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Préjugés et fantaisies militaires

 

SUR LA CAVALERIE

De ce qu’elle est aujourd’hui

 

 

Elle a perdu toute la considération dont elle a joui pendant tant de siècles et c’est dommage. Je ne veux pas que ce soient des Gentilshommes ; je ne les aime pas dans les rangs, quoique je sois très persuadé que les coups de plat de sabre puissent très bien ranger ce qu’on appelle les Cadets. C’est une assez [11] médiocre espèce. Le terme de maître qui se donnait anciennement aux Ca­valiers faisait voir ce qu’ils étaient. Sans l’être encore chez nous, je voudrais les relever par leur ajustement, par la confiance, le choix des armes et surtout leurs montures.

Ne vaudrait-il pas cent fois mieux n’avoir que vingt mille hommes montés sur des chevaux excellents que d’en avoir cin­quante mille qu’une marche, un détachement, un fourrage met­tent presque hors de service ? Qu’on donne cinquante ducats s’il le faut pour un cheval, des Polonais, des Transylvains, des Hongrais si on en remonte la race, des Barbes et des Turs même s’il le faut ; voilà ce que je préfère à tous ces greniers à foin que nous amènent ces juifs d’Allemagne et de Danemark.

Comme tout dépend de la manœuvre et de sa durée, il est clair que six Escadrons montés comme des Officiers excèderont ceux qui ne le sont pas de même, fussent-ils cinquante. Leur supé­riorité en nombre ne fera rien que de leur faire perdre plus de pri­sonniers. Les six premières semaines de Campagne, tout ce qu’il y aurait de grand’gardes d’enlevées et de patrouilles dédommagerait de l’augmentation de prix. Les détachements n’oseraient plus aller à ce qu’on appelle la guerre. La timidité s’établirait [12] si bien chez l’ennemi que, toujours harcelé, pris, battu en détail, il serait si faible en gros et si diminué qu’il n’aurait plus même l’avantage du nombre, le jour de la bataille, pour peu qu’on la différât.

Du coup de sabre

Le cheval occupe sept pieds et demi de long ; le Cavalier est par conséquent à sept pieds et demi aussi du Cavalier ennemi. Le sabre le plus long ajouté au bras le plus long ne peut presque pas se croiser. On en a des égratignures au poignet. Cela vaut-il la peine de disserter comment il doit se donner, ce coup de sabre qui n’existe pas ?

Les Espagnols pointent, dit-on, les Allemands hâchent, les Français appuient, les Prussiens blessent, les Turcs taillent. Les uns tuent, les autres mettent hors de combat.

Erreur que tout cela. Pourquoi parler de ce qui n’arrive ja­mais ? A-t-on vu ces charges imaginaires de Cavalerie battre de front l’ennemi ? A-t-on vu l’ennemi se retirer en gardant de l’ensemble et pouvoir jamais être entamé ?

Le Grand Officier à qui j’ai l’obligation de cette [13] ré­flexion, trouva trente Dragons Prussiens dans un Village près de Lignitz, dont il allait reconnaître le camp. Il s’imagina faire des Prison­niers. Ils se retirèrent tranquillement devant deux cents housards qu’il avait avec lui ; les coups de sabre qu’ils essayaient de donner allaient à peine au derrière de la selle. Il fallait bien corriger des principes qui tendaient tout au plus à couper la queue du cheval ou du cavalier.

Sur le choc

Ne s’imagine-t-on pas des culbutes entières d’Escadrons ? Ne voit-on pas partir une troupe au galop pour en renverser une autre et ne regarde-t-on pas la supériorité de l’impulsion comme une chose irrésistible ? N’a-t-on pas toujours entendu dire qu’il fallait mettre la Cavalerie sur trois rangs parce que le troisième pressait les deux autres ? Comme si les chevaux s’avançaient sur les talons les uns des autres, comme si, dans cette attitude, ils pouvaient avoir de la force et résister eux-mêmes s’ils étaient pré­venus dans le choc.

Les mulets du Prince Eugène, dont parle le Roi dans ses ré­flexions sur la guerre, pourraient raison[14]ner ainsi : mais il est singulier que ce soient des Généraux de ce temps-là qui aient eu des yeux et qui n’aient pas vu.

Pour moi, qui ne le suis que de ce temps-ci, je n’ai pas vu de combat de cavalerie de bonne foi, parce qu’apparemment personne n’en avait envie car je sais bien qu’on peut s’entamer quand on le veut bien. J’ai vu des troupes s’arrêter comme à l’exercice, ce qui peut très bien venir de l’habitude qu’elles y prennent, puis se lon­ger parallèlement pendant une ou deux minutes et se quitter en­suite pour toujours.

Je n’ai jamais compris comment on se représentait le choc. On a cru que c’était poitrail contre poitrail. Cela est de toute im­possibilité ; que deviendraient les têtes des chevaux si elles se heurtaient ? Ce serait un mouvement bien incertain et ce qui dé­pendrait de la tête plus ou moins dure du cheval pourrait être aussi fatal à celui qui attaque qu’à celui qui sera attaqué. Si elles s’emboîtent et qu’elles se fourrent entre les deux épaules du che­val du Cavalier ennemi ce serait encore un autre inconvénient et puis qu’est-ce que tout cela veut dire ? [15]

Du poids de la cavalerie

C’est des mouvements que dépend le succès des combats. C’est de la célérité et de la régularité des changements de front, des informations de flanc, d’une aile qu’on refuse en avançant l’autre et c’est de la perfection de tout cela que l’on doit attendre la défaite du corps de Cavalerie ennemie. C’est lorsqu’il est rompu, qu’étant mal exercé, il donne jour à celui qui manœuvre devant lui, qu’il prête du faible quelque part, que l’on se mêle et que tom­bant dans les ouvertures, on se sert du sabre et du choc. Un cheval en pousse six et un Cavalier en sabre trois.

Le meilleur moyen je crois, pour parvenir à trouver ces vi­des heureux, c’est en provoquant l’ennemi par quantité de troupes légères avec qui il ferait peut-être la faute de se commettre et en lui donnant tant de jalousie de tous les côtés et menaçant ses der­rières qu’on l’oblige à manœuvrer. C’est alors qu’on aura beau jeu et qu’on s’apercevra de la nécessité de l’instruction. [17]

Que conclure le là ? Que tout ce qui est pesant en hommes et en chevaux est inutile. Qu’on décore nos Arsenaux de toutes les cuirasses de la Cavalerie et qu’on n’y prenne que des hommes de cinq pieds trois pouces tout au plus. Que les chevaux en aient quelques-uns de plus que les housards et qu’on soit bien persuadé qu’un Capitaine de Dragons lâché à toute bride peut gagner une bataille.

Comment peut-on charger encore tant de malheureux de tant de fer qui ne fait que les gêner ? Celui de derrière n’est fait que pour conserver des misérables qui tournent le dos et qui ne valent pas la peine de l’être. Celui de devant ne doit pas servir à grand-chose si le Général qui la mène a assez d’intelligence pour ne l’exposer aux coups que lorsqu’ils seront prêts d’en donner ; d’ailleurs tout cela, les croix sur le chapeau et ces bottes immenses trop bien cirées, les font prendre et achever dès qu’ils sont démon­tés. Je ne parle point de feux ici ni à l’article de l’Exercice ni à ce­lui des housards ni à celui où je traite des Dragons parce qu’il ne me paraît pas concevable que pour quelques coups de feu incer­tains que l’on tire et qui font si peu d’effets, on perde l’avantage immense de fondre sur l’ennemi avec la plus grande précipitation. [17]

De la formation

Je suis persuadé qu’il vaut mieux être sur trois que sur deux. Ce n’est point par cette mauvaise raison d’impulsion, qui est tout à fait ridicule, mais pour que le troisième remplace les morts et les blessés, qu’il soit une réserve ambulante, partagée si l’on veut en petites troupes destinées à faire un flanc, ou les premières attaques, les blinqueurs, les fanqueurs, etc. enfin tout ce qu’on voudra. Je suis aussi persuadé que la formation par division est la meilleure, qu’il est toujours plus aisé d’agir avec de grandes répar­titions, quitte à les diviser entre elles mais qu’il est plus avanta­geux de s’adresser à trois Commandants qu’à treize comme autre­fois. Que les ordres en sont plus prompts et les mouvements plus sûrs. Je suis persuadé enfin qu’il n’y a rien à changer à ce qu’on vient d’introduire chez nous. [18]

Du pansement des chevaux

La propreté leur est aussi utile qu’aux hommes. Il n’est pas possible de pouvoir compter sur une Cavalerie dont on n’a pas soin. On a tort d’employer le peigne aussi souvent que l’on fait. Cela paraît désagréable à dire mais il n’y a point de détail trop au-dessous de soi dès qu’on traite du bien du service. On a perdu très souvent les meilleurs chevaux des Escadrons par la paresse des Cavaliers qui menaient leurs chevaux à l’eau et les rendaient fourbus ou qui, se contentant le leur verser de l’eau fraîche après une grande course, les rendaient incapables de servir davantage. Ce peigne dont je viens de parler ne doit être employé que pour la crinière et jamais pour la queue. C’est en la prenant par degrés, du haut jusqu’en bas, qu’on parvient à l’éplucher, à ôter les gros crins qui prennent mal à propos la nourriture et c’est en se ser­vant doucement de l’éponge, la trempant dans un seau d’eau et la faisant sécher ensuite, qu’on parvient à la rendre belle. On em­ploie aussi beaucoup trop l’étrille. Elle peut servir pour le dos et les cuisses mais on a tort de ne pas se [19] servir d’un bouchon de paille, qui convient beaucoup mieux pour la tête et les jambes et après s’en être servi, la brosse achève entièrement l’ouvrage.

De la nourriture des chevaux

On se trompe bien souvent là-dessus. L’on prétend que le vert affaiblit beaucoup ; il est prouvé cependant qu’il purge les chevaux de toutes les humeurs. C’est une préparation bien néces­saire pour les mettre à l’abri de toute maladie. C’est depuis le 25 mai jusque vers le 15 de juillet qu’il est très utile, parce que la pointe de l’herbe qui pousse est tout ce qui vaut le mieux. On n’est pas d’accord non plus sur la façon de prendre le vert. De peur qu’il n’arrive des accidents dans les prairies aux jeunes chevaux, on le fait porter dans les écuries. On compte ordinaire­ment 100 livres d’herbe par ration et la ration dix kreutzers, quoique l’Entrepreneur en tire treize, quatorze et quinze. D’autres atta­chent les chevaux à des piquets dans les prairies pour qu’ils ne nuisent pas les uns aux autres et qu’ils ne gâtent pas trop de ter­rain. Je crois que la meilleure [20] façon est, malgré tous les in­convénients, de laisser courir les chevaux partout où ils veulent aller, les enfermant cependant dans une manière d’enceinte. Mais plus il y aura de bois et de bruyères, mieux ils s’en trouveront et surtout de la liberté. Les animaux en sentent le prix souvent beaucoup mieux que les hommes et souvent aussi en sont plus dignes. Il n’y a rien de si noble qu’un cheval échappé. Sa figure s’embellit et je suis persuadé qu’elle contribue beaucoup à lui don­ner du courage. On a prétendu que sept livres de paille suffisaient par jour avec sept livres d’avoine et dix livres de foin mais cela ne suffirait pas pour la paillasse. Ce n’est pas là mon arrangement. C’est trop de foin. C’est un digestif conglutineux qui fait beaucoup de poussifs, de la graisse et point de bonne chair. Six livres suffi­sent, dix de paille et une razière d’avoine par semaine. Et en en mêlant trois avec l’avoine, on rend le cheval beaucoup plus fort. C’est à tort qu’on s’imagine que cela fait des gros ventres ; le che­val moud beaucoup mieux ce qu’il mange, et dévore ordinairement l’avoine avec tant d’avidité, qu’il n’a pas le temps de digérer. On devrait prendre bien plus de précautions qu’on ne fait dans les fourragements de campagne... Le seigle échauffe, surtout lorsqu’il est vieux. C’est l’orge qui [21] fait le plus de bien lorsqu’il est jeune et sa paille est la meilleure de toutes. On ne veille pas assez à la manière de faire les bottes. Elles doivent être de dix livres et ser­vir pour un jour. Mais il est difficile de leur donner le poids bien juste, lorsqu’on ne fait que l’attacher, d’ailleurs on en perd une partie. Il n’y a point d’âne, ni de mulet qui n’en prenne quelque chose en passant et il n’y a pas d’autre moyen de la conserver qu’avec des filets, qui se tient par en haut comme un sac à poudre. La meilleure façon est de filer le foin ; c’est une espèce de tresse qui se fait par le moyen d’un bâton autour duquel on la fait passer et qui ne se défait qu’autant que le Cavalier en a besoin pour le petit moment qu’il permet à son cheval d’en manger ; rien ne se perd. Le coup d’œil en est beaucoup plus agréable, on porte beau­coup plus aisément ainsi pour quatre jours de fourrage que pour deux de l’autre manière et cela n’empêche point le Cavalier de monter aussi aisément à cheval et d’en descendre. [23]

Des maladies des chevaux

Pourquoi se trompe-t-on si souvent sur les gourmes ? Il est clair que lorsqu’elles sont arrêtées au bout de deux mois et qu’elles reviennent, c’est une morve déclarée. Je ne sais si les plumas­seaux trempés dans la moutarde et enfoncés dans les narines, le plus avant qu’on peut, ne contribuent pas beaucoup à la leur faire jeter et moyennant cela à en prévenir les suites. Je ne sais si le mélange de l’althéa et de l’huile de peuplier n’amollit pas les glan­des et si on ne se trouve pas bien des frottements de vieux oint et de [23] savon noir mais en tout je crois qu’il vaudrait mieux laisser agir la nature.

Pour les premières gourmes, certainement du miel tout au plus et boire à l’eau blanche. Les gourmes sont comme la petite vérole, il ne faudrait point en déranger le cours. Il en est encore dans ces occasions-là des chevaux comme des hommes. On nous guérit si souvent qu’on nous tue. Les remèdes intérieurs sont tou­jours dangereux.

Je permets de frotter avec l’huile de térébenthine mêlée avec celle de camphre, les ampoules qui viennent sous la selle. Je n’aime que les remèdes de bonne femme.

Par exemple les avives passent d’elles-mêmes. On bat les glandes parotides, on les pince, on en fait des abus, toujours des choses simples. Pour les chevaux efflanqués de boyaux, le masti­gadour deux heures le matin en les tournant tête à la queue, avec le petit linge rempli d’assa foetida, parce que les chevaux aussi sont sujets aux cridités pituiteuses. Il y a quantité d’accidents, qui sont prévus par les Connaisseurs, au grand regret des maqui­gnons... Comme les chevaux glandés, gorgés. Ceux qui ont la peau collée aux côtes, s’annoncent d’eux-mêmes. Les ticqueux ont des coliques, les siffleurs ont un défaut [24] dans le poumon. L’âge de quatre ans est le meilleur pour se servir des chevaux. Les travail­ler à trois peut leur être nuisible. Les maquignons leur abattent les coins pour les vendre à cet âge et faire croire qu’ils ont une année de plus.

La nature bienfaisante avait paru dédommager les ani­maux de quantité de maux en leur donnant la médecine univer­selle mais il n’y a plus que les Sauvages qui ont le bonheur d’en jouir. Leurs Médecins se sont introduits parmi les autres et sont tout aussi ignorants que les nôtres. [25]

Des accidents

Pour éviter d’être fourbu on sait ce qu’il faut faire et je ne puis trop m’appesantir sur tout ceci pour que l’on voie bien que je me suis horriblement ennuyé à tous ces vilains petits détails et qu’on m’en sache gré.

Les chevaux vifs et brillants, que je demande pour la Ca­valerie, ont le pied si parfait qu’on n’a pas à craindre ordinaire­ment les trois sortes de bleimes. Ce sont ceux qui ont le pied com­ble et à qui on est obligé de faire vuider le pied, pour qu’ils ne se froissent point la fourchette et les côtés.

Si le fer vers les éponges laisse du jour au talon, si l’on ne fait point attendrir la corne du sabot par la râpe, si quelqu’ignorant ne fait pas venir des pieds encastelés en fendant les talons, on n’aura pas besoin d’esprit de térébenthine et de pou­dre d’euphorbe, ou bien de remplir le dedans du pied d’étoupes imbibées de cambouis. Les pieds secs sont sujets aux seimes : mais avec la fiente de vache, mouillée de vinaigre, on les guérit.

Si absolument les chevaux de la cavalerie doi[26]vent être ferrés, au moins que ce ne soit pas dans un travail. En mettant des lunettes au plus méchant et le fatiguant à la longe, on vient à bout de le ferrer à la main. Pour éviter les atteintes, qu’on ferre au moins sans crampons ; mais encore une fois qu’on ne ferre point, ce qui arrivera si l’on établit des haras dans plusieurs Provinces que je connais.

Du manège

Je me suis aperçu que la trop grande attention à conserver l’allure égale dans tous les chevaux, retardait leur mouvement et leur ôtait l’union à force de la vouloir établir. Il vaut beaucoup mieux s’attacher à celle du corps de chaque homme et laisser trot­ter quelques chevaux au milieu de ceux qui galopent et de même d’en laisser galoper entre ceux qui ne vont qu’au trot. Je voudrais des principes sûrs pour qu’on ne puisse jamais s’y tromper. Que, par exemple, il fût de règle que la moitié de la répartition qui converse fût au trot ou au galop, que la moitié de ce qui reste fût au grand pas et que celle qui tient au pivot ne fît que s’aider et se tourner un peu. Il me semble que c’est le moyen que l’aile ne reste [27] point trop en arrière, que le centre ne donne point trop en avant et que le reste demeurant aligné presque de soi-même, fournisse une direction bien sûre d’alignement à ce qui a le plus à marcher. Je voudrais aussi, pour que chaque homme sût ce qu’il a à faire dans toutes les occasions, qu’on lui apprît à se battre tout seul, comme on y est quelquefois obligé aux postes avancés. Ce n’est qu’alors que les changements de main et les petits cercles qu’on parcourt peuvent être utiles. Je crois aussi qu’on met trop d’importance à regarder toujours sur la droite. On peut très aisé­ment, en se laissant aller à cela, changer insensiblement le front et, sans s’en douter s’il est bien considérable, former une ligne oblique.

On ne considère pas assez qu’il y a deux personnes à traiter au manège. C’est celle qu’on appelle raisonnable si mal à propos qui se forme le plus difficilement. Avec la longe on peut faire tout ce que l’on veut des chevaux. On ne saurait trop s’en servir. Il n’y a point de caprices, de vices même qui y tiennent. Il pourra rester des gaités aux chevaux ; c’est même très bon signe. J’aime les gens gais : mais il n’y aura plus de méchancetés. Un Paysan roide par le travail a bien de la peine à suivre les mouvements qu’on lui in­dique. Il ne faut [28] pas songer à l’instruire en même temps que le cheval. Il faut en donner un dressé à un Cavalier qui ne l’est pas et donner le Cavalier qui l’est au cheval qui l’est le moins. Il faut se méfier des Écuyers qui, à force d’aides, gâtent l’homme et le cheval ; il faut leur apprendre à aller droit devant eux, à ne craindre rien dans le monde, à nager et à sauter. La Barrière An­glaise est ce qu’il y a de mieux ; nous en donnons le dessin à la page suivante.

Il n’est pas possible non plus d’approuver les passades, les têtes au mur et les replis tortueux que [29] l’on impose à une par­tie du corps du cheval. Cela lui ôte de sa force, de sa vitesse et de son impétuosité. Comme il n’y a presque jamais qu’une ligne per­pendiculaire à décrire, c’est droit devant lui qu’il faut le placer. Si on ne craint point de faire de la dépense pour la remonte, j’aimerais mieux encore qu’on l’estropiât à sauter des fossés qu’au manège et si l’on n’appréhende pas de le fatiguer, j’aime encore mieux que ce soit à monter et descendre des montagnes au grand galop, qu’à faire des pirouettes et des voltes sans fin. [30]

Des haras

Ils coûtent beaucoup et servent peu. Il n’y a que le premier achat qui sera cher. Trente étalons qu’on réglerait dans leurs mœurs, car il ne faut pas les abandonner à toutes leurs fantaisies, seraient répandus dans un pays de montagnes ; trente autres dans un pays de bois ou de marais ; les juments ne coûteraient rien ; les Paysans les fourniraient et garderaient les poulains qui ne conviendraient pas. La Cour prendrait ceux qui à deux ans promettraient beaucoup, les laisserait s’endurcir à l’air, aux diffi­cultés et au terrain pendant deux ans et aurait une espèce par­faite de chevaux. Il en faudrait d’Anglais de la grande taille, parce que cela va toujours en diminuant ; des Cartches qui sont excel­lents, des Siebenbürgen, etc. En temps de paix ce serait des Dra­gons en semestre, qui auraient soin du haras, à qui je voudrais laisser l’air de sauvagerie, qui donne tant de courage aux hommes et aux chevaux. [31]

De l’exercice

Celui que l’on fait dans toutes les Armées connues est tout ce qu’il y a de plus mauvais. On fait attaquer par la Cavalerie dif­férentes Troupes devant lesquelles elle est obligée de s’arrêter. C’est une habitude que les chevaux ne prennent que trop aisément et même les Cavaliers, quelquefois plus chevaux que leurs che­vaux mêmes. Ils sont souvent bien aises de ne les pas gêner en cette occasion. Je sens bien qu’on ne peut point, pour les former, écraser un Régiment d’Infanterie, auquel ils auraient affaire dans une manœuvre d’exercice mais pour ne point leur apprendre à respecter quelques mauvais Bataillons-quarrés, ou quelques Ré­giments de Cavalerie de la même force qu’ils ont devant eux, je voudrais qu’on les fît d’abord trotter assez longtemps, pour que les chevaux se serrant assez d’eux-mêmes l’un sur l’autre, ne pussent plus se désunir ; qu’ensuite mis au galop avec la plus grande force, rien au monde ne pût les retenir et qu’après avoir culbuté dans leur course des paillassons qu’on leur mettrait au lieu de Batail­lons, ils ne s’arrêtassent que lorsque les chevaux n’en pourraient absolument plus. [32]

 

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