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Rapport EPHE 96-97

 

HISTOIRE DES DOCTRINES STRATEGIQUES

 

1996-1997 : I - Tableau d’ensemble de la pensée stratégique ; II - Les méthodes en stratégie ; les mercredis de 14 h à 16 h

 

Cette année a vu le début d’une étude systématique du concept et des méthodes de la stratégie qui devrait se poursuivre sur plusieurs années. L’idée en est, avant d’explorer de nouvelles directions de recherche, de procéder à un " état des lieux " aussi précis et exhaustif que possible. Il est surprenant de constater l’absence de synthèse récente en stratégie. Il existe de multiples essais, plus ou moins intéressants mais aucun traité didactique permettant d’avoir une vue d’ensemble de l’épistémologie de la stratégie et de son évolution. Les quelques ouvrages généraux sont fortement biaisés par une approche anglo-saxonne qui opère un tri sélectif en vue de reconstituer une généalogie " stratégiquement correcte ". Le résultat en est la surestimation des auteurs écrivant ou traduits en anglais et la dévalorisation corrélative des autres. C’est ainsi que les auteurs français du XVIIIe siècle, qui sont les véritables inventeurs de la théorie tactique et stratégique navale moderne, ne font plus l’objet que d’une mention furtive, quant ils ne disparaissent pas complètement, pour céder la place à Clerk of Eldin qui fut pourtant considéré en son temps, par beaucoup de lecteurs, comme un décalque des auteurs français (cf. les travaux de Michel Depeyre, notamment " Clerk of Eldin, un penseur naval contesté ", dans Hervé Coutau-Bégarie, L’évolution de la pensée navale II, FEDN, 1992). Les langues secondaires sont carrément éliminées. On ne connaît plus aucun auteur espagnol et guère plus d’italien, alors que l’Italie a produit une littérature tactique et stratégique extrêmement abondante, actuellement mise en lumière par les très riches travaux d’Ezio Ferrante et de Ferruccio Botti.

La redécouverte de cet immense corpus ne répond pas simplement à un désir d’érudition. L’étude des pays secondaires permet de mesurer l’impact réel des " grands auteurs ", de voir comment ils ont été interprétés ou " rectifiés ". Elle permet également de reconstituer la généalogie des concepts, de déceler des débats ou des origines plus complexes que celles généralement admises. L’opinion commune attribue l’invention moderne du concept de stratégie à von Bulöw dans son Esprit du système de guerre moderne de 1799. Les spécialistes savent que le mot lui est antérieur, ils l’attribuent à Joly de Maizeroy qui l’aurait employé, pour la première fois, en 1771 dans un commentaire sous sa traduction des Institutions militaires de l’empereur Léon le Philosophe. N’est-il pas possible de remonter plus haut ? Stratège ou stratégie sont connus au XVIIIe siècle, en tant qu’antiquités, mais on trouve aussi un sens militaire, proche de l’acception contemporaine, dans un texte suédois de 1698, cité dans un dictionnaire d’étymologie et dont les références n’ont pu encore être vérifiées. Si ce sens est confirmé, le concept apparaîtrait à l'extrême fin du XVIIe siècle et non dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Une origine suédoise ne serait d’ailleurs pas pour surprendre vu l’activité militaire du pays de Gustave-Adolphe et de Charles XII.

On peut poser une question semblable à propos de tactique, concept qui semble apparaître, pour la première fois, dans le dictionnaire de Furetière en 1690. Ce digne académicien ne l’a certainement pas tiré du néant, son œuvre ne plaide pas en faveur d’une réflexion militaire originale. On finira bien par lui trouver un précurseur. À titre de comparaison, on peut rappeler que le concept de géostratégie, que l’on croyait apparu à la fin des années 1940 aux États-Unis, avait, en réalité, déjà été employé par un auteur italien, le général Durando, dès 1851 (cf. Stratégique, 58, 1995-2).

Cette réflexion sur les concepts doit s’accompagner d’un recensement aussi exhaustif que possible des auteurs. Ce ne sont pas toujours les théoriciens les plus profonds, ceux dont l’histoire retient les noms, qui exercent la plus grande influence. Au contraire, leur œuvre, souvent difficile, peut être diffusée par des commentateurs ou des publicistes moins profonds, souvent peu originaux, mais plus accessibles. Le XIXe siècle nous paraît dominé par Clausewitz, mais l’influence de celui-ci a été tardive, elle ne s’est vraiment développée qu’après le triomphe de l’armée prussienne. Le grand auteur du XIXe siècle est Jomini, aujourd’hui bien connu, mais immédiatement après lui vient Rustöw, auteur prolixe qui a touché à presque tous les sujets, de l’édition des tacticiens anciens à la théorie de la guérilla et qui a exercé au milieu du XIXe siècle un véritable magistère avec des traductions en français, en italien, en suédois… Au XVIIIe siècle, le concept de stratégie, forgé (ou recréé) par Joly de Maizeroy, a été diffusé après lui par François Nockern de Schorn dont La science de la guerre, publié en français en 1780, a été traduit en allemand en 1783 et en italien en 1825. Ce livre, très intéressant à tous égards, est tombé dans l’oubli le plus complet, au point de n'être jamais cité et on ne sait plus rien de son auteur en dehors du fait (indiqué par lui), qu’il était colonel au service des États de Hollande (on ne connaît pas ses dates et on n’est pas sûr de sa nationalité). Pourtant, il est probable que l’édition allemande de son livre a circulé, elle a peut-être inspiré von Bulöw. Pour le XVIIIe siècle encore, on peut donner l’exemple du comte de Schaumbourg-Lippe, seigneur allemand passé au service du roi du Portugal, qui a laissé une série de Méditations militaires d’une finesse stratégique proprement éblouissante. Comme il ne les a jamais imprimées, elle sont restés inconnues jusqu’à leur découverte et leur magnifique édition par le professeur Curt Ochwaldt. En son temps, il a pourtant été lu, ses manuscrits ont circulé au sein d’une petite élite. Il a notamment été le maître de Scharnhorst.

Ces quelques exemples suffisent à suggérer la nécessité d’une relecture de l’histoire de la stratégie à la fois en tant que science, c'est-à-dire en tant que savoir, et en tant qu’art, c'est-à-dire en tant que pratique. Si le deuxième volet a fait l’objet d’études multiples qui permettent de procéder à une réévaluation de beaucoup de problèmes mal posés par les auteurs classiques, déformés par les nécessités stratégiques du moment, le premier volet reste encore très largement en friche malgré quelques initiatives récentes. C’est à lui que s’intéresseront les conférences des prochaines années.

Le directeur d’études a publié durant l’année :

L’évolution de la pensée navale (dir.), Économica-ISC, tome VI, 1997, 228 p.
"Géostratégie : le mot et la chose", Stratégique, n° 58, 1995-2, pp. 7-26. traduction italienne Rivista marittíma, décembre 1996, pp. 79-101.
"Un concept avorté : la puissance aérienne", Stratégique, n° 59, 1995-3, pp. 31-39 ; repris dans le Bulletin du Centre d’enseignement supérieur aérien.
"French Naval Strategy : a Naval Power in a Continental Environment", dans N.A.M. Rodger (ed), Naval Power in the Twentieth Century, Londres, MacMillan, 1996, pp. 59-65.
"Une nouvelle stratégie navale : la guerre sous-marine", dans L’émergence des armes nouvelles, sous la direction de Claude Carlier et Guy Pedroncini, Économica, 1997, pp. 163-170.

Il a continué à diriger la revue Stratégique et l’Institut de stratégie comparée et il a professé le cours d’introduction à la stratégie au Collège Interarmées de Défense.

Il a été élu membre correspondant de l’Académie royale des sciences navales de Suède.

Mme Turcat, MM. Alli-Heila, Anduze-Acher, Bourdon, Cagna, Cloup Mandevialle, Casanovas, Dansette, Desage, Detir, Foucher, Levrault, Montliaud, Nied, Povolini, Sakho, Sibille, Sylla, Turco-Liveri, ont assisté régulièrement aux séances.

 

 

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