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Géopolitique du Pacifique

 

CIVILISATIONS ET RELIGIONS

Cours de géopolitique d'Alain Litzellmann (III)

 

 

Puisque nous parlons de choc des civilisations, peut-être serait-il judicieux de commencer par là notre étude de la zone Asie-Pacifique. Laissons-nous, pour le moment, guider par Huntington.

Depuis la fin de l’été 2001 plus que jamais, les tenants du choc des civilisations, croyant en cela être de fidèles disciples de Huntington, se réfèrent à l’idée d’un combat entre l’islam et le christianisme. Cela ne correspond ni à la théorie ni à la réalité.

Le monde tel que le voit Huntington n’est pas organisé autour de quelques grandes religions mais autour de civilisations. Certes, il appelle certaines de celles-ci orthodoxe, islamique, bouddhiste, hindouiste, mais d’autres sont désignées comme occidentale, latino-américaine, africaine, chinoise, japonaise.

C’est qu’une civilisation se résume rarement à une religion, fût-elle largement majoritaire. La civilisation dite occidentale, qui recouvre l’Europe occidentale, l’Amérique anglo-saxonne, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, plonge certes ses racines dans la religion chrétienne catholique ou protestante, mais aussi dans la philosophie des Lumières qui était loin de bénéficier du soutien des Églises, et a peu de rapports avec celle de ce pays catholique que sont les Philippines. D’ailleurs, Huntington distingue la civilisation sud-américaine, marquée pourtant par le catholicisme, de la civilisation occidentale. Quant à la civilisation orthodoxe, peut-elle être considérée comme non chrétienne ?

Un pays comme la Chine est soumis à des influences religieuses diverses et mêlées : bouddhisme, taoïsme et confucianisme sans compter l’islam qui est propre aux minorités Ouïgour et Hui.

C’est donc bien de civilisations qu’il s’agit, mais ces civilisations sont construites sur le fondement des religions. Il n’est donc pas inutile de commencer par faire le tour des religions qui sont présentes dans la zone Asie-Pacifique.

Je ne pense pas utile de parler de l’orthodoxie : la Russie est certes présente sur les rives du Pacifique, mais il ne semble pas que l’on puisse définir l’Extrême-Orient russe comme orthodoxe.

Le complexe religieux chinois

S’il nous faut démontrer qu’une civilisation ne se réduit le plus souvent pas à une religion, le complexe religieux chinois en fournit un éclatant exemple. Il peut être étendu au Vietnam, à la Corée et, de façon plus originale, au Japon qui remplace le taoïsme par le shinto.

Ce complexe religieux est constitué par trois religions et deux ensembles de croyances qui constituent un ensemble en ce sens qu’elles participent toutes de concert à la définition d’une culture. Un Chinois peut se dire bouddhiste par exemple, sa pensée sera néanmoins marquée d’éléments taoïstes et confucéens et il y a gros à parier qu’il croit dur comme fer au Yijing et au Fengshui.

Le bouddhisme

Commençons donc par le bouddhisme. Déjà, certains d’entre vous s’agitent : le bouddhisme, ne connaissant pas de dieux, n’est pas une religion mais une philosophie. Je m’inscris en faux contre cette affirmation. D’abord parce que la définition d’une religion comme étant ce qui relie l’homme à la divinité est réductrice. Qu’est-ce qu’un dieu, d’ailleurs ? Quelle différence fait-on entre un esprit et un dieu ? Doit-on refuser de considérer les animismes comme des religions ? Si oui, dans quelle catégorie doit-on les classer ? Ensuite, une philosophie ne comporte pas de rites et encore moins de clergé. Enfin, on ne connaît le bouddhisme en Occident que sous la forme du bouddhisme tibétain : nous verrons plus loin qu’il existe une vénération de divinités dans d’autres formes du bouddhisme..

Or, il existe depuis le III° siècle 18 écoles du bouddhisme, que l’on regroupe sous les appellations de petit véhicule (Hînayâna), grand véhicule(Mahâyâna) et véhicule tantrique (Vajrânyâna). Le véhicule auquel il est fait allusion est celui qu’emprunte le bouddhiste pour franchir le fleuve de la réincarnation et atteindre le Nirvâna.

Le bouddhisme du petit véhicule (Hînayâna)

Le petit véhicule est le bouddhisme du Golfe du Bengale : Ceylan, Birmanie et Thaïlande. Il a été éliminé de l’Indonésie aux XV° et XVI° siècles et n’est donc plus présent dans la région qui nous intéresse. Il est probablement le plus proche du bouddhisme originel : les bouddhas ne sont nullement considérés comme des divinités mais la pratique de rites et l’existence d’un clergé monastique demeurent les attributs d’une religion.

Le bouddhisme tantrique (Vajrânyâna)

Le bouddhisme tantrique est propre au Tibet, au Népal et à la Mongolie. Il est très fortement organisé autour d’ordres monastiques qui constituaient, jusqu’à la domination communiste sur le Tibet et la Mongolie, l’autorité étatique. Il distingue, parmi ceux qui ont atteint le stade de l’éveil, les bouddhas qui se sont éteints dans le Nirvâna et les bodhisattva qui ont accepté de continuer à se réincarner pour guider les hommes vers l’éveil. Ce sont leurs incarnations, connues en Occident sous leur appellation indienne de « lamas », qui dirigent les ordres religieux : bonnets rouges, bonnets jaunes… Le plus célèbre, le Dalaï Lama, est considéré comme la réincarnation du bodhisattva de la compassion, Ravalokiteçvara. Ces ordres religieux disposaient autrefois d’armées et c’est ainsi qu’ils ont conquis l’Asie centrale chinoise (aujourd’hui musulmane) et la Mongolie où ils ont éliminé le chamanisme.

Autre caractéristique, cette forme du bouddhisme insiste sur les manifestations de thaumaturges, comme la lévitation ou la capacité de perception extrasensorielle. Comme le petit véhicule, le véhicule tantrique est absent de la région que nous étudions.

En Occident (tout autant en Amérique anglo-saxonne qu’en Europe occidentale), nous ne connaissons guère le bouddhisme que sous sa forme tantrique. Cela est sans doute dû à l’essaimage des ordres religieux bouddhistes après l’occupation chinoise et l’exil du Dalaï Lama. Il est remarquable que, sur sa carte du « Choc des civilisations », Huntington limite le monde bouddhiste au Tibet et à la Mongolie.

Le bouddhisme du grand véhicule (Mahâyâna)

Reste le grand véhicule, présent en Chine, au Japon et au Vietnam. Il comporte plusieurs écoles dont la plus connue est le bouddhisme shan chinois, appelé zen au Japon. Si les monastères demeurent le conservatoire d’un bouddhisme spirituel, le bouddhisme du grand véhicule pratiqué par le peuple est fortement influencé par le panthéon taoïste. Les bouddhas sont vénérés comme des divinités de premier rang, les bodhisattva comme des divinités de second rang. Des assimilations sont fréquentes. Ainsi, la déesse Kuanyin, sans doute la divinité la plus populaire en Chine, est assimilée au bodhisattva de la compassion Ravalokiteçvara, encore lui.

Le confucianisme

On considère en général le confucianisme comme une philosophie et, cette fois, je suis presque d’accord avec cette opinion. Cependant, il existe des rites propres au confucianisme qui découlent à la fois de l’antique religion impériale et du culte des ancêtres.

Influence du culte des ancêtres

Ces deux religions sont les plus anciennes en Chine. Le culte des ancêtres n’est exclusif d’aucune autre religion et est une affaire privée de la famille au sens large, du clan familial. Elle consiste en la conservation d’une plaquette portant sur le revers le nom du défunt dans un temple particulier qui peut être une chapelle réservée dans la maison, un temple familial qui peut être somptueux et traverser les siècles dans le cas de familles très riches ou un temple public. Si les temples familiaux ont disparu en Chine populaire (certains ont été transformés en musées), il existe encore des temples publics des ancêtres et on achète fort cher la concession d’un étroit emplacement sur une étagère parmi des milliers d’autres plaquettes. Les tombes aussi sont révérées : une fois par an, on les nettoie et on passe 24 heures en compagnie de ses morts, jouant au mah-jong, lançant des cerfs-volants, bavardant entre amis ou faisant la sieste.

Influence des rites impériaux

Nous ne citerons la religion impériale que pour expliquer le caractère religieux du confucianisme. Le rôle du monarque, roi jusqu’au III° siècle avant J.C., empereur par la suite, était en grande partie de préserver l’harmonie entre le ciel et la terre. Les rites consistaient en une disposition particulière des pièces de son palais et des temples qui l’entouraient, en sa présence dans l’une ou l’autre salle selon l’heure du jour, en des cérémonies annuelles dans les divers temples. Les sacrifices d’animaux lui étaient réservés et figuraient notamment dans le culte des ancêtres du monarque.

L’enseignement de Confucius

Ce décor posé, il nous sera plus facile d’expliquer le caractère religieux du confucianisme. Kongfuzi (son nom a été latinisé en Confucius par les jésuites) a enseigné vers le IV° siècle avant J.C., à l’époque dite des Printemps et Automnes qui a précédé l’avènement de l’empire. Allant de royaume chinois en royaume chinois, il a cherché en vain à devenir le conseiller d’un monarque. Profondément religieux, il considérait que la Chine ne pourrait retrouver son harmonie que par un retour à la pureté des rites des Zhou, rois d’un mythique âge d’or chinois. Son enseignement, qui n’a jamais eu l’oreille des princes car il contrecarrait un courant en vogue, le légisme, concernait également les sujets. On ne le connaît, comme celui de Socrate, qu’à travers les écrits de ses disciples. On peut le résumer en trois principes garantissant l’harmonie des rapports sociaux : la place juste, l’appellation juste, l’action juste. Ces principes sont en général compris comme ultraconservateurs mais ils permettent l’ascension sociale de ceux que leurs capacités désignent pour une fonction sans rapport avec leurs origines. Néanmoins, il ne fait pas de doute que le confucianisme encourage la passivité de la société. C’est pourquoi il a été vigoureusement combattu pendant la révolution culturelle dans une campagne où il était curieusement associé à Lin Piao (Pi Lin Pi Kong, « Critiquer Lin Piao, critiquer Confucius »).

Caractère religieux du confucianisme

Et la religion, dans tout cela ? Ce facteur n’est pas capital, mais il est nécessaire pour comprendre comment est ressenti le confucianisme. À l’origine, il n’existait pas de culte confucianiste hors le culte des ancêtres pratiqué par les descendants du maître. Ceci a perduré jusqu’au jour où un empereur s’est entiché des maximes de Confucius au point de l’adopter comme ancêtre de sa dynastie. On a donc vénéré Confucius selon les rites réservés aux ancêtres impériaux, incluant une cérémonie annuelle où sont sacrifiés un bœuf, un mouton et un porc. Ce sacrifice, qui rappelle étrangement la suoovitaurilia des Romains, est toujours pratiqué en septembre dans certains temples de Confucius. Ces temples, qui s’en étonnerait, sont conçus comme des temples des ancêtres : on n’y trouve aucune statue de divinité et encore moins de statue de celui qui est vénéré en ces lieux, seulement une plaquette au revers de laquelle est inscrit le nom du maître.

Le taoïsme

Le taoïsme a une double acception occulte et populaire. Il est né de l’enseignement de Laozi qui promettait bonheur et longue vie sous condition de respecter d’étranges pratiques physiques, sexuelles, pharmaceutiques et magiques. La bible du taoïsme, le Daodejing ou Livre de la Voie et de la Sagesse, est des plus mystérieux même pour les Chinois. En témoignent les énormes divergences entre les traductions qui en ont été proposées… et le fait qu’aucune de ces traductions n’est compréhensible.

Il existe, en fait, deux taoïsmes. Le premier est celui des prêtres, et repose sur des pratiques magiques proposées aux fidèles contre espèces sonnantes. Le second est un taoïsme populaire qui intègre tout le panthéon des divinités chinoises. Il existe en principe une hiérarchie des dieux calquée sur la hiérarchie impériale, mais cela est sans rapport avec l’importance qu’on leur accorde. « Comme on connaît ses saints on les honore », dit-on chez nous. Le Maître du Ciel et les multiples empereurs ne sont pour la plupart guère vénérés, on honore les dieux davantage en fonction de l’efficacité qu’on leur prête qu’en fonction de leur rang. Des humains peuvent être divinisés, comme Guan Yu, personnage historique devenu dieu de la guerre et de la fidélité aux serments avec le grade d’empereur. On intègre même les bouddhas et bodhisattva et jusqu’à Confucius, toujours non statufié. Enfin, le théâtre et les spectacles de marionnettes peuvent avoir un caractère religieux, les dieux s’incarnant dans les acteurs ou les marionnettes.

Tout cela, en fait, n’a pas grand-chose à voir avec le taoïsme si ce n’est que les cérémonies et la vénération des dieux ont pour cadre les temples taoïstes. On devrait plutôt parler d’une religion populaire qui n’a pas de nom. S’y rattachent les fêtes qui rythment le calendrier lunaire : fête du printemps (le nouvel an), fête des lanternes, fête de la lune, etc.

Cosmologie et divination : « Yijing » et « Fengshui »

Vous resterez peut-être sur votre faim si je ne fais aucune allusion au Yijing, le « Livre des mutations » attribué à Mengzi (nom traduit Mencius par les jésuites). Il s’agit en fait d’une cosmologie mâtinée de pratique de divination qui remonte très loin dans la culture chinoise et influence les diverses religions, mais il ne s’agit pas d’une religion : pas de divinités, pas de clergé, pas de culte.

On ne saurait non plus attribuer un caractère religieux au Fengshui (« vents et eaux »), prétendue science permettant de déterminer l’orientation et la disposition d’un bâtiment, d’une tombe pour éviter les influences néfastes et favoriser les bonnes influences. On la définit souvent comme une forme de géomancie mais cela n’a strictement rien à voir.

Si en France Yijing et Fengshui, d’ailleurs fort mal assimilés, font partie de la culture new age, ils sont tous deux pris très au sérieux dans l’ensemble de l’Asie orientale et du Sud-Est.

Le shinto japonais

Le shinto ou « voie des dieux » (dire shintoïsme est une complication parfaitement inutile du mot) est très comparable à la religion populaire chinoise dont il procède d'ailleurs. La différence principale est que, en Chine, les rites impériaux étaient totalement distincts du culte populaire tandis que, au Japon, le rôle religieux de l’empereur était intégré dans le shinto. Cela est dû à la volonté des shoguns qui, du XVII° s. à l’ère meiji (1868), ont ainsi réduit les empereurs à un rôle de pontifes.

Pour la même raison, le shinto a joué un rôle considérable dans l’exaltation du nationalisme japonais. Jusqu’en 1945, il est resté la religion officielle japonaise malgré la profonde influence du bouddhisme.

Pertinence de modèle de Huntington ?

Dans « Le choc des civilisations », Samuel Hutchingson distingue en Asie d’une part une civilisation chinoise recouvrant la Chine (Tibet exclu), la Corée et le Vietnam et d’autre part une civilisation propre au Japon. Ce dernier serait le seul État à posséder sa propre civilisation !

Cette distinction ne me paraît pas pertinente. Toutes les civilisations sont le résultat d’une série d’emprunts, d’assimilations et d’interprétations. C’est particulièrement vrai pour le Japon, pays qui fait preuve d’une capacité d’assimilation extraordinaire. Si l’on y regarde de près, presque tout ce qui n’a pas été emprunté à l’Occident a une origine chinoise. Le repli du Japon sur lui-même pendant les trois siècles qu’a duré la dictature des shoguns a certes entraîné la maturation d’un modèle de civilisation typiquement japonais mais cela s’est fait à partir d’un modèle chinois qui a dominé le Japon jusqu’au XVII° s. En revanche, depuis l’ère meiji, le Japon a fait preuve d’une capacité d’assimilation d’éléments venus d’Occident dont la Chine s’est montrée incapable.

Ces différences et l’hostilité multiséculaire qui oppose les deux pays justifient-ils de considérer que le Japon constitue une civilisation distincte ? Il faudrait dans ce cas également exclure la Corée et le Vietnam de la zone de civilisation chinoise.

L’islam en Asie orientale et du Sud-Est

Avec l’islam, nous abordons une partie délicate de notre propos, les représentations que l’on se fait de cette religion étant particulièrement émotionnelles dans nos pays depuis le 11 septembre 2001. Plus que jamais, il nous faut préciser de quoi nous parlons.

Essais de définitions

Musulman, islamique et islamiste ont été des mots autrefois utilisés indifféremment pour exprimer l'idée « qui se rapporte à l’islam, qui est de religion musulmane ». Il n’en va plus de même aujourd’hui, les mots sont chargés de sens sous-entendu.

·       Le mot « musulman » ne prête à aucune équivoque. Il désigne la personne qui pratique l’islam ou se reconnaît dans cette religion et tout ce qui se rapporte à l’islam : droit musulman, architecture musulmane, littérature musulmane…

·       Il devrait en aller de même du terme « islamique », qui lui est synonyme, mais celui-ci est souvent paré d’une connotation polémique (cf les « foulards islamiques »). Nous l’emploierons dans le sens « qui a rapport à la religion musulmane, qui est conforme à l’islam ».

·       En revanche, nous réserverons le mot « islamiste » à ce qui a trait à l’islamisme, c’est-à-dire au courant revendiquant un rôle politique pour l’islam, donc opposé au principe de laïcité. Entendu ainsi, l’islamisme peut être modéré ou radical.

·       Les termes de « fondamentaliste », « intégriste » et les substantifs correspondants en « isme », empruntés à des branches conservatrices du christianisme catholique et protestant, renvoient à une conception littérale de la pratique religieuse. Ils n’impliquent nullement le recours à la violence.

·       En revanche, nous utiliserons les mots « extrémiste », « extrémisme » pour désigner les courants et organisations recourant aux mesures de coercition et d’intimidation pour forcer leurs coreligionnaires à pratiquer un islam pur ou pour réaliser l’unification du monde musulman (califat mondial).

·       Quant à la notion de « terroriste », « terrorisme », nous réserverons ces mots, dans l’étude qui nous intéresse, aux actes de violence visant à contraindre l’ennemi à une action (libération de prisonniers…), à l’affaiblir politiquement ou à lui occasionner le plus grand tort possible sans objectif stratégique clair. On veillera à distinguer ce qui relève du terrorisme religieux, du terrorisme politique et du banditisme.

Ces quelques définitions posées, notre propos est de déterminer si, dans la région qui nous intéresse, l’islam constitue une civilisation au sens que lui donne Samuel Huntington. Cinq pays riverains du Pacifique ou des mers qui le bordent comptent dans leur population une majorité ou une minorité appréciable de musulmans : l’Indonésie, la Malaisie, Brunei, la Chine et les Philippines.

Islam et islamisme en Indonésie

Un islamisme identitaire

L’Indonésie, dont la population de 200 millions d’habitants est musulmane à 80%, est le plus grand État musulman du monde. L’islam s’y est implanté au début du XVI° s, dans un pays à l’époque hindou et bouddhiste. J’évite à dessein de dire islamique, malgré la définition posée plus haut, afin d’éviter toute ambiguïté : l’Indonésie n’est en aucun cas un pays islamiste, la religion officielle en est le monothéisme. À l’origine, elle connaissait un islam fortement teinté de syncrétisme, influencé surtout par l’hindouisme. Égalitaire et tolérant, il a aboli le cloisonnement de la société en castes. Au début du XX° s., c’est en partie autour de l’identité islamique que s’est organisée à Java et Sumatra la rébellion contre les Hollandais, les deux autres éléments étant le nationalisme et le communisme. Il ne faut pas sous-estimer le sentiment identitaire musulman dans un immense archipel organisé en sultanats regroupant des populations très diverses mais en grande partie islamisées. L’occupation japonaise a encore renforcé le nationalisme et le sentiment identitaire musulman dans l’archipel.

On ne s’étonnera donc pas de ce que, lorsque le Japon eut accordé l’indépendance à l’Indonésie, proclamée par Sukarno en 1945, le débat sur l’adoption de la charia par le nouvel État ait été ouvert. La décision, pourtant, n’était pas facile à prendre : les Pays-Bas, refusant de reconnaître l’indépendance de leur colonie, multipliaient les manœuvres visant à encourager les séparatismes îliens. Il faudrait encore 23 ans pour rassembler ce qui fait l’Indonésie d’aujourd’hui. Il était donc important de ne pas s’aliéner les populations hindoues et chrétiennes.

La laïcité voulue par Sukarno

Une fois l’indépendance indonésienne acceptée par les Pays-Bas en 1949, il convenait de définir le corpus juridique de l’État. Sukarno, soucieux de réaliser l’union nationale, fit le choix de la laïcité. Dès lors, la petite minorité de musulmans radicaux vit s’abattre sur elle une répression policière qui aboutit à durcir ses positions.

En 1966-1967, au moment où Suharto succédait à Sukarno, le pays connut un déchaînement de violence anticommuniste qui fit environ 500.000 morts, essentiellement au sein de la diaspora chinoise. Les émeutiers, bien sûr, étaient pratiquement tous musulmans. Pourtant, ces pogroms et massacres n’avaient rien à voir avec un quelconque extrémisme religieux.

Suharto continua la politique de laïcité de l’État instaurée par son prédécesseur mais avec une violence bien plus grande à l’égard des islamistes radicaux. Ne bénéficiant pas d’une base politique forte, il appuyait son pouvoir sur l’armée.

Dans les années 1970, le mouvement islamiste, numériquement très faible, commençait à s’organiser. On enseignait dans les écoles coraniques que la seule loi qui doit être respectée est la charia, que l’enseignement des lycées est pervers et qu’il ne faut pas se soumettre aux jugements des tribunaux. Suharto s’inquiétant de cette radicalisation, des centaines d’arrestations eurent lieu. À la même époque, le tiers des fonds collectés au profit des défavorisés se trouvait géré par la Jemaah Islamiyah d’un certain Abou Bakar Baashir, recteur d’une école coranique près de Solo. Son organisation ne regroupait que 100 à 200 activistes. Cette organisation a pour but de rassembler les musulmans de tout le Sud-Est Asiatique dans un État islamique.

La guerre soviétique en Afghanistan allait envenimer la situation : des mudjahiddin de retour de Kaboul prêchaient la pureté d’un islam débarrassé de ses influences hindoues et le retour à l’âge d’or de l’islam de Médine.

Affaiblissement du pouvoir et montée de l’islamisme

Suharto n’était en mesure de mener cette politique de répression des musulmans radicaux au nom de la démocratie que tant qu’il bénéficiait du soutien de l’armée. Or, à la fin des années 1980, celle-ci s’est retournée contre lui. Dès lors, il n’avait plus d’autre solution que d’abandonner le pouvoir ou se tourner vers les musulmans. En 1990, un coup sévère fut porté à la laïcité : Sukarno créait l’Association des intellectuels musulmans qu’il plaçait sous l’autorité d’un ministre et qui comptait des anti-occidentaux et même des extrémistes à côté des modérés. C’était un premier pas sur la voie d’un islam politique qui fragilisait la paix sociale.

Au milieu des années 1990, on assista à des surenchères anti-occidentales et anti-chrétiennes dans la presse islamique radicale tandis que se développait une paranoïa du complot contre l’islam. L’influence moyen-orientale se renforçant, l’islam devenait de plus en plus ostentatoire. L’armée et la police ne répondaient que mollement aux violences anti-chrétiennes : en 1996, après que 23 écoles et églises eurent été incendiées à Sitobundo (Java), on ne procéda qu’à une seule arrestation.

La chute de Suharto en 1998 allait précipiter le basculement du pays dans le chaos qui perdura pendant les présidences de Habibie et de Wahib. Comme toujours, les Chinois en firent les frais et les émeutes coûtèrent la vie à un millier de personnes. De nombreux groupes islamiques radicaux sont apparus à cette époque :

  • le Front des défenseurs de l’islam (FPI) d’Habib Rhizik lançant des commandos vêtus de tuniques blanches et armés de couteaux et de matraques à l’assaut des bars servant de l’alcool, des maisons de passe et des karaokés,
  • le Front Hizbullah assez semblable,
  • le Laskar Jihad, qui rassemble quelque 10.000 hommes et organise des expéditions vers les Moluques où s’affrontent chrétiens et musulmans ; la dissolution de ce dernier mouvement a été annoncée en octobre 2002 après l’attentat de Bali, sans qu’aucun lien n’apparaisse entre les deux faits.

Ces mouvements bénéficient-ils d’un soutien populaire ? D’une certaine façon, oui : dans la masse des Indonésiens musulmans connaissant des conditions de vie misérables, le discours islamiste ne laisse pas tout le monde indifférent. Pourtant, seuls 3% des Indonésiens déclaraient en 1999 souhaiter que la charia soit introduite dans la Constitution. Cela sera confirmé par l’Assemblée législative suprême en août 2002 par un vote aux trois quarts des voix. Néanmoins, même les partis modérés commençaient à professer certaines thèses extrémistes. Pour aggraver le tout, le pouvoir central avait adopté une politique de migration interne visant à diminuer la pression démographique qui pesait sur Java et Sumatra en déplaçant environ 200.000 personnes chaque année vers Sulawesi, les Moluques (dont la population était à 44% chrétienne) et l’Irian Jaya. L’opposition des populations locales aux nouveaux arrivants dégénéra souvent en raids punitifs et de représailles puis en conflit religieux et, de là, en djihad : les « milices » islamistes envoyées par le Laskar Jihad dans les Moluques atteignirent l’effectif de 4.000 hommes.

De leur côté, les chrétiens organisaient également des groupes armés. En trois ans, entre 5.000 et 10.000 personnes ont perdu la vie dans ce conflit. Il est vrai que, dans le chaos où s’est enfoncée l’Indonésie, la violence régnait partout : décapitation par les Dayaks de centaines de Madurais migrant de façon sauvage vers Bornéo, attaques du GAM (mouvement autonomiste musulman) contre les Javanais cherchant à s’implanter dans la province d’Aceh, massacres perpétrés à Timor par les milices anti-indépendantistes…

Internationalisation de l’islamisme

En 2001, l’élection d’une femme, Megawati Sukarnoputri, à la présidence révulsa les islamistes. Après l’attentat du 11 septembre, les Américains entrèrent dans le jeu, réclamant la neutralisation de Jemaah Islamiyah qu’ils soupçonnent d’abriter des activistes d’Al Qaïda, notamment Riduan Isamuddin, alias Hanbali. Mais Megawati Sukarnoputri n’est pas en mesure d’effectuer les purges qu’ils exigent d’elle dans les milieux extrémistes car, en s’aliénant les musulmans, elle compromettrait ses chances d’être réélue en 2004.

À l’automne 2002 s’est produit un basculement lié aux événements mondiaux. Les islamistes ne se contentent plus de tenir un discours anti-occidental mais, en octobre 2002, ils écument les hôtels de Solo pour intimider les Américains. C’est dans ce contexte que se produit l’attentat contre un night club à Bali. Désormais, le rapport avec les objectifs d’Oussama ben Laden est évident. L’objectif choisi était un archétype de ce que les islamistes dénoncent comme la perversion et la corruption occidentales : affluence de touristes débraillés et arrogants, principalement australiens, prostitution des jeunes Indonésiennes dans les bars à gogo-girls et les karaokés, consommation d’alcool jusqu’à l’ivresse en public… La population de l’île est très majoritairement hindoue ? Qu’importe : nulle part en Indonésie on ne trouvera un objectif plus emblématique qu’un night-club bondé de touristes.

L’implication des réseaux islamistes internationaux dans cet attentat, qu’il s’agisse ou non d’Al Qaïda, est très probable. Sur les 30 personnes arrêtées, 2 seulement étaient des Indonésiens, 10 étaient des Pakistanais. En Indonésie, le courant anti-américain est tellement développé que nombreux sont ceux qui accusent les États-Unis d’avoir commandité l’attentat. Les pressions de Washington sont si fortes que Megawati Sukarnoputri elle-même prend ostensiblement ses distances. Fin novembre 2002, faisant il est vrai sans doute allusion aux préparatifs de guerre contre l’Irak, elle parlera d’« une superpuissance qui force le reste du monde à l’accompagner »

Un pays trop grand recherchant en vain l’union nationale dans la laïcité. Un gouvernement légitimé par les urnes mais dépourvu de base politique solide, inapte à contrer la radicalisation de son opposition islamiste. Une majorité musulmane cherchant dans la religion son identité sans pour autant aspirer à l’avènement de la charia. Une violence instinctive exacerbée par la misère. Le plus grand pays musulman du monde considéré avec dédain par les Moyen-Orientaux. Voilà ce qu’est l’Indonésie d’aujourd’hui. Alors, peut-on parler d’une civilisation musulmane de la région Asie-Pacifique au sens où l’entend Huntington ? Oui si ce modèle est peu ou prou reproduit dans les autres pays où les musulmans constituent une majorité ou une minorité importante. Non dans le cas contraire.

Nous ne nous attarderons pas sur ces pays autant que nous l’avons fait sur l’Indonésie, nous attachant surtout à déceler les éléments de divergence ou de convergences de ces populations musulmanes par rapport à celle de l’Indonésie.

Islam et sentiment identitaire en Malaisie

La Fédération malaise est constituée de 11 sultanats de la presqu’île de Malacca et 2 sultanats sur l’île de Bornéo, c’est-à-dire l’ensemble des États contrôlés au XIX° s. par la Grande-Bretagne. Celle-ci les avait enlevés aux Néerlandais à la faveur de la domination française sur les Pays-Bas puis par des conquêtes successives. Brunei a refusé de se joindre à la fédération lors de sa création en 1963 alors que Singapour l’a quittée en 1965. L’islam y a été introduit dès le début du XV° s. mais la colonisation britannique a favorisé l’immigration en grand nombre d’Indiens qui s’ajoutèrent aux Chinois déjà présents, au point que les Malais ne représentent plus 60% de la population contre 32% de Chinois et 8% d’Indiens. Il s’en ensuit un nationalisme identitaire assez fort s’appuyant sur l’islam. Être musulman, c’est être Malais.

Ce sentiment identitaire a été renforcé dans les années 1950 par la longue guérilla communiste où les Chinois jouaient un rôle important. L’objectif de ceux-ci était de déstabiliser la fragile majorité malaise. Cela ne leur sera jamais pardonné par les Malais et entraînera sporadiquement des émeutes raciales.

Pour autant, la solidarité musulmane n’ira jamais jusqu’à une bonne entente avec l’Indonésie voisine, bien loin de là. Profitant de la guérilla communiste, le grand voisin qui édifiait son immense État chercha à s’emparer des sultanats malais. S’ensuivit une guerre qui ne prit fin qu’en 1966.

Si l’islam est religion officielle en Malaisie, l’État peut encore moins qu’en Indonésie être qualifié d’islamiste : c’est une démocratie parlementaire dont le chef d’État (communément appelé le roi) est élu pour 5 ans par les princes et gouverneurs des 13 États. Le pouvoir exécutif est assumé par un Conseil des ministres présidé par un Premier ministre. Chaque État dispose d’une constitution, d’une Assemblée parlementaire et d’un Conseil exécutif. Enfin, le système législatif ne repose pas sur la charia.

Contrôlant avec l’Indonésie et Singapour le détroit de Malacca, la Malaisie reste un pays important aux yeux des Occidentaux. Aussi joue-t-elle une politique d’équilibre entre le monde musulman et l’Occident. Sa relative prospérité repose autant sur les investissements des pays du Moyen-Orient que sur son appartenance au Commonwealth et sur le dynamisme des diasporas indienne et chinoise.

Il n’est guère de pays où l’islam ne connaisse pas des dérives radicales. La Malaisie ne fait pas exception et ces groupes extrémistes sont soupçonnés, probablement à juste titre, de fournir un abri aux terroristes islamistes. L’organisation indonésienne Jemaah Islamiyah, dont l’objectif est de rassembles tous les musulmans du Sud-Est Asiatique dans un État islamique, est implanté. en Malaisie où, fin novembre 2002, 3 Malaisiens et un Singapourien arrêtés par la police ont reconnu avoir préparé une attaque contre l’ambassade des États-Unis à Singapour. Le pouvoir malaisien coopère avec les Occidentaux dans la recherche des terroristes et, depuis le 11 septembre 2001, une vingtaine de suspects ont été arrêtés. Cela crée un malaise dans la société malaisienne : jusqu’en septembre 2001, l’Occident vilipendait le gouvernement malaisien pour les arrestations arbitraires d’islamistes, à présent les Américains lui reprochent de ne pas en faire assez.

Par ailleurs, le gouvernement, incapable de démêler quelles écoles coraniques (elles sont au nombre de 500, pour la plupart de niveau primaire) appliquent le programme officiel et lesquelles endoctrinent les élèves contre l’obéissance au pouvoir laïque, a suspendu en novembre 2002 les subventions à toutes ces écoles.

Que devons-nous en conclure ? La situation géopolitique de l’islam dans la région qui nous intéresse n’est pas homogène. Deux pays voisins, tous deux à majorité musulmane, connaissent un développement politique et économique différent et sont rivaux, voire ennemis. L’un a pris, pendant la guerre froide, la voie du non-alignement tandis que l’autre était fidèle au camp occidental. Il n’en reste pas moins une communauté de valeurs constituant incontestablement une civilisation.

Nous passerons sur Singapour, où les Malais musulmans et les Indiens sont dominés par les Chinois et où triomphent les valeurs commerçantes anglo-saxonnes, et sur Brunei, minuscule sultanat multiethnique mais musulman assis sur une énorme rente pétrolière, en conflit avec la Malaisie à propos de la région de Limpang qui le coupe en deux. Nous nous intéresserons brièvement au phénomène que constitue l’islam philippin avant de revenir en Chine.

Islam et sécessionnisme aux Philippines

Passer sur Brunei et s’attarder sur l’islam philippin : une gageure ? Un pays à 92% chrétien, à 83% catholique, où les musulmans ne représentent qu’à peine 5% de la population ! Pourtant, les Américains prennent très au sérieux ce groupe religieux agité, dénonçant le groupe Abou Sayyaf comme un élément de l’« axe du mal ».

Les sultanats et les colonisateurs espagnols

Nous l’avons vu, l’islam en Malaisie est identitaire. Le musulman est le Malais. Aux Philippines, il n’en est rien, bien au contraire. En fait, 95% des Philippins sont des Malais, le reste étant constitué d’aborigènes, tels que les Aétas du nord et les Lumads du sud, et de Chinois. Vous étonneriez la plupart des Philippins en leur disant qu’ils sont malais, divisés qu’ils sont en ethnies parlant quelque 70 langues. Quant aux Moros, ils sont malais eux aussi, bien sûr, et regroupés en 4 ethnies principales (Maguindanaos, Maranaos, Tansugs et Samols comptant pour 94%) et 9 ethnies minoritaires. Cette appellation de Moros, terme méprisant utilisé par les colonisateurs espagnols, ils la revendiquent aujourd’hui comme un étendard commun.

Comme l’archipel indonésien, les Philippines ont été occupées, à l’époque de la dernière ère glaciaire, par des Négroïdes arrivés à pied sec à la faveur de la dernière glaciation. Plus tard, ceux-ci ont été submergés par les Malais, peuples commerçants arrivés par la mer. Quant à l’islam, il a progressé depuis la Malaisie à travers l’Indonésie jusqu’aux Philippines où un sultanat a été établi à Sulu, un ensemble de 500 îles, en 1450, puis à Mindanao. La religion du Prophète progressait vers le nord des Philippines à travers le Visayas lorsqu’elle se heurta à d’autres conquérants, les Espagnols. Débarqué en 1565, Alfonso Legazpi tendait la main dès 1571 à une alliance de datus, de chefs indigènes visayans, qui résistaient à l’avance du sultan de Mindanao. Le coup d’arrêt à l’expansion musulmane étant donné, les Espagnols entreprirent la conquête des îles du sud qui ne s’achèverait qu’en 1663 lorsqu’ils arrivèrent au contact des colonisateurs néerlandais au Sabah.

Les erreurs de l’administration américaine

Pendant trois siècles, les Espagnols ne sont jamais arrivés à bout de l’agitation de ces tribus musulmanes au sein desquelles ils n’obtinrent guère de conversions. Malgré leurs bonnes intentions, les Américains, qui prirent le contrôle de la colonie en 1898, ne firent qu’empirer la situation. Les Espagnols avaient respecté le système économique des Moros qui ne connaissait pas la propriété individuelle. Voulant appliquer une réforme agraire dans un esprit de justice sociale, les nouveaux maîtres procédèrent à un recensement des tenanciers agricoles. Ne comprenant rien à cette politique, la plupart des Moros ne déclarèrent pas les terres qu’ils cultivaient et celles-ci furent affectées au domaine public avant d’être confisquées par les datus. Ainsi fut ruinée une économie traditionnelle précaire.

Toujours pétris de bonnes intentions, les administrateurs américains ajoutèrent le désastre démographique à la catastrophe agricole. Les îles du nord et du centre étant surpeuplées, ils encouragèrent dès les années 1930 des déplacements de populations des Visayas surtout vers Mindanao. Le mouvement s’accéléra après la seconde guerre mondiale. C’est ainsi que, de 1,5 million d’habitants presque tous musulmans en 1903, la population de Mindanao passa à 13 millions, à 75% catholiques, en 1980. Seules quatre provinces, les plus pauvres bien entendu, ont conservé une majorité moro.

La guerre civile

Longtemps divisée par la diversité ethnique des Moros, la révolte devait finir par se fédérer. En 1968, Datu Uatag créait le Muslim Independence Movement (MIM) qui visait à la création d’un État islamique. La guérilla entamée par ce mouvement provoqua la réaction des chrétiens de 9 des provinces revendiquées qui créèrent des milices dans le cadre du mouvement ilaga qui revêtirait bientôt un caractère fanatique, ses guerriers se croyant invulnérables. De l’autodéfense, ces milices passèrent bientôt à des missions offensives de police aux côtés de l’armée.

Pourtant, le MIM allait bientôt être éclipsé par le Moro National Liberation Front (MNLF) créé en 1971 par Nur Misuari. Ce dernier était professeur de science politique à l’Université des Philippines, à Manille. Son organisation, dont l’objectif était l’autonomie des anciens sultanats, menait le combat à la fois par les armes sur le terrain où elle faisait l’objet d’une répression très violente et par la voie diplomatique auprès de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI). En 1972, le président Ferdinand Marcos déclarait la loi martiale et lançait l’armée et la Constabulary dans une guerre à outrance contre les Moros. En six ans, cette guerre civile allait coûter la vie à 100.000 personnes, jeter 500.000 réfugiés sur les routes de l’exil intérieur, 130.000 autres s’exilant dans la province de Sabah en Malaisie, et 200.000 maisons ont été détruites.

En 1976 un accord était signé à Tripoli sous l’égide de l’OCI, prévoyant la création d’une Région autonome de Mindanao musulmane recouvrant les 13 provinces de Mindanao, de l’archipel de Sulu et de Palawan. Cette région aurait le droit d’instituer ses écoles, collèges et universités, d’instaurer des cours de justice appliquant la charia, d’organiser son propre système économique et financier et serait représentée au gouvernement central. Devant la violence de la réaction des chrétiens de ces provinces, le gouvernement revint sur ses promesses et annonça la création non pas d’une région autonome mais de deux et l’organisation d’un referendum. Bien entendu, les musulmans rejetèrent le projet et le MNLF reprit le combat, cette fois avec pour objectif l’indépendance. Certains guérilleros, jugeant le MNLF trop mou, faisaient sécession et créaient le Moro Islamic Liberation Front (MILF) qui se distinguerait surtout par ses prises d’otages contre rançon.

Dans les années 1980, la situation s’est compliquée par l’implantation de maquis de la New People’s Army (NPA) communiste et par la création de nouvelles milices destinées à la contrer. Côté musulman, Abdurajak Abubakar Ranjalani, un extrémiste qui avait étudié le droit islamique en Arabie saoudite, formait le groupe Abu Sayyaf (le « père de l’épée »). Ce groupe, qui revendique la création d’une fédération d’États islamiques sur le territoire des anciens sultanats, se contente pour le moment d’accumuler un trésor de guerre en rançonnant les chrétiens philippins et, de plus en plus, les étrangers. La disparition de leur chef, tué en 1998 par la police, n’a nullement refroidi leur ardeur.

En 1996 étaient enfin signés des accords de paix entre le président Fidel Ramos et Nur Misuari, permettant de doter d’un exécutif la RAMM créée dès 1989. Nur Misuari en devint le premier gouverneur. Cependant, le MILF n’abandonnait pas la lutte et bientôt s’ajoutait la Moro Islamic Liberation Organization (MILO). L’enlèvement d’Occidentaux en 2000 par Abu Sayyaf puis l’opération terroriste du 11 septembre 2001 déclenchèrent une vive réaction américaine : de janvier à juillet 2002 des opérations conjointes ont été menées dans l’archipel de Sulu par les forces spéciales philippines et américaines, ces dernières laissant ensuite 260 soldats américains sur place. Faute d’être en mesure de réagir militairement, la guérilla musulmane recourt désormais à la pose de bombes.

Originalité du modèle philippin

Y a-t-il quelque chose de commun entre cette rébellion musulmane, l’islamisme radical d’une frange indonésienne et l’islam identitaire malais ? Peu de choses, à vrai dire. L’appel à un État islamique ou pour le moins à une autonomie permettant le retour aux coutumes musulmanes est naturel pour qui veut inculquer un sentiment national à des tribus qui ne se distinguent des autres ethnies que par la religion. Le MNLF de Misuari, qui a démontré sa résolution dans les combats contre l’armée et la Constabulary, ne se comporte pas comme une organisation islamiste. Le MILF ne se distingue de lui que par le refus du dialogue avec Manille, par une plus grande implication dans les enlèvements crapuleux et par ses relations avec la piraterie et le brigandage de la région. Il en va de même d’Abu Sayyaf : l’islamisme radical que professent ses dirigeants ne se concrétise guère et les contacts établis dans le début des années 1990 entre des émissaires d’Oussama ben Laden et Ranjalani ne semblent pas avoir eu de suites quoi que veuillent nous faire croire les Américains.

Il n’en reste pas moins que les contacts noués entre Misuari et les pays du Moyen-Orient et la Libye dans les années 1970 ont introduit dans les milieux musulmans philippins l’influence moyen-orientale, wahhabite notamment. Il n’en reste pas moins non plus que le séparatisme moro est la manifestation d’un islam vécu comme une civilisation et du refus de la civilisation chrétienne qui marque la société philippine. Maguindanaos, Maranaos et autres tribus musulmanes n’aspirent certes pas à un islam radical mais elles se reconnaissent dans l’identité moro.

L’islam en Chine

Nous avons laissé la Chine à son complexe chinois, ensemble de traits civilisationnels qui caractérisent ce pays et trois de ses voisins. Nous n’y avons pas inclus l’islam qui constitue un phénomène minoritaire. Il existe en Chine deux islams dont l’un est proprement chinois, l’autre étant lié à des ethnies périphériques.

Les Hui

L’islam a commencé à pénétrer en Chine dès le VII° s. avec les commerçants chinois qui fréquentaient la Route de la Soie. Au fil des siècles le commerce s’est développé par caravanes et par la voie maritime. Des marchands qui avaient établi des comptoirs en Chine se sont mariés avec des Chinoises et ont fait souche, conservant leur religion et s’adaptant aux particularismes locaux. Cette population dont le sang est à présent parfaitement chinois ont toujours constitué un groupe à part rassemblé autour de ses mosquées dans quelques villes du Ningxia, du Gansu et du Qinghai.

Les Chinois les appellent les Hui. On les reconnaît à la tunique blanche et à la calotte des hommes, au voile discret porté par les femmes. Les mosquées, tout comme les temples taoïstes, confucianistes et bouddhistes, sont construites en bois dans le style Ming mais les tuiles de leurs toits sont couverts de tuiles vernissées bleues et les statues sont bien sûr absentes, les cartouches calligraphiés en arabe les remplaçant. La sérénité des cours qui précèdent la salle de la prière offre un puissant contraste avec les foules qui se pressent pour brûler encens et monnaie d’offrande dans les temples.

Les musulmans du Xinjiang

L’autre groupe musulman de la Chine vit dans les territoires d’Asie centrale conquis par la Chine au XIX° s. pour stopper l’avance des troupes russes, et que les Chinois appellent le Xinjiang, la « Nouvelle marche ». Leur nom vous vient spontanément à l’esprit : les Ouïgours. Ils ne sont pas les seuls cependant : il faut compter également avec les Kazakhs , les Ouzbeks, les Kirguizes, les Tadjiks, les Tatars et d’autres moins connus comme les Dongxiang, les Salar et les Bonan. Mis à part les Tadjiks, dont la langue est persane, ils ont en commun avec les Ouïgour de parler des langues du groupe turc et, devant la colonisation chinoise, ressentent un sentiment de solidarité. Cette solidarité s’exprime avant tout à travers la religion qui devient ainsi l’étendard de la révolte.

Un islam sous contrôle

Et le régime communiste central, dans tout cela ? Officiellement, il tolère les religions sous réserve qu’elles respectent la liberté de croyance de chacun et qu’elles se soumettent à une organisation qui est leur représentante auprès du parti. Ainsi a été créée en 1953 l’Association islamique de Chine. Celle-ci recense officiellement 20 millions de musulmans, 35.000 mosquées, 25.000 étudiants en théologie et 45.000 enseignants et administrateurs. Comme pour les autres religions, les musulmans qui ne reconnaissent pas l’autorité de l’Association sont hors la loi.

Les musulmans « officiels » sont d’obédience soufie et ne peuvent en outre, vu le contrôle qu’exerce sur eux le parti, qu’être tolérants et respectueux des droits des femmes. Dans leur ensemble, les Hui acceptent cette vision de l’islam. Contrairement aux catholiques pour qui l’adhésion à l’Église officielle implique le rejet de l’autorité du Saint-Siège, cela ne leur crée pas trop d’états d’âme puisque, depuis la disparition du califat, il n’existe pas d’autorité religieuse suprême. Quant au radicalisme islamique, il n’est pas dans leurs traditions. Il ne peut se développer qu’en dehors de la structure de l’Association et ne dispose pas d’une base populaire suffisante.

Par ailleurs, les Hui bénéficient de la législation particulière régissant les minorités, qui autorise entre autres les familles à avoir plusieurs enfants. C’est là un avantage non négligeable dans un pays où la rigueur de la politique démographique est encore durement ressentie par la population. Cette disposition ne porte cependant nulle atteinte à l’équilibre ethnique du pays tant la suprématie des Han est écrasante.

Au Xinjiang : l’islam, bannière de la révolte

Il n’en va pas de même pour les musulmans du Xinjiang. Pour eux, les Chinois sont des occupants étrangers. Tant qu’ils sont restés largement majoritaires dans leur province, la tutelle de Pékin demeurait tolérable. Mais la colonisation chinoise a bouleversé l’équilibre ethnique de leur pays : chaque année, le pouvoir central installe 300.000 Han dans le Xinjiang. Aujourd’hui, sur 18 millions d’habitants, les Ouïgours ne sont plus que 40% contre autant de Han, le reste étant composé de Kazakhs (7%), d’autres ethnies turcophones et de Tadjiks. Dans les campagnes, les Han forment des colonies agricoles homogènes qui n’ont guère de contacts avec les musulmans mais les communautés chinoise et indigène cohabitent difficilement dans quelques villes (Urumqi, Yining , Korgas) où ils habitent des quartiers séparés et où la différence de leurs niveaux de vie est palpable.

Il existait naguère un exutoire au particularisme des indigènes du Xinjiang : le mouvement des meshreks, assemblées villageoises qui visaient à maintenir en vie les us et coutumes locaux. Dans le cadre de la politique de sinisation de la société, ces manifestations sont interdites depuis 1995.

En 1997, les frictions entre les deux communautés à Yining ont dégénéré en émeutes violemment réprimées par la police. Environ 100.000 personnes y auraient perdu la vie. Depuis lors, les Ouïgours et autres Kazakhs sont encadrés et surveillés de près par les autorités communistes et plus aucune manifestation de masse n’a été observée. On n’assiste plus qu’à des attentats isolés et dépourvus de lien : incendies volontaires, assassinats, bombes…

Radicalisme islamique, terrorisme, trafic de drogue, voilà les accusations portées par Pékin contre l’islam ouïgour. Les mérite-t-il ? Il est certain que les musulmans de la région éprouvent de fortes réticences à l’égard de l’islam officiel de l’Association islamique de Chine qui collabore trop étroitement avec les autorités. Depuis le 11 septembre 2002, les Américains feignent d’accepter les justifications que donne le pouvoir central à sa répression. Le 2 décembre 2002, lors d’une visite de Vladimir Poutine à Pékin, les deux pays se sont engagés à coopérer dans la lutte contre le terrorisme. Cela va peut-être plus loin qu’un soutien mutuel face au monde dans leur combat respectif contre les séparatismes tchétchène et ouïgour, il peut s’agir de la promesse russe de rechercher et d’arrêter ou de neutraliser les séparatistes ouïgours réfugiés en Asie Centrale.

L’islamisme radical ? Il existe, bien sûr : comment des populations crispées sur un particularisme religieux qui transcende un sentiment national trop faible seraient-elles insensibles aux prêches de missionnaires venus du Pakistan ou du Moyen-Orient ? Ce n’est pas pour autant un phénomène répandu même si quelques dizaines d’Ouïgours, formés dans les madrasas pakistanaises, étaient présents aux côtés des taliban afghans. Par ailleurs, les liens sont nombreux et les frontières pour le moins poreuses entre les musulmans du Xinjiang et ceux de l’Asie Centrale naguère soviétique où des mouvements violents mêlant extrémisme religieux et passions nationalistes perdurent.

Le terrorisme ? Tant que des bombes exploseront, c’est qu’il y a des terroristes pour les mettre en œuvre. Certains y voient des provocations de Pékin pour justifier la répression mais les autorités n’ont nul besoin de se compromettre, la colère de Ouïgours suffit à susciter des vocations. Ces attentats ne présentent néanmoins nullement le caractère d’actions concertées et bénéficiant du soutien d’une organisation, il s’agit plus vraisemblablement d’actes isolés ou du fait de groupuscules.

Le trafic de drogue ? Il existe également. Comment pourrait-il en être autrement dans une région troublée au contact du Triangle d’Or ? Banditisme, trafics, corruption existent partout en Chine et le Xinjiang est loin de faire exception. Peut-on parler de réseaux criminels dont les membres se trouvent être musulmans, ou des organisations islamistes ou indépendantistes recourent-elles au trafic de drogue pour financer leurs activités ? Les deux hypothèses se vérifient probablement, tout comme dans le sud des Philippines, mais ni l’une ni l’autre ne rend vraiment compte de l’ensemble du phénomène religieux dans l’Asie centrale chinoise.

Identité musulmane ou particularismes locaux ?

Une fois encore, l’islam en Chine est dual : on ne peut tirer de conclusions générales des réalités de l’islam hui et des celles de l’islam du Xinjiang. Malgré leur statut de minorité ethnique, les Hui sont des Chinois qui ne demandent qu’à pratiquer leur religion et à conserver leurs particularismes, ce qui leur est accordé par le pouvoir central. Ils n’ont guère de revendications et leur solidarité avec l’islam du Sud-Est Asiatique et d’Asie Centrale est toute formelle. Ils ne jouent donc aucun rôle dans la géopolitique régionale.

Quant aux groupes turcophones et Tadjiks du Xinjiang, divisés malgré leur détestation commune de l’occupant chinois, l’islam est leur lien, le seul élément de civilisation dans lequel ils se trouvent une identité. Le discours des prêcheurs extrémistes trouve plus aisément qu’ailleurs des oreilles favorables et le combat pour l’indépendance, qui peine à s’organiser du fait de la répression, se mêle intimement à l’islamisme radical et aux activités crapuleuses. À tout cela les populations indigènes assistent avec une sympathie passive, la peur seule les retenant de se soulever.

Une civilisation musulmane d’Asie du Sud-Est ?

J’aurais pu continuer mon exploration des pays bordant le Pacifique où l’islam représente un phénomène appréciable en vous parlant des États-Unis. Je ne le ferai pas, simplement parce que l’islam américain ne me semble jouer aucun rôle dans la géopolitique du Pacifique. Je dirai seulement que les musulmans, au nombre de 5 millions, représentent 2% de la population américaine et qu’il est original face à l’islam moyen-oriental. Des immigrants arabes sont venus dès le XIX° s. chercher fortune dans le Nouveau Monde, comptant retourner ensuite dans leur pays d’origine. Leur rêve d’enrichissement rapide se révélant illusoire, ils se sont maintenus sur place et ont fait souche, se regroupant naturellement autour de l’élément identitaire que représentait l’islam. En l’absence de prêcheurs ayant reçu la formation requise, ils ont désigné les plus instruits pour diriger la prière. Il en est résulté une certaine dérive, les musulmans américains n’ayant pour modèle que la société environnante et adaptant leurs pratiques à ce modèle.

Au XX° s. sont venus des docteurs de l’islam qui ont entrepris de corriger ces dérives. Les musulmans de certaines mosquées ont entendu leur enseignement et sont revenus aux pratiques orthodoxes moyen-orientales tandis que d’autres ont maintenu une vision américaine de l’islam. Des tentatives d’unification n’ont jusqu’à présent abouti qu’à une plus grande tolérance mutuelle.

Dans les années 1960, celles de la révolte noire que, né de la révolte noire, des Noirs ont vu dans l’islam une religion de la libération nationale et ont embrassé cette foi dans un contexte de grande violence. Si l’époque des Black Panthers est révolue, l’islam afro-américain reste marqué d’une idéologie de révolte. Par ailleurs, ceux qui ont embrassé la foi musulmane sans que l’islam fasse partie de leur patrimoine culturel peuvent trouver une légitimation dans la recherche de l’orthodoxie, dans un prosélytisme extrême, voire dans l’aspiration au martyre.

Revenons à notre propos : existe-t-il une civilisation musulmane, au sens que lui donne Huntington, à l’échelle de la région pacifique ? Nous avons observé les traits différents de l’islam indonésien, malais et philippin. Pourtant, il existe entre tous ces musulmans un fonds culturel commun qui constitue une originalité au sein du monde musulman : l’islam s’est greffé sur un fonds culturel certes différencié, bouddhiste ou hindou ici, animiste là, mais toujours malais. L’islam hui est un épiphénomène de la culture chinoise par ailleurs très riche en particularismes locaux, il s’inscrit comme l’un de ceux-ci au sein de ce que j’ai appelé le complexe civilisationnel chinois. L’islam du Xinjiang doit, lui, être rattaché à un autre groupe civilisationnel, celui de l’Asie Centrale. Quant aux musulmans américains, ils ne sauraient être rattachés à aucune civilisation si ce n’est la civilisation américaine anglo-saxonne.

Nous pouvons donc conclure qu’il existe bien une civilisation particulière à la région du Pacifique, qui est musulmane mais avant tout malaise. Afin de ne pas exclure les Philippins du groupe ethnique malais, nous appellerons cette civilisation « malayo-musulmane ».

Pour autant, peut-on prédire avec Huntington un choc des civilisations ? Tous ces musulmans vivent, volens nolens, dans le cadre d’États laïques. Il reste que le radicalisme islamique qui prend pied à la faveur des guerres interethniques, des émeutes raciales et de la misère, revêt un caractère de plus en plus anti-occidental. Cela signifie, dans la région, anti-américain et, de plus en plus, anti-australien, ce qui situe curieusement l’Occident à l’est et au sud. C’est donc la « civilisation occidentale » qu’il nous faut à présent évoquer.

L’Occident dans le Pacifique

Comme nous l’avons vu dans le premier chapitre de ce cours, Samuel Huntington distingue encore deux civilisations (trois si nous comptons la civilisation africaine qui ne relève pas de notre propos) qu’il ne réduit pas à une religion : la civilisation occidentale et la civilisation latino-américaine. Ce n’est pas que la religion soit absente de son concept : il s’agit de deux civilisations chrétiennes « occidentales » au sens du grand schisme, dont la ligne de partage ne passe pas entre catholicisme et protestantisme mais entre deux héritages culturels différents.

Les États-Unis, leaders de la civilisation occidentale ?

Dans les pays de la région Asie-Pacifique, la notion d’Occident n’évoque généralement qu’un seul pays, les États-Unis d’Amérique. Si la civilisation occidentale à laquelle se réfère Huntington existe, elle doit pourtant inclure également, dans la zone qui nous intéresse, le Canada et l’Australie.

Oublions un instant, si vous le voulez bien, la caricature de l’Amérique des McDo, des GI bardés d’équipements toujours plus sophistiqués, de CNN et de Larry King, de l’industrie cinématographique ennemie jurée de l’exception culturelle française, du lobby juif, du gendarme du monde.

L’Amérique, c’est beaucoup plus complexe que cela. Du point de vue religieux, ce sont 80 millions de protestants divisés en plus de 20 Églises. C’est la Bible Belt du vieux Sud avec ses baptistes fondamentalistes fuyant les catholiques comme la peste, ce sont les baptistes du Sud-Est, ce sont les baptistes noirs qui, dans les années 1950 et 1960 ont lutté pour les droits civiques derrière Martin Luther King, ce sont les méthodistes, épiscopaliens et presbytériens qui recrutent principalement leurs fidèles dans la classe moyenne, ce sont les austères luthériens du nord, ce sont les télévangélistes se rattachant peu ou prou au mouvement charismatique, ce sont aussi l’Église biblique chinoise ou l’Église baptiste coréenne.

L’Amérique, ce sont encore 57 millions de catholiques qui, pour la majorité, descendent des immigrants italiens, irlandais et polonais et habitent surtout les villes du nord-est, les autres étant les Latino-Américains du sud-ouest et de la Floride.

L’Amérique, ce sont encore 5 millions de juifs hassidiques ou libéraux, qu’il ne faut pas confondre avec le lobby du même nom. Rassemblés surtout dans les plus grandes villes, ils ont avec les populations noires et antillaises des rapports tendus.

L’Amérique, nous l’avons vu, ce sont 5 millions de musulmans, surtout des Noirs attirés dans les années 1960 par ce qui leur apparaissait comme la religion de libération des peuples exploités.

N’oublions pas 4 millions d’orthodoxes, les mormons (ou Église de Jésus-Christ des saints du dernier jour) de l’Utah et la multitude de sectes, dont la scientologie, protégées par le 5ème Amendement.

Notons au passage que ces chiffres nous laissent 46% d’Américains athées, agnostiques ou adhérant à une secte. Nous sommes loin de l’image d’un peuple profondément religieux et uni autour d’une même foi.

Cette disparité religieuse reflète en partie l’effondrement du mythe du melting pot, les communautés vivant géographiquement et socialement séparées. Nous avons vu que les descendants des immigrants italiens, irlandais et polonais sont regroupés dans le nord-est. Les Hispaniques, Américains de souche, Portoricains ou immigrants d’Amérique latine (Mexique, Colombie et Cuba surtout), représentent 13% de la population et sont désormais plus nombreux que les Noirs. Ils sont 38% au Nouveau Mexique, 25% en Californie et au Texas, 20% en Floride. 29% d’entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit plus du double de la moyenne américaine (14%).

La part des Noirs dans la population américaine continue à s’accroître, moins rapidement, il est vrai, que celle des Hispaniques qui bénéficient d’une importante immigration, pour moitié illégale. 85% de ces Noirs vivent dans des villes où ils sont parfois majoritaires : 76% de la population de Detroit, ancienne capitale mondiale de l’automobile aujourd’hui sinistrée, 80% à Washington (qui est, il est vrai, avant tout une cité de bureaux), 40% à Chicago, Philadelphie et New York. 33% vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Les Asiatiques, notamment les Japonais (850.000) constituent l’exception de l’intégration dans l’économie du pays, ce qui ne signifie pas assimilation. La discrimination positive dans l’enseignement supérieur ne s’applique pas à eux.

Les Amérindiens, dont la population était passée de 1 million au XVI° s. à 230.000 au début du XX° s., sont à présent 815.000. Ce n’est qu’en 1924 que leur a été accordée la citoyenneté américaine et ils constituent la frange la plus misérable et la moins bien intégrée de la population. Près de 50% d’entre eux vivent dans les villes, notamment à Los Angeles (80.000) et San Francisco (40.000) où ils occupent des emplois peu qualifiés.

Est-ce à dire qu’il n’existe pas de civilisation américaine et encore moins de civilisation occidentale ? En aucun cas. Toute cette mosaïque constitue bien une nation qui a une conscience aiguë de sa puissance sinon de sa mission de leader of the world. Le facteur essentiel de civilisation est un fonds culturel puisé dans le christianisme occidental, c’est-à-dire protestant et catholique, et dans le mythe du peuple pionnier.

Le Canada entre Anglais et Français

Que pèse le petit Canada (petit non par la superficie mais par sa population qui n’est que de 30 millions) face à son gigantesque voisin ? On serait tenté de répondre : « Ce que pèse une force d’appoint » tant l’impression est puissante que ce pays soutient de façon inconditionnelle les États-Unis. Le Canada ne doit pourtant pas être perçu comme une extension des États-Unis vers le nord, tant sa situation géopolitique est différente.

Historiquement, le pays a été le refuge des colons restés fidèles à la Couronne britannique lors de la guerre d’indépendance américaine. Le sentiment national des deux pays en est profondément marqué. Linguistiquement, il est profondément marqué par le phénomène de la francophonie. Religieusement, il est plus marqué que son voisin par le christianisme, avec prédominance du catholicisme.

Le Canada n’a jamais prétendu constituer un melting pot comme les États-Unis mais professe la pluralité linguistique et culturelle. Pour autant, l’intégration des nombreux immigrés se fait autour des langues et cultures anglaise et française.

Il est important de noter que l’on parle, au Canada, de Français et d’Anglais et non de francophones et d’anglophones. Les premiers représentent 25% de la population et sont pour 90% regroupés au Québec, dont ils constituent 83% de la population, et représentent le tiers des habitants du Nouveau Brunswick. Si l’idée d’indépendance est pour le moment en sommeil, le combat pour la francophonie est plus vigoureux que jamais. Au Québec en 1977, la loi 101 imposait l’usage la langue française dans les entreprises de plus de 50 employés ainsi que l’éducation en français dont ne sont exemptés que les enfants d’anglophones de souche. Aujourd’hui, 80% des enfants d’immigrés sont scolarisés dans cette langue.

Ces immigrés ont été, dans la première moitié du XX° siècle, des Italiens, des Ukrainiens et des juifs d’Europe centrale et orientale. Puis sont venus des Néerlandais, des Polonais et des Allemands et, plus récemment, des Asiatiques et des Latino-Américains. Longtemps, l’anglophonie, considérée comme un gage de succès, a été l’instrument de l’intégration économique et sociale, les immigrés conservant néanmoins leur langue d’origine au sein de leur communauté. Nous l’avons vu, la loi 101 a renversé cette tendance au Québec.

45,7% des Canadiens se disent catholiques, 36,3% se déclarent protestants, 1,2% orthodoxes et seulement 12,4% se proclament athées ou agnostiques. Les juifs ne représentent que 1% de la population tandis que les religions asiatiques sont très peu représentées et que l’islam est marginal. Contrairement à ce que nous avons constaté à propos des États-Unis, ce clivage religieux ne recouvre pas les particularismes ethniques.

Toutes ces différences prises en compte, il n’en reste pas moins qu’une grande partie de ce qui fait des États-Unis une nation par-delà les multiples particularismes se retrouve au Canada : une culture fondée sur le christianisme occidental, l’anglais qui est langue maternelle de la plus grande partie de la population, sans compter le fonds culturel anglo-saxon.

L’Australie terre d’immigration

Ce pays a en commun avec le Canada son immensité, sa faible population (19 millions), ses immensités désertiques opposées à des zones de très forte densité (les deux tiers de la population sont massés dans le sud-est), sa démographie forte fondée surtout sur l’immigration, sans compter bien sûr la langue anglaise.

Si l’Australie a longtemps pratiqué la sélection ethnique dans sa politique d’immigration celle-ci a été officiellement abandonnée. De fait, si dans la première moitié du XX° s. les Anglais et les Irlandais ont constitué l’essentiel de l’immigration australienne, depuis la fin de la seconde guerre mondiale la population s’est accrue d’un quart par l’afflux d’immigrants venus de plus de 120 pays à raison de 100.000 à 120.000 par an. Ceux-ci sont en grande partie des réfugiés des pays d’Europe centrale et orientale, des Yougoslaves, des Grecs et des Italiens. Depuis les années 1980, les immigrants ont été nombreux à venir d’Asie, notamment du Vietnam. La sélection des candidats à l’immigration se fait sur des critères professionnels.

Néanmoins, malgré une politique « multiculturelle » affichée, la prédominance numérique et culturelle britannique demeure.

Les 258.000 aborigènes, à 60% métissés mais très mal intégrés dans la société australienne, ne pèsent d’aucun poids dans la géopolitique régionale.

Anglophone, chrétienne et culturellement britannique, l’Australie partage indubitablement avec les États-Unis et le Canada une civilisation commune.

La Nouvelle Zélande

Ce pays de montagnes et de forêts diffère beaucoup de l’Australie mais son peuplement est assez semblable. Sa population, qui n’est que de 3,6 millions, est essentiellement composée de Blancs d’origine britannique, pour les deux tiers concentrés dans le nord et à 83,7% urbanisés. Contrairement à l’Australie, la Nouvelle-Zélande contrôle étroitement l’immigration et son accroissement demeure très faible.

Les Maoris représentent un peu plus de 9% de la population et habitent pour la plupart dans l’extrême nord. Ils sont très peu intégrés à la population britannique.

Et les Philippines ?

Dominées pendant trois siècles par les Espagnols, parrainées pendant un siècle par les Américains, les Philippines appartiennent-elles au monde anglo-saxon ou au monde latino-américain ? Ni à l’une ni à l’autre : les Philippines sont asiatiques et malaises. Du temps de la colonisation espagnole, ce pays n’a pas eu de rapports directs avec la métropole ibère : il était administré par le vice-roi de la Nouvelle Espagne, au Mexique. De là provient que de nombreuses traditions religieuses philippines trouvent leur origine au Mexique et non en Espagne. La présence espagnole était légère : des administrateurs, des commerçants, des religieux encadrant les paroisses et des militaires en nombre tout juste suffisant pour contenir les attaques des brigands chinois.

Le métissage entre Espagnols et Indios n’a jamais été très important et il n’en reste guère que des noms de famille espagnols, le sang malais étant largement prédominant. La discrétion de ce métissage explique peut-être le fait que la langue espagnole ne s’est jamais imposée sinon pour ce qui est de l’étroit vocabulaire nécessaire à la communication entre maîtres et serviteurs ou paysans. Sur les quelque 70 langues parlées aux Philippines, deux seulement sont des dialectes espagnols. Il n’en reste pas moins qu’une aristocratie foncière très fermée usurpe le titre de Peninsulares par définition réservée aux Espagnols nés en métropole.

La religion catholique léguée aux Philippins par les Espagnols est certes teintée de légendes ibères, telles celles racontant la découverte miraculeuse d’une statue de la Vierge ou d’un Santo Niño, mais dans l’ensemble le culte religieux ne déroute pas un catholique Occidental. Les excès de la Semaine Sainte dont se pourlèchent nos médias sont le fait de sectes.

Quant aux Américains, ils ont entrepris de lutter contre l’émiettement de la société philippine en proposant l’anglais comme langue commune. Aujourd’hui, les deux langues officielles sont l’anglais et le tagalog, langue d’une partie des populations de Luzon. L’enseignement supérieur se faisant en anglais, cette langue est celle de l’élite.

Cela fait-il des Philippins des Occidentaux ? En aucun cas. Écartés par leur religion du monde malayo-musulman, ne se reconnaissant pas eux-mêmes comme Malais, ils restent incontestablement des Asiatiques et une composante de l’ensemble géopolitique du Sud-Est asiatique.

Une civilisation anglo-saxonne du Pacifique

Culturellement chrétiens, intimement rattachés à l’Europe occidentale par l’origine de la grande majorité de leur population, États-Unis, Canada et Australie sont avant tout des pays anglo-saxons, régis par un système politique démocratique éprouvé, acquis à une gestion libérale de leur économie et riches. Sans contester la notion de civilisation occidentale de Huntington, nous la rétrécirons, dans le cadre régional, à celle de civilisation anglo-saxonne. C’est en effet la vision qu’ont de l’Occident les pays de la zone du Pacifique.

La civilisation latino-américaine

Est-il utile de procéder à un examen de chacun des pays hispanophones qui bordent le Pacifique ? Non, sans doute : géopolitiquement, ces pays n’interagissent guère, dans la région du Pacifique, qu’avec les États-Unis. Seul le Chili joue un rôle sensible par ses revendications sur le domaine maritime.

En tout état de cause, décrire les points communs qui rassemblent ces peuples est aisé. Une population composée de métis, de Créoles, d’Amérindiens et parfois de Noirs. Une langue commune, l’espagnol. Un catholicisme ibérique. Une pauvreté endémique. Une activité concentrée sur la zone littorale. Un mélange de fascination et de haine à l’égard des Gringos américains.

Certes, les proportions entre les composantes de la population sont variables d’un pays à l’autre. Il est d’ailleurs difficile de préciser ces proportions : si le Guatemala, par exemple, distingue les Créoles, qui se veulent purs descendants des colons espagnols, et les Ladinos métis d’Indiens et d’Espagnols, on ne compte ailleurs que des métis largement majoritaires, souvent appelés Créoles, des Indiens et parfois des Noirs. Si les Indiens ont presque disparu de certains pays (ils ne représentent plus que 1,1% de la population de la Colombie), ils restent majoritaires au Guatemala et représentent plus du quart de la population du Pérou. Quoi qu’il en soit, les Indiens sont les plus misérables dans des pays où la pauvreté est endémique.

Certes, le catholicisme a reculé devant le protestantisme dans des zones où sévissaient des guérillas communistes, les Américains considérant les prêtres catholiques (pas toujours à tort) comme acquis aux idées révolutionnaires et favorisant de ce fait les missions protestantes.

Il n’en reste pas moins que les lignes de convergence demeurent et que l’on peut parler d’une civilisation non pas latino-américaine mais ibéro-américaine puisque le Brésil lusophone n’appartient pas à la zone.

Une civilisation océanienne ?

Il nous manque un acteur : la population du Pacifique lui-même. Cet océan diffère de l’océan Indien et encore plus de l’océan Atlantique non seulement par son immensité mais aussi par le fait que cette immensité, au premier regard vide de toute terre, est en réalité parsemée d’îles dont beaucoup sont habitées.

Des peuplements différents

En principe, l’Océanie inclut l’Australie et la Nouvelle Zélande. Nous ne considérerons que la Mélanésie, la Micronésie et la Polynésie. Cet ensemble représente une population globale de près de 6,5 millions d’âmes dont 4,1 millions pour la seule Papouasie-Nouvelle Guinée (où la densité de population est pourtant faible), 1,1 million pour Hawaï et 800.000 pour les Fidji. Cela laisse seulement 500.000 habitants concentrés dans des îles réparties à travers des immensités colossales : un désert aquatique dont les oasis sont des îles et des atolls.

Cette disparité dans les densités entraîne une migration du centre vers la périphérie (Nouvelle Calédonie, Australie et, à un moindre titre, Nouvelle Calédonie) et des petites îles vers les villes, qui restent de dimensions modestes mise à part Honolulu (365.000 h.). La moitié des 206 .000 habitants de la Polynésie française habitent l’agglomération de Papeete.

Il est possible de distinguer trois ensembles dans cette immense zone : la Papouasie-Nouvelle Guinée où domine la culture papoue (commune à la plus grande partie de l’Irian Jaya indonésienne), l’ensemble Micronésie-Mélanésie où sont parlées plus de mille langues appartenant au groupe malayo-polynésien et la Polynésie qui ne connaît qu’une seule langue, également malayo-polynésienne.

Des structures sociales différentes

Par delà des différences liées à un environnement commun, les structures sociales diffèrent entre ces groupes. En Papouasie et à Vanuatu, la société est organisée autour du Big Man dont le pouvoir est assis sur la richesse foncière et le nombre de porcs. Devant entretenir sa clientèle par des cadeaux, il s’y ruine et doit laisser la place à plus riche que lui. Dans les royaumes polynésiens, le pouvoir repose sur le cumul de droits fonciers justifiés par la généalogie, d’où des stratégies d’alliances familiales. Les affrontements sont réglés par des assemblées et le pouvoir du roi ou du chef est équilibré par celui des prêtres ou autres « maîtres de la terre » de qui dépend la fertilité des sols.

Dans le système des noblesses kanakes, le pouvoir est organisé autour des titres fonciers, du droit d’aînesse et de relations d’assujettissement. Plusieurs clans peuvent occuper un même village, le plus ancien étant maître de la terre que ses ancêtres ont défrichée. Ensemble, les clans désignent un chef étranger à la communauté, qui a plus de devoirs que de droits et peut à tout moment être déposé.

Des systèmes politiques différents

Du point de vue politique, ces peuples sont organisés en États dont le statut politique va de la souveraineté à l’intégration dans un autre État.

Les États indépendants regroupent 94% de la population : Australie et Nouvelle-Zélande bien sûr, Papouasie-Nouvelle Guinée, îles Salomon…

Des États insulaires sont associés à d’autres pays de la zone océanienne (Cook et Niue à la Nouvelle Zélande) ou aux États-Unis (Palau et les Mariannes). Ces États ont cédé à leur protecteur la politique extérieure et de sécurité contre le droit pour leurs habitants de résider sur le territoire de celui-ci.

D’autres territoires ne bénéficient que d’une autonomie interne. C’est le cas de la Polynésie française, de la Nouvelle Calédonie et de Wallis et Futuna : les habitants en sont citoyens français et ils disposent d’assemblées territoriales. On peut assimiler à ce statut l’île de Guam, « territoire non incorporé des États-Unis », dont les habitants sont citoyens américains.

Il existe encore des vestiges de la colonisation tels que Tokelau qui appartient à la Nouvelle Zélande), Norfolk qui est australienne, l’île britannique de Pitcairn et l’atoll inhabité de Clipperton qui est sous juridiction française.

Enfin, certaines îles sont « intégrées » à des États : Hawaï, 50ème État des États-Unis depuis 1950, et l’île de Pâques considérée par Chili comme une province extérieure.

Des civilisations non autonomes

On le voit, il n’y a pas dans le Pacifique une civilisation mais plusieurs civilisations, celle qui rassemble le plus grand nombre étant la plus divisée. La domination des puissances qui interviennent dans la zone depuis sa périphérie ou depuis l’extérieur (France, Royaume-Uni) est déterminante du point de vue géopolitique.

Vers un choc des civilisations dans le Pacifique ?

Que pouvons-nous conclure de tout cela ? Confrontant la théorie de Samuel Huntington aux réalités d’une grande zone géopolitique, nous avons distingué plusieurs civilisations se superposant plus ou moins aux définitions de l’Américain : un complexe chinois, une civilisation malayo-musulmane, une civilisation anglo-saxonne et une civilisation ibéro-américaine, les civilisations océaniennes étant bien incapables de s’opposer à qui que ce soit.

La notion de choc des civilisations ayant été conçue comme une alternative au choc des idéologies, résorbé faute de combattants dans un des deux camps au début des années 1990, elle implique à la fois une opposition de systèmes de valeurs inconciliables et une conception universaliste de ces valeurs.

Des systèmes de valeurs très différents peuvent voisiner, comme c’est le cas dans la zone Asie-Pacifique, sans que cela entraîne de conflit. Le choc des civilisations ne peut résulter que de l’opposition de deux impérialismes culturels ou de la résistance d’une civilisation à l’impérialisme d’une autre. C’est la raison pour laquelle, dès que l’on cite le titre de l’ouvrage de Huntington, on pense à un choc de l’islam et de l’Occident.

Une civilisation dominante

Revenons à la zone Asie-Pacifique : quelles civilisations sont porteuses de valeurs universelles ? La civilisation anglo-saxonne bien sûr, portion de ce que Huntington appelle la civilisation occidentale, avançant les valeurs de démocratie et de droits de l’homme et proposant même un modèle d’application de ces principes. Mon propos n’est pas de critiquer l’intolérance en matière d’éthique des Américains en particulier et des Occidentaux de façon plus générale : de telles valeurs ne sauraient être mises sous le boisseau d’un quelconque relativisme, on ne peut les réserver à une culture sans les vider de leur substance. Pour ceux qui les défendent, elles ne peuvent qu’être universelles. Qu’il soit difficile de les faire partager à des civilisations fondées sur d’autres valeurs est un tout autre problème. Que l’arrogance de certains de leurs apôtres soit contre-productive ne met nullement en cause leur bien fondé. Seuls les schémas d’application doivent être adaptés aux cadres culturels locaux, comme l’illustre d’ailleurs la variété des modèles démocratiques de gouvernement.

Il est, à cet égard, important de distinguer civilisation occidentale (ou anglo-saxonne dans le cadre de notre étude) et christianisme. Cette civilisation s’est développée dans le cadre d’une Europe christianisée où les structures ecclésiales catholique, orthodoxe et protestante ont joué un rôle majeur mais non exclusif. Est-il nécessaire de préciser que, précisément, les notions de droits de l’homme et de démocratie ont été combattues par l’Église catholique qui ne s’y est ralliée que dans la seconde moitié du XX° s. ? Faut-il rappeler notre héritage gréco-romain pré-chrétien et le rôle des Arabes musulmans dans sa transmission ? Devons-nous insister sur le fait que la laïcité de l’État est considérée comme la pierre angulaire de la démocratie ? Judéo-chrétienne, notre civilisation l’est sans nul doute, mais elle doit aussi à Aristote et aux philosophes des Lumières et c’est bien davantage à eux qu’à la Bible et aux Évangiles que revient la paternité des valeurs que partagent la majorité des populations du monde dit occidental.

Nous l’avons dit, aux yeux des populations de la zone Asie-Pacifique, l’Occident, ce sont les Américains. Or, ceux-ci posent le respect des principes de démocratie et de droits de l’homme comme le fondement des relations internationales et le meilleur gage de paix. En ce sens, ils représentent bien une civilisation expansionniste.

Un monde malayo-musulman sur la défensive

Le monde musulman, lui, est réuni par des valeurs beaucoup plus intimement liées à la religion. Ces valeurs ne diffèrent pas radicalement de celles du christianisme : ne négligeons pas l’héritage indubitablement judéo-chrétien de l’islam ! Elles s’accommodent moins bien, en revanche, des droits de l’homme et des principes démocratiques, notamment du principe de laïcité de l’État : peut-il exister une autre loi que la charia ? C’est la pomme de discorde entre les États musulmans laïques et les islamistes radicaux.

En Asie du Sud-Est, la Malaisie et l’Indonésie ont fait le choix de l’État laïque dans l’intérêt de l’unité nationale. Agir autrement aurait rendu insurmontables les querelles interethniques en Malaisie et aurait rendu impossible la constitution de l’immense fédération indonésienne. Le choix a pourtant été difficile au moment de la décolonisation, le réflexe de rejet du modèle de l’ancien maître au profit d’un modèle « national » étant puissant. Ce choix reste celui des dirigeants actuels qui ne disposent d’aucune alternative. Il est pourtant ressenti quelque peu douloureusement par de nombreux intellectuels musulmans qui voient dans le système démocratique laïque une concession aux exigences de l’Occident, des Américains.

Il y a donc bien un conflit de civilisations en Asie du Sud-Est, mais ce n’est pas celui que les Américains croient distinguer, l’agression de l’Occident par un islamisme fanatique mais le réflexe de défense d’un monde malayo-musulman qui voit de plus en plus dans la soumission au modèle occidental un asservissement culturel à une civilisation qui n’est pas la sienne. Ce conflit est-il susceptible de dégénérer en affrontement ? Certainement pas au niveau des États : la puissance écrasante des États-Unis suffirait à neutraliser toute velléité dans ce sens. En revanche, une montée de la violence islamiste prenant pour cible les intérêts américains et australiens constitue une éventualité très plausible. Aux yeux des musulmans, l’offre australienne d’envoyer une force en Asie du Sud-Est après l’attentat d’octobre 2002 à Bali a clairement rangé ce pays dans le camp américain contre l’islam.

Le « complexe chinois » et les valeurs européennes

Paradoxalement, les peuples de ce que j’ai appelé le « complexe chinois » sont d’une certaine façon plus ouverts aux valeurs dites occidentales. Historiquement, cela commence avec la République de Chine aujourd’hui réduite à Taiwan et quelques îles. Son système politique est construit sur la base des « trois principes du peuple » édictés par Sun Yat Sen : démocratie, nationalisme et souci du peuple. Les structures de gouvernement, très originales, sont adaptées au respect de ces principes, notamment de démocratie. Quant aux droits de l’homme, leur application a progressé depuis l’abrogation de la loi martiale.

Après les révolutionnaires nationalistes, les communistes chinois et vietnamiens se sont à leur tour entichés de valeurs prônées par leurs camarades européens, notamment de la notion de démocratie. Le moins que l’on puisse dire est que l’interprétation qu’ils en donnent est parfois fort discutable (le pouvoir du peuple, traduction littérale du mot « démocratie », est incarné par le parti) mais plusieurs générations ont déjà été éduquées dans l’idée que ce principe est sacré. Les droits de l’homme, eux aussi, sont interprétés de façon fort restrictive : ne doivent-ils pas s’incliner devant les droits du peuple ? Quant au communisme nord-coréen, implanté par les Soviétiques, il ne laisse nulle place à la démocratie mais continue à en proclamer le principe.

Le Japon, lui, s’est vu imposer son système de gouvernement par son vainqueur soucieux d’abord de lui interdire un retour en puissance, ensuite de faire de lui son allié face au communisme asiatique. Si les valeurs qu’il professe lui ont été dictées par plus fort que lui, il s’en est trouvé bien jusqu’ici, le choc de la défaite ayant imprimé dans les esprits les convictions pacifistes et l’expansion économique suffisant à satisfaire l’orgueil national. Cet état d’esprit demeure néanmoins précaire et la crise socio-économique que traverse le pays pourrait déboucher sur un retour des valeurs traditionnelles et un rejet de tout ce qui pourrait paraître américain.

Quant à la Corée, elle doit trop aux États-Unis pour oser avancer des idées philosophiques et culturelles qui ne seraient pas politiquement correctes. Pourtant, par-delà la crise actuelle, ne serait-ce que par la banqueroute économique du Nord, la Corée va tôt ou tard être réunifiée. Le coût du redressement économique du Nord sera beaucoup trop lourd pour Séoul et c’est ce que l’on appelle « la communauté internationale », autrement dit l’Occident, qui en supportera le poids. Est-ce à dire que les valeurs occidentales fleuriront dans la Corée réunifiée ? Rien n’est moins sûr : certes, les Nord-Coréens béniront un temps leurs généreux donateurs, mais un sentiment national dans ce pays déchiré ne pourra sans doute se développer qu’autour des valeurs traditionnelles.

Ainsi, paradoxalement, il se pourrait que les pays actuellement les plus intimement liés aux États-Unis deviennent demain les porte-drapeaux d’une civilisation extrême-orientale, celle du « complexe chinois », face au modèle de civilisation américain.

Amérique des pauvres contre Amérique des riches

Et la civilisation ibéro-américaine ? Disons-le tout net : ce qui l’oppose à la civilisation américaine (pour ces pays aussi, l’Occident se résume à l’Amérique anglo-saxonne), ce ne sont pas des valeurs religieuses puisque le christianisme y est largement dominant, ce ne sont pas les valeurs héritées des Lumières dont elle est tout autant dépositaire, ce n’est guère la langue, c’est la pauvreté. Les États-Unis sont et demeureront longtemps encore l’objet d’une fascination faite d’attirance et de haine. Ils resteront l’Eldorado où l’on rêve de s’installer pour échapper à fatalité de la misère et le pays des arrogants Gringos qui interdisent la seule culture dont on peut tirer un peu d’argent, le pavot. En tout état de cause, avec le développement des liens commerciaux et financiers au sein de l’ALENA, les tensions demeureront contenues.

Guérillas et terrorisme

Alors, tout compte fait, assisterons-nous à un choc des civilisations dans la région du Pacifique ? Oui, en quelque sorte, mais il ne s’agira pas d’un affrontement violent. Cela prendra plus probablement la forme d’un rapport de dominant à dominé entre une civilisation avant tout américaine, anglo-saxonne si nous prenons en compte l’interventionnisme croissant de l’Australie, occidentale si nous incluons la France et la Grande-Bretagne dans le schéma, et trois civilisations malayo-musulmane, extrême-orientale et ibéro-américaine. La civilisation dominante dispose d’une supériorité économique et militaire écrasante qui exclut toute action à visage découvert à son encontre. Il reste à ceux qui veulent s’opposer à elle les moyens des faibles, ceux qui ont été opposés de tout temps à la puissance dominante : la guerre clandestine, la guérilla de jungle, la guérilla urbaine et, surtout, le terrorisme engagé dans la spirale des actions spectaculaires.

Les acteurs de cette guerre souterraine sont de moins en moins les maquis communistes (la New People’s Army aux Philippines), de plus en plus les islamistes radicaux disposant de réseaux mondiaux. Quant aux mouvements indépendantistes, ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir faire l’amalgame de leur cause et de l’islamisme sont condamnés à jouer les seconds couteaux faute de disposer des moyens nécessaires à une action véritablement meurtrière.

Le choc des civilisations ne pouvant pas déboucher sur un conflit armé ouvert, les risques de guerres ou de crises ne sont pas pour autant écartés. Ils résulteront non de différences culturelles mais avant tout de querelles de frontières maritimes et de disputes liées à la liberté de navigation. Toute l’évolution du droit de la mer