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Communication : Le colonel Rimailho “un organisateur à la française

 

Yannick Lemarchand

 

Fils de Jean-Marie Rimailho, un commerçant originaire de la région de Saint-Gaudens, et de Marie Trolley son épouse, Émile François Léon Rimailho est né le 2 mars 1864 à Paris. Il entre à l’École Polytechnique en octobre 1884, 122e sur 239, il en sortira deux ans plus tard 118e sur 234, pour intégrer l’École d’application de l’artillerie.

Du canon de 75 au "Rimailho"

Après quelque années passées dans divers régiments, Rimailho attire l’attention de la direction de l’Artillerie en travaillant, courant 1894, à la mise au point d’un dispositif de sécurité destiné à empêcher la mise à feu prématurée de certains types de canons. Cette première réussite lui vaudra une lettre d’éloges du ministre de la Guerre, le 20 décembre 1897, mais, surtout, elle va lui permettre de prendre part à l’aventure du canon de 75.

En effet, peu de temps auparavant, le lieutenant-colonel Deport, directeur de l’atelier de Puteaux, commence à travailler à la réalisation d’un frein de conception révolutionnaire, destiné à absorber le recul du canon de 75, de façon à en faire un véritable matériel d’artillerie de campagne à tir rapide et puissant. Alors qu’un prototype relativement prometteur est prêt, Deport, furieux de ne pas voir ses mérites récompensés et séduit par les sirènes de l’industrie privée, demande la liquidation de sa retraite et part aux forges de Châtillon-Commentry fin 1894. le capitaine Sainte-Claire Deville se voit confier la poursuite du projet du frein du canon de 75. En janvier 1895, on lui adjoint le capitaine Rimailho.

Cette fructueuse collaboration aboutit à la mise au point définitive du dispositif, homologué en 1897, donnant ainsi à l’armement français une avance notable, mais momentanée, sur celui des nations voisines. Rimailho fait l’objet d’une nouvelle lettre d’éloges de la part du ministre "pour les résultats remarquables obtenus par cet officier dans l’étude du matériel de 75 et les services véritablement exceptionnels qu’il a rendu pendant son séjour à l’atelier de construction de Puteaux". Il est fait chevalier de la Légion d’honneur le 6 juin 1899, pour "services exceptionnels ; travaux d’études importants concernant le matériel d’artillerie de campagne".

Rimailho et l’artillerie lourde, succès et découvenus

À la suite de cette expérience, Rimailho n’aura de cesse de proposer des matériels nouveaux ou des perfectionnements de matériels anciens. Ses efforts vont porter essentiellement sur l’accroissement de la mobilité et de la puissance de l’artillerie de campagne, mais il ne sera guère suivi.

C’est en 1898 qu’il propose le canon auquel son nom est resté attaché, le 155 court à tir rapide, adopté en 1904. seulement Rimailho n’avait été autorisé à construire ce matériel qu’à la condition d’utiliser les tracés de l’ancien canon de 155 C de Bange, dont la portée n’atteignait que 7 kilomètres, distance qui se révélera bientôt beaucoup trop faible.

La plupart de ses propositions ultérieures restèrent au stade de projet. Selon le général Challéat, ancien inspecteur des études et expériences techniques de l’Artillerie, "les idées en étaient aux actions rapides et les matériels lourds étaient peu en honneur en général, même auprès de beaucoup d’artilleurs". Déplorant lui aussi la faible portée du 155 CTR, il l’explique par "l’ambiance du moment au point de vue tactique" et par la faiblesse des moyens d’observation alors disponibles. Le conflit se chargera de donner raison à Rimailho et à ceux qui pensaient comme lui, mais en attendant, toutes ses propositions de fabrication de matériel lourd seront repoussées par le Comité technique de l’Artillerie. D’autant que d’autres considérations que les orientations stratégiques allaient à l’encontre des projets : "Voulait-on étendre le domaine de la concurrence, ce qui n’avait que des avantages, en faisant appel aux établissements privés pour la réalisation des programmes futurs ? Nous l’ignorons, mais nous sommes portés à croire que ce sont des raisons de cette nature, qui conduisirent à arrêter, à cette époque, l’étude du 155 L. à grande puissance, dont nous poursuivions la réalisation à l’atelier de Puteaux".

Après un passage d’un an au Centre des hautes études militaires, Rimailho, lieutenant-colonel depuis mars 1911, fait valoir prématurément ses droits à la retraite en février 1913. Selon Jean Doise et Maurice Vaïsse, ce départ s’explique par les déconvenues subies par Rimailho et les autres partisans de l’artillerie lourde : "Découragé, Rimailho quitte l’armée en 1913. filloux avait fait de même l’année d’avant pour entrer à Châtillon-Commentry". En libérant la production et le commerce des armes - y compris importation et exportation -, la loi du 14 août 1885 avait fait passer nombre d’entreprises métallurgiques du stade de fournisseurs d’acier, des établissements de l’état, à celui de producteurs de matériel d’artillerie. Ces entreprises avaient besoin d’experts en armement et les constructeurs militaires devaient être l’objet de sollicitations bien tenantes.

L’ingénieur-inventeur et l’officier-ingénieur

Cela va de la photographie - les premiers brevets -, à un véhicule rail-route, en passant par des dispositifs de freinage et de suspension en tous genres.

Les prouesses techniques de l’inventeur ne sauraient faire oublier l’officier. Pour être un professionnel de l’armement, il faut être un professionnel des armes, c’est alors la doctrine officielle de l’arme terrestre et tout officier constructeur se doit d’être un véritable soldat. Aussi Rimailho fait-il, à l’instar de ses camarades, divers séjours dans les régiments de combat. Il effectue en particulier une brève campagne en Afrique, au début de 1899, puis commande une batterie de 155 CTR au 13e régiment d’Artillerie stationné à Vincennes, entre 1906 et 1908. "Brillant inventeur, le commandant Rimailho est non moins brillant commandant de groupe écrit alors son chef de corps. Rappelé pour quelque mois sous les drapeaux, il s’illustrera vaillamment au tout début de la Première Guerre mondiale, gagnant une citation à l’ordre de l’Armée, le 13 décembre 1914 pour "son énergie et sa belle attitude au feu, aussi vaillant combattant que savant technicien".

Rimailho correspond donc en tous points aux archétypes de l’ingénieur-inventeur et de l’ingénieur-officier, mais ces deux figures héroïques appartiennent déjà, ou appartiendront bientôt, au passé. L’invention d’abord est de plus en plus le fait d’un travail d’équipe, de laboratoire, et de moins en moins celui d’un seul homme, de même que la complexité croissante des techniques conduit bientôt à séparer le technicien du soldat. Dès le sortir de la guerre, naît le projet de la constitution d’un corps d’ingénieurs de l’Artillerie, à l’image de ce qui existait depuis longtemps dans la Marine. Ceci interviendra dans le courant des années 30, en dépit de l’opposition des anciens officiers d’artillerie, farouchement attachés au statut de l’ingénieur-officier et pour lesquels Sainte-Claire Deville et Rimailho avaient précisément valeur de symboles.

La guerre à Saint-Chamond

C’est à la Compagnie des forges et aciéries de la Marine et d’Homécourt, dont les principaux établissements étaient situés à Saint-Chamond, dans la Loire, que Rimailho entame sa carrière civile en 1913. avec un effectif de 13 200 personnes, Marine-Homécourt est alors l’une des deux plus grosses sociétés métallurgiques avec Schneider, loin devant la métallurgie Lorraine proprement dite, et l’une des plus grandes entreprises françaises du moment. Après un bref passage au front - mobilisé le 2 août 1914, Rimailho est mis à la disposition du ministre de la Guerre, pour être employé aux usines de Saint-Chamond, le 12 novembre 1914, il devient, en mars 1915, directeur technique de la Compagnie, responsable de la fabrication des matériels d’armement.

Avec les deux grands de la métallurgie du Centre, Schneider et Châtillon-Commentry, marine-Homécourt va participer de manière intensive à l’effort de guerre. Ayant su, depuis longtemps déjà concilier, concurrence et coopération, par une politique d’ententes et de participations financières, ce "véritable cartel des trois " marchands de canons " français", selon l’expression de Claude Beaud, va se partager une très large fraction du marché de l’artillerie lourde.

À Saint-Chamond, Rimailho entreprend donc la fabrication de divers types de matériels et généralise le principe de la séparation en plusieurs voitures, qu’il avait utilisé pour le 155 CTR, à des canons de différents calibres, afin d’accroître leur mobilité. En 1916, en concurrence avec Schneider, il fabrique l’un des premiers chars d’assaut français, le Saint-Chamond. Premier du genre à être équipé du canon réglementaire de 75 et doté de quelque dispositifs ingénieux, ce char trop lourd et peu maniable ne fut pas à proprement parler une réussite, même s’il rendit néanmoins de précieux services. D’autres matériels de la firme eurent davantage de succès : en particulier "une série de canons de gros calibre, sur affûts-chenille d’un type tout nouveau. Nous avions également mis en construction des freins hydropneumatiques nouveaux, étudiés par notre bureau d’études, et qui nous avaient été commandés par les services de l’Artillerie, tant du gouvernement des États-Unis que du gouvernement français. Ces deux succès, dus aux travaux dirigés par le colonel Rimailho, lui font le plus grand honneur ainsi qu’à ses collaborateurs.

La réalisation de ces différentes fabrications est l’occasion de transposer l’acquis des ateliers militaires :

"les principes qui avaient si bien réussi à l’Artillerie nous ont donné bien entendu d’aussi bons résultats lorsqu’ils ont été transposés dans l’industrie à l’occasion des fabrications de guerre. C’est ainsi que nous avons fait installer dans l’atelier de précision de Saint-Chamond, à Rive-de-Gier, un comparateur de la Section technique et que nous avons pu fournir à nos sous-traitants de la région parisienne des jauges et calibres assurant la parfaite interchangeabilité des canons, freins et affûts exécutés à Paris pour le compte de nos ateliers de la Loire".

On retrouve ces principes dans une Instruction concernant l’organisation des fabrications de la Compagnie des forges et aciéries de la Marine et Homécourt, signée de Rimailho et datée du 1er août 1915.

L’entreprise est parmi les premières à combiner l’utilisation d’un transporteur mécanique et la disposition des opérations dans l’ordre de leur réalisation. En effet, pour l’usinage des tubes de canons, un pont roulant permet la circulation et l’arrêt des tubes devant chacune des machines destinées à intervenir sur ces tubes.

En juin 1919, les Forges et aciéries de la Marine et Homécourt, alliées à la Compagnie du chemin de fer de Lyon, à la Compagnie d’Orléans, à la Compagnie française de matériel de chemin de fer (CFMCF), aux établissements Schneider et enfin à la Compagnie de Châtillon-Commentry, créent une société au capital de 15 millions de francs dénommée Compagnie générale de construction et d’entretien du matériel de chemin de fer (CGCEM). Malgré sa raison sociale, cette société a pour objet principal la réparation des locomotives et du matériel de chemin de fer. Elle exerce son activité dans des ateliers appartenant aux PLM, à Nevers et Villefranche-sur-Saône et au Paris-Orléans à Saint-Pierre-des-Corps. Elle a des contrats assurés avec ces deux Compagnies. Rimailho est nommé administrateur-délégué de cette entreprise à sa création, il le restera jusqu’au début des années 1950.

Rimailho "un organisateur à la française"

La réputation de l’organisation s’impose et sa renommée dépasse bientôt les frontières. En juin 1929, il entre en contact avec l’Académie Masaryk du travail. Il est reçu à Prague en 1930 et visite les usines de Thomas Bat’a à Zlin. Lorsqu’au début des années 1930, Raoul Dautry décide de rationaliser le fonctionnement des ateliers de réparation des Chemins de fer de l’État, les ateliers de la CGCEM à Saint-Pierre-des-Corps et du Paris-Orléans à Tours servent de source d’inspiration à ses services. On y adopte le calcul des prix de revient par sections d’ateliers dans le louable souci de "faire de nos calculs de prix de revient un véritable instrument de gestion".

En 1931, lorsque l’ingénieur Albert Caquot crée l’École nationale supérieure de l’Aéronautique, il fait appel à Rimailho pour y enseigner l’organisation du travail. ce cours constitue son premier écrit d’importance en la matière, il y livre la substance de l’Organisation à la française, son principe ouvrage, publié en 1936. il enseigne également, un peu plus tard, à l’École supérieure d’électricité.

En juillet 1941, le mouvement Jeunes patrons, créé dans la mouvance du catholicisme social et fortement imprégné des idées corporatistes, s’empare du thème et crée un organisme d’étude et de propagande, le Service d’étude des nouvelles méthodes de Rémunération du travail (SERT). Aux côtés de son président Robert Vandendriessche, un industriel de Saint-Quentin, on retrouve Rimailho et Dubreuil, vice-présidents. À 80 ans bientôt, l’homme est alors classé par quelques auteurs au rang de Taylor et Fayol, ainsi qu’il le souhaitait. L’idée des équipes autonomes suscite quelques expériences et de nombreux articles sont publiés. Rimailho ouvre un cabinet de consultants, la Compagnie d’ingénieurs en organisation, qui se charge de répandre le message de l’Organisation à la française et édite, après la guerre, quelques brochures. Il publie en 1947 son dernier ouvrage, Chacun sa part, synthèse de sa conception de l’organisation et de ses idées sociales.

Infatigable, les années de la reconstruction lui offrent l’occasion de se lancer dans la conception de maisons préfabriquées utilisant la technique du béton précontraint. Il crée alors le Bureau fer-ciment, sa dernière aventure technique, avant son décès, en 1954, à l’age de 90 ans.

 

 

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