| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Positions de thèse Christian Malis"Raymond Aron et le débat stratégique français (1930-1966)"3
Jeune intellectuel qui s’est choisi, en 1930, une vocation de "spectateur engagé", Raymond Aron fait montre à l’égard des affaires militaires, tout au long des années trente, d’un étrange désintérêt, qui contraste avec le soin qu’il met à étudier l’économie et la science politiques. Le séjour décisif en Allemagne (1930-1933), où il est spectateur de la montée du nazisme, l’a pourtant guéri du pacifisme moralisant qu’il devait à l’influence du philosophe Alain. Mais il est vrai que l’universitaire de gauche, fort occupé par la rédaction de plusieurs livres, dont sa thèse, entre 1934 et 1938, fréquentait les milieux de la gauche intellectuelle, largement réfractaires aux questions militaires. De son côté, l’institution militaire, victime du désintérêt d’une opinion publique dont l’imprégnation pacifiste s’accroît, se trouve isolée au plan intellectuel et moral au sein de la nation ; la sclérose de la pensée militaire en témoigne. Aron, pourtant, n’est pas totalement étranger à toute réflexion sur la guerre : ami et commentateur d’Elie Halévy et de son œuvre, il entame une méditation de philosophe et de sociologue sur le phénomène de la guerre totale, qui préfigure Les Guerres en chaîne. C’est la rencontre avec la guerre réelle qui place désormais cette réflexion au centre de son projet intellectuel. Après le rendez-vous manqué des années trente, l’effort pour comprendre et conjurer la malédiction de la guerre hyperbolique devient, avec la critique des religions séculières, le grand axe de son travail. Le séjour en Allemagne avait permis l’étude sérieuse de l’économie et l’initiation à la science politique. Ce sont les années de Londres qui permettent l’apprentissage des affaires militaires. Aron, culbuté à Mézières avec son unité, par les colonnes motorisées allemandes le 10 mai 1940, a manqué son entrée dans la guerre. À Londres, il accepte le poste de rédacteur en chef de la revue La France libre : c’est au contact d’un génial chroniqueur militaire, Stanislas Szymonzyk, qu’il s’initie aux problèmes stratégiques, à une époque où tous les commentateurs décrivent les contours de la révolution militaire. Il se frotte déjà au débat national, prenant part aux polémiques que le procès de Riom provoque au sujet des causes de la défaite de 1940 : il reconnaît dans la disparité des conceptions tactiques la cause de la rapidité de la défaite ; mais le déclin historique de la puissance française, et la nature des méthodes de l’Allemagne totalitaire (mobilisation anticipée, stratégie élargie) sont les causes les plus profondes ; analyses qui forment la matrice des conceptions stratégiques d’Aron après le second conflit mondial. Londres est en effet le véritable laboratoire des idées stratégiques qu’on retrouvera dans l’œuvre du commentateur de l’actualité et du penseur. La période 1942-1944 permet d’approfondir les aspects sociologiques de la réflexion : le lien entre la guerre totale et l’État totalitaire, entraperçu par Elie Halévy ; le lien entre révolution militaire et révolution totalitaire. Le chroniqueur de La France libre souligne aussi la force et les limites de la guerre psychologique : outre que la force de la propagande est largement fonction du contexte général des opérations, son efficacité dépend aussi de la valeur des thèmes politiques qu’elle tâche de transfigurer ; conception voisine de la Political Warfare britannique et qui préfigure son hostilité à la guerre psychologique des "colonels français" en Algérie. La mise en place des conceptions stratégiques fondamentales concerne aussi la vision géopolitique d’Aron par rapport au monde qui s’annonce. Du fait de la révolution militaire, les États de stature moyenne comme la France doivent accepter de s’intégrer dès le temps de paix dans des coalitions militaires, croit-il dès 1944. L’évolution de la guerre renouvelle également les conditions de la sécurité pour une "puissance maritime" comme la Grande-Bretagne : Aron, avec Mackinder, plaide pour un bloc occidental dont l’alliance franco-britannique, espérée par beaucoup à Londres, Alger, en France occupée, pourrait constituer le pivot face à toute renaissance d’un péril hégémonique en Europe. À la fin de 1944, Aron croit encore aux atouts stratégiques d’une France affaiblie, mais qu’on courtisera à l’Est comme à l’Ouest du fait de sa position géographique. L’illusion est en vérité de courte durée. L’effondrement de l’Allemagne, la montée en puissance marquée des États-Unis et de l’URSS au plan militaire dans les derniers mois d’affrontement, marginalisent la France et soulignent ses faiblesses : le relèvement intérieur, l’Empire, l’unité européenne sont les véritables planches de salut pour l’avenir ; la quête de la puissance et le réarmement, préoccupations gaulliennes, doivent être délaissés. Car la révolution stratégique qui affecte le plus directement la France, malgré l’aveuglement de la politique officielle, est bien la mutation historique du problème allemand : 1945 est le 1815 d’une Allemagne qui désormais ne saurait représenter un danger majeur qu’en conjonction avec l’Union soviétique. La diplomatie française doit réviser ses postulats, martèle le chroniqueur de Combat, puis du Figaro (à partir de 1947), qui a refusé de revenir dans l’Université pour mieux prendre part aux débats nationaux. La menace principale est désormais le fait d’une Russie communiste qui n’a pas désarmé, contrairement aux puissances anglo-saxonnes, et pratique les méthodes totalitaires : stratégie élargie et mobilisation anticipée. La neutralité n’est plus possible pour la France. L’alliance stratégique américaine doit être acceptée franchement. Dans ce contexte, plan Marshall et pacte de Bruxelles ont une signification stratégique claire pur Aron : c’est le relèvement économique de l’Europe et la garantie militaire américaine qui dissuaderont Staline, foncièrement prudent, de tenter l’aventure militaire, ou au moins des coups de force qui pourraient dégénérer en affrontement universel, comme en 1914 et 1939. La sécurité militaire ne saurait d’ailleurs être absolue : Aron récuse les critiques françaises de la stratégie périphérique, aucune autre ne lui paraissant véritablement possible. Si la paix est impossible, la guerre n’est plus aussi improbable pour le Aron de 1949-1950, avant la Corée : la bombe soviétique, la communication de la Chine dégradent le rapport général des forces. Cette situation pourrait être d’autant plus tentante pour Staline que la confiance en l’arme atomique a un effet démobilisateur des deux côtés de l’Atlantique : il faudrait au contraire accélérer la reconstitution de la force militaire européenne, qui passe sans doute par le réarmement allemand. Dans un contexte de relative atonie du débat français, encore peu sensible au problème des armes nouvelles, Aron tâche d’apercevoir les contours d’une révolution atomique émergente : le contrôle des armements est tout aussi improbable qu’en 1946 ; en revanche, on pourrait assister à une neutralisation réciproque, en cas de guerre, des arsenaux atomiques, qui revaloriserait le rôle des forces classiques. La sagesse n’exige-t-elle pas de trouver les moyens concrets d’enchaîner le monstre de la guerre hyperbolique, qui pourrait cette fois entraîner l’Europe, sinon l’humanité, à sa perte totale ? La Corée confirme les appréhensions d’Aron concernant le risque exorbitant d’une "guerre par malentendu", Staline n’hésitant plus devant l’agression directe. Avec de Gaulle, Aron se démarque des positions officielles en réclamant un changement de stratégie globale : la priorité du réarmement doit maintenant l’emporter sur la priorité de la reconstruction. S’il finit par admettre, en 1951, l’impossibilité d’un effort total, affirmé par le gouvernement, en tout cas il milite avec vigueur pour la réconciliation avec l’Allemagne et le réarmement de l’ancien Reich, militairement indispensable ; de Gaulle, les principaux chefs militaires en sont aussi convaincus. La méthode choisie par les Français avec le plan Pleven et l’armée européenne, par la méfiance profonde qui l’inspire, par son caractère technocratique, est une des plus mauvaises. Autre travers de la politique militaire de la Quatrième République, la guerre d’Indochine – sur ce sujet Aron se démarque du général de Gaulle en estimant que la lutte contre le communisme ne justifie pas tous les sacrifices faits par la France, et en plaidant, discrètement, pour une prise de relais américaine. L’engagement indochinois et la politique de réarmement en Europe sont des options contradictoires : le conflit de priorités est patent en 1953, souligné par de nombreux commentateurs, reconnu dans l’ensemble de la classe politique et par la plupart des chefs militaires. Le raisonnable, aux yeux d’Aron, serait probablement que la puissance américaine prenne dans cette zone le relais de la force française, comme elle a pris sur les mers le relais de la présence britannique. Mais c’est avant tout à propos de la CED qu’il entre en campagne, se faisant l’avocat réaliste, après la signature du traité, d’une révision qui atténue la supranationalité, et préserve l’unité de l’armée française. Si la méfiance envers la supranationalité et les inquiétudes suscitées par les tentations "périphériques" de la stratégie anglo-saxonne le rendent proche de de Gaulle, en revanche la campagne gaulliste pour l’"indépendance nationale", la sensibilité de certains proches du général aux offres soviétiques de neutralisation de l’Allemagne, consomment la rupture avec le gaullisme politique. La phase finale de la "grande querelle" de la CED préfigure à cet égard les positionnements du "grand débat". La stratégie soviétique a changé dans ses modalités après Staline, estime Aron, mais pas dans ses objectifs : seule la renaissance militaire européenne, qui passe par le réarmement allemand, permettrait éventuellement de négocier un règlement sur le Vieux Continent. Mendès France, d’abord soupçonné par Aron de vouloir une ouverture en direction de Moscou, après le désastre indochinois, puis le rejet de la CED, trouve finalement grâce : les accords de Paris, pour notre commentateur, préservent les chances d’une collaboration militaire franco-allemande, base nécessaire d’une Europe plus forte et plus autonome. C’est en 1955 que la question nucléaire devient la pierre de touche de notre politique militaire, et que le débat reflète des sollicitations contradictoires : faire l’Europe, préserver la prééminence française, s’émanciper des États-Unis… Aron est revenu dans l’Université, c’est désormais en Delbrück français qu’il va intervenir dans les controverses. La pensée primitive d’Aron en matière de stratégie nucléaire en fait un précurseur des théories de la riposte graduée ; le New Look américain est perçu comme une régression qui limite la marge de manœuvre de l’Occident et crée une dangereuse ligne Maginot atomique. Si Aron ne partage pas la foi dans l’atome national des précurseurs de la dissuasion française, Charles Ailleret et Pierre Gallois, il n’est pas toujours éloigné des convictions du dernier, qui fait partie à cette époque de ses meilleurs amis. Comme un certain nombre de militaires en effet, il croit à un atome militaire européen, et s’inquiète des velléités de renoncement manifestées au moment de l’euratom. L’impératif atomique est confirmé à ses yeux par la déplorable aventure de Suez : les États-Unis, depuis peu vulnérables sur leur sol, sont engagés avec l’Union soviétique dans une alliance non-écrite contre la guerre dont l’Europe fait les frais ; l’affaire de Hongrie dévoile en outre la fragilité du système militaire du bloc de l’Est, et ouvre des perspectives de règlement pour peu que l’Europe soit militairement, c’est-à-dire atomiquement, forte. Aron déplore alors l’égoïsme malheureux d’une politique américaine de rétention des secrets nucléaires, qui pousse les Européens à s’engager dans des politiques nationales dont l’exemple britannique révèle, à ses yeux, l’impasse. Nombre de commentateurs français et de responsables font d’ailleurs la même analyse. L’affaire algérienne révèle les méfaits d’une approche trop militaire d’affaires dont le fond est politique : toutes les théories sur la guerre psychologique n’empêcheront pas que seul le mythe de l’indépendance trouve véritablement crédit auprès de la population algérienne, il faut donc en tirer les conséquences. Aron approuve un effort atomique conçu comme une introduction à un deterrent européen, et un moyen de forcer la main des États-Unis, qui tirent prétexte de la loi Mac Mahon pour refuser leur aide en matière atomique. De ce point de vue la politique militaire que met en œuvre de Gaulle à partir de mai 1958, qui sanctionne un schéma conçu sous le précédent régime, convient au "spectateur engagé". Il est vrai qu’il ne prend pas trop au sérieux l’hostilité à l’intégration, préconise la solution de la double-clef, met en garde contre une volonté de puissance nationale désuète. En fait, c’est le discours du 3 novembre 1959 à l’École militaire qui, en révélant l’essence nationale de la stratégie militaire choisie par de Gaulle, provoque le divorce : Aron devient le chef de file de l’école "euro-atlantique" qui comprend de nombreux chefs militaires comme Valluy ou Stehlin, et par ses articles le pédagogue d’une classe politique dont le débat de 1960 montre le manque de maîtrise technique du sujet. Sur la riposte graduée, autre grave pomme de discorde franco-américaine, un séjour décisif à Harvard achève la formation des conceptions d’Aron ; les passions du "grand débat" amplifient les divergences intellectuelles avec Pierre Gallois, une des cibles invisibles de Paix et guerre entre les nations, conduisant à la brouille personnelle. Les nombreuses amitiés au sein de l’équipe d’analystes qui entourent MacNamara et John Kennedy entraînent Aron dans plusieurs tentatives de médiation entre les autorités françaises et américaines : comme le Delbrück du "débat stratégique", il espère ainsi, sans doute, jouer un rôle enfin concret dans l’élaboration des grands choix. Mais il constate que l’accord est devenu impossible entre Paris et Washington à partir de février 1962. Les analystes américains, intoxiqués par une vision excessivement technique des affaires stratégiques, portent une part de responsabilité. Ils surestiment aussi, pour Aron, les dangers des revendications allemandes si la France recevait l’aide américaine pour son programme nucléaire. Jusqu’à la mort de Kennedy, Aron poursuit cependant ses bons offices sur les bords du Potomac, cherchant à faire aboutir une solution atomique européenne. En France, il est un des plus violents accusateurs de la stratégie de dissuasion nationale qui se met en place. La passion s’estompe en 1964. Le refroidissement des relations avec l’Allemagne, les prémices de l’ouverture vers l’Union soviétique posent à nouveau la question des objectifs ultimes de la diplomatie gaulliste. Aron souscrit au projet d’Europe européenne, d’émancipation de la tutelle stratégique américaine, de règlement général en Europe : à condition de ne pas le croire possible à brève échéance, étant donné la nature du rapport des forces. La tâche de la France devrait être d’amarrer l’Allemagne à l’Alliance, de lui offrir l’ambition de construction européenne pour tromper son attente de réunification. Dans le débat stratégique, Aron est désormais quelque peu en retrait, même s’il maintient ses critiques de fond contre la politique militaire à l’occasion du débat de 1964. L’évolution des concepts stratégiques officiels vers la dissuasion nationale dure lui apparaît comme une régression intellectuelle. Opposant presque officiel, il n’a pas encore, cependant, perdu tout à fait l’espoir de devenir quelque jour conseiller du pouvoir : le duo manqué avec le général Beaufre, bénéficiaire ultime de la création de l’Institut français d’études stratégiques, sonne le glas de ses espoirs secrets. Face au retrait des structures militaires intégrées de l’OTAN en mars 1966, Aron réitère sa critique d’une vision gaullienne décalée par rapport à la réalité stratégique européenne : l’organisation militaire intégrée est toujours nécessaire tant que le Vieux Continent n’est pas mûr pour un règlement négocié, et l’Allemagne demeure la clef de l’équation stratégique française. La communication de Yannick Lemarchand paraîtra dans Histoire militaire et stratégie n° 3. ________ Notes: Thèse pour le doctorat d’Histoire préparée sous la direction de M. Georges-Henri Soutou, Université Paris-IV.
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