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Positions de thèse

Murielle Avice-Hanoun
Les relations stratégiques franco-russes entre 1892 et 1914

Les relations stratégiques qui, se développent entre la France et la Russie de 1892 à 1914, sont fondées sur une convention militaire, signée en août 1892, par les chefs d’état-major des deux puissances. Le rapprochement diplomatique franco-russe au début des années 1890 est le résultat de négociations difficiles qui aboutissent, en deux étapes, à une entente conclue le 27 août 1891 et, un an après, à une alliance militaire signée le 17 août. Née d’une volonté française, la convention militaire de 1892, se présente comme un compromis entre les intérêts divergents de la Russie et de la France. Très soupçonneux à l’égard du régime républicain, le tsar Alexandre III accepte les propositions de Paris car l’attitude de Berlin ne lui fait pas espérer un nouveau rapprochement diplomatique ; le bas de laine français constitue une raison supplémentaire.

Ce sont des considérations géostratégiques qui poussent l’État le plus autocratique à s’unir à une république. Parce qu’ils sont conscients de l’intérêt stratégique de cette alliance, les gouvernements russe et français réussissent à passer outre les divergences pour donner une réplique au Dreibund. Autrement dit, la genèse de l’alliance franco-russe se fonde sur la faillite du "système" diplomatique que le chancelier allemand, Otto Von Bismarck, impose à l’Europe depuis dix-neuf ans.

La convention militaire devient, de fait, le fondement de la collaboration future des armées russe et française. Les deux puissances, nouvellement alliées, ont entre les mains un texte qui les engage mutuellement. Si les États de la Triple Alliance connaissent l’existence d’une convention militaire, les termes demeurent secrets. L’article VII du texte rappelle le caractère secret de l’alliance.

Pour les utilisateurs de l’alliance, une question se pose quant à l’interprétation de l’article II relatif au casus foederis. La France considère que ce dernier doit se déclencher dans le cas d’une menace allemande alors que, pour la Russie, c’est l’Autriche-Hongrie qui reste la puissance menaçante par sa politique d’expansion dans les Balkans. Décidés à mener à terme les discussions engagées depuis deux ans entre les deux gouvernements, les négociateurs militaires rédigent l’article II de manière à satisfaire les points de vue divergents. La formulation vague de cet article permet de parvenir à un accord dans l’immédiat, remettant à plus tard une nécessaire interprétation quant à l’éventualité d’une attaque de l’Autriche seule.

C’est sous l’impulsion de la France que la convention fait l’objet d’une mise au point, sept ans après sa rédaction. Il ne s’agit pas de modifier le texte originel mais de préciser le casus foederis par les deux chefs d’état-major dans un procès-verbal qui sera force obligatoire pour les deux parties contractantes. Évoquée lors de la première rencontre des chefs d’état-major en 1900, elle est réglée de manière définitive au cours de la troisième entrevue en 1906 : une mobilisation partielle ou même générale de l’Autriche ou de l’Italie seule implique un concert préalable. La Russie reconnaît donc l’Allemagne comme l’adversaire principal.

La position géographique de la Russie et de la France explique l’intérêt militaire d’une alliance entre ces deux puissances. L’intervention simultanée des armées russe et française doit obliger l’Allemagne à diviser ses forces militaires sur deux fronts. Pour assurer le succès de cette opération, une préparation en temps de paix s’impose afin d’en préciser les modalités. L’article IV de la convention prévoit une concertation régulière entre les états-majors français et russe pour assurer la préparation de cette collaboration militaire.

Les débuts de l’alliance s’avèrent modestes. Le texte, si difficile à obtenir, apparaît comme un document dont on ne sait que faire. Pendant sept ans, l’alliance ne donne lieu à aucune coopération sérieuse, l’article IV n’est pas appliqué ; les conversations entre les chefs d’état-major, de Boisdeffre et Obroutchev n’ont rien d’officiel, l’absence de procès-verbaux montre que les réunions régulières prévues par l’article IV ne sont pas encore institutionnalisées. Un revirement très net apparaît à partir de 1899, lorsque le nouveau ministre français des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, arrivé en juin 1898 au Quai d’Orsay, donne à l’alliance une nouvelle impulsion. Ce dernier fait de l’alliance franco-russe une carte majeure de la diplomatie française en Europe. À partir de 1900, les rencontres entre les deux chefs d’état-major ont lieu de manière régulière, conformément à l’esprit de l’article IV.

Pour l’état-major français, l’utilité de l’alliance est étroitement liée à l’efficacité de l’armée russe. Or, dès le début de la collaboration militaire, les hauts cadres de l’armée française savent que l’application de l’article III, condition à la réussite de cette coopération simultanée, est assujettie à la capacité de l’armée russe à mobiliser et concentrer ses troupes sur le front ouest dans une période n’excédant pas deux semaines. Conscient que cet impératif constitue pour l’armée russe une difficulté majeure, étant donné la lenteur de la concentration des troupes, l’état-major français adopte, à l’égard de la Russie, la même exigence : l’amélioration des voies ferrées dans la partie occidentale de l’empire. Cette question fait l’objet de discussions entre les chefs d’état-major des deux pays de 1900 à 1914. L’état-major français poursuit, jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, ses demandes pour obtenir des Russes la construction de nouvelles voies ferrées reliant Moscou au saillant polonais et le doublement ou le quadruplement de voies déjà existantes. Dans les procès-verbaux de 1912 et de 1913, les lignes à construire ou à améliorer sont expressément citées. Des arrangements financiers sont prévus pour permettre la réalisation de voies ferrées considérées comme stratégiques par les Français. Lorsque les puissances européennes entrent en guerre, au cours de l’été 1914, le réseau ferré n’a pas atteint la rentabilité escomptée par l’état-major français. Mais, force est de constater le souci permanent des responsables militaires russes pour améliorer le délai d’acheminement des troupes vers la frontière occidentale.

Parmi les objectifs cités dans l’article IV, figure l’idée d’une correspondance entre les états-majors russe et français en temps de guerre. Une des premières études, entamée en 1897, concerne une correspondance par pigeons voyageurs à l’initiative de la Russie. Les expériences menées entre 1897 et 1900 montrent les difficultés d’utilisation des pigeons sur une grande distance. L’arrêt des recherches est notifié dans le procès-verbal de 1911. Le projet d’établissement d’une communication par câbles sous-marins fait l’objet d’études sérieuses. Deux espaces sont considérés pour l’établissement d’une communication : le nord de l’Europe et la Méditerranée. Mais, très vite, ce type de correspondance apparaît très difficile étant donné que l’Allemagne cherchera probablement à faire pression sur les pays neutres. Face aux difficultés techniques et diplomatiques, le projet d’un câble direct entre la France et la Russie est abandonné en 1911. C’est la correspondance par TSF qui est finalement retenue. Deux lignes sont créées : Paris-Bobruisk et Bizerte-Sébastopol. Trois avant ans avant le premier conflit mondial, la liaison par TSF entre la France et la Russie peut être considérée comme organisée, reste à l’améliorer.

D’essence militaire, l’alliance franco-russe doit s’adapter aux fluctuations de la diplomatie. Elle apparaît comme un facteur incontournable du jeu diplomatique au cours des deux décennies précédant les événements de 1914. L’arrivée de Théophile Delcassé au Quai d’Orsay marque un "renforcement" de l’alliance. la première démarche, entreprise dans ce sens, est son voyage à Saint-Pétersbourg, au cours de l’été 1899, dont la finalité est la révision de la durée de la convention. La pointe "anti-anglaise" donnée à l’alliance en 1900 est la seconde manifestation de ce resserrement. La convention navale franco-russe, signée en 1912, complète les dispositions terrestres définies dans le texte de 1892. Les difficultés entre les deux alliés sont systématiques dès lors que chaque partenaire attend de l’autre une aide diplomatique dans ses entreprises impérialistes.

Le rapprochement diplomatique et militaire amène la France et la Russie à chercher une meilleure connaissance mutuelle. Parallèlement à la coopération entre les états-majors russe et français, des officiers de l’armée française s’intéressent à la nouvelle alliée. Ils tentent de mieux appréhender l’outil militaire russe. D’abord informels, les séjours d’officiers français se font à l’initiative personnelle de cadres de l’armée qui, le plus souvent, demandent un congé sans solde. À partir de 1908, à la demande de l’état-major français, les séjours des officiers sont organisés et payés.

Pour le ministère français de la Guerre, le rapprochement militaire avec la Russie doit s’accompagner de nouvelles perspectives de marchés en matière d’armement. En 1892, une commande de 500 000 fusils russes destinés à l’infanterie est adressée à la manufacture d’arme de Châtellerault mais les résultats demeurent modestes.

Le couple franco-russe fonctionne au-delà des divergences politiques et de méfiances. Si, au début de l’alliance, les militaires français ne savent que faire de cet allié dont l’état militaire ne peut laisser espérer une aide efficace, huit ans plus tard, tout est fait, du côté français pour obliger la Russie à respecter ses engagements. Par ailleurs, l’épisode de Björkö, en juillet 1095, montre bien que l’alliance bénéficie d’appuis importants à Saint-Pétersbourg. La lutte d’influence qui est permanente auprès du tsar, opposant germanophiles et francophiles, ne se solde pas par un retournement diplomatique de la Russie.

 

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