la première guerre mondiale, question sur laquelle nous reviendrons plus loin). - Nous avons dit que cet emploi fut très tardif, et très limité, au cours de la guerre de Secession. Il semble toutefois non inutile de faire mention des canons de ponts : la prise d'un pont, dans une région aux rivieres nombreuses et profondes, pouvait avoir des conséquences importantes. Elle se faisait en général par une charge-surprise de cavalerie utilisant le revolver. Une solution pour la défense - sans démolir le pont - eut été l'emploi de canons brisant net la charge par tir de boites à mitraille. Mais le Sud n'avait que peu de canons.

On trouva - inventeur(s) non connu(s) - une solution de fortune dans l'association, sur une charette légère, de 30 à 40 canons de fusil de gros calibre, chargés à chevrotine, avec mise à feu par une traînée de poudre : était une résurgence du ribaudequin moyenâgeux, avec l'avantage de n'employer que des armes périmées pour le combat : les canons étaient prélevés sur de vieux fusils à platine à silex.

- La mitrailleuse de la guerre 1870/71 fut la Montigny inventée par le capitaine Fairchamp de l'Armée belge mais mise au point et produite par l'armurier Montigny qui réussit à y intérêsser Napoléon III, ( toujours avide de réalisations techniques). L'arme fut fabriquée dans le plus grand secret aux ateliers de Meudon. Extérieurement, montée sur un affut à roues d'allure standard et portant un tube d'une quinzaine de cm de diamètre, elle ressemblait beaucoup à un canon782. Mais ce n'était qu'un tube mince, contenant 25 ou 32 canons de fusil - 25 pour la série. Un levier, faisant reculer la culasse, ( à 25 ou 32 percuteurs ), permettait d'introduire une sorte de boite-chargeur portant les cartouches dans des chambres se trouvant alors dans le prolongement des canons. Culasse resserée, une manivelle actionnait successivement les percuteurs. La cadence instantanée de tir était fonction de la vitesse de rotation de cette manivelle, le temps pouvant descendre jusqu'à une seconde. A condition de disposer de plateaux-chargeurs en grand nombre - 20 portés par l'affut, d'autres en caissons - la cadence pratique pouvait monter à 200 cps/mn pour une équipe bien entraînée. Malheureusement : * l'arme était tellement secrete que rares furent les futurs utilisateurs - des artilleurs : une batterie prévue par division - qui l'avaient vue avant le conflit...et à plus forte raison, s'entraîner; * l'allure générale, sans doute, fit attribuer la Montigny à l'Artillerie. Non initiés les personnels, y compris les cadres, l'utilisèrent tout naturellement comme ils eussent fait d'un canon. Mais la portée maximale était inférieure de moitié à celle de l'artillerie prussienne qui tirait des obus percutant au sol à plus de 3 000 m : en règle générale les Montigny furent écrasées sans pouvoir riposter dès que l'artillerie prussienne eut compris comment les traiter.( A Gravelotte et à Champigny, pourtant, utilisées correctement des Montigny infligèrent de sérieuses pertes à l'adversaire). était en somme, un lanceur de salves comme le canon de pont confédéré, mais à rechargement très rapide.

- L'Angleterre utilisa des mitrailleuses pour ses campagnes colognales. Nous citerons par exemple : Pour la campagne d'Afganistan de 1876, des Gatling légères, transportées - et parfois mises en oeuvre ! - à dos de chameaux;

* des Maxim, au cours de la Guerre des Boers, outre les "Pom-pom" déja cités.

- Le premier emploi sur échelle importante eut lieu pendant le conflit russo- japonais de 1904-1905. Malgré le manque trop fréquent de munitions, dans l'un et l'autre camp, il fit découvrir à certaines nations - pas la France, malheureusement - la terrifiante capacité meurtriere de la nouvelle arme sur des troupes montant à l'assaut de manière classique et en terrain découvert., Comme conséquence l'Allemagne produira discrètement des mitrailleuses en grand nombre : en juillet 1914 on lui attribuait 3000 Spandau contre 2500 Hotchkiss et Saint Etienne françaises ). En réalité elle en disposait de plus de 40 000.

Remarques sur les mitrailleuses :

a/ Résoudre le problème du fonctionnement fiable ne suffit pas : un problème crucial est celui de l'échauffement du canon en cas de tir prolongé. C'était là, d'ailleurs, la raison pour laquelle Gatling avait multiplié le nombre des canons, rotatifs, de son engin. Pour les armes mono-tube u'elles fonctionnent par emprunt de gaz ou grâce au recul, le problème se posait - et se pose encore - de manière aigüe, malgré les qualités des aciers modernes car à partir d'une certaine température de chambre la nouvelle cartouche introduite peut se trouver mise à feu avant fermeture et verrouillage de la culasse, accident aux conséquences très généralement graves. Il est donc irritant de détenir une arme pouvant tirer à grande cadence et presque indéfiniment au plan du mécanisme, mais ne pouvant le faire réellement de manière soutenue que pendant quelques dizaines de secondes avant de devoir attendre - quelques minutes...et au combat elles sont particulierement longues - le refroidissement.

Deux solutions se partagèrent la faveur des constructeurs :

la première, maintenant disparue, consister à "envelopper" le canon dans un tube étanche parcouru par une circulation d'eau à partir d'un réservoir relié par tuyau souple. Un bon exemple est celui de la Vickers-Maxim de 1912, qui pouvait tirer presque indéfiniment sous réserve de compenser les pertes d'eau : le 24 août 1916, dix Vickers de la 100 ème Compagnie du Corps des mitrailleurs britanniques tirèrent près d'un million de cartouches, sans incidents notables. Mais cette solution ajoutait au poids et à l'encombrement, diminuant ainsi la mobilité, et supposait la disposition d'une quantité d'eau très propre non négligeable. En outre, elle ralentissait l'entrée en battarie. La seconde consista à utiliser un canon lourd, épais, donc plus lent à échauffer et dont la surface, accrue par des anneaux ou des ailettes, dissipait mieux la chaleur dans l'air. Mais là aussi la masse de l'arme se ressentait de cet excédent de métal. La Hotchkiss avec ses anneaux, la Taisho japonaise avec ses ailettes - mécanisme copié sur la précédente - limitaient cet excès de poids. En tout état de cause la solution était médiocre par rapport à celle à circulation d'eau pour un tir continu prolongé. Les hommes en seront réduits parfois à arroser le canon pour continuer sans danger : eau, café, voire urine faute de mieux. ( On inventera plus tard - solution allemande - le canon à démontage très rapide, mains protégées par des gants spéciaux en amiante : ce changement de canon ne prend que quelques secondes pour un homme entraîné...mais la solution exige que chaque mitrailleuse dispose de 2 ou 3 canons.)

Le cas des mitrailleuses d'avion est très différent : elles ne tirent guère que par brèves rafales et le vent relatif assure un refroidissement énergique. Le canon lourd est donc inutile, et le non initié est toujours surpris par la légèreté d'une mitrailleuse spécialement conçue - ou modifiée - pour un avion.

b/ La réalisation de mitrailleuses, pistolets automatiques, pistolets- mitrailleurs, aurait-elle pu être avancée de plusieurs décennies ? On serait tenté de répondre par l'affirmative, car les concepts mécaniques mis en jeu n'ont rien d'extraordinaires; beaucoup moins, par exemple que ceux du chronomètre de Marine du XVIII ème siècle. Mais c'est l'humble technique qui était pas encore capable de faire passer une invention du domaine des idées à celui de la réalisation pratique. Il fallait en effet :

* disposer d'une poudre ne donnant pratiquement pas de résidus;

* disposer aussi d'aciers d'excellente qualité, en particulier pour les ressorts, biellettes, tiges, soumis à des efforts ou/et des chocs violents;* mettre au point des machines-outil de haute précision : tours, foreuses, aléseuses pour la fabrication des armes; estampeuses-étireuses pour la production d'étuis métalliques en très grande série; machines de chargement automatique d'une quantité de poudre parfaitement constante; machines pour le sertissage automatique des balles sur les étuis, pour la mise en place de l'amorçage, etc

* produire des amorces d'inflamation absolument sûres;

En définitive le trinôme des matériaux de haute qualité, des machines outils de

grande précision, des dispositifs de production automatique rapide, permettant les réalisations mécaniques modernes - dont les armes - n'était pas disponible avant la fin du XIX ème siècle. A noter que cette disponibilité coïncida à peu près avec l'invention des poudres modernes.783

B. Fusil-mitrailleur.

Bien qu'il puisse être servi très temporairement par un homme seul - par exemple en avançant au cours d'un assaut - le F-M est une arme collective en ce sens qu'il implique des pourvoyeurs portant les chargeurs pleins; l'un d'eux faisant office de chargeur pendant les tirs à poste fixe, ( les plus fréquents ), pour accélérer la cadence pratique de tir.

Une fois à peu près mises au point, au début du XX ème siècle, l'idée vint tout naturellement de créer des mitrailleuses légères, plus faciles à déplacer et pouvant être tirées à l'épaulé, à la hanche, ou en position couchée, ( en appuyant alors le canon sur un bipied léger car un affût normal aurait rendu inutile le gain de poids sur l'arme. La première réalisation pratique fut le Madsen 1902, danois, dont divers défauts, ( cartouches déformées, étuis "déchirés" ), limitèrent la production à quelques centaines d'exemplaires achetés par la Grande-Bretagne pour ses forces présentes dans les zones non anglo-saxonnes de son empire colonial.

Le modèle suivant, Bénet-Mercier 1909, quoique conçu en France, était franco- américain puisque Lawrence Bénet était citoyen des Etats-Unis. Alimenté par les bandes rigides de 30 cartouches Lebel, et avec mécanisme très inspiré de celui de la Hotchkiss, ce F.M. fonctionnait bien; mais le système d'alimentation, le trépied court et le poids - 12 25 kg à vide et sans trépied - en faisaient une mitrailleuse allégée, et non l'arme utilisable en déplacement d'assaut. Il fut pourtant "adopté" par l'E-M, mais non commandé.784

De manière qui encore inexplicable - et risque fort de le rester - ce fut un F-M exécrable, le Chauchat 1915, qui fut mis en production pendant la guerre 1914- % 18. Pour éviter la bande rigide transversale, genre Bénet-Mercier, l'alimentation était assurée par un chargeur longitudinal placé sous le fût. i Malheureusement ce chargeur devait accepter la fâcheuse cartouche-bouteille Lebel : à 30 coups il était donc presque semi-circulaire, forme favorisant les coïncements des munitions. Par ailleurs la fabrication, confiée à de petits ateliers, fut d'une qualité déplorable que le métal - de récupération - venait encore aggraver. Les continuels enrayages amenèrent à retirer l'arme du front: les utilisateurs en étaient venus à "abimer" l'arme d'emblée, préférant encore le vieux Lebel et ses défauts. Fin 1916 il fut question de revenir au Bénet- Mercier mais le Chauchat avait laissé un tel souvenir que la troupe, du soldat aux généraux, ne voulait plus entendre parler de F-M. ( D'ailleurs la bande rigide de cartouches, transversale, se serait trop facilement accrochée aux buissons, restes d'arbustes ou de réseaux de barbelés). Le Chauchat, rechambré pour la cartouche de .30 - qui, moderne, ne convenait pas pour le chargeur courbe - fut offert à 25 000 exemplaires aux premières tropes américaines débarquant en France. L'arme fonctionnant encore plus mal qu'avec la munition Lebel les Américains la mirent à la ferraille.

Pendant ce temps les Allemands avaient sorti la mitrailleuse légère 08/15 et les Britanniques la Lewis 15. Les deux armes fonctionnaient convenablement mais étaient trop lourdes pour être vraiment employées comme F-M : ce furent des mitrailleuses de tranchées, facilement déplaçables; et aussi des armes de défense, orientables sur circulaires, mises en oeuvre par le passager des avions biplaces de reconnaissance. ( La 08/15 fut aussi, plus tard, l'arme collective des Stosstruppen des offensives de 1918.)

Aux Etats-Unis Browning, ayant le temps d'une étude minutieuse, présenta à la fin de 1917 son F-M. BAR ( Browning Automaic Rifle ), excellent mais qui sortit trop tard des chaines de production pour être livré en quantité appréciable avant l'armistice. Cette arme très réussie ne sera retirée du service que dans es années 1960.

Le F-M exista donc dès le premier conflit mondial, mais n'y fit pas ses preuves.

C. Artillerie de tranchée.

A partir de la phase de stabilisation du front, à l'automne 1914, les adversaires cherchèrent des moyens permettant, par tirs "plongeants" à faibles distances, d'user les effectifs ennemis abrités des tirs tendus dans leurs tranchées respectives. Naturellement l'artillerie, tirant de loin, pouvait battre ces objectifs parfaitement inscrits sur le terrain mais il était apparu souhaitable de compléter ses feux par ceux d'engins plus faciles à produire et beaucoup moins coûteux que le canon classique. ( En outre le tube d'un canon, en raison de la vitesse initiale élevée, doit être changé après un nombre de coups limité. Par exemple 10 000 pour le 75; et beaucoup plus tôt s'il a dù tirer à grande cadence, avec fort échauffement, au cours de sa "vie".)

Dans un premier temps on en fut réduit à exhumer du fond des arsenaux de très vieux engins ayant échappé au fondeur; remettre en fabrication des mortiers légers inspirés pour certains de ceux datant de la monarchie, et produire les bombes correspondantes. Nous fumes très heureux, notamment, de retrouver un bon nombre de ces mortiers légers de 150, portables à bras, du second Empire qui avaient rendu de grands services à Puebla pendant l'expédition du Mexique.} Par ailleurs les soldats "bricolèrent" des catapultes pouvant envoyer des grenades à main jusqu'à 200 m environ grâce à des systèmes ingénieux mais parfois presque aussi dangereux pour l'utilisateur que pour l'ennemi. 785Peu à peu, pourtant, sortirent des matériels plus élaborés, tel le mortier Benoist, grand ancètre du mortier moderne, et des lanceurs de bombes de technique parfois surprenante : notamment bombes à ailettes de stabilisation, prolongées par une tige s'enfonçant dans le canon du lance-bombes. Le plus répandu fut le 58 mm calibre de la tige-tube de propulsion, la bombe étant de volume et poids divers selon la portée maximale à obtenir. On employa même - pour de faibles portées - des douilles de 75 mm renforcées par fil d'acier enroulé à spires jointives, montées sur des affûts de fortune. ( Il était souhaitable que le tireur soit séparé de l'arme par un paravent de madriers.)

Le Stokes, prédécesseur direct de l'universel Brandt, ne sortit que tardivement.

Bref, du côté français en particulier, allié en général, l'artillerie de tranchée - confiée au fantassin - releva surtout de l'improvisation. , Pour l'Allemagne, au contraire, elle fit l'objet de réalisations beaucoup plus élaborées. On peut citer, dans la série des "Minenwerfer" :

* le léger, ( lanz ); portée 75 à 400 m;

* l'auxiliaire ; portée 50 à 450 m;

* le lourd, ( 620 kg ), de portée pouvant atteindre 550 m;

et pour les "landergswerfer" :

* le léger, Ehrhardt 50 à 150 m;

* le moyen, Albrecht 40 à 550 m;

* le lourd, "Ehrhardt" aussi, 20 à 250 m.} Les projectiles allemands allaient d'obus courts jusqu'à des bombes dites casque à pointe de 40 kg, en passant par les simples, mais célèbres porte- explosif tels ceux surnommés, ( par les français ), seau à charbon, de 24 5 kg, et tuyau de poêle de 10 25 kg.

Il faut admettre que, dans l'ensemble, après avoir utilisé dans un premier temps de très anciens mortiers légers - dont certains remontaient au matériel de siège de Frédéric II - les Allemands nous surclassèrent techniquement dans ce domaine de l'artillerie de tranchée : ce qui se traduisit par une part du surcroit de pertes du côté des Alliés.786

313. Armes nouvelles.

Plusieurs des armes dont nous venons de parler étaient nouvelles : en ce sens qu'elles n'avaient pas existé jusqu'alors; mais leurs effets sur l'être humain restaient "classiques" : blessures par balles et éclats. Le premier conflit mondial vit naitre, ( ou renaitre ), des armes dont les effets étaient radicalement différents, ce qui nous a conduit à les classer à part.

Lance-flamme.

Le feu grégeois avait disparu de la "panoplie" militaire depuis près de cinq siècles quand le "flammenwerfer" fut utilisé pour la première fois le 27 février 1915 contre les lignes françaises de la zone de Malancourt, ( entre Meuseet Argonne ). L'arme comprenait deux réservoirs, remplis respectivement d'azote sous pression et de pétrole, l'azote servant à chasser le pétrole par une sorte de courte lance d'incendie qui comprenait un dispositif d'allumage. Cette action, plus par son caractère nouveau et spectaculaire que par ses effets réels, provoqua un début de panique. Toutefois la faible durée des jets - engin non rechargeable au combat - et le nombre limité des matériels qui furent employés ce jour là, à titre d'essai, ne donnèrent qu'un début de succès très local : à peu près le front tenu par une compagnie. Le hasard ayant voulu que tous les officiers aient été blessés, ce fut l'Adjudant-Chef Leroux qui, de sa voix de stentor, cloua sur place les fuyards et fit contre-attaquer : ce qui permit non seulement de reprendre le terrain perdu mais aussi de saisir quelques flammenwerfer qui furent envoyés à l'arrière pour examen., Par la suite ce type d'engin fut utilisé de part et d'autre, mais sporadiquement et, par rapport aux autres causes de pertes, avec des effets médiocres qui tenaient aux caractéristiques des modèles employés alors :

* faibles portées obtenues par l'emploi du pétrole brut : moins de 20 m; * le fait que le soldat chargé de la mise en oeuvre portait donc un matériel lourd et volumineux, qui ne lui permettait que de se déplacer lentement et toujours debout : il constituait une cible facile - préférentielle - et était le plus souvent abattu avant d'arriver à portée d'emploi de son arme., En conséquence le lance-flamme ne fut plus utilisé pour l'assaut, mais pour le nettoyage de positions déjà dépassées par les éléments de tête au cours d'une attaque.

B. Armes chimiques.

Cette quetion aurait pu être placée en annexe au paragraphe relatif à l'artillerie, puisqu'en grande majorité les toxiques de guerre furent lancés par canons. Toutefois l'artillerie de tranchée fut largement utilisée, aussi, pour cette forme de la fonction agression. Il y eut même des grenades toxiques à main et à fusil. Une autre méthode d'emploi - notamment pour la toute première attaque - consista à amener en première ligne des bombonnes de gaz sur une certaine longueur de front et les ouvrir simultanément...sous réserve que le vent soit alors orienté en direction favorable. Il y eut même quelques largages d'engins toxiques depuis des avions : en définitive l'arme chimique ne peut être entièrement attribuée en annexe à tel ou tel moyen de lancement. Nous avons donc choisi de la faire figurer "à part entière" dans les armes nouvelles.

Comme la flamme, l'arme chimique avait eu un passé, notamment en fin du Moyen-Age : par exemple, vapeurs de souffre en combustion. Mais son utilisation n'avait jamais été que sporadique, et elle avait été complètement abandonnée pendant plusieurs siècles. 787Elle était donc pratiquement oubliée lorsque le 22 avril 1915 la guerre chimique fit son apparition sur le front du saillant d'Ypres entre Bixchote et Langemark ). Le vent soufflait des tranchées allemandes vers les françaises; brusquement un nuage jaune-verdâtre se forma à partir des lignes ennemies et se dirigea vers les notres. Il s'agissait de chlore relaché de réservoirs sous pression. Cette fois, couvrant un assez large front les effets furent considérables : cette première attaque fit environ 5 000 morts et mit hors de combat environ 10 000 autres soldats. Pourtant le front ne fut pas enfoncé : à la fois grâce à la présence de réserves à proximité, stationnées par hasard de part et d'autre de la brèche; et aussi parce que les Allemands, redoutant quelque peu leur propre invention, attendirent trop longtemps avant de chercher à exploiter le terrain derriere le nuage toxique.

Les règles administratives relatives aux marchés de l'Etat étant alors bien moins contraignantes, (et génératrices de retards multiples ), que celles dont nous bénéficions un mois après cette attaque les troupes alliées étaient munies d'une protection de fortune, mais efficace : des lunettes style moto à bords caoutchoutés et des bandeaux-tampons imprégnés d'hyposulfite de soude. Puis la riposte fut rapide, mais avec, naturellement, escalade des deux côtés dans la recherche de produits toujours plus efficaces : phosgène, arsines, acide cyanhydrique, hypérite, lewisite, etc : les produits se diversifièrent donc, comme les moyens de mise en oeuvre; mais ceux de protection allèrent aussi en se perfectionnant. ( Notamment par mise au point d'un masque regroupant les hublots de vision - dits "viseurs" - avec une cartouche filtrante amovible par vissage pour être rapidement remplacée). ! A rappeler le fait que le port de l'A.N.P. dans la nomenclature française, ( Appareil Normal de Protection ), imposa aux hommes l'obligation d'être rasé de frais, faute de quoi cette protection eut été illusoire : le "Poilu" ( c.à.d. le barbu ), des débuts de la guerre disparut mais le sobriquet resta.

Au total, et bien que la proportion d'obus chargés en toxiques soit allée sans cesse en croissant, ( près de 1/3 en 1918 ), les pertes provoquées par cette arme nouvelle furent relativement faibles sur le front de l'Ouest : moins de 2 % de morts, ( y compris ceux qui moururent après la fin des hostilités ). Les pertes des troupes russes, mal ou pas protégées, semblent avoir été nettement plus importantes.

On peut penser que ces pertes eussent été plus élevées si ces projectiles chargésde toxiques l'avaient été d'explosifs. Alors, pourquoi cet "engouement" ? D'une part pour satisfaire l'opinion publique : il fallait répondre sur le même mode que l'adversaire. D'autre part, même sur troupe protégée, l'emploi de ces produits se traduisait par une certaine neutralisation : la gène à agir, se éplacer, viser.

On peut remarquer que, malgré la faible proportion des pertes, il se créa une sorte de mythe de l'arme chimique - malheureusement devenu bien réel de nos jours, avec les organo-phosphorés, beaucoup plus actifs . L'être humain, en somme, "accepte" l'idée d'être tué par blessure classique de la flèche à la balle ou l'éclat d'obus, en passant par l'arme blanche, mais pas par des armes chimiques ou par des rayonnements.788

Rappelons que les armes chimiques sont classées selon deux points de vue :

- la nature de leurs effets : * suffocants, tel le chlore, le phosgène, qui, outre la suffocation, effet immédiat, attaquent les tissus des voies respiratoires; * incapacitants-irritants, tels les lacrymogènes, les sternutatoires. ( Ce sont essentiellement des produits utilisés par les forces de maintien de l'ordre car leur inhalation ne pourrait être mortelle qu'à des concentrations impossibles à atteindre à l'air libre. ( En revanche, une explosion très proche, envoyant le liquide avant son évaporation - bien que presque immédiate - dans les yeux peut être dangereuse pour la vue ); * vésicants tel l'ypérite : normalement liquides, ils provoquent des lésions cutanées difficiles à soigner. S'ils passent dans le sang ils agissent comme poisons. Enfin, l'explosion du projectile porteur en fait passer une partie sous forme d'aérosols qui attaquent, comme les suffocants, les tissus des voies respiratoires; * toxiques généraux : ce sont des poisons, agissant sur le sang ou sur le système nerveux. Exemple pour les premiers, l'acide cyanhydrique ou le chlorure de cyanogène; pour les seconds, les récents organo-phosphorés.

- la persistance de l'action : * les fugaces toujours sous forme gazeuse ou de vapeurs, sont nécessairement entraînés par le vent. ( Toutefois leurs effets toxiques accompagnent le nuage jusqu'à ce qu'il se soit dilué ou soit monté dans l'atmosphère. Dans la situation météorologique d'"inversion de température" - fumées traînant au sol - un fugace peut être encore dangereux loin du point d'épandage );, * les persistants, corps liquides, généralement visqueux, qui peuvent subsister en flaques dangereuses pendant des semaines, des mois, voire des années pour certains.789

Dans les faits cette seconde classification doit être nuancée : entre, par exemple, l'acide cyanhydrique, fugace pur et l'ypérite, persistant type il existe toute une gamme de corps intermédiaires. D'ailleurs certains fugaces comme les organo-phosphorés, peuvent être mélangés à des produits leur donnant une certaine persistance; ( les "épaississants".)

La toxicité d'un corps agissant par inhalation - par exemple, phosgène, aérosol d'ypérite - se mesure par son "Ct" produisant un certain effet physiologique sur un pourcentage N % d'individus, bien que les sensibilités puissent être assez différentes d'un individu à l'autre : âge, état de santé, rythme respiratoire résultant d'un effort, etc. Les Ct de référence sont relatifs à une population de militaires : celle d'hommes jeunes et en bonne santé, supposés respirer à une cadence de repos ou de faible effort physique : marche normale, etc

C est la concentration du produit, comptée en mg par m3 d'air;

* t est le temps d'exposition, compté en minutes.

En fait, et par convention, les Ct - on devrait écrire : C * t - que l'on trouve dans les tables sont relatifs une durée de 1 minute, mais ( "loi" de Haber ), il revient au même de respirer pendant 1 minute un air chargé d'une concentration K que pendant n minutes la concentration K/n. On exprimera donc les toxicités par un nombre, celui des mg du produit par m3 d'air, précédé d'une lettre : S, I, ou L, c'est à dire Sécurité, Incapacité et Létalité. De plus, dans les cas I et L on ajoutera un dernier nombre : celui du pourcentage d'individus atteints par l'effet incapacitant ou létal.

Par exemple, pour le chlore on aura :

50 : 19 000 ( soit 50 % de morts pour un Ct de 19 000 )

50 : 3 000

300

Pour ce dernier Ct, S, on suppose que soit par mise en place de la protection, soit par éloignement du nuage par le vent, le Ct n'a pas dépassé 50 : il est évident - loi de Haber - qu'un individu ne saurait sans troubles graves, ê respirer indéfiniment de l'air ne contenant qu'une très faible concentration. Par exemple, si C = 20, au bout de 3 heures le Ct sera de 180 * 20 = 3600. Mais il est vident, aussi, qu'en 3 heures le nuage sera loin, et que dès l'alerte les personnels qui en sont munis auront mis en place leur protection.

En conséquence, la "guerre des gaz" exige la réalisation brutale sur l'ennemi d'une forte concentration, de façon à ce que les hommes soient atteints avant d'avoir pu sortir de leurs étuis et mettre en place les moyens de protection. A l'inverse, le soldat doit être entraîné à se protéger assez vite pour n'avoir pas à respirer - 30 secondes environ - dès que l'alarme est donnée.790

C. Mines et pièges.

Les mines anti-char n'ont pas été utilisées pendant la période couverte par ce chapitre - d'ailleurs le char n'apparait qu'en 1916. De même les mines anti- personnel de série, telles que nous les connaissons aujourd'hui n'ont pas été utilisées. En revanche il faut signaler :

- l'utilisation de charges de grande puissance, mises en place sous les positions ennemies en bout de longues galeries de sape creusées à partir des positions amies le plus discrètement possible.

L'explosion de centaines - parfois de milliers - de kg d'explosif créait une sorte de cratère dont la lèvre, côté ennemi, devait pouvoir être occupée, voire dépassée à la faveur de la désorganisation provoquée chez l'adversaire en arriere et des deux côtés de cet énorme entonnoir sans parler de la volatilisation des hommes soumis aux effets directs de cette explosion.

L'emploi du minage explosif remontait pratiquement à l'invention de la poudre noire; mais il avait été réservé à la création de brèches permettant l'assaut de fortifications de maçonnerie. La nouveauté consista à l'appliquer à des positions de campagne, continues : pour créer une brèche de largeur suffisante dans ce système il fallait obtenir de véritables petits cratères ce qui supposait la mise en oeuvre de quantités d'explosif beaucoup plus considérables que lorsqu'il s'agissait seulement de faire s'effondrer la muraille d'une escarpe ou/et d'une contrescarpe. Par ailleurs la durée des travaux de creusement des sapes impliquait que ce minage ne pouvait se pratiquer que sur front stabilisé : il y avait eu pratiquement abandon du minage depuis les conflits de la Révolution et de l'Empire, ou la guerre était essentiellement de mouvement.

Les premiers minages de positions de campagne prirent place au cours de la Guerre de Secession, à l'occasion de sièges de villes. L'opération de ce type qui resta gravée dans les mémoires eut lieu à l'occasion du siège de Petersburg. ~ La sape creusée par les Unionistes ne mesurait pas moins de 150 m et était chargée de 3 tonnes de poudre. 80 mortiers et 72 canons devaient couvrir l'avance des troupes qui devaient se précipiter dans la brèche : 2 divisions aux ordres du général Burnside, soit 11 000 hommes. L'explosion eut lieu à 3h 30 le 30 juillet 1864. Les "tuniques bleues" se précipitèrent et atteignirent le cratère sans rencontrer la moindre résistance. Mais elles se retrouvèrent trop nombreuses pour s'y déplacer aisément; de plus l'escalade de la paroi opposée se révéla difficile car le terrain en pente était glissant. Enfin, sans avoir pu localiser exactement la position du minage, les Confédérés avaient été alertés par l'importance des travaux : quand les premières unités nordistes parvinrent en haut des lèvres de l'entonnoir, elles se trouvèrent face à une division sudiste tenue en réserve qui les refoula sans difficulté, puis n'eut plus qu'à tirer dans le tas des soldats entassés dans l'excavation. En définitive l'Union perdit un peu plus de 4000 hommes contre moins de 1200 pour la Confédération, y compris ceux tués par l'explosion, ( évalués à 270.)

Le minage retomba presque dans l'oubli pendant un demi-siècle. Il fut retrouvé, nécessairement, lors de la stabilisation du front en 1914-18, puisqu'on pouvait penser y trouver le moyen de la percée - toujours espérée décisive. Les deux adversaires établirent des minages beaucoup plus puissants que celui - record de la Secession - de Petersburg : en employant les explosifs modernes, trois fois plus énegétiques que la poudre noire à masse égale; en l'employant en bout de rameaux multiples, ( partant de la sape principale ), avec des masses totales pouvant se comptant parfois en dizaines de tonnes : la seule limite tenait au fait qu'il ne fallait pas mettre en péril les troupes amies, massées juste à distance de sécurité pour exploitation immédiate. , En fait, si ces minages se traduisirent par des pertes non négligeables, on ne peut relever aucun exemple où ils aient permis de gagner plus de quelques centaines de mètres : la pratique des lignes multiples de tranchées faisait que si la première était littéralement pulvérisée localement, les suivantes "tenaient le coup". Ceci d'autant plus facilement qu'il était impossoble de ne pas alerter l'adversaire - bruits de creusement, évacuation de déblais - si bien u'il pouvait replier la majorité des hommes de première ligne, ne laissant, par roulement, que le minimum indispensable, et de masser en arriere des réserves prètes à intervenir aussitôt après l'explosion. ( R. Dorgeles, dans Les croix de bois a dépeint l'anxiété des hommes dont c'était le tour d'occuper, pour un temps limité - à 24 ou 48 heures en général - la première ligne : guettant avidement les bruits de creusement; terrifiés s'ils s'arrêtaient car le silence prolongé était signe que, sape terminée, l'ennemi procédait au chargement bientôt suivi de l'explosion; l'affreux soulagement de laisser enfin la place à d'autres quand arrivait la relève..). 791Les fronts stabilisés se prètaient évidemment à cette forme d'action. Les difficultés étaient d'évacuer discrètement les terres extraites, de creuser ( et "boiser" ) avec le minimum de bruit - ce qui éliminait les terrains rocheux - d'alimenter en air les hommes travaillant sur le "front de taille". Enfin, il ne pouvait être question de sape partout où le fait de creuser amenait à la nappe phréatique. En définitive les zones favorables étaient celles à collines occupées par l'ennemi, à terre facile à travailler mais ne demandant que peu de travaux de boiserie pour que le "ciel" de sape ne s'écroule pas, et ne donnant pas d'infiltrations d'eau. L'Argonne répondait parfaitement à ces conditions. De nos jours encore les gigantesques cratères y sont parfaitement discernables malgré la repousse de la végétation.

Comme toujours, l'action créant la réaction, on en revint aux vieux travaux de contre-minage déjà en honneur quand les places-fortes étaient attaquées par les sapeurs de Vauban : l'écoute ( avec des moyens plus modernes que par le passé, comme des appareils dérivés du stétoscope médical, des microphones électriques), ayant fait conclure au creusement d'une galerie par l'ennemi, les sapeurs ripostaient par une contre-galerie - de faible section pour être avancée plus vite - qui par explosion de petites charges judicieusement disposées provoquaient l'effondrement de la sape principale adverse, et de préférence sur les sapeurs de l'ennemi. Mais celui-ci peut lancer en extrème urgence une contre-contre-galerie etc. Malgré la disproportion des populations de la France et de l'Allemagne, alors dans le rapport de 1 à 1 nous eumes plus de facilités à trouver des sapeurs pratiquement déjà formés : mineurs de charbon ou de minerai de fer originaires des zones occupées par l'avance allemande dès 1914.

- Lors des deux retraites allemandes - repli volontaire de 1917 et repli sous la pression de l'été et l'automne 1918 - il faut rappeler, ( Cf.supra ), la mise en place de très nombreux systèmes de piègeage qui, pour être improvisés n'en étaient pas moins très dangereux. 792Le but était pourtant moins d'infliger des pertes que de contraindre les alliés à une avance prudente, donc lente.

- Nous avons indiqué plus haut l'absence en 1914-18 de mines anti-char. De fait il n'y en eut pas de spécifiques. Mais l'Allemagne utilisa parfois des obus enterrés verticalement, sous une planche que la pression de la chenille venait appliquer sur une fusée spéciale à explosion par simple pression.

32. Artillerie.

321. Période 1861-1871.

France et Prusse.

Dans la période précédant le conflit franco-prussien la France était restée fidèle - par défauts de crédits - à son système de 1859 à canons de bronze chargés par la bouche, de 4 et de 12 livres, ( 86 5 et 121 mm ), tirant trois types de projectiles : boites à mitraille d'une part, obus explosifs et schrapnells d'autre part qui - Cf. Chap.VII - ne pouvaient être réglés que pour deux durées de trajectoire, la plus longue correspondant à une portée de 2800 m. ª ( En fait la pièce de 4 n'ayant qu'une portée de 2400 m, elle ne pouvait utiliser la plus grande des durées de combustion du retard de fusée). En pleine guerre et invasion, à la fin de 1870, commença à entrer en service le canon de Reffye de 7 - 85 mm - en bronze mais culasse d'acier ouvrante par système à filets interrompus, qui portait à 5 800 m. Environ 800 de ces pièces furent produites, ( notamment dans les arsenaux de la Marine ), exploit remarquable pour un pays déjà envahi sur près du 1/3 du territoire; mais il semble que moins de 550 canons aient pu être livrés aux armées avant la fin des hostilités. Plus grave fut le fait que la production des obus ne "suivit pas"., Par ailleurs 850 autres canons type 1859 furent fabriqués entre le 4 septembre 1870 et l'armistice, mais là aussi tous ne purent être livrés. , Malheureusement cet effort extraordinaire arrivait trop tard; la guerre était virtuellement perdue dès les désastres de Sedan et de Metz : quasi disparition de l'Armée d'active et "pagaye" généralisée due aux interventions intempestives des nouvelles autorités civiles jusqu'au niveau opérationnel, voire tactique.

De son côté la Prusse disposait en grand nombre des pièces d'acier Krupp, de 4 et de 6, ( 78 5 et 91 5 mm ), à chargement par culasse mobile à coin dont les portées respectives étaient de 2500 et 3500 m. Outre le rechargement plus rapide 793 ces canons avaient la supériorité de portée et, chose plus importante, leurs obus à fusées percutantes donnaient l'explosion à toute distance de tir. ( La dotation, par ailleurs, comprenait des obus incendiaires et des boites à mitraille). Cette artillerie, essayée "en vraie grandeur" contre l'Autriche, avait donné pleine satisfaction lors de la campagne de 1866.

Au total l'artillerie française se trouva d'emblée en état d'infériorité technique. 794Aux défauts propres aux matériels - de bronze, chargées par la bouche, faible portée, obus à fusées non percutantes - venaient s'ajouter d'autres facteurs d'infériorité. Par exemple :- celle du nombre, dans le rapport de 2 à 3 initial, puis accentué par les défaites de septembre 70;

( Pour sa part, Gambetta en 1869 avait réclamé la totale disparition de l'Armée d'active.)

- celle du nombre de coups immédiatement ou rapidement disponibles par pièces : 220 du côté français, par suite de l'absence du "grand parc" d'artillerie. ( Sa constitution avait été décidée en 1867, mais différée par défaut de crédits). Les canons prussiens, pour leur part, disposaient en ligne ou en réserve immédiate de 478 coups pour ceux de 4 et de 438 pour ceux de 6; - après les revers initiaux, la difficulté à acheminer des trains de munition par un réseau ferré trop centré sur Paris. ( Il s'y ajouta, trop souvent et !toujours par suite des interférences du domaine politique dans celui militaire, les livraisons erronées 795 ); - enfin, l'habitude - déplorable pour ce type de conflit, mais prise au cours des campagnes d'outre-mer - d'engager trop souvent les batteries de manière isolée, successivement, contre des feux d'ensemble puissants : notre artillerie de réserve de Corps d'Armée était presque systématiquement placée en queue de colonne, alors que du côté prussien elle était poussée presque en tête, pour pouvoir intervenir massivement dès le début de l'action.

Remarque : La répartition des pièces, initialement, était la suivante :

 

France

Prusse et allié

     

Division

2 bies de 4, montées

2 bies de 4, montées

 

bie de mitr.( en principe)

2 bies de 6, montées

     

C.d'Armée

2 bies de 12, à pied

4 bies de 6, montées

 

2 bies de 4, montées

6 bies de 4, à cheval

 

2 bies de 4, à cheval

parc de munitions de C.A

     

Div.cavalerie

certaines disposaient de 1 ou de 2 bies de 4, à cheval

Toutes à 2 bies de 4 à cheval.

     

Réserves d'Armée

néant

Nombre variable de bies de 4 et de 6, montées.

Autres nations européennes.

Pour cette période, de 1861 à 1871, presque toutes les nations européennes alignaient des matériels au moins aussi périmés - souvent plus -que ceux de la France; à partquelques achats de canons Krupp, ( mais le plus souvent alors en nombre presque à la limite de l'échantillon). Seule la Grande-Bretagne se maintint - au plan technique, mais pas du nombre - au niveau moderne alors accessible. Ceci, grâce aux pièces d'acier de Withworth dont nous avons parlé au chap.VII, lorsqu'elles étaient en étude. ( Tubes d'acier concentriques, enfilés à chaud les uns par dessus les autres et assurant un frettage énergique au refroidissement. ) Le calibre de 12 livres ( anglaises, soit 121 mm ), donnait une portée de 5 400 m. La pièce de 12 Armstrong, obtenue par soudure en spirales jointives d'une très longue barre d'acier étiré, puis frettée par tube posé à chaud, n'était pas au point : sa résistance n'offrait qu'une portée de 3 000 m et toute augmentation de la masse de poudre - pour atteindre une portée supérieure - se traduisait par éclatement de la pièce après quelques coups. Il faut pourtant noter que l'obus de 12 de Armstrong, de 76 2 mm, donc beaucoup plus élancé que les projectiles français, prussiens ou de Withworth, préfigurait l'obus moderne.

Etats-Unis.

Rappelons - Cf.chap.VII - que jusqu'au début des années 1840 la petite armée américaine avait utilisé des pièces, ou copies de pièces, françaises et britanniques du XVIII ème siècle, trop usées ou trop mal alésées pour le tir précis de boulets - pleins ou explosifs - mais employés presque exclusivement à celui de boites à mitraille, ( souvent improvisées ), pour la défense des fortins de la "frontiere". Par la suite avaient été adoptés, mais en petit nombre, un canon en 1841 et un obusier en 1844; l'un et l'autre de 12 livres, au calibre de 117 3 mm : pièces dites "U.S. Government 1841-1844".

Contrairement aux armes individuelle, que de multiples inventeurs cherchaient à perfectionner, ces pièces étaient déjà relativement périmés et n'offraient que de faibles portées : 1500 mpour le canon; 900 pour l'obusier. En revanche, grâce à leurs tubes courts, elles étaient légères : 796 kg pour le canon, 356 pour l'obusier; et dans le cadre des actions de guerilla de la frontière ces portées étaient très suffisantes : il s'agissait de briser, à la boite à mitraille et à l'obus explosif, les charges des indiens parfois de bandes de hors la loi qui en arrivaient à former de véritables petites armées.796

La Guerre de Secession sera conduite essentiellement avec deux types de pièces de campagne :- le canon de 12, Mle 57, dit "canon Napoléon". Arme peu brillante par ses caractéristiques - bronze, âme lisse, chargé par la bouche, portée 1800 m - mais robuste et très fiable. Ce Mle 57 sera utilisé par les deux antagonistes avec, pour le Nord, l'avantage d'une production importante grâce à ses capacités industrielles; - le Parrot, essentiellement employé par le Nord sauf pièces prises par les Sudistes. Son inventeur le proposait depuis la fin des années 1850, en s'appuyant notamment sur sa portée supérieure, 2200 m, et son prix de revient modéré. L'Union l'adopta sous la pression de l'urgence. C'était une pièce d'acier, rayée, tirant un obus de 10 livres chargé par la bouche. Le Parrot laissa surtout le souvenir d'une fâcheuse tendance à exploser. Pourtant le Parrot d'"origine" était sûr mais ici encore les multiples fonderies qui le produisirent pendant le conflit surent corrompre les acheteurs du gouvernement pour faire accepter des canons coulés en acier de médiocre qualité, puis alésés et rayés "à la va-vite".

Par ailleurs le Nord produisit de nombreux mortiers pour le siège de villes ou les tirs sur positions stabilisées. On notera en particulier le 33 cm; non à cause d'une efficacité et d'une sûreté douteuses, mais parce que d'un poids de 7 tonnes ce fut la première bouche à feu de l'histoire normalement montée sur "affût-truck" de voie ferrée. Faute de capacités de production et d'usinage, le Sud arriva à importer, par les forceurs de blocus des pièces européennes troquées contre des balles de coton, la valeur du dollad sudiste s'étant vite effondrée. Ce furent donc surtout des pièces anglaises Armstrong.

A partir de l'été 1864 le Sud fut trop à cours de poudre pour l'artillerie.

On ne saurait arrêter ce sujet sans signaler les innombrables propositions - au Nord surtout - de "canons-miracles" par leurs calibres, leurs portée, ou les !effets dévastateurs attendus de leurs projectiles, proposés par des inventeurs. Certains de ces inventeurs étaient de bonne foi et proposèrent parfois des perfectionnements ingénieux mais très au delà des capacités techniques de

l'époque; d'autres esperaient surtout recevoir une subvention pour réalisation d'un prototype qu'ils n'auraient jamais livré. Avec le recul du temps l'examen des propositions et brevets montre que la caractéristique presque générale de ces "canons-miracles" aurait consisté à être d'une mise en oeuvre très dangereuse pour l'utilisateur.

322. Période 1871 à 1914.

Pour l'artillerie comme pour le fusil, ces 43 années seront surtout marquées par la "course aux armements" entre la France et l'empire Allemand.

A. Artillerie de campagne.

La défaite de la France avait montré que pour l'Artillerie - comme pour bien d'autres domaines - de nombreuses idées judicieuses n'avaient pas été suivies d'études spéciales, puis d'essais; nous plaçant ainsi en état d'infériorité. Après la guerre le sentiment d'humiliation provoqué par l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, la perte de la barriere du Rhin alsacien qui doublait largement la frontière commune, et le consensus général pour la revanche vont permettre à l'Artillerie française de se livrer à des études systématiques. ( En !effet aux crédits officiels, rendus publics, s'ajouteront des "fonds secrets" : ceux qui permettront la mise au point du véritable 75 par exemple.)

Dès le début des années 70, mais à titre bien officiellement provisoire et pour réarmer les régiments, fut sorti en série le "système de Reffye" comprenant la pièce de 7 ( 85 mm ) déjà produite en fin du conflit comme indiqué plus haut, puis celle de 5 ( 75 mm ), complété par un 95 mm De Lahitole canon obusier qui sera encore en stocks "bons de guerre" au début des hostilités sous le nom de 12-culasse 12 livres, chargé par la culasse qui, comme pour les "de Reffye" comprenait une culasse d'acier, ouvrante, vissée sur tube de bronze.

Mais, de toute évidence, l'avenir était aux canons de campagne d'acier. Or la firme Schneider venait de créer la "nuance" d'acier offrant toutes les qualités requises pour cet usage ainsi que, tout aussi important, les méthodes de production en grandes quantités de cette "nuance". Le système provisoire fut donc très vite déclassé pour être remplacé par les pièces suivantes, toutes en acier, donc, et chargées par la culasse :

- 1877, canons de campagne de 80 et 90 mm ;

- 1878, canon long de 120 mm et canon de montagne 80 mm;

- 1879, canon long de 155 mm;

- 1880, mortier long de 220 mm;

- 1881, canon-obusier, ( court), de 155 mm

L'ensemble formait le "système" dit de Bange bien que de Bange n'ait été le créateur que des deux premières pièces, les 80 et 90 mm de campagne .

En 1888 viendra s'ajouter un 95 long portant à 9 800 m, puis en 1890 un 155 court, muni d'un premier système - imparfait - de freinage du recul du tube et qui, pour la première fois aussi, disposait d'un champ de tir de 8 degrés de part et d'autre de l'axe de l'affût.

Dans l'ensemble la période 1880 à 1890 fut consacrée à la production des pièces mises au point depuis 1877, avec une forte priorité aux canons de campagne.797

Dans le même temps l'Allemagne s'équipait en 7 7 et 8 8 cm798, améliorations des canons qui avaient fait la guerre de 1870-71. Les nouvelles pièces lourdes étaient essentiellement des 10 5 et des 15 cm.

Les niveaux techniques français et allemands étaient donc à peu près comparables à la fin des années 1880; mais il n'y avait pas eu de "saut" de cette technique. Deux problèmes se posaient pour arriver à l'arme miracle le canon à tir rapide dont la cadence serait au moins égale à celle de toute une batterie de la génération précédente :

- le premier était celui d'une culasse mobile à ouverture très rapide, quoique parfaitement étanche aux gaz de propulsion du projectile; - le second, beaucoup plus complexe, était d'obtenir un recul nul de l'affût qui, jusqu'alors, exigeait de repointer la pièce entre deux coups.

La question de la culasse mobile fut résolue de deux manières, selon les calibres :

- pour l'artillerie de campagne, par la munition encartouchée très semblable, mais à grande échelle, aux cartouches de fusils : l'obus est serti sur une douille en laiton contenant la poudre de propulsion. Au départ du coup, et sous la pression des gaz, elle se dilate très légèrement - sans dépasser la limite h élastique, ce qui lui fera reprendre sa forme initiale exacte - s'appliquant étroitement ainsi à la chambre. La culasse porte un système qui extrait et éjecte la douille.

- pour les gros calibres la masse totale, obus, douille, poudre, serait excessive pour un chargement à bras en service continu. C'est la culasse type de Bange, légèrement modifiée, qui apporta la solution : l'xplosion de la gargousse agit sur une pièce mobile, assez analogue à un piston, qui pousse sur un tampon annulaire semi-souple dont les bords, écrasés contre l'arrière des parois de la chambre, constituent le joint étanche.

( Ces systèmes ne pouvaient concenir qu'avec les nouvelles poudres, sans fumée mais surtout ne laissant que d'infimes résidus : ceus laissès par la poudre noire auraient nécessité de fréquents écouvillonnages rendant inutiles la recherche du tir rapide.)

Le problème du recul, vieux de plus de 4 siècles, était autrement plus difficile : depuis l'origine le canon était projeté vers l'arriere par ce recul, ce qui exigeait en général de le ramener à son emplacement et toujours derefaire le pointage. ( Nous avons indiqué qu'en 1870-71 les pièces prussiennes, chargées par la culasse, ne tiraient guère plus vite que les françaises - à entraînement omparable des canonniers bien entendu.)

Dès 1872, pourtant, en France - de Reffye - comme en Allemagne - Krupp - l'idée était venue de relier le tube à l'affût par une glissiere et un système à ressort dont on espérait qu'il absorberait le recul, ( sous réserve d'"ancrer" affût au sol). Mais la vitesse de recul augmente, ( M1 * V1 = M2 * V2 ), quand la masse reculante diminue, et l'nergie à absorber, 1/2 M.V2, peut rester égale, voire augmenter, malgré la diminution de cette masse. Or les deux systèmes à l'étude, très proches l'un de l'autre d'ailleurs, se proposaient d'amortir le recul du tube sur une faible distance : aussi bien Krupp que de Reffye, après calculs rigoureux, réalisèrent l'impossibilité pratique de leurs dispositifs. ( Ce qui n'empécha pas de nombreux inventeurs proposer des solutions, toutes en génétal plus saugrenues les unes que les autres, reposant sur des ressorts : à boudin à lames flexibles, et même à bandes élastiques.)

-5 Pendant ce temps d'autres systèmes d'efficacité limitée, mais plus pratiques, furent essayés : sans supprimer le recul, ils cherchaient à le réduire. On peut citer - le sabot du Capitaine Lemoine, proposé dès 1878 et faisant l'objet d'une adoption limitée en 1888 sous le nom de frein à patin et corde : dispositif interdisant la rotation des roues;, - les divers coins de recul en plan incliné sur lesquels montaient les roues au recul, puis l'affût était ramené vers l'avant par l'effet de pente;, - la bèche qui survivra, associée au "vrai" frein de recul 799 quand il sera au point. C'est une plaque, fixée à l'arrière de l'affût, dépassant vers le bas, et enfoncée dans le sol pour le tir. Sur les pièces classiques son efficacité était médiocre : la bèche reculait un peu plus à chaque tir. ( En 1888 la Grande-Bretagne adopta pour certaines de ses pièces un bèche avec ressorts interposés entre elle et l'affût. L'amélioration fut mince.)

Le problème du tir rapide fut relancé avec acuité en 1886-87 par deux faits : - le Renseignement français crut - à tort - que l'Allemagne aurait mis au point un canon de campagne à tir accéléré à défaut de tir rapide );, - Avec la généralisation de la poudre B de grande énergie, la douille d'obus encartouché pouvait avoir un volume de l'ordre du 1/3 de celui qu'il aurait eu avec la poudre noire. Mais à quoi bon ce luxe dans la munition si le canon ne tirait pas très nettement plus vite ?

C'est donc en 1887 que l'E-M prescrivit l'étude d'une pièce de campagne à tir rapide. Après échanges avec l'Artillerie et la commission chargée de l'étude, M précisa les caractéristiques en 1890 : calibre de 75 mm, masse limite 1 tonne; vitesse initiale de 600 m/s; culasse à vis à filets interrompus; obus encartouché, et cadence de tir d'au loins 8 cps/mn.

Tout ceci paraissait accessible...sous réserve de l'invention d'un frein de recul convenable et ne gènant pas une certaine marge de visée en site et azimut sans déplacement de l'affût.

La conception et la mise au point du 75 constituent un véritable roman de contre-espionnage et, bien que cette question s'écarte quelque peu de notre objet, nous ne pouvons passer sous silence cette remarquable opération de ce que nous appelons maintenant une "désinformation". Assez curieusement la solution au problème prit naissance en Bavière 800 : en 1891 un brevet avait été déposé par un certain Haussner, ingénieur à la fonderie royale bavaroisde de Ingolstadt. Haussner démontrait par le calcul que pour une pèce de campagne, légère, l'immobilité de l'affût - ancré par bèche - ne pouvait être obtenue que par long recul du tube. Il proposait un ordre de 1 4 m pour un 88 mm ce qui, avec recul du piston, conduisait à un mécanisme d'environ 3 m : le long recul exigeait que la partie de l'affût portant le tube soit nettement plus longue que ce tube. Le freinage Haussner était déjà "pneumatico-hydraulique"., Aussitôt des essais discrets menés en France montrèrent que le système proposé, à piston, ressort principal et secondaires, soupapes multiples, serait complexe et beaucoup trop fragile pour un emploi en campagne.

( Notons au passage que cette même année 1891 et en prévision des portées élevées attendues, l'Artillerie française se vit dotée d'échelles-observatoires télescopiques portées par une sorte de charrette : elles permettraient l'observation depuis une position de batterie défilée. 140 échelles Gugusmus, le om de l'inventeur ( furent achetées.)

Les calculs montrèrent que Haussner était dans le vrai pour la longueur de recul, mais le passage à une application pratique était très difficile.

En 1892 furent mises à l'étude 3 pièces de 75 : les modèles A et B à court recul, sur lesquels des "fuites" discrètes furent organisées : leurres pour les services de renseignement allemands. Modèle C - sur fonds secrets - faisant l'objet de la plus absolue discrétion, où l'on va chercher une solution type Haussner, mais pratique. Après la retraite du colonel Delport le 75 C fut confié à l'équipe des capitaines Sainte-Claire-Deville et Rimailho.801

Les deux capitaines découvrirent la solution pour un recul long - 107 cm - avec un mécanisme relativement court : il suffisait de placer non plus dans le prolongement l'un de l'autre, mais de juxtaposer le cylindre contenant le piston relié au tube et celui dans lequel serait un piston libre comprimant un gaz servant de ressort récupérateur : le premier piston refoulerait un liquide dans le second, où ce liquide pousserait le piston libre. On divisait ainsi par deux la longueur du frein Haussner., Restait le passage à un dispositif pratique, ce qui n'était pas une mince affaire : parfaite étanchéité des pistons, invention d'un système de "soupape" au sens large, c'est à dire freinant de plus en plus énergiquement le passage du liquide à mesure du recul du piston, etc. Les capitaines reçurent tous les crédits nécessaires et, chose au moins aussi importante, la mise à leur disposition d'ouvriers des arsenaux, "artistes" des machines-outils - tours, fraiseures...- et d'une discrétion assurée.

Au début de 1895 le premier problème, celui de l'étanchéité, fut résolu en constituant les pistons par des tampons imbibés de graisse, fortement serrés entre deux coupelles d'argent - métal qui ne "grippe" pas. La graisse est ainsi maintenue à une pression supérieure à celle du gaz - de l'azote - d'une part, et du liquide hydraulique - huile spéciale - d'autre part : ce qui assure une parfaite étanchéité, malgré la brutalité des mouvements, pour des milliers de coups. Pour la soupape à ouverture variable l'équipe Saint-Claire-Deville/Rimailho découvrit aussi une solution très ingénieuse : le piston libre est prolongé par une tige usinée selon une très légère conicité, tige qui ferme progressivement le trou de passage de l'huile à mesure du recul de ce piston libre.

Croquis :

C'est la détermination du couple : diamètre d'orifice- conicité à donner à la tige de piston libre qui fut la plus délicate; malgré les calculs, ( et l'on ne disposait pas d'ordinateurs ), in fine il fallut expérimenter de multiples combinaisons de ces deux paramètres. Il était temps d'arriver au but car le renseignement, sans erreur cette fois, indiquait que l'Allemagne travaillait fièvreusement à la mise au point d'un 77 mm "tir accéléré" - 6 à 8 coups par minute - à recul d'affût atténué, qui comme le 75 B, employait une technique de recul court du tube par rapport à cet affût. Deux batteries du 75.C furent commandées et, sans attendre, 600 freins; le tout sur crédits "noirs" car il convenait d'observer le "black-out" total jusqu'à ce que l'Allemagne ait lancé en grande série la production de son 77 Mle 96 u'elle adopta en 1897. Les essais du C en 1897 furent parfaits : 10 000 coups furent tirés sans le moindre incident de tir. L'expérience montra qu'une équipe de pièce entraînée convenablement pouvait tirer à la cadence de 20 coups/mn et, en cas de crise, jusqu'à 28 cps/mn : très nettement plus vite que le Lebel !

Revenant à l'opération de désinformation, on peut noter que comme le problème du long recul restait encore travaillé par l'Allemagne en 1896/1897, il fallait l'amener à y renoncer pour qu'elle se lance dans la production rapide du canon à tir accéléré. Dès 1892 le pseudo 75.A, à peine supérieur aux pièces prussiennes de 1870, avait été abandonné. En revanche on continuait la mise au point du 75 B dont on feint de vouloir dissimuler les essais; mais avec des maladresses calculées. Ses performances étaient très analogues - c'est à dire honorables - à celles du 77 d'outre-Rhin.802 Une idée originale, mais excellente, du contre- espionnage français fut la suivante : le Capitaine Ducros, responsable des essais du modèle B, reçut une lettre de félicitation ministérielle laissant croire, y compris à l'intérêssé, que le B allait être adopté.

Bien entendu ce fut le C qui fut retenu, sous le nom de "75.C2.Mle 97". Ce C2 fut montré - d'assez loin et rapidement - à l'occasion de la revue du 14 juillet 1899; mais la similitude de forme aîdant, tous les attachés militaires étrangers crurent qu'il s'agissait du B, sur lequel la presse ne tarissait pas d'éloges.

Ce ne fut qu'avec la brève campagne de Chine, de 1900, que le contingent allemand de l'expédition comprit que le 75 réel était très supérieur au 77 ou au 75 B, toutefois sans pouvoir percer le secret du mécanisme : il aurait fallu "voler" un canon français et envoyer en Allemagne. De toutes façons il était trop tard : la Reischwehr ne pouvait mettre au rebut la totalité d'un matériel neuf qui venait d'être fabriqué en urgence. , Pourtant, les études reprirent - en particulier chez Krupp - mais ce n'est u'en 1916 que sorti le 77.N.A - "Neuer Art" : modernisé - à long recul, inspiré des 75 C, dont un bon nombre avaient été pris depuis 1914 . ( D'ailleurs le 77 N.A n'arrivait pas entièrement au niveau technique du 75 C). étude du 75 B fut rentabilisée en vendant ce canon, ( qui représentait un net progrès par rapport aux pièces anciennes par son "tir accéléré" ), à diverses nations. Le secret du 75 C - au moins l'essentiel - fut conservé jusqu'en 1917 : ce n'est qu'à regrets que l'Artillerie admit le passage des plans détaillés aux alliés américains...lesquels, dans un premier temps, ne réussirent pas à sortir des canons fonctionnant convenablement. Il fallut envoyer aux USA deux officiers spécialistes, qui constatèrent que les ennuis venaient systématiquement d'un non respect parfait de la très légère conicité de la tige du piston libre : équipée pour la très grande série l'industrie américaine ne l'était pas pour produire des pièces mécaniques relevant, si l'on peut dire, d'un travail alors presque artisanal mais de très haute précision. En définitive les premiers 75 américains arrivèrent en France peu avant l'armistice. ( Ultérieurement les Etats-Unis modifièrent légèrement le modèle de base pour passer d'une fabrication à la main à la possibilité de grande série, abaissant ainsi considérablement le prix de revient unitaire.)

Ajoutons qu'en raison des pertes - pièces détruites, capturées - il fut produit plus de 75 pendant le conflit qu'il y en avait en début de guerre, ( 3840 ). Il faut bien reconnaitre que ces canons, fabriqués en urgence, n'eurent pas toujours les qualités de ceux qui avaient été sortis "à loisir". En particulier il y eut des explosions du tube, meurtriere pour les servants; et certains freins ne "tinrent" pas au delà de quelques milliers de coups.

Si tous les artilleurs étaient conscients de la supériorité du 75 comme canon de campagne sur tous les matériels étrangers, les opinions - dans et hors de Armée - divergeaient sur son emploi. En effet la pièce ne pouvait exécuter que des tirs tendus, et à une portée limitée à 8 km environ, ( légèrement variable selon le type d'obus. ) 803Or des matériels à tir "plongeant" - des obusiers - étaient nécessaires pour atteindre les forces adverses, ( dont les obusiers de contre-batterie ) à défilement . ( On n'avait pas prévu les tranchées .)

D'autre part, la portée de 8 km pouvait se réveler un peu faible dans certains cas, et les matériels De Bange avaient vieilli : ses 120 et 155 longs, prévus pour poudre noire, était insuffisants. En 1890 nous avions adopté mais produit en petit nombre seulement des 120 et 155 courts - c'est à dire des obusiers. Il s'agissait de matériels assez médiocres dont seul le 120 survécut jusqu'en 1914 avant d'être définitivement éliminé en 1916.

En 1898 existait le projet du capitaine Rimailho - ancien adjoint de Sainte- Claire-Deville pour le 75 et non encore promu pour d'obscures raisons. Ce projet était celui d'un 155 court moderne qui, naturellement, profitait en partie des études faites pour le 75. La munition était à obus et douille séparées pour des questions de manutention : l'obus seul pesait 43 kg. Malheureusement, et par mesure d'économie, Rimailho s'était vu imposer la réutilisation, comme tube, de celui du 155 court De Bange 1881, ce qui n'offrait qu'une portée maximale de 6300 m. Enfin, et en raison du poids, la pièce était déplacée en deux parties dont le remontage exigeait un temps non négligeable. ( Traction hippomobile.)

En outre, et puisque l'on pensait à une guerre brève, de mouvement, ce 155 CTR ( Court à Tir Rapide), adopté en 1904, ne fut produit qu'en nombre très limité. A la mobilisation de 1914 nos 5 régiments d'artillerie "lourde" ne comprenaient que 156 pièces Rimailho, le reste, 152 canons, étant des matériels périmés et dépareillés des débuts des années 1880, voire antérieurs; ( et 3840 75 mm.)

Pourtant, le Renseignement français - très "performant" en début du XX ème siècle - signalait que l'Armée allemande, outre le canon de campagne, s'équipait en grand nombre de pièces "lourdes" - 105, 130 150, etc - à grande portée 804 et néanmoins mobiles par traction à moteur, ainsi que de nombreux obusiers.805 Pour y faire face, nous n'avions donc guère que des matériels périmés - par leurs portées inférieures, leurs masses et leurs faibles cadences de tir- et en faible nombre.

C'est alors que prit place en France la querelle du tout 75 ou non, qui s'étendit aux milieux parlementaires puis à l'opinion publique : fallait-il consacrer des centaines de millions de francs ( or ) à se munir de pièces lourdes et d'obusiers; ou le 75, comme le pensaient, le disaient et l'écrivaient ses "fanatiques" 806 pouvait-il faire face à tous les besoins ? A cet égard ils stimaient que :

- le tir à très grande portée était une illusion; plus exactement, un gaspillage de munitions sur des objectifs non localisables même par très beau temps; - ce qui compte, ( pour la guerre de mouvement prévue ), n'est pas la masse unitaire d'un obus, mais celle qu'un canon peut envoyer en un temps donné; et 20 coups de 75 - une minute de feu - soit 150 kg, dispersés sur le terrain, ont plus d'efficacité que 2 obus de 75 kg ou 3 de 50, dont la puissance, si elle est localement énorme, est beaucoup trop concentrée;- le 75 pouvait faire office d'obusier - à tir très rapide en outre - sous réserve de l'utiliser selon l'un des trois procédés suivants : * cartouche à charge réduite, mais qui compliquerait le ravitaillement en munitions * tir d'obus fusants, à temporisation réglable, ayant le même inconvénient, et un surcoût important à la fabrication * emploi de la plaquette Malandrin coincée au montage entre l'obus et sa

fusée qui, perturbant l'écoulement aérodynamique, donnerait une trajectoire se rapprochant de celle d'un obusier tout en offrant une portée pouvant atteindre 5000 m.

Ce fut, naturellement, cette solution - de loin la plus économique - qui fut accueuillie avec enthousiasme par le Parlement, soucieux de ménager les finances du pays : On fit valoir qu'ainsi les partisans du tir courbe seraient servis à souhait, puisqu'ils auraient par division 36 canons à tir courbe au lieu des quelques obusiers qu'ils demandaient !807

Naturellement la guerre révéla aussitôt l'absurdité des plaquettes Malandrin, notamment parce qu'elles donnaient lieu à des trajectoires erratiques très imprévoisibles. En attendant la sortie d'obusiers il fallut accepter la première des solutions, les cartouches à charge de poudre réduite. ( Mais l'angle maximum de tir en site du 75 n'en faisait pas un véritable obusier.)

En résumé le 75 Mle 97 ne pouvait tout faire. Ce fut pourtant un canon de campagne très en avance pour son temps : il servait encore, à peine modifié, dans l'armée française en 1939 et dans l'armée américaine au moment de son entrée en guerre. Des centaines de pièces capturées par l'Allemagne en 1940, beaucoup reçurent une utiliation originale : avec obus de rupture et charge de poudre accrue, renforcement du tube à hauteur de la chambre et freins de bouche, ils furent utilisés au début de la campagne de l'Est comme pièces antichar automotrices, par montage en "barbette" sur des chenillettes, françaises aussi, prises également en 1940. La chenillette Lorainne se révéla être le plus intéressant de ces montages.808

Ce ne fut que peu avant le conflit que l'on réalisa enfin qu'une infériorité écrasante en canons lourds et à grande portée n'était pas admissible. En octobre 1911 fut crééée une "Commission des noveaux matériels" à l'effet de tenter de combler notre retard. Dès 1912 la société Schneider présenta un obusier de 105 et un canon long de même calibre, dérivé du 106 7 produit pour la Russie. Par ailleurs on lança les études pour une pièce d'un calibre de l'ordre de 135 capable de tirer un obus de 40 kg à 16/18 km; en même temps fut mis à l'étude un 155 long, décomposable en deux fardeaux, ( qui sera le 155 GPF). Le premier à "sortir" fut le canon de 105 Mle 1913, portant à 12 km pour un poids en batterie de de 2300 kg. Malheureusement en 1914 il n'existait encore qu'en exemplaires de présérie.

Nous ne nous étendrons pas sur la suite : peu à peu, et grâce à un effort admirable pour une nation dont les principales zones minières de charbon et de minerai de fer étaient envahies - et grâce aussi à la production de la Grande- Bretagne...mais réservée pratiquement à ses troupes - les Alliés arrivèrent à équilibrer, et dépasser dans certains domaines, l'avance initiale prise par l'Allemagne. Mais cet équilibre ne fut atteint que vers la fin 1916/début 1917. La production des obus suivit. Par exemple, de 14 000 coups de 75 sortis chaque jour à la fin de septembre 1914 on arriva à 240 000 quatre ans plus tard.

Le développement de l'Artillerie française au cours du conflit peut s'apprécier par ses effectifs :

- juste avant la mobilisation, 112 317, ( dont 5378 hors métropole );

- après mobilisation, ordre de 148 000

à l'armistice : 1 030 000. Ce quasi décuplement s'explique en partie par l'augmentation du nombre des pièces :

 

1914

1918

     

canons de 75

3840

5484

65 mm "de montagne"

120

65

canons lourds de campagne et obusiers

308

5000 environ

artillerie lourde à grande puissance, dontpièces sur voie ferrée, ( ALVF )

0

740

canons de D.C.A. ( 75 mm surtout).

1

404

mais aussi par le fait qu'une équipe de pièce lourde - surtout ALGP - est très supérieure, numériquement, à celle d'un canon de campagne.

Il reste à parler - succintement - de l'artillerie des autres principaux antagonistes de cette guerre : - La Grande-Bretagne débuta le conflit avec numériquement faible, puisque proportionnée à sa petite armée d'active. On peut citer : * l'"Ordnance" 13 livres - 76 2 mm - à court recul de 1904, aux performances modestes, ( 5 400 m ), mais particulierement apte à la circulation rapide en mauvais terrain, tracté par ses 4 chevaux : il avait été prévu pour équiper la Royal Horse Artillery. Initialement sa seule munition était le schrapnel, ( pour campagnes coloniales ); * l'Ordnance 15 livres, également de 76 2 mm mais obus plus long. Cette pièce de 1890 avait été modernisée par adaptation d'un frein ce recul court. Outre des performances balistiques médiocres le matériel était lourd et sa cadence faible. Employé en France seulement au titre de bouche-trou on ne jugea pas utile de produire pour lui d'autres obus que les schrapnel d'origine; * l'Ordnance 18 livres - 83 8 mm - comme le 13 livres, datait de 1904. Le frein d'origine était à ressorts qui avaient une fâcheuse propension à casser. Ce fut pendant le conflit que ce système, dont la réparation était complexe, donc lente, fut remplacé par un dispositif hydropneumatique. Simultanément on modifia la flèche de l'affût, ce qui permit de tirer sous un angle de site supérieur, donc d'allonger la portée. A la fin de 1916, sauf pour la cadence de tir, le 18 livres était assez comparable au 75 français; * l'obusier Ordnance 114 mm809, muni d'un frein à court recul, ( ce qui obligeait à bloquer les roues contre un véritable muret de grosses pierres). Ici aussi le projectile était initialement un schrappnel, de 15 9 kg. 810Les premiers projectiles explosifs à l'impact ne furent produits qu'à l'été 1915. Dès lors cette pièce fut sans doute le meilleur obusier allié du moment : d'ailleurs il resta en service jusque dans les débuts du second conflit mondial. ! * Enfin le seul canon lourd - "en principe" de campagne - dit BL. 60 livres, de 127 mm, qui tirait jusqu'à 11 250 m un obus de 27 kg. Malheureusement sa masse, 4 470 kg, le rendait peu mobile, tant du point de vue tactique que pour ré-orienter sur place l'affût en cas de changement d'objectif.

Toutes ces pièces britanniques, à défaut de frein à long recul, étaient munis bèches importantes en bout d'affût.

- L'italie entra en guerre, ( en 1915 ), avec une seule pièce de campagne : le cannone da 75 . C'était à l'origine, en 1906, un matériel produit sous licence Krupp mais il fut modifié ultérieurement en remplaçant le frein à très court recul par un autre, plus performant, dù à un inventeur français : Deport. , Ce frein cas unique, présentait la particularité de rester parallèle à l'affût tout en permettant de donner au tube une très grande amplitude de champ de tir en site : de - 15° à + 65°. La pièce pouvait ainsi servir de canon, avec une portée exceptionnelle pour l'époque et le calibre de 75 mm, 10 250 m, mais aussi d'obusier en tirant sous grand angle des obus à charge réduite. Défauts : cadence de tir "accélérée" seulement, soit 8 à 10 cps/mn; masse en ordre de route de 1900 kg, ce qui nuisait à la mobilité tactique; retenue non par bèche mais par piquets, lents à arracher pour tourner l'affût.

L'Autriche, pour sa part, entrait dans le conflit avec une artillerie de campagne nettement plus diversifiée. A son sujet on peut citer :

* le 77 allemand, acheté puis produit sous licence; ( cf. supra). * le canon de campagne lourd de 104 mm, de 1902, médiocre, qui fut rapidement remplacé par le 104 Mle 15 utilisant les mêmes munitions mais capable du tir accéléré, 8 à 10 cps/mn, et portant à 9 600m. ( Inconvénient majeur de la pièce, sa masse de 3 000 kg qui la rendait si peu mobile que l'emploi en zone montagneuse - Balkans et Tyrol italien notamment - fut rarement possible : ce 104 fut donc presque "réservé" au front russe ); * l'obusier de 100, Mle 1899, portant à 5400 m à la cadence de 5 cps/mn. Malgré son ancienneté cette pièce, légère - moins de 1 tonne - et pouvant tirer par dessus la montagne rendit de tels services que sa production fut reprise; * enfin, l'obusier "Modell 14" Skoda, de 149 mm, dont la fabrication en série avait commencé quelques mois seulement avant la guerre. Tirant un projectile de 41 kg jusqu'à 6900 m cet obusier pouvait détruire des objectifs importants, en trajectoire plongeante grâce à un champ de tit en site allant de -5° à + 43°. Son seul défaut était une médiocre mobilité due au poids : 3070 kg en ordre de route et 2350 kg en batterie. A noter l'amélioration survenue en 1916 : le "14/16" à champ de tir en site de -5° à + 70° tirait jusqu'à 8 800 m, mais grâce à un allongement du tube qui se "payait" d'un supplément de masse de 400 kg.811

La Russie constitue un cas particulier : dans l'armée tzariste se cotoyaient en effet des matériels très modernes tel le canon de 106 de 1912, vendu d'abord par Schneider mais produit rapidement sous licence par l'arsenal impérial de Toula, d'ailleurs rival du 106 7 Mle 1910 national de l'arsemnal Putilov mais aussi des pièces périmées qui, pour être de fabrication relativement récente, comme le 1900 modifié 1902, dérivant de canons Krupp d'avant 1870, ou l'obusier de 150, Mle 1880, directement acheté à ce même Krupp. On trouvait même en très grand nombre des canons qui avaient été produits avant 1870. C'était déjà là un handicap grave. Mais plus grave encore fut le fait que les problèmes logistiques en général, et ceux des transports en particulier, n'avaient pas été étudiés : dans de trop nombreux cas l'artillerie russe resta muette : soit faute d'avoir reçu des munitions, soit pour en avoir reçu ne correspondant pas aux pièces à approvisionner. 

Le nombre de canons est une chose; leur efficacité peut être très différente. C'est ainsi que nous avons sous les yeux les nombres donnés par l'Almanach Hachette 1915, ( page 19 ), paru fin octobre 1914. Les principales nations déjà en guerre sont créditées des nombre de pièces suivants :

Russie : 6500; France : 4500; "Angleterre" : 1200; total Alliés : 12 200

Allemagne : 6000; Autriche : 3000; total Empire Centraux : 9 000. Ces nombres ne sont pas faux, mais ils prennent en compte les pièces de côte, de place, de montagne; les canons modernes comme ceux hors d'âge : en réalité les Empires Centraux - l'Allemagne surtout - avaient une très nette supériorité en obusiers et en pièces lourdes - pour l'époque - de campagne.Bourrage de crâne ? Sans doute, et qui continua pendant 4 ans, mais qui eut du moins l'avantage de soutenir le moral de l'arrière, comme le souhait du célèbre dessin de Forain ( deux soldats discutant dans la tranchée ) : Pourvu qu'ils tiennent ! Qui ça ? Les civils.

Remarque : Le choix et le maintien du 77mm par la Reichwehr comme calibre de base de l'artillerie de campagne n'était pas "gratuit" : l'Allemagne savait qu'en cas de conflit elle se trouverait devant des adversaires employant soit des 75 mm, soit des 76 2. En retenant un calibre légèrement supérieur elle pouvait espérer que tout canon capturé, une fois réalésé à 77 mm et rechambré, pourrait lui servir; alors que les adversaires ne pourraient "réduire" les 77 mm qui tomberaient entre leurs mains.

Nous n'avons pas parlé du cas de l'une des futures grande puissance intervenante : les Etats-Unis. Pour le conflit hispano-américain de 1898 et ses prolongements aux Philippines, le gouvernement avait acheté à l'étranger, en urgence, des matériels déjà quelque peu périmés - en Grande-Bretagne et Allemagne surtout. Puis l'Armée des U.S.A. était retombée à son faible niveau traditionnel. Au premier janvier 1917, si l'Artillerie côtière comptait 19 000 hommes, servant des pièces de niveau technique honorable, ( car dérivées de celles de la Navy ), en revanche l'Artillerie terrestre ne comptait que 6 000 hommes munis de canons tellement dépassés que le Corps expéditionnaire en France devra être entièrement équipé par les autres alliés - en 75 mm français essentiellement - à cet égard.

B. Artillerie lourde.

( Afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, spécifions bien que nous employons le terme "lourde" - bien qu'en 1914 soit réputée lourde toute pièce de calibre supérieur à 100 mm - au sujet des canons, mortiers longs, etc, qui ne pouvaient absolument pas suivre une guerre de mouvements rapides. Par exemple, pièces dont le déplacement ne pouvait se faire qu'après démontage en multiples fardeaux et à remontage lent; pièces nécessitant l'établissement de plate-formes bétonnées; pièces déplaçables en bloc mais seulement sur "affûts-trucks" de chemin de fer...)

Au début du premier conflit mondial on peut dire que les Alliés ne disposaient d'aucune artillerie lourde, à l'exception de pièces de siège, ( ou de contre- siège c'est à dire "de place" ), demandant des délais considérables pour être démontés, déplacés et remontés sur une plate-forme de tir. Par ailleurs il s'agissait très généralement de matériels vieillis. Un bon exemple de ce type de canon lourd est le 240 long Mle 1884 St-Chamond de 31 tonnes, portant à 17 km un obus de 161 kg. ( Il fut très modernisé...en 1917). Les constructeurs, pourtant, proposaient des engin plus modernes, mais l'E-M ne voulait guère connaître que la guerre de mouvement. ( Ce qui arrangeait bien le ministère des Finances.)

On peut citer ainsi pour la France : * le mortier de 280 Mle 14 - en fait, mortier-obusier court 812 - proposé par Schneider qui, pour 16 tonnes en batterie pouvait tirer à 11 000 m un projectile de 205 kg. ( Il ne fut entièrement au point, et produit, qu'en 1916, d'où son appellation définitive : Mle 14/16). * le mortier de 370 Filloux, dont la portée était de 10 400 m pour l'obus de 414 kg; de 8 100 m pour celui de 490 kg. C'était le Mle 13, de 30 tonnes, mais à la déclaration de guerre les premiers exemplaires n'étaient pas encore livrés.

Pour les empires centraux, au contraire, il fallait disposer d'une artillerie de très gros calibre, mais ayant une mobilité lui permettant de suivre l'avance générale afin - pour l'Allemagne, de réduire rapidement les forts permanents belges, puis plus tard, éventuellement, français. ( Encore que le plan Schlieffen, même modifié, prévoyait l'anéantissement de l'Armée française par contournement par la droite, ( c.à.d. par l'Ouest ), puis encerclement, avant de se retourner contre la partie nord du front russe; - pour l'Autriche, outre l'offensive dans les Balkans contre les faibles forces serbes et monténégrines, celle contre la partie sud du front russe, lequel comportait un certain nombre de zones fortifiées.

En conséquence des pièces de très gros calibre, conçues pour être très rapidement démontées en fardeaux maniables et remontées, avaient été préparées.

Pour l'Allemagne on peut relever : essentiellement l'obusier de 420 mm, désigné officiellement comme M-Gerät mais surnommé "Dicke Bertha" ( la "Grasse" Bertha ). Malgré sa masse en ordre de tir, 42 tonnes, l'engin avait une bonne mobilité sur route grâce à sa décomposition en 5 fardeaux remorqués par tracteurs, et la rapidité de montage ou démontage. Le pointage en site pouvait aller de 0 à 65°, avec portée maximale de 9 800 m pour un obus de 810 kg. Celui en en site avait un champ de 20°. Ces pièces contribuèrent à l'écrasement des forts de Liège et de Namur en quelques jours.813 * l'Obusier de 280, dit "Kustenhaubitze" ( "Obusier de côtes" ), car dérivé d'un modèle de la Marine datant du début du siècle. Exception qui confirme la règle, le 280 était destiné à la défense de places fortes, car très peu maniable avec ses 64 tonnes à disposer sur socle de béton et la lenteur des montages et démontages : c'était une pièce périmée par rapport aux critères de 1914. Elle tiraità 11 400 m un obus de 350 kg. ( Relevons pourtant une caractéristique intéressante pour un engin de défense de place forte : le pointage en azimut était de 360 ° grâce au montage de l'affût - sans roues - en plateau rotatif). Plus tard, et malgré ce défaut de faible mobilité, le 28 cm Kustenhaubitze sera employé un peu partout sur le front de l'Ouest presque figé. On le retrouvera notamment, comme le 420, à Verdun.

La pièce "extra-lourde" autrichienne du début de conflit fut l'obusier Skoda de 305 mm, Mle 1911 qui, comme la Bertha, fut une des premières pièces étudiées pour être déplacée par traction motorisée après décomposition en trois fardeaux de la masse totale de 20 8 tonnes. Un certain nombre de ces obusiers, prètés à l'aile droite allemande, contribuèrent à la chute des forts belges. ( Les Skoda 1914, de 420 mm, étaient des obusiers de défense côtiere, de mobilité très difficile. Certains, pourtant, furent employés plus tard pour l'attaque de fortifications en Italie du Nord.)

En résumé, au début du second conflit mondial les Alliés ne disposaient guère, en fait de matériels modernes, que de canons de campagne légers, à tir tendu. Les Empires Centraux et plus particulierement l'Allemagne, s'étaient aussi équipés en canons lourds à grande portée, et d'obusiers. ( Ordre de 2000 de ces pièces pour l'Allemagne). Ce fut, de notre part, une économie financière qui nous coûta très cher en vies humaines.

323. Période 1914 - 1918.

( Nous entrerons beaucoup moins dans les détails que pour le paragraphe 322.)

France.

Les hécatombes des débuts du conflit 814 avaient montré que, malgré ses grandes qualités, le 75 ne pouvait tout faire : il fallait aussi des pièces de plus gros calibre, capables : * pour les unes, de tirer plus loin - ou de plus loin, ce qui n'est pas exactement la même chose : il s'agit alors de se trouver hors de portée de la majorité des tirs de contre-batterie; pour les autres, de tirer en trajectoire plongeante, à des distances éventuellement importantes, pour prendre à partie des forces et matériels masqués par le terrain ou sous abris légers de campagne.

Avec le handicap d'une industrie sidérurgique moins puissante que celle de notre principal adversaire et, qui plus est, dont une bonne partie se trouvait en zone envahie, il fallut faire flèche de tout bois :

- Par bonheur, comme nous l'avons indiqué, existaient des prototypes ou des !têtes de série pour les pièces "lourdes" de campagne : canon et obusier de 105, 155 G.P.F.815, mortier de 370, etc, ce qui fit gagner le temps des études : ordre de plus d'un an malgré la situation d'urgence. On utilisa aussi des matériels très viellis : 120 Mle 78, 155 court et 120 court Mles 1890, etc

- De vieux matériels de siège ou de défense de place, de calibres importants, on conserva le tube mais en le montant sur des affûts plus modernes : par leurs champ de tir en site et azimut, et aussi par des gains importants pour les temps de déplacement.816 A partir de 1916/1917 sortirent des matériels nouveaux ou entièrement modernisés. Cas, par exemple du 220 Schneider de 1917, du 240 L de Chamond, Mle 84/17, du mortier Schneider de 280 Mle 14/16...

- Enfin, souvent par réalésage de pièces périmées de la Marine, furent produits des canons de très gros calibre, généralement portés sur affûts-truck roulant sur voie ferrée : canons de 240, de 320, de 340, de 400. ( Cette pièce de 400, obtenue par réalésage de canons de la Marine - 340 mm de 1887 - fut, si l'on peut dire, l'engin favori de l'Artillerie Lourde sur Voie ferrée - l'A.L.V.F. - bien que ne portant qu'à une quinzaine de km son obus de 900 kg : ceci en raison de sa cadence de tir, 20 coups à l'heure, nettement supérieure à celle de toute autre pièce de l'A.L.V.F, même de moindre calibre).

La France produisit même quelques exemplaires de la plus grosse pièce utilisée pendant ce conflit : des 520 mm tirant des obus de 1200 kg.

Grande-Bretagne.

La seule innocvation dans le domaine des pièces légères fut l'abandon progressif, ( par "extinction" ) des 13 et 15 livres, pour concentrer les fabrications sur le 18 livres - 83 8 mm - très modernisé comme nous l'avons indiqué plus haut; par le remplacement du frein à ressorts par un système hydropneumatique et celui de la flèche d'affût par une nouvelle qui, permettant le tir jusqu'à un site de 16°, faisait passer la portée de 6100 à 8400 m. On !peut noter aussi le remplacement de la culasse par une autre, de type Asbury qui contribua à accélérer la cadence de tir.

- Pour les pièces de campagne lourdes nous pouvons noter aussi une modification de flèche du "60 pounder" - 127 mm - faisant passer la portée maximale de 9400 à 11250 m. ( Affût Mk III). D'autre part l'Armée récupéra un grand nombre de pièces de Marine 817 de 120 mm qui, montées sur un affût à roues simpliste mais pouvant être produit très rapidement, tiraient à 9500 m l'obus de 21 kg. ( Masse en batterie de 3800 kg.)

Mais l'effort principal porta sur les obusiers :, * celui de 6 pouces - 152 4 mm - de siège, fut remplacé par un autre 6 pouces, très moderne et de bonne mobilité ( grâce à la traction automobile ), ayant les mêmes performances de trajectoire mais tirant près de deux fois plus vite. A noter la rapidité de réalisation : concept défini en février 1915; prototype livré début août; 700 exemplaires fabriqués au 31 décembre ! * les 8 pouces - 203 mm - furent d'abord réalisés à partir de pièces de la Marine désafectées depuis peu, réalésés, et dont le canon avait été raccourci de presque moitié.Leur entrée en service eut lieu en février 1915, sur des affûts peu standardisés puisque l'on distinguait - pour des questions de traction - les modèles Mark I à V. Le Mk VI, à tube plus long, quoique réalisé de manière très proche, ne comportait que des composants neufs. Enfin le Mk VII, toujours dans la lignée, avait un tube encore allongé. Il envoyait à 11 250 m un obus de 91 kg réputé dévastateur pour leurs tranchées par les Allemands. * le 9 2 pouces - 233 7 mm - existait en 1914, mais comme pièce de siège et que ses 24 6 tonnes obligeaient à démonter en trois fardeaux pour les déplacements; après quoi il devait être remonté sur plate-forme à préparer. Ce n'est qu'à la fin de 1916 qu'apparut son remplaçant, le 9,2-in. Mk II à frein de recul puissant, tube allongé à 4 33 m donnant une portée de 12 500 m aux obus de 132 kg, et de masse réduite à 16 5 tonnes : ce qui permettait le remorquage par tracteur chenillé 818 sur route ou sur terrain à peu près plat, sans démontage. A l'Armistice, 812 "Howitzers" 9 Mk II étaient en service dans les forces britanniques et une centaine avaient été livrés aux troupes américaines. * Enfin doit être cité l'obusier de 12 pouces - 305 mm - à plusieurs versions différentes par les longueurs de tube et les portées, depuis le Mk I envoyant à 10 300 m son obus de 340 kg, jusqu'aux Mk III - sur affût V-F - et Mk IV tirant l'un et l'autre à 13 100 m. Le principal défaut était une masse "à vide" déjà considérable : 40 tonnes; ce qui imposait un démontage en 6 fardeaux pour les versions non V-F. Mais ce poids ne suffisait pas à amortir assez le recul pour les tirs sous faible site. C'est pourquoi était ajouté normalement un caisson à remplir de 20 tonnes de terre, donnant donc lieu à un fardeau de plus et des délais supplémentaires au montage et au démontage.

- Pour les pièces de campagne lourdes, si les obusiers donnaient satisfaction, M allemand réalisa que les portées n'étaient pas suffisantes. * Dans un premier temps on monta des canons des calibres intermédiaire de la Marine - ceux des "pré-Dreadnaught" périmés - sur des affûts de fortune, puis en 1916 Krupp sortit le "15-cm K 16 Kp" de 42 7 calibres, c'est à dire à tube très long. Son défaut était la masse importante, 10 9 tonnes, qui obligeait à la séparation en deux fardeaux, affût d'une part, et tube sur une sorte d'avant- train à 4 roues, pour la traction par chevaux. Mais les opérations de démontage et remontage avaient été étudiées pour être très rapides. La pièce envoyait à 22 km un obus de 51 4 kg: ce qui permettait notamment le tir de contre-batterie contre des matériels alliés de calibres bien supérieurs, et très nettement moins mobiles. A ce canon vint s'ajouter le "mortier-obusier" Mörser de 210 mm, très moderne, qui envoyait à 11 km un obus de 121 kg. Le poids important, 9 2 t, imposait le déplacement soit par tracteur à moteur, soit le démontage en deux fardeaux, mais ici aussi montage et démontage étaient simples et rapides. , - Enfin on ne peut guère parler d'artillerie sur V-F pour l'Allemagne, sauf à y inclure la pièce, d'origine marine, de 170 mm - portée 23 km, obus de 63 5 kg - prévue d'abord comme artillerie très lourde de campagne, mais que sa masse de 25 tonnes rendait peu mobile. La transformation V-F fut d'une totale simplicité : on se contenta de hisser, ( et bloquer ), le canon, roues comprises, sur un wagon plat standard, à deux bogies et plate-forme centrale surbaissée.

Si l'Allemagne n'eut donc qu'un petit nombre de pièces nouvelles à créer por son artillerie classique, en revanche elle sortit rapidement une artillerie de tranchée beaucoup plus étudiée que les premiers minenwerfer ; et pour certaines pièces, de très gros calibre. Sans entrer dans les détails on peut citer le 75 mm, facilement déplaçable à bras : 140 kg; le 180, le 245, le 280, etc. Conçus initialement pour des projectiles explosifs, les matériels de gros calibre évoluèrent rapidement vers le tir majoritaire de projectiles toxiques : la faible vitesse initiale autorisait des parois d'obus minces, donc une grande contenance pour ces toxiques.

Bien qu'il ne s'agisse pas d'une arme du front mais d'une tentative de pression psychologique, nous ne saurions terminer sans dire quelques mots sur les trop célèbres pièces qui bombardèrent directement Paris en 1918 : au total 367 obus faisant 250 tués et 620 blessés.819

L'idée vint de la Marine, habituée aux grandes portées, au début de 1916, avec l'appui enthousiaste des dirigeants de Krupp. L'étude, de 9 mois, pour une canon portant à une centaine de km, dut être reprise à la fin de l'année pour tenir compte du repli décidé sur la ligne "Hindenburg" : il fallait passer à un minimum de 120 km.820

Les calculs montraient que sous l'angle optimal, 42° et non 45° car il fallait tenir compte de la rotondité de la terre sur de pareilles distances. Il fallait aussi prendre en compte la forte diminution de la densité de l'air, donc du freinage par frottement aérodynamique, pour des trajectoires culminant à une quarantaine de km. A une époque où les ordinateurs n'existaient pas et où la densité de l'air à plus de 10 000 m n'était connue que par une formule ne tenant pas compte des températures dans la stratosphère, le travail représentait une somme considérable de calculs à faire "à la main". On trouva qu'une vitesse initiale de l'ordre de 1600 m/s devait donner satisfaction. La solution pratique fut la suivante : un tube de 380 mm, de 17 m, servait de frette à un autre tube, du calibre 210 mm, long de 28 m et au bout duquel était !vissé un dernier tube, du même calibre mais non rayé. La longueur totale, 34 m, imposa un haubanage externe pour que l'ensemble ne s'incurve pas sous son propre poids. Malgré la mise au point d'une poudre spéciale le frottement était tel que chaque coup usait le tube, au point qu'il fallut, après essais, prévoir une série d'obus, numérotés, de calibre croissant de 210 jusqu'à 232 mm. 821Trajectoire type pour portée de 110 km : départ à 1578 m/s sous 42°. A 90 s et 40 km d'altitude, culmination à 675 m/s. Impact à 176 s et 922 m/s sous 57°.

A partir du 9 août l'avance Alliée obligea un repli "en catastrophe" de ces canons-phénomènes. Ils furent si soigneusement sabotés avant l'Armistice que, de nos jours encore, nous ignorons si ce furent deux, ou bien trois pièces qui furent construites : la cadence de tir montre seulement que certains jours deux pièces tirèrent. ( Le 3 ème - non terminé - aurait été un 235 mm ? )

Les résultats ne correspondirent pas à l'espérances d'un effondrement du moral parisen; bien au contraire, ce fut un sentiment de rage qui se fit jour. En particulier même les milieux les plus anti-religieux furent indignés par la tuerie du 29 mars, jour du vendredi saint, où un obus tombant sur l'église Saint Gervais y fit 75 morts et 90 blessés. , Le Lange 21 cm Kanone in Schhiessgerüt désignation officielle, mais dénommé aussi "Pariser-kanone" et "Wilhem-kanone" outre-Rhin, "Grosse Bertha" en France ( à tort, puisque la "Dicke-Bertha" était l'obusier de 420 ), avait coûté des efforts considérables pour un résultat stratégique à l'opposé de celui attendu.

Nous nous sommes longuement étendus sur cette question de l'Artillerie...Peut- être trop au gré du lecteur ? La raison tient au fait que, pour la première fois dans l'histoire le canon fut, dans le premier conflit mondial, le moyen de la fonction agression qui provoqua, à lui seul, plus de pertes que tous les autres. S'il est difficile de connaître avec exactitude la répartition des causes ayant entraîné la mort immédiate, on peut déjà tenir pour certain que la plupart des disparus définitifs furent "pulvérisés" par l'explosion "à bout portant" d'un obus. Et pour les statistiques médicales, donc blessés pris en chage par le !Service de santé, on en décompta 53 % chez les Allemands, ( front de l'Ouest ); 55 % chez les Britanniques, et 64 % pour les Français : reflet du fait que pendant la période où notre Artillerie fut nettement surclassée - de 1914 à la fin de 1916 - ce furent nos troupes qui tinrent la très grande majorité du front. Or, même en période calme - R.A.S. sur l'ensemble du front - il suffit d'un tué au km, par tirs de routine, pour perdre 500 hommes quotidiennement.

33. Armement naval.

31. Artillerie.

Rappelons qu'à la fin de la période couverte par le chapitre précédent le canon d'acier était généralisé dans la Marine depuis plus de dix ans; alors qu'il venait de faire son apparition pour l'Artillerie terrestre. Ceci s'explique par le fait que la masse d'un canon "en batteries" - c.à.d. non sous tourelle - est très faible par rapport à celle du navire, ( et que cette répartition en batteries superposées n'influe guère sur la stabilité de la coque). En outre le canon est à poste fixe, recul mis à part. En conséquence il avait été possible de renoncer au bronze, matière riche en produisant des canons de marine en acier, aux parois d'une épaisseur telle que le risque d'explosion n'était plus à craindre...en principe du moins, puisque nous avons vu qu'un accident de ce genre avait coûté la vie de plusieurs personnalités américaines dont les ministres de la Marine et des Affaires étrangères.

Nous avons laissé l'Artillerie navale des années 1850 à 1860 à des pièces d'acier, soit rayées et tirant des obus dont les calibres ne dépassaient pas 180 mm, soit lisses mais dont les âmes pouvaient atteindre et dépasser 200 mm. De manière très générale ces canons étaient placées en batteries comme depuis des siècles, tirant latéralement à travers des sabords - fermés par gros temps - et à l'abri d'un blindage pour les bâtiments les plus récents. C'étaient les cuirassés à la Dupuy de Lôme . Toutefois quelques navires avaient reçu ultérieurement des pièces "en barbette" sur le pont supérieur, montées sur pivots pour pouvoir, en principe, tirer dans x toutes les directions.822 Dans les faits cette artillerie de pont se limitait à deux canons de masse limitée, ( rotation à bras ), installés en général aux deux extrémités du pont pour bénéficier d'un champ de tir réel maximum.

Au moment où commença la Guerre de Secession les Etats-Unis, en contraste avec les armes individuelles, avaient un certain retard technique : ils n'utiliseront guère, ( sauf importations ), pour la Marine et l'Artillerie côtiere que des pièces lisses, mais de gros et très gros calibres pour l'époque . En revanche c'est sur les "monitors" 823 que vont apparaître les premières tourelles malgré le danger de chavirage sur des bâtiments de très faible franc-bord et dont la carène, construite en urgence, n'avait qu'une faible stabilité. A titre d'exemple, les deux principaux acteurs de la célèbre bataille de Hampton Roads le 9 mars 1862, historique parce qu'elle mettait aux prises pour la première fois deux navires porteurs de blindages, opposait : - pour les Confédérés, les 10 canons de 203, en batterie protégée par lames de fer inclinées, du Virginia ( ex-Merrimac pris sur cale, et radicalement transformé car la tentative de sabotage avant abandon, par incendie, avait épargné la coque );

- Pour les Unionistes, les deux canons de 280, en tourelle, du Monitor 

La veille le Virginia avait détruit deux puissantes frégates ennemies et causé de sérieux dommages à une troisième. L'arrivée du petit Monitor rétablit l'équilibre., En fait la rencontre se solda par un match nul puisque les projectiles échangés ne firent que des dégats tout à fait mineurs. Mais la preuve était faite que le navire non blindé n'était plus de taille contre celui portant une cuirasse. Toutefois les antagonistes n'étaient pas des bâtiments "marins" - le Monitor chavirera l'année suivante - mais cette bataille ne fut pas à l'origine du cuirassement, comme on le croit souvent : au 9 mars 1862 près de 100 navires blindés, dont certains capables de la haute mer - des "cuirassés" au sens que prendra le mot - étaient en service ou en construction en Europe. Les calibres des pièces principales des vaisseaux de ligne vont augmenter rapidement pour lutter contre l'évolution des épaisseurs de blindage : jusqu'à un 412 mm construit par Arstrong pour le cuirassé italien Duilio. Mais, avec l'invention des poudres sans fumée - trois fois plus énergétiques que la poudre noire, rappelons-le - et grâce à l'amélioration des aciers et de leur mise en oeuvre, ( frettages calculés etc ), il va être possible d'obtenir la perforation avec des obus cylindro-coniques de calibres plus faibles, mais plus lourds à diamètre égal que les projectiles sphériques, et tirés à grande vitesse initiale - ce qui leur donne une grande portée. La nouvelle "course aux calibres" va commencer avec des canons de l'ordre de 200 mm, ( par exemple. 194, 210 ), qu'il faudra augmenter pour tenir compte de l'amélioration, là aussi, des aciers de cuirasses.

Vers 1900 le calibre "normal" du cuirassé est le 305; en 1910 on trouve des 343 et des 355 mm. Au tout début de la guerre mondiale apparaîssent les 381 mm qui tirent à une quarantaine de km et pendant le conflit les Etats-Unis mettront sur cale des bâtiments destinés à porter du 406.

Pendant longtemps, par ailleurs, l'artillerie principale, en tourelles, était associée à une artillerie secondaire en casemates latérales situées sous le pont supérieur. Par exemple, la classe Majestic sortie entre 1893 et 1898, portait 4 * 305 en deux tourelles et 12 * 152 en casemates. ( Il s'y ajoutait une artillerie lgère, sur le pont voire sur les toits de tourelle : des 76 2 et des 47 pour les Majectic, destinés à la lutte contre les petits torpilleurs. Le rôle de l'artillerie secondaire - ordre de 150 mm - reste flou : en principe, pour la lutte contre les croiseurs pour économiser les obus de gros calibre, mais aussi - pensons-nous - par tradition d'utiliser le pont principal de batterie : celui situé au dessous du pont supérieur.

Le premier cuirassé moderne, ancètre direct de ceux mis en service jusqu'en 1945, fut le Dreadnought, construit avec une rapidité stupéfiante puisque, mis sur cale le 21-10-1905, il fut lancé le 10 février suivant, et entra en service le 01-10-1906 : 345 jours ! Son armement concrétisait le concept de l'amiral Jacky Fisher 824 : pas de pièces secondaires, mais 10 * 305 en tourelles double, ( plus 27 * 76 en barbette, anti-torpilleurs). Le cuirass pouvait tirer avec 8 grosses pièces d'un bord ou de l'autre, contre 4 seulement jusqu'alors.

Après la première retraite de l'amiral Fisher 825 on revint partiellement en Grande Bretagne, et en on resta pour encore plusieurs années dans d'autres nations, aux calibres intermédiaires en casemates latérales : cas de la Classe Courbet en France, Koenig en Allemagne, mais des Iron Duke et des Queen Elizabeth outre-Manche.826 B Les premières tourelles triples apparaîtront peu avant le conflit, notamment sous l'influence de la course navale engagées entre l'Allemagne et la Grande Bretagne : budgets navals ( ramenés en francs-or ) :

Nation

1878

1890

1911

France

132 181 000

218 812 000

416 430 000

Allemagne

74 135 000

117 347 000

542 407 000

Grande-Bretagne

274 245 000

385 671 000

1 089 322 000

On voit le "bond" réalisé par l'Allemagne, qui multiplie son budget naval par presque 4 en une vingtaine d'années, alors que la France n'arrive pas au facteur 2, et que la Grande-Bretagne n'atteint pas 3. Cette derniere bénéficie pourtant d'une confortable avance; mais ce qui l'inquiète - et n'est pas étranger à sa politique extérieure - est que si l'Allemagne ne dépense pas plus encore pour sa Marine, ce n'est pas faute de crédits à y consacrer, mais de cales, qu'elle construit fiévreusement : elle a décidé - loi du 6 avril 1908, encore augmentée en 1913 - que vers 1920 sa flotte devra disposer en navires modernes, ( de moins de 15 ans ), de 41 cuirassés, 24 croiseurs cuirassés, 49 croiseurs protégés, etc. Pour être complets, nous devons ajouter que le budget naval américain de 1911 élevait à 859 000 000 de F. Mais il n'inquiétait pas la Grande-Bretagne car la plus grande part était destinée à la défense : artillerie côtière; gardes-côtes cuirassés; torpilleurs côtiers : 2 cuirassés de haute mer, seulement, étaient prévus. Le Japon, avec 195 000 000 de F, semblait encore bien loin d'être dangereux. ( D'ailleurs jusqu'aux débuts du XX ème siècle, ne pouvant les réaliser il achetait ses grosses unités à la Grande-Bretagne.)

Notons encore que :

- la masse d'un obus est, à peu près, proportionnelle au cube de son calibre. Par exemple 144 kg pour le 240; 215 kg pour le 270; 440 kg pour le 305, etc;

- de très grandes vitesses initiales, ( pour l'époque ), 700 à 800 m/s, sont nécessaires pour les tirs à grande distance suivis de perforation des cuirasses. - Comme conséquence, après 200 coups à charge de combat le tube du canon est usé et doit être changé. Et puisque le temps de trajet dans l'âme est de moins de 1/100 ème de seconde, la "vie" utile de ce tube n'atteint pas 2 secondes;

- en 1914 les conduites de tir, centralisées, des cuirassés récents permettaient d'engager le combat à des distance de 15 à 20 000 m, mais seulement par temps très clair puisque tout reposait sur les évaluations par télémètres optiques.

332. Torpilles.

A la fin du XIX ème siècle le mot "torpille" recouvrait plusieurs engins - sans parler des torpilles dormantes les mines maritimes ), et des obus de gros mortiers-obusiers, dits "obus-torpilles".

A. Jusqu'à la fin de la Guerre de Scession, le terme désigne surtout une charge portée à l'extrémité d'une longue hampe - ordre de 8 m - par une petite embarcation, le torpilleur, qui peut être mue à vapeur ou par hélice actionnée à bras; embarcation généralement submersible ou dont seul un capot de pilotage émergeait. ( Sauf erreur de notre part, ces engins ne furent mis en oeuvre que par les Confédérés, contre les navires de blocus de l'Union). Ce genre de torpille ne pouvait être employé que de nuit et contre des navires à l'ancre, par des équipages intrépides car le torpilleur avait toutes chances, si l'on peut dire, d'être pulvérisé par l'explosion touchant le navire attaqué.

B. Pourtant, dès 1861, un inventeur américain - mal identifié, car l'invention fut revendiquée par plusieurs individus, que de multiples procès ne parvinrent pas à départager - avait proposé une torpille automotrice. Il s'agissait en somme d'un petit canot, portant la charge devant exploser au choc, propulsé par "une "batterie" de fusées depuis un "cannot-mère" dont l'équipage assurait les derniers réglages, bloquait la barre du torpilleur, et allumait les fusées. Le gouvernement de l'Union, sans attendre la fin des proçès, décida de faire réaliser quelques engins de ce type. Malheureusement le cannot avait une très fâcheuse tendance à ne pas suivre le trajet espéré : lors du premier et unique essai avec charge, la torpille à réaction vira à 45° de la direction initiale et vint couler le brick Diana, porteur précisément des membres de la commission d'essais. Les survivants rédigèrent un rapport totalement défavorable. ( Le Diana eut donc le douteux privlège d'avoir été, dans l'histoire, le premier navire coulé par une torpille automotrice.)

C. Enfin la torpille moderne, y compris actuelle, dérive de celle inventée par l'igénieur Robert Whitehead, ( sur une idée du capitaine autrichien Luppis ), qui travaillait en 1866 pour le gouvernement autrichien aux chantiers de Fiume. C'était un fuseau de 4 m de long, porteur d'une charge de 20 kg - de poudre noire naturellement à cette époque - propulsé par une hélice entraînée par un moteur fonctionnant par bouteille d'air comprimé sous haute pression, et maintenu en ligne par un gouvernail. La portée était de l'ordre de 900 m.

Ultérieurement le guidage sera mieux assuré, grâce à un giroscope agissant sur le gouvernail en cas de déviation, inventé par l'autrichien Obry en 1895. Par ailleurs un gouvernail de profondeur relié à un système à pression d'eau, réglable avant lancement, maintient la torpille à une profondeur pouvant être réglée. A ce moment, 1895, la charge est passée à 45 kg d'explosif brisant et la portée à 2 km.

A la veille de la première guerre mondiale la torpille Whitehead était devenue un engin très fiable, employé par toutes les Marines de quelque importance., A titre d'exemple la torpille standard française de 1914 avait une longueur de 4 26 m pour un diamètre de 45 6 cm. Elle portait un cône de charge de 100 kg et avait une portée, selon vitesse - préréglable - de 5 à 9 km. Son immersion, aussi, était réglable, de 0 à 4 m. Masse : 650 kg. Un nouveau modèle, en fin d'essais, un peu plus long, portait une charge de 145 kg d'explosif.

Ces torpilles étaient lancées depuis :

- des bâtiments de surface, à partir de "tubes lance-torpilles" à chasse d'air

orientables sur les ponts des navires de surface de quelque importance, fixes et parallèles à l'axe sur les petits bâtiments dont le type était alors une sorte de vedette de la gamme de une à quelques centaines de tonnes.827 A l'autre bout de l'échelle, les cuirassés classe Coubet portaient 4 tubes.

L'autre bâtiment lanceur, très spécialisé, fut le submersible dont nous avons longuement parlé à propos de la mobilité navale. Soulignons encore le fait que la capacité d'emport à bord, comme les difficultés de manipulation, tendaient à faire réserver les torpilles aux navires de guerre, capables d'une auto-défense écrasante contre submersible en surface: ou contre les navires marchands escortés. En revanche, c'est au canon, pour économiser ces précieuses torpilles, qu'étaient attaqués les bâtiments marchands isolés.828, Il faut bien voir qu'à cette époque les moyens d'observation en semi-plongée - le périscope - ne valait pas les actuels, et queceux de calcul d'une "solution" de tir - selon l'expression des sous-mariniers - tenant compte des positions respectives lanceur et but, de leurs caps et de leurs vitesses, étaient tout à fait primitifs par rapport à ceux dont on disposera en 1939-45, et plus encore par rapport aux actuels. La torpille n'était sûre que lancée à courte distance de son but, et de flanc.

333.Mines "aquatiques".

( Nous employons le terme "aquatiques" parce que si, en général, le minage se fait en mer, il est arrivé que des engins soient mouillés en eau douce : pour gèner le trafic de ports fluviaux desservis par fleuves assez importants et profonds pour être empruntés par des navires de tonnage élevé. D'autre part, jusqu'en 1914 les mines furent plus connues en France sous le nom de torpilles dormantes comme nous l'avons indiqué déjà : nous avons sous les yeux une gravure de l'automne 1914 montrant les trois types alors en usage : torpille vigilante pouvant exploser au choc mais aussi par télé-commande électrique; !torpille de ( petit) fond seulement télé-commandée, et torpille de blocus la plus courante, explosant uniquement au choc d'une coque. )

Le minage vise à interdire la navigation ennemie de manière très générale, puisque la mine s'attaque aveuglément aussi bien à un petit cargo qu'à un cuirassé. A Partir de 1917, par exemple, le Pas de Calais fut si strictement bloqué que les sous-mariniers allemands les plus hardis ne purent plus éviter le long contournement des îles britanniques pour déboucher dans l'Atlantique. Mais un barrage de mines, pratiquement étanche à l'ennemi, peut protéger une zone, un port, sans en arrêter le trafic grâce à un ou des étroits chenaux libres, en zig-zags très bien repérés. Naturellement tout chenal doit être surveillé, et périodiquement modifié car le renseignement ennemi peut arriver à en déterminer le tracé.

Les premières mines furent employées par le Nord pendant la Guerre de Secession,

pour parfaire le blocus du Sud. Ces engins, à mise à feu primitive, étaient très dangereux pour les utilisateurs car le moindre choc, au moment de la mise à l'eau pouvait en provoquer l'explosion. Le Sud riposta par des mines mobiles 829 utilisant les courants les dirigeant vers les bâtiments adverses à l'ancre, et très étudiées pour ne présenter qu'un danger temporaire - car couler en mer un navire neutre européen eut été désastreux pour la diplomatie sudiste. Le moyen, simple et qui sera repris jusque pendant la guerre 1939-45, consistait à munir la mine d'une ouverture obstruée par un bouchon de sel : au bout de quelques heures, sel fondu, la mine coulait...en principe, en eau profonde.

L'idée de la mine maritime ne fut reprise, en Europe et d'abord en Russie, que dans les dernières années du XIX ème siècle; mais c'est le Japon qui, le premier, les utilisa en grand nombre lors du conflit de 1804-1905 pour tenter de bloquer les ports russes d'Extrème-Orient.

Nous avons énuméré les "torpilles dormantes" de 1914 : vigilantes, de fond et de blocus. Au cours de la première guerre mondiale ce furent, presque exclusivement, les dernieres qui furent employées. Très rapidement on abandonna le système russe, primitif et dangereux pour les poseurs830, pour les systèmes "à cornes" mu