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CHAPITRE I - VERS “L’ÉTRANGER PROCHE

Les défis politico-économiques des premières décennies du xxie siècle se doubleront d’un élargissement du champ stratégique indien. Le sous-continent qui porte son nom ne suffira pas plus à l’Inde qu’il ne lui apportera la reconnaissance et le statut qui devront un jour être les siens. Une démarche parallèle en direction dans un premier temps de "l’étranger proche" engagera l’Inde dans cette logique "extensive". Une seconde étape, liée à la réussite de ses premières entreprises extra-régionales, amènera la diplomatie et ses bâtiments vers des destinations plus ambitieuses.

Le regard que l’Inde portera au-delà des frontières du sous-continent se concentrera parallèlement sur deux régions voisines, prometteuses et situées l’une à l’opposé de l’autre : l’Asie du Sud-Est et l’Asie centrale.

L’Asie du Sud-Est, étape vers le Pacifique

En dépit d’une évidente proximité géographique, l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est forment deux espaces politiques, économiques et stratégiques foncièrement dissemblables. Si les Indiens ou les Pakistanais se sentent peu de caractéristiques communes avec les Thaïlandais ou les Indonésiens, ces derniers le leur rendent bien120. En réalité, le relatif isolement que s’imposent depuis des décennies l’Asie du Sud et ses pays membres, a éloigné des systèmes appartenant pourtant l’un et l’autre au continent asiatique.

Carte n° 5 : L’Asie du Sud-Est

Une région sensible où briller

Une perception traditionnellement archaïque du système indien, de ses castes, de sa religion, l’existence de contentieux non-résolus entre New Delhi et ses voisins sud-asiatiques121, ont pour partie détourné les nations frontalières d’Asie du Sud-Est de leurs "cousins" du sous-continent. L’Inde œuvrera à l’avenir pour qu’il en soit différemment. L’une des raisons tient à ce que l’Association of South East Asian Nations (ASEAN)122 pourrait, à terme, rechercher une implication plus profonde de l’Inde dans la région : "Il y a un sentiment croissant en Asie du Sud-Est estimant que l’Inde devrait s’intéresser aux questions stratégiques de la région. Ce sentiment a été porté à la connaissance de l’Inde par les pays membres de l’ASEAN à diverses occasions, tout particulièrement le mois dernier (février 1999). L’évocation de cette perception est à elle seule chargée d’implications stratégiques considérables. Alors que les interactions indo-asiatiques commencent à s’intensifier et à se diversifier, l’intérêt pour l’Inde et ses partenaires d’une participation à ce regroupement régional est peu à peu reconnu. On s’attend ainsi à ce que l’Inde devienne à moyen terme un acteur significatif dans la région"123.

Ces attentes émanant d’États voisins attisent une volonté indienne déjà forte. Mais d’autres considérations, moins avouables, devraient également pousser New Delhi à intensifier sa présence, politique et militaire, en Asie du Sud-Est. L’importante montée en puissance des forces navales de ces nations, non plus confinées à la seule protection du littoral, explique pour partie cet intérêt. En effet, un faisceau d’indices motive cette spectaculaire accélération régionale :

     

  • le retrait des superpuissances de l’Asie du Sud-Est, au début des années 1990, a poussé les nations riveraines à combler ce vide stratégique, afin de faire face aux menaces extérieures ;
  • ces nations, dont l’économie repose très largement sur l’exportation, demeurent dépendantes de l’accès à la mer pour commercer ;
  • depuis la Conférence de Montego Bay (1982) et les nouvelles dispositions du droit de la mer, les intérêts maritimes tels que la zone économique exclusive (ZEE), le plateau continental et le droit d’exploiter économiquement les ressources de la mer, ont imposé d’énormes responsabilités aux marines chargées de veiller sur ces possessions ;
  • l’ASEAN demeure par ailleurs confrontée à un nombre important de différends maritimes non-résolus ;
  • enfin, comme le fait remarquer G.V.C. Naidu, la plupart des nations de l’ASEAN ont réévalué la perception des menaces les concernant et les stratégies de défense qui, à leur tour, provoquent des changements doctrinaux importants124.

     

Les capitales d’Asie du Sud-Est prennent ombrage du pouvoir économique chinois en devenir, et d’une possible tentative de domination culturelle125. La Chine cherche, de son côté, à développer son influence dans la région afin de préparer le terrain à ses exportations commerciales. Des craintes qui engendrent de légitimes inquiétudes. En effet, les différends territoriaux sur les îles Spratleys et Paracels, loin d’être résolus, pourraient entraîner la région dans une spirale de conflits à l’issue incertaine. Ici se situera le créneau de l’Inde dans son extension future vers l’est, la célèbre "look east policy"126. Car l’Inde dispose déjà de quelques éléments dans son jeu : à défaut d’être membre de l’ASEAN, elle est depuis plusieurs années partenaire de dialogue de l’ASEAN Regional Forum (ARF), instance où les pays de la région et neuf autres partenaires127 abordent depuis 1993 les questions de sécurité128.

Cette participation indienne à l’ARF sert parfaitement, depuis 1996, les intérêts de New Delhi. Ainsi que le résume le chef de sa diplomatie, le ministre des Affaires étrangères J. Singh, l’ARF est une structure qui compte pour l’Inde, dans la mesure où "Il s’agit du seul forum en Asie s’occupant de questions de sécurité et reliant l’Asie-Pacifique à l’océan Indien (¼ ). L’engagement de l’Inde dans ce forum, où l’Union européenne, le G-8129 et le P-5130 sont présents, est particulièrement significative, car nous participons aux délibérations sur une base d’égalité. Dans le contexte actuel, cela a permis à l’Inde d’établir des contacts avec l’ASEAN, les États-Unis, la Russie, la Chine et le Japon, et d’offrir une bonne occasion d’exposer notre point de vue"131.

Une analyse maintenue, avec excès, à l’occasion du Sommet de Singapour : "Après les Nations unies, l’ASEAN Regional Forum est le plus important forum au monde"132.

Même ramenée au statut de partenaire de dialogue, cette participation ne sert pas uniquement ses desseins stratégiques à moyen terme. Nombre d’observateurs y voient un réel calcul de la part de cette "Association" trentenaire : "Un sous-continent stable et en développement sert pleinement les intérêts de l’Asie du Sud-Est, et non pas uniquement en tant que marché nouveau et vaste pour nos produits et nos services. Un tel scénario permet aussi d’assurer que la fourniture vitale de pétrole provenant de l’Asie de l’ouest peut transiter paisiblement à travers l’océan Indien en direction de l’est. Et une Inde mieux connectée peut équilibrer l’influence de la Chine et du Japon en Asie133.

Cette participation s’appuiera sur des échanges économiques non-négligeables. De 1992 à 1996, le commerce avec l’ASEAN a triplé, passant de 2 à 6 milliards de dollars. La crise traversée depuis l’été 1997 par certaines économies de la région ne devrait pas remettre en cause un élan d’échanges commerciaux voulus par l’Inde, prometteur et surtout "rapprocheur"¼

Décloisonnement, relais indispensable et sécurité

Se rapprocher pour mieux surveiller. Observer en qualité de partenaire et non plus seulement de voisin octroie des avantages indiscutables. Dans ce cadre régional, l’Inde participe de ce raisonnement. La montée en puissance progressive des marines de l’ASEAN, l’apparition de bâtiments modernes et de sous-marins134, pourraient, à moyen terme, multiplier les nouveaux venus dans l’océan Indien. L’acquisition par la marine thaïlandaise d’un porte-avions moderne, sa volonté de disposer d’ici à quelques années d’une dimension sous-marine, font déjà de cette dernière une marine de haute mer, capable de rayonner dans l’océan Indien et de faire des escales dans le golfe du Bengale. Or l’Inde, qui se placerait volontiers en gendarme de ce vaste espace, ne verra pas d’un bon œil la multiplication de pavillons, même amis. Le sentiment de propriété ou de responsabilité qu’elle éprouvera dans les trente prochaines années vis-à-vis de l’océan Indien, s’accommodera difficilement de cette nouvelle présence.

D’autres raisons pourraient cependant partiellement compenser cette future source de tensions. Aux côtés de la Russie, du Vietnam et du Pérou, l’Inde a été parmi les plus actifs militants d’une intégration à l’Asia Pacific Economic Cooperation Forum (APEC). Lors du Sommet de Vancouver (1998), la décision des dirigeants de l’APEC de ne pas admettre l’Inde, alors que les candidatures russe, vietnamienne et péruvienne étaient retenues135, a constitué un rude choc pour New Delhi136. L’approche pas à pas vers l’ASEAN peut compenser cette déception, et pallier en partie une telle carence stratégique.

La nouvelle dimension nucléaire de l’Inde devrait également obliger cette dernière à adopter une attitude plus consensuelle vis-à-vis de l’ASEAN. En effet, si les critiques les plus sévères à l’égard des essais atomiques indiens ont eu pour origine les États-Unis, la Chine, l’Australie ou le Japon, les États d’Asie du Sud-Est ont également fait connaître leur mécontentement et leur inquiétude. Aucune de ces nations n’a de programme nucléaire officiel, et l’on parle depuis plusieurs décennies de l’établissement d’une zone exempte d’armes nucléaires en Asie du Sud-Est, projet dont la réalisation se heurte à l’hostilité de certains (dont la Chine et les États-Unis). L’entrée brutale de l’Inde et du Pakistan dans le club nucléaire, en relançant un nouveau cycle de tensions dans le sous-continent et au-delà, n’est pas de nature à accélérer l’intégration de l’Inde dans l’espace géopolitique du sud-est asiatique, par nature complexe. Les explications indiennes sur l’amplification de la menace chinoise auront porté un coup, temporaire certes, au rapprochement sino-indien, mais également à la crédibilité de l’Inde dans la région. Cette réussite technologique peut être vue par l’Asie du Sud-Est comme un possible contrepoids à la toute puissance chinoise. Néanmoins, l’aventure nucléaire indienne témoigne également de ses ambitions régionales et extrarégionales. L’ASEAN en aura pris note et tiré quelques enseignements pour ses rapports futurs avec New Delhi¼

Les stratèges indiens connaissent les enjeux et les pièges d’une ouverture vers l’Asie-Pacifique, et savent que celle-ci passe par une démarche graduelle et mesurée : l’Asie du Sud-Est en est une des plus importantes pierres. New Delhi l’a bien compris ainsi et s’empresse d’associer le plus possible l’ASEAN à son destin, comme le montre la diplomatie indienne137 : "L’ASEAN a vécu la fin de la Guerre froide et sa délicate phase de transition avec un certain succès. Cependant, divers événements intervenus ces dernières années (la crise financière tout particulièrement) ont concentré l’attention sur l’ASEAN. L’ASEAN est aujourd’hui confrontée à plusieurs défis politiques, stratégiques et économiques. À la différence du passé, ceci constitue un sujet d’inquiétude, et la façon dont l’ASEAN parviendra à surmonter ces problèmes aura une implication directe pour l’Inde, car les relations de l’Inde avec les pays d’Asie du Sud-Est n’ont prospéré que lorsque la région a été pacifique et politiquement stable"138.

Spécialiste indien de l’Asie du Sud-Est, U.B. Singh est encore plus explicite : "Il est temps pour nous de réaffirmer notre amitié envers ces pays, confrontés à une sévère crise économique, et de ne pas leur tourner le dos. Nous nous sommes par le passé détournés de nos voisins de l’est à nos propres dépens. Ne répétons pas toujours les mêmes erreurs. Et même si nous parvenons à une sorte d’accord avec les États-Unis, ce serait une pure folie de s’aliéner ces États du sud-est qui ont encore une énorme sympathie pour l’Inde. Cela remettrait en cause notre " look east policy ", ce que nous ne pouvons nous permettre, eu égard à notre niveau de développement politique et économique"139. On peut alors s’attendre dans les deux prochaines décennies à voir l’Inde établir dans le sud-est asiatique une présence politique et diplomatique plus en phase avec ses desseins. Elle devrait notamment intensifier ses échanges économiques, multiplier les joint ventures, et étendre ses escales au-delà du détroit de Malacca. Cet activisme en direction de l’est du sous-continent se doublera d’une dynamique parallèle à l’adresse d’une autre région voisine, stratégique, prometteuse et volatile : l’Asie centrale.

L’Asie centrale, point de rencontre des ambitions régionales

Peu de régions suscitent ces dernières années autant d’agitation, d’espoirs (fondés ou non) et de convoitises, que l’Asie centrale ex-soviétique. La quasi-totalité des capitales influentes y exercent depuis l’implosion de l’URSS et l’indépendance de ces républiques musulmanes, un activisme bruyant : les États-Unis140, l’Union européenne, le Japon, y déploient une présence particulièrement remarquée. Un "nouveau grand jeu" n’est-il pas en train de se mettre en place dans la région, s’interroge un expert indien141.

Carte n° 6 : L’Asie centrale

Ce "nouveau marché" est demandeur d’un tel enthousiasme, et offre des contreparties économiques attrayantes142, telles que le pétrole et le gaz de la mer Caspienne (voir tableau ci-après), d’importantes richesses minérales (or, uranium, plutonium) et de volumineuses productions de coton et de blé. L’Inde n’échappe pas à cet entrain et cherchera dans les années à venir à renforcer sa présence auprès de ces républiques, pour plusieurs raisons. La première a trait à la compétition pour une influence régionale. Outre Moscou, dont l’intérêt est de conserver le maximum d’emprise sur ce qu’elle administrait jusqu’en 1991, Téhéran, Ankara, Islamabad et Pékin se livrent, ces dernières années, à une intense lutte d’influence, alimentée par des motivations politiques, religieuses, et économiques concurrentes. Si l’activité de la Russie et celle de la Turquie n’offrent pour New Delhi que peu de raisons de s’émouvoir, il en va tout autrement de celles de l’Iran, du Pakistan et de la Chine.

Tableau n° 6 : La mer Caspienne et ses richesses

 

1996

2000

2010

Pétrole 143

production

 

43

 

69-79

 

138-194

exportation

15

29-33

75-117

Gaz

production

 

96

 

102-112

 

164-201

Exportation

25

26-31

72-84

 

Source : Caspian Oil and Gas, International Energy Agency, Paris, OECD Publications, 1998, p. 50.

P. Stobdan s’arrête sur cette question : "Les pays d’Asie du Sud travaillent déjà à une interaction économique plus étroite avec les États du sud-est, en formant des sous-ensembles régionaux comme la Bangladesh-India-Sri Lanka-Thaïland Economic Community (BISTEC). Un tel regroupement régional peut également être mis en place entre l’Asie du Sud et l’Asie centrale. L’Inde essaie depuis longtemps d’intégrer l’Afghanistan à la SAARC. Cependant, face à l’absence de paix dans ce pays et en raison de l’attitude hostile du Pakistan, l’Inde est dépendante de l’Iran pour ce qui a trait aux relations avec les pays d’Asie centrale. L’accord tripartite entre l’Iran, le Turkménistan et l’Inde sur le transit et les routes commerciales constitue un mouvement notable vers le renforcement de la coopération régionale"144.

Sa politique d’expansion navale, de reconnaissance régionale et sa mainmise sur l’accès au golfe Arabo-persique, font déjà de l’Iran un rival régional influent145. Le Pakistan, développant une "look west policy" alternative à sa participation à la SAARC, cherche également à développer son parrainage de ces Républiques musulmanes, engageant instinctivement l’Inde dans une démarche réactive. La recherche par Islamabad d’une profondeur stratégique qui lui fait défaut vis-à-vis de New Delhi deviendrait possible avec un Afghanistan voisin inféodé, qui par là même lui procurerait un accès direct idéal vers l’Asie centrale. Une raison supplémentaire pour l’Inde de demeurer vigilante et de chercher à y développer une influence régionale plus importante.

L’Union indienne a ici toutes les raisons de vouloir contrarier cet objectif, la constitution sur son flanc occidental d’un bloc musulman sous contrôle pakistanais desservant ses intérêts et remettant en cause l’équilibre régional. La Chine, frontalière de l’Inde, du Pakistan, de l’Afghanistan, du Tadjikistan, du Kirghizistan et du Kazakhstan, ne saurait être tenue à l’écart des jeux d’influence ayant cours entre la mer Caspienne et sa province du Xinjiang146. Ainsi que le souligne T. Delpech, "L’Asie centrale pourrait fort bien devenir une zone de compétition indo-chinoise au siècle prochain pour les ressources énergétiques. Il suffit de regarder l’évolution potentielle des besoins des deux pays pour arriver à cette hypothèse. C’est d’ailleurs l’une des raisons avancées par ceux qui sont favorables au développement de l’énergie nucléaire en Inde"147.

Les stratèges indiens ont compris l’importance de cette région dans les décennies à venir. Longtemps demeurée en retrait de ses rivales régionales (Téhéran, Pékin et Islamabad), la diplomatie indienne est désormais à l’œuvre. Pour accélérer cette dynamique, New Delhi cherchera néanmoins à se rapprocher des capitales voisines, sur la base d’intérêts communs. La menace islamique fondamentaliste, incarnée par trois ans de pouvoir taleb148 à Kaboul, se profile aux portes méridionales de l’Asie centrale.

Carte n°  7 : les ressources naturelles de la Caspienne







Source : Caspian Oil and Gas, International Energy Agency, 1998.

Les régimes ouzbek, tadjik, kirghize et turkmène149, postés aux premières places, s’inquiètent des risques de débordement du conflit afghan150 sur leur territoire, et du prosélytisme de mouvements religieux. Confrontée elle aussi aux conséquences directes du fondamentalisme musulman, suggéré ou insufflé par les arrières-pensées pakistanaises (souvenons-nous du Cachemire), l’Inde peut trouver sur ce créneau un terrain propice pour se rapprocher des capitales ex-soviétiques, et partager expérience, moyens et collaboration. Les spécialistes indiens insistent déjà sur ce trait : "Aujourd’hui, Kargil (Cachemire indien) a montré que l’association talibans-Ossama Ben Laden était un adversaire commun à la communauté internationale et à l’Inde (¼ ). L’Occident condamne Ben Laden, et il figure également sur la liste des personnes les plus recherchées par plusieurs gouvernements arabes, taxés d’être non-croyants. Il est craint par les Républiques d’Asie centrale ne possédant pas les moyens de le combattre. Les Ouzbeks et les Azéris sont déçus de trouver leurs citoyens, entraînés par Ben Laden, combattre aux côtés des talibans"151.

Cette voie peut à moyen terme permettre à l’Inde de développer son autorité dans la région, tout en servant ses impératifs nationaux de sécurité, et en luttant contre l’activisme déstabilisateur du Pakistan. Elle peut également soutenir la cause d’un rapprochement sino-indien qui demeurera, en dépit de phases constructives et d’élans d’optimisme, erratique et marqué par une inquiétude indienne. Zone de trafic en tous genres (contrebande, armes, drogue), terrain favorable aux agissements des courants fondamentalistes musulmans152, l’Asie centrale est à la fois source d’inquiétude et d’espérance pour les Chinois. L’importance des foyers instables agitant le Xinjiang153 a poussé, ces dernières années, Pékin à engager une lutte sans merci contre ces diverses formes de déstabilisation.

Les dangers liés aux tendances centrifuges, aux mouvements séparatistes, sont observables tant en Chine qu’en Inde154. Confrontée depuis plusieurs dizaines d’années à ces problèmes, l’Inde bénéficie d’une expérience précieuse. Elle peut la valoriser auprès de la Chine, à la recherche d’une approche efficace. C’est à nouveau en proposant une coopération, reposant sur son aide et ses compétences, que New Delhi acquerra, dès les prochaines années, une dimension politique plus significative dans la région.

Sa stratégie vers l’Asie centrale reposera aussi sur un soutien régional de poids, apporté par l’ancienne "maîtresse des lieux", la Russie. Depuis l’effondrement de l’empire soviétique, les liens avec Moscou ont considérablement changé. La recherche d’une émancipation rapide et optimale a poussé ces capitales dans des directions variables, variant les liens avec Moscou de la coopération constructive (avec le Tadjikistan155 et le Turkménistan) à une rivalité tendue (voir la situation concernant l’Ouzbékistan). La partie indienne dispose dans cette configuration complexe d’une belle carte à jouer. La qualité de sa relation avec la Russie peut faciliter son implantation régionale.

Nous l’avons brièvement évoqué plus haut, la question énergétique constituera également une motivation importante de l’effort indien. Dévoreuse d’énergies non-renouvelables, l’Inde devrait, dans les trente prochaines années, connaître une croissance économique importante, augmentant les besoins énergétiques d’une industrie avide de développement.

Graphique n° 4 :
Évolution de la consommation d’énergie commerciale de l’Inde et de la Chine entre 1980 et 1995 (milliers de tonnes d’équivalents pétrole)

Rapport sur le développement dans le monde 1998-1999, Paris, OCDE Publications, p. 230.

Le développement de l’économie indienne ne sera pas le seul en Asie à être demandeur d’énergie en quantité considérable. La Chine, selon une trajectoire parallèle, aura des besoins importants156. La consommation de pétrole par la Chine, évaluée à 160 millions de tonnes en 1997, devrait se situer autour de 500 millions vers 2020. L’Inde, avec une "modeste" consommation de 56 millions de tonnes de pétrole en 1996, devrait avoir besoin d’environ 200 millions de tonnes à horizon 2020157. À l’image de R. Menon, "On peut se demander : mais d’où pourra bien venir ce pétrole ? "158.

En l’absence de découverte de nouveaux gisements pétrolifères et gaziers, et en raison de l’épuisement des sources traditionnelles, la question cruciale de l’approvisionnement pourrait tendre les relations entre ces deux géants d’Asie159. La recherche d’une position privilégiée sur les réserves de la mer Caspienne sera alors un des principaux enjeux régionaux. Il s’agira pour New Delhi, désavantagée par la géographie et par la présence à l’ouest du Pakistan160, de tirer au mieux parti de ses rapports politiques régionaux pour servir ses besoins énergétiques. Elle devra surmonter quelques faiblesses actuelles pour prétendre jouer à l’avenir un rôle plus important en Asie centrale. Certains observateurs font remarquer que "l’Inde ne dispose pas des capitaux nécessaires pour effectuer les investissements massifs nécessaires pour avoir un impact véritable dans la région"161, et préconisent un partenariat avec d’autres nations voisines, telles que la Russie ou l’Iran162. L’ouverture vers "l’étranger proche" revêtira donc deux acceptions relativement proches, qu’il s’agisse de l’Asie du Sud-Est ou de l’Asie centrale. Dans les deux cas, il s’agit de donner la priorité à l’économie nationale, d’encourager les échanges commerciaux en tirant profit des opportunités (ressources naturelles ; importance des marchés) offertes par les voisins, et d’y établir une présence politique plus marquée.

Graphique n° 5 :
Réserves mondiales prouvées de pétrole brut en 1998

Source : Oil and Gas Journal, International Petroleum News and Technology.

Un intérêt renforcé pour la région du Golfe

Le golfe Persique demeure la principale source de pétrole disponible, les huit États qui le bordent concentrant à eux seuls près de 30 % de la production mondiale, et près des deux tiers de réserves prouvées d’hydrocarbure163. Au rythme actuel de production, l’Arabie Saoudite et le Koweït n’épuiseront pas leurs réserves avant 84 et 100 ans164.

Carte n° 8 : L’Inde, nation voisine du golfe Persique

L’intérêt de New Delhi pour la région du Golfe s’est longtemps concentré sur des considérants économiques165. L’Inde importe en effet une partie non-négligeable de son pétrole du golfe Persique, tandis que les États de la région accueillent chez eux plusieurs centaines de milliers de travailleurs indiens, main d’œuvre peu qualifiée et docile. La configuration des rapports de l’Inde dans la région devrait changer dès les premières années du xxie siècle, et intégrer une dimension plus stratégique. Le ministère indien des Affaires étrangères semble déjà emprunter cette voie166. Cela devrait conduire l’Inde à étendre ses liens dans le Golfe au-delà de la seule dimension économique, pour adopter une dimension politique, stratégique et militaire. Contribuer à l’avenir à des opérations de maintien de la paix et de sécurité régionale satisferait alors l’ambition de New Delhi167. Cette ambition se heurtera à une vive opposition de la part des États-Unis, garants depuis des décennies de la stabilité de cette région. L’Inde semble néanmoins s’être engagée en connaissance de cause dans cette voie, sa marine effectuant depuis quelques années des déplacements plus remarqués dans le Golfe. Tout semble indiquer que cette présence militaire, dans une région qui demeure après tout très proche de ses côtes occidentales, ira croissant dans les décennies à venir. Cette démarche, en rapprochant l’Inde de plusieurs nations musulmanes influentes, lui permettra entre autres de contenir l’influence concurrente du Pakistan. Elle pourra ainsi faire valoir la qualité de ses rapports avec le monde islamique, élément indispensable à une reconnaissance internationale. Il faut encore mentionner le renforcement probable dans les années à venir des liens entre New Delhi et Jérusalem et noter leurs implications stratégiques. On peinera d’ici peu à se rappeler que l’Inde avait refusé de reconnaître l’État hébreu lors de sa création168. Depuis le début des années 1990, l’Inde et Israël se considèrent différemment et développent de substantielles relations dans divers secteurs (économie et commerce, agriculture, recherche technologique et industrie de défense). Dans le domaine de l’armement, les liens sont déjà très importants, les industries israéliennes de défense développant d’une manière exponentielle leur savoir-faire auprès des autorités indiennes169. Celles-ci cherchent en effet à diversifier leurs sources d’approvisionnements et à profiter d’une compétence "relativement" indépendante des États-Unis, pratiquant des tarifications difficilement applicables par les concurrents occidentaux. L’ampleur des potentialités offertes par le marché intérieur de l’Inde (du fait d’un outil militaire large et vieillissant), et une offre de services compétitive et agressive de la part d’Israël pousseront dans les prochaines décennies Israéliens et Indiens à développer plus étroitement encore leurs relations170. Une logique dénoncée par le Pakistan171 qui, pour riposter à cette ouverture, déploie une activité parallèle en direction des "nations musulmanes sœurs" de la région, à grand renfort de clichés percutants (tels que l’incompréhension et l’ostracisme de l’Occident, la menace "nationaliste hindoue" et ses liens avec "l’Israël nucléaire", ou le pouvoir fédérateur de la "bombe islamique").

On va retrouver dans la stratégie de New Delhi vis-à-vis de l’océan Indien et de ses riverains une politique générale aux contours assez proches.

________

Notes:

 

120 Comme il a été possible de l’observer lors d’un voyage d’études effectué par l’auteur en Indonésie et en Thaïlande (1996).

121 Avec le Pakistan à propos du Cachemire, avec le Bangladesh sur l’immigration clandestine et la question du transit vers les États du nord-est de l’Union, avec le Népal sur le commerce et le transit, etc.

122 Le Myanmar, Brunei, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam.

123 "Indian Role Sought in South East Asian Issues", The Hindustan Times, 18 mars 1999.

124 G.V.C. Naidu, "ASEAN Navies in a Perspective - Part III", Strategic Analysis, vol. XXII, n° 7, octobre 1998.

125 G. Kanwal, "China’s Long March to World Power Status : Strategic Challenge for India", Strategic Analysis, vol. XXII, n° 11, février 1999.

126 Engagée dès 1991 par le Premier ministre indien N. Rao.

127 Au sein du forum dédié à la sécurité régionale, l’ASEAN Regional Forum (ARF), regroupe les dix nations de l’ASEAN, la Papouasie-Nouvelle Guinée (observateur) et onze partenaires de dialogue : l’Australie, le Canada, la Chine, l’Inde, le Japon, la Mongolie, la Nouvelle-Zélande, la Russie, la Corée du sud, les États-Unis et l’Union européenne.

128 L’Inde a participé en juillet 1998 à la cinquième réunion de l’ARF (Manille). Conduite par l’envoyé spécial du Premier ministre indien, J. Singh, la délégation indienne avait lors de cette réunion un but précis : se servir de cette tribune pour défendre sa politique nucléaire auprès des nations voisines.

129 Le G-8 regroupe les sept nations les plus industrialisées de la planète et la Russie.

130 Le P-5 rassemble les cinq nations disposant d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies (États-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne, France).

131 "Manilla Serenade", India Today, 10 août 1998.

132 S. Guha, "India takes ARF Limelight", Times of India, 28 juillet 1999.

133 "Look East", Asiaweek, 8 août 1997, p. 13.

134 Cf. l’acquisition par la marine thaïlandaise en août 1997 du porte-avions Chakri Naruebet, équipé d’une douzaine d’avions à décollage vertical Matador (version espagnole du Harrier britannique). Seule l’Indonésie est en mesure aujourd’hui de déployer des sous-marins classiques. Mais au moins trois autres pays de la région, Singapour, la Thaïlande et la Malaisie, chercheraient à acquérir à terme une flotte sous-marine.

135 En plus de la décision d’imposer un moratoire de dix ans avant que soit examinée la candidature de nouveaux membres.

136 G.V.C. Naidu, "India and APEC", Strategic Analysis, vol. XXI, n° 12, mars 1998.

137 Courant juillet 1999, en pleine "crise de Kargil" (infiltration d’éléments pakistanais au Jammu et Cachemire), le ministre indien des Affaires étrangères effectua un déplacement en Malaisie et à Singapour, afin d’exposer le point de vue de New Delhi. Après avoir obtenu le soutien du G-8 et de l’Union européenne, l’Inde entendait s’assurer que ses voisins de l’Asie du Sud-Est ne se rangeaient pas à la position pakistanaise.

138 G.V.C. Naidu, "ASEAN : Challenges Ahead and Implications for India", Strategic Analysis, vol. XXIII, n° 2, mai 1999.

139 U. B. Singh, "India and the ARF : The Post-Pokhran II Phase", Strategic Analysis, vol. XXII, n° 10, janvier 1999.

140 Cf. le projet de la société américaine UNOCAL reliant par gazoduc les champs gaziers du Turkménistan au Pakistan. Ce projet connut en décembre 1998 un rebondissement remarquable avec la décision du groupe américain de privilégier une voie d’évacuation du gaz turkmène vers la Turquie, sans pour autant se dégager complètement de la question...

141 S. Nambiar, "La sécurité régionale : un point de vue indien", Revue internationale et stratégique, n° 24, été 1999, p. 179.

142 D. Tavassoli, "Le xxie siècle et les enjeux géostratégiques de l’hydrocarbure centre-asiatique", Stratégique, vol. 70/71, n° 2-3, 1998.

143 En millions de tonnes.

144 P. Stobdan, "Regional Security Issues in Central/South Asia and Potential for Cooperation", Strategic Analysis, vol. XXII, n° 10, janvier 1999.

145 Les Indiens ont longtemps conservé à l’adresse de l’Iran une certaine rancœur, le régime iranien ayant soutenu le Pakistan contre l’Inde lors du second conflit indo-pakistanais de 1965.

146 La montée en puissance continue de l’islamisme militant ouïghour, du trafic de drogue, et le développement de mouvements terroristes liés aux talibans afghans, sont des phénomènes inquiétant déjà le pouvoir central chinois.

147 T. Delpech, "Les conséquences stratégiques des essais indiens et pakistanais", Politique étrangère, vol. 3/98, automne 1998, pp. 477-87.

148 Les "étudiants en religion", pashtouns afghans de confession sunnite.

149 Bien que ce dernier entretienne avec les talibans, du fait d’une certaine neutralité et d’intérêts économiques communs (exploitation du pétrole et du gaz de la mer Caspienne), des relations relativement bonnes.

150 Le soutien du Tadjikistan au "commandant" A.S. Massoud, le "lion du Panshir", et de l’Ouzbékistan aux miliciens ouzbeks de l’Alliance du nord anti-talibans, et les mouvements de réfugiés, ont de facto installé ces pays voisins dans la tourmente du conflit afghan.

151 M. Ved, "Look Beyond Kargil to Taliban and Bin Laden", Times of India, 9 juillet 1999.

152 Illustrés par de multiples incidents au Kirghizistan et au Tadjikistan (août-octobre 1999).

153 Les militants musulmans ouïghours revendiquent la création d’un Turkestan oriental indépendant au Xinjiang (voir carte n° 6, p. *).

154 Cachemire ; "Khalistan" sikh au Punjab ; Assam, Manipur, Mizoram, Tripura et Nagaland dans le nord-est.

155 Douchanbe autorise toujours la présence de troupes russes sur la frontière tadjiko-afghane, censées protéger le pays et la région contre l’expansionnisme fondamentaliste et les trafics d’armes et de drogue. Le régime turkmène, probablement échaudé par le peu d’empressement des compagnies énergétiques occidentales à concrétiser leurs divers projets de désenclavement du pays, annonça en mars 2000 la conclusion prochaine d’un accord de fourniture de gaz avec la Russie, valable trente ans.

156 Cf. S.S. Harrison, China, Oil, and Asia : Conflict Ahead ?, New York, Columbia University Press, 1977.

157 En 1998, le Nigéria était la principale source d’approvisionnement en pétrole de l’Inde.

158 R. Menon, "Maritime Strategy for India", SP’S Military Yearbook 1998-99, New Delhi, 1999, p. 16.

159 P. Dombrowsky, "La conflictualité en Asie médiane : analyse géopolitique", Stratégique, vol. 2-3/98, n° 71-71, pp. 9-29.

160 La croissance attendue de son potentiel économique et industriel créera ici encore des besoins énergétiques plus importants auxquels il faudra pourvoir.

161 S. Nambiar, "La sécurité régionale : un point de vue indien", Revue internationale et stratégique, n° 24, été 1999, p. 186.

162 T. Coville, "Les relations économiques entre l’Iran et l’Asie centrale", Revue internationale et stratégique, n° 34, été 1999, p. 160.

163 Les réserves en gaz s’élèvent à environ 30 % du total mondial.

164 International Petroleum Encyclopedia (1995), Tulsa, Pennwell Publishing, p. 198.

165 Ces derniers demeurent très importants. Début novembre 1999, l’Inde annonçait qu’elle venait de conclure 150 contrats avec l’Irak, représentant un volume de 280 millions de dollars.

166 S. Guha, "India to Raise its Profile in Gulf", Times of India, 9 avril 1999.

167 "Le Qatar et l’Inde se sont engagés à déployer tous les efforts nécessaires pour maintenir la stabilité et la tranquillité dans la région", Déclaration conjointe des ministres quatariote et indien des Affaires étrangères à New Delhi, le 8 avril 1999.

168 En raison du soutien qu’accordait Nehru à la cause palestinienne, reposant non sur des considérations religieuses, mais sur les principes de l’anti-colonialisme et de l’anti-impérialisme.

169 Comme la modernisation de l’avionique des avions de chasse d’origine soviétique et russe, les munitions. Selon le Times of India du 28 avril 1999, la société israélienne Israel Aircraft Industries (IAI) aurait signé un contrat avec le ministère indien de la Défense pour la vente d’équipements électroniques de pointe.

170 F. Naaz, "Indo-Israel Relations : An Evolutionary Perspective", Strategic Analysis, vol. XXIII, n° 2, mai 1999.

171 Times of India du 3 septembre 1999.

 

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