Cette année a vu le début
d’une étude systématique du concept et des méthodes de la stratégie
qui devrait se poursuivre sur plusieurs années. L’idée en est, avant
d’explorer de nouvelles directions de recherche, de procéder à un
" état des lieux " aussi précis et exhaustif que
possible. Il est surprenant de constater l’absence de synthèse récente
en stratégie. Il existe de multiples essais, plus ou moins intéressants
mais aucun traité didactique permettant d’avoir une vue d’ensemble de
l’épistémologie de la stratégie et de son évolution. Les quelques
ouvrages généraux sont fortement biaisés par une approche anglo-saxonne
qui opère un tri sélectif en vue de reconstituer une généalogie " stratégiquement
correcte ". Le résultat en est la surestimation des auteurs écrivant
ou traduits en anglais et la dévalorisation corrélative des autres.
C’est ainsi que les auteurs français du XVIIIe siècle, qui
sont les véritables inventeurs de la théorie tactique et stratégique
navale moderne, ne font plus l’objet que d’une mention furtive, quant
ils ne disparaissent pas complètement, pour céder la place à Clerk of
Eldin qui fut pourtant considéré en son temps, par beaucoup de lecteurs,
comme un décalque des auteurs français (cf. les travaux de Michel
Depeyre, notamment " Clerk of Eldin, un penseur naval contesté ",
dans Hervé Coutau-Bégarie, L’évolution de la pensée navale II,
FEDN, 1992). Les langues secondaires sont carrément éliminées. On ne
connaît plus aucun auteur espagnol et guère plus d’italien, alors que
l’Italie a produit une littérature tactique et stratégique extrêmement
abondante, actuellement mise en lumière par les très riches travaux d’Ezio
Ferrante et de Ferruccio Botti.
La redécouverte de cet
immense corpus ne répond pas simplement à un désir d’érudition. L’étude
des pays secondaires permet de mesurer l’impact réel des " grands
auteurs ", de voir comment ils ont été interprétés ou " rectifiés ".
Elle permet également de reconstituer la généalogie des concepts, de déceler
des débats ou des origines plus complexes que celles généralement
admises. L’opinion commune attribue l’invention moderne du concept de
stratégie à von Bulöw dans son Esprit du système de guerre moderne
de 1799. Les spécialistes savent que le mot lui est antérieur, ils
l’attribuent à Joly de Maizeroy qui l’aurait employé, pour la première
fois, en 1771 dans un commentaire sous sa traduction des Institutions
militaires de l’empereur Léon le Philosophe. N’est-il pas
possible de remonter plus haut ? Stratège ou stratégie sont connus
au XVIIIe siècle, en tant qu’antiquités, mais on trouve
aussi un sens militaire, proche de l’acception contemporaine, dans un
texte suédois de 1698, cité dans un dictionnaire d’étymologie et dont
les références n’ont pu encore être vérifiées. Si ce sens est
confirmé, le concept apparaîtrait à l'extrême fin du XVIIe
siècle et non dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Une
origine suédoise ne serait d’ailleurs pas pour surprendre vu
l’activité militaire du pays de Gustave-Adolphe et de Charles XII.
On peut poser une
question semblable à propos de tactique, concept qui semble apparaître,
pour la première fois, dans le dictionnaire de Furetière en 1690. Ce
digne académicien ne l’a certainement pas tiré du néant, son œuvre
ne plaide pas en faveur d’une réflexion militaire originale. On finira
bien par lui trouver un précurseur. À titre de comparaison, on peut
rappeler que le concept de géostratégie, que l’on croyait apparu à la
fin des années 1940 aux États-Unis, avait, en réalité, déjà été
employé par un auteur italien, le général Durando, dès 1851 (cf. Stratégique,
58, 1995-2).
Cette réflexion sur les
concepts doit s’accompagner d’un recensement aussi exhaustif que
possible des auteurs. Ce ne sont pas toujours les théoriciens les plus
profonds, ceux dont l’histoire retient les noms, qui exercent la plus
grande influence. Au contraire, leur œuvre, souvent difficile, peut être
diffusée par des commentateurs ou des publicistes moins profonds, souvent
peu originaux, mais plus accessibles. Le XIXe siècle nous paraît
dominé par Clausewitz, mais l’influence de celui-ci a été tardive,
elle ne s’est vraiment développée qu’après le triomphe de l’armée
prussienne. Le grand auteur du XIXe siècle est Jomini,
aujourd’hui bien connu, mais immédiatement après lui vient Rustöw,
auteur prolixe qui a touché à presque tous les sujets, de l’édition
des tacticiens anciens à la théorie de la guérilla et qui a exercé au
milieu du XIXe siècle un véritable magistère avec des
traductions en français, en italien, en suédois… Au XVIIIe
siècle, le concept de stratégie, forgé (ou recréé) par Joly de
Maizeroy, a été diffusé après lui par François Nockern de Schorn dont
La science de la guerre, publié en français en 1780, a été
traduit en allemand en 1783 et en italien en 1825. Ce livre, très intéressant
à tous égards, est tombé dans l’oubli le plus complet, au point de n'être
jamais cité et on ne sait plus rien de son auteur en dehors du fait
(indiqué par lui), qu’il était colonel au service des États de
Hollande (on ne connaît pas ses dates et on n’est pas sûr de sa
nationalité). Pourtant, il est probable que l’édition allemande de son
livre a circulé, elle a peut-être inspiré von Bulöw. Pour le XVIIIe
siècle encore, on peut donner l’exemple du comte de Schaumbourg-Lippe,
seigneur allemand passé au service du roi du Portugal, qui a laissé une
série de Méditations militaires d’une finesse stratégique
proprement éblouissante. Comme il ne les a jamais imprimées, elle sont
restés inconnues jusqu’à leur découverte et leur magnifique édition
par le professeur Curt Ochwaldt. En son temps, il a pourtant été lu, ses
manuscrits ont circulé au sein d’une petite élite. Il a notamment été
le maître de Scharnhorst.
Ces quelques exemples
suffisent à suggérer la nécessité d’une relecture de l’histoire de
la stratégie à la fois en tant que science, c'est-à-dire en tant que
savoir, et en tant qu’art, c'est-à-dire en tant que pratique. Si le
deuxième volet a fait l’objet d’études multiples qui permettent de
procéder à une réévaluation de beaucoup de problèmes mal posés par
les auteurs classiques, déformés par les nécessités stratégiques du
moment, le premier volet reste encore très largement en friche malgré
quelques initiatives récentes. C’est à lui que s’intéresseront les
conférences des prochaines années.
Le directeur d’études
a publié durant l’année :
 |
L’évolution
de la pensée navale (dir.), Économica-ISC, tome VI,
1997, 228 p. |
 |
"Géostratégie :
le mot et la chose", Stratégique, n° 58, 1995-2, pp.
7-26. traduction italienne Rivista marittíma, décembre
1996, pp. 79-101. |
 |
"Un
concept avorté : la puissance aérienne", Stratégique,
n° 59, 1995-3, pp. 31-39 ; repris dans le Bulletin
du Centre d’enseignement supérieur aérien. |
 |
"French
Naval Strategy : a Naval Power in a Continental Environment",
dans N.A.M. Rodger (ed), Naval Power in the Twentieth Century,
Londres, MacMillan, 1996, pp. 59-65. |
 |
"Une
nouvelle stratégie navale : la guerre sous-marine",
dans L’émergence des armes nouvelles, sous la direction
de Claude Carlier et Guy Pedroncini, Économica, 1997, pp. 163-170. |
Il a continué à diriger
la revue Stratégique et l’Institut de stratégie comparée et il
a professé le cours d’introduction à la stratégie au Collège
Interarmées de Défense.
Il a été élu membre
correspondant de l’Académie royale des sciences navales de Suède.
Mme Turcat, MM.
Alli-Heila, Anduze-Acher, Bourdon, Cagna, Cloup Mandevialle, Casanovas,
Dansette, Desage, Detir, Foucher, Levrault, Montliaud, Nied, Povolini,
Sakho, Sibille, Sylla, Turco-Liveri, ont assisté régulièrement aux séances.