| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||
|
Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
Prince de Ligne
Préjugés et fantaisies militairesAvant-propos
Il n’y a plus de préjugés sur la Religion, il n’y en a presque plus de morale : ils sont diminués dans la législation : ils sont bannis des écoles. La Physique a secoué leur joug. Ce qu’on appelle mal-à-propos Philosophie s’est dépouillée des siens. La véritable, qu’on prêchait à Rome et à Athènes, n’en a jamais eu. Pourquoi faut-il qu’il y en ait encore sur la guerre ? Je ne conçois pas que tant de choses qui peuvent se prouver géométriquement essuient des doutes et des contradictions. Je m’en vais dire d’abord ce qui est mal. Je dirai ensuite ce qui est mieux. Si je n’ai pas raison dans cette partie-ci, qui est la plus difficile, j’aurai au moins raison dans l’autre, à ce que je crois. Des exclusifs[4] Je crois tout : je crois à tout : surtout à ce qui m’est défendu. Je m’imagine qu’on a des raisons de défendre et ces raisons sont presque toujours la crainte d’autres raisons beaucoup meilleures et de la mauvaise foi ou de l’ignorance. L’exclusion est aussi dangereuse à la guerre que dans le commerce ; elle y altère l’industrie et nous prive, dans la science que nous cultivons, des moments précieux que la fortune peut nous offrir. Les gens qui n’ont qu’un principe ressemblent à ceux qui n’ont qu’une affaire, ils sont insupportables. [5] De l’ordre minceJ’en aime les partisans. Ils sont faciles au moins : ils n’ont point de titres, ils n’en donnent pas, ils ne parlent ni Grec, ni Hébreu. Ils se servent des mots reçus, ils pourraient très bien appeler cet Ordre là l’Ordre prussien ; mais les Prussiens ne connaissent que celui de leur Roi, dont le puissant génie leur faisait prendre les plus prompts et les plus sublimes tels que les circonstances mêmes l’exigeaient. Je
plaindrais le général qui voudrait faire du Romain ou du Carthaginois dans
une bataille. Les grands hommes de ce temps-là s’allongeaient eux-mêmes
tant qu’il pouvaient. Ils aimaient à montrer un grand front, ils
craignaient d’être tournés autant que d’être percés et savaient
varier leurs ordonnances. Je ne vois rien de plus mince que ce qu’on
oppose à notre ordre mince. [6] De l’ordre de profondeurExaminons-le donc cet Ordre de profondeur. Voyons d’abord tous les petits ressorts de cette machine dépendante de tant de cordes qu’une seule qui manque la dérange tout à fait. Qui est-ce qui croit à l’impulsion à présent ? Les Soldats se grimperont-ils sur les talons et sur les épaules pour enfoncer plus sûrement un bataillon ? Et qu’arriverait-il encore quand il serait enfoncé ? Il s’ouvrirait, donnerait passage aux Colonistes, les passerait par les armes, se refermerait, et prendrait tout ce qui serait échappé à son feu : car les véritables ne veulent point se servir du leur et recommandent bien de ne jamais déployer. Je ne leur parle pas du parti charmant qu’ils font à l’Artillerie, parce qu’il y a trop de choses à dire là-dessus (c’est là ce qui s’appellerait battre son ennemi à terre). J’observerai cependant qu’elle fait un furieux effet dans la serpenterie inévitable de toutes ces petites colonnes dont mille obstacles empêcheraient de faire marcher la queue aussi bien que la [7] tête, l’assurance où l’on serait que c’est la formation ordinaire d’une nation ferait prendre des camps dont le front de l’attaque serait extrêmement étroit. Les têtes des colonnes se joindraient, le canon s’en mêlerait, et cette rudis indigestaque moles serait battue avant de se battre. J’ai demandé à ces Calculateurs le temps qu’ils mettaient à parcourir l’espace jusqu'à l’ennemi. Tels efforts que nous fassions et que les Amateurs des Fifres et des Tambours aient jamais pu faire, on peut marcher certainement cent cinquante pas dans une minute mais on n’en marchera pas trois cents dans deux, encore moins six cents dans quatre. Je leur accorde quatre cents pas dans quatre minutes, et c’est beaucoup. Or, dans quatre minutes nous faisons seize décharges. Si, pour ne pas plaire aux Colonistes, le Général ennemi prend une position un peu élevée, en glacis par exemple, dont le feu est si meurtrier, je les plains bien davantage. Ils monteront bien plus lentement que des bataillons en front de bandière. Huit ou dix minutes au lieu de quatre et point de coups perdus. Les dernières colonnes destinées à soutenir les premières seraient bientôt dégoûtées de cet Amphithéâtre de morts. [8] De l’ordre mince, encoreJ’y reviens encore avec plaisir, j’y reviendrai, j’espère, avec avantage, si nous sommes assez heureux pour avoir encore une guerre. Je
condamne les extrêmes. Point de ces boyaux trop longs, de ces cordes
flottantes qui ne présentent plus qu’un corps sec et décharné. Si
j’avais vu plus de huit bataillons entrer dans le feu à la fois, je ne
parlerais pas tant pour cet ordre-ci. Qu’on les double, qu’on les
triple, qu’on les quadruple, comment résister à des attaques réitérées
de divisions les unes derrière les autres ? Le pis-aller est de faire
une pour une ; mais certainement trois rangs ou plutôt deux rangs qui
tirent et qui marchent, remplacés par d’autres qui le sont par d’autres
encore, doivent percer, pénétrer, tuer et emporter partout. Que les
Colonistes donc jettent leurs armes à feu et leurs cartouches, puisqu’ils
ne veulent pas s’en servir. Mais je les avertis que s’ils comptent sur
le combat corps à corps, tels qu’on les voit dans les rues de Londres,
les Poméraniens et nos Bohêmes sont plus forts que les Gascons. [9] De l’ordre françaisSi je l’étais, je ne voudrais pas lui donner ce nom-là. C’est tout ce qu’on pourrait faire penser d’une nation qui n’aurait pas la même ardeur. Il est singulier que ce qu’ils appellent les étrangers les mènent et les connaissent mieux qu’eux-mêmes. J’en ai bien meilleure idée. Chacun d’eux a certainement la même envie d’atteindre l’ennemi un jour de bataille. Je consens à l’instinct moutonnier dans une marche ; mais j’ai mauvaise idée de ceux qui l’ont en manœuvrant devant l’ennemi. La peur forme les colonnes et c’est le courage qui les déploie. J’ai entendu dire que celle de Fontenoy ne se fit que parce que les deux ailes cherchaient à décliner le feu des batteries qui y étaient opposées. Le centre se trouva une tête et les Généraux perdirent la leur. Il n’y a point d’affaires où je n’aie vu cent colonnes que je tâchais de déformer à coups de plat d’épée et mes caporaux à coups de bâton. Il est sûr que les premiers se croient plus forts, étant soutenus, et que les derniers se croient plus sûrs ayant tant de chefs de file qu’ils s’imaginent être des parapets. De là je conclus que, si j’étais Français, je l’appellerais plutôt l’Ordre Turc qui est celui de la peur et de la confusion. [10]
|
||||||||||||||||||
|
|
Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin |
||||||||||||||||||