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SEANCE INAUGURALE

Allocution de Monsieur Tristan Lecoq

 

 

Professeur agrégé de l’Université

Maître de conférence à l’IEP de Paris

Conseiller du ministre d’Etat, ministre de la Défense

 

 

Monsieur le Préfet,

Monsieur le représentant du Président du Conseil régional,

Monsieur le Maire,

Mesdames et Messieurs les Élus,

Monsieur le Recteur,

Messieurs les Attachés militaires de nos pays amis et alliés,

Messieurs les Officiers généraux,

Messieurs les Professeurs et donc Chers collègues,

 

 

Au nom du ministre d’Etat, ministre de la Défense, j’ai l’honneur d’ouvrir ce colloque international de Fréjus. Ce colloque, il a été voulu par le ministre d’Etat, il a été suivi par lui des origines jusqu’à aujourd’hui.

 

Un mois après le débarquement en Provence et le début des commémorations, voilà qui est hautement symbolique. Nous sommes ici un peu au point d’orgue, pour emprunter une métaphore musicale, du cinquantenaire de Provence, comme une suspension du temps qui est propice à la réflexion.

 

Nous allons faire un travail qui va du passé à l’histoire, qui va de la mémoire active, vivante, à la reconstitution des faits. C’est une leçon d’épistémologie en quelque sorte puisque nous allons passer de la commémoration - cum memoria : se ressouvenir, se souvenir ensemble - à l’histoire, dans la fidélité à Marc Bloch, ce double mouvement qui va du présent au passé, du passé au présent. Nous allons mettre de l’ordre dans le passé à la manière de Saint Bernard lorsqu’il disait : " le propre du sage est d’ordonner ". Avec une double exigence : une exigence de fidélité et une exigence de vérité.

 

Je dis : fidélité. Fidélité au sacrifice et au courage des acteurs, nos alliés britanniques et américains, les troupes françaises, les résistants et, pourquoi ne pas le dire, au courage et au sacrifice de l’ennemi de l’époque dont nous verrons qu’il s’est bien battu.

 

Je dis fidélité, je dis vérité, qui est un peu pour l’historien la fille naturelle de la mémoire et de la lucidité, à l’instar de Jean-Baptiste Duroselle, notre maître, disparu récemment. J’évoque ici, en cet avant-automne, les souvenirs un peu fanés du cours de relations internationales de licence, en Sorbonne, dans l’hiver 1978-1979, où nous étions avec Dominique de Corta, André Bach, l’exceptionnelle érudition et la bonhomie sagace de Jean-Baptiste Duroselle.

 

Pour organiser ce colloque, nous nous sommes posé trois questions qui seront au centre des communications, des témoignages, des réactions.

 

Première question : quelle est la place de la Provence dans la stratégie des Alliés, dans les débarquements ? Quelle est la signification de l’événement ? Quelle est sa singularité ? Quelles sont les responsabilités politiques et militaires de la France ?

 

Deuxième réflexion : la Provence est un débarquement allié, débarquement allié au trois quart français. Quel y est le rôle de la marine ? On comprendra pour toutes sortes de raisons que j’y insiste ; vous savez qu’Albert Thibaudet avait écrit une très belle histoire de la guerre du Péloponnèse, pendant la guerre de 1914 lorsqu’il était militaire, il avait écrit quelque part : " La terre peut l’emporter, mais la terre n’est vaincue que par la mer ". Quel est le rôle des troupes de l’Armée d’Afrique ? Quel est le rôle de la France combattante, de la France de l’Empire ? Quel est le rôle de la résistance locale ?

 

Troisième interrogation : quel est le lien entre les événements de Provence et le rang militaire retrouvé de la France, sa place dans le concert des nations ? Et, au-delà de la Provence, l’événement dans son contexte français politique, militaire, diplomatique, et dans son contexte européen.

 

Pour y répondre, sont réunis ici des universitaires et des militaires, des témoins et des historiens. Je ne peux les saluer tous en particulier, je leur adresse donc un salut collectif. Je les remercie au nom du ministre d’Etat et, si je puis me le permettre, je leur dis la joie et la fierté qui sont miennes de me trouver ici aujourd’hui au milieu d’eux, et s’ils l’acceptent, comme l’un d’entre eux, retrouvant pour quelques heures le métier d’universitaire et d’historien auquel je demeure profondément fidèle.

 

Je ferai deux remarques finales. Première remarque : je tiens à souligner la présence de nos collègues, historiens allemands : le docteur Martens, de l’Institut historique allemand de Paris, le docteur Umbreit, de l’Institut d’histoire militaire de la Bundeswehr, et le docteur-général Roth, directeur de l’Institut d’histoire militaire de la Bundeswehr. Ils témoignent de ce que nous pouvons réussir ici et aujourd’hui à Fréjus, Monsieur le Maire, c’est-à-dire à penser ensemble notre passé. C’est peut-être le plus difficile mais c’est aussi sans doute le plus nécessaire, à l’instar de ce que disait Hegel, lorsqu’il parlait de " Historisierung der Geschichte ", l’historicisation du passé et de la mémoire. Puissions-nous le réussir !

 

Dernière remarque : cette assemblée de deux jours est enfin le témoignage de ce que nous devons faire ensemble : une réunion d’historiens, civils et militaires, français et étrangers dans un esprit de fraternité, de tolérance, de respect de l’autre ; et nous aurons alors bien servi la connaissance historique. Nous aurons de même fait progresser la compréhension, le dialogue, l’échange entre les hommes.

 

Nul doute, monsieur le Maire, que Fréjus ne nous apporte la lumière et ne nous permette de revivre pour un temps ces heures de gloire que Marc Bloch évoquait en des mots qui n’ont pas pris une ride, lorsqu’il disait : " Il n’est pas de salut sans une part de sacrifice, ni de liberté nationale qui puisse être pleine si l’on n’a pas travaillé à la conquérir soi-même ". Je vous remercie.

 

Allocution de Monsieur Gilbert Lecat

Premier adjoint au maire de Fréjus

Vice-président du Conseil général du Var

 

 

Monsieur le Préfet,

Messieurs les Officiers généraux et supérieurs,

Messieurs les Professeurs,

Messieurs les Maires,

Mesdames et Messieurs les Élus,

Mesdames et Messieurs,

 

Au nom de François Léotard, maire de Fréjus, j’ai l’agréable devoir de vous accueillir à Fréjus et dans cette maison. Pour de nombreux Fréjusiens qui y étaient réfugiés pendant cette période troublée, elle a été de son promontoire le premier témoin du débarquement de Provence et de l’entrée des libérateurs dans la ville. Le public n’a été admis dans cette maison qu’une seule fois avant ce 15 septembre ; c’était pour y accueillir un colloque international consacré à Sieyès, fréjusien et ministre comme monsieur François Léotard. Je suis légitimement fier à la pensée de parler quelques minutes devant un auditoire de personnalités aussi prestigieuses, de parler d’un sujet qui me passionne.

 

Il me passionne tout d’abord parce que j’ai eu la chance insigne d’être un acteur, certes très modeste, de cette libération de Provence. En effet, après avoir participé entièrement à la campagne d’Italie dans une section d’un régiment de tirailleurs algériens, j’ai débarqué avec mon unité, le 16 août, à Grimaud pour aller à marche forcée participer à la libération de Marseille.

 

Le sujet me passionne également parce que, comme beaucoup de mes frères d’armes, je ressens depuis plus de trente ans, avec un sentiment de frustration et d’impuissance, le décalage qui existe dans l’esprit des Français entre deux événements majeurs, qui sont à l’origine de la libération de notre territoire.

Aussi ai-je appris avec une extrême satisfaction et avec beaucoup de soulagement l’organisation de ce colloque international sur la libération de la Provence. Il a été précédé de grandes et émouvantes cérémonies commémoratives du cinquantenaire, venues rappeler au peuple de France la part prise par l’armée d’Afrique à la récupération de sa liberté et de sa dignité. Ma satisfaction est d’autant plus grande que l’organisation de ces cérémonies et de ce colloque relevait de l’initiative et de la volonté de François Léotard, homme de la Provence, homme du littoral où s’est effectué le débarquement.

 

Il y a cinquante ans sur ces plages et sous ces oliviers où il fait si bon vivre, des hommes étaient prêts à mourir pour notre liberté ; ils venaient de cette autre rive de la Méditerranée où le mot " France " signifiait pour beaucoup tolérance, justice et progrès. Ils s’appelaient Saïd, David, John, Miguel, Mario, Paul ou Amadou. L’histoire pleine de bruits, de fumée, de fureur a séparé ceux qui étaient alors unis par un même devoir et un même idéal et qui, j’en suis sûr, un jour se retrouveront dans la fraternité des peuples. Restent pour toujours ensemble ceux qui reposent sous la croix, sous le croissant ou sous l’étoile ; nous ne les oublierons jamais. "

 

Ce texte, qui a été largement diffusé en Provence pendant la saison qui s’achève, s’efforce en quelques lignes, teintées certes de poésie, de rappeler l’objet de notre colloque.

 

Bien que beaucoup d’anciens combattants, de vétérans comme on les appelle aujourd’hui, estiment que l’écart aujourd’hui du retentissement s’est sensiblement réduit, ils se posent encore la question de savoir si beaucoup de nos compatriotes se souviennent des faits, même les plus marquants, qui se sont déroulés dans cette zone de guerre. Qui se souvient en effet de cette armée française renaissante, équipée comme les soldats de l’An II, suscitant méfiance et mépris dans l’esprit des Alliés, mais qui leur a apporté une contribution importante pendant la campagne de Tunisie pour chasser d’Afrique les forces de l’Axe ? Qui se souvient de la chute de Rome, ville symbole, capitale de la Chrétienté, tombée grâce au génie d’un général français et à l’impétuosité des soldats du corps expéditionnaire ? C’est arrivé le 5 juin 1944 et le lendemain les Alliés débarquaient en Normandie. Cet événement, capital certes pour la suite des événements, a occulté totalement cette victoire en Italie. Combien de nos compatriotes se souviennent-ils que neuf mois avant le débarquement en Normandie, un département français, la Corse, a retrouvé sa liberté en un mois grâce au courage de ses habitants et des soldats venus d’Afrique ? Combien de nos compatriotes savent-ils que cette armée de 400.000 hommes était composée à part égale de musulmans et de pieds-noirs auxquels s’étaient joints les évadés de métropole et les engagés de la Corse ? Combien de nos compatriotes se souviennent-ils que 40.000 soldats venus du sud ont payé de leur vie l’honneur de participer à la libération de la patrie ? Combien de nos compatriotes connaissent-ils les circonstances de la libération de Toulon et de Marseille ? Grâce à la Ire Armée, les deux villes ont retrouvé la liberté trente à quarante jours à l’avance sur les prévisions des états-majors.

 

Si, aujourd’hui à Fréjus, se rencontrent l’émotion et l’histoire, c’est pour rétablir l’équilibre entre deux événements, dont l’un, le débarquement de Provence, a toujours été considéré dans l’imagination populaire comme mineur par rapport à l’autre, le débarquement de Normandie.

 

Cinquante ans ont passé, cela devient non seulement possible, mais nécessaire. Des spécialistes prestigieux, français et étrangers, d’éminents universitaires, historiens et militaires, que je remercie vivement d’avoir bien voulu participer à ce colloque, vont exposer dans le détail les volets stratégiques, politiques, diplomatiques, militaires, historiques et même philosophiques de ce débarquement en Provence.

 

Ce que nous souhaitons de ces interventions c’est à la fois un pas supplémentaire vers la vérité historique, mais aussi une reconnaissance et une mise à leur juste place de la contribution des soldats venus de l’autre côté de la Méditerranée dans la libération de la patrie. Nous souhaitons donc tous que les travaux auxquels vous allez participer permettent aux jeunes générations de mieux connaître cette période et que leur mémoire constitue pour eux le socle de cette paix et de cette liberté que le sacrifice de leurs aînés leur a permis de recevoir en cadeau inestimable, dès leur naissance.

 

Allocution de Monsieur Elie Brun

Représentant le Président du Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur

 

 

Monsieur le Préfet,

Messieurs les Officiers généraux,

Messieurs les Officiers supérieurs,

Messieurs les Professeurs,

Mesdames et Messieurs les Élus,

Mesdames et Messieurs,

 

Dès qu’il a appris l’organisation à Fréjus de ce colloque international, Jean-Claude Gaudin a tenu très spontanément à y participer. Pour cela, il avait trois raisons très fortes. D’abord, ce colloque se déroulait à Fréjus, la ville dont François Léotard, son ami, est le maire. De plus, cette réunion, ce colloque, ces rencontres ont lieu dans cette magnifique demeure, la Villa Aurélienne, pour laquelle le Conseil régional s’est très étroitement associé à la ville de Fréjus, non seulement pour son acquisition mais également pour sa restauration. Ensuite, il s’agissait d’une rencontre internationale entre spécialistes civils et militaires, français et étrangers sur une époque importante du destin de la France.

 

C’est sur nos côtes qu’a eu lieu le débarquement, pas très loin d’ici, à Grimaud, à Cavalaire, et c’est ce débarquement qui a inauguré la libération de la Provence et parachevé la libération de la France. Enfin, à la demande du ministère de la Défense et plus particulièrement de son ministre, il a été demandé que les jeunes lycéens de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur s’associent très étroitement à ce colloque, à ces travaux. En effet, au-delà de l’hommage à rendre à nos libérateurs, il était fort et important de faire passer un message pour notre jeunesse. Souhaitons que les travaux auxquels vous allez participer permettent justement aux jeunes générations de mieux connaître cette période et que leur mémoire constituera pour eux, comme l’a très bien dit monsieur Lecat, le socle de cette paix que le sacrifice de leurs aînés leur a permis de recevoir.

 

Pour tout cela, Jean-Claude Gaudin tenait à être présent. Des impondérables l’en ont empêché, il m’a demandé de l’excuser, de le représenter, ce que je fais très modestement, et de vous dire les voeux qu’il formule pour que vos travaux nous permettent de mieux comprendre ces événements de l’été 1944 et soient pour les jeunes une leçon de mémoire et de fidélité.

 

Puisque l’occasion m’est donnée de parler devant cette assemblée, je voudrais faire une réflexion un peu plus personnelle et m’adresser à tous ces libérateurs, plus particulièrement à l’un d’entre eux avec lequel j’ai plaisir à travailler tous les jours de l’année pour notre bonne ville de Fréjus, monsieur Gilbert Lecat, maire-adjoint de la ville de Fréjus. A eux tous, à lui-même, je voudrais leur dire ces beaux mots, cette superbe phrase rapportée par le président des Etats-Unis, Bill Clinton, lors des cérémonies du débarquement en Normandie : " Nous sommes les enfants de votre courage ". Moi, issu d’une génération née après la libération de la France, je voudrais vous dire tout simplement que je la ressens très fort. Et, aujourd’hui encore plus qu’hier, je suis convaincu que beaucoup d’hommes et de femmes de ces générations nées après la libération de notre pays, la France, la ressentent également très fort. Pour tout cela, je vous remercie de votre présence à Fréjus et vous souhaite d’excellents travaux.

Présentation générale du colloque

par Monsieur le doyen Guy Pedroncini

Président de l’Institut d’histoire de la défense.

 

 

Monsieur le Représentant du Ministre,

Monsieur le Préfet,

Monsieur le Maire,

Monsieur l’Inspecteur général,

Messieurs les Officiers généraux,

Mes chers Collègues et Amis,

Mesdames,

Messieurs,

 

Je voudrais remercier bien vivement monsieur le ministre d’Etat, ministre de la Défense d’avoir souhaité ce colloque, le maire de Fréjus et tous ceux qui ont contribué et contribueront à son succès.

 

Remarquablement préparé, réussi grâce à l’audace du commandement et à l’élan des troupes, le débarquement de Provence est une victoire rapide et complète, un glorieux fait d’armes des forces françaises et impériales, et des forces américaines. Ce débarquement pose à l’historien des questions fascinantes : la décision stratégique dans une guerre de coalition, la préparation logistique et opérationnelle minutieuse d’un débarquement, le rôle des organisations de Résistance, les manoeuvres pour tromper l’adversaire sur les objectifs de l’offensive et l’amener à disperser ses forces, le poids des précédents. Et aussi le problème si passionnant des fins de guerre dans lesquelles reparaissent avec force, pour autant qu’ils aient été occultés, les intérêts nationaux des puissances coalisées.

 

Et dans ce dernier domaine le débarquement de Provence pose un problème complexe et de grande portée puisqu’il a engagé pour longtemps le sort d’une partie de l’Europe.

 

La Deuxième Guerre mondiale est comme une lutte gigantesque entre la terre et la mer, une guerre où les débarquements jouent un grand rôle, confortant l’explication globale de l’histoire de Jacques Pirenne. L’originalité du débarquement de Provence, c’est d’avoir donné lieu à un grave débat stratégique entre les alliés intéressant la France, et les conditions de la fin de guerre et pesant lourdement sur l’après-guerre.

 

Notre colloque examinera trois grandes questions. Tout d’abord celle des raisons du débarquement de Provence.

 

La décision en avait été prise aux conférences de Québec (août 1943) et de Téhéran (novembre-décembre 1943), et les ordres furent donnés pour sa préparation en janvier 1944. Il devait comporter 10 divisions constituées par l’ensemble des forces françaises d’Afrique du Nord et les forces américaines disponibles du théâtre méditerranéen.

 

A ce moment, la situation était très différente de celle dans laquelle il allait s’effectuer : le front italien ne semblait pas devoir connaître une évolution rapide.

 

Or ce contexte est profondément modifié par la victoire, les 12 et 13 mai, du Garigliano - Bayard et Juin soudain réunis - et par la chute de Rome, le 4 juin.

Pouvait-on ne pas tenir compte de ces faits nouveaux ? Ne devait-on pas changer profondément de stratégie ? Annuler même l’opération Anvil pour exploiter la victoire d’Italie ?

 

C’est l’idée de Churchill soutenu par les généraux Wilson, Alexander, Juin notamment. Il estimait le 28 juin que désormais cette opération était " morne et stérile " et qu’il fallait tenter de marcher sur Vienne. Et Churchill y voyait sur le plan politique le moyen de limiter au maximum le champ d’action de l’armée soviétique.

 

Le général Juin avait pensé que l’exploitation de la victoire en direction de Vienne n’excluait nullement une poussée sur Gênes et les Alpes, cette offensive pouvant obtenir plus rapidement, plus sûrement et plus aisément les mêmes résultats, voire de meilleurs qu’un débarquement toujours aléatoire.

 

Comment écarter le jugement du général Juin dans une lettre envoyée au général de Gaulle :

 

Il est regrettable qu’une stratégie trop rigide, plus soumise aux décisions des bureaux des états-majors, qu’aux inspirations des chefs, ait rendu la victoire de Rome quasi inutile et nous ait empêchés, nous Français, d’atteindre la France plus vite et plus court. Fait rare dans l’histoire, on aura vu une direction de guerre décider de sang-froid que la victoire ne serait pas exploitée et permettre délibérément que deux armées ennemies qu’elle tenait à sa merci s’échappent et se reconstituent ".

 

La question du général Juin est d’autant plus importante que le renoncement à la stratégie churchillienne a finalement abandonné de nombreux pays à 50 ans de communisme. Pourquoi le débarquement a-t-il été finalement maintenu ? Les communications prévues aideront à répondre à cette question.

 

Je voudrais seulement donner un fil d’Ariane. La première raison fut la volonté de Roosevelt nettement marquée dans un échange de lettres tendu et décisif avec Churchill à la fin de juin : les deux hommes mirent en balance la démission de l’un et la non réélection de l’autre. Pour Roosevelt, abandonner Anvil reviendrait à renégocier avec Staline.

 

Ensuite, il y eut celle d’Eisenhower déjà affirmée, et confortée par la grande tempête des 19-23 juin ; Marseille apparaissait comme le seul port capable d’alimenter la bataille dans l’espace ouest-européen. Enfin, Eisenhower ne voulait pas avoir à distraire des forces qu’il entendait lancer contre l’Allemagne les moyens nécessaires pour protéger le flanc sud de sa poussée vers l’est.

 

Eisenhower estimait aussi que la Résistance devait lui apporter une aide considérable, plus qu’en Normandie, les troupes allemandes étant moins nombreuses dans le sud. Une thèse qu’achève un de mes doctorants montrera effectivement le poids de l’occupation allemande sur les campagnes normandes.

 

La troisième raison tient à l’avancement de la préparation du débarquement entrée dans sa phase finale.

 

L’état-major auquel elle avait été confiée, baptisé Force 163, était constitué par une partie de l’état-major de la 7e Armée américaine, et à partir du 2 mars 1944, le général Patch en prit le commandement effectif. De janvier à avril, le premier plan d’opération avait été mis sur pied. Proposé le 28 avril, il avait été vivement attaqué car les délais, notamment pour la prise de Toulon, étaient jugés trop longs (D + 25). Cependant le plan accéléré proposé le 6 mai par de Lattre fut rejeté, car il exigeait des moyens très supérieurs à ceux que l’on pouvait donner.

 

Et si son plan avait été jugé " ni satisfaisant, ni réalisable, ni acceptable ", on en retint cependant l’idée de prendre Toulon plus rapidement. Mais on a tenu compte des indications de la Résistance et des réticences du général Truscott, commandant le VIe CA américain. La Résistance pensait que les Allemands s’opposeraient avec acharnement aux troupes alliées et le général Truscott ne croyait pas possible de conquérir rapidement Toulon dont il jugeait la conquête " hasardeuse et incertaine ". Aussi le 13 juillet, la prise de Toulon fut finalement programmée pour D + 20 (en réalité ce sera à D + 13) et les moyens aéroportés renforcés pour l’opération dans la région du Muy (une brigade britannique et deux régiments américains supplémentaires).

 

Enfin, les premières unités françaises commencèrent à être retirées d’Italie dès le 22 juin, et sous le commandement du général de Larminat, elles formèrent le premier échelon de l’Armée B, future 1ère Armée.

 

L’aviation stratégique alliée avait dès la fin avril commencé à attaquer les aérodromes, les zones portuaires et industrielles, les voies de communication dans le sud de la France et l’Italie du Nord. Environ 12 500 tonnes de bombes furent jetées.

 

Les moyens maritimes se concentraient également et la flotte française n’en était pas absente. Au total une grande supériorité aérienne et navale dans le maintien de la décision du débarquement joue fortement. Aussi le général de Gaulle, préoccupé par la situation intérieure de la France à la Libération, souhaite-t-il tout à la fois que d’importantes forces régulières y participent puissamment, et que lui-même puisse s’appuyer sur elles en cas de nécessité. Or la 2e DB n’avait débarqué que le 1er août en Normandie, alors qu’en Provence, d’emblée, les deux tiers des forces participant à l’opération étaient françaises. Ce fut une occasion pour le général de Gaulle de soutenir le point de vue américain, et de faciliter sans doute la reconnaissance de son gouvernement.

 

Deux raisons enfin militaient en faveur du débarquement : l’action de la Résistance et les manoeuvres d’intoxication de l’adversaire sur l’agitation perceptible en Méditerranée. La Résistance avait mené des actions importantes. L’étude de synthèse du général Lécuyer que j’ai naturellement déjà pu lire et qui paraîtra dans la revue Guerres mondiales et conflits contemporains n° 174  en fait un éloquent bilan : elle ouvrit les routes aux armées de la liberté.

 

De leur côté les services secrets avaient multiplié les leurres.

 

Ils sont moins célèbres que Fortitude, mais ils jouent un rôle analogue comme le montre l’étude faite par Gilbert Bloch sur Turpitude (est ou ouest Méditerranée), Vendetta (accréditer l’idée d’un débarquement de la VIIe Armée américaine dans la région de Narbonne), mis en oeuvre entre le 10 mai et le 6 juillet et Ferdinand pour couvrir le débarquement de Provence (il s’agissait de persuader que le débarquement aurait lieu sur la côte italienne) dans un article qui paraîtra dans le numéro déjà indiqué de la revue Guerres mondiales et conflits contemporains.

 

Désormais on pouvait passer à la réalisation qui sera le deuxième volet de notre colloque. Il fallait que, maintenu, ce débarquement réussît. Il aboutit à un éclatant succès.

 

Notre colloque en montrera les caractères. En particulier se posent des questions importantes. Les hauts commandements ont-ils tiré des leçons du débarquement en Normandie ? Le problème stratégique allemand : faut-il tenter de rejeter immédiatement les troupes qui ont débarqué et pris pied sur les plages ou les zones de débarquement ? Ou faut-il les laisser dévoiler leurs intentions avant de contre-attaquer en force ? En quoi les moyens se ressemblent-ils ou diffèrent-ils ? La présence de troupes françaises majoritaires a-t-elle modifié les actions militaires ?

 

Il est certain que l’héroïsme des troupes, leur allant, a répondu à l’audace des commandements américains et français. Toutes les unités sont à citer. De Lattre a voulu à la fois attaquer Toulon et Marseille, et les résultats ont été ceux que l’on espérait ; de Lattre put le 29 août télégraphier à de Gaulle :

 

Dans le secteur de l’Armée B à J + 13, il ne reste plus un Allemand qui ne soit mort ou captif ".

 

Il peut être d’autant plus satisfait que les obstacles ne lui avaient pas été ménagés : en novembre 1943, Le Troquer s’était opposé à sa nomination comme général d’armée, et il avait eu bien des difficultés à se faire reconnaître comme partenaire par le commandement américain. Le 27 juin, alors que le destin hésitait encore, Patch ne lui avait pas caché que si Anvil était annulé, il serait lié à la VIIe Armée américaine marchant sur Vienne. De Lattre avait rappelé qu’il irait seulement là où de Gaulle le commanderait.

 

Cependant, dans cette victoire, il ne pouvait sous-estimer le rôle d’admirables exécutants comme le général Brosset, le général Dody ; ni celui du général de Monsabert qui n’avait pas obéi : de Lattre voulait une opération méthodique pour s’assurer de Marseille et Monsabert imposa son coup d’audace.

 

Au total dès la victoire acquise la poursuite allait commencer, par la route Napoléon ouverte par la Résistance et par la vallée du Rhône jusqu’à ce que la 2e DB et la 1re Armée se rencontrent symboliquement. Ce fut le Torgau français.

 

Et les combats allaient permettre peu à peu l’amalgame d’où naquit la nouvelle armée française.

 

Notre colloque doit enfin permettre de garder la mémoire de cet événement et d’examiner son image dans l’opinion nationale et internationale, aussi bien en 1944 qu’un demi-siècle après. Notre colloque devrait lui assurer sa vraie place : ce n’est pas un événement secondaire, presque sans importance à côté d’Overlord. Il apparaît de plus en plus avec le recul du temps comme une des batailles décisives de la Deuxième Guerre mondiale.

 

L’essentiel, avec la libération rapide d’une grande partie du pays, a été le rôle du port de Marseille dans la logistique de la victoire : de septembre 1944 au 8 mai 1945. Marseille fut le premier port pour le tonnage et les véhicules débarqués - 27 % - et le second pour les hommes - 24 %.

 

Anvil-Dragoon a aussi permis à Eisenhower d’être libre dans ses mouvements vers l’Allemagne, et peut-être ce débarquement de Provence a-t-il limité les effets de la contre-offensive des Ardennes. Il a aussi montré la valeur de l’armée française refaite lentement en Afrique du Nord avec le concours des peuples de l’Empire et le matériel des Américains.

 

En 1918, l’armée américaine avait été largement équipée avec du matériel français : les troupes de Juin et de de Lattre montraient que bien équipées elles pouvaient vaincre dans une guerre moderne qui avait changé depuis 1940.

 

On ne refait pas l’histoire, mais dans une perspective plus large, la question peut rester posée de savoir si Churchill n’avait pas vu plus loin : le 31 août seulement, l’armée soviétique s’emparait de Bucarest, le 24 décembre de Budapest. Où seraient arrivées les armées franco-américaines d’Italie ? Au fond est-ce que comme en 1918, on n’a pas cherché avant tout à finir le plus rapidement ou le plus sûrement possible la guerre en pensant que la victoire aiderait à régler tous les problèmes ?

 

Je rêve depuis longtemps d’un colloque sur les fins de guerre. Ce serait une belle suite au colloque sur le débarquement de Provence, qui pose la question de l’après Deuxième Guerre mondiale au niveau de la plus haute stratégie intimement liée à la plus haute politique.

 

Je vous remercie de votre attention.

 

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