| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||
|
Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
Prince de Ligne
Préjugés et fantaisies militaires
SUR L’INFANTERIEDu feuIl me semble qu’on compte un peu trop sur son feu. Je suis bien éloigné de croire au baïonnettes, malgré tous les beaux traits qu’en racontent les Français dans toutes leurs guerres. J’ai assez vu pendant celle que j’ai faite qu’il était presque impossible d’aller attaquer une troupe ennemie en plaine sans tirer. Celle qu’on y mènerait serait écrasée, cela est tout [33] simple et, excepté l’affaire de Görlitz, où, sans nous en douter, les Prussiens et nous, grimpant le Holtzberg chacun de son côté, j’ai eu des Soldats de ma Compagnie qui donnaient et recevaient des coups de baïonnette, nous n’avons jamais rien vu qui en approche dans nos Armées Autrichiennes. Je voudrais qu’elle servît à la défense contre la Cavalerie et cela n’est guère possible vu son peu de longueur et de fermeté. Cependant, soixante coups sont bientôt tirés et il n’y a plus de ressource pour l’Infanterie qui a épuisé ses cartouches. C’est pour cela que j’ai proposé un moyen bien sûr pour qu’elle en trouve une autre, à laquelle personne n’a pensé jusqu’ici. S’il ne s’agissait que de faire du bruit, on serait déjà au-dessus de ses affaires. Plus de progrès, plus d’instructions, plus de remarques. On fait semblant de tirer soixante cartouches à la Bataille, car on en jette la moitié ; on en tire autant à l’exercice et Dieu sait où. L’Essai sur la Tactique, dont je parlerai dans mon Catalogue Raisonné, auquel je travaille depuis plusieurs années, avec l’Éloge qui est dû à sa supériorité sur tous les autres, m’a fait faire des réflexions sur la ligne de tir et sur celle de mire. Les réflexions sans des épreuves ne serviraient pas à grand chose dans notre métier. Je viens d’y éprouver une division du Régi[34]ment de.................. vis-à-vis d’une division en peinture de Troupes de............. Car je ne sais encore quels sont nos amis et nos ennemis. Chaque homme avait dix cartouches, de sorte que nous avons tiré mille quatre cent quarante coups de fusil. De ces mille quatre cent quarante coups, il y a eu deux cent soixante-dix balles dans la toile, où j’avais fait peindre huit Pelotons de six pour me faire un front égal. C’est grâce à mes soins infinis que j’y suis parvenu. Nous visions pour les Soldats et notre visière était la suite de nos calculs. On trouva qu’à cent pas il fallait ajuster aux genoux, à deux cent cinquante à la boucle du ceinturon, à deux cents à la poitrine, à deux cent cinquante à la moustache et à trois cents un pied au-dessus de la tête. Je ne répéterai point ici tout ce que dit l’Auteur de l’Essai d’excellent sur les deux lignes sécantes des deux angles différents. Nous nous sommes rencontrés si souvent sans nous lire, que ce serait dommage à présent de nous copier. C’est la vérité qui, de deux armées bien éloignées, nous a rapprochés l’un de l’autre. Ce que j’ai prouvé par là avec plus de plaisir à cette division et au Régiment qui nous regardait, c’est que dans ces deux cent soixante dix coups de fusil que la toile avait essuyés, il n’y en avait pas [35] trente de mortels et il y en eut plus de soixante qui passèrent dans la toile dans les intervalles de la tête et des jambes. J’ai remarqué que cela encourageait ceux que j’ai toujours excités jusqu'à présent à mépriser le feu de l’ennemi. Il est plus à mépriser que jamais, s’il ne fait pas l’attention que M. Guibert et moi nous voulons qu’on fasse à ce qui décide, dit-on, de la victoire. Une autre expérience, que j’achève dans l’instant, c’est qu’après avoir fait tirer dans des cibles avec tout le soin imaginable, nous sommes parvenus à y faire entrer plus de trois cents balles de deux mille cinq cent vingt que nous avons tirées, c’est-à-dire plus d’un huitième. Dans ce nombre il y en a eu vingt-huit dans le noir. Chaque Soldat n’avait que trois cartouches. J’ai fait faire la première décharge, homme par homme, chacun tirant pour son compte et les deux autres par file, commandée comme à l’exercice. Nos cibles étaient à deux cents pas de mes dix Compagnies, qui chacune en avaient un vis-à-vis d’elle et j’observai la règle que la première épreuve m’avait enseignée, de tirer un demi pied au-dessous du noir, qui était à six pieds de terre. Je ne sais par quel hasard on tira mieux par file que séparément. De vingt-huit files il y eut jusqu'à vingt-[36]deux coups dans le blanc et deux dans le noir. Cette Compagnie même eut trente-neuf balles dans sa cible. Tout cela doit encore persuader d’attendre longtemps pour faire sa première décharge et, si après plusieurs exercices semblables on la réserve à l’ennemi à cette distance là, il y a à parier qu’il n’ira pas plus loin. Ce serait bien le moment alors de marcher à lui et de profiter des ouvertures que cette salutation doit produire dans son front. On devrait aussi faire attention aux Soldats de tirer beaucoup plus haut à la Cavalerie. Une masse, par exemple, qui s’ennuierait d’être tourmentée, pourrait très bien se déployer, tirer à six hommes de hauteur, les trois premiers rangs mettant genou à terre ; il y a encore bien moins de risque à tirer sur autant de profondeur, si la Cavalerie est éloignée, puisque si elle est seulement à six cents pas, on peut élever le fusil jusqu'à dix pieds au moins, la balle finira sûrement sa parabole aux dépens de l’homme ou du cheval. [37] Des armes blanchesQue peut-on espérer d’une petite arme, qui n’est ni offensive ni défensive, qui ne sert qu’à estropier du monde à l’exercice et à crever les yeux de quelques malheureux en marche car il y a des dormeurs qui laissent relever la crosse de leur fusil ! Je sens bien que ce qui a beaucoup séduit en sa faveur, c’est l’avantage de pouvoir s’en servir et de faire feu à la fois. Mais qu’est-ce que c’est qu’un coup de fusil mal assuré, après lequel on ne peut plus espérer de résister à la Cavalerie, à qui la baïonnette doit en imposer bien peu ? Le cheval, en s’y enferrant, tombe dans les rangs, si tant est qu’il en soit blessé mortellement, ce que je crois bien difficilement et l’incertitude du Fantassin sur le parti qu’il prendra de ne se plus servir de cette arme, ou bien de charger encore son fusil, fait qu’il ne se sert ni de l’un, ni de l’autre. J’aimerais cent fois mieux qu’on décidât davantage les deux manières de combattre. On verra ailleurs ce que je pense à cet égard. [38] De la ligne obliqueIl ne faut pourtant pas en avoir la tête tournée. Il n’y a rien de si aisé que d’en abuser, avec la volonté de prendre ainsi tout le monde en flanc, on peut très aisément le prêter soi-même et d’ailleurs il faudrait être bien bon pour laisser porter sur une aile plus de troupes qu’on n’en a soi-même. On en fait autant et on finit comme on a commencé à être encore en ligne parallèle. D’ailleurs, où trouve-t-on des plaines pour faire de ces contredanses là ? Il faudrait celles de Ketschkemet, on pourrait y faire des obliques de cent Bataillons et puis, tous les changements que je viens de dire, qui arriveraient nécessairement et qui iraient même insensiblement jusqu'à des changements de front. Qu’on ne se donne pas tant de peine non plus pour la formation des obliques. Un homme qu’on fait sortir des rangs et qu’on place comme on veut, le long de son épée, peut donner l’alignement de dix mille hommes. Si l’on prétend assurer davantage le degré d’oblicité, une demi Compagnie qu’on aligne suffit pour l’alignement d’une Armée entière. [39] Que tout le reste coure à cette ligne et au lieu de faire tant de points de vue ambulants, incertains, qui dépendent d’une mouche qui pique le cheval de ces Aides de Camp dont on parle tant à présent ; que les Généraux et les Officiers d’Etat-Major, menacent en courant à bride abattue tous les bouts des pieds qui passent la ligne, leurs chevaux s’y accoutumeront et elle sera bientôt au cordeau. J’ai encore un vieux cheval Turc qui a fait toute la guerre qui, sans être aussi habile dans la conduite d’une Armée que la Pie de M. de Turenne, l’alignerait tout seul si on le laissait aller. Je n’ai pas encore vu plus de six Bataillons s’engager à la fois. On m’avouera que ce n’est pas la peine d’aller pour cela jouer ce grand jeu renouvelé des Grecs, comme on les accommode ! et tout ce qu’on leur fait faire ! C’est ainsi qu’Épaminondas... Philopoemen... on les voit, comme on les veut voir et il n’y a pas un seul de nos modernes Écrivains, qui, pour tel sentiment qu’il ait, ne cite les anciens. Les Colonistes ont vu partout des Colones. Les Obliqueurs parlent sans cesse de Leuctres et de Mantinée. Quand on a coulé à fond les Grecs, on passe aux Romains. Quels fonds peut-on faire sur des relations de temps si reculés et presque fabuleux ? [40] On défigure de nos jours la Colonne de Fontenoy ou plutôt, on donne une figure à ce qui n’en avait pas. On appelle Bataillon-quarré ce que je vis former, ou plutôt déformer, d’Infanterie à Colin. Ainsi du reste, on a vu des mines chez ces vieux Prédécesseurs c’est tout dire, imagination pure que tout cela. Je ne crois et ne vois de vrai que lorsqu’on réduit, ainsi qu’on doit toujours faire, une Bataille en affaire de poste. On se porte au plus vite en masses sur le point nécessaire à emporter et on y développe les deux ou trois Bataillons, qui en sont tout au plus la largeur, sur une aile, si l’on peut, en refusant une des siennes. Comment voudrait-on marcher en ligne oblique ? Si son aile et celle de l’ennemi sont à peu près au même point en marchant, on se fait prendre en flanc. Si on la dépasse, l’ennemi n’a qu’à former un flanc retiré qui y fera front et charger de côté tout le reste, dont on peut séparer les troupes qui l’ont débordé. D’ailleurs il a une seconde ligne et de la Cavalerie qui manœuvre suivant tous les mouvements et qui a bientôt tourné, tout ce qui, étant en marche, ne mène pas avec soi ses appuis d’aile. Et puis les réserves. D’ailleurs, en faisant une ligne oblique, on la fait faire aussi à l’ennemi : on lui re[41]fuse l’aile gauche mais, par la même raison, il refuse l’aile droite. Si ce n’est pas, ainsi que je l’ai dit plus haut, un déploiement prompt comme l’éclair et écrasant comme la foudre sur une aile prise presque à dos, je n’entends pas le parti qu’on peut tirer de ce qui fait la base de tant de livres et de conversations soi-disant Militaires. Je veux bien qu’on menace de l’oblique, et qu’on le fasse même comme je l’entends, mais je préfère des divisions qui marchent presque en échiquier, les unes derrière les autres, ou plutôt en échelons ou espèce de gradin qui puisse converser à droite ou à gauche, se mettre en petites masses, ou courir en front et en ordre. S’il y a une ouverture, on en profite, on l’augmente. S’il n’y en a pas, on en fait. On gouverne aisément une troupe qui n’est ni assez allongée, ni assez profonde pour que le mouvement en soit embarrassant. [42] Des points de vueLe soleil des Militaires a éclairé d’abord son propre horizon : cela est tout simple. Un grand Roi, qui parcourt une ligne au grand galop, trace l’alignement de son Armée. Je conçois cela. D’autres Officiers le rectifient en le suivant. Je vois bien que cela sert à former beaucoup plutôt 40 000 hommes en Bataille. Tout est dit avec cela. Comment fait-on des mémoires et des essais pour prouver une vérité incontestable ? Toujours des monstres à combattre ? et l’on se fait ces monstres. L’on ne voit que des Bellérophon d’Opéra, qui font des chimères de Carton, pour les défaire devant deux ou trois mille Spectateurs. Il est clair que plusieurs points font la continuité de la ligne, qu’il en faut au moins trois pour la décrire, qu’il faut les répéter souvent si elle est longue. On a eu l’air de l’avoir oublié tout d’un coup et quand un Officier de la plus grande espérance, rempli de talents et qui a très bien vu, l’a dit à une nation, elle a ouvert les yeux et les Aides de Camp sont partis au galop. Les Aides-Majors ont suivi comme ils ont pu et l’on a cherché des moulins, [43] des potences et des églises. C’est très bien fait pour quarante mille hommes, pour une grande armée : mais des banderoles de temps en temps, si le terrain empêche la ligne de se voir, seraient plus sûres que le brin d’herbe, la pierre, le clocher qu’on cite si habilement, qu’on ne trouve pas toujours et qui, lorsqu’on va en avant, n’est jamais parallèle avec cet autre brin d’herbe, cette autre pierre, cette tour, etc. que d’autres s’imaginent être la vraie perpendiculaire. Il n’y en a de certaines que sur le papier. Je viens de parler de banderoles : c’est que je voudrais qu’il y en eut quatre à la suite de chaque Général. Ce serait d’abord comme marque d’honneur, ensuite pour savoir partout où il est et puis pour marquer ou changer les directions. Je sais bien que quantité de points qui marchent à des points, qui marchent de même, n’en font pas une : mais on pourrait, s’il est nécessaire, les fixer et être sûr de prendre l’alignement, le front ou l’oblicité qu’on voudra. Il y a une armée où la fureur des points de vue a été si loin qu’on prenait tout ce qu’on trouvait, même une charrette qui allait toujours et à qui on était étonné de ne pouvoir pas aligner une aile. Les banderoles seraient des espèces d’étendards, se verraient de loin et serviraient à merveille dans des [44] terrains inégaux, il n’y aurait rien de mieux que cela. Je permets tous les moyens possibles à l’exercice. Jeu d’enfant, pour jeu d’enfant, cela est égal. D’ailleurs on s’aide, comme on peut. Que tout ce qui donne de l’aisance aux uns, et de l’intelligence aux autres, soit mis en usage. Mais qu’on n’y compte point trop. Dans les simulacres de guerre, la tiraillerie qu’on fait de pied ferme, ou même en avançant, n’instruit guère. Il faut des mouvements sur les flancs, des mélanges d’armes et des changements de formation. Mais cependant, pour en venir au point d’employer tout cela, il faut bien marcher pendant quelque temps de front à l’ennemi. Voici ce que je recommanderais dans les camps de manœuvre, pour qu’on s’en souvienne dans nos beaux jours de fête, à la guerre. On dira à quelques Colonels de marcher droit à tel Drapeau, ou droit à tel Canon. Le Général cherchera telle ouverture de Bataillon, ou telle hauteur pour le point de vue des autres et quand on s’accoutumera ainsi à aller où il est essentiel de se porter, on remportera des victoires. Si les Bataillons qu’on va attaquer étaient aussi forts que les nôtres, on pourrait dire aux Fahnen Cadet de marcher à ceux de l’ennemi et aux Capitaines des ailes [45] de marcher aussi à ceux de l’ennemi. D’ailleurs, il serait maladroit et fatigant de faire déployer ses Colonnes à plus de quinze cent pas : c’est l’affaire d’un quart d’heure, et un quart d’heure est bientôt passé. On ne s’approche guère à deux cents malheureusement. On en marche quatre cents sans se voir. Et assurément, quand le feu commence, même celui de la canonnade, il est difficile de chercher le brin d’herbe et la pierre et quand même on les aurait trouvés, la réponse du canon de l’ennemi dérange furieusement les rayons visuels. Adieu la géométrie des yeux, heureux encore quand le reste des sens ne se trouve pas intercepté ! La fumée et la direction des batteries peut annoncer qu’il faut y marcher. Voilà un point de vue lorsqu’on n’y voit goutte et les banderoles augustes de l’honneur se découvrent toujours assez pour qu’on y porte son centre. On pourrait, à cette occasion, dire qu’il vaut mieux le pousser en avant que les ailes qui prêteraient le flanc, si le centre était en arrière. Il vaut mieux que celles-ci arrivent, comme elles peuvent et comme le terrain le permettra, c’est au centre à frapper tous les grands coups. Si la division des drapeaux est bien ensemble, (ce qui est aisé à obtenir) si l’on y porte presque toute son attention, [46] les deux autres se réglant sur elle, y seront aussi. Le premier des principes est qu’il n’y ait ni ouverture, ni flottement et tous ceux qui songeront trop à l’alignement et aux points de vue y seront beaucoup plus exposés que ceux qui tout bonnement, soit un peu trop en avant, ou un peu trop en arrière, mettront plus d’importance à ce que chaque Soldat ne serre, ni n’abandonne son voisin. Les files ouvertes sur une ligne d’Infanterie seraient dangereuses par le flottement mais aussi le pressement est bien à éviter. Mais qu’on n’exige point trop sur rien ; on exige beaucoup pour être sûr, dit-on, d’obtenir quelque chose, erreur que cette maxime. Qu’on n’exige que ce qui est praticable et qu’on soit terrible, un jour d’exercice et un jour de Bataille, si on ne l’exécute pas. [47] De la vitesseOn ne saurait prendre trop de précautions en établissant des principes sur la guerre et si les deux seuls hommes, que je connais en état de faire un Code Militaire parfait s’en donnaient la peine, je leur dirais à tous les deux : prenez garde aux Interprètes, aux Commentateurs, soyez vous-même et le texte et la glose. On recommande avec raison la célérité dans le feu et dans la marche mais a-t-on soin de dire que l’une et l’autre peuvent être très nuisibles à la guerre ? Il ne faut pas à l’exercice assujettir tellement le Soldat à cette habitude qui fait, dit-on, la seconde nature, qu’absolument il tire, charge, retire et recharge comme s’il n’avait pas eu une volonté déterminée une fois dans sa vie. Nous éprouvons tous les jours qu’au bout de trente coups, sans être tirés même prodigieusement vite, on ne peut plus tenir son fusil dans la main. À quatre coups par minute, ce qui n’est pas bien fort, un Régiment au bout d’un demi quart d’heure ne pourrait plus tirer. Il lui resterait cependant encore autant de cartouches et après un repos qui serait peut-être très dangereux ; [48] on serait pour la seconde fois tout à fait sans feu car, je ne sais si je l’ai dit ailleurs, il ne faut pas compter sur les réserves de munitions. Supposé qu’on exécute un jour de Bataille aussi parfaitement les feux en avançant que dans les Camps de paix, après avoir tiré ces trente premières cartouches, on n’aura fait que cent pas et si même on pouvait parvenir à rafraîchir les canons des fusils au bout de cent autres pas, on aurait tout tiré. Il faudrait cependant avoir bien peu d’humeur pour ne pas recommencer à trois cents pas de l’ennemi car il est certain qu’on aurait perdu bien du monde même avant d’y arriver. Que ferait-on à cent pas de lui sans feu, si lui surtout a encore dans ce moment là trois bonnes décharges à faire de pied ferme car c’est alors le seul cas où il faudrait tirer et charger vite. Je suppose que la Troupe dont je viens de parler se mette à courir à cent pas, n’ayant pas de munitions et étant par là obligée d’aller à ce qu’on appelle l’arme blanche, quand même dans la plus grande vitesse de l’ennemi, il ne tirerait qu’un coup pour quinze secondes, le Bataillon qui irait l’attaquer serait si éclairci et si en désordre que, ne pouvant être encore alors qu’à huit ou dix pas de lui, il n’irait pas, dans le mauvais état où il est, déranger [49] des gens qui jusqu’alors ont eu le plus grand ordre et qui ont la même ressource de la baïonnette à opposer ; et puis que serait ce que ce combat de baïonnette à baïonnette ? Quel serait ce genre d’escrime ? Dix Housards qui viendraient pendant que ces pauvres Athlètes, déjà tout harassés par tant de marches, essayeraient des coups mal assurés et jamais appris, les feraient tous rendre prisonniers de guerre. Il n’y a qu’un changement de front, si le flanc est menacé, une Batterie à emporter, un appui à prendre, une troupe à soutenir, qui autorise non seulement à aller vite, mais à courir s’il le faut. Il n’y a aucune troupe qui, se voyant prête à être attaquée par la Cavalerie, ne se dépêche à tirer et charger le plus vite possible, pour lui faire le plus grand tort ; elle peut même commencer alors sa tirerie à six cents pas. Si je la commandais, je recommanderais mes ailes à mes voisins, parce que je me priverais tout de suite de la moitié de mon front en m’y mettant à six. Le besoin de l’ordre qu’il serait aisé de faire voir à l’Infanterie de conserver dans ce moment intéressant, pourrait faire croire qu’elle ne le perdrait pas. On serait bien sûr qu’avant que le sixième rang eut tiré, le premier [50] rang aurait changé. Je ferais plus même : pour que le feu fut plus meurtrier car c’est alors qu’il faudrait faire un tour de force ; les deux premiers rangs tireraient genou à terre et y chargeraient ; les deux autres tireraient debout et se jetteraient à terre pour charger, et les deux autres tireraient et chargeraient debout. Comme dans cet espace de six cents pas à parcourir pour la Cavalerie, il y aurait bien des chutes, soit par les morts, les blessés, le terrain, la peur et la maladresse, elle n’aurait pas en arrivant un front bien imposant à présenter. La nouvelle difficulté à vaincre de percer six hommes que la crainte aussi, si ce n’est l’honneur ou la discipline, rend immobiles comme un mur, l’arrêterait au moment où des décharges à brûle-pourpoint en rendraient bon compte. C’est pour se mettre à six hommes de hauteur, qu’il faut faire plus de cent vingt pas par minute dans une occasion aussi critique et c’est alors qu’il faut tâcher de tirer cinq coups dans une minute et même charger le sixième, ce qui peut se faire à toute rigueur. J’ai entendu dire à celui des deux hommes, dont j’ai parlé plus haut, qui n’est pas sur le trône, qu’il voulait parler à des Officiers et non à des machines, qu’on ne pouvait pas tout prévoir, que le bon sens [51] était le premier des règlements à suivre, que tout dépendait des circonstances et qu’il n’y avait trois pas dans notre exercice, que pour prouver qu’il fallait aller plus ou moins vite suivant la nécessité. Quoique mon naturel à moi soit d’aller toujours extrêmement vite, je me sentirais pourtant très fort capable de ne faire que quinze pas ou trente pas dans une minute, soit pour faire croire à l’ennemi que je suis lent dans mes mouvements, soit pour en cacher un autre que je ferais faire à ma seconde ligne. Mais ne dirait-on pas à entendre que les Batailles sont à deux ou trois minutes près ? Vous verrez qu’on a quelque chose de mieux à faire ce jour là. Encore si c’était pour poursuivre qu’on fût ainsi la montre à la main ? Et voilà précisément ce qu’on ne fait pas. Il n’y a plus personne qui arrête le soleil, il n’y en a pas davantage qui en sache profiter. [52] De la poursuiteScis vincere, Annibal, Victoria uti nescis ? disait un Maharbal. Et que faisait-il donc de ses Numides ? Gagner une Bataille me paraît l’effort suprême du plus vaste génie mais remporter la Victoire est de celui qui a les deux audaces de Corps et d’Esprit. Eh ! comment ose-t-on arborer les livrées de l’honneur sans ces deux qualités réunies ? Nous devrions être bien plus difficiles à prendre des Compagnons d’Armes que de tristes assemblées de filles nobles et laides à en accepter d’autres parmi elles. Un Officier médiocre qui a ces deux parties là, est plus propre à la guerre que le Général qui y ap[53]porterait le plus d’esprit et le plus de connaissances et qui serait dépourvu de l’une des deux. Ne pourrait-on pas diviser les Troupes qui composent l’Armée en trois parties ? La meilleure serait au centre, destinée à soutenir celle qui est un peu moins bonne et qui serait en avant, la moins bonne serait troisième ligne en réserve et destinée à poursuivre. C’est tout ce qu’il y a de plus aisé un jour de Bataille gagnée et un procédé sûr pour rendre ces Troupes ci aussi parfaites que les autres. Il est nécessaire de mettre très souvent les Soldats en curée. Les premières Troupes qu’on lâcherait comme des enfants perdus et qui sauraient qu’elles sont soutenues par les intermédiaires, qui sont l’élite de l’Armée, tiendraient beaucoup plus longtemps qu’on ne s’imaginerait. Que de moyens pour monter les têtes ? Et qu’il est aisé alors de démonter celles des autres ? Mille Cosaques qui n’oseraient pas tenir devant deux cents Housards, peuvent détruire vingt mille hommes de Cavalerie battue. Mais ceux qui ont gagné la Bataille, dit-on pour s’excuser, sont aussi fatigués que ceux qui l’ont perdue, mais il y a des Généraux de blessés... il n’en faut pas. Qu’on donne un bon cheval au premier Lieutenant de Croates que l’on rencontre, qu’il crie Vive Joseph II et qu’il mène une horde quelconque [54] de gens de bonne volonté à pied ou à cheval, que l’amour du butin lui fera même trouver peut-être alors. De l’ordre, dirat-t-on... ce n’en est plus le temps, il y a apparence qu’il y en a eu, puisque la Bataille est gagnée ; il y a apparence qu’il n’y en pas dans l’Armée de l’ennemi, puisque la Bataille est perdue et, à désordre égal, il n’y a pas à parier pour ceux qui tournent le dos. Pendant que ces premiers poursuivants se détachent des Régiments, qui ont été presque mêlés et qui ont été le plus dans le feu, (c’est là qu’il faut plus de cent vingt pas par minute) on peut faire venir du centre ou des ailes les Bataillons qui n’ont pas chargé. Le fond de l’Armée ensuite, entretenant, nourrissant et poussant tout cela par des Corps intermédiaires, avancerait lentement avec son infanterie qui a le plus souffert car il est tout simple que toute la Cavalerie serait en avant, il n’y aura pas même d’excuse puisque, si celle qui est battue n’a trouvé ni marais, ni précipices, celle qui a battu ne doit pas en trouver davantage et puis il ne faut pas qu’elle respecte tous les bois indifféremment, il y en a de tellement éclaircis par le voisinage des Armées, ou si peu fourrés naturellement, que l’on y peut marcher presque par Escadron. Lorsqu’on ne les voit que de loin et garnis [55] d’Infanterie, on les imagine souvent fort épais et qu’elle y est inattaquable. Les Housards de Ziethen m’ont convaincu de ce tort. Je les ai vus passer et repasser, sabrant toujours nos braves Varasdins dans une prétendue forêt, pareille à celle dont je parle. Des gens plus sages en apparence, les Officiers qui écrivent au lieu de faire la guerre, les Compilateurs compilants les Compilateurs, ont de bien belles choses à dire sur les retraites. Un grand Roi a dit qu’il ne s’y connaissait pas. S’il l’a entendu comme moi, il a bien raison. Je ne conçois pas comment on peut en faire, si on a affaire à un homme entreprenant et si on l’a été soi-même dans le commencement. Car, si l’on a attaqué un instant et qu’on ait songé à perdre la Bataille au lieu de la gagner, il est tout simple qu’on peut en faire une mais alors il ne faut point appeler cela donner Bataille, mais seulement faire une marche rétrograde. J’en dis autant de tous les camps que l’on prend en s’éloignant de l’ennemi. Je prétends qu’on dise avoir fait une marche en arrière mais point une retraite. Qu’on aille chercher, si l’on veut, dans l’Histoire et dans les Histoires, tous les lieux communs de ruses et d’embuscades, etc. Je les abandonne volontiers à mes Camarades c’est-à-dire huit cents Auteurs sur la guerre que j’ai lus, et que je n’ai pas crus. [56] De la formationPeut-il y en avoir d’aussi défectueuse, que celle que l’on emploie dans toutes les Troupes de l’Europe ? Il est prouvé que le premier rang ne met jamais le genou à terre, et s’il était prouvé qu’il s’y mit à une Bataille, il n’y aurait pas à balancer à prendre l’ancienne ordonnance sur quatre, puisque deux rangs tireraient à genou, et les deux autres tireraient debout. La formation présente a les mêmes défauts et n’a pas la même ressource pour résister à la Cavalerie, puisqu’un rang de plus y peut faire beaucoup. [57] De l’exerciceOn a tâché de lui faire bien du tort dans toutes les Armées ; les anciens par de mauvais propos, les nouveaux par de mauvais moyens. On est parvenu à le rendre odieux aux officiers et aux Soldats, on a récompensé les uns, on a battu les autres, on a grondé ceux des premiers qui ne s’étaient distingués qu’à la guerre, on a ennuyé les derniers. Pourquoi y avoir mis de la pédanterie ? Il fallait jeter un ridicule sur les maladroits, sur les paresseux parmi ceux-là et chercher à amuser ceux-ci. Si l’on avait mêlé le petit Catéchisme du Maniement des armes, de la marche, de la position du fusil, et de celle de la tête et du ventre, de quelques manœuvres, des courses, des nouveautés, des suppositions d’événements extraordinaires, des surprises, des simulacres des morts et des blessés qui les font toujours rire, des confusions faites exprès où l’on apprenne aux Soldats même à venir de huit ou dix de hauteur, comme ils sont très souvent à la Bataille, se placer à deux ou trois d’eux-mêmes sans Officiers, ni Bas-Officiers, on aurait appris à la fois la grande et la petite besogne, et on n’aurait dégoûté personne. La seule chose sur laquelle on devait insister le [58] plus, dans les commencements de la paix qu’on introduisait les exercices partout, c’était une attention si exacte aux signes et à la voix des Officiers, qu’ils s’accoutumassent à les craindre plus que les ennemis un jour d’affaire. Voilà le premier vice dans la méthode, en voici un dans le principe. Les
feux de pelotons tombent d’eux-mêmes, au commencement de la guerre, de
même que les feux en avançant, tous les feux de petite répartition, et même
tous les feux en ordre, ainsi je n’en parle point. C’est apparemment
pour occuper et former le Soldat au plus difficile, que le Roi de Prusse et
tous les grands maîtres de l’Art, emploient cette méthode pendant la
paix. Les gens à vieux principes qui les suivent, parce qu’ils n’en ont
pas trouvé d’autres, sont bien dangereux. Ils donnent l’air de la prétention
à ceux qui s’en sont faits de nouveaux. Les plus gais les ridiculisent et
les plus tristes les font passer pour avoir envie de perdre la Monarchie.
Comment oser attaquer l’égalité du pas, pour qui on a eu un égard si
religieux jusqu'à présent, qu’on prétendait que la queue de l’armée
marchât du pied gauche, ainsi que la tête ? Comment serait-il
possible que cela fut observé dans les broussailles, les marais et les
montagnes où l’on se bat ? Toutes ces règles des têtes sur la
droite ou vers le centre, sont-elles aussi applica[59]bles à ces jours
brillants, où ne voyant et n’entendant rien, le Soldat ne doit avoir que
deux attentions, celle de toucher de ses coudes ses deux voisins, et celle
de ne pas le devancer ni de s’en laisser dépasser ? C’est à quoi
je réduirais son école, si l’on me laissait faire. L’on a très bien fait de réformer les commandements de l’exercice au son de caisse, jusqu'à notre dernier règlement, qui est si bon à tous égards, les Tambours commandaient l’exercice au lieu des Généraux et des Officiers de l’Etat-Major qui y étaient si faits, qu’ils les regardaient pour savoir ce qu’ils avaient à faire. D’ailleurs, il est clair qu’un jour de Bataille une puissance pareille serait peu entendue et encore moins obéie ; mais comme les commandements le sont très peu aussi, et que les mouvements qui ne dépendent que de cela sont souvent retardés par la quantité de ces commandements, et manqués tout à fait s’ils sont mal prononcés ; ne pourrait-on pas placer tous les Tambours et Fifres au centre et derrière le Bataillon, dont ils seraient mieux entendus que les meilleures et les plus belles voix possibles employées avec force et avec grand tapage pour un changement de front, ou un développement de la masse ? Il me semble que cela ferait un effet plus sûr et plus prompt. [60] Des armesQu’on ne se souvienne plus de la manière de les rendre aussi belles que de l’argent et des diamants au Soleil, que pour l’éviter à jamais. Ce propos de l’honneur du Soldat à les bien entretenir, a causé bien des abus. C’est encore là, que les anciens ont tourné la tête. Sans doute, qu’ils rendaient leurs armes bien luisantes ; ils ne couraient aucun risque, la poudre ne les faisait pas crever, et cela ne pouvait tout au plus que rendre leurs armes offensives plus aiguës, et leurs armes défensives plus légères. D’ailleurs, il ne faut pas s’annoncer de si loin à l’ennemi. Le Maréchal de Saxe apprend à merveille à juger de bien loin, par la lueur des armes, si l’on marche parallèlement ou perpendiculairement ; comme je n’ai pas le mérite de l’avoir trouvé, on n’a qu’à l’aller chercher chez lui. Des fusils bronzés comme ceux des Braconniers, avec une couleur sur le canon, si l’on veut, pour éviter la rouille, sont beaucoup plus sages. Moins de bois, moins de fer, d’anneaux, de courroies, de vernis, de canon même. On peut en diminuer le poids bien considérablement. [61] Des invalidesC’est presque toujours le faste qui leur a bâti des Hôtels, plutôt que l’humanité. On les enferme, on les gêne, on les assujettit à des heures, et on traite encore en écoliers des gens plus respectables souvent, que ceux que l’on met à leur tête. La liberté, ce plus beau présent de la Nature et celui dont on se presse tant de se défaire, doit être la première récompense de ces héros. Qu’on les laisse retourner chez eux, et que l’exemption des impôts et une distinction sur leurs habillements, servent à récompenser leur mérite, et encourager celui des autres en favorisant la recrue. Si les Législateurs, les Souverains et leurs Ministres y réfléchissaient, ils verraient presque toujours qu’en faisant le bien pour le bien, le leur s’y trouverait. [62] De la nourritureLa farine rend trop pesant, et peut gâter à la longue les estomacs. Le biscuit est bien commode à la guerre ; mais qu’on prenne garde pendant la paix aux Entrepreneurs toujours avides. Ils font la guerre à ceux qui viennent de la finir ; ils n’ont pas eu le temps de s’y enrichir, ils s’en dédommagent alors. Qu’on pèse avec soin le pain, lorsqu’il est depuis assez longtemps sorti du four ; qu’on examine surtout si on ne le mouille pas exprès pour lui donner du poids. Du chauffageIl faut faire grande attention à ce qu’il n’y ait point de cailloux dans les paniers de charbon de terre qu’on fournit. Ils sont mis ordinairement pour y donner le poids convenu. Il faut aussi avoir grand soin de ramasser tout ce qui se perd par la grille du fond des étuves. Le Soldat, par la raison que je dirai ailleurs, toujours attentif à se faire du tort, croit n’avoir jamais assez chaud, et fait un feu partout où il se trouve, à se rendre. Cela exige bien l’attention des Officiers. [63] Des pontonsIl n’est pas possible que tout le monde ait raison sur cet article là. Il y en a de bois, de cuivre, de fer-blanc, de peau et de toile. Il faudrait choisir, et avec ce que nous savons des inconvénients et des avantages des uns et des autres, il faut que plus de réflexion à la pratique fasse prendre un parti là-dessus la première Campagne. On ne peut pas jeter un pont plus vite que nos Pontoniers à présent ; mais est-il bien nécessaire d’amener ce grand train partout ? Les Armées ne volent pas. Il vaudrait mieux faire venir les pontons en poste, lorsqu’il s’agirait de quelque grande rivière qui en vaille la peine, comme le Rhin, le Danube, l’Elbe, l’Oder et l’Escaut bien près de sa fin ; et on pourrait se servir pour les autres rivières de petits pontons qui se serviraient de chariots à eux-mêmes, ou d’autres sans roues, que l’on pourrait porter même sur des mulets en cas de besoin. J’en connais même une manière excellente. Elle est bien portative et bien aisée. Deux mulets de front portent un pont ambulant qui est composé de huit sommiers, douze planches, sept câbles, un ancre de [64] fer, deux crochets, une hache, une pioche, deux pelles, deux pour vider l’eau. Tout cela ne pèse que sept cent cinquante livres. Quatre pontons moyennant cela auraient besoin de quatre muletiers qui aideraient à les servir. Chacun aurait quatre pieds, on pourrait y passer par file. Il serait assez fort pour y faire passer des pièces de trous. En les triplant, c’est-à-dire en en mettant un de quatre pieds en quatre pieds, on pourrait y passer pelotons. Il ne faudrait que trois minutes pour les jeter sur une rivière de vingt-cinq pas de largeur. J’ai parlé plus haut des inconvénients de ceux qui sont connus ; les pontons de toile seraient bons si l’on pouvait faire du meilleur goudron. Le nôtre salit beaucoup. Dans les pontons de peau, les vers s’y mettent. Dans ceux de fer-blanc, il s’y fait un trou sans qu’on s’en doute, et l’on coule à fond : le plus petit suffit pour cela. Ceux de bois sont plus sûrs ; mais ils sont pesants. Encore une fois, des épreuves, et puis un sentiment fixe sur cette partie qui n’est pas à négliger, surtout en Italie. [65] Des grenadiers en pelotonsIl y a quelquefois une sorte de raison à dire, que c’est une source de chicane continuelle, entre leurs Commandants et ceux des Régiments, qu’on triche ; qu’en comptant tromper les autres, on trompe le Souverain, et qu’on finit par se tromper soi-même. Mais que les Généraux mettent à ce choix la plus grande sévérité. On peut répondre bien plus d’un Corps accoutumé aux mêmes Chefs et à la même discipline. Tant qu’ils ne quitteront pas l’uniforme de leurs Régiments, l’émulation s’y conservera, comme s’ils campaient encore aux ailes. Le moment de les en tirer pour une attaque était beau, à la vérité ; mais on oubliait de refermer dans les ligne, les ouvertures que leur départ y laissait. Leurs Officiers d’Etat-Major, n’étaient pas nommés, que l’affaire était déjà bien avancée. Ils ne paraissaient que pour demander des grâces : et c’était nos respectables Capitaines de Grenadiers qui les avaient méritées, sans que personne put les faire valoir. [66] Des corps d’élitePoint de Régiments de Grenadiers : voilà ce qui serait de trop. Point de Soldats d’Antichambre, ni de Militaires de Cour. Point de Maison du Roi. Point de Gardes. Tous ces gens-là coûtent plus qu’ils ne valent. Toutes ces troupes de Darius sont parfaites pour mettre en curée les Housards de l’ennemi. Pour le mélange des armes, former des Officiers, je veux bien une Légion de la manière dont je la propose, de chaque nation, aux postes avancés. Du reste, vu ce que j’ai dit du poids et du choc, plus de nos immenses Cuirassiers ; trente mille Dragons, lestes et fais, des chevaux parfaits, équipés lestement, des uniformes charmants, des Casques et des Panaches brillants comme des Soleils, vingt mille Housards, cent mille hommes d’Infanterie. Tout cela en Campagne... Il y a de quoi aller à Constantinople ou à Saint-Pétersbourg, ou... Quand j’ai fait cet article ci, j’étais bien éloigné de croire qu’on reformerait le Maison du Roi en France. C’est au commencement d’un guerre qu’en levant des troupes à la vérité plus utiles, on y aurait dû [67] placer cette belle partie, si précieuse de l’Etat ; cette jeunesse ardente, si pleine d’honneur et de délicatesse, qui aurait fait circuler dans tous les corps, le sang précieux qui coule dans leurs veines. Voici une espèce de Corps d’Élite que je voudrais, malgré le discrédit où ils tombent tout d’un coup. Ce serait des marques de distinction après quelques Batailles, où les Régiments se seraient distingués. Ils auraient la préférence partout, et insensiblement toute l’Armée deviendrait un Corps d’Élite par l’émulation que cela y mettrait. [68] Des gardesOn pourrait en épargner la moitié. Point tant de ces Gardes d’honneur. Point de Sentinelle aux armes ; qu’on les mette dans le Corps de Garde. Qu’on fasse des Patrouilles ? Qu’on fasse sortir des Piquets la nuit s’il le faut ? Mais que le Soldat pour se bien porter ait décidément cinq nuits à lui. On met hors de la Ville une Garde pour la désertion des Postes ; on en met une autre pour la désertion de cette Garde, et puis encore une plus loin : et il se trouve que c’est de ces Gardes qu’on déserte ; et puis c’est aux Gardes qu’on complote. Quelles sont celles qui arrêtent ou empêchent la désertion ? Ce n’est pas là que les Déserteurs passent : c’est où l’on ne s’y attendra pas. Pour qu’ils ne puissent faire aucun arrangement là-dessus, il faut qu’ils ne sachent pas où l’on prend des précautions. À la guerre et même à la discipline de paix, il faut n’être prévu ni par les ennemis, ni par les amis. Il vaut bien mieux laisser la liberté aux Soldats de confiance, et faire observer par une partie d’eux, ceux qui ne le sont pas. On fait trop peu d’attention aux Corps-de-Garde. Les [69] disputes des Entrepreneurs des ouvrages Militaires et Civils, les Magistrats, les Ingénieurs, les Majors, les Aide-Majors des Places, tout cela est toujours brouillé. C’est ordinairement pour un peu d’herbe que ces Messieurs se disputent. Le pauvre Soldat en souffre ; on ne rebâtit point ; on ne répare pas. Les fenêtres sont cassées ; on dit charitablement que c’est sa faute. Quand cela serait arrivé par l’étourderie d’une Garde ; est-il humain de faire souffrir toutes celles qui la relèvent ? Pour éviter cela, on ferme les volets ; c’est une obscurité et un mauvais air affreux. On les ouvre ; c’est du vent et de la pluie. J’ai vu trois cents hommes aller d’un Corps de garde à l’Hôpital dans trois ans depuis la guerre. Ce qui est encore bien préjudiciable, c’est cet arrangement de quarante-huit heures. Supposé que quelque Soldat, par inconséquence et extravagance, dise en passant qu’il l’aime mieux, tous les autres sont certainement de mon sentiment. Cela fait grand tort surtout au dîner. Car on ne mesure jamais si bien sa petite portion, on ne compte pas si bien ses cuillerées : les gourmands y gagnent. Mais qu’il y en ait ou qu’il n’y en ait pas dans la chambrée, on est sûr que les Camarades donnent plutôt moins que plus à tout ce qui est de Garde. Ils sont pourtant assez à l’air pour mériter de ne pas y perdre. [70] On a passé sa vie dans les camps et aux casernes, on s’est battu, on a exercé, on a logé, délogé, marché, cantonné, et avec cela cinquante réflexions qui n’ont pas l’air d’être quelque chose, échappent. On croit en lisant ce petit ouvrage avoir su tout cela, l’avoir trouvé et dit cent fois. Point du tout : ce que j’écris est commun ; mais il est neuf. Il n’est pas savant, mais il vaut mieux : parce que le peu qu’on apprend de nouveau dans toutes les grandes et petites parties de notre métier, doit faire plus de bien aux uns et de mal aux autres que toutes les anciennes découvertes, sublimes si l’on veut, mais généralement connues. [71] Des housardsOn avait cru bien longtemps qu’il n’y avait rien à changer à leur manière de monter à cheval. Le Hongrais y est né, disait-on, et il surpasse toutes les autres nations. Je les ai toujours comparé lorsque je commençais à lire l’Histoire, et surtout celle des Guerres Puniques, aux Numides, dans leur façon de combattre et de monter à cheval. Ils y étaient assis, parce qu’ils avaient besoin de leurs genoux pour s’y tenir, et d’ailleurs, les Numides n’avaient ni étriers, ni éperons. Les premiers par où nos Housards passaient le pied tout à fait, les exposaient au danger d’être traînés par leurs chevaux à chaque culbute qu’ils faisaient ; et les autres, qui les avaient toujours dans le ventre du cheval, les empêchaient d’être serrés dans leurs Escadrons, où l’on voyait toujours un remuement considérable pour cette raison là. Je crois d’ailleurs, qu’il n’y a rien à ajouter à la bonté de cette Troupe, qui est la plus belle et la plus brillante du monde. On n’en saurait trop avoir dans une Armée. C’en est la plus grande sûreté et c’est très bien fait aussi chez nous d’en avoir armé de lances plusieurs Régiments. [72] Des CroatesCette Troupe si précieuse à nos Armées, y était autrefois beaucoup trop exposée. On est revenu de croire qu’il valait mieux perdre cinq cents Croates qu’une pièce de canon ; et on leur rend plus de justice que jamais. Leur manière trop libre de combattre qu’ils avaient autrefois, était sujette à beaucoup d’inconvénients ; mais ce ne serait pas, ce me semble, tout à fait à bannir. Je les voyais au commencement de la dernière guerre se lever, prendre leurs fusils, donner l’alarme au Camp ennemi, livrer vingt petites Batailles pour une, dont ils ne prenaient à la vérité qu’autant qu’ils en voulaient bien. Ils ne finis[73]saient point la guerre par ces précédés là ; mais ils la rendaient bien pénible aux Prussiens. On avait cru bien mal à propos qu’ils n’étaient point propres à combattre en ligne, et on est revenu de ce préjugé ainsi que de presque tous les autres à notre service, où il y en a moins que dans tous ceux du monde. Il y a une autre manière encore à laquelle je voudrais qu’on les mît. Leur fonction d’Artilleurs fait honneur à celui qui les en a jugés capables. Je voudrais qu’on les exerçât à faire de grandes routes en croupe derrière la Cavalerie, dont plusieurs Régiments auraient des selles à cet usage. C’est une façon d’étonner l’ennemi, et un moyen très aisé à employer pour le surprendre et enlever des magasins et des postes, des ponts et des passages, etc. Je ne puis concevoir ce qui a dégoûté de cela. C’est encore quelque préjugé qui s’est introduit sans qu’on sache pourquoi ; et il y a bien longtemps qu’on ne s’en est servi. C’est pourtant ce qui a fait l’origine des Dragons : car sous..... le Capitaine Labiche fit monter de cette manière de l’Infanterie à cheval. [74] Des dragonsIl me paraît qu’il y en a trop, ou qu’il y en a trop peu. Si la question sur la pesanteur de la Cavalerie est une fois bien décidée, il me semble qu’on pourra se passer ou d’eux ou des Cuirassiers. S’il s’agit d’opposer la force ou la solidité, le nombre y suppléera. En gros les Dragons résisteront très bien à la Cavalerie, et en détail lui feront le plus grand tort, puisque d’homme à homme celui qui est le plus pesamment armé et monté n’a pas beau jeu. Si la taille des Dragons est réglée à cinq pieds, deux ou trois pouces, l’Infanterie y gagnera bien. Saurait-on me dire pourquoi les Dragons ne sont plus employés à pied ? Si même c’était eux qui fussent chargés de mener les Croates en croupe, ce serait une double Infanterie portée en bien peu de temps à l’endroit important. La meilleure taille pour les chevaux, est à ce que je crois quinze paumes et demie, la paume à trois pouces de France. Je ne sais pourquoi le Dictionnaire Encyclopédique, pour avoir l’air de savoir toutes les langues, s’imagine que le nom de Dragon vient de Tragen. Je n’entends pas cela, par exemple. [75] Des légionsOn a
bien perdu temps à en parler, on l’a mal employé à en écrire et tout
autant à en lire. Celles même des Romains, qui ont tourné la tête depuis
quelque temps, ne vaudraient rien aujourd’hui ; elles étaient mal
entendues et trop faibles dans chaque partie, quant au mélange des armes.
Je prends même leur plus beau moment ; car elles ont varié pendant
longtemps, et les Légions des Empereurs n’étaient pas comme celles de
la République. Les Légions n’ont jamais assez d’Infanterie pour résister
à un Corps aussi considérable tout à fait d’Infanterie. Il en est de même
à l’égard de la Cavalerie. Ce que je préfère à cela est d’avoir des
réserves de Housards, attachées à chaque Brigade d’Infanterie pour
passer par les intervalles, poursuivre ce qu’elle aura mis en désordre
par ses premiers feux, ou réparer le premier désordre qu’elle aura
souffert , car une Randonnée faite bien vigoureusement dans ce moment là
dérangerait bien les premiers progrès de l’Infanterie ennemie, puisque
les battants sont presque en aussi grande confusion que les battus. Et de même
que j’attacherais cinq cents Housards à cinq mille [76] hommes
d’Infanterie, j’unirais le sort de cinq cents Croates à celui de cinq
mille Cavaliers, pour tirer avant la charge ou favoriser la retraite, etc.
Tout cela serait employé avec modération, modification et jugement, et
l’on prendrait toujours plutôt conseil du terrain et de la circonstance,
que d’un principe général. Le moment est le Dieu de la guerre, c’est
lui qui y décide de tout. Des fortificationsOn bâtit
sur le roc, on prépare une brèche à l’ennemi. On dépense, on a tort ;
on se fait tort. Je ne vois rien de pis que les Villes à grande réputation.
On se repose là-dessus, et l’on y est pris beaucoup plus tôt que dans
une mauvaise place. Schweidnitz n’était qu’un Camp retranché ; il
a tenu plus longtemps qu’on ne l’a cru. L......... que je connais à
fond et sur qui j’aurais une attaque sûre, est tout ce qu’il y a de
plus fort et tromperait pourtant bien du monde. Que d’argent n’épargnerait-on pas pour la bâtisse et l’entretien ! Que de braves gens ne fait-on pas périr de part et d’autre par les mines et les contre-[77]mines ! Il est bien singulier que depuis qu’on fait des redoutes, personne encore ne les sache faire. On y fait des gorges par lesquelles l’ennemi entre toujours. J’ai entendu dire à quelqu’un qui l’a entendu dire au Maréchal de Saxe, et je ne sais pas pourquoi il ne l’a pas écrit dans ses rêveries, qu’on devrait les faire assez grandes pour y mettre quatre cents hommes et les y faire entrer par une échelle ; parce qu’en la retirant ensuite, l’ennemi serait fort embarrassé d’y entrer, puisque même avec ce secours la petite Garnison a eu bien de la peine à s’y placer. Le grand Roi, celui des Militaires, a dit, à ce qu’on dit, que de tous les remparts, il aime mieux un rempart d’hommes, et on dit qu’il dit cela plus gaiement. [78] Des campsOn ne devrait pas être satisfait de la manière accoutumée de les marquer. Ces Fourriers qui vont en avant, ces Soldats, ces Banderoles, annoncent trop ce qu’on a envie de faire. Il est aussi souvent essentiel de le cacher à son Armée qu’à celle de l’ennemi, et il vaudrait mieux, à ce qu’il me semble, prendre une autre méthode. Dès que le Quartier-Maître-Général a bien reconnu son terrain, que les Officiers de son Etat-Major en sont bien instruits, que les pas sont comptés, que la force des Bataillons est sue, que l’on a calculé les inégalités du terrain, qu’on ne s’y assujettit pas servilement, et que les Conducteurs des colonnes sont nommés, il me paraît qu’il vaut mieux marquer son Camp à la tête de son Armée. On a toujours l’air de présenter la Bataille, et cela a bonne grâce à la guerre. On suspend le jugement de l’ennemi, et pendant le temps que la première ligne lui en impose, on fait camper la seconde. S’il y a quelque défectuosité dans le camp le premier jour, on la redresse le lendemain. On tire les lignes, on fait les communications, des retranchements même si l’on veut : mais le premier jour [79] est plus brillant, plus militaire, plus sûr pour soi et plus dangereux pour les autres. À la vérité, comme ce ne peut être qu’après une marche, où les troupes sont souvent fatiguées, il ne faudrait pas ajouter à leur peine, celle de leur changer leur front et même leur place, s’il faut manœuvrer le moins du monde pour cela ; tout ce qu’il y a de mieux est de faire une ligne quelconque, mettre bas les armes et se coucher dans les rangs. Cette partie ci est de l’homme de guerre, l’autre est des maîtres de police. Il se trouve plus aisément des uns que des autres. J’ai si longtemps entendu dire, qu’il n’y en avait point qui ne fut forcé, qu’il y avait trop de désavantage à attendre l’ennemi, que celui-ci savait toujours où il portait ses coups ; mais qu’on ignorait où il devait les porter, que je meurs d’envie d’être chargé de défendre un jour une position à ma fantaisie. Je n’aime point les Citadelles, j’aime encore mieux être battu qu’être pris : et toutes ces situations de renommée ont toujours cet inconvénient là. Depuis Schandaü jusqu'à l’embouchure de l’Elbe, j’en connais au moins douze, parmi lesquelles sont Maxen, Pyrna et même le fameux Plaüen, qui n’est pas si merveilleux qu’on pense, il n’est pas possible [80] de l’éviter. À la vérité pour avoir ce sort là dans celui-ci, il faudrait avoir perdu Dippoldiswalda. Ne
dit-on pas toujours du mal des lignes ? N’a-t-on pas blasphémé même
contre les redoutes ? L’érudition ne tient pas, dit-on, contre les
exemples. Il y a, à la vérité, bien des choses à dire sur l’attaque et
la défense de celles de la Bataille de Narva. Ce n’est pas comme cela que
je les aimerais. Des troupes prises en flancMalheur à ceux qui s’imaginent que tout est perdu, si l’on est percé quelque part ou si l’on est pris en flanc. Si j’avais une Armée aussi bien dressée que mon Régiment, je trouverais des ressources jusqu’au dernier moment. On croit trop aisément que tout est perdu à la guerre, et on le croit, parce que cela est plus commode. On dit qu’on n’en peut plus, qu’il n’y a plus de munitions ; on n’en a souvent pas tiré le quart, on s’en va, on dit qu’on est tourné. Qu’on se tourne vis-à-vis des tourneurs ; on a toujours la ligne intérieure à parcourir, par conséquent moins de chemin à faire et plus de facilité à la manœuvre. [81] D’ailleurs il faut plus de temps à ces preneurs en flanc pour culbuter une troupe, qu’à celle qui est à ses côtés pour faire front, et en manœuvrant avec de la tête, on peut les déborder eux-mêmes. Si l’on est percé, qu’on se resserre, on enfermera les perceurs et l’on n’a des réserves que pour boucher les trous. Je crois en vérité que ce qui faisait qu’on s’imaginait tenir au feu, c’est qu’on ne savait pas se remuer, et l’on ne savait pas se remuer parce qu’on avait peur de converser son front, ou de changer les ailes, ou de mêler les pelotons. On a senti à cette occasion la nécessité, qu’il y a d’apprendre au Soldat à combattre à une autre place que la sienne, à obéir à la voix d’un autre Commandant, et à faire feu de tous les côtés. Chaque officier peut prendre sur lui de ramasser tout ce qu’il trouve pour former une ligne quelconque, un flanc, tout ce qu’il jugera à propos ; et comme il n’a qu’un très petit moyen de défense dans son épée, au lieu de songer à tirer comme on a fait en France, il est de son intérêt d’avoir toujours une troupe formée auprès de lui. [82] De l’artillerieOn ne prend avec soi une quantité prodigieuse dont on ne sert pas. C’est autant de perdu si l’on est battu. De peur de cela l’on prend quelquefois des précautions de retraite de canon dès le commencement de la bataille, et c’est de mauvais exemple et de mauvais augure pour l’Armée. À quoi servent ces parcs immenses ? Les réserves ? Les canons de la seconde ligne avancent bien mal et ne font pas grand chose, si ceux de la première sont pris et si elle est battue. Je crois aussi qu’on a eu tort jusqu'à présent de la partager entre les divisions de l’Infanterie. C’est un furieux embarras en marche. Si j’ai bien remarqué, le Roi lui faisait côtoyer ses colonnes, et même toujours de notre côté, pour qu’au premier ordre, ses Bataillons conversant pour se mettre en front, eussent leurs canons devant eux. On en a souvent de trop gros et de trop petits. Si l’on pense que les pièces de vingt-quatre demandent trop de peine et de chevaux, et que les pièces de trois méritent peu d’attention dès que le petit feu commence, il faut faire son train d’Artillerie selon le théâtre de la guerre. Les pièces de douze et de six [83] sont un juste milieu. Les premières donneraient de l’assurance à la troupe en tirant de loin et prévenant l’ennemi ; les secondes par les cartouches y portent tant de désordre, qu’il est bien dérangé dans sa manœuvre, s’il est obligé de se former, de changer de front, de se développer, etc. Il aura bien de la peine à y réussir : s’il est déjà tout formé, tant mieux, on manœuvre devant lui avec franchise, on ne craint pas qu’il interrompe. Les boulets de douze pendant ce temps là, tombent déjà dans ses rangs, et l’espérance en marchant d’en avoir bientôt six, dérange bien l’air à la bataille, d’une ligne qui offre de la prise dans toute sa longueur. La seconde avance pour recevoir ce qui manque la première. C’est là que les Ricochets font une belle exécution. Un commencement d’affaire à présent ressemble à un jeu de paume, la terre est couverte de boulets sautants et bondissants ; on fait bien mauvaise figure après cela à la Mousquèterie. On abuse presque toujours de son Artillerie, parce qu’on l’emploie mal, et qu’on se sait pas la placer. L’Officier-Général veut qu’on tire de trop loin, l’Artilleur veut qu’on tire de trop près. On perd du temps ou des munitions, et l’un et l’autre sont bien précieux à la guerre. [84] On expose du monde à l’Artillerie ennemie pour soutenir la sienne très mal à propos. Il serait temps d’y faire marcher du monde, si l’ennemi en détachait pour s’en emparer, jusque là c’est à l’Artillerie à jouer son grand jeu. C’est pour cela que je voudrais qu’on en donnât à la Cavalerie ; elle la transporterait avec promptitude, elle étonnerait l’ennemi et les canons n’auraient point de soutien inutile, jusqu'à ce que la nécessité mît la Cavalerie en marche, on la tiendrait à couvert des coups de l’ennemi à la faveur de quelques rideaux : et puis elle paraîtrait tout d’un coup, et se montrer et écraser l’Infanterie, qui voudrait s’en mettre en possession serait la même chose. Il y aurait des occasions, où elle devrait peut-être mettre pied à terre ; ainsi qu’elle soit leste et légère, comme je la veux. On peut établir des batteries sous la protection de la Cavalerie, qui en masque en même temps tout le travail. Lorsqu’elle est achevée, elle s’ouvre de droite et de gauche. C’est ce qui m’arriva auprès de Burckersdorff. Le premier coup d’archet est terrible, surtout lorsqu’il n’est pas attendu. La Cavalerie se forme derrière et en attend les usites. [85] Des piquetsIl me semble qu’ils sont ou trop forts ou trop faibles. Que peut-on attendre de cinquante hommes ? Peuvent-ils empêcher une surprise ? Peuvent-ils repousser l’ennemi ? S’ils sont plus considérables et composés de plusieurs Régiments, ils ne sont pas avec leurs Officiers, ils ne connaissent pas les autres et n’en sont pas connus. La subordination et la confiance y perdent, et quand même tout cela ne serait pas, je crois qu’un seul Corps de la même force que tous ces Piquets de l’Armée, qui camperait à la même place, remplirait mieux l’objet. Il ne serait point fatigué et serait fort commodément ayant ses tentes. Ce sont des cordons de troupes légères bien avant du Camp, qui sont plus utiles que tous les Piquets de l’Armée. Toutes ces grand’gardes de Cavalerie sont presque au front des Régiments, et on ne devrait se servir des uns et des autres, que pour faire les avant-gardes et les arrière-gardes, et servir de soutien aux troupes légères. [86] Des tentesJe ne conçois pas comment on ne s’est pas aperçu, qu’elles ne mettent point à l’abri des injures de l’air. Il y pleut comme au bivouac, et le soleil s’y fait sentir tout aussi fort, tout ce que possède le Soldat y est mouillé. Il lui fallait un travail étonnant pour ses armes, et il y a des gens, cependant, qui prétendent qu’il vaut mieux les y avoir auprès de soi que de les laisser exposées aux faisceaux devant le front ; où en cas d’alarme chacun a de la peine à reconnaître les siennes, et sur qui d’ailleurs l’ennemi en cas de surprise peut se jeter d’abord. Il faudrait aussi qu’il fut bien décidé, si l’on gâte moins de terrain en ordre de parade qu’en ordre de bataille ; il conviendrait aussi d’examiner, s’il n’y en aurait pas un autre meilleur. Cela devrait même se trouver aisément, puisque la profondeur, depuis les gardes des drapeaux jusqu'à la tente des Bouchers vivandiers, occupe un espace bien considérable. [87] Des marchesOn pourrait par les précautions qu’on prendrait, se faire un grand mérite dans les pays que l’on traverse, et lorsqu’on est à une certaine distance de l’ennemi, on ferait très bien de faire cantonner. Il n’y a point de chaumière, telle mauvaise qu’elle soit, qui ne soit préférable à la plus belle tente. En donnant une place d’alarme et y postant son artillerie, cela suffit pour éviter tous les inconvénients. On marche presque toujours par une trop petite largeur avec un front un peu trop étroit. Une grande faute encore, c’est de se rompre et de faire l’exercice en marchant. Il faut arriver dans un Camp comme on sort de l’autre. Une autre grande faute aussi, c’est de marcher par ligne. Il me semble qu’il n’y a rien de mieux que de marcher par aile. Les troupes ont bien moins de chemin à faire. Il n’est pas si aisé de conduire l’Infanterie qu’on se l’imagine. Pour ne point fatiguer la troupe avant de commencer à marcher, il ne faut point la tenir trop longtemps devant le front de l’Armée, avec l’havresac sur le corps, et la faire lever trop matin. C’est à l’heure la plus précieuse pour sa santé, qu’on le réveille le [88] plus souvent. Il vaudrait beaucoup mieux dans les plus grandes chaleurs marcher depuis cinq heures du soir jusqu'à une heure du matin, et ensuite depuis sept jusqu'à dix, qu’on s’arrêterait pour cuire. Ce second sommeil après avoir mangé, ferait grand bien au Soldat et réparerait ses forces. Il ferait bien du chemin dans onze heures de marche. Il en dormirait autant, et aurait deux heures pour ses repas. L’attention la plus essentielle pour qu’on ne le tourment pas de trop bonne heure pour être prêt, c’est d’empêcher que chaque Commandant prescrive une heure différente. Il vaut bien mieux que tous les Généraux du monde attendent que de faire attendre un Bataillon. Il est prouvé que si le Commandant de l’Armée lui dit de partir à quatre heures, le Général d’Infanterie ou de Cavalerie dit à trois heures et demie, le Lieutenant-Général à trois heures, le Général-Major à deux heures et demie, le Colonel à deux heures, ainsi des autres jusqu’au dernier appointé qui se mêle de ces affaires. Il n’y a point assez de liberté dans les marches. On n’a pas assez de soin de faire passer l’air au travers des rangs qui sont souvent trop serrés ; et il vaut bien mieux, à moins qu’on ne marche à l’ennemi, avoir une queue plus longue. Avec beaucoup d’arrière-gardes composées [89] de gens sûrs, qui fouilleraient exactement les Villages et pendraient ceux qui font semblant d’être malades pour y piller, il n’y aurait point de Maraudeurs, ni de ce que nous appelons dans nos Armées Maraude, mot moitié Allemand, moitié Français, dont je sais assez confusément l’origine. Avant de finir cet article, il est bon de remarquer que ce qui rend la marche plus longue et plus pénible, c’est le défaut d’intelligence, qu’ont bien des Généraux et des Colonels de faire faire des contre-marches dans le Camp avant d’en sortir, de faire parcourir souvent au Régiment de la gauche, tout le terrain qu’il y a entre lui et celui de la droite, au lieu d’attendre dans son numéro, son tour pour marcher. On doit mieux calculer aussi, qu’on ne fait souvent, le temps qu’il faut à la Cavalerie pour en sortir. S’il y a des défilés, il est bien dur d’être sous les armes à trois heures du matin, et de se trouver encore dans le Camp à sept. Ce qu’on a vu très souvent. [90] Des raisonneurs et des raisonnantsOn confond trop les uns avec les autres. Je conçois très bien que si au lieu de faire un flutteur, M. de Vaucanson avait pu réussir à composer deux cent mille Soldats, ils auraient d’abord été beaucoup plus aisés à nourrir ; car il n’eut fallu que de l’huile pour les entretenir et ils auraient eu plus sûrement la volonté déterminée de celui qui aurait fait mouvoir les machines. Mais comme il ne faut pas plus dégrader notre espèce qu’elle ne l’est déjà, qu’elle est assez humiliée par les misères attachées à sa triste humanité, qu’on lui permette au moins de [91] sentir, si on ne lui permet pas de s’exprimer, qu’on punisse les propos et les actions, mais qu’on ne pénètre point dans les pensées. Le Soldat qui raisonne pour lui seul, est assez malheureux, puisqu’il voit qu’il est la victime de l’ambition des uns, et de la charlatanerie des autres. Ce ne sera point de raisonner qui lui fera fuir le danger ; il le regardera peut-être comme une borne à son esclavage, et le Soldat raisonnant sera assez raisonnable pour n’être pas raisonneur. Qu’on pardonne ainsi aux nations qui ont le malheur de réfléchir, et qu’on n’appesantisse pas la main sur elles, avant de savoir si par le raisonnement même, par des représentations, des exemples, des encouragements, on ne peut pas les exciter à l’honneur. Si ce secours manque, il est bien aisé d’employer celui de la toute-puissance. [92] Des coups de bâtonsOù le
sentiment finit le bâton commence. Point de milieu. Les Mezzo-terminé ne
valent jamais rien. Ou de l’honneur, comme les nations vives,
spirituelles, ou la verge de fer, comme les septentrionaux souples à
force d’être durs, grossiers, bornés et obéissants. Le Soldat a bien
des maîtres : il faut commencer par les observer et voir si plus de
cent pédagogues subalternes, sans les autres, n’abusent pas de leur
marque de dignité, quels Licteurs que nos Caporaux, et que leurs faisceaux
sont pesants ! Que de cannes levées au moindre mot pour frapper
souvent l’innocent. Que ce châtiment admirable quelquefois est employé
mal à propos ! Qu’il abaisse celui qu’on doit élever !
Comme il devient inutile à force de s’en servir souvent ! Il
n’est point à réformer, mais il faut savoir l’employer. Je ne trouve
point que des Soldats qui se sont battus en gens d’honneur et à qui cela
n’est jamais arrivé, soient dans le cas de l’essuyer. Il appartient à
ceux qui s’y sont pris de mauvaise grâce, ou à qui cela arrive souvent,
parce qu’ils comptent sur leur adresse, ou bien que ces combats, qu’on
peut arrêter d’abord par d’autres punitions, sont l’effet de
l’ivro[93]gnerie. Ce crime là est si horrible à mes yeux, que je ne
ferai jamais aucune difficulté de faire assommer sous le bâton, ceux qui y
sont sujets, de même que les raisonneurs : ceux qui volent leurs
camarades, les incorrigibles et quelquefois les maladroits à
l’exercice. Ceux-ci ne sont point tout à fait dans le cas d’être
assommés ; mais la plus petite réplique d’un mutin n’est jamais
sans conséquence. Je crois cependant qu’il vaut mieux en donner rarement
et beaucoup, que peu et souvent. Ceci est vilain à détailler, cependant il
faut bien le dire. Du reste il est prouvé qu’il vaut mieux en donner sur
le derrière que sur le dos ; puisque nous en avons souvent vu des
suites affreuses à la poitrine pendant toute une campagne. On peut faire
voir aisément au reste des Soldats, qu’on ne traite ceux-là de cette façon
là, que parce qu’on ne les juge pas dignes d’en porter le nom, et
qu’ils font si bien déshonneur au Régiment qu’on s’en défera à la
première occasion. Il n’y a point à craindre, que cette manière
d’obtenir son congé prenne à un certain point. Il n’y a point d’honnêtes
gens, tels dégoûtés qu’ils soient de notre métier, qui voulussent le
quitter au prix de cinq cents coups de bâton ; car il faudrait en
avoir eu autant entre cinq ou six reprises pour être jugé indigne de
l’honneur de servir son Prince. [94] Des avancementsOn ne fait pas assez de distinction des deux genres de mérite dans notre profession : les Officiers extrêmement brillants à la guerre et qui ne sont bons qu’à cela, et ceux qui sont utiles pour former le Soldat, l’instruire et le manœuvrer. Les deux genres sont nécessaires, et ceux qui y réussissent sont faits pour les plus grandes récompenses. Mais lorsque les talents ne se trouvent pas joints avec cette valeur si brillante dont je viens de parler, sans décourager ceux-ci, il doit y avoir des avancements proportionnels à leur mérite. Du grade de Capitaine, ils peuvent très bien passer à celui de Lieutenant-Colonel, de celui de Lieutenant-Colonel à celui d’Officiers-Généraux, parce qu’ils sont très en état de faire des dispositions, et trouveront plus aisément des gens habiles pour les petits détails, que d’autres capables peut-être de projets aussi brillants et de les exécuter aussi vigoureusement. C’est par cette raison là que je voudrais qu’on fît Lieutenants, puis Adjudants, puis Majors, puis Colonels ceux qu’on jugerait les plus capables. C’est ainsi que je suis fâché de ne pas voir passer dans différents grades [95] de service ceux qui ont des dispositions pour aller au grand. Deux campagnes dans les Croates, une dans les Housards, une dans l’Infanterie et une dans les Dragons, formeraient plus un officier que le règlement. Il est fait à merveille et on y a presque tout prévu ; mais la pratique, jointe à cette méthode et à cette explication excellente de tous nos devoirs, nous rendrait bien supérieurs à ce que nous sommes. L’ancienneté pour l’avancement est quelque chose de bien pernicieux. On se repose là-dessus et l’on ne fait rien pour mériter ce qu’on croit qui est dû ; les actions de guerre, les blessures, l’intelligence à dresser des recrues, à en faire des Soldats, à commander sa Compagnie, son Bataillon... Voilà des titres. Que ce soit le mérite et non l’Almanach qui décide des fortunes. Sans cela à quoi servirait le pouvoir de les faire ? Asservi à la date, on avancerait malgré soi les Officiers les plus anciens ; mais aussi très souvent les plus ignorants de l’Armée. Les recommandations, les attestations sont encore souvent la cause des mauvais choix que l’on fait. Il faudrait un châtiment exemplaire pour ceux qui par là feraient tort aux bons sujets. C’est cette [96] malheureuse coutume qui a créé souvent des Chevaliers, qui ne ressemblaient pas aux Chevaliers Romains, ni à ceux de la belle Chevalerie. C’est aux feux des Soldats le soir d’une bataille, c’est aux grand-gardes, aux piquets, en marche, aux détachements ; c’est là qu’on apprend ce que vaut un chacun ; il n’y a point de meilleurs juges ; on ne se trompera jamais à les écouter, et si quelques-uns se laissaient aller au plaisir de dire du mal, il n’y aurait qu’à recourir à la pluralité des voix pour s’en assurer. Les Feldtzeugmeisters demanderaient aux Lieutenants-Généraux, ceux-ci aux Généraux-Majors, et ceux-ci ensuite aux Officiers d’Etat-Major, ceux qu’on a vu se distinguer ; et le lendemain d’une affaire, des croix, des pensions, des avancements distribués à propos dans l’Armée la rendraient invincible. Mais aussi le moindre petit doute devrait être éclairci. Il ne faudrait point de ces réputations équivoques, de ces sens louches, de ces éloges si faibles ou si méchants : de ces mais si terribles. Il est brâve, mais... Les cassations devraient être le fruit de ces propos, s’ils sont injustes, où de cette incertitude de bravoure, si elle est au point d’être mise en doute. [97] Des écolesToutes celles que je connais n’ont pas encore rempli le but qu’on s’y est proposé. Ceux qui en sortent n’apportent pas avec eux les qualités nécessaires pour faire de bien bons Officiers, et j’ai toujours vu qu’on avait de la peine, même à leur faire oublier quantité de choses inutiles, qu’ils y avaient apprises. Heureusement qu’il y en a quantité qui s’oublient d’elles-mêmes. J’en parlerais avec plus de considération, si elles étaient traitées assez à fond, pour être bien sues par ces jeunes gens : mais leur tête est un cahot de Chronologie, d’Histoire, de Géographie, de Physique ; je crois même, qu’il y entre du Blason et beaucoup de Bible. On leur fait faire des tours de force, et ils obtiennent pour une liste de Papes, qu’ils récitent par cœur et qu’ils pourraient très bien ignorer, des éloges qui ne seraient dûs qu’à une parfaite connaissance de leurs devoirs, lorsqu’ils entreront dans des Régiments. J’aimerais bien mieux à chaque corps une pépinière de fils d’Officiers et de Soldats, qui auraient la paye des uns et des autres, et qui sans apprendre si longtemps à danser et à jouer de quelque instrument, apprendraient par théorie et [98] par pratique ce qu’ils doivent faire, lorsqu’ils seront tout à fait en âge de servir. Cela coûterait bien peu et on épargnerait bien des maîtres et des leçons. Quelques Bas-Officiers et de temps en temps la prison, feraient bien plus que les Préfets, les Gouverneurs et les vieux Généraux. J’ai plus de considération que personne pour les Mathématiques ; mais je n’ai jamais vu de ces élèves qui avaient le plus de réputation dans cette étude, s’en servir assez bien pour tracer une ligne de retranchement. Ces Géomètres n’avaient aucun coup d’œil pour l’étendue d’un terrain à occuper ; les Arithméticiens aucun calcul ; les Algébristes aucune idée nette, et toutes les fois que l’on a demandé que les officiers s’annonçassent pour servir à un siège, on en trouvait si peu d’instruits, qu’il en fallait commander d’autres et les instruire de nouveau à fond. [99] Des languesOn serait tenté de croire que c’est l’Allemand qui est la langue générale et que c’est la plus nécessaire ; par l’énumération cependant que je ferai ailleurs de l’Armée Autrichienne, on verra qu’il n’y en a qu’une très petite portion qui la parle. Il faut la savoir parce qu’il arrive très souvent de faire la guerre en Allemagne. Mais la langue la plus générale dans notre Armée et dans l’Europe est l’Illyrienne. Les Français sont comme les Catholiques qui s’imaginent être le plus grand nombre, ils seront étonnés peut-être de cette vérité ; mais cependant depuis les portes de Vienne jusqu'à la grande muraille qui sépare les Tartares des Chinois, on n’en parle pas d’autre. Presque tous les peuples que je nommerai dans l’article, Point de mélange des Fantaisies, ne parlent et n’entendent que celle-là. C’est ce qu’on appelle à présent le Schlawach. Elle est facile, simple et harmonieuse. C’est avec quelques mots comme Dobré priateli, qu’on peut faire tout ce qu’on veut des Croates qui aiment qu’on [100] leur parle en les menant au feu. Le Hongrais est encore une belle langue et fort utile. Ils s’animent et deviennent encore plus brillants dans le danger, lorsque leurs Officiers leur rappellent qu’ils sont des Madiero vitis. Si l’article, Point de mélange des Fantaisies, avait lieu il faudrait laisser à chaque troupe les commandements dans leur langue. Si tout reste dans l’état présent, il est bon que le service se fasse dans une seule langue comme il se fait. Il paraît extraordinaire à dire cependant que cent cinquante mille hommes ne l’entendent pas. La langue Esclavonne est douce, harmonieuse et s’apprend aisément. Je recommanderais la Hongraise mais avec le Latin, on se fait entendre des Housards. Il faut seulement en étudier la prononciation. Ils y ont donné celle de leur charmante langue qui, par un concours harmonieux de Dactyles et de Spondées, imite le galop de leurs chevaux. Elle est moins éloignée de la manière des Français que de celle des Allemands dont la rudesse ne permet pas de croire qu’Horace parlait ainsi. Il n’aurait pas si bien chanté l’amour, ou plutôt le plaisir, avec des ou et des ch Barbares. Et si je m’appesantis sur ce qui paraît être éloigné de mon sujet, c’est que je trouve que les langues tien[101]nent souvent au génie des nations. Le goût des Français, leur élégance, la légèreté des Hongrais, en sont une preuve de même que la fadeur des Hollandais et la pesanteur de quelques autres nations. De la disciplineOn a quelquefois été tenté de croire qu’en ôtant cette effervescence de la jeunesse qui compose une Armée on lui ôtait une partie de son courage et qu’en domptant la vivacité dans la conduite particulière de tous les jours on s’en privait un jour de bataille où, cependant, elle est bien nécessaire. Point du tout. Comme c’est un jour où l’on laisse ordinairement beaucoup de liberté et où la confusion qui règne la favorise, les troupes qui sont retenues tout le reste de la campagne par la plus grande sévérité s’en trouvent dispensées ce jour là ; après avoir fait leur devoir avec le plus d’ordre qu’il a été possible, elles sont plus ardentes et, quand on les lâche dans ces occasions, elles sont comme ces dogues Anglais que l’on a retenus longtemps à l’attache ; le plaisir et le profit qui suivent ordinairement une bataille gagnée les consolent aisément d’être si longtemps dans la gêne pour y parvenir. [102] La première consiste à régner sur les esprits. Ce sont des moyens qu’on ne peut guère marquer. C’est la marche de l’âme ; c’est le coup d’œil du génie. Quand on ne peut pas y aller par l’Enthousiasme comme le Roi ou le Fanatisme comme Mahomet, il faut y aller par la confiance ! La route est sûre et elle est connue. Il y a des Girard dans le monde, (je ne parle pas du Père au moins mais de l’Abbé), qui ont toujours peur de trouver un Synonyme. Ils distinguent d’abord la discipline de la subordination. Celle-ci existe souvent sans celle-là : et celle-là fait peu d’attention à celle-ci qui va toute seule... Le Prince Eugène aurait fait pendre un Colonel mais il riait avec les enseignes d’ordonnance. Je connais une Armée où il n’y a pas de discipline qu’une demi-heure le matin et deux heures et demie le soir. C’est à la Parade et à la Comédie. Il en faudrait à la Cour qu’il faut subjuguer au point que personne n’y raisonne. Il en faudrait au Quartier-Général où l’on prendrait par la tête le premier Officier-Général de mauvais augure. Il en faut en marche où la moindre petite difficulté, ou une remarque, une de ces impossibilités qu’on trouve toujours quand on en souffre peut faite le plus mauvais effet. [103] Des déserteursPourquoi crier conte eux ! Engagez-les. Ce sont des gens adroits, braves, déterminés. Ils n’attrapent point l’Armée où ils passent s’ils tirent leurs soixante coups dans une bataille. On ne saurait trop les attirer, les bien traiter pendant la guerre. Un peu d’espérance de butin est un furieux appas. Comme on a raison d’y compter peu, il faut les habiller à bon marché mais en tirer parti. N’en pas avoir soi-même est une chose impossible. Il faut prendre un juste milieu entre la confiance et la méfiance ; le point n’est pas tout ce qu’il y a de plus aisé à trouver. Il est odieux de faire garder la moitié d’un Régiment par l’autre. C’est punir les bons sujets d’être fidèles. Les postes contre la désertion échauffent quelquefois la tête de ceux qui y sont. C’est de ceux-là même qu’on déserte, on n’y penserait pas sans cela. Il y a bien peu de Soldats qui dans le cours de leur terme n’aient envie de déserter. Ils me l’avouent très souvent. C’est leur rendre service que de leur en ôter l’occasion. Notre manière de camper est excellente à tous égards et surtout à celui-là. Quand autrefois un Régiment se gar[104]dait plus qu’un autre, c’était un mécontentement qui allait jusqu’aux Généraux, qui sont souvent les premiers à crier contre l’ordre. Ils attirent autour d’eux un cercle de petits jeunes gens qui entrent au service et qui sont enchantés d’entendre dire qu’autrefois l’on n’exerçait pas, que les Soldats avaient des tâches et que les Officiers dansaient toute la journée avec les Tiroliennes, ou revenaient du Quartier-Général dans leurs tentes, ivres ou ruinés. Un Général qui, pendant la paix, est destiné à commander l’Armée ou celui qui la commande pendant la guerre aura bien peu de désertion s’il fait bien observer le règlement qui introduit une égalité parfaite en tout. [105] Des complotsOn doit avoir bien mauvaise idée d’un Régiment où il y en a. Si l’on y défend le moindre petit propos qui tend à la désertion, si l’on défend d’en prononcer le nom et si un Bas-Officier se mêle dans la conversation lorsque deux ou trois parlent ensemble, il n’y en aura pas. Ils ont des phrases entre eux et des mots de convention qui valent vingt-cinq coups de bâton dans l’occasion. Ils ont une manière de dire qu’il fait beau, qu’on pourrait se promener, qui est le signal de leur départ et une proposition pour celui des autres. Ils ont une façon de regarder le temps, le pays, leurs souliers... de parler des étrangers... Le Diable enfin leur prête un jargon qui n’échappe pas aux connaisseurs. J’ai appris aux Officiers qui sont sous mes ordres à se méfier des Églises. J’ai remarqué plusieurs fois que plusieurs Soldats y entraient sous prétexte de quelques saluts. Qu’on les y suive et qu’on les observe. On verra de l’embarras si on les examine. On craignait autrefois les gardes et on avait de la peine à les laisser de la même Compagnie. Mais à présent on connaît si bien le caractère des Soldats et on vit [106] si étroitement avec eux que rien n’échappe. D’ailleurs, tout le temps de leur service, les Officiers, les Bas-Officiers se promènent devant le corps de garde. Il ne peut absolument s’y rien passer. Il n’est pas mauvais, pour leur y faire employer leur temps, de leur distribuer des gazettes qu’on fait faire avec de fort mauvaises nouvelles des voisins, des mauvais traitements, des pendaisons, etc. On ne saurait trop faire pour conserver un homme seulement. Un homme est précieux comme l’or. Malheur à ces imbéciles et détestables sujets qui disent : j’en suis charmé : c’était un mauvais Soldat ! C’est que vous étiez bien plus mauvais que lui puisque vous ne l’avez pas rendu bon. [107] De la vente des emploisN’ai-je pas vu tout le monde s’élever contre cela ! On a donc bien du plaisir à trouver tout mauvais. Quelle cruauté disait-on ? Les blessures, le service, ne sont donc plus des titres ? C’est le riche, le jeune, qui l’emportent sur le pauvre et sur l’ancien. Mais c’est que ce n’est pas cela du tout. La vente qu’on permet quelquefois dans une Monarchie où l’Etat Militaire a d’aussi bonnes constitutions que la nôtre est un moyen de récompense et de repos. Un Officier de fortune, par sa valeur, a mérité à quarante-cinq ans une Compagnie. Il ne peut guère se flatter de commander l’Armée ni même un Régiment. C’est un grand avantage pour lui de se retirer du service avec un capital de mille Louis, un caractère d’Officier d’Etat-Major et l’indépendance. Il y a beaucoup plus d’honneur sûrement à dire que tout va mal parce que bien des gens s’imaginent que si on laissait faire celui qui crie tout irait mieux. J’ai la bonhomie de chérir le règlement, l’exercice et l’usage de l’Armée où je sers. La vente est encore un moyen de se débarrasser de tous les mauvais Officiers qui ont trop bien servi pour qu’on les casse et trop mal pour qu’on les avance. Je compte parmi ceux-là, ceux qui n’ont pas assez de bonne volonté à la guerre et assez de talent à la paix, ce sont presque toujours les mêmes. Autrefois il y avait encore de ces vieux, brillants un jour de bataille, qui se moquaient moyennant cela du petit détail de leur troupe mais, heureusement, il n’y a plus de ces teneurs de mauvais propos. Ainsi l’on peut croire à tout hasard que celui qui ne veut pas obéir, qui ne veut pas s’instruire et qui n’aime pas son métier à présent même le fera fort mal dans tous les temps. S’il y a de ceux-là parmi les acheteurs, parce qu’il est très possible de se tromper dans le choix comme ils n’ont pas fait la guerre, il n’y a aucune grâce à leur faire. On peut très bien leur faire prendre leur démission et, au lieu d’avoir privé les plus anciens d’un emploi qu’ils n’auraient peut-être pas eu de longtemps si celui qui l’occupait ne l’avait pas vendu, ils l’ont au bout de deux ou trois ans qu’on a reconnu l’inhabilité et l’incorrigibilité d’un jeune homme qui est entré au service. Et puis quelle économie pour la caisse des Invalides ! Il est tout simple d’ailleurs que ce ne sera pas celui qui est prêt d’y aller ou prêt de mourir, ce qui est à peu près la même chose, à qui l’on permettra de vendre. Il est très aisé de décrier un service. On vend tout dit-on, ne dirait-on pas que c’est la Cour qui vend les Gouvernements, les Régiments, les emplois des Officiers morts ? Il serait beau de voir des Officiers, qui se sont distingués dans une action, acheter les places de leurs Supérieurs tués à leurs côtés. C’est une foire que l’Armée, une boutique... quel propos ! C’est de temps en temps, comme j’ai dit plus haut, un homme dont la conduite est équivoque, l’honneur médiocre et la maladresse connue dont il s’agit et puis c’est tout, je le répète. Mais c’est à le remplacer beaucoup mieux qu’il faut mettre tous ses soins. Vegece et les autres ont dit et écrit mille lieux communs sur le choix des Soldats. Les gens de la campagne disent-ils. C’est à peu près indifférent, la discipline égalise tout et l’Armée fut-elle composée de statues, les génie les anime. À la vérité il n’y a guère de Pygmalion parmi les Généraux, je n’en connais que deux et c’est beaucoup dans un siècle. Celui qui commandera à des nations vives comme les Français, les Anglais, les Italiens, les Hongrais, doit employer son feu à régler le leur. Celui qui commandera aux Russes, aux Allemands, aux Bohèmes, aux Hollandais doit, comme Promethée, voler le feu du Ciel pour leur en donner. Des termesTrois ans sont trop peu. Arriver à seize ans, partir à dix-neuf, on n’a presque pas le temps de faire un Soldat. À six ans on l’a fait mais on est fâché de s’en être donné la peine. S’en aller à vingt-deux... Douze dégoûtent de s’engager. Sans terme désole ceux qui y sont pris. Il faut un milieu à tout cela. Je crois que neuf ans est ce qui vaut le mieux. Celui qui a servi ce temps là a de la peine à faire autre chose. Il se rengage et deux termes font la vie d’un Soldat. Si pendant le premier ou le deuxième de ses engagements il veut, pour quelque argent comme il est introduit si utilement chez nous, rendre sa capitulation, il s’assure une vieillesse heureuse et tranquille. Les maladies lui donnent des droits aux Invalides de même que les blessures. Fût-il étranger, il devient citoyen. On prend de lui un nouveau soin et on se charge de sa famille s’il en a. C’est en vain qu’on s’imagine que cela tourne la tête, que ce parti pris par intérêt ou par légèreté porte le désespoir dans l’âme, ôte le goût du service et oblige de déserter. La désertion est une maladie qu’on ne fait passer qu’en ôtant les occasions. J’ai fait pendre plusieurs hommes qui devaient avoir leur congé dans une quinzaine de jours. C’est en faction souvent que le mal leur prend. Rien alors ne peut les arrêter. Mille potences, si elles étaient plantées sur le chemin, ne serviraient qu’à en augmenter l’envie. C’est si bien même un attrait pour eux que l’on ne voit guère exécuter un déserteur sans qu’il n’y en ait un ce jour là. Cela tient à l’imagination et celui à qui il ne passe pas par la tête de ces malheureuses extravagances sera aussi content au Régiment, devant y passer la vie, que s’il n’avait deux ans ou deux jours à y demeurer. C’est même une consolation pour eux puisqu’ils savent qu’ils n’ont plus besoin de chercher ailleurs le repos et la récompense. Ils connaissent le service où ils sont, ils s’acquièrent l’estime, la reconnaissance de leurs supérieurs, ils y mènent une vie beaucoup plus agréable. On les cite aux Recrues ; ils sont considérés et la considération vaut mieux qu’un morceau de papier où il est écrit six ans après lesquels ils en vont chercher d’autres pareils dans tous les services du monde. Des semestresC’est ce qui va mettre notre service au-dessus de tous les services du monde. Le citoyen rendu à son pays, le fils à son père, le laboureur à son champ, l’amant à sa maîtresse pendant six mois, si on n’a pas besoin de lui, inspireront l’amour pour le Prince, la confiance pour le chef de son Militaire. Que de mauvais propos n’a-t-on pas encore tenu là-dessus ? S’il travaille, dit-on, cet homme n’aura plus l’air Soldat. Il n’y a point de Danseur de l’Opéra qui donne meilleure grâce, et en moins de leçons, qu’un de nos Bas-Officiers, c’est l’affaire de quinze jours. La canne sous le menton, des mains, et des maximes vigoureuses. Au bout d’un mois que la Recrue est au Régiment, on peut le laisser retourner où il veut. Il gardera l’air Soldat pour le dimanche à la grand-messe de sa Paroisse ; il aura peut-être un peu l’air de son Village en faisant ses foins mais, dès qu’il verra au Régiment celui qui lui a appris les belles manières, il les reprendra bien vite et puis, disait-on, ce Soldat ne voudra pas travailler. Il retourne chez lui pour obliger ses parents à lui donner deux culottes de toile blanche, il leur est à charge au lieu de les aider. Le Curé en a peur. Il séduira les filles. Il battra les hommes. Point du tout. On désire les Semestriers ; on les reçoit bien. On est content d’eux. Ils sont contents de tout le monde. Quand il y en a peu ou qu’ils ne sont chez eux que pour peu de temps, ils prennent le premier genre mais lorsqu’il y en a beaucoup et qu’ils ont des permissions de huit ou dix mois, ils ne peuvent plus faire les fats et les Seigneurs... On ne fait pas attention à eux. Ils redeviennent ce qu’ils étaient et l’Armée coûte moins, augmente et s’embellit, sans diminuer ni appauvrir les quatre ou cinq Royaumes et les cinq ou six grands Pays qui la composent. Des mariagesMalheur à ceux qui voient contre avant de voir pour. C’est bien fait de plaider tout en soi-même avant de juger, qu’on examine tout d’abord en bonne part, le mauvais côté à saisir se présentera assez de lui-même. C’est comme cela que l’établissement le plus raisonnable qui attache à la Patrie, qui en resserre les nœuds si l’on en est et qui les donne si l’on n’en est pas, est contrarié dans presque toutes les troupes. Il faut à la vérité songer à des entreprises, des manufactures pour les enfants. Il faut faire filer les mères, les loger sainement pour qu’elles donnent à l’État des gages de leur reconnaissance et de leur santé. Elles n’en donnent que de misère par le peu d’attention qu’on fait souvent à un objet pourtant bien essentiel. De la conscriptionSi elle avait été bien faite du temps de David, il aurait mieux fait de choisir la guerre que la peste. Je ne suis pas étonné que ce mouvement de vanité lui ait si mal réussi s’il n’a pas eu en vue de connaître la force et le nombre de ses sujets, dans le dessein d’en tirer un parti proportionné. Il serait cruel sans doute ce moyen et l’on pourrait en abuser, si on voulait mais le Souverain qui ne remplira pas les devoirs d’un père de famille sera exposé à faire bien plus d’injustices en taxant à volonté des pays qu’il ne connaît pas. Tel n’a de préjugés contre telle ou telle autre opération que parce qu’il n’a pas eu le temps de la proposer. La prévention reste, les résultats sont attaqués et la faveur décide. Des magasinsJe pourrais, comme un autre, élever ma voix contre tout ce qui se fait de bon dans une Armée. Je pourrais dire : on ne pensait pas ainsi autrefois et tout allait bien. J’ai déjà assez vu pour voir que tout allait mal. Examinons les mauvaises raisons qu’on oppose à l’établissement des Magasins. C’est un argent mort, que deviennent les corps de métier ? Le Marchand craint-il d’avoir dans sa Boutique vingt mille aulnes de Drap ? Pense-t-il que cela ne contribuera pas à la circulation ? Il les y considère au contraire avec joie et s’attend bien à tirer l’intérêt du temps que cela reste inutile dans ses armoires immenses. Que cette même quantité d’inutilités, si tant est que c’en soit une, se trouve chez le Souverain ou chez le particulier, les Manufactures n’en profitent pas moins et, si l’on pousse l’économie jusqu'à même se servir des matières premières, tous les Citoyens profitent de la diminution du prix que cela doit apporter dans un pays. Supposé même que cela ne soit pas, qu’est-ce que vingt ou trente mille hommes à habiller dans quelques Provinces où il y a plusieurs millions d’habitants ? Et supposé encore que ce Souverain tire à lui l’avantage que retireraient cinq ou six particuliers de ses États, n’est il pas bien plus heureux de reverser ce profit de la caisse de quelque riche Négociant dans celle de gens qui n’en ont pas ? Moins de cadenas à des Bureaux que le Luxe commence déjà à embellir, moins de gens inutiles dans un Comptoir. S’imagine-t-on que les Tailleurs et les Cordonniers sont fort utiles dans un Gouvernement ? C’est un bonheur de plus d’en diminuer le nombre. Il est aisé de calculer la quantité de gens à qui les uns et les autres ont affaire. On trouvera que les uns et les autres, après avoir vêtu et chaussé leurs Villages, sont très souvent ces fainéants que l’on rencontre sur les grands chemins, la canne sous le bras comme en Bohême surtout, qui demandent des secours aux passants. Ils aiment mieux chercher un autre pays que d’être utiles à celui où ils sont nés. Des Laboureurs et des Soldats, voilà ce qu’il nous faut, c’est aux Villages à fournir les uns et les autres. Des Artistes et des Artisans dans les grandes Villes et dans les petites des Manufacturiers de choses bien communes. Qu’arrivait-il lorsque l’Armée avait souffert un échec considérable ? On faisait des affaires avec des Entrepreneurs, comme nos Enseignes font souvent avec les Juifs de Prague, de Metz et de Presbourg. Nos Colonels étaient traités en jeunes gens de famille. Ils recevaient peu pour beaucoup, mais qu’importe ? La Cour payait, le Régiment devait être tout neuf à l’entrée de la Campagne parce que, d’un premier coup d’œil à la revue, dépendait souvent la fortune des Officiers d’État-Major et, ce qui coûte à présent cinq cent mille florins, coûtait alors plus de deux millions. On dira peut-être que cela n’est utile qu’en temps de guerre et qu’alors il est difficile de transporter les hôtels, les édifices, avec soi. Il est aussi égal qu’il y ait au Quartier-Général, pour soixante Régiments, cent vingt chariots, que si chaque Régiment en traînait deux à sa suite comme il nous est souvent arrivé pour notre Montirung. Et puis on dira que tout cela se gâte et devient inutile si la paix est longue. Dès qu’on est chargé de la partie la plus importante à l’État, on ne doit s’occuper que du temps où elle lui rend les plus grands services. Il faut choisir entre avoir la paix, parce qu’on est prêt à faire la guerre, ou avoir la guerre, parce qu’on n’est pas prêt à la faire. Et quand même tous les Soldats seraient les premiers ouvriers de la Monarchie, ne sont-ils pas ses premiers enfants ? Tant mieux si c’est à eux qu’on doit un trésor qui entretient deux cent cinquante mille hommes chaque année et qui est en état d’équiper deux fois à neuf le même jour deux grandes Armées prises, défaites, dépouillées sur les bords du Rhin, de la Mer Adriatique, du Danube ou de l’Océan. Que tout se taise en faveur de la promptitude, de la sûreté et de la simplicité de la manutention Militaire qui exécute à présent le projet le plus vaste et le plus économique. Du brillant de l’exercicePour vous qui ne cherchez qu’à plaire, voilà mes principes. Mais je connais les vôtres. Les voici. On se contente bien aisément quand on le veut. Il y a si peu de connaisseurs... qu’on les mène devant le front. Qu’on fasse faire halte de temps en temps. Qu’on voit tous les pieds gauches se lever à la fois. Tout cela paraît à merveille, on crie au miracle. Qu’on fasse feu en se déployant. Rien n’est plus séduisant. La fumée, le bruit confondent tous les objets. On juge toujours favorablement. Qu’on fasse de petits pas ayant l’air d’en faire de grands. Qu’on lève la jambe pour la reporter bien vite à la même place et à la même hauteur, on passera pour être habile : car, dira-t-on, l’alignement est bien gardé. Cela est vrai. Mais c’est qu’on ne marche pas. Au pas de charge, par exemple, j’ai vu ne remuer que les pointes des pieds et les talons presque point. Ce n’est pas comme cela qu’on gagne des batailles, il faut avancer. Qu’on fasse jeter le genou à terre avec une vivacité, un bruit sans égal, qu’on commande dix fois de suite herstelt-euch. Pour étonner encore par ce degré de rapidité, on plaira mais on donne des ruptures à tout le premier rang... Je cherche dans ce moment ci des bandages d’un genre nouveau et des moyens de ressort pour raccommoder ce que le brillant de l’Exercice coûte à tous les Régiments de l’Armée par cette indigne coquetterie. Qu’on n’attache pas ferme la ferraille et la garniture des fusils ou qu’on y mette quelques anneaux, on entendra de loin cette espèce de sonnerie qui fait croire qu’on brusque si bien les temps que c’est au point de briser ses armes. Mais qu’est-ce que c’est que cette gloire ? Que le matin on explique avec des morceaux de bois, qu’on montre un plan dessiné, qu’on donne à l’ordre, qu’on lise au Soldat, qu’on mène les Bas-Officiers sur le terrain, qu’on fasse des répétitions ; vraisemblablement on sera content de la manœuvre. Mais est-ce manœuvrer ? Et encore ce n’est que sur la pelouse égale et verte comme un billard. C’est dans les sables de la mer, c’est dans des carrières, des bois, des hameaux et sur les montagnes qu’il faut imaginer sur le champ et faire exécuter de même. C’est là où il faut chercher à s’aligner, se deviner presque et chercher à tout prévoir. Que j’ai été heureux de voir manquer souvent ce qui avait été si bien concerté. Il y a même une punition visible. C’est la main du Dieu de la guerre d’autrefois ou de celui des Armées d’à présent qui s’appesantit apparemment sur les Généraux qui ne sont point Soldats. Ils ne trouvent presque jamais les piquets qu’ils plantent pour aligner les têtes de leurs colonnes. On est sur huit par exemple, c’est le troisième qui la passe. Que deviennent trois de la gauche et quatre de la droite ? On cherche, on recule, on avance mal à propos, on se méfie de soi et des autres et tout le monde a de l’humeur. Et puis il en est de même pour conserver les distances. Les points sont pris, les lignes sont tirées mais, le jour de la représentation, les Bataillons ont quelques files de plus ou de moins. C’est encore le doigt du Seigneur qui touche ces pauvres militaires et c’est bien fait. Qu’on avertisse les répartitions tout bas pendant l’Exercice même, si on l’a oublié, qu’on fera d’en joue remettre sur l’épaule par un Setz ab Magique, on étonnera, on charmera... et ce seront des joies... et des compliments sans fin. Que celui qui commande coure beaucoup avec cela ventre à terre, qu’il gronde à tout hasard un Officier connu ou qu’il nomme un Soldat qu’il ne connaît pas, Orvat pour les Hongrais, Prezezina pour les Bohêmes, Schmidt vaguener ou Zimmermann pour les Allemands, on en sera à genoux d’admiration. Ce n’est point dans ce qui assure le bonheur des Citoyens, qui fait valoir les droits des Souverains, qui détermine les limites des Etats, qui fixe la balance des Empires qu’on a besoin de la Charlatanerie. Ce n’est pas le mieux imaginaire qu’il faut. Je l’ai dit peut-être, sans être aussi vieux ni aussi sublime que les Héros d’Homère et qu’Homère même. Je suis comme eux, je répète déjà. Si cinq ou six Bataillons marchent serrés, sans presse, à distance sans ouverture, alignés chacun pour soi et le pas qu’on peut l’espace de huit cents pas, tous les développements sans perdre de terrain, tous les changements de front bien prompts, les courses sans confondre les rangs, les masses sans s’empêcher de se remuer, les colonnes sans queue, les alignements sans oblique, les obliques sans angles aigus ni rentrants (dangereux pour ceux qui les forment), ni saillants (faciles pour ceux qui attaquent), on est vraiment Militaire. Le Fortune est femme : il faut l’essayer. La Victoire est femme : il faut l’emporter. Des inversionsIl y a encore bien des préjugés là-dessus aujourd’hui dans toutes les Armées. On doit savoir gré à celui à qui j’adresse cet ouvrage d’avoir osé l’attaquer. Les seules manœuvres compliquées de notre Règlement ne sont que pour décomposer si bien l’ordre des rangs et des files qu’il y ait de la peine à démêler tout cela si on ne sait pas manœuvrer. Mais c’est pour apprendre à n’être pas étonné de tout ce qui arrive du mélange d’aile et de centre un jour d’affaire. Quel temps ne perdent pas ceux qui font difficulté de croire ce que j’avance, à défaire méthodiquement ce que le terrain ou l’ordonnance de l’ennemi ont exigé et quels dangers ne courrait pas ma colonne, par exemple qu’on verra dans les Fantaisies, si l’ennemi s’apercevant qu’elle est formée par le centre sur l’aile, prévoyant où la droite doit arriver et la débordant, celui qui la commanderait la faisait converser, ouvrir les distances, entrer l’aile droite dans l’alignement de la gauche et converser ensuite à gauche pour se mettre en front. Quelle différence ! Si, se moquant de l’Inversion, toute l’aile gauche devenait la droite de l’aile droite. Des aumôniersCe n’est pas une si mauvaise chose qu’on se l’imagine mais ce n’en est pas une aussi bonne qu’on pourrait le croire. On ne sait pas en tirer parti. On les laisse prêcher toute l’année des inutilités inintelligibles. On les emploie à chasser les filles et à leur faire couper les cheveux. Ils font faire gravement cette sainte cruauté, qui fait rire les uns et qui les fait maudire des autres. Ce sont souvent des insolents qui s’imaginent qu’on craint leur crédit à la Cour ou des imbéciles qui n’en ont aucun au Régiment. Qu’on les choisisse bien et qu’on exige beaucoup d’eux ensuite. J’ai fait plusieurs Sermons pour un de ces gens là qui parlait toujours transubstantiation et transfiguration. J’y parlais, moi, obéissance, exactitude, patience, honneur bien entendu, ivrognerie, brutalité, débauche, santé, réputation ; c’était mes divisions et mon occupation pendant tout un Carême. Si les Aumôniers font connaître aux Officiers d’État-Major des injustices qu’ils peuvent commettre sans le savoir, s’ils font des quêtes dans la Garnison ou dans le camp pour des veuves, des malades et des orphelins, s’ils sont les premiers Médecins de l’Hôpital, s’ils cherchent à savoir tout ce qu’a fait le Soldat dans sa vie, non seulement l’imposante obligation du temps consacré à cela mais par le motif de consolation qu’on irait chercher chez eux, ils peuvent se montrer un jour de bataille. S’ils peuvent être aussi braves que ces Popes qui font chez les Russes ce que nous n’avons jamais vu faire à leurs Généraux, qu’ils y restent avec nous. Ce n’en sera que mieux et la réputation de poltronnerie qu’ils ont fera croire aux Soldats qu’il n’y a rien à risquer pour eux quoi qu’ils ne les quittent pas. Je voudrais même faire avoir un Évêché après la bataille à un Aumônier qui se serait bien conduit. N’est-ce pas rendre la religion respectable que d’y mêler de la valeur et du sentiment ? Pourquoi la décharne-t-on tous les jours de plus en plus ? Moyen de plus pour exciter et assurer le courage. N’est-ce pas le moyen de la perdre que de voir arriver tristement un Moine que l’on ne connaît point pour annoncer une bataille d’un air de bataille perdue et faire envisager des malheurs affreux si l’on n’est pas en état de grâce ? N’est-ce pas encore ajouter à la mauvaise grâce de ce procédé que ce vilain Moine parte au galop au premier coup de canon, après avoir mis toute l’Armée dans une posture humiliante et dangereuse, car il faut élever le Soldat ce jour là au lieu de l’abaisser ? Qu’ils aient soin avant le combat de nommer le Dieu des Armées s’ils le veulent. Ceux qui y croiront y iront de peur qu’il ne les punisse d’avoir quitté leurs rangs. Ceux qui n’y croient pas seront entraînés par le nombre et seront touchés de la bravoure d’un Orateur Chrétien. Plus elle est rare, plus elle fera effet. Si les Grecs avaient vu Démosthène dire à Philippe lui-même ce qu’il disait contre lui de sa tribune aux harangues, tout le peuple entier aurait marché sur le champ aux Macédoniens. Cicéron n’eût peut-être pas aussi bien parlé à Catilina s’il eut été seul avec lui. L’Aumônier peut rappeler les serments faits de ne jamais quitter les Drapeaux et les Étendards. Ce que j’ai entendu dire de mieux était de rendre à Dieu ce qui était dû à Dieu et à César ce qui était à César. La citation n’était pas neuve mais elle était heureuse. Qu’on promette au Soldat la vie éternelle si l’on veut mais qu’on lui annonce l’enfer s’il se sauve. Qu’on ne le fasse jamais mettre à genoux, qu’on le bénisse s’il le faut et qu’on le mène vite à l’ennemi. Des soldatsOn est presque toujours injuste à leur égard. On suit une vieille routine et on parvient à leur tête comme à celle d’une meute où, sans entrer dans aucun raisonnement, on nourrit et l’on bat à des heures réglées. Je sais bien qu’à présent, à notre service, on les traite mieux que jamais : il n’y a plus de bâton. On s’en prend aux Officiers s’ils désertent, s’ils commettent quelque faute et c’est là le fondement de la discipline, il faut s’en prendre au plus petit nombre pour contenir le plus grand, il y a bien moins de punitions ; il vaut mieux qu’il y en ait encore moins et qu’elles soient plus fortes. On interprète si mal le nom de Philosophie, on le connaît si peu et on lui donne tant de ridicule qu’on ne peut guère le citer dans un livre de guerre. C’est cependant ce qui inspire l’humanité. Faire exercer la justice, donner des règles de morale, indépendamment du parti qu’on en tire pour son bien et son agrément, est de la plus grande utilité, puisqu’elle apprend à connaître les hommes. C’est de cette connaissance qui devrait faire mieux apprécier le Soldat. Quoique les nations qui composent nos Armées soient bien différentes et qu’il n’est pas possible qu’elles ne les soient, les unes étant à huit cents lieues des autres, plusieurs points les réunissent. Je ne sais si c’est l’habitude du joug ou la manière de vivre en société mais ils sont enfants et plus enfants que les enfants ; ils en ont les petites malices, les méchancetés peu réfléchies, les désobéissances, les mensonges, les excuses, la gaieté, la facilité, le désespoir, l’envie de toucher à tout et de gâter tout, etc. C’est parce qu’on leur défend de boire en marche qu’ils en meurent d’envie dès qu’ils sortent du Camp, qu’ils mangent aussi du fruit défendu, qu’ils aiment à courir, à être où ils ne doivent pas être, à tromper ceux qui sont chargés d’eux et qu’ils se font un honneur de se le raconter. C’est comme cela qu’ils s’attachent à connaître leurs supérieurs, qu’ils s’en moquent à la première prise qu’ils donnent et qu’ils gagnent le dessus s’ils leur aperçoivent la moindre petite faiblesse dans la façon de les mener. C’est comme cela qu’ils ont en horreur ceux d’entre eux qui les trahissent. C’est comme cela cependant qu’on sait tout ce qui se passe chez eux. C’est comme cela aussi qu’on peut en faire tout ce qu’on veut en les amusant. J’ai dit qu’ils étaient enfants : il faut savoir embellir et varier leurs poupées, tantôt une apparence de liberté qui n’en est pas une, tantôt une manière de confiance, de la danse, de la boisson et un peu d’argent, répandu à propos, les mèneront où on veut. L’appas du butin est un moyen à employer pour les grandes occasions et il est très sûr qu’il n’y a point d’obstacle qu’il ne fasse surmonter au Soldat. Je suis convaincu qu’il n’y a point de ville dont il ne s’empare si on lui en promet le pillage. Des volontairesC’est souvent l’envie d’étaler aux yeux d’une Armée étrangère un luxe ridicule qui y attire des Volontaires de toutes les nations. J’en ai vu arriver à la nôtre avec un équipage de cinq cents chevaux et une magnificence Asiatique. Quand on en reçoit un, on ne peut pas s’empêcher de les recevoir tous et, quoiqu’il y ait une grande différence du premier au dernier, il n’y a qu’une nuance imperceptible du premier au second, du second au troisième, ainsi des autres jusqu'à la fin. Ceux qui viennent pour s’instruire sont une manière aussi incommode que les illustres. Ceux-ci ne voient rien et ceux là voient trop, ils ont occasion de connaître à fond la force et la faiblesse des chefs, les espérances que donnent les jeunes Officiers ou bien le peu de ressource qu’il y a dans leur génie. Les uns, par imbécillité, viennent porter de mauvaise grâce un ordre mal interprété, les autres ont quelquefois intérêt de le changer et, je le répète encore, ces deux genres là sont très nuisibles. Ils incommodent dans les marches, occupent une quantité considérable de maisons qui, étant près du Camp, seraient employées à retirer les malades qu’on est souvent, à cause d’eux, obligé d’exposer à être pris ou à mourir en chemin. Outre cela la consommation de fourrage n’est pas un petit objet. Le Prince Eugène, apparemment, voulait se défaire de ses Volontaires à la bataille de Belgrade car il fut question de les faire charger par Escadron tant il y en avait à son Armée. Ce serait peut-être un moyen de les dégoûter et, s’ils ont la fureur de venir nous incommoder à la première Campagne, je serais d’avis qu’on leur en fît la proposition. Le seul moyen d’en tirer parti, si on veut bien encore en recevoir, serait de les attacher séparément à tous les Régiments de l’Armée, ils y camperaient et, au moins, s’ils n’y faisaient pas de bien, il n’y feraient pas grand tort. On pourrait même en tirer une sorte de parti. Il n’y a jamais assez de gens à cheval derrière un bataillon. Un Volontaire qui y serait, ce que nous appelons Eingericht, y serait une espèce d’Officier d’État-Major de plus ou d’Aide-Major suivant le degré de confiance qu’il mériterait. Comme le front d’un Bataillon n’est pas plus de trois pas, il n’y a pas grand risque à lui donner un ordre : on pourrait aisément réparer la confusion et ce serait le moyen de l’essayer, puis de l’instruire et puis de s’en servir. Je sens bien que cela n’amuserait pas ceux que les plaisirs du Quartier-Général engagent à faire la guerre. Nous aurions moins de garçons guerriers et nous ferions des garçons héros. Les troupes sont bien lasses de ces galopeurs éternels qui ne leur font que de la poussière et qui empêchent souvent de distinguer le Général qu’on attend ou qu’on cherche. Les Commandants des ailes et des corps ne seraient plus embarrassés sur ce qu’ils ont à faire ; des Aides-de-Camp connus et accrédités seraient les seuls chargés des intentions du Maréchal et on s’en prendrait à eux si l’ordre était mal donné. On ne savait la guerre passée à qui entendre. Où aurait-on pu retrouver celui qui venait à bride abattue et partait de même ? Pour un qui était de bonne foi aux coups de fusil et qui a rendu de grands services, il y en avait dix qui faisaient semblant, dès qu’on en tirait à la droite, d’avoir une commission à faire à la gauche. Ils devraient me savoir gré de leur épargner la rigueur du jugement de l’Armée. Il leur est très difficile de tenir un juste milieu. S’ils s’exposent, on dit que ce sont des fous et, s’ils trichent la moindre petite housarderie, on dit beaucoup pis. Ils sont à charge à tout le monde, je conseille à ces Messieurs de se détacher de ce genre là. Ce qui a encore furieusement prévenu contre eux, c’est qu’on y a trouvé souvent des Escamoteurs de réputation qui, attendant l’événement d’une tête froide entre la première et la seconde ligne, couraient vite se l’approprier dès qu’il était heureux et paraissant les derniers moments de l’affaire, s’agitant beaucoup, criant à tue-tête, remerciant les Soldats, complimentant les Officiers, faisaient croire à tout le monde qu’ils y avaient été dès le commencement. Du général commandantOn lui donne de bien mauvais conseils dans tous les livres de guerre que j’ai lus. Ils ressemblent à ceux que lui donnent souvent, un jour de bataille, les Aides-de-Camp qui sont obligés de l’accompagner et les Volontaires qui en font semblant. Ne vous exposez pas, disent-ils continuellement, votre vie est si précieuse... C’est à la leur qu’ils pensent bien plus qu’au bien de l’État. Il est très sûr, lorsque les Armées étaient petites, lorsqu’on ne tirait point du tout et ensuite, lorsqu’on tirait très peu, que le Général, qui était à la tête de son Armée, pouvait en diriger les opérations de quelque hauteur d’où il découvrait tout. La guerre était un jeu d’échecs. En Espagnol profond dans ce jeu là aurait pu calculer les accidents, prévoir tous les cas et placer des bataillons comme des pions. La poudre a furieusement embrouillé les affaires, la vue et les esprits. Il n’est pas possible que le Général s’assure de sa besogne si ce n’est par sa présence même. S’il a eu l’adresse de réduire la bataille en affaire de poste, ce que je lui conseille toujours, c’est là qu’il doit se trouver pour y voir quelque chose. Je lui défie de n’y être pas dans le plus grand feu de canon et de cartatches et, si par hasard il rencontre le petit feu dans son chemin, il serait de mauvais exemple pour les troupes qu’elles l’aperçussent l’éviter. Un grand homme de guerre m’a dit qu’une position très bonne pour voir tout ce qui se passe pendant la bataille est sur l’aile un peu en avant, pour tâcher de découvrir tout le front de son Armée et de celle de l’ennemi. Les troupes qui ont besoin de soutien pour les seconder, ou de réserve pour les remplacer, s’annoncent par la fumée qui avance ou qui recule. Si l’affaire est engagée d’un bout de l’Armée jusqu'à l’autre, il est nécessaire qu’il se promène continuellement derrière le troisième rang de la première ligne et que les Adjudants-Généraux viennent à tous moments lui rendre compte des endroits qu’il a quittés. On voit trop peu et on entend trop difficilement pendant la bataille pour ne pas être aussi près qu’on le peut de l’exécution de ses ordres. J’ai entendu parler vingt fois du sang froid de nos vieux Maréchaux qui ne galopaient jamais. Il serait bien impossible de faire la guerre à présent comme cela. Il faut être aussi vif de corps que d’esprit. Le projet, le remède, l’ordre, tout doit parler à la fois. Le Prince Louis de Baden, m’a-t-on dit, n’allait jamais reconnaître. Je le crois bien, il n’avait point de postes avancés. L’ennemi n’avait pas plus de troupes légères que lui et on allait se camper si près l’un de l’autre que de la première garde des Drapeaux de la première ligne, on découvrait ce qui se passait au Quartier-Général. Le Prince Eugène, m’a-t-on dit aussi, ne savait pas remuer un Bataillon. Il avait affaire à des gens qui le savaient bien moins. Il aurait été obligé de l’apprendre si Mr de Turenne avait su former des Officiers de même qu’il l’avait été par Frédéric Henri. Il en savait assez pour lui et pas assez pour les autres. Le Duc de Veymar lui avait fait passer aussi une instruction qu’il avait tirée des Suédois et qui s’est si peu établie en France qu’on y compte plus de Généraux que d’Officiers. Mr. De Vendôme même, que j’aime à la folie, ne l’était pas du tout. D’ailleurs, le Prince Eugène avait un homme qui le servait admirablement dans cette partie de détail. C’était le Prince Maurice d’Anhalt-Dessau, qui commandait les six mille Prussiens et qui, lui, était aussi pour ce genre là que Mr. de Cathogan pour les marches et les camps. Ce que l’on dit toujours dans les livres de guerre, que le Général-Commandant doit avoir carte blanche, n’est pas lu apparemment par les Souverains. Montécuculi passa si bien là-dessus que, pendant toute la campagne, il n’ouvrait pas les rescripts du conseil de guerre. Il les rendait à l’Empereur en venant à Vienne et, lorsqu’il lui demandait pourquoi il n’avait pas suivi les ordres qui lui étaient donnés de sa part, il lui disait : Sire, je les ai baisés, je les ai mis dans ma cassette et je vous les rapporte. Ce qui est écrit aussi presque partout sur l’article que je traite, que le Général doit être né avec toutes les qualités nécessaires pour l’être, est ce qui est le plus vrai. Avec l’art on se corrige, on se rend meilleur mais on ne va jamais aussi loin. Il faut venir au monde Général, Peintre, Poète et Musicien. Lorsqu’un de nos Colonels avancé par la Cour disait à Guido Starenberg pour lui en donner part : l’Empereur m’a fait Général, je lui en défie, répondit-il, il vous a nommé Général et rien de plus. Des générauxCe n’est pas qu’il ne soit permis d’être malheureux, nous ne sommes point à Carthage mais, sans que cela soit poussé aussi loin, il serait bon de savoir pourquoi un Général qui a été battu l’a été. Je ne soupçonne pas sa bonne foi mais si c’est sa capacité qui doit l’être, il en faut même aussi faire un exemple. N’est il pas comptable de la mort de plusieurs milliers d’hommes ? On pend un assassin, on poursuit un homme qui, à son corps défendant, en a tué un autre de la meilleure grâce du monde et celui que l’ambition peu éclairé, la protection d’une famille puissante ou la faveur et quelquefois les faveurs, ont placé à la tête de l’Armée, recommence l’année prochaine. A-t-il passé dans tous les grades ? Comment y a-t-il servi ? S’est il assez peu appliqué pour attribuer sa défaite à ne savoir pas remuer des troupes ? Cela est souvent arrivé autrefois. On n’avait ni Majors ni Généraux. Nous avons au moins à présent des Majors. Une guerre fera voir si nous avons des Généraux c’est-à-dire que tous ceux qui servent, tels peu illuminés qu’ils soient, savent au moins commander l’exercice et ne seront plus embarrassés pour changer de front, pour s’aider dans quelque circonstance, former un flanc, charger de tous les côtés, etc. On ne s’en est jamais assez pris aux Généraux des malheurs qu’on a eus. Qu’on consulte les Soldats pour la punition comme je l’ai dit plus haut pour les récompenses. Il est parti, diront-ils, au commencement de la bataille, nous ne l’avons vu qu’à la fin. Il nous a mal menés, il a perdu la tête, il a brutalisé tout le monde, il a crié mais il n’a pas instruit. Il a mal manœuvré... S’il y a des malades et de la désertion, c’est encore les Généraux qu’il faut en rendre responsables. Ce que je vais dire est terrible mais, à la guerre, il vaut mieux punir un innocent que de sauver un coupable. En examinant bien les effets de cette maxime, on trouvera même qu’elle est moins dure qu’elle n’en a l’air. Pourquoi ne pas mettre les Généraux au catéchisme comme les Enseignes ? Il n’y a pas un grand malheur quand l’un de ceux-ci ne sait pas si, avant de mettre la crosse en arrière, il faut présenter. Le plus grand malheur qu’il y aura à cela, ce sera que ses Camarades se moqueront de lui mais il est essentiel de savoir si un Général occupera tel terrain qu’on lui montrera, de quelle façon il l’occupera, comment il y marchera et comment il allongera sa première ligne pour gagner son appui etc. On devrait lâcher les Généraux dans une plaine avec beaucoup de poudre et beaucoup de troupes et leur laisser faire tout ce qu’ils voudraient ; s’il en est encore temps, on corrigera les uns, s’il n’y a plus d’espoir, on renverra les autres. On verra la vivacité, le génie, les ressources, l’émulation et tout ce que je souhaite à ceux qui ont l’honneur de conduire la plus respectable partie des hommes. Ce n’est pas assez d’observer leur conduite Militaire, il faut les suivre tous les jours. Sont-ils les amis, les confidents, les consolateurs des Soldats ? Les redresseurs des torts des Officiers d’État-Major ? Le soutien des bons Officiers ? Les connaissent-ils ? Voient-ils souvent leur troupe ? Y font-ils de la dépense s’ils sont riches ? Aiment-ils leur métier ? Sont-ils officiers eux-mêmes et Soldats dans l’âme ? Il y a à supposer que s’ils ont toutes ces qualités là, ce ne sera qu’à la supériorité, à des ressources ou à un bonheur particulier que l’ennemi devra sa victoire. Ce n’est pas d’un Général d’Armée que je parle, c’est de tant de Généraux qui s’en reviennent battus avec leurs Détachements comme si de rien n’était. Est-ce un Aide-de-Camp qui les mène ? Est-ce un autre Officier de confiance ? Sont-ils peut-être des mulets du Prince Eugène, comme dit le Roi, ainsi que j’ai cité plus haut ? Ont-ils des capotes grises un jour de bataille et l’air un peu pensif ? Oh ! c’est alors qu’il faut être bien brillant de mine et de propos, bien mis, bien monté et avoir l’air d’assurance. Les gens qui prévoient les malheurs en attirent toujours. La confiance en inspire et, quand on parvient seulement à cela, on est déjà presque sûr de la victoire. Dieu punit aussi l’irrésolution et la lenteur. Des milliers d’hommes vivraient encore si on avait su profiter du moment de finir les guerres. Si j’osais ouvrir des avis... mais je ne fais que dire ce que je crois mal, sans oser dire encore ce qui serait bien. Je déciderais presque qu’il vaut mieux faire une sottise de tout son cœur et avec fermeté qu’une bonne action avec faiblesse. La première étonnerait l’ennemi, il croirait qu’il y a quelque chose là-dessous, on aurait le temps d’y remédier. La seconde perdrait son prix parce qu’on donnerait le temps d’y en opposer une autre et d’ailleurs, on ferait connaître l’auteur. Les défauts des Généraux sont, je crois, la sévérité pour les Officiers, la bonté pour les Soldats, parce que ceux-là y prendront garde et tiendront ceux-ci de près sur tous les points. On peut leur passer l’inquiétude si elle n’incommode personne. On devrait même plutôt compter sur un Général inquiet que sur un autre qui croit que tout va bien, pourvu qu’il ne témoigne point que tout va mal, qu’il ne le croie pas trop lui même, il peut se tracasser tant qu’il voudra, sa besogne est assez importante pour qu’on lui pardonne. Oh !... Métier de l’honneur !... Comment se peut-il que quelquefois il y en ait si peu ? Il faut éloigner de nous toutes ces idées honteuses de manque de courage, ces méchancetés, ces jalousies, le dirai-je même, ces trahisons. Comme c’est souvent faute d’être éclairé sur ses devoirs que l’on y manque, que c’est par cette raison là qu’il y a tant de criminels sans le savoir et que tous les gens bornés sont dangereux, que les Généraux sachent même que ceux qui, dans l’occasion de peur de risquer leur réputation, n’aident point leurs camarades dans une affaire, sont aussi coupables que s’ils se jetaient dans le parti de l’ennemi ; ils ont eu bien souvent la théorie en dégoût, ils ont eu tort. De la lectureIl faut lire, mais il faut savoir lire. Il faut y être préparé. Elle a été souvent nuisible par l’abus qu’on en a fait. On fait plus de fautes par défaut de logique que par défaut d’application. Les demi-savants sont l’espèce la plus incommode, les faux savants sont l’espèce la plus dangereuse. N’avons nous pas vu, à la guerre, des gens séduits par de vieux exemples, qu’ils appliquaient on ne peut plus mal ? On se ressouvenait que dans les guerres de Flandres on avait occupé un village. On savait, en Italie, la défense de la Cassine, de la Bouline. L’on ne savait pas que l’industrie des Flamands, leurs fossés, leurs vergers entourés de haies, leurs fermes, leurs cimetières, faisaient des citadelles de tous leurs villages. L’on ignorait que les petits canaux des Italiens, leurs Pigeonniers, qui sont autant de tours à défendre et leurs terrains coupés de tant de façons différentes, rendaient leurs cassines des forts à faire périr beaucoup de monde et on croyait bien faire d’appuyer une aile à un village en Bohême, en Silésie, en Lusace, en Brandebourg, en Saxe et même en Moravie où, cependant, ils sont un peu meilleurs. Le seul parti à prendre est de les brûler pour que l’ennemi n’en profite pas puisqu’à la faveur des maisons il pourrait dérober quelque manœuvre et faire ses mouvements à couvert et parce qu’on l’empêche moyennant cela de marcher de front avec ses munitions. D’autres ont lu, dans d’anciens Mémoires des camps de réputation et sans savoir à quoi on les destinait et quelle était l’intention de ceux qui s’en servaient, ils s’y sont fait battre. Ne lisant point tant, ou lisant mal, ou se dispensant de calculer les circonstances ou de rapporter les temps et les usages, ils y prenaient un front contraire. Ils avaient trop ou trop peu de monde pour occuper le même terrain que Gustave Adolphe ou que Mr. de Catinat par exemple, que je cite pour dire quelqu’un de beaucoup de réputation, de même que pour tout ce que j’ai dit plus haut, j’aurais toujours cité le Roi et la dernière guerre si je n’avais pas eu peur d’avoir trop l’air de parler de moi en parlant des autres. Mais qu’importe au Sous-Lieutenant qui ne commandera jamais l’Armée que Waldstein ait eu à Lutzen des bataillons avec des flancs et des faces comme des bastions s’il ne fait pas son devoir de tous les jours. Il vaut cent fois mieux qu’il exerce une action d’humanité qu’exige de lui le règlement, en visitant ses malades, que d’admirer celle d’Alexandre à l’égard de Porus et qu’il fasse réparer à l’Hôpital l’incontinence de ses Soldats que de s’extasier de la continence de Scipion. Ce que nous faisons de mieux dans nos Armées vient sans contredit des Grecs et des Romains. Les lignes obliques, nos masses, nos échelons, nos colonnes se trouvent partout et, si j’avais voulu citer des exemples dans ce petit Ouvrage ci, je pourrais citer pour ceci Epaminondas, Annibal, etc. Prééminence de notre arméeJe parierai qu’elle n’est pas généralement reconnue. Il faut donc le prouver. L’Armée Autrichienne est la seule Armée Nationale quoique composée de plusieurs nations. Le Roi de Prusse a très peu de monde de la sienne dans ses troupes et recrute dans le monde entier. Le Roi de France a des Allemands, des Suisses et des Irlandais mais ce sont des mercenaires qu’un rien mécontente et qui dépendent de l’union du ministère avec les Princes d’Empire, avec les Cantons Helvétiques et des intelligences qu’il faut avoir en Angleterre. Louis XVI ne règne que sur des Français. Joseph II règne sur vingt peuples différents depuis le Golfe de Venise jusqu'à la Manche et, bientôt j’espère, la Mer noire jusqu’au Rhin. La fidélité, la bravoure et l’enthousiasme des Poméraniens et des Brandebourgeois ont opéré des prodiges la guerre passée mais cette dernière partie est personnelle à Frédéric le Grand. La manière de tirer parti de cent mille étrangers qu’il a dans son Armée, parmi lesquels il se trouve toujours trente mille Français, tient encore au génie de ce Prince Général Soldat. Tous les Français se ressemblent à peu de chose près, depuis l’Escaut jusqu’aux Pyrénées, ils portent au moins le même nom et il n’y a pas assez de caractères distinctifs d’une Province à l’autre pour y exciter autrement l’émulation. Mais elle se fait bien sentir chez tous ces peuples que Joseph II mènera lui-même à la victoire, dès qu’ils seront assemblés dans un camp de guerre qui succédera bientôt, j’espère, à nos camps de paix. Soixante mille Croates qui ne désertent jamais, sobres, obéissants, faciles à conduire, infatigables et aussi beaux qu’excellents font l’honneur et la sûreté de l’Armée. Il y a sous ce nom, qu’on donne mal à propos à plusieurs nations, des nuances de caractère dont on peut tirer le plus grand parti. Il est également tourné au bien. Les Lycaniens, les Oguliniens, les Sluyniens, les Varasdins, les Creutz, les Saint-George, les Broder, les Carlstader, les Gradiscanier, les Pétervaradin, les Banalistes, les Banderialistes, les Illyriens, les Séculiens, les Esclavons, les Vallaches ont, quoique avec des esprits différents, au moins quelques-uns de ceux que je viens de nommer, les grandes qualités que j’ai citées plus haut. Quarante mille Hongrais, pleins de valeur et d’intelligence, en sont une autre partie bien considérable. Treize mille Vallons, qui joignent l’honneur des Français et leur gaieté dans le plus grand feu à la patience des Allemands, ont toujours rendu les plus grands services. Cinq mille Italiens ambitieux et vifs sont excellents à employer. Des Milices du Tyrol et du Bregentz, si l’on veut, peuvent être employées bien utilement. Il n’y a rien de meilleur en Allemagne que la petite partie que la Maison d’Autriche possède en Souabe. Les Bohèmes et les Moraviens, qui font le plus grand fonds de l’Armée, sont solides et admirables pour des réserves. Les pays héréditaires, qui ne passaient pas pour être si Militaires, le deviennent tous les jours. On a vu, au milieu de la guerre, Vienne même fournir un Régiment qui a fait des merveilles partout. Nous ne faisons pas mal malgré cela de glaner un peu sur les autres nations, pour ménager nos Cultivateurs et nos Manufacturiers. C’est ici le lieu des lieux communs. Les Français ressemblent beaucoup aux Turcs, en furie générale, en valeur personnelle, en désordre et en découragement. Il n’y a cependant point de pays où il y ait plus de point d’honneur et d’esprit. Les Anglais sont plus acharnés mais ils sont ivres. Les Allemands restent dans le plus grand feu de pied ferme sans la moindre difficulté. Lorsqu’il s’agit de se rompre, de changer de front, de faire quelque mouvement en arrière, j’en ai vus quelquefois s’en aller mais ce n’était que des Régiments mal tenus, mal disciplinés et mal exercés. Ceux qui ont les trois avantages opposés à ces défauts sont, à mon avis, la plus grande perfection du mécanisme. L’entretien, la nourriture, le soin de la machine est connu. Tout est prévu. Les roues en sont admirables mais, cependant, si plusieurs cordes manquent à la fois, je ne réponds de rien. Les Russes sont des murailles, m’ont dit les Prussiens, mais les murs ne marchent pas. L’ignorance des Officiers, la stupidité des Soldats, très heureuse en autre chose, leur est tout à fait nuisible en cela. Ils sont si lents et si peu instruits qu’en les attaquant en marche, les tournant et envoyant souvent de l’Artillerie avec la Cavalerie où ils ne s’attendent pas, on les battrait sûrement. On ne sait plus ce que c’est que les Espagnols, on a oublié les Suédois, on n’a jamais connu les Danois, on a écrasé les Hollandais mais, je l’ai déjà dit, les vrais enfants de Mars se trouvaient la guerre passée dans ces braves Régiments Poméraniens et Brandebourgeois qu’animaient les discours et l’exemple du Roi. Bientôt l’éducation rendra toutes les nations si égales qu’on ne reconnaîtra plus personne. Un jeune homme, élevé à Pétersbourg, Stockolm, Bude ou Milan ou La Haye par des Maîtres Français qui sont répandus partout, ressemble à celui qui est né à Paris. Le spectacle qui s’établit à présent dans les pays les plus éloignés de la capitale des théâtres rend encore le maintien, la tournure, le ton et la langue plus générale. Berlin a la même gloire par rapport aux armes que Versailles pour la grâce. Bientôt on ne reconnaîtra plus les Armées. Presque toutes veulent devenir celles de Frédéric. Si l’on a des corps de nation assez considérables pour se donner la peine d’y entretenir l’esprit, je le conseille. Si l’on n’en a pas assez, il faut que les étrangers prennent celui du service où ils sont. Qu’on ne distingue ni Turcs, ni Français, ni Russes dans les rangs Autrichiens, que tout soit soumis au même traitement et qu’il n’y ait qu’un seul esprit vivifiant qui de son souffle anime ce qui n’est sans cela que rudis, indigesta que moles : j’ai peut-être déjà cité ce latin là mais c’est que rien n’exprime mieux une mauvaise Armée. De la manière de parler aux soldatsJe ne suis pas pour les harangues. Quand même les Généraux Espagnols et les Généraux Romains auraient eu le temps de faire celles de Tite-Live et de Strada, ils auraient eu tort. Ils auraient ennuyé leurs troupes et puis c’est tout. Il faut parler peu et ferme un jour de bataille. Il faut leur parler dans leur genre : gaiement, grivoisement et, de temps en temps, un gros jurement bien appliqué, prononcé de bonne grâce et à leur façon fait de l’effet. Il faut savoir leurs proverbes, leur manière de causer entre eux, leur jargon de société et le ton de la Nation ou du Régiment. Il y a des Officiers qui, un jour de bataille, ont l’air de prier les Soldats de faire leur devoir. Ils les caressent, ils les appellent mes enfants et leur parlent fort durement le reste de l’année. Les Soldats sont les premiers à s’en apercevoir. Ils s’imaginent qu’on les craint et il faut alors montrer qu’on n’a peur de personne. D’autres étourdissent leur troupe pour s’étourdir eux-mêmes. Ils font beaucoup de bruit pour s’animer en l’animant. Les Soldats ne sont pas encore les dupes de ce genre là. Ces tapageurs sont bientôt connus. Ils s’agitent, ils s’égosillent, ils se mettent en colère, ils menacent, ils écument, ils se tiennent pour faire tuer les autres, ils crient des Vivat Maria-Therezia qui ont l’air de convulsions, ils galopent vingt fois devant le front. Ils s’agitent avant la bataille, ayant l’air de dire beaucoup et ne disant rien et ne parlant à personne à force de parler à tout le monde. J’en ai vu qui, pour encourager, représentaient qu’ayant mangé si longtemps le pain du Souverain c’était le moment de l’en dédommager. Je n’aime pas ce calcul là et c’est une bien petite idée. On n’en doit avoir dans ce moment là que de nobles, de vives, de sublimes. Qu’on se laisse aller à son génie. Il y a peut-être des gens qui sont inspirés sans le savoir, un jour de bataille est bien fait pour l’inspiration. Les officiers ou les Généraux qui ont le plus vu dans le courant de l’année les troupes confiées qui se seront attachées à gagner leur confiance, qui auront mangé de leur soupe en visitant les chambrées, qui les auront bien traitées en revenant de l’exercice lorsqu’elles auront bien manœuvré, qui leur auront fait des contes pour les amuser en y allant, qui auront eu soin des enfants des Soldats mariés, qui auront assisté leurs veuves, distribué de l’argent de temps en temps et une justice parfaitement égale ne courent aucun risque à les traiter durement un jour de bataille. Je crois avoir déjà dit que les Soldats remarquaient tout. Cela est si vrai qu’à l’exercice, un mot dit de travers, un commandement répété ou oublié, une distraction ou une maladresse des Officiers les fait rire. Il me paraît à cette occasion que cette faculté là, qui distingue si bien notre espèce des autres qui ont peut-être plus de joie que nous mais qui ne savent pas l’exprimer, se fait mieux sentir dès qu’il y a beaucoup de monde assemblé. Un rien fait partir des éclats. On ne rit jamais tant au spectacle que lorsqu’il est rempli puisque la multitude est aisée à émouvoir et ensuite à mouvoir lorsqu’on la connaît ; il faut l’étudier. Il faut paraître bien sûr de sa besogne quand même on ne l’est pas. Donner des ordres aux Officiers et aux Bas-officiers du troisième rang, assez haut pour être entendus en faisant semblant de vouloir qu’ils ne le soient pas. Ces ordres seront de tuer le premier qui quitte sa place soit pour fuir, soit pour piller, soit même pour être plus brave que son camarade. Il faut passer plusieurs fois devant le front et d’un air bien tranquille, expliquer à tout le monde ce qu’il a à faire, recommander le silence, le plus grand ordre, la crainte de ses officiers, fixer bien l’attention de tout le monde et faire passer insensiblement dans tous les cœurs la joie qui doit régner dans le sien. Il faut nommer les actions précédentes où la troupe s’est distinguée et dire qu’on ne lui recommande pas la valeur parce qu’on en est sûr ; et puis une gaieté, une grivoiserie, un juron et marcher à l’ennemi. C’est pour ces jours brillants qui décident du sort des empires mais, pour les autres qui les précèdent et qui doivent y contribuer, il faut se donner garde de tomber dans le commérage, la familiarité et le discrédit. J’ai encore vu des Officiers à qui cela arrivait en voulant en imiter d’autres à qui la même chose allait bien. Il y a des riens, des imperceptibilités dont on ne peut pas rendre compte. Il y a dans tout un certain tact qu’on ne peut exprimer et du goût dans les choses qui en paraissent les plus éloignées. Rarement ceux qui écrivent ont vu de près les choses qu’ils traitent. Les Auteurs Militaires que nous lisons ont cru n’avoir rien de mieux à faire que de faire des livres. Ils ne sont entrés dans aucun détail et n’ont pas mieux parlé service que les anciens Philosophes qui travaillaient sur la Tactique sans savoir remuer un Soldat. J’aurais voulu voir Follard exercer un Peloton ; j’aurais voulu savoir si Mr. De Puyssegur aurait su former son rond et je parie que Mr. De Quincy ne connaissait personne des corps où il avait servi. C’est pour cela qu’on dit toujours des choses vagues et que je compte me faire un mérite en en disant de peu sublimes mais de rares pour un faiseur de livres. Une de celles-là, par exemple, c’est encore un moyen sûr de se faire aimer des Soldats. Ils s’imaginent toujours qu’on les trompe, il faut se prêter à cette radotterie ; il faut entrer dans cette méfiance : jurer, crier, dire que l’on fera pendre tout le monde quand même on serait sûr qu’il ne leur est arrivé aucun tort. Ah ! voilà un brave homme, disent-ils, qui prend notre parti. Il est Soldat dans l’âme et c’est le plus bel éloge. De la politesse à la guerreIl faut se brouiller tout à fait quand on fait tant que de se brouiller. Il n’y a aucune raison pour ne pas se défaire d’un ennemi que l’on voit les armes à la main. Cette mauvaise raison, que la mort d’un homme ne finit pas la guerre, a pris partout. À force d’en laisser vivre, on s’accoutume à eux, on leur parle aux postes avancés, on les instruit de tout. Les plus fins reconnaissent les positions ; Ceux qui ont le plus de mémoire rapportent tous les propos des jaseurs, les vedettes fument ensemble, les troupes légères pillent de concert, les grand’gardes montent à cheval et rendent les honneurs aux Généraux des deux postes et un Camp où on ne peut décider de la fin d’une guerre devient un de ces Camps de paix qui n’en sont que le simulacre. Que les Chasseurs commencent par tuer les curieux, si un coup de fusil est la réponse au coup de chapeau, il ne s’y en présentera plus. Si l’on examinait un peu mieux les trompettes et si l’on pendait le premier Officier qui, sous ce nom et cet habit, tâche de pénétrer tout ce qu’il peut, on ne s’y exposerait plus. Si, avant de les recevoir, on les renvoyait lorsqu’ils n’ont que quelque prétexte frivole, ce serait encore plus heureux pour eux. Les Domestiques, les envois d’Équipage, les Chirurgiens aux Prisonniers et les recommandations, tout cela est encore fort suspect. C’est sur l’ennemi vaincu et malheureux qu’il faut faire tomber ses traits d’humanité mais, dès qu’il peut se défendre, qu’on n’en épargne aucun. Il ne faut pas plus de politesse à l’égard de son Armée qu’à l’égard de celle de l’ennemi. Les lettres me paraissent très sacrées en temps de paix mais en temps de guerre, il me semble qu’elles peuvent être toutes décachetées par un Adjudant-Général de confiance. Il est aussi nécessaire d’éviter les cabales à la Cour que les intelligences avec l’ennemi. Si l’on y recevait bien mal ces Prisonniers, qui y reviennent sur leur parole passer leur hiver au sein de leur famille et qu’on examinât bien comment ils ont été pris, je crois aussi que cela serait très essentiel. Si l’on ne permettait point d’échange ni de retour sur la parole d’honneur ce serait déjà un moyen d’arrêter cet abus. C’était une plaisanterie aux Armées Anglaise et Française, la guerre passée, d’être prisonnier de guerre. On dînait avec le prince Ferdinand et l’on était le lendemain à son corps. Il ne doit y avoir rien de plaisant à la guerre. On peut y être gai et la gaieté ne nuit pas à la valeur. Elle en inspire même mais il ne faut pas être poli. De la sensibilité dans le soldatQu’on examine ceux qui se battent dans l’ivresse, ceux qui se battent parce que ce sont des tueurs, ceux qui se fâchent parce qu’ils ne s’entendent pas, ceux qui se fâchent parce qu’ils sont rustres, brutaux, emportés, méfiants, accuseurs et gourmands et qu’on me dise où il y a de l’honneur dans tout cela. Si ce que je ne veux pas nommer et qu’on doit diminuer sans l’empêcher arrive trois ou quatre fois par an dans un corps d’Officiers, cela doit arriver, proportion de quantité gardée, plus de deux cents fois dans un Régiment de deux mille hommes. Cent estropiés seraient déjà bien chers. Proportion gardée de qualité, cela doit arriver trois cents fois au moins. On querellerait tous les jours dans le monde si l’éducation n’apprenait à se modérer, à vivre et à laisser vivre. L’horreur ! me disait on l’autre jour, comment faire donner des coups de bâton à des gens qui se sont battus ? Et l’honneur ! Mais comment se battaient-ils souvent tous ces braves ? C’était à la faveur d’une longueur démesurée de lame. Il y a moins de batteries depuis qu’on les a raccourcies. L’Armée coûterait presque autant à recruter en temps de paix qu’en temps de guerre et beaucoup plus à former. Il m’est arrivé de donner des gaules à deux petits Tambours qui avaient voulu se battre et de les obliger à achever ainsi. Ils commençaient doucement, l’un des deux s’imaginait avoir reçu plus qu’il n’avait donné. Ils s’échauffaient, on ne les excitait point. Ils finissaient par s’abîmer. Si l’on pouvait ôter le fil et le pointu de quelques sabres, il n’y aurait point de mal de faire ainsi châtier deux coupables par eux-mêmes, mais il est affreux de voir périr dans les Hôpitaux d’excellents sujets qui, s’ils avaient été ce que nous sommes, auraient bien pris la plaisanterie et ne se seraient pas rendus malheureux tous les deux pour une misère. De la sensibilité dans l’officierSi l’on faisait la guerre homme à homme, je la recommanderais encore plus. Il serait essentiel pour l’État qu’on fut même si susceptible, qu’au risque d’être un peu incommode dans la société, on fut toujours prêt à se mettre en garde. Mais on s’est réuni sous des supérieurs. En perdant le droit de l’égalité on a échangé le risque et la peine contre la facilité et l’obéissance. Si elle n’était qu’à des conditions elle n’existerait pas. Si elle n’est pas à l’abri des inconvénients qui se chargera de conduire les autres ? J’ai vu des Officiers entrer dans les rangs avec l’intention d’examiner, scrupuleusement, ce qu’on leur dirait, les mauvaises têtes pour en demander raison, les mauvais sujets pour se plaindre. J’ai vu, à la vérité, les meilleures gens du monde à pied qui devenaient des diables dès qu’ils étaient à cheval, le premier commandement de l’exercice est le premier accès, il dure jusqu'à ce qu’on soit rentré dans les tentes. Il est bon, je crois, de prévenir ses inférieurs. On peut les avertir une bonne fois pour toutes qu’il est de leur état de souffrir, que l’humeur même qui accompagne souvent l’autorité ne doit pas les engager à s’en éloigner. Que les embarras du commandement entraînent quantité de dégoûts, qu’on donne presque toujours après les avoir reçus. Le seul moment où l’inférieur peut s’élever, c’est à regarder son supérieur des mêmes yeux que son camarade. Comment ! on ne passera pas à un Officier Général ce que passerait à un Lieutenant de ses amis ? L’indulgence, ce pivot de société, commencera l’éducation Militaire, la douceur l’entretiendra, la verge de fer l’achèvera si elle est interrompue par une sensibilité mal placée. Il y avait deux Vénus autrefois, ne peut-il pas y avoir deux honneurs ? Le malentendu est bien dangereux. C’est, par exemple, de trouver mauvais qu’on jure en parlant à un Officier, comme si un sacrement Herr Hauptmann était une injure. Il ne faut point avilir devant la troupe, ôter la confiance, ridiculiser. Mais on grondera aussi haut, aussi fort qu’on voudra. Si on s’oubliait au point d’outrer les conventions reçues, il me semble qu’on peut en faire une réparation publique devant le front du Régiment où cela s’est passé. Si l’outragé n’en est pas satisfait... Mais je veux être imprimé. Si ce n’est pas de cette manière, que je ne peux pas dire, c’est un malheureux qui mérite d’être encore plus mal traité qu’il ne l’a été. J’ai vu de ces sensibles qui faisaient un train affreux. J’ai vu des Colonels leur faire des propositions bien honnêtes, eh bien ! elles n’étaient pas acceptées. Les uns et les autres n’ont eu garde de s’en vanter. Mais j’ai vu aussi mettre aux fers ces mécontents qu’on avait voulu guérir et il me semble que c’est le dernier moyen mais qu’il est bon pour les désespérés. Des successeursJe passe à un fil d’abattre le dernier corps de logis du Château que mon père vient d’achever de bâtir. Cela est dans l’ordre apparemment car cela arrive tous les jours. Mais il faudrait respecter un édifice aussi respectable que celui qui est bâti sur l’exécution des ordres et sur l’uniformité. A-t-on vu souvent l’Officier-Général qui arrive à la tête de ce que les autres Armées appellent division, et que nous nommons aile, département ou brigade, faire cas des ordres qu’il y trouve ? Il n’y a que quelques paresseux, qui n’examinant rien heureusement, laissent les choses comme elles sont. Si l’on a un peu de talent on veut en donner des preuves et comme on travaille toujours plus pour soi que pour l’intérêt général, on veut s’annoncer par quelque trait de lumière. Ce n’est pas là une des choses les moins dangereuses de notre métier. Métier d’honneur ! Pourquoi ne méritez-vous pas toujours ce nom ? L’honneur est donc le plus grand bien ? Que les ambitieux attendent, que les imaginatifs s’arrêtent. Il y a tant d’occasions dans le cours d’une carrière Militaire. Pour le Colonel qui arrive, on sait qu’il sera doux si son Prédécesseur a été sévère. Heureux encore si ce n’est qu’à l’égard des Soldats et qu’il tienne bien les Officiers. On est sûr aussi que, pour se faire un mérite vis-à-vis de ses Généraux, il sera dur si celui qu’il remplace n’était qu’indulgent, c’est un hasard. L’un arrive au point de gagner la confiance des inférieurs. L’autre se trouve dans le cas d’avoir celle des supérieurs. Le grand nombre séduit le premier, la puissance console le dernier. Si celui-là ne faisait qu’allonger ou celui-ci que raccourcir les habits, il n’y aurait pas encore là de quoi se fâcher tant. Mais c’est à la discipline, à l’exercice et presque à la justice qu’ils en veulent. Il y a les points fondamentaux de tout cela. Il y a bien les règles générales de service. Mais dans notre Règlement, qui est le meilleur de tous ceux que j’ai lus et assurément j’ai examiné les plus anciens et tous les nouveaux de Prusse, de Russie, de Hollande, les Espagnols, même les Portugais et un peu les Français... dans ce Règlement enfin, il n’a pas été possible de tout prévoir. Il y a des aides, des moyens, de ces choses où le Chef le plus habile interprète des ordres du plus grand des Souverains, et qui sera plus grand encore s’il en a des occasions, nous dit toujours qu’il ne parle pas à des automates, à des machines. Sans doute qu’ils veulent tous les deux trouver des hommes. Mais qu’est-ce que c’est que les hommes ? Des enfants qui de l’enfance passent à la malice et de la malice à la faiblesse. Les honnêtes gens ! Ah mon Dieu ! Qu’ils sont rares ! Car ce que je dis plus haut est réellement contre l’honnêteté mais l’amour propre est si puissant, surtout chez nous Militaires, qu’il y en a de bonne foi qui ne s’en aperçoivent pas. C’est un Prothée qui prend même la forme du zèle et du désintéressement. Vous voyez de ces Généraux et de ces Officiers d’État-Major qui, sans avoir l’air d’y toucher, font de ces tours que j’ai cités tantôt. Nous sommes bien Charlatans. C’est apparemment parce que notre profession est de paraître en public et lorsqu’on ne nous fait pas un Théâtre tel que nous croyons mériter, nous montons sur des tréteaux. Des impossibilitésIl y en a en vivres. On a des fours de nouvelle construction plus aisés et plus commodes que les anciens. On prend de la farine où l’on peut. On fait des biscuits, des pâtes. On enlève tous les pains d’un pays. On fait son expédition et si elle réussit, on prend des mesures avec les Notables de la Province, on les en rend responsables. On promet beaucoup et l’on tient à la paix si l’on peut. L’appas d’un gros gain fait faire des efforts : quand même on ne diminuerait rien des accords presque usuraires avec les grands Seigneurs, ou les Juifs, ou les Chrétiens, souvent plus Juifs que ceux du Talmud, on a peut-être, moyennant cela, gagné une Bataille et un Royaume. Il y en a en marches. Qu’on parle, qu’on donne, qu’on anime, qu’on récompense. Je suis sûr de faire faire à un corps d’Armée quinze lieues de France dans vingt-quatre heures si cela est absolument nécessaire et trente peut-être si j’emploie tous les chariots d’un pays, nos chariots même, les chevaux de notre Artillerie, de nos vivres ou de notre Cavalerie. Si le projet est beau rien ne doit l’arrêter. Il y en a en chemins. Il est prouvé qu’une Armée passe ou une chèvre a passé. Avec des cordes même on peut porter du canon sur les plus hautes montagnes, y établir des plates-formes et abattre les arbres qui en couvrent le sommet depuis la création du monde, désoler un camp ennemi qui ne s’attendra pas à voir tomber des nues une grêle de boulets. Il y en a en marais. Je me méfie beaucoup de cette excuse. La Cavalerie en parle souvent. Qu’on saigne les eaux si l’on en a le temps, qu’on y jette des fascines, qu’on s’y embourbe même si l’on veut, mais que l’on passe. Pour une occasion où l’on aura tort et encore un seul Escadron en sera la preuve, on aura raison vingt fois : l’ennemi, souvent comptant sur cette difficulté, porte toutes ses troupes vers un autre point. À peine y laisse-t-il une espèce de ligne. Il y en a en attaques. Qui était donc cet Officier Général à qui un Officier vint dire que le poste qu’il avait chargé d’emporter était inattaquable ? Et qui lui répondit : je ne vous entends pas, Monsieur, ce mot là n’est pas Français. Mon Dieu ! Que cela est beau ! Que cela peint la belle Chevalerie qui existe encore un peu en France seulement ! J’aimerais mieux avoir dit cela que d’avoir fait l’Iliade. Quelle Noblesse ! Je le dis bien pesamment, moi, dans l’article des Soldats. Que risque-t-on à ne pas réussir à emporter une place ? Un Camp retranché ? On se retire et les mêmes difficultés qui ont empêché d’y entrer, empêchent l’ennemi d’en sortir pour poursuivre. Quel événement si, avec tous ses Dragons et ses Housards, on s’abandonne sur une Armée en marche, dans une plaine. Si, par la supériorité du nombre, en cette armée, on ne parvenait pas, contre toute attente, à faire des trous partout, à profiter des plus grands que les têtes ébranlées par cette puissante randonnée ne songeraient pas à fermer, on s’en retournerait comme on serait venu. Qui pourrait prévoir une charge en furie, en carrière, comme on dit chez nous, qui arriverait peut-être d’une demi-lieue ? La Cavalerie est partagée en marche et, avant de se trouver à un point de force capable de résister à cette irruption Tartare, elle serait écharpée dans sept ou huit petits combats décousus et alors, avant que l’Infanterie se mette en masse, on a beau jeu vis-à-vis d’elle. Autre impossibilité. Que dirait-on d’une Infanterie à qui un Général, qui passera sûrement pour extraordinaire, donnerait la commission d’attaquer la Cavalerie ? Pourquoi pas ? Bien unie, bien serrée, bien alignée, bien flanquée, elle peut avancer partout et désoler une troupe qui ne pourra jamais l’entamer et qui peut perdre beaucoup par son feu. Pour toutes ces impossibilités, il faut n’y croire presque jamais, se roidir contre les obstacles, se livrer à son audace, donner au hasard et forcer même la fortune. Des choses qui n’ont pas de nomIl a fallu faire des lois pour les choses les plus communes. On a été obligé de dire de tirer où l’on est. On a vu tirer en bas, les ennemis étaient sur la montagne. On a tiré droit devant soi lorsqu’on était déjà tourné. On regarde au centre du Bataillon et on ne peut pas le voir. Il y a des inégalités de terrain qui en empêchent. On ne sait pas s’aider. Il faut se faire des moyens. Il faut tout changer lorsque l’occasion l’exige. Un article qu’on pourrait ajouter à tous les règlements et qu’on oublie, je ne sais pourquoi, c’est d’y manquer quelquefois. Il faut l’école du dérèglement comme l’école du désordre dont je viens de parler plus haut. Militaires de tous les pays ! Laissez-vous aller au génie si la nature vous en a donné. Ayez de l’esprit si vous pouvez. Prenez des connaissances. Cela dépend de vous mais ne manquez pas au sens commun qui s’absente si souvent, par je ne sais quel sort, de toutes les Armées. De la peurDe tous les animaux, l’homme est le plus peureux. C’est ce qui nous rend la plus maladroite de toutes les créatures. C’est cette manière de raison de mauvais calcul, cette espèce de réflexion qui nous empêche de faire ce que les animaux les plus lourds font tous les jours. Aussi il n’en est aucun qui n’ait la supériorité sur nous et qui ne nous fît du mal s’il l’entreprenait. Avec un peu de courage, nous sauterions aussi bien que les Singes et nous tomberions peut-être d’un troisième comme les Chats sans nous faire du mal. Voit-on le lièvre, qui ne passe pas pour tout ce qu’il y a de plus brave au monde, avoir peur du tonnerre ? La Biche, qui passe pour craintive, craint-elle les revenants ? Combien de braves gens d’ailleurs, à ce qu’on dit, ne tremblent-ils pas de se trouver seuls dans un bois pendant la nuit et l’orage ? Le vent n’en empêche-t-il pas même de dormir ? J’en ai vu à qui le mugissement des vagues de la mer, et même la marée qui remonte vers les dunes, donnait cet air étonné qui vient de la suspension des sens, cet air enfin qu’inspire si souvent une batterie de canon. Comment
l’homme n’aurait-il pas peur du feu ? Il a tant peur de l’eau.
C’est le seul de tous les êtres qui ne sache point nager. Il n’y a
point de sanglier qui n’y soit habile en venant au monde. À peine y
sommes-nous qu’on nous inspire la crainte. Nourrices, Gouvernantes, Précepteurs,
Moines, Parents, on nous menace, on nous intimide. La peur de l’autre
monde, qu’on nous apprend le plus tôt qu’on peut, nous en fait avoir
encore très souvent dans celui-ci, dans ces moments où la voix seule de
l’honneur devrait se faire entendre. Aussi, il faut savoir apprécier ceux
qui marchent sur les pas des Héros et souvent ceux qui en ont la réputation.
Si on étudie les Physionomies avant la bataille, on saura à quoi s’en
tenir. Quelque chose de bien singulier que j’ai toujours vu arriver
c’est que, dans la halte que l’on fait faire ordinairement pour ranger
les Régiments, les faire reposer et leur donner les dernières
instructions, il prend une quantité de besoins à une grande partie des
deux lignes. L’absolution générale qu’on leur donne ensuite ne les
fortifie pas contre cette faiblesse de la nature. L’ordre qu’on a
distribué la veille n’était pas fait non plus pour les rassurer, il est
souvent conçu en ces termes : Demain
on se mettra en marche avec la grâce de Dieu, on ira sous les armes aux
trois premiers coups de canon d’alarme, les Chirurgiens se trouveront vers
le centre, les Aumôniers seront à la gauche et les chariots pour
transporter les blessés seront à la droite. Quelle différence de la manière du grand homme, dont nous avons trouvé l’ordre dans la poche des Officiers tués à Collin, qui était : Demain on battra l’ennemi, après-demain on marchera à Vienne. Je ne sais si c’est faute de savoir inspirer la valeur qu’on nous fait accroire qu’elle régnait autrefois dans les Armées de Rome et de Carthage ; ce qu’il y a de sûr, c’est que la moitié de celles que j’ai vues meurt de peur avant de commencer, que la moitié qui reste n’est pas tout à fait tranquille, n’a pas un air bien assuré et qu’il faut la partager en différentes classes. Dans la première, les braves par tempérament, c’est le plus petit nombre mais c’est le plus sûr. Dans la seconde, les braves par réflexion, ils ont plus de mérite mais ils sont sujets à caution. La troisième, les intéressés, ce sont les moins intéressants car c’est pour garder les charges qu’ils possèdent et en acquérir de nouvelles qu’ils affrontent la mort. On peut même partager encore cette classe en deux parties. Les ambitieux bien décidés ont un grand fond d’honneur qui les rend capables de tout entreprendre. Ils ont calculé l’avantage et le danger et ils s’y livrent avec assez de fermeté pour conserver le sang-froid qui caractérise la plus belle des bravoures. La plus petite subdivision de cette dernière classe ci tient si fort à celle des gens qui s’en vont tout à fait qu’elle rend bien peu de services pendant le combat. Ils y ont si mauvaise grâce, ils y parlent si mal, ils ont les idées si embrouillées, ils s’aident si peu, ils ont le visage si long, ils tiennent si mal leur épée qu’on les connaît fort aisément. Je conseillerais au Général-Commandant de leur envoyer quelques surveillants pour donner un autre ton à la besogne qu’ils doivent faire. Un jour de bataille, le bon air, un cheval superbe, un magnifique équipage, de la frisure comme au bal si on a le temps ; tout cela est remarqué du Soldat et lui inspire du goût et de la confiance pour celui qui le mène gaiement et brillamment à la mort ou à la victoire. La sensibilité, cette plus belle partie de nous-mêmes, la délicatesse enfin est encore un effet de la peur puisque c’est celle qu’on a du jugement des hommes qui nous maintient souvent dans la pratique de la vertu. C’est la crainte des supplices qui arrête l’autre partie des hommes. Tout est peur dans le monde, tout y fait peur et c’est la puissance la plus étendue partagée entre deux Maîtres, puis des Maîtresses, des Prêtres, le Bourreau et le Roi. Cependant, pour diminuer ce mal, il faut s’imaginer qu’il n’est point incurable, il faut travailler à le prévenir, l’on a même eu tort jusqu’ici de désespérer de ceux qui n’annoncent pas une certaine ardeur. C’est souvent le défaut de l’éducation. Elle serait très bonne aujourd’hui si l’on était décidé à ne plus faire la guerre. Mais on n’en est pas encore là. Les rêves de cet homme de bien dont parlait le Régent ne sont pas encore prêts à s’accomplir et, en attendant que la Philosophie gagne encore plus généralement, il faut au moins jouer de son reste et profiter du temps pour se distinguer. Nous touchons au temps où à force de parler d’humanité, d’égalité, d’indifférence et de repos, on sentira qu’il est beaucoup plus doux de filer des jours d’or et de soie que de les exposer. En attendant, il faut de nouveaux moyens et de fort grands pour entretenir le courage ou plutôt le faire renaître. On a peur de tout, je l’ai déjà dit, en voiture, à cheval, sur l’eau et cela passe dans le monde. On en rit comme de la peur d’une femme. On s’y accoutume, on ne sent pas qu’il y a de la honte et tout cela augmente à mesure qu’on vieillit. Il faut étudier les effets qui ne sont pas sensibles sur ceux qui le sont. Je suis persuadé que ce qui déshonore un homme dépend souvent de quelque circonstance. Son Physique étonné, puis ébranlé, puis dérangé tout à fait y est pour beaucoup. Je vois des têtes troublées à l’exercice au feu. Le bruit en impose et je suis persuadé que c’est celui que l’on fait autour de poltrons, c’est le feu qu’ils font ou qu’ils font faire, c’est celui de l’Artillerie ou de la Mousqueterie des corps où ils sont qui, attaquant leur faible cerveau, leur fait prendre ce parti si honteux plutôt que les coups de l’ennemi. J’y ai été assez exposé pour y être fait. Mais pour me raccommoder au tapage, j’irais volontiers au parc d’Artillerie me faire tirer trois ou quatre cents coups de canon pour voir si je donnerais pendant ce temps là mes ordres avec autant de netteté qu’un autre jour. On devrait essayer les jeunes gens qui entrent au service à des choses difficiles, à grimper les rochers, à passer des précipices, à des courses de chevaux, à des sauts périlleux, les perdre dans des nuits obscures, les égarer à la chasse dans des forêts. Les propos, les exemples, peuvent aussi relever le courage qui s’éteint presque par tous les ouvrages qu’on lit. Les Vers sont faits pour inspirer l’honneur aussi bien que l’amour. C’est dommage qu’on ait accablé la Chevalerie de ridicule, il ne serait pas mauvais d’en relever l’esprit. Les Fêtes pourraient remplir cet objet là. Les Théâtres, les Bals, les Mascarades, les Tournois, la Musique même, tout cela n’est point à négliger. Et si les Romains ont eu si longtemps cet amour si violent pour la gloire qui leur a fait faire de si belles choses, c’est souvent à ces encouragements là qu’ils l’ont dû. Enfin, à propos de Musique, n’avons nous pas l’exemple de ce que produit le son de la trompette sur les chevaux. On les voit s’animer et peut-être qu’on pourrait retrouver pour nous cet ancien mode qui enflammait les esprits, au point qu’il fallait bien vite en toucher un autre pour prévenir des combats. Nous sommes des Pantins, c’est aux Législateurs à savoir nous remuer. Il nous faut d’autres cordes qu’autrefois. Nous ne nous laisserions plus prendre à la Biche de Sertorius, la Nymphe de Numa, le Démon de Socrate, l’Ange de Mahomet, etc. Mais il est encore des moyens de faire de nous tout ce qu’on veut. C’est ainsi que le butin, le pillage peut rendre tout possible au Soldat et que les Cordons, les Grades et la Gazette font mener une vie orageuse et pénible à ceux qui la passeraient dans les délices. Des recruesJe suppose cent enfants par Bataillon. Cela fera d’abord un fonds de 20 000 Recrues à une puissance qui a 200 Bataillons. Ils coûteraient 1 666 florins 40 kreutzers par jour, par conséquent 508 333 florins 20 kreutzers par année. Il y en aurait au moins tous les ans cinquante en état de porter les armes par Régiment ; cinquante Recrues qu’on ferait ailleurs coûteraient 1 000 florins, par conséquent 70 Régiments en coûteraient 70 000, à rabattre sur la somme de 508 333. On en pourrait tirer cinquante aussi pour chacun de ces soixante-dix Régiments des Maisons de Force où l’on enfermerait les Mendiants valides. Ces deux objets feraient 7 000 Recrues. Cent hommes que l’on engagerait des déserteurs des autres Puissances suffiraient pour compléter tous les Régiments à qui je ne suppose pas une perte aussi considérable chaque année et tous ces moyens de Recrues coûteraient bien peu et ne seraient point à charge au reste de la nation. On ne désolerait point les familles par des engagements forcés, on ne porterait point l’alarme dans les villages ces jours de Fête destinés à se réjouir, on n’arracherait point dans les villes, à ceux que l’industrie a placé à la tête de quelques établissements, les Ouvriers utiles aux Manufactures. Si, par hasard, les sujets venaient d’eux-mêmes se ranger sous les Drapeaux de leur Souverain, l’on pourrait être sûr d’une classe de gens à qui l’amour de la gloire et le zèle pour la Patrie a fait prendre un parti qui est ordinairement la suite de la séduction, de l’ivrognerie, de la ruse ou du crime. Ce serait dans des corps les Gouverneurs des étrangers et des enfermés dont j’ai parlé plus haut. On en ferait des Bas-Officiers excellents et bien fidèles. Ils ne coûteraient presque rien d’engagement parce que ce serait l’envie de servir seule qui les y déterminerait. Si l’on trouve mauvais que tout ce que je destine à la recrue n’est point une classe de gens pareils, qu’on sache qu’à présent l’ordre et la discipline égalisent les caractères, les humeurs, les dispositions et qu’un Perse qui aurait fui devant un Madéconien aurait été, dans nos Armée aussi brave que lui. Tout ce que dit Végèce et tous les livres de guerre du choix des Recrues à la campagne plutôt qu’à la ville serait inutile à présent. Dès qu’ils sont une fois dans nos rangs, ils ne pensent plus et n’agissent plus que par nous. Je n’ai jamais parlé jusqu'à présent que des Recrues de l’Infanterie ; c’est que je voudrais qu’on y recrutât la Cavalerie parce que des Fantassins, ennuyés de porter soixante coups pendant huit heures de marches et d’aller au bout de cela lentement à la mort, se trouveraient bien soulagés d’aller la porter eux-mêmes au galop dans les Bataillons ennemis et ils se croiraient avancés de faire le reste de la guerre à cheval. De la recrue et miliceSi un Régiment était écrasé dans une affaire, il faudrait bien avoir recours aux sujets du Prince. On pourrait y mettre une condition. On dirait : tous ceux qui s’engagent volontairement le seront pendant six ans. Mais, si tel jour à la revue de l’Inspecteur, le Régiment n’est pas complet, le Gouverneur choisira ce qui manque et ceux-là y seront pour douze. Ils se presseront peut-être alors d’y venir pour six. Le fonds de la Milice dont ils seraient tirés serait la Garde du Pays. Et voici ce qui serait établi dans chaque Province. On réformerait les Gardes des portes de villes, des Corps-de-Garde, des grands chemins, des Commis de village, des Maréchaussées qui désolent les Provinces au lieu de les assister et alors il y aurait pour cent maisons un homme à la Milice. Ils ne s’assembleraient qu’un instant après la grand Messe et un vieil Officier retiré les ferait marcher quelquefois ensemble. Ils se porteraient partout où il y aurait des désordres. Mais il n’y en aurait plus ; ils n’en seraient pas moins à leur ouvrage toutes les semaines et à leur Maîtresse le Dimanche. Où se commettrait-il des crimes ? Dans un village de mille maisons, il y aurait dix hommes de Milice ; de ces dix il y aurait un Dragon monté par la communauté dont j’ai parlé. Les Dragons patrouilleraient de temps en temps sur les grands chemins, on ferait même un marché avec les Abbayes et les Seigneurs de paroisse, on leur en ferait payer plusieurs et ils leur rendraient plus de service que leurs mauvais Gardes-Chasse qui sont leurs premiers braconniers. Les Suisses et leurs voisins du Tyrol, du Bregenz et du pays de Constance, sont un excellent modèle de Milice. Celle de Bregenz a battu la guerre avant celle-ci, avant ou après la prise de Fribourg, un Corps Français très considérable. Il y aurait donc encore une Patrie alors. On la défendrait et on donnerait des secours à ceux qui sont obligés d’en sortir pour aller envahir celle des autres. Point de mélangeIl
faut essayer, je l’ai déjà dit, il faut donner un nouveau ton à l’âme,
si on peut se servir de cette expression ; il faut la mettre en
mouvement, il faut du nerf. Sortons de cette apathie Militaire de tous les
pays. Que le mien jouisse le premier de l’avantage de faire ce que je dis.
Nous nous battions pour la Patrie quand la Patrie était notre mère.
C’est une marâtre à présent qui bat ses enfants. Nous sommes contrariés
par toutes les parties du Gouvernement. Ce malheureux civil, si incivil,
nous tourmente. Les Dicasters sont contre nous. La chicane, l’injustice,
l’autorité, la faveur nous oppriment. S’il y a une querelle dans une
ville, le Bourgeois a raison. L’Officier est aux arrêts, le Soldat est au
Prévôt. Le Chef de corps est grondé. Au lieu d’engager la recrue, on
l’arrête par le peu de crédit qu’on donne au Militaire. Le frère qui
sert, paraît au frère qui ne sert pas un Mercenaire à charge à l’État.
On ne se soucie pas de faire gagner un procès au Soldat qui a un peu de
bien et, par conséquent, des affaires. Les Juges s’intéressent plutôt
à son cousin ; on craint son retour chez lui. Les jeunes filles du
village sont les seules qui s’en réjouissent. C’est beaucoup si on ne pêche
pas contre lui après le Prône. On empêche un Officier prêt à faire
fortune de se marier. On le décrie, on a peur que cet argent ne se dépense
à l’Armée. Ne pourrait-on pas changer tout cela ? N’est-ce peut-être
pas le mélange des nations qui empêche que les Troupes et la Patrie ne
fassent qu’un. On confond peut-être ensemble tout ce qui les compose.
Mais si l’on disait : premier Régiment Bohème, second Régiment Bohème ;
ainsi des autres, premier Hongrais, second Hongrais ; de même, premier
Vallon, premier Italier, premier Moravien, premier Silésien, premier
Polonais, premier Istrien, premier Transilvain, premier Esclavon, Croate,
Varasdin, Lycanien, Bannaliste, Bandérialiste, Valaque, Dalmatien,
Styrien, Carynthien, Autrichien, Souabe, Tyrolien, etc. Et puis premier,
second, troisième étranger, ainsi du reste ; il y aurait esprit de
corps et esprit de pays à la fois. Pour les derniers, il n’y aurait que
l’émulation de surpasser les sujets de la puissance qu’ils servent.
Mais pour les autres, il est à présumer que les Royaumes dont ils
seraient, s’intéresseraient à leur honneur, à leur bien être, à leur
conservation. Ils s’intéresseraient de même à la gloire de la Patrie
dont ils porteraient le nom. Celui de la dixième Légion ne s’est
jamais effacé de notre mémoire. On aurait confondu celui d’un Gracchus,
d’un Trebonius qui en aurait peut-être changé dix fois pendant la
guerre des Gaules. Pour ne point ôter aux Chefs des Régiments l’agrément
d’être connus partout, on mettrait leurs noms, leurs chiffres, leurs
armes et leurs devises partout. Il ne faut point sacrifier leur gloire en
élevant celle des autres. C’est de cet ensemble des deux gloires qu’on
assurerait l’une par l’autre et que le Souverain et l’État relèveraient
l’honneur des Citoyens. Des choses extraordinairesSe souvient-on que mon premier principe à la guerre est de n’en pas avoir ? Comment voudrait-on en appliquer deux parfaitement égaux ? Y a-t-il deux situations parfaitement de même ? Il en est des combats comme des visages et, quand ils sont ressemblants, c’est beaucoup ; qu’on commence par les choses ordinaires, cela est tout simple. Que, pour faire du neuf, on ne mette pas la Cavalerie à pied et l’Infanterie à cheval, les Chasseurs dans des barques et les Pontoniers sur des arbres mais qu’on tire parti de tout ce qui compose une Armée, qu’on la bouleverse entièrement, qu’on change la destination de toutes les armes s’il en est besoin. Ce qui fait que je n’aime point les Auteurs Militaires, c’est que je veux être Plésion mâle et Plésion femelle, Colonne, Phalange, Cohorte, Bataillon long et mince, les Enseignes, les Turmes, Manche, Manipude, Centurée et Légion et rien de tout cela si la fantaisie m’en prend. Par exemple, pourquoi si un brouillard s’élevait tout d’un coup entre les deux Armées et la crainte d’exposer des troupes empêchât de manœuvrer, n’éparpillerait-on pas le premier rang de la première ligne ? Pourquoi, de même, si un terrain devenu marais tout d’un coup par un orage empêchait d’y mener les Bataillons, ce premier rang n’irait-il pas aborder, provoquer et tirer au blanc la première ligne des ennemis ? Même en plaine avant la bataille, soutenue à la vérité par quelques Housards qui empêcheraient ceux des ennemis de venir ramasser ces tirailleurs, ils pourraient ainsi porter la désolation partout. Si l’ennemi tire sur eux, un peloton dépensera quarante-huit ou cinquante cartouches contre de malheureux isolés qui en occuperont la largeur et vraisemblablement seront manqués. Quoique j’aie évité jusqu'à présent de me citer, je dirai que, ne sachant comment me débarrasser des Chasseurs Prussiens qui avaient tué plusieurs de mes Officiers et une assez grande quantité de Soldats dans un bois où je commandais, je fis faire feu plusieurs fois à un Bataillon entier. J’allai voir ensuite ce que j’avais tué, je n’y trouvai pas un homme. Des Chasseurs... des Grenadiers... des Piquets... des Volontaires, disent les Français. J’aime assez les bonnets à poil et à plume, je fais grand cas de l’ajustement, je sais qu’il est même très nécessaire aux Recruteurs, aux traits galants et à tous les très galants ; mais qu’on ne transporte pas d’une extrémité de l’Armée à l’autre, les gens qu’on s’imagine destinés à une partie de la guerre plutôt qu’à l’autre parce qu’ils ont de petites bottines ou une espèce de casque. Chaque Souverain doit avoir cent mille hommes en état de remplir le même objet et tous les objets différents si l’on veut. Des logementsSans étendre les grades Militaires aussi loin qu’en Russie où le Médecin et le Postillon de l’Impératrice sont revêtus de titres honorables, il serait nécessaire qu’il y eut des Généraux dans les affaires du Gouvernement. Il paraît que de l’être est une raison pour perdre la considération qu’ils auraient dans leur pays, s’ils ne l’étaient pas. Je crois que c’est mal vu. Ce ne sont pas ceux-là, que la fureur du service conduit tous les matins à des plaines de manœuvres, qui pourraient s’assujettir à des séances pour l’administration mais ceux dont la santé, la volonté peut-être et les talents ne les portent pas aux grandes aventures. Ils seraient, par leur rang, obligés à soutenir les intérêts de la partie la plus chère et la plus précieuse à l’État. Il n’y aurait plus de ces disputes qui lui sont si préjudiciables. Les grandes charges étant données aux Ministres, les Ministres étant ordinairement les plus grands Seigneurs et les plus grands Seigneurs étant toujours à la Cour ; la partie Civile prendra toujours le dessus sur la partie Militaire. En vain veut-on nous élever dans ce moment ci, notre chute en sera plus terrible, celui qui les réunirait toutes les deux ne serait pas plus porté à écouter les Clameurs des villages que les plaintes de l’Armée. Celle-ci ne combattrait plus que l’ennemi et ne serait pas dans la crainte continuelle d’être réformée, mal nourrie et mal logée. On voit des pays se plaindre si on leur envoie beaucoup de troupes. Ils disent que les Soldats sont à charge aux Paysans chez qui ils logent, qu’ils les tourmentent, qu’ils les empêchent de travailler, qu’ils sont exigeants. Le Curé dit qu’ils sont mauvais exemple ; le Seigneur qu’ils recrutent ses vassaux ; d’autres pays prétendent que s’ils avaient des troupes, il y aurait plus de consommation de vivres, que l’argent ne sortirait plus, que la population même y gagnerait. Je vois partout le Militaire faire des mécontents d’une façon ou de l’autre. Ce n’est point un Roman que je fais. L’exécution serait facile. Qu’on distribue dans les Landes, les Bruyères, les Pays perdus trop secs ou trop humides, des terres aux Soldats, ils dessécheront les unes, ils arroseront les autres, ils défricheront, ils laboureront. On verra encore renaître ce temps, ce beau temps où gaudebat tellus vomere Laureato. On en sait plus en agriculture et en guerre à présent que Cincinnatus. Nos Soldats sèmeraient mieux dans le mois de Mars, exerceraient mieux le mois d’Avril, de Mai et de Juin ; on moissonnerait mieux ensuite ; vendangerait peut-être et planterait encore après. Ces villages Militaires seraient entourés comme les Camps des Romains ; sans avoir l’air de se méfier de personne, on observerait tout le monde. Les Généraux, les Chefs de toutes ces Hordes, les Officiers, les Métiers et les Marchands les plus nécessaires, logeraient extérieurement et entoureraient ces habitations par une ligne circulaire quoiqu’il serait nécessaire d’y établir la confiance et, qu’établissant ainsi le Soldat, il est tout simple qu’on la gagnerait, il y aurait des Patrouilles, des Piquets, des Grands-Gardes pour entretenir toujours l’esprit de service. Les vergers deviendraient des Champs de Mars et les troupeaux feraient place aux Bataillons. Si l’on trouve ce projet trop vaste, en voici un bien plus simple. Que les Villages, que les Paysans qui logent et que les Villes qui logent mal, se rachètent de cette obligation ; que l’on bâtisse des Casernes et qu’on les bâtisse à mon gré. Qu’on y déploie, s’il est possible, toute la magnificence de la première Cour de l’Europe, que les Soldats Autrichiens soient mieux logés que les Électeurs, que des trophées, des colonnes et la noble architecture décorent nos façades. Si les circonstances présentes empêchent une dépense dont on retirerait cependant bien l’intérêt, qu’on s’occupe au moins de l’intérieur, qu’au lieu de ces lits larges, épais, noirs et malsains il n’y ait que des sangles suspendues avec quelques lattes pour les soutenir. Que l’air, moyennant cela, puisse y passer toujours en repliant le matelas épais de cinq pouces et large de deux pieds, que chaque homme ait le sien, qu’il y ait au moins un grand pas de distance de l’un à l’autre et jamais de feu dans la chambre où l’on couche. Il vaut beaucoup mieux qu’il y ait soixante lits dans une grande salle bien éclairée. Une autre salle pareille à l’autre à l’extrémité du bâtiment où logerait l’autre moitié de la Compagnie ; deux salles de la même grandeur qui seraient leurs salles d’assemblée, chauffées un peu pendant l’hiver et, au milieu, une cuisine générale. On ouvrirait les fenêtres partout. On ne coucherait point et on ne passerait pas la journée dans cette infection et cette odeur de mangeaille si malsaine. Dès qu’on aurait fini son repas, sur les cinq grandes tables qui seraient dans chaque salle d’assemblée, on rapporterait les pots au buffet général ; des bancs, plus larges qu’ils ne le sont ordinairement, serviraient de canapés tout le long de la muraille. Il y aurait outre cela des bancs circulaires autour de chaque table et quelques sièges volants pour ceux qui n’aiment pas l’ordre. C’est là que se mettraient les Conteurs, les Plaisants et les Musiciens. L’on danserait peut-être autour d’eux et, dans les joies générales, on verrait de ces rondes qui annoncent si bien la gaieté. On s’accoutumerait pour cela à faire passer dans la cuisine les cinq tables qui seraient faites de manière à être transportées, de même que pour exercer lorsqu’il ferait mauvais temps. Ce seraient des canapés qui resteraient, que, partie en ordre, partie en manière de plaisir, les vieux Soldats instruiraient les Recrues. Qu’on ne dise point que tout cela est chimérique. Chaque salle serait de quarante cinq pieds en carré. Ce serait par conséquent deux cent vingt cinq pieds pour une Compagnie. Doublant cela ce serait quatre cent cinquante. Deux étages et le rez-de-chaussée logeraient un Bataillon. Une petite mansarde légère, ou plutôt un attique avec un toit à l’Italienne, qui lui donnerait de la grâce, logerait les Femmes, les Enfants et les Magasins. Qu’on examine les horribles bâtiments où sont renfermés nos malheureux, condamnés à l’ordure et l’obscurité ; on trouvera qu’avec la perte du terrain par les escaliers toujours roides et mal faits, avec les corridors et les dix ou douze mauvaises petites chambres qu’il faut à chaque Compagnie, on occupe plus d’espace de cette façon ci que de la mienne. Mes escaliers à moi seraient pris dans les angles de la cuisine générale que j’arrondirais pour y donner plus de grâce en manière d’ovale. Pour l’Economie, il y aurait certainement les deux tiers de profit à faire sur le chauffage seul. Mes petites sangles feraient un objet très considérable eu égard à la dépense présente des bois de lit et des paillasses ; plus de criailleries, plus de plaintes, bon air et l’air gai partout. La propreté et la santé qui en dépend devraient être seuls deux motifs assez puissants pour exécuter dans l’instant ce que je propose ici. Les armes seraient les plus beaux meubles de ces appartements. Dans l’élévation qui serait aussi de quarante cinq pieds, il y aurait la garde-robe de chaque Soldat, placée dans des tablettes au-dessus de son lit. Son fusil et son sabre en sautoir à côté de lui. Les Bas-Officiers auraient chacun un petit bureau pour leurs affaires et une armoire et, en tous genres de commodité, on ne négligerait rien pour donner la plus grande idée de l’ordre de cet établissement. Je ne sais si les cuisines, dans les souterrains, ne vaudraient pas encore mieux que ce que je dis plus haut. Il faudrait alors les voûtes fort plates : que la cave eut trois pieds au-dessus de terre et la fenêtre cinq. Point de prison, de porte, de mur... pour enfermer ces Casernes. Que tout y soit exact mais que tout y respire la liberté. Que ces bâtiments soient au milieu d’une grande prairie qui en fasse la cour. Qu’on exerce, qu’on y saute, qu’on y coure aux barres, qu’on y joue à toutes sortes de jeux qui fortifient le corps et amusent. Que cette prairie ne paraisse pas être entourée mais, cependant, qu’elle le soit d’une haie qui, ne lui ôtant pas la vue de la campagne, lui en communique le bon air. Pour ne pas perdre trop de terrain, on ne peut guère prendre plus de la largeur du bâtiment qui serait d’un demi-Bataillon, on pourrait marcher comme cela, en avant et en arrière à peu près 150 pas et, après avoir travaillé dans les chambres d’assemblées, s’il pleut pendant l’hiver, dans la prairie s’il ne fait que froid seulement, on n’exercera plus que par Bataillon, par Régiment et même par Brigade à l’Automne, après la moisson, dans les champs. De la religionNe jugez pas gens de bien. Nolite
Judicare ne Judicemini. Il
est malheureux que ce soit la plus petite partie du monde qui professe la
bonne et encore cependant j’ai vu prétendre mal à propos qu’il y en
avait plusieurs autres qui rendaient les Armées meilleures. D’abord je n’en connais aucune d’entièrement et parfaitement Catholique. Les Espagnols et les Portugais tout au plus et Dieu sait s’il n’y a pas de ces Juifs, Maures, Mécréants et Musulmans qui s’y mêlent encore. Les Cévennes, les persécutions, les Intendants fournissent bien des Hérétiques à l’Armée Française et la Philosophie et la vie de Paris bien autre chose encore que des Hérétiques. Il n’y a rien de plus parfaitement hérétique que les autres Armées, à l’exception de la nôtre qui en tient cependant encore un peu. Nous avons plusieurs milliers de Grecs dans nos Royaumes et nos troupes de Granitz, les Saxons, la Transylvanie, différentes sectes dans le Bas-Rhin, les Calvinistes de la Hongrie et les Luthériens de l’Empire font encore une secte très considérable. Qu’on ne dise donc point que la Religion Catholique peut nuire au courage puisqu’elle n’existe presque point dans les Armées. Je n’appellerai pas même Catholiques les demi-dévots. Ce sont presque toujours des demi-braves et ils ne valent pas mieux que les demi-savants. Mais je compterai à la guerre plus sur les véritables dévots que sur ceux qui, moitié croyants et moitié libertins, ont grand peur du diable et, par conséquent, de l’ennemi. Un seul Païen déterminé ferait fuir certainement dix mauvais Chrétiens de cette espèce mais celui dont l’esprit persuadé et amené par la loi qu’il professe à l’entier accomplissement de ses devoirs, qui ne rougit pas de ceux de l’Église, en aime bien mieux ceux de Soldat. Que craint-il ? S’il a offensé, il s’est réconcilié. Son intention est même d’offrir au créateur les lauriers qu’il va cueillir en son nom et, s’ils sont scellés de son sang, il est sûr d’un avenir plus heureux. C’est cet article de la réconciliation que n’ont pas les autres Religions et c’est lui qui doit troubler les consciences au moment du combat. Ainsi point de préjugés contre cette petite portion d’hommes à qui l’on dispute jusqu'à son nom puisqu’on prétend qu’Universelle n’est pas le mot. De l’honneurBeau nom, idole de nos âmes ! Que vous êtes souvent profané ! Parole d’honneur, affaire d’honneur, point d’honneur et l’on s’accoutume aux mots et ce ne sont plus que des mots. Il est déjà assez malheureux que l’honneur soit en contradiction avec l’humanité sans qu’il le soit encore avec les lois. Il est temps de décider entre l’infamie et l’échafaud. Que chaque Régiment ait son tribunal. Il y en a un dans je ne sais quel pays qui ne sert qu’à ôter l’honneur au lieu de le conserver. Il ne faut pas aux miens d’exempts, de gardes, ni rien de ce qui approche la police. La sensibilité n’en connaît pas. Six Capitaines reconnus pour les meilleures têtes du corps donneront des conseils à un jeune homme qui n’aurait pas senti la valeur de quelques propos à son égard. Les réparations devraient être publiques. Pour ne pas avoir la réputation d’aimer à se battre, on se battrait rarement mais bien. Il n’y aurait plus de ces petites vilaines batteries de tous les jours dont les blessures se guérissent en remettant l’épée dans le fourreau. Celui qui en aurait plus de trois de la bonne espèce dont je parle, quand même il aurait raison, serait obligé de quitter le Régiment de même que ceux qui ne voudraient pas accepter un accommodement quand les six Capitaines le jugeraient convenir. Si l’on croit que ce nombre ne suffit pas, qu’on y ajoute deux Lieutenants, deux Sous-Lieutenants et deux Enseignes. Qu’ils remontent à la source. Si c’est une affaire de digestion plutôt que d’honneur, ce qui arrive très souvent, qu’on s’embrasse. Il n’est pas juste que celui qui se porte bien périsse des mains de celui qui se porte mal et qui n’a de l’humeur qu’à cause de cela. Si c’est plaisanterie, qu’on l’entende. C’est assez dur d’être ennuyé par les sots sans encore se faire tuer par eux. Si le cas est grave, qu’on ne cherche point à arranger et qu’on laisse se couper la gorge à ceux qui auraient de plus grands malheurs s’ils ne le faisaient pas. Se battre corps à corps aux postes avancés, ce qui pourtant est permis, devrait être autant contre les Lois Divines que de se battre avec son camarade. Que les interprètes des textes sacrés apprennent, d’abord pour eux et puis pour les autres, que le pardon des injures est d’oublier l’offense, après l’avoir repoussée et de devenir même l’ami de son ennemi. Si le préjugé sur les affaires était détruit au point de se dire des horreurs sans se fâcher, comme les Romains qui étaient graves, patients, difficiles à faire rire et à émouvoir, tout serait dit. Mais on se bat, on se bat mal, on s’accuse, on se déshonore, on se perd et la politique qui devrait si bien s’entendre avec la Religion ne s’en sert pas d’abord pour diminuer le mal et puis pour le déraciner tout à fait. De la sévéritéLa véritable ne s’annonce pas, elle n’est pas revêtue d’un appareil odieux, la terreur ne marche pas devant elle mais la fermeté et une crainte juste l’accompagnent. Il faut la distinguer de l’austérité. Celle-ci met du prix à toutes les non-valeurs des jugements rétrécis par l’ignorance et la prévention, elle fait fuir le plaisir, elle fait la guerre même aux tolérants, inquiète tout le monde et porte le trouble et la désolation dans les garnisons et dans les camps. Qu’on punisse ceux qui se cachent sachant qu’ils font mal. Tous ces petits crimes à la dérobée ont des suites plus fâcheuses que ceux qui se commettent ouvertement. Je passerais plutôt une grande table de Pharaon aux postes avancés, où il faut tenir les Officiers alertes et dispos, réunis et fort gais, que tous ces tête-à-tête et ces petites parties de gens qui se ruinent. La publicité de Lacédemone devait ôter beaucoup aux plaisirs et c’était peut-être l’intention du Fondateur. La publicité par rapport au jeu dans une Armée ferait connaître ceux qui s’y livrent le plus ardemment. Cela les retiendrait et, avec l’air de laisser faire à chacun ce qu’il voudrait, on viendrait à bout de ce qu’on ne peut guère empêcher. Il me semble que la première sévérité ne doit se porter que sur les premiers chefs, la seconde sur les grades inférieurs, la troisième sur les Officiers de l’État-Major. On peut être sûr que ceux-ci la feront passer avec tout l’empressement possible aux Officiers à qui l’on peut très bien ôter un peu de liberté pour la donner au plus grand nombre qui dépend d’eux. Les avancements, faits surtout pendant la guerre à l’égard des jeunes gens qui se sont distingués, mettent les anciens camarades dans le cas de prêcher, de corriger et d’instruire. L’amitié, le goût pour le plaisir qui réunit encore, le besoin de liaison, la société enfin quoique très éloignée du ton de familiarité que des subalternes passablement élevés ne peuvent prendre... tout cela engage à bien de l’indulgence ; on se dissimule ce que l’on voit, on craint de décourager. L’ajustement, la police extérieure, l’exercice, tout cela le plus beau du monde. Si les premiers Généraux sont bien grondés, si les autres sont mis aux arrêts et si ceux qui dépendent d’eux sont mis au Prévôt, la crainte des fers contiendra bien souvent les derniers grades. De compte fait au bout de l’année, il y aura bien peu de punitions et ce Colonel indulgent, pressé par ses Supérieurs, ne ménagera pas plus ses inférieurs : il sera même justifié d’abord à leurs yeux. La raison se manifeste aisément surtout quand elle est armée. Des fers ! dira-t-on. Quelle expression ! le cachot des Français me paraît moins lyrique, prison n’est pas plus harmonieux et éloigne les Officiers de leur corps dans un temps où ils peuvent se distinguer. Que cela est cruel et maladroit ! Quel plaisir c’eût été pour des jeunes gens, qui ont peut-être culbuté des tentes ou troublé le repos du Quartier-Général, de réparer leur étourderie les armes à la main. Il y a un article sur lequel je crois qu’on ne saurait trop sévir, c’est celui des manœuvres, même en temps de paix. On doit envoyer au Prévôt un Officier-Général qui formerait sa troupe sous le canon de celui contre lequel il manœuvre. On devrait faire mettre aux fers un officier particulier dont le peloton fait feu sur un autre de son Régiment ou d’un Régiment voisin car cela arrive à la guerre et à l’exercice et je crois que ceux qui y perdent la tête ne la retrouvent pas un jour de bataille. S’il y a des ouvertures dans une ligne, si l’on n’est pas partout à trois hommes de hauteur, s’il y a la moindre confusion à laquelle les officiers ne remédient point sur le champ, les punitions, et je dis plus, les humiliations doivent fondre sur les Auteurs de toutes ces fautes là. Ce sont des crimes même puisque de là dépend la vie de tant de milliers d’hommes et le salut de l’État. Aussi, que le Chef de l’Armée fasse pleuvoir ses bienfaits sur l’Officier dont il trouve le peloton parfaitement en ordre, bien joint, bien aligné aux deux qui sont à ses côtés et ses trois rangs bien formés malgré la poussière, le tapage et la fumée de l’exercice. Il est inconcevable qu’on en fasse sans tirer. Il ne sert absolument à rien. Quantité de Régiments qu’on célébrait grands Faiseurs de tours, grands Escamoteurs de fusils, ne savaient plus ce qu’ils faisaient dès qu’ils avaient de la poudre. Elle ne suffit pas même, il faut des balles et, de ces points employés par gradation, on passera aisément au troisième et à la dernière qui est d’en essuyer. Si la sévérité que je recommande ne s’exerce que sur nous dans un Gouvernement, quoique je ne le veuille pas tout à fait militaire, je crois que l’Armée ne peut pas se soutenir. Il serait bien juste et bien excellent, pour entretenir la parfaite égalité dans un pays, d’employer dans les charges Civiles et dans la Magistrature les braves et respectables Officiers que les blessures ou les fatigues empêcheraient de servir. Ils me rappelleraient bien plutôt l’image d’un Sénateur ou d’un Consul, dans les beaux jours de la République, que des écoliers, de mauvais Avocats qui, pour avoir passé licence, en prennent beaucoup dans les pays où ils sont employés. La justice distributive serait bien plus exactement observée. Nos procédures à nous sont courtes, on n’y gagne point d’argent et l’on s’y ennuie, on finit le plus tôt possible. Il n’y a ni vacations, ni commissions, ni ce qu’on appelle descente sur les lieux. Nous ne pillons ni l’Accusé, ni l’Accusateur, ni le Souverain. On serait prompt, juste et sévère. Les deux parties d’un État seraient traitées également et, quand je parle de faire justice, comme il y a justice de bonté et justice de sévérité, que la grâce soit toujours à côté du glaive. Surtout point d’échafauds, ils ne présentent qu’un Spectacle horrible pour chaque individu qui pense séparément et amusant pour les mêmes dès qu’ils sont rassemblés. On court aux Bourreaux comme aux Cassandre et les exécutions ne font pas plus d’effet à présent qu’une Tragédie de Shakespeare. De la médecineC’est sans avoir pris le bonnet de Docteur, sans thèse, sans avoir tué personne, sans avoir lu Hippocrate et sans le moindre respect pour ceux qui l’étudient, que je vais dire ce que le service m’a appris. Le pain mal cuit, la friponnerie d’un Entrepreneur qui y met beaucoup d’eau pour lui donner le poids, le mauvais fruit, trop de farine, l’eau bourbeuse, l’eau, même la meilleure, en marche, pendant la chaleur, le brandevin, les poêles trop échauffés dans les maisons des paysans, la vieille paille pourrie, l’ordure des cantonnements, toutes les injures de l’air qu’on essuie sous ces malheureuses canonnières, les ligaments trop serrés, les boutons aux guêtres, les habits trop étroits, la circulation arrêtée, les cols, les jarretières (je ne veux ni des uns, ni des autres), une position trop gênée et trop longue sous les armes, l’exercice pendant la Canicule, les cuirs qui se croisent sur la poitrine, le poids d’une gibecière raide et chargée de cuivre qui écrase l’estomac. Voilà les causes des maladies des Soldats. Qu’on ne les gêne pas, qu’on les habille, qu’on les arme, qu’on les équipe, qu’on les campe comme j’en donne le modèle et la description, je réponds de conserver l’armée. Qu’on le fasse marcher et manger aux heures que je voudrai, qu’on le fasse baigner, qu’on me permette de faire pendre le premier Médecin à qui je verrai, dans un hôpital, faire saigner la droite et purger la gauche, le premier Chirurgien qui fera des expériences sur ces pauvres malheureux et le premier Entrepreneur qui voudra gagner sur eux. Qu’on donne du vin dans certaines circonstances, qu’on n’épargne pas le veau, le lait, le bouillon, le poulet aux malades commençants. Dans la mauvaise eau de l’ail et le pain trempé dans du beurre et de l’eau chaude, pour ne pas manger toujours froid lorsqu’on ne peut pas s’arrêter et avec du vinaigre, toutes les troupes du monde se porteront bien. Qu’on ne les tienne pas enfermées, qu’on les loge et qu’on les amuse comme j’ai dit. Point d’huile dans les chambrées ni de houille, vapeurs dangereuses l’une et l’autre[1]. Point d’habit de laine si l’on pouvait car elle s’imbibe de sueur et exhale une odeur putride. Point de chandelle mal éteinte, un ventilatoire pour renouveler l’air, une espèce de gouttière pour l’urine qui se jette dans les lieux qui seront nettoyés presque tous les jours et un bouchon à cette gouttière pour que l’odeur n’en revienne pas... Point de casseroles de cuivre étamé, elles sont dangereuses. Casseroles de fer blanc à la guerre et de terre en garnison. Point d’eau dormante, mille petits animaux y déposent leurs œufs. Point d’eau de pluie, elle ne désaltère point. Celui qui est d’une qualité pierreuse et sèche ne se soutient pas, ne brûle que difficilement et même d’un feu sombre. Il ne dure point et il en faut beaucoup plus. Les Entrepreneurs achètent presque toujours celui qui se tire dans ce qu’on appelle des veines, c’est-à-dire celui qu’on tire presque sous le gazon et qui est séparé des ouvrages par les conduits des eaux. C’est cette séparation qui fait qu’il est desséché et, par conséquent, d’une mauvaise qualité mais ils le paient meilleur marché parce qu’il coûte moins à exploiter. On trouve des fontaines et des rivières, les premières sont les meilleures mais qu’on fasse des étangs près des Casernes et qu’on fasse filtrer l’eau. Que le Soldat n’achète point de vin. Celui qu’on lui vend n’est autre chose qu’une décoction de quelques fruits rouges avec de l’eau de vie et lui donne des coliques affreuses. La bière est ce qui lui vaut le mieux. D’où vient une si grande quantité d’Epileptiques dans les troupes ? On devrait en chercher la cause. Il n’y a point de goutte et très peu de petite vérole. On devrait aussi réfléchir sur ces deux objets et cela serait utile pour ce qui n’est pas Soldat. Presque point de rhumes et moins de malades encore dans la Cavalerie que dans l’Infanterie parce que l’odeur de l’écurie est saine de même que le fumier lorsqu’il n’est pas vieux. Cela est singulier mais cela est vrai. Point de prison malsaine, sale, obscure. Petite chambre si l’on veut, éclairée d’en haut et là, au pain et à l’eau tant qu’on voudra car, en même temps la diète est saine. Le châtiment des verges fait circuler le sang, il n’y a pas grand mal mais point de coups de bâton pour la santé. Sur le dos ils abîment la poitrine, sur les fesses ils empêchent de marcher de longtemps et occasionnent de grands maux dans les environs. Point de rangs serrés en marche, que l’air y passe bien à l’aise. Point de gêne que celle qui est nécessaire pour que les Soldats, qui sont aussi enfants que les enfants mêmes, ne fassent du chemin inutile. Si par hasard quelques Régiments ou quelques Compagnies sont obligés de camper dans un terrain humide, qu’on fasse au plus vite des rigoles autour des tentes. Cela est tout simple. On pourrait avoir sur un des chariots du Régiment une fontaine de sable, même en campagne. On pourrait entourer les puits qu’on fait de cailloux et y employer au fond du gravier s’il est possible, qu’on y jette du sel. Si le pain, par un accident qu’on n’a pas pu parer, est humide, il faut le couper par tranches et le faire griller. Pour les latrines, je crois que tous les huit jours, il faudrait les combler, en faire de nouvelles et les éloigner davantage. Nous avons assez de Housards pour ne pas craindre qu’on vienne y enlever nos gens. C’est du peu de précaution à cet égard, ou plutôt de l’obligation de ne pouvoir pas y faire de grands changements, que les assiégeants dépérissent presque toujours. Il n’y a qu’à voir la différence de la mine d’une Armée de siège à une Armée de bataille. Ma science à moi n’est pas de guérir les maladies mais c’est de les prévenir. Ma médecine en vaut bien une autre, pour en avoir même le ton je dirai, sublata causa tollitur effectus. La corruption, ce malheureux partage de notre vilaine existence, augmente au point de la finir tout à fait. Tout y porte malheureusement, les éléments mêmes, excepté un seul qui purifie, y contribuent. Il faut bien travailler contre l’une surtout : se sécher souvent et préserver les pieds et les jambes car c’est par là que bien des gens périssent. Il faut bien prendre garde aussi à ne pas laisser son vêtement à terre. On meurt en détail de l’humidité et de froid. J’ai vu souvent mourir de chaud subitement mais c’est à cause de ces infâmes guêtres que nous avions et de tous ces désolants ligaments. Que de rapports ! Que de détails ! Que d’épreuves à faire ! Qui sait, par exemple, que le linge des femmes est pernicieux ? C’est un animal immonde dont il faut se garantir même dans sa bienfaisance. On voit nos dames en temps de guerre faire de la charpie. Eh bien ! au lieu de guérir, c’est le poison qu’on introduit dans la plaie. J’ai demandé si c’était peut-être le temps d’une santé déréglée, ou bien réglée, comme on voudra l’appeler : si c’était celui des accidents auxquels un mari ou un amant les rend sujettes. Dans tous les temps m’a dit l’habile homme qui en a fait l’expérience. En tout, je ne sais pas si l’usage trop fréquent de la charpie est un abus car il me semble qu’elle empêche les chairs de se rejoindre. C’est du Physique que tout cela, veut-on du moral ? En voici. Qu’on ne gronde point, qu’on ne fatigue, qu’on n’humilie personne, qu’on ne tourmente pas, les Officiers molesteurs peuvent très bien déranger la santé. De la gaieté, cela est bon pour tout, cela est bon dans tout et en tout. O Nature ! Nature ! C’est vous qu’il faut rechercher, c’est vous à qui les grands miracles sont réservés. N’est il pas juste que ce soit elle qui raccommode ce qu’elle a dérangé ? Le Soldat l’a aidée à ce dérangement. Il faut que le Colonel, le Capitaine et, s’il le faut absolument, le Chirurgien l’assistent dans cette réparation, il ne s’agit que de la seconder. Pourquoi les drogues de l’Amérique, les demi-poisons qui souvent en deviennent tout à fait ? Pourquoi tant de frais ? Imitons les chiens qui cherchent dans la prairie et qui y trouvent ce qu’il leur faut. Imitez presque tous les autres animaux. Le remède est, (j’ai cette bonne idée de la Providence), dans la même partie de l’Europe, que le mal. Que deux Chirurgiens (il y en a dix huit) ne soient que des Herboristes ou Herboriseurs ou Botanistes, qu’on leur apprenne à connaître les simples. Que deux Chirurgiens ne soient que des Apothicaires, qu’ils fassent les préparations, qu’ils achètent la matière première ; on évitera les comptes et les quiproquo de ceux de la ville. Que deux autres soient employés à guérir ce qui , au lieu de donner la vie, donne si souvent la mort. Qu’il y ait encore des Surnuméraires de ces trois talents là en cas qu’il y en ait de malade. Que deux autres soient habiles dans les maladies des os. Deux au moins Anatomistes. Deux excellents pour les blessures. Que les autres veillent aux hôpitaux et, indépendamment de ce talent de discipline, qu’ils aient des connaissances et surtout de l’humanité. Un Chirurgien-Major qui soit assez savant pour savoir qu’il ne sait rien, mais qui soit bien élevé, bien instruit, Philosophe presque, beaucoup d’expérience, encouragé par des bonnes récompenses dans sa vieillesse, qui fasse de bons bandages pour les ruptures, qui soit le confident et l’ami des Soldats. Je parie ma tête, avec tout ce que j’écris ici depuis une heure et de tout mon cœur, qu’il n’y aura jamais plus de dix malades, un jour portant l’autre, à l’hôpital, que l’hôpital ne coûtera pas cinquante ducats par an. Point tant de Mercure, employé si légèrement, qui fait plus de mal que le mal même. Plus de précaution dans la manière de l’administrer. Point tant de sublimé corrosif. Beaucoup d’eau en dehors et en dedans, des bains et de la tisane. Les pauvres malheureux ont bien de l’avance sur nous pour la guérison. Ils sont toujours en régime. Qu’on visite les femmes et les filles du Régiment, que les Chirurgiens des villes, menés par les Curés même s’il le faut, qui devraient en faire une fonction pieuse, visitent les femmes et les filles un peu pauvres de leurs Paroisses. Sous prétexte que ce soit pour la sûreté et la santé des mariages, qu’on ne devrait pas permettre sans cela, on assurerait à l’abri de la sainte sévérité d’un Sacrement, qui devrait être aussi charmant qu’il est sacré, les amours des Citoyens et des Militaires. On ne les y encouragerait pas pour cela mais il me semble que tant qu’on n’arrêtera pas ce penchant si doux, reçu en naissant et mis en valeur quatorze ans après, on doit l’empêcher de faire au moins d’autre mal encore que celui de la société qu’il dérange quelquefois. C’est du bas souvent qu’il arrive, il monte quelquefois jusqu'à la Cour. Si dans tous les étages, les rangs et les pays, on prenait ces précautions, on verrait les roses et les lys à leur place. Le paradis terrestre serait partout car on aurait chassé le serpent. Des hôpitauxIl pourrait y avoir le plus beau règlement du monde là-dessus et l’on pourrait y faire des dépenses exorbitantes, que l’on manquerait souvent à ce qui est le plus nécessaire. Il est très malsain de coucher deux lorsqu’on se porte bien. Cela devient mortel lorsqu’on est malade. On en revient, heureusement pour l’humanité. Quel spectacle affreux pour un malade de tourner ses yeux à demi-éteints vers un camarade expirant à côté de lui de la même maladie. Il s’y passe des duretés bien incroyables. Souvent en visitant, on me dit dans la langue du malheureux que les Chirurgiens condamnent, qu’il mourra le soir et un petit rideau que l’on place un instant après au pied du lit, est l’étendard de la mort. C’est là le champ de bataille où il périt plus de monde que dans les combats. C’est à faire transporter les malades, c’est à les charger en pile sur des chariots où ils le deviendraient s’ils ne l’étaient pas, qu’on leur ferait passer la moitié de la campagne. On craint que l’ennemi ne les prenne, quand même cet ennemi serait le peuple des Caraïbes ou des Anthropophages, il ne choisirait pas ce moment là. Outre les représailles d’humanité que les deux Armées se rendraient mutuellement, intérêt même à part, qui peut douter que l’ennemi vaincu, et la preuve de la gloire du vainqueur, ne cesse d’être ennemi dès que sa prise même atteste sa puissance. Les arbres d’une forêt, frappés par la foudre, étaient même sacrés chez les Païens. C’est en Hôpitaux qu’il ne faut ni entreprise, ni administration générale. Que toutes les maisons auprès du camp soient retenues pour les malades de chaque Régiment. Que les Généraux étalent s’ils le veulent dans les camps la pompe de Darius, qu’ils élèvent jusqu’au ciel des pavillons d’or et d’azur mais qu’ils laissent les villages à des gens souvent plus utiles qu’eux. Qu’il y ait à chaque Hôpital pour trois Régiments, trois tableaux, qu’il y en ait ensuite trois autres du nom, de la blessure ou de la maladie et du régime ou du traitement. On verra aisément la dépense et l’emploi. Pourquoi y employer les infirmiers ? Si ce sont de jeunes gens, ils seront durs et sont faits pour aller se faire eux-mêmes ou en blesser d’autres. S’ils sont vieux, ce sont des espèces de vieilles gardes-malades qui leur donnent tout ce qu’ils demandent à l’insu du Chirurgien-Major. Qu’on tire parti d’une classe de gens ou ridicules, ou nuisibles, ou inutiles pour le moins. Sans bataille on peut compter cinquante malades par régiment. S’il y en a une pendant la campagne, on peut compter cinquante blessés, ce qui fait la valeur de cent hommes à l’Hôpital. Je sais bien qu’il y a des corps seuls qui en ont au moins cinq cents pour leur part mais y a-t-il une affaire où vingt Bataillons soient bien franchement dans le plus grand feu ? Je répands cela sur la totalité et je trouve 2 500 hommes hors de service sans combat et 5 000 s’il y en a eu, mettant l’armée même à 100 000 hommes. Ce serait l’affaire de deux cents Capucins qui camperaient au Quartier-Général à côté des Vivandiers, en attendant qu’ils fussent envoyés aux Hôpitaux où ils seraient nécessaires ; il serait assez bizarre de les y voir travailler de tout leur cœur, leurs robes troussées dans leurs poches et peut-être que le premier signe de convalescence des malades serait de rire de cette bizarrerie. Des critiquesJe vois toujours ces malheureuses gens s’élever et dire : Que cela est petit ! C’est bon tout au plus pour un Régiment. Ce que je propose pour un peut servir pour une Brigade, un Département, une Aile même si le besoin l’exigeait mais il n’est pas à supposer que l’ordonnance de l’ennemi, ou un quart de lieue seulement qu’il occupe, exige partout les feux, les masses, les colonnes et les ordres dont je parle. C’est quelquefois un Régiment qui gagne une bataille. C’est au jugement à choisir, c’est au courage à exécuter. Qu’on fasse une épreuve et qu’on se venge sur tous les Auteurs Militaires vivants de toutes les extravagances que les morts nous ont fait dire. Qu’on leur donne un petit corps à commander. J’aimerais mieux leur voir faire des sottises dans les plaines d’exercice que de leur en voir écrire dans leur cabinet. Les unes feraient rire et les autres font bâiller. Addition à l’article de la médecineLe plaisir de grandir une Armée à la vue, et ce qu’on appelle de relever l’homme, fit imaginer vraisemblablement le blanc à quelques Armées. Qu’on y examine le nombre d’étiques. Je parie qu’il y en a plus que dans les autre habillées de bleu ou de vert. La craie, la pierre de tâche, sont des poisons pour la poitrine. Il y en entre beaucoup en battant l’habit. On ne peut guère s’empêcher de tousser en entrant dans ce nuage de poussière venimeuse quand on arrive dans ce moment malsain pour visiter les chambrées. Je sais bien que cela n’a jamais été dit : mais je le dis parce que j’en suis sûr. [1] Il me reste à en dire quelque chose que j’ai oublié à l’article du Chauffage, c’est que le Charbon de terre est le menu. La Houille est le gros en masse. Le Charbon de terre ne convient pour les troupes que lorsqu’il est de l’espèce qui colle parce qu’il brûle jusqu’aux cendres et ne passe pas à travers la grille.
|
||||||||||||||||||
|
|
Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin |
||||||||||||||||||