Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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LA GRANDE MISÈRE DES BIBLIOTHÈQUES MILITAIRES DE FRANCE

 

 

On me pardonnera de paraphraser le titre d’un ouvrage célèbre en son temps, qu’on ne lit plus aujourd’hui, bien à tort. Mais le constat que Maurice Barrès dressait au début de ce siècle pour les églises de France vaut un siècle plus tard, mutatis mutandis, pour les bibliothèques militaires. Certes, aucune bibliothèque militaire française ne peut se comparer à une cathédrale et la France n’a jamais eu, en la matière, une bibliothèque comparable à celle d’Alexandrie. Cependant, la bibliothèque de l’École supérieure de guerre était la plus riche d’Europe après celle du Grand État-Major allemand de Potsdam (malheureusement détruite par un bombardement aérien en 1944) et celle des Archives militaires de Vienne (qui a survécu malgré la purge sévère opérée par des soldats soviétiques après 1945 : ils avaient reçu mission de brûler tous les ouvrages hitlériens et ils mirent au feu les éditions du xviie ou du xviiie siècle qui avait eu le malheur de recevoir un tampon à croix gammée). En dehors de l’École militaire, la plupart des régiments avaient des bibliothèques et bon nombre d’entre elles étaient consistantes : celle d’Austrasie Infanterie est venue enrichir l’école militaire. Mais, pour une qui a été sauvée, combien d’autres ont été dispersées, parfois dans des conditions scandaleuses ? Un professeur m’a ainsi raconté comment il avait récupéré dans la benne à ordures quelques ouvrages, non dénués de valeur, qu’un cercle Toulonnais avait tout simplement jetés. Et qu’on ne croie pas qu’il s’agisse d’errements révolus : le signataire de ces lignes a récemment assisté à la liquidation d’un fonds de bibliothèque qui, sans être de premier plan, n’était pas insignifiant. Quant aux archives, alors que les bibliothèques britanniques se disputent les papiers privés d’officiers ou de professeurs, les bibliothèques françaises s’en désintéressent par manque de place ou par négligence pure et simple.

Le constat est sans appel : la France n’a plus de culture des bibliothèques. La bibliothèque du Congrès est gigantesque par rapport à la Bibliothèque nationale. La Bibliothèque universitaire de Heideberg achetait, il y a une vingtaine d’années, autant d’ouvrages que toutes les bibliothèques universitaires parisiennes réunies et il n’y a guère de raisons de croire que le rapport se soit redressé depuis.

Le décalage est criard dans le domaine militaire. Alors que la bibliothèque de l’ancienne École supérieure de guerre, devenue aujourd’hui Bibliothèque du Commandement de la doctrine et de l’enseignement militaire supérieur (CDES) de l’armée de terre, a des vieux fonds du xviiie et du xixe siècles sans équivalent en Europe sauf à Vienne (avec une curieuse lacune pour les productions anglo-saxonnes ; les officiers lisaient l’allemand et non l’anglais), les acquisitions se sont ralenties dans l’entre-deux-guerres pour s’effondrer après la Seconde Guerre mondiale.

Il y a aujourd’hui pas moins de sept bibliothèques ou centre de documentation dans l’enceinte de l’École militaire :

* le centre de documentation de l’IHEDN ;

* le centre de documentation du CID, de création récente et disposant d’un fond très limité ;

* la bibliothèque du CDES qui a conservé tous ses fonds anciens ;

* la bibliothèque du Centre d’enseignement supérieur de la marine (CESM), qui a succédé à l’École supérieure de guerre navale, mais n’a malheureusement pas conservé ses fonds anciens (transférés au Service historique de la marine à Vincennes par manque de place) ;

* la bibliothèque du Centre d’enseignement supérieur aérien (CESA), qui a repris les locaux et le fonds de l’École supérieure de guerre aérienne ;

* le centre de documentation du Centre des hautes études de l’armement (CHEAR) ;

* le centre de documentation de l’Enseignement militaire supérieur scientifique et technique (EMSST).

L’ensemble représente environ 200 000 ouvrages et 400 abonnements à des revues. Ces chiffres ne sont pas négligeables, ils n’en sont pas moins faibles, rapportés à l’immense production contemporaine. En outre, il faut tenir compte des inévitables "doublons" induits par la multiplication des Centres. De sorte, qu’au lieu de 400 abonnements, on aboutit, au mieux, à 200 ou 250 abonnements en cours. Chiffre à rapporter à celui des abonnements en cours à la Führungsakademie de la Bundeswehr à Hambourg : 3 500. Soit un rapport de plus de 1 à 15. La bibliothèque de l’ESG a un fonds de 100 000 volumes, les autres centres de documentation sur l’École militaire ne dépassent pas 10 000, plusieurs sont au-dessous de 5 000. Aucune bibliothèque sur le site ne réalise plus d’un millier d’acquisitions par an quand la Führungsakademie en fait au moins 10 000… Tout commentaire serait superflu.

Le résultat est que l’École militaire est privée d’un certain nombre d’ouvrages ou de revues qui paraissent pourtant indispensables à un enseignement qui, pour militaire qu’il soit, n’en est pas moins supérieur.

Que de temps perdu à chercher des livres ou des revues dont on a un vrai besoin et qu’on ne trouve nulle part ! Où lire en France le livre classique de Jay Luvaas, The Education of an Army (1964) ? (je remercie toute personne qui me donnera la réponse). Où consulter Security Studies, Defense Analysis, et quelques autres revues du même genre ? La bibliothèque du CDES est abonnée depuis peu au Journal of Military History, la plus importante revue du genre, mais elle n’a pas la collection complète, ce qui occasionne bien des soucis. Et que faire dès que l’on sort de la langue anglaise ? Il y a encore quelques revues allemandes, mais la riche production italienne échappe complètement puisqu’elle n’arrive pas en France… sauf lorsque les auteurs en font don. La production espagnole ou même portugaise n’est pas insignifiante, loin de là. La litanie des manques pourrait se poursuivre longtemps.

On objectera qu’il y a Internet. Outre qu’on ne trouve pas des postes Internet à tous les coins de l’École militaire, la plupart des revues ne mettent sur leur site que les tables des matières ou, au mieux, des résumés. En outre, ils ne fournissent que les années les plus récentes. La toile n’a pas encore remplacé le papier.

Même quand on a la chance de trouver les ouvrages, il faut pouvoir y accéder. Les possibilités d’emprunt sont généralement réduites, le libre accès aux rayonnages est l’exception plutôt que la règle et, faute de personnel en nombre suffisant, les bibliothèques ferment à 17 h 30 ou à 18 h, c’est-à-dire à l’heure à laquelle bon nombre de lecteurs potentiels, libérés de leurs occupations professionnelles, pourraient enfin travailler.

La différence entre les fonds anciens et les acquisitions récentes est souvent consternante. La bibliothèque du CDES a le privilège qu’elle ne partage qu’avec la Bibliothèque nationale, de posséder l’édition en dix volumes des Hinterlassene Werke de Clausewitz, parue de 1832 à 1837. Mais le volume d’inédits publié par Werner Halhweg en 1966 manque, personne n’ayant eu l’idée de l’acheter. Quand l’auteur de ces lignes a signalé la parution du tome II d’Halhweg en 1992, la Commission des acquisitions a émis un avis négatif au motif que plus personne en France ne lisait l’allemand ! Heureusement qu’un conservateur avisé a accepté de passer outre…

C’est une question de moyens, c’est aussi un problème de volonté. La stratégie est probablement un art, c’est aussi une science et, s’il n’est pas certain qu’elle puisse s’enseigner, il est sûr qu’elle doit être étudiée. L’aspect érudit est souvent perçu comme du bachotage, il n’en est pas moins nécessaire. C’est par la fréquentation des auteurs russes de l’entre-deux-guerres : Svechin, Triandafilov… que les Américains ont découvert dans les années 80 l’art opératif, intermédiaire entre la stratégie et la tactique, qui a connu un si foudroyant succès.

Il est vrai que les changements techniques se succèdent aujourd’hui à un rythme et avec une ampleur inconnus dans le passé. Il n’empêche… Il y a toujours un socle qui perdure à travers toutes les transformations techniques ou sociales. Les Américains, que l’on cite constamment comme modèles, lisent et relisent Sun Zi, Jomini ou Clausewitz. Je sais bien que les Français sont plus intelligents que la moyenne, mais cela ne les dispense pas de lire les classiques. Le général Poirier n’est-il pas aller chercher le concept d’attente stratégique chez les auteurs du début du siècle, notamment Camon, pour en faire application à la situation actuelle ? Un modèle à suivre…

Allez faire un tour au Centre de doctrine de Shrivenham, que les Britanniques viennent d’ouvrir. À peine installé, il dispose de 15 000 livres et 12 km de rayonnages en accès direct. Et ce, 16 heures sur 24. Aux États-Unis, certaines bibliothèques, comme à Georgetown, sont ouvertes jusqu’à 2 ou 3 h du matin avec des photocopieuses presque derrière chaque rayonnage. On peut y accumuler en deux ou trois jours ce qu’on mettrait deux à trois semaines à réunir en France après avoir couru à l’École militaire, à la Bibliothèque nationale de France (quand elle fonctionne…), à la BDIC de Nanterre, à Normale Sup ou à la Sorbonne pour les auteurs anciens, aux services historiques de Vincennes, à l’IFRI, à la FRS (dont une partie des fonds hérités de la FEDN est encore en cartons). Ce gaspillage de temps et d’énergie, ce refus d’investissement dans la documentation se paie cher en aval, au détriment de la recherche et de la doctrine.

Une prise de conscience semble enfin s’opérer. La mission de réflexion sur le devenir de l’École militaire accorde une place importante au problème des centres de documentation. On parle beaucoup de leur mise en réseau, plusieurs fois tentée et jamais réussie à cause de problèmes informatiques. La nouvelle la plus importante est l’annonce de l’installation dans l’enceinte de l’École militaire de la médiathèque du Cedocar, l’une des bibliothèques les plus importantes, sinon la plus importante, qui prouve que même en France, lorsqu’on veut, on peut. Espérons que de ce mouvement sortira enfin le grand centre de documentation dont nos armées et dont la recherche stratégique et historique ont impérativement besoin.

Hervé Coutau-BégarieVie des instituts

À l’occasion du Congrès international d’histoire militaire, qui aura lieu à Athènes en août prochain, sur le thème : "géopolitique et conflits au xxe siècle", la CFHM publiera un livre de Philippe Boulanger sur La géographie militaire française, ainsi qu’un numéro de la Revue internationale d’histoire militaire, sans thème particulier, qui portera le n° 81. La Commission hellénique va, en effet, publier le n° 79 et la Commission hongroise prépare le n° 80.

Le partenariat de l’ISC avec la FRS a été renouvelé pour 2001. Il porte sur la parution de Stratégique et de quatre ouvrages (s’ajoutant aux trois restant à paraître au titre de 2000).

 

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