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Prince de Ligne

 

Préjugés et fantaisies militaires

 

De l’artillerie

Il arrive bien souvent qu’à force d’entendre parler où de lire des ouvrages de différents sentiments sur un objet, on est exacte­ment au même point d’où l’on est parti aupara­vant. Comme la nation qui écrit le mieux et qui écrit le plus, est aussi celle chez qui les affaires de société deviennent des affaires de gouverne­ment ; il vaut mieux ne pas s’en rappor­ter à, ces anciennes et à ces nouvelles façons de penser sur l’Artillerie. Il n’y à que l’habile homme que nous avons es­timé avant sa nation en qui j’aurais confiance. Il n’y a qu’un officier digne de lui qui a écrit, qui suivant moi ait raison. Point trop de pièces [67] de petit calibre. On sait combien les pièces de trois peuvent tirer de coups partant du point ou l’on doit marcher à l’ennemi vigoureusement, soit en le vou­lant joindre, soit en s’arrêtant quelquefois pour faire de ces bonnes dé­charges, les seules dont je fasse cas. Que fait-on des grenades ? C’est une plaisanterie d’exercice à montrer aux femmes à qui cela fournit les plus jolies peurs du monde, si elles-mêmes sont jolies. Un seul haubitz fait plus d’effet que les grenades de quinze mille grenadiers. Quand un che­val de petites pièces de trois est usé, elles restent là, puisqu’elles ne sont attelées que de deux chevaux. Comme je préfère de tirer parti de toutes les pièces, et qu’il me semble que j’en trouverais moyen, je crois qu’on peut très-bien avoir un tiers de canons de moins que l’Armée ennemie, ou tout au plus un quart. Qu’on ait diminué ou allégé, c’est très bien fait, dès qu’on est sûr de la même portée, mais qu’on n’abandonne pas les bonnes grosses pièces de batterie et de siège presque. C’est cela qui donne du furieux branle à une affaire, qui sauve une Armée attaquante, si elle est battue, et qui l’empêche de l’être, si elle est attaquée. On a beau se plaindre de la pesanteur et de l’embarras ; sept ou huit petits malheureux canons, tiennent bien plus de place que [68] deux bonnes pièces de douze et n’en font pas l’effet. Si, l’on est bien pressé d’arriver, je sais bien que celles-ci courent plus vite, quoique cependant il y a d’assez bons chemins, à présent dans tous les pays où l’on fait la, guerre, et que, quand il n’y en a pas, on les fait dans une nuit. Mais quand on va si vîte, est-ce pour s’arrêter à canonner ? C’est pour une attaque de vive force, et voilà le cas de prendre le canon de l’ennemi et de ne pas songer au sien.

Il y a dans tous les Arsenaux des inventions, et chez tous les Ministres des faiseurs de projets. La jalousie, l’inintelligence, l’avarice ou l’opiniâtreté les ont fait souvent recevoir très mal aux Cours où ils s’adressaient. Les pau­vres malheureux mettent dans un dépôt forcé le fruit de leurs travaux, et passent pour des fri­pons, ou pour des fous. Il faudrait qu’on les examinât avec beau­coup de connais­sance et de désintéressement. Je ne sais si je n’ai pas dit ail­leurs que tout ce qui regarde les Mathématiques Mécani­ques devait dépendre des expériences et de son accord avec la Tactique.

Il y en a qui m’ont dit qu’un homme seul pourra ma­nœu­vrer une pièce où il en faut ordinairement cinq ; d’autres, qu’ils tireront plutôt trois coups qu’on n’en tire un à présent, et jusqu’à cinq fois même par [69] minute. Ceux qui veulent faire charger par la culasse ou sur le côté pré­tendent qu’entre autres inconvé­nients de moins, les Canon­niers ne sont point exposés aux risques, que je leur ai vu courir à la vérité, à la guerre et même à l’exercice, en char­geant devant le canon. On m’a promis aussi que de telle étoffe que les cartouches soient couvertes, la charge ne pour­rait jamais s’enflammer avant le temps, que le canon se ra­fraîchissait de lui-même et se nettoyait de toutes les parti­cules de fil en­flammé ou d’autre chose gui pourrait y être resté de la charge pré­cédente. C’est affaire de mécanisme, m’a-t-on dit, la cartouche pourrait n’être couverte que d’un simple papier. Quelques-uns m’ont assuré que la charge al­lait plus loin. Quelques-uns m’ont dit que leurs canons pris ne pouvaient point servir à l’ennemi. Quel­ques autres m’ont fait encore des calculs sur la poudre, que j’aurais voulu avoir le temps de vérifier sur le champ. Quelques autres qu’ils trou­veraient par leur construction le moindre petit défaut de fonte, ou de métal dans l’intérieur du canon. Ceux-ci même prétendent que pour la dépense de deux louis ils arrange­ront de cette manière là tous les vieux canons et même d’anciens encloués. Tous à- la vérité donnent du soupçon par leurs pro­testa­tions d’attachement, particulier aux [70] puissances auxquelles ils veulent s’attacher. Il n’est pas nécessaire d’être Militaire pour rendre de grands services dans l’Artillerie, les Fortifications et les Plans de Campagne. C’est à nous alors a approuver, condamner ou améliorer la Théorie par la Pratique.

Des villages

On juge mal très souvent les uns et les autres, on les veut défendre et ils sont hors d’état de l’être. Des maisons séparées, quelques granges et des vergers, n’empêchent pas même des Hou­sards de pénétrer et de sabrer partout en peti­tes troupes, il en est ainsi de ce qui paraît  forêt à une cer­taine distance, et dans les cartes où elles en portent le nom, parce qu’autrefois elles en étaient. Ce sont des arbres éloi­gnés les uns des autres que j’y ai vu hacher des Croates par la Cavalerie. Si le village est comme ceux de Silésie et du Brandebourg, je crois qu’il ne faut pas songer à le défendre ; si on le laisse devant la ligne et que l’ennemi ait besoin d’y passer, je crois que cela vaut mieux. On peut le brûler alors et déranger son passage pour les munitions. Il y a des cer­cles où les villages de Bohême ne valent pas mieux. Ceux de Moravie sont un peu moins mauvais. Ceux de Saxe et de Lu­sace un peu meilleurs ; mais quelle [71] différence d’eux à tous ceux de Flandre et d’Italie ? L’industrie y fait partout des citadelles. Des haies d’épine, plantées souvent en lo­sange, en font un retranchement qui pour être en mosaïque n’en est que plus terrible. Des fossés relevés, plaqués avec un soin étonnant, valent mieux que tous nos glacis. Les Paysans Flamands sont des Vauban sans le savoir. La richesse de leurs habitations les rend capables de soutenir un petit siège ; les cimetières sont très escarpés, parfaitement bien entou­rés, et la maison du curé est un château, je ne sais si c’est la mé­fiance qui a imaginé les enclos en Italie ; mais on y fait tant tour­ner les petites navilles que tous les pigeonniers qui sont très com­muns dans ce pays là, paraissent de petits forts, et puis tous leurs petits terrains entre-coupés de ca­naux, quadrillés par des haies, bornés quelquefois par des serpenteries de petites palissades, de même que le reste qui va toujours en tournoyant, annoncent l’astuce des habitants, On peur défendre les uns et les autres de deux manières. La première, en établissant une Artillerie considé­rable et à cou­vert, et commencer ainsi la bataille ; la deuxième, c’est après s’en être retiré dès que l’ennemi y aura mis le feu, ce qu’il fera immanquablement, d’y rentrer et de regarder tous les murs et [72] les fossés comme autant de parapets. Qu’importe que les toits, les fenêtres et les planches n’existent plus ? On sait bien mieux ce qui s’y passe ; on en voit plus clair dans ses affaires, l’ennemi n’y entre pas, parce qu’il s’imagine qu’il y brûle encore ; l’on y reprend poste ; l’on y fait rentrer ses caissons et la seconde bataille recommence. On fera certai­nement très bien de les tour­ner ; mais s’il y en a plusieurs dans une ligne, comment y parvien­dra-t-on ? On se trouvera sous des feux croisés, parvînt-on même à percer la ligne qui joint plusieurs villages, qu’on aurait dans son front. Ce serait autant de siéges à faire, et si l’on s’en occupait, croyant y ga­gner quelque chose en les prenant de revers, la ligne percée et battue se reformerait et prendrait tous ces assiégeants à dos. Quant aux bois, je dirai, qu’on n’y peut point parfaite­ment compter, à moins que les ronces, les épines, et un taillis très épais et très haut, n’empêchent d’y marcher plusieurs troupes de front. Il faut même les reconnaître à présent jusqu’à la portée du canon, puisqu’il y a souvent des monta­gnes, dont on ne se doute pas, et qu’on les rend dans un ins­tant aussi chauves qu’elles étaient avant les efforts prodi­gieux de l’industrie des hommes. Je crois avoir parlé ailleurs des plates-formes qu’on y élève alors.

De la marche

[73] On a bien tort de ne pas établir qu’on ne doit aller dou­cement qu’en se retirant : et il faut tâcher de ne se retirer jamais. En allant très-vite, au contraire, on fait retirer les autres. De grands pas, de ce que nous nommons dans notre exercice, Marche, Marche ; voilà ce qui en impose à l’ennemi. J’aime assez que du plus grand pas on passe au plus petit, de celui-ci à l’autre plus allongé. Cela donne de l’équilibre au Soldat ; cela l’empêche d’abandonner son corps, et cela lui donne de l’attention.

Des marches

C’est une partie que M. de Puységur à un peu dé­brouillée ; mais qui a été bien changée et bien perfectionnée. Je ne parle pas de tout ce qui a été dit et écrit là-dessus, ni de ce qui ne l’est point et que j’ai vu exécuter avec tant de succès par le plus excellent Quartier-Maître Général du monde. C’est des distances que je m’occupe et que je veux régler. Le calcul de lieues est incertain et souvent de mau­vaise foi ; les mille de même et les meilen aussi ; les [74] pieds sont suivant les pays, par conséquent, les toises et les pas géométriques. J’aimerais mieux tout uniment celui d’à-peu-près deux pieds qu’un Soldat fait ordinairement, et je pré­tends en faire faire vingt mille à une Armée dans une heure, à recommencer même cinq fois par semaine s’il le faut. Il faudrait pour cela se mettre en marche depuis trois heures jusqu’à neuf, faire la cuisine, dormir jusqu’à cinq heures, et marcher encore jusqu’à huit, dans les beaux jours de l’été ; les marches de nuit sont trop dangereuses et trop incommodes, et on avance bien peu, car l’inquiétude arrête. J’ai examiné les marches des Romains; j’ai calculé le longum iter de César ; tout cela n’a jamais fait plus de quinze lieues de France, et tous ces anciens là n’ont point été comme un de nos corps d’Armée dont j’étais, de Dresde au centre de la Si­lésie et de-là à Berlin en, dix-sept jours.

Des camps de manœuvre

[75] Je voudrais que tous les officiers-généraux et au­tres eussent la permission de faire des projets et de les exé­cuter. On leur donnerait des troupes. Ils en feraient ce qu’ils voudraient ; et de même que Turenne devina Marlborough dans le jeune Chur­chill on trouverait peut-être un Eugène dans un cornette de Hou­sards. Liberté entière, essais conti­nuels, encouragements, pen­sions et compliments. Le génie tel caché qu’il soit souvent, déchire le rideau qui le couvre et embrase de son feu tout puissant, ceux même qui le connais­sent le moins et qui sont cependant obligés à s’y soumettre. C’est lui qui remuera, mêlera, distinguera et déter­minera les différentes armes d’une Armée : c’est lui qui franchira les bornes et les espaces sur l’aîle de la rapidité.

De quelques feux

[76] C’est le temps, c’est la situation, c’est la disposition de deux Armées qui doivent les décider. Je crois que si une troupe, est attaquée à la fois et par le front et par l’arrière-front ; elle pourrait bien se tirer d’affaire en formant deux flancs, des deux demi-compagnies des ailes, et puis faisant faire un demi-tour â droite aux demi-compagnies paires, et feu comme cela des deux côtés, c’est le cas des Schroge pelo­tons Feuer, pour se couvrir réci­proquement le dos les uns les autres. Plutôt que de faire ces dé­charges générales qui le découvrent trop ; si l’on veut, avoir quatre feux pour deux bataillons à opposer le long du front, on pourrait commander feu à la fois à toutes les demi-compagnies impaires, et en­suite à toutes les compagnies paires. Ce feu pourrait être très-meurtrier, et moyennant cela il y en aurait pour tout le monde.  Voilà l’un de ces feux (Fig. 1.). Voici l’autre (Fig 2.).

Des manœuvres

[77] Les mulets du  Prince Eugène, tristes observa­teurs d’un règlement, croient que tout est perdu si l’on ne le suit pas exactement. Mais songez donc pauvres esprits resser­rés et crain­tifs que le Législateur n’a pu prévoir tous les cas. Le nôtre plus éclairé que tous les autres nous indique les moyens et veut qu’on les applique aux circonstances.

Par exemple :

1° Si l’on a grande envie de se servir de son feu et don­ner, outre cela de la solidité â son ordonnance qu’on exerce de cette façon-ci (:Fig. 1).

C’est un régiment, une Brigade, un Département, tout ce qu’on voudra, en deux bataillons l’un derrière l’autre à seize pas de distance, qui font la longueur de mes quatre Plé­sions. Elles se fe­ront moitié du troisième rang de la premiere ligne et moitié du premier rang de la seconde, tout cela mar­chera à la fois; les deux premiers rangs en tirant et les deux derniers rangs qui seront as­sez loin pour ne pas être exposés aux mêmes coups, remplaceront les blessés et les tués des deux autres. Lorsqu’ils [78] commence­ront à s’éclaircir, il me restera toujours les quatre masses, dont la tête enchassée dans la ligne fera feu en avançant comme tout le reste. Elle ne sont pas assez considérables pour que l’ennemi les re­commande beaucoup à son Artillerie. Mais elles sont si lestes que fondant avec impétuosité sur l’Infanterie qui lui est op­posée, qui peut très-bien les avoir ignoré jusqu’alors, elle la percent et la renversent. Si on les attend malgré la supério­rité de mon petit parallélogramme, tirant et avançant elles fe­ront un à droite et un à gauche et se partageront par le mi­lieu ; prendront tout de re­vers, et en se développant pour se mettre sur quatre de large par un quart de conversion ; elles laisseront derrière elle prisonnier de guerre tout ce qui est échappé à la vivacité du feu seul praticable, et à la densité des colonnes les seules raisonnables, maniables etc.

2°. Le carré d’où il y a plus de feu à avoir, est celui qui est formé par tout une colonne en marche par le centre, en faisant serrer à demi-distance et converser de droite et de gauche par Pe­lotons. On peut doubler par tour et il y a en­core assez de réserve pour donner de la consistance à la face la plus menacée. J’ai bien cherché, j’en ai trouvé un que j’abandonne tout à fait pour celui-ci. Il n’y a de vide [79] que ce qu’il faut pour pouvoir s’y remuer (fig. 2.). Les masses, pour peu qu’elles diminuent, sont sujettes à la confusion si quelque officier est tué, qui pourra le réparer? Si c’est pour enfoncer, peu importe qu’il en ait, il ne faut que marcher; mais quand on veut de pied ferme s’opposer à la Cavalerie ou à une grande supériorité d’infanterie, il faut par l’ensemble des res­sorts, déranger l’ensemble des forces. C’est aux atta­qués qu’appartient le sens-froid. Les officiers d’État-Major peuvent du centre, en, faisant prendre beaucoup de précau­tions, faire tirer les trois premiers rangs, genou à terre, et les trois seconds debout. Quand on attend, on peut faire effacer le premier et les deux au­tres peuvent placer le fusil, l’un de­vant l’autre, derrière le pre­mier.

3°. J’ai pensé il y a quelques temps, que pour flatter l’ennemi de l’espérance de prendre un bataillon en flanc, on peut le lui prêter jusqu’au dernier moment, et portant le cen­tre de sa masse où était l’aîle rendre en déployant, en flanc l’ennemi lui-même, qui aura pu prendre pour des ouvriers ou ne pas démêler, ce qui marche le long du front. On peut lui refuser même une aile, en plaçant de biais un ou deux hom­mes de la masse et la faire dé­velopper sur un alignement. Il ne faut le commander que [80] lorsqu’elle a dépassé un peu l’aile, qui doit-dérouler, bien vite aussi, ainsi que, tous les pelotons, que celui de la droite du centre a ramassé succes­sivement (Fis.3.).

4°. Le rond de Puységur est trop mal traité aussi. Jamais on n’a prétendu le faire aller à l’ennemi ; mais on pourrait, pour l’éviter, marcher en aplatissant le cercle et, le rendant, encore moins qu’ovale même, s’il le faut. Voyez les troupeaux, ils n’ont point le tort des angles de tous nos Tacticiens, ils résistent par leur ordonnance à des ennemis bien plus féroces que ceux que nous combattons. Ce serait une, troupe éparpillée que l’on met­trait ainsi. Si l’on en avait le temps, on le formerait sur six hom­mes de hauteur.

5°. C’est un projet, d’éparpillement qui pourrait arrê­ter de la Cavalerie ; car si elle s’occupait à sabrer, dix Dra­gons ne vien­draient pas à bout d’entamer quatre ou cinq hommes qui s’acculeraient, et qui, en manière de chausse-trape présenteraient la baïonnette ; par ce moyen là les blessés, les fatigués pourraient s’échapper, et échapper leurs bataillons qui se retireraient plus commodément ; car la Ca­valerie s’amuserait certainement alors de ces petits pelotons et perdrait du temps tandis que les autres ga­gneraient pays, (Fig, 4.).

[81] 6°. Si l’on croit que dans la première manœuvre mar­quée plus haut, la seconde ligne est exposée aux mêmes coups que la première, et que les colonnes sont trop peu considérables, on peut les faire du second bataillon, qui reste alors à trois hommes de hauteur. Il y’en aura six d’une demi-division chacun qui sou­tiendront mon ordre de bataille à deux hommes de hauteur, comme des poutres soutiennent un édifice un peu faible. Le troi­sième rang du premier bataillon sera partagé par pelotons, dont un sera la réserve des trois, et tout cela sera placé dans les inter­valles des co­lonnes un peu en arrière. La destination de remplacer les morts et les blessés de la ligne des colonnes, et celle des co­lon­nes est, comme celle du numéro premier, d’agir toute seule, lors­que les rangs sont trop diminués, de tomber sur l’ennemi presqu’à la course. ( Fig. 5.).

7°. Qu’on le cherche.

8°. On peut faire un petit quarré dans un grand si l’on veut, comme ici. Le premier est à six de hauteur et le second à trois ; il a cela de bon que je sais le moyen de le fermer tout de suite et que j’en arrondis les angles. (Fig. 6.).

9°. On peut voir ceci et presque tout le reste plus en grand dans mes ordres de bataille ; mais en [82] attendant qu’on com­mande des corps, même à l’exercice où l’on devrait essayer les offi­ciers-généraux en les livrant à leur imagina­tion, ce qui seul peut en former ; on peut avec un bataillon ou un régiment éprouver mes angles obtus à deux hommes de hauteur, et le reste en réserve. ( Fig. 7.).   

Voilà l’un de ces feux. (Fig. 8.).

Voici l’autre. (Fig. 9.).

10°. Je ne sais pas si je puis compter pour manœuvre une marche par file bien simple destinée à trois objets.

Le premier serait de passer un défilé, c’est par le Cen­tre que je le forme. (Fig. 10.).

Le second de ne pas perdre de terrain, quoiqu’on en accuse cette marche avec raison. Les bataillons étant dou­blés, j’ai éprouvé que sans formation, déformation, complica­tion, conversion, expli­cation on n’a qu’à placer la droite ou la gauche au point où l’on veut l’appuyer et dire front à tout ce qui a dou­blé. Il n’y a plus en­suite qu’à entrer en ligne droit devant foi, dés que ce qui a été doublé s’est serré, les centres deviennent des aîles. Qu’est-ce que cela fait ? Il est excellent d’apprendre méthodiquement au Soldat à ne pas trouver sa place. Il n’en est plus si étonné alors dans les grandes aven­tures et il ne la conserve pas longtemps.

[83] Le troisième objet est de faire feu trois rangs en front, trois rangs à dos, de pied ferme si l’on est entouré, et par file à droite et à gauche si l’on veut percer et dégoûter les environnants, les poursuivants, etc.

Du déploiement

On en multiplie la manière, je n’en vois pourtant que deux sortes. Si l’on ne veut pas faire une grande queue à la colonne, si l’on était obligé de ménager son terrain ; il est clair qu’il faut faire souvent masse et se développer par ti­roirs. Dans tant d’épreuves que j’ai faites, je ne vois rien de mieux, pour ne prendre trop ou trop peu de terrain, que de faire sortir le Commandant de la ré­partition, qui aligné pour sa personne avec le premier rang des répartirions du centre qui n’ont pas bougé, compte à-peu-près au­tant de pas que d’hommes, ou son Pelotton ou sa demi-compagnie, et les fait marcher tout de suite droit à lui. Il était aligné, pour lui, sa répartition ne peut pas manquer de l’être aussi, ainsi des au­tres de droite et de gauche sans perdre un instant. C’est au grand pas redoublé cent quarante par minute. Les March et l’Aussmarchiren doivent [84] s’annoncer comme un éclair. Comme il n’y a rien de plus dangereux dans une ligne que les ouvertures, et de pis que des flottements, pour les boucher il vaut mieux se tromper pour le moins de terrain que pour le plus. J’aime les ré­serves, c’en est une qui se trouve naturel­lement.

Si l’on a assez d’espace pour pouvoir décrire les diago­nales, je ne conçois pas pourquoi on se sert de cet éternel huitième de conversion, toujours employé trop méthodique­ment. On est vrai­semblablement pressé de se déployer avant l’ennemi, ou de chan­ger de front, ou de prendre une position. Si l’on est trop près, il n’y a que le premier déploiement de la masse qui puisse être employé ; il n’y a point de risque, puis­que ce qui est formé protége ce qui va l’être : et si l’on ne craint rien pour ses flancs, je conseille la course une fois pour toutes. Chaque homme des dernières répartitions surtout, fait un demi-quart de conversion pour lui-même, et pre­nant son fusil dans la main droite, doit voler à sa distance. Quel est le Soldat qui depuis seize ans jusqu’à quarante-cinq ne pour­rait pas courir trois cent pas, et même quatre cent s’il le faut ? D’ailleurs les compagnies qui ont à courir le plus, sont les compa­gnies des aîles, qui sont ordinairement composées de tout ce qu’il y a de [85] plus leste, de plus jeune et de plus grand. On est beau­coup plus fatigué à se tirer sans cesse à droite et à gauche, et à changer vingt fois d’alignement, mar­chant tantôt trop en avant, tantôt trop en arrière. Si le Commandant du premier peloton qui arrive dans la ligne a eu tort et le veut corriger, tout le reste en a un qui ne peut se réparer qu’après bien du temps. A la course cela ne peut point arriver. Les premières répartitions, sans s’abandonner au­tant que les dernières, se jetteront vite à leur place. Les se­condes sont assez éloignées d’elles pour ne pouvoir pas se romper sur le terrain qu’elles doivent occuper. Les troisiè­mes jugent le leur avec encore plus de facilité et on ne fait point tant de pas inutiles. Si l’ennemi s’en apercevant prenait la même méthode, supposé que l’on fasse un front égal à lui, on gagnera une demi-minute par bataillon sur sa manière : une demi-minute suffit pour l’empêcher d’achever, le mettre en confusion et le bat­tre. Ce procédé-ci est bien court et n’est pas compliqué. Peut-être que lorsqu’on avait commencé la marche par le centre ou par les ailes, on ne s’était pas at­tendu à un moment aussi essentiel. C’était une marche ; un mot en fait une manœuvre. On part de sa distance, il ne faut qu’un commandement. L’expérience prouve tous les jours à l’exercice [86] que ce qui est commandé par un seul, s’exécute toujours à merveille.

Il faut toujours se développer sur la tète, si l’on avait dé­passé maladroitement sur la queue; car sur le centre on perdrait du temps et du terrain. Il y a une occasion où il faut marcher par la droite pour se former à gauche. C’est lorsqu’il est nécessaire d’appuyer son aile à un point connu. Alors les troupes qui ont fait un quart de conversion à droite et qui l’occupent, font feu s’il le faut, en attendant que successive­ment celles de la gauche dé­ploient à côté des premières de la droite qui sont formées, et der­rière lesquelles elles défilent, pour se mettre en front, en entrant tout-à-fait dans le même alignement et dans le feu si l’ennemi veut interrompre cette formation.

Du désordre

Quel nom pour des spéculateurs, des hypothéseurs, des gens de cabinet ! Je dirai plus, pour les Majors de paix, pour les Généraux d’exercice, pour les faiseurs, les manœu­vreurs de gazon, les marcheurs de prairies ! C’est pour ne pas avoir de désordre qu’il faut souvent en parler, il faut le prévoir [87] pour le prévenir. Entre ceux qui en mettent un jour de Bataille, parce qu’ils en ont dans la tête et peut être aussi dans le cœur, et ceux qui ont intérêt qu’il y en ait, en­tre les évènements extraordinaires qu’il doit y avoir absolu­ment, la moitié du temps que l’on se bat est destinée à la confusion. Voit-on remplacer les morts ? S’empresse-t-on d’entrer dans les rangs d’où sortent les blessés ? Qui fait ve­nir les réserves ? Que devient la seconde ligne ? C’est pour cela qu’on trouvera quelque part dans cet ouvrage, la ma­nière de relever un bataillon par celui du même régiment. Il n’y a pas d’excuse alors sur la différence d’ordre et de Com­mandants. C’est pour cela que je veux une école de désordre. II faut aller et venir dans le terrain qu’on occupe, comme dans sa chambre. Il faut que les officiers vo­lent à l’endroit où ils trouvent cinq ou six hommes de hauteur. Il faut que cela arrive à l’exercice pour qu’ils éclaircissent tout de suite les rangs et que chaque chef de file soit couvert. Il faut que les bas-officiers empêchent ceux qui ne seront pas nommés d’en aller relever d’autres. Il faut qu’au moins dans la ma­nœuvre les Soldats apprennent si fort la dépendance, que par habitude ils délibèrent même pendant le feu de quitter, quoique blessés, une place si sacrée pour eux.

[88] Il faut mêler les ailes, toutes les compagnies. Il faut les savoir remettre ; mais il faut les mouvoir comme cela. Il faut se faire à la fumée, à la poussière, au vent; ap­prendre à y voir et à y entendre. Il faut apprendre à courir par compagnie d’abord, pour qu’on sache courir par bataillon ; sans cela le Soldat s’abandonne, et son premier mouve­ment est toujours extrême. Il faut le régler et l’empêcher de courir trop en avant, surtout, car c’est ordinaire­ment ce qui arrive. On voit un flot reculer avec effroi, pour éviter que les chevaux des officiers d’État-Major, qui souvent alignent beaucoup mieux qu’eux, ne marchent sur les pieds.

J’ai entendu dire à un grand homme que je cite sou­vent sans le nommer que s’il trouve un sous-lieutenant au milieu de la première bataille qui se donnera, avec un peloton quelconque bien ensemble, bien serré, bien aligné, pen­dant le plus grand feu ; il lui donnera une compagnie. Il est sûr que si chaque officier fait de même, la bataille est ga­gnée. Qu’ils ne songent donc qu’à cela, à l’exercice et à la guerre.

Des masses

[89] On ne saurait trop en faire usage : elles sont bon­nes à tout, en tout et partout ; mais elles sont bien sujettes à la confu­sion si l’on ne sait pas la prévenir. Il faut que les rangs restent toujours ouverts à la distance de deux pieds, et qu’à la marche par file, lorsqu’on fait manœuvrer la marche de droite et de gauche, on ne les laisse pas approcher. Qu’importe que marchant de cette façon-là, le soldat soit éloigné de ses voisins ? Il n’y a pas plus d’inconvénient que dans la marche d’un bataillon par file. D’ailleurs ce n’est ja­mais pour longtemps qu’on fait manœuvrer la masse de cette manière-là. C’est à la guerre pour gagner au plus vite le ter­rain où l’on doit appuyer la droite ou la gauche du déve­lop­pement ; car je recommande alors pour la plus grande sûreté de former les masses par l’aile. Rien ne l’étonne alors aux coups de fusil. Elle est sûre de sa supériorité, on l’a prévenue surtout. Ou a sa confiance, elle croira toujours sa manière victorieuse : car il faut intéresser son amour-propre et lui persuader que les ennemis ne sont pas instruits comme cela ; mais qu’on lui rend compte de tout, parce qu’on compte sur elle. Ceci [90] est une magie bien permise ; mais c’en est une. C’est à l’exercice, pour qu’une troupe bien dressée, bien at­tentive, reconnaisse elle-même le bon de ce qu’on, lui fait faire, les raisons de sa besogne. Il faut que ceux qui com­mandent la masse, ne disent à droite et à gauche, que quand le pied droit sera à terre, pour que le pied gauche exécute tout de suite le dernier commandement, et puis il n’y a plus d’autre pré­caution à prendre que de couvrir le chef de file.

De l’alignement

A force de raisonner sur tout, on fait plus mal que lorsqu’on ne raisonnait point. Il y a tant de méthodes â pré­sent, tant de moyens faux, tant d’aides mal prises, que l’on en savait plus, lorsqu’on n’en savait pas tant. On dit à trois officiers qui marchent devant un bataillon de se regarder entr’eux, et outre cela de se, choisir en avant deux points de vue, pour être sûrs de ne point se jetter ni trop à la droite, ni trop à la gauche. Mais leur rayon vi­suel ne se trouve pas pa­ralelle, c’est-à-dire, si en tirant fine ligne des trois points où ils sont, qui passe les deux points où ils veulent aller, elles ne se trouvent pas également éloignées l’une de l’autre, ils marcheront de la [91] meilleure foi du monde droit devant eux, et cependant au bout de cent pas on remarquera qu’ils s’éloignent ou qu’ils s’approchent trop les uns des autres. Le bataillon ne saura plus à qui en croire, il s’appercevra bien qu’il sera trop serré ou trop ouvert et ce que chaque officier voudra faire dans sa répar­tition pour y remédier, ne pouvant pas être travaillé de concert, sera plus nuisible que profita­ble ; les Drapeaux serviront de rè­gle... Cela serait bon s’ils étaient partagés comme je le voudrais, c’est-à-dire, qu’il y en eut trois par bataillon qui fussent confiés à des enseignes d’expérience qu’on tirerait du corps des bas-officiers, puis­que ce serait sur eux que roulerait le sort de la besogne. Deux marcheraient aux ailes et un au centre, vers lequel les deux autres regarderaient toujours. Le Major seul, derrière le troisième rang, prendrait deux points fixes, dont le dra­peau du centre serait une continuité et avertirait les, deux enseignes des ailes de ne point marcher ni trop à droite ni trop à gauche, puisqu’étant bien tou­jours sûrement dans l’alignement à cause de leurs drapeaux, ils n’auraient que ce défaut à éviter. Un autre officier de l’État-Major se prome­nant derrière le front, se chargerait de faire serrer les rangs; un autre d’empêcher les files de se presser trop ou de s’ouvrir. Les attentions ne seraient point partagées, les moyens ne [92] seraient pas compliqués; on n’en remettrait point le sort à chaque individu en particulier, sans tourner la tête au Soldat au point qu’on l’exige. Il irait droit devant lui, fendrait ses voisins et regarderait où il voudrait. Ce serait un moyen bien plus adroit, et un jour d’affaire que tous les exer­cices du monde ne peuvent pas empêcher le Soldat de cher­cher à voir ce qui se passe : on ne comp­terait pas sur celui qui est toujours même préjudiciable, puisqu’on marche vers l’endroit où l’on regarde. Que deviendrait-il s’il n’y avait pas d’autre ressource que de loucher à droite ou à gauche ? Et comment empêcher ceux que l’on mène pour donner ou rece­voir la mort, de regarder où ils doivent porter leurs coups ? C’est alors que l’attention des officiers d’Etat-Major doit re­doubler. C’est pour leur facilité que je préfère les drapeaux aux ailes, à deux capitai­nes que la moindre inégalité de ter­rain empêche de voir. D’ailleurs, comment peut-on se flatter qu’ils conservent le même espace de pas devant le front, dans un moment où la tiraillerie ne dépend que d’un rien ? Quand même mes trois enseignes seraient dans le premier rang, leurs drapeaux annonceront toujours l’égalité ou l’inégalité de la ligne, et le feu n’y apportera aucun changement. Les deux drapeaux, que l’on a à présent, sont si près l’un de l’autre, que cela ne forme qu’un point. [93] Ce serait pis si on le considérait comme deux, puisque ces deux bâtons n’étant pas absolument parallèles au front du bataillon, on se trou­verait à tout moment à refuser ou avancer une aile, pour suivre perpendi­culairement la ligne de direction, telle qu’elle est donnée à présent mal-à-propos, à ce qu’il me semble, dans tous les services du monde.

Je suis bien persuadé que tout ce que je viens de re­marquer ici, est ce qui empêche de bien marcher. Il n’y a point d’officier-général de bonne foi, qui lorsqu’il a bien conservé l’alignement pendant un quart-d’heure, qui fait l’espace de mille pas, ne convienne qu’il a eu pour lui un heureux hasard. Il est clair cepen­dant qu’il y a bien peu de batailles, où il ne faille bien marcher mille pas pour joindre l’ennemi. Cinq cent de contenance et cinq cent de feu en font l’affaire. Le Colonel serait entre les deux ba­taillons de son régiment, et ferait attention à ce que les deux Ma­jors, qui mènent le centre de ces bataillons, y prennent deux ali­gne­ments bien perpendiculaires à chacun, et par conséquent pa­ralelles entr’eux. Le Brigadier serait dans le centre des qua­tre bataillons pour remédier à tout ce qu’il y trouverait de défectueux, et ses aides-de-camp se promèneraient partout, pour lui rapporter tous les défauts qui se trouveraient dans la marche.

Des recruteurs

[94] Les beaux esprits Militaires ne savent seulement pas ce que c’est. Ils les dédaignent tout au moins. C’est ce­pendant une chose bien essentielle : ce sont nos nourrices. Il faut les bien choi­sir. Quoiqu’on puisse fermer les yeux sur quantité de petites ruses innocentes, il ne faut pas leur en laisser faire qui ôtent la confiance. Les masques sont permis. Les recruteurs prennent sou­vent des uniformes comme ils veulent. Ils supposent de nouvelles levées. Les Housards, par exemple, séduisent beaucoup. En géné­ral, il n’y a point de pays où l’on n’aime mieux servir dans la Ca­valerie. Il faut que le Commandant de la recrue soit de la plus grande ri­gueur. La première faute de subordination ou de fripon­nerie doit être sévèrement punie. C’est par l’exactitude à payer et l’adresse à pénétrer dans l’intérieur des familles, à se mêler des affaires de tout un village, qu’on en, fait tout ce qu’on veut. Il faut aller à toutes les fêtes du pays : et les deux ou trois premiers jours ne rien proposer ; mais lorsque l’argent commence à manquer aux Paysans, c’est alors qu’ils sont aisés à avoir. Il faut profiter des querelles : il y en a toujours dans [95] ces occasions-là ; et plutôt que d’avoir des affaires, avec la Justice, ils s’engagent. Ils aiment beaucoup mieux recevoir vingt ou trente écus, que les donner pour un coup de poing. D’ailleurs ils sont regardés comme des tapa­geurs dans la Paroisse : c’est ce qu’on leur fait envisa­ger : peut-être même que des gens moins délicats feraient naître ces dispu­tes pour en tirer parti. Je trouverais horrible tout ce qui tend à priver un citoyen de sa liberté ; si on ne la lui rendait pas de temps en temps, et si on ne lui en rendait pas la privation aisée. Mais indé­pendamment de la sûreté des citoyens qui ne servent pas et qui seraient troublés, dans leurs possessions sans les citoyens qui ser­vent, indépendamment de l’obligation de défendre son pays, on ne fait pas une si mau­vaise affaire. Ceux qui favorisent l’industrie des Recruteurs sont obligés d’en remplir toutes les promesses : s’ils prennent réellement à cœur les intérêts de leurs régiments, ils ne né­gligent pas ceux de l’humanité. Les semestres, dont je parle ailleurs, en font une preuve. Et puis, il faut dédommager les parens, si on leur fait du tort, en les privant d’un sujet qui leur serait utile. Le service des Souverains est comme celui de Dieu. Si on en remplit sèchement tous les devoirs, on ne doit être agréable ni à l’un, ni à l’autre. Si [96] j’étais dévot, je serais fanatique, mys­tique tout au moins. J’aurais, je crois, des révélations. Je fuis Sol­dat et je suis enthousiaste. Je veux qu’on le soit. Je trouve que pour faire son devoir, il faut faire plus que son devoir. La gloire est quelque chose de si rare, il faut s’en faire. L’amour de soi bien di­rigé devient l’amour des autres. Qu’importe même la cause ; lors­que l’effet en est excellent ? Qu’on mette, par exemple, de l’orgueil et de la coquetterie à avoir un beau régiment ; on y fera de la dé­pense ; on donnera du grain et du charbon aux pères de famille ; on fera quelques pensions à de bonnes .vieilles mères ; on la char­gera d’en élever les plus jeunes enfants qui promettent de gran­dir ; on achètera aux uns ; on consolera, on dédommagera les au­tres ; on répandra de l’argent dans sa patrie ; on la débarrassera des gens sans aveu et sans métier, et ceux-là qui n’ont rien, de chez eux ; n’auront rien de mieux à faire que de monter des gardes et de rester en Garnison pour que les autres puissent en sortir, et ceux-ci seront une classe supérieure qui mériteront d’autant plus la confiance, que s’ils en abusaient leurs fa­milles en répondraient. Il n’y aurait plus de contrat qui tien­drait, et elles seraient intéres­sées à les renvoyer fidèlement à leurs régiments aux termes convenus. C’est à plusieurs de [97] ces gens honnête, qui par atta­chement pour leurs dra­peaux, y en ramèneraient d’autres de leur village, qu’il fau­drait accorder ce que nous appelons la passe de Recruteurs. C’est un profit considérable pour eux et leurs parents. Tout ceci est donc un moyen de réunir l’État Civil et l’État Mili­taire, qui est tout ce que je voudrais. Un ouvrage fait au mi­lieu de mes fonctions de celui-ci, ne peut pas être bien correct; peu m’importe si je répète. En tout cas, c’est encore ici le moment de dire que si l’on ne suit pas ce projet-là, quinze millions d’habitants, qui, ne fournissent tout au plus que cent cinquante mille Soldats sont trop d’inutiles en temps de, guerre, et que ceux-ci font trop d’inutiles en temps de paix.

Dans les ruses dont j’ai parlé plus haut, point de mé­lange de boissons pour enivrer plus vite. Qu’on s’en donne le temps, cela vient tout en jasant ; il serait fâcheux de devoir une femme à ces moyens ; mais on en a plus aisément que des Soldats : ainsi après le même genre de séduction, à sui­vre, il faut avoir recours aux autres, il faut les amuser de même. Car c’est toujours par-là qu’on commence ; pour réus­sir, il faut plaire, et l’on ne plait que par la gaieté et le plai­sir.

Confidence

[98] Je n’ai point de secret ni pour mes amis, ni pour mes ennemis. Si nous sommes encore assez heureux pour trouver de ceux-ci, si enfin la guerre recommence, et et par conséquent mon bonheur. Voici ce que je compte y faire.

Les fusils de munitions s’échauffent au bout de trente coups tirés de suite, au point qu’on ne peut plus les tenir, et ce­pendant on ne fait pas ses feux tout de suite aux manœu­vres de paix. Je fuis, par exemple ; assez Noverre pour varier mes ta­bleaux d’enfants ; et quoique je n’en fasse que d’utiles et vraiment militaires, à ce que je crois, je mêle mes déchar­ges, mes change­ments de front et mes différentes forma­tions.

L’habitude est si bien prise de tirer cinq coups par mi­nute, que dans douze les soixante cartouches seront dépen­sées. Mettons quatre seulement à la bataille comme à l’exercice si l’on veut ; c’est l’affaire d’un quart d’heure. J’ai bien entendu crier Munition Heer, Cortascher Heer ; j’ai ren­contré quelque fois quelques officieux, qui pour être vus, ci­tés et récompensés portaient quelques cartouches dans [99] leur chapeau. Belle ressource pour un régiment qui n’a. que ce que cette manière de zèle (pour la galerie) procure.

Où sont les caissons ? Si l’ennemi est assez heureux pour avoir les siens avec l’Infanterie, outre ceux de canon, par une nuée de haubitz ; je parviendrai à y mettre le feu. Mais si la réserve, qui est à l’Artillerie ne peut pas suivre les bataillons, comme il y a grande apparence, je mettrai tous mes soins à lui faire tirer sa poudre. Si c’est une affaire de poste, ou si je suis assuré de mes flancs par le terrain, ou par quantité de réserves, je marcherai comme si j’allais lui tom­ber sur le corps. Si la première décharge commence, il ne sera plus le maître d’arrêter les autres. Je me retirerai bien vite, je me formerai en petites colonnes, parce que c’est au­tant d’épargné grâce aux ouvertures, que les balles percent rarement deux hommes, et que ceux qui ont plusieurs Chefs de file se croient toujours en sûreté : et marchant alors comme cela, pour aller plus vite, je percerai tout ce qui m’attendra, ou si le terrain m’empêche de le joindre, je for­merai ma troupe, mon aile même si j’en ai une en front ; et alors, par des décharges entières de demi-bataillon, j’en ren­drai bon compte. C’est une idée qui m’arrive, je l’écris sur le champ.

[100] Oui, sans doute, la guerre est difficile ; mais ne nous en faisons cependant pas un monstre. Les poltrons de corps crai­gnent les ennemis, les poltrons d’âme se craignent eux-mêmes. Je ne sais qui je hais le moins de des deux vilai­nes espèces de gens.

Et l’inspiration donc ! n’y en a-t-il plus ? Sait-on de quoi l’on est capable ? Ne doute-t-on pas trop quelquefois de soi. Un beau jour du mois de Mai, le soleil de dix heures du matin, par exemple, bien de la musique, le hennissement des chevaux qui nous mon­trent qu’on peut s’animer, beaucoup de trompettes, des armes lui­santes ce jour-là, du faste et de là gaieté.

Que de choses se découvriront tout-d’un-coup, si l’on ne ré­siste pas; le bandeau du cabinet se baissera, le voile de difficultés se déchirera, le masque tombe et le héros paraît.

Des abattis

[101] On n’y a pas, toujours donné assez d’attention, on y emploie trop de bois, et on ne croise pas assez bien les arbres que l’on fait tomber. On y a vu, des ignorants assez forts dans ce genre-là, pour mettre les troncs du côté de L’ennemi ; si les pointes y sont au contraire et si les branches placées en losange, y for­ment, une espèce de mosaïque, c’est impénétrable. On emploie aussi toujours trop de monde à les défendre, il faudrait distinguer mieux qu’on ne fait les trou­pes destinées à avertir et les autres destinées à défendre. Je ne sais si j’ai eu tort ; mais j’ai assez bien rempli cette double intention en plaçant un caporal et six hommes à l’aîle d’un abattis dont j’avais été chargé. La sentinelle de ce poste un peu à la droite dans l’abatis même, pour être mieux à portée d’entendre le bruit si l’on songe à le passer ; un poste d’un appointé et trois hommes sur la droite un peu plus haut à l’égalité du poste du caporal ; la sentinelle de ce poste sur la droite, encore à l’égalité, et la distance de l’autre, et ainsi de même jusqu’au bout en titrant une espèce de ligne pour les postes, une autre pour les sentinelles un peu en dessous, et en [102] faisant ainsi une ma­nière de demi-échiquier, afin d’être bien assuré que personne ne peut passer entre la sen­tinelle et le poste, et que je n’eusse abso­lument de service que le monde nécessaire. Si, par exemple, tous les vingt-cinq pas il y avait une sentinelle ou un poste à ren­contrer, il ne fau­drait que six cent hommes pour garder l’espace de dix mille pas. Cent hommes de piquet qu’on donnerait par batail­lon, garniraient suffisamment un abatis de cette étendue qui me paraît bien suffisante, à moins que l’on ne veuille mettre tout un pays en abatis, et par conséquent six bataillons suffi­raient pour les fournir ; deux camperaient à la droite, deux à la gauche et deux au centre à une centaine de pas de l’abatis. Ils seraient en réserve pour se porter en cas d’attaque aux endroits menacés : six capitai­nes seraient toujours de pi­quet, repartis a une distance égale l’un de l’autre ; mais sans avoir de poste fixe, puis qu’il n’y aura pas plus de trois hom­mes ensemble, et qu’ils ne sont faits que pour avertir ceux qui sont destinés à se battre. Ils se promèneront continuel­lement devant l’abatis dans le terrain qui leur appar­tient, pour voir si tout le monde est alerte et fait bien son devoir. Cela me parait d’autant mieux arrangé, que voulant défen­dre le plus de terrain que je puis avec le moins de [103] monde qu’il se­rait possible, j’aurais les postes trop faibles pour faire les pa­trouilles. Douze lieutenants, six sergents, quarante-huit caporaux. On pourrait croire, puisqu’il y a deux cent sentinelles, et par conséquent deux cent postes, qu’il faudrait deux cent Appointés qui en fussent chefs ; mais le plus ancien des trois fusiliers pour­rait en faire le service et mener les sentinelles. Les douze pièces de ces bataillons seraient postés sur des plates-formes, pour pouvoir tirer de l’autre, coté de l’abatis, et ces bataillons camperaient fur leur place d’alarme.

Des bagages

Le Maréchal de Saxe aurait mieux fait de dire, comme il faut régler cette partie-là, que de nous apprendre ce que nous sa­vons, que cela est fort difficile. Il faut en faire cinq Classes :

-         Le trésor, la chancellerie, les chariots du commandant-général de l’armée et l’Apothicairerie.

-         Les fours de campagne et les chariots de vivres.

-         Les chariots d’artillerie, de réserves et les pontons. [104]

-        Les bagages des généraux et des officiers de l’État-Ma­jor.

-        Les Charriots de quartier Général, c’est-à-dire, les Marqueten­des, les Tyroliennes, et quelques Marchands privilégiés qui suivent l’Armée.

Il faudrait à chacune de ces classes un petit drapeau pour le distinguer et une contre-marque à tous ceux qui se­raient obligés de sortir de la file pour se faire raccommoder. Le vaguenmeister-général. partagera en quatre parties les quatre chariots d’ustensiles et instruments nécessaires de ressource et de répara­tion pour remédier à tout ce qui pour­rait casser en marche.

Je vois déjà avec le plus mince calcul deux cent voitu­res à roues entre les Généraux et la troupe ; j’en vois cinq cent de la réserve, cinq cent de vivres, qui me font mille deux cent absolu­ment nécessaires, puisque je n’y compte pas la suite inévitable de filles et de valets du quartier Général. Je sais bien qu’il y a cent cinquante calèches à deux chevaux pour les officiers d’État-major de cinquante régiments, mais comme il y aura des chariots qui seront quelquefois à six, je mets quinze pas pour chacun en parti­culier l’un portant l’autre. Ces mille deux cent sur une file tien­draient, par conséquent, l’espace de dix huit [105] mille pas ; met­tons seulement quinze mille, parce que je crois que cela suffira, et que dix mille pas forment la distance d’un meïl d’Allemagne, et que par conséquent cela sera d’un meïl et demi, il n’y aura jamais d’occasion de marcher ainsi, que par un défilé qui se­rait unique dans un pays où le commerce et l’industrie les ont rendus si prati­cables à présent, qu’il n’y en a point où l’on ne puisse marcher sur trois colonnes ; alors chacun oc­cupera seulement une lieue de ter­rain. Cela parait encore très considérable ; mais qu’on se mette sur une hauteur à la première marche d’Armée, si nous sommes encore assez heu­reux pour faire la guerre, et on verra que cela ne finit pas. Il ne faudrait pas d’autre escorte que l’Armée même qui mar­cherait en avant si l’ennemi s’y trouve, ou qui marcherait der­rière si l’ennemi y était. Si quelque régiment ne s’était pas distin­gué à une affaire, ou perdait beaucoup de monde de désertion ou de maraude, les bagages seraient sa puni­tion. Il faudrait que cette escorte n’eut de poste fixe qu’en cas d’attaque suivant le terrain, et défendit le vaguenbourg au­quel on devrait bien dresser les charre­tiers. Hors de cela, il ne faut que des patrouilles de côté pour en­tretenir l’ordre, tirer sur les Housards qui s’en approcheraient de trop près, et arrêter les mutins, les ivrognes ou les [106] pares­seux, à qui il faudrait faire donner cent coups de bâton sur-le-champ.

Pour les terreurs paniques, il faudrait encore un moyen plus fort. Si un des Conducteurs de ces voitures, s’imaginant tout-d’un-coup, qu’il va être pris, sort de la file, pousse ses chevaux à droite ou à gauche de la colonne, pour gagner la tête ou la queue, où ordinairement il est obligé de s’arrêter et d’être pris réellement, ses chevaux n’en pouvant plus, je conseille au   vaguenmeister-général de le faire pen­dre.

Sur le Danube

Les bonnes femmes crient sans cesse au miracle ou di­rait qu’elles n’y sont pas encore faites. Bénie soit la Provi­dence, disent-elles, de ce que ce fleuve, au lieu d’aller vers l’occident comme tous les autres, coule vers le pays des mé­créants. Elles ne savent pas qu’il y en a trois autres, qui vont de même vers l’orient; et que quand même celui-ci irait, de Constantinople à Vienne, une place de guerre sur la rive em­pêcherait bien l’arrivée des infidèles. On a voulu bien des fois s’en servir à la guerre, et cela rencontre bien des difficultés. Il est quelquefois si étroit, et par conséquent si ra­pide ; il est quelquefois si large, et par conséquent si dangereux ; il, est quelquefois si [107] profond et si hérissé de rochers, qu’il est difficile de faire un arrangement général pour sa navigation. Celle des voyageurs et des commerçants nous donne bien à peu prés la forme et la capacité de ses bâtiments. Il est bien clair qu’il ne peut y avoir ni mâts, ni voiles, et que le courant de l’eau, aidé par des vents et par des rames, peut faire faire jusqu’à quatre lieues par heure. La difficulté ne consiste qu’à remonter le Danube. Si la guerre état susceptible de lenteur, on pourrait y réussir à mer­veille par le moyen des chevaux, ils peuvent passer ou sur les bords ou dans l’eau même : mais faute de temps on est obligé de brûler les bateaux.

On voulait en avoir qui fussent une espèce de cavalier flot­tant pour balayer les deux rives ; mais plus les frégates sont pe­santes et plus les difficultés augmentent. On a pro­posé des roues. On a imaginé des rames; mais dès que les moyens sont coûteux, ils deviennent mauvais.

Voilà de tout ce que j’ai examiné ce qui me paraîtrait le plus aisé.

Le volume de l’eau, le calcul des forces me paraissent si bien proportionnés, que je crois qu’on peut tirer parti de cette in­vention, à laquelle je n’ai con­tribué que par quelques changements que j’y ai faits.

Des travailleurs

[108] Plutôt que les tirer de l’Armée, il me semble qu’il vaudrait mieux que certain nombre de Paysans qui seraient gui­des en même temps sous le commandement d’un officier, et payés chaque jour comme les Soldats, marchât à la tête de chaque co­lonne avec des outils. On obligerait le pays à les fournir, Ils le connaîtraient, serviraient en même temps de cautions, et seraient relevés par d’autres à mesure qu’on changerait de pays. Ce serait l’affaire des capitaines des Guides, qui étaient en même temps Chefs des Travailleurs de l’Armée; car il y en aurait suffisamment pour aider ces Paysans dans leurs travaux. Ils seraient ordonnés par,les officiers du grand Staab qui auraient reconnu la marche, et à qui l’on s’en prendrait s’il y avait un seul mauvais pas, qui obli­geât un régiment à marcher par file.

Des coureurs

[109] Je voudrais qu’il y en eut plusieurs compagnies. Les Romains s’exerçaient à la course au Champ de Mars, ils savaient en tirer parti. Comme on n’a jamais raison à la guerre qu’en pré­venant l’ennemi, on ne saurait arriver partout assez tôt. Trop de préjugés à combattre empêcheraient ce que je propose, dans les déploiements d’Infanterie. On dit à cela que la queue serait trop fatiguée, elle le serait bien moins si on l’exerçait à cela ; mais puisqu’on prétend que le poids que le soldat a à porter, l’empêche d’aller aussi vite que je le voudrais, ce qui est un conte, puisqu’on s’accoutume à tout ; plusieurs compagnies de coureurs supplée­raient à cela. Pour n’avoir pas l’embarras des gibernes, dont le cuir et le cuivre augmentent le poids, et de la courroie qui l’attache et qui ôte souvent la respiration, les Coureurs por­teraient leurs car­touches devant eux dans une petite sacoche de cuir, qui se prête­rait et qui irait en demi-cercle en ma­nière de ceinturon ; des fusils dans le goût de nos fusils de chasse et la baïonnette dans la crosse ; en cas qu’ils fussent obligés d’en faire usage.

Ils auraient des pantalons de fil pour n’être point [110] gê­nés par les jarretières, et seraient mis aussi lestement que les Coureurs domestiques, à qui ils ne céderaient en rien. Il y en au­rait des compagnies aux avant-gardes, qui seraient relevées de temps en temps, pour ne pas trop les fatiguer, par les compagnies qui seraient de service intérieur de l’Armée. Ce serait, par exem­ple, les ordonnances. Les officiers Géné­raux de jour en auraient plusieurs à leurs ordres. Ce serait souvent des patrouilles volan­tes, qui dans un instant rappor­teraient s’il y avait quelque chose de nouveau d’un bout des piquets à l’autre: C’est ordinairement ce qu’on ignore long­temps, grâce à la lenteur qui y règne, de même qu’à faite pas­ser les Laufzettel tout le long de la ligne. Les Cou­reurs, mer­veilleux pour cela, seraient bien utiles aussi à montrer une tête d’Infanterie à un poste où l’ennemi ne croirait pas qu’elle eut le temps d’arriver ; et cela pourrait souvent faire changer ses dispositions.

Des nageurs

[111] Les soins infatigables que l’on se donne pour la per­fection de notre Militaire, ont déjà fait trouver une ma­nière de faire passer les rivières à autant de monde qu’on voudra. Cepen­dant il peut y avoir des occasions où l’on ferait passer et cacher des armes de l’autre côté d’une rivière, et dont alors des gens qui sau­raient parfaitement bien nager et plonger pourraient se servir pour surprendre un poste de l’ennemi, tomber sur ses derrières, brûler des magasins, s’emparer de la tête d’un pont et faire passer toutes les bar­ques de l’autre côté de la rivière.

Il y a des ceintures de liège, des gilets avec lesquels j’ai vu passer le Danube dans sa plus grande largeur. Mais il y a un grand mal à en craindre : on y marche comme sur terre : on- est debout; mais en remuant et avançant les jam­bes on se fait aisé­ment des ruptures. Je sais une manière de les éviter. C’est de don­ner l’élan au-dessous du ventre, c’est-à-dire, d’attacher aux jambes ce qui peut soutenir sur l’eau et il y aurait des espèces de ressorts qui feraient qu’un Soldat en cas de chute ne périrait pas pour cela. Qu’on se réserve de la paix pour voir ce qu’il y aurait à faire à la guerre.

Des grimpeurs

[112] Les Ecossais et les Espagnols ont une réputation dans ce genre-là. Ceux-ci ont leurs miquelets qui sont excellents dans la guerre des montagnes : et il est bien maladroit aux Français de ne pas se servir de leurs basques de la même façon. Ils auraient même un avantage de plus, ils pourraient en avoir à cheval. Cela paraît singulier à dire; mais il est très-sûr cependant que leurs chevaux navarrais passent partout et qu’en Italie ils auraient pu en tirer un grand parti pour tourner des postes très éloignés, prendre de revers une aîle qui se serait crue bien appuyée l’étant à une montagne, et étonner l’ennemi par une rapidité et-une diffi­culté presque insurmontables. Il paraît étonnant de répéter si souvent la même chose : voilà plusieurs fois que je me prends à dire, il faut étonner l’ennemi; mais s’il l’est, l’avantage est déjà à demi remporté ; un petit moyen que l’on ne prévoit pas, fait cent fois plus d’effet qu’un grand moyen auquel on s’attend. C’est de cette manière qu’on peut employer les Ty­roliens dans les Armées Autrichiennes, à qui rien ne manque actuellement, et qui parais­sent avoir une supériorité bien marquée sur toutes les [113] au­tres. On peut compter sur leur adresse et leur courage; l’un et l’autre les placeront au sommet des plus hautes montagnes.

De la taille

Si l’on ne veut pas se servir de la formation, dont j’ai parlé dans mon ouvrage sur les Préjugés Militaires, je vou­drais qu’on fit attention au moins à égaliser les régiments.

Je suis persuadé que le second rang d’un régiment, dont le premier rang est extrêmement élevé, a beaucoup plus à courir et se fatigue beaucoup plus en marche. Peut-être même qu’il retarde et dérange celle du troisième rang, qui est plus élevé; et qu’il y aurait beaucoup moins de maraude [1], si l’on mettait tous les pre­miers rangs, les seconds et les troi­sièmes ensemble dans l’armée. La beauté du coup-d’œil, qui est une si petite chose à citer à la guerre, n’en souffrira pas même : le plus petit paraîtrait aussi bien que le plus grand et serait bien soulagé, n’étant plus obligé de faire deux pas, pour un, que faisaient les grands [114] Soldats qui étaient devant eux. Je fuis bien persuadé qu’il arrivera tout aussi vite que le régiment le plus élevé, puisque le mouvement sera égal chez l’un comme chez l’autre et ne sera plus inter­rompu. Cela pourrait même contribuer beaucoup à l’émula­tion: car je suis sûr que les petits régiments se piqueraient d’honneur, et voudraient mieux marcher et se battre mieux que les plus beaux.

De la composition des officiers

Je crois plus à l’éducation qu’à la noblesse. Cependant il faut tâcher de faire en tout le meilleur choix possible. Cela ne suf­fit pas. Il faut que le Chef de l’Armée fasse, par rap­port aux offi­ciers de l’État-Major, ce que chaque Colonel doit faire à l’égard de la compagnie. Comme il n’est guère possi­ble de trouver des offi­ciers qui rassemblent toutes les par­ties nécessaires, il faut les ré­unir dans plusieurs; c’est-à-dire, que celui qui possédera à mer­veille l’exercice et l’instruction, sera transféré dans un régiment où il en manque et où l’on sera très bien pourvu, si l’un des trois autres possède bien le règlement, un [115] autre la justice et la discipline, et un autre la partie de l’union, des procédés et de la confiance ; qui quoique parties morales, font d’une grande néces­sité pour la bonne constitution d’une Armée invincible.

On n’a point la considération que l’on doit avoir pour les of­ficiers et les vieux Soldats. Qu’est-ce que c’est que les Invalides que je vois presque par tout ? Le luxe est en dehors et presque toujours la misère en dedans. Ne pourrait-on pas faire des régi­ments entiers de Vétérans, où il n’y eut que des gens qui aient fait la guerre ? On les appellerait des régiment de vieille guerre ; cela les élèverait au-dessus des au­tres régiments, et ferait désirer à ceux-ci le même nom, fut-ce même aux dépens de leur sang et de leur beauté. Dut-on même porter de ces braves gens à l’Armée, leurs chariots deviendraient des chars de triomphe, et leur fer­meté, au mi­lieu des balles, un exemple bien puissant. Ils pour­raient d’ailleurs faire la garde des Généraux, et auraient dans leurs drapeaux leurs belles actions et les noms de ceux qui se sont le plus fait d’honneur. Le Soldat ne craindra plus de vieillir, le repos dédommagera l’officier de l’avancement, et l’un et l’autre cé­lèbrera en montant le service où l’on a honoré les blessures et les travaux. J’ai remarqué dans nos Nations vers l’Orient un [116] grand attachement comme chez les anciens pour les honneurs de la sépulture. Les Soldats tirent volontiers sur la tombe de leurs camarades. Que des mauso­lées superbes renferment les cendres de ces Héros, et que ce sois à leurs pieds que les Recrues prêtent le serment d’être à jamais fidèles à leurs drapeaux.

De la table des officiers

Leur paie serait suffisante si on faisait quelqu’arran­gement pour diminuer une partie de leurs dépenses néces­saires. Ils pour­raient avoir en Garnison des auberges Mili­taires comme on a des cafés ; et en campagne des Vivandiers où ils mangeraient tous les jours ; chaque bataillon aurait le sien. On se connaîtrait mieux, s’observerait davantage. Il y aurait plus d’union : et quand même ce ne serait que par ha­sard, on parlerait de temps en temps ser­vice ; on en tirerait toujours quelqu’instruction. D’ailleurs le bon marché s’y trouverait sûrement, si c’était le Commandant du ré­giment qui le chargeât de, cet établissement. Il ne s’agirait d’y em­ployer de plus que le prix honnête d’une quinzaine de kreut­zers par officier, le Taffelgefd qu’on lui donne et qu’il mange souvent seul.

De leurs équipages

[117] Il ne devrait être permis qu’aux Généraux d’avoir une voiture à quatre chevaux; aux officiers de l’État-Major d’en avoir une à deux; le capitaine devrait s’arranger avec les trois officiers. La Cour devrait faire l’entreprise des mulets pour toute l’Armée au commencement d’une guerre. Sur la quantité ils ne coûteraient cher à personne, le capitaine et les trois officiers en auraient qua­tre pour eux et deux pour les Soldats et l’ordinaire ; plus de super­flu. Une tente ; deux uniformes dans le portemanteau, Un matelas et douze chemises suffiraient. Plus de batterie de cuisine à cause de l’arrangement dont je viens de parler. Ce qui a fait augmenter les équipages jusqu’à présent, c’est l’envie de briller autant qu’un de ses camarades; lui étant plus riche se mettait plus à son aise. Tous les officiers du même grade mis au même taux, personne ne pourrait plus enfreindre la loi. Défense expresse de passer le nom­bre des portions qu’on reçoit. Ordre à ceux qui les tirent d’avoir autant de chevaux, puisque c’est pour le service qu’on en a fixé le  nombre. Châ­timent très rigoureux si on venait encore à les ven­dre. Voilà d’abord par où l’on devrait commencer.

[118] Je suppose l’Armée de 8o mille hommes, formant douze Brigades d’Infanterie, douze. officiers d’État-Major par Bri­gade, à deux mulets chacun, feraient 388, mettons 300 ; douze fois 300 font 3600 : douze Généraux-Majors, à quatre mulets chacun ; six lieutenant Généraux, à six ; deux Feldtzeugmeisters, à dix, c’est 104 ; à ajoûter, par consé­quent, 3704 pour toute l’Infanterie.

Je suppose 20 mille hommes de Cavalerie, par consé­quent soixante mulets pour l’État-Major de vingt régiments, vingt pour les cinq brigadiers dix-huit pour les trois Lieute­nans-Généraux, vingt pour les deux Généraux de Cavalerie, tout cela fait 118, qua­rante pour les officiers, multipliés par vingt, font 800 ; qui ajoutés aux 118, font 918 pour la Cava­lerie ; qui ajoutés aux 374 de l’Infanterie, font en tout 4622 : j’en donne vingt-huit au Maréchal, cela fera 4650. Il faut à-peu-près 1232 portions de fourrage par jour à un régiment de Cavalerie ; vingt Régimens en font par conséquent 24640. 14304 pour douze Brigades d’Infanterie, à huit bataillons chacun, compris les officiers-Généraux qui y sont atta­chés, les pièces de campagne et les caissons. Dix mille chevaux, à-peu-près, pour le train de l’Artillerie et des. Vivres, ajoutés à tout cela, feront 53594, [119] portions de fourage par jour pour une Armée de quatre-vingt mille hommes, avec tous les individus qui la composent depuis le Commandant de l’Ar­mée jusqu’à l’Aumônier. On en épargnera quelquefois les 4650 qui reviennent aux mulets ; car ils, se contentent très souvent de quelque patu­rage, et peuvent même se passer, si on est dans le besoin, d’une demi-portion. Je puis aisément prouver qu’il faut à présent 60000 portions pour une Armée de cinquante mille hommes. Quelle diffé­rence ! Je n’en de­mande que 53594 pour une Armée de quatre-vingt mille. On pourrait faire la guerre deux ou trois ans de plus dans un même pays La Cour épargnera d’abord les quinze ducats qu’elle paie pour chaque mulet qu’on fait venir pour porter les ten­tes, et encore le décompte des portions que les Entre­preneurs ti­raient à leur profit, aux dépens des Provinces où était le théâtre de la guerre. Elles étaient déjà assez à plain­dre de donner beau­coup de réalités pour des quittances, qui n’ont fait qu’allonger l’embarras des décomptes, sans y satis­faire.

Tous les Villages pour éviter, les désordres qui s’y commet­tent au fourage, s’exécuteraient d’eux-mêmes et l’ap­porteraient à la tête du camp. On ne fatiguerait point les chevaux à le chercher bien loin, [120] et l’on remedierait moyennant cela à tous les pré­textes des Prisonniers et des Déserteurs. Ce serait du bon ordre ensuite que l’on tiendrait et de l’amitié des habitans, qu’on atten­drait de leur part le petit soin d’apporter aussi le bois et la paille. Cela servirait bien à prouver aux Soldats, que c’est la discipline la plus sé­vére qui leur procure la plus grande aisance, et qu’en se pri­vant d’un petit bien passager qui lui viendrait par le désor­dre, il s’en procure de très-grands par l’exactitude et la règle.

Des boeufs

La facilité avec laquelle une Reine de Hongrie peut- en avoir m’a donné l’envie de les. employer de plusieurs façons. En attendant qu’ils nourrissent l’Armée et que leur tour soit venu, il faut qu’ils fervent à la défendre. Trois suffiraient peur traîner une grosse poutre, armée de soliveaux plus longs, plus légers et plus pointus que ne le sont ordinairement les chevaux de frise. Je vou­drais qu’ils fussent presqu’aussi grands que, nos plus grands cha­riots, et qu’avec leurs grands bois ferrés qui les joindraient en­semble, trois che­vaux de frise, tels que je les entends, pussent garnir le front d’un bataillon, moyennant quoi il [121] faudrait dix-huit bœufs pour traîner la défense d’un régiment. II faudrait que le Boucher en eut toujours une trentaine, pour y laisser tou­jours cette réserve qui se succéderait à mesure que le nom­bre en dimi­nuerait. Ils seraient chargés d’en faire venir une dizaine tous les cinq jours de la réserve générale, et cela suf­firait, puisqu’il ne faut guères plus qu’un bœuf par jour à un bataillon. Les régiments de la seconde ligne mettraient leurs chevaux ou chariots de frise, comme on voudra les appeler, tout le long de l’arrière front, pour que le Camp fut enfermé comme une Citadelle, contre la surprise, la défection, etc.

Les régiments de Cavalerie n’occupant pas la moitié du ter­rain d’un régiment d’Infanterie, outre leur front à eux, ils se char­geraient encore de garnir les flancs. Si cette ma­nière de chevaux de frise ne plaisait pas, ou bien l’autre dont j’ai parlé plus haut ; si on les trouvait peut-être trop difficiles à transporter, il y en a une qui a été proposée dans le livre de guerre de M. de Bonneville ; on pourrait le lire si ou en a en­vie.

On pourrait faire une petite flèche devant la garde des dra­peaux, qui serait celle du Camp, puisqu’il y aurait une porte qui serait le seul endroit par où on put entrer et sortir. Indépendam­ment de la sûreté [122] intérieure et extérieure, et de la police la plus exacte, cela épargnerait beaucoup de monde de service. Il ne faudrait au lieu de piquets qu’une sentinelle à l’endroit où la per­che accrocherait un cheval de frise dans l’autre. Les officiers de l’État-Major, pourraient très bien se passer de leur gardé; car il n’y aurait rien à craindre et l’on serait sûr d’empêcher les deux fléaux de l’armée, les Défenseurs et les Espions. Trente-trois fusiliers à la garde des drapeaux, qui seraient appelés les gran­d’gardes, suffi­raient pour tout; à trois hommes par poste à l’ordinaire, et à qua­tre sentinelles pour les chevaux de frise, quatre pour les ailes du régiment, une pour les armes et deux pour les canons, il n’en fau­drait plus, que sept pour la garde des bœufs, des mulets et du pré­vôt, et moyennant cela avec quarante fusiliers, on se garderait beaucoup mieux qu’on ne se garde avec cent cinquante, que j’ai très souvent vu de service tous les jours. Le Soldat au, lieu de n’avoir que quatre nuits libres, tout au plus, souvent trois et quel­quefois moins, en aurait douze, treize et quatorze, et s’en porterait bien mieux. On pourrait alors s’exercer et former des recrues tout à son aise dans le premier Camp de séjour. Il y avait de la cruauté à tourmenter à cela, de pauvres gens qui dor­maient [123] tout de­bout et qui n’avaient jamais le temps de se reposer. Les Romains étaient obligés d’abandonner les ouvrages considérables qu’ils fai­saient autour de leurs Camps ; nous emporterions les nôtres avec nous. Il: faudrait encore que ce fut la Cour qui fit l’entreprise des bœufs, les Bouchers ne donneraient plus la loi. Ils ne s’entendraient plus avec leurs premiers possesseurs. On donnerait la viande à trois kreuzers au lieu de la donner à six. Les pâturages abondants qu’on trouve partout, pendant l’Été, dédommage­raient bien de la perte qu’on fait pendant l’Hiver.

De la distribution de l’ordre

On devrait se donner plus de peine pour qu’il se donne juste, qu’il se distribue de même et qu’il parvienne sans être arrêté depuis le Commandant de l’Armée jusqu’au Soldat. Il y a tant de langues et de conceptions différentes, que même en y portant la plus grande attention, il n’est sou­vent pas rendu tel qu’il est donné. C’est d’une assez grande conséquence pour que les Géné­raux se le fassent donner par les bas-officiers de leurs Brigades, et qu’eux-mêmes le [124] répètent à un Adjudant-Général qui serait chargé de cette partie si essentielle ; cela fournirait même des éclaircissements à bien des choses qui peut-être en exige­raient. Il faudrait le traduire à l’usage des Nations qui composent l’Armée et voir encore si cette traduction est juste. J’ai vu tant de gens faire semblant de savoir l’Allemand, qu’à force d’en faire semblant, ils s’imaginaient le savoir. Pour n’être pas dans le cas d’en souffrir, il faut se prêter à l’ignorance, et ensuite punir sévè­rement, ou l’officier-général, ou le Major, ou le vaguemeister-lieu­tenant, qui seraient la cause qu’il ne fut pas bien entendu. Moyen­nant cette précaution, prise tous les jours pendant le cours de la Campagne, soit qu’il ne s’y passe rien d’extraordinaire, soit qu’il y ait souvent des détachements qui sortent de l’Armée, on sera en repos sur le point le plus essentiel.

Des aides de camp

[125] On les fait trop Aides de Maison et moins encore que cela. Leur familiarité dans celles des Généraux avec ceux qui les fervent, les emplois d’économes, auxquels ils se livrent quelque­fois, leur ôtent la considération qu’ils de­vraient avoir dans toute l’Armée. Le seul petit talent de faire des tabelles ne peut pas leur en donner beaucoup. Il leur faut des connaissances et de bons che­vaux. Notre règlement dit là-dessus, ainsi que sur tous les grades, des choses excellen­tes, qu’il nous est pas permis de nous appro­prier.

D’une Académie

[126] Tous les pays en sont remplis. L’Angleterre, la France, l’Allemagne et l’Italie. On y met une importance in­croya­ble : des prix, des dissertations, des dictionnaires, des assemblées sans fin, des harangues ; des compliments et beaucoup de vanité, c’est ordinairement le prix qu’on en tire. Il n’y a point encore de bruyères défrichées par les Académi­ciens d’Agriculture; il n’y a point de langue fixée par les Aca­démiciens des Langues; il n’y a point de problème décidé par les Académiciens des Sciences dont on ne rappelle. C’est la plus belle de toutes les Sciences qui devrait avoir son Aca­démie. Si l’on y travaillait bien de bonne foi de tous les côtés, dès la première année, il n’y aurait plus de doute sur aucun objet essentiel ; on éprouverait de tant de manières dans tou­tes les différentes armées, ce qui en aurait fourni aux Aca­démi­ciens, qu’on saurait à quoi s’en tenir. Pendant la paix nous ne for­mons qu’une Patrie, le seul moyen de nous dé­dommager de la pri­vation de la gloire est celui d’en acquérir par le travail, le repos nous en procurera dans les pays même où nous ne sommes regar­dés que comme des merce­naires, [127] payés par les citoyens. On aurait de la considé­ration pour un corps dont l’érudition serait beaucoup plus respectable que celle de tous ces inutiles dont j’ai parlé plus haut, qui passent leur vie à s’occuper d’un mot ou d’une idée creuse de quelqu’Innovateur. Les Cours connaîtraient les dis­positions de tous ceux qui servent dans leurs Armées, un bas-offi­cier, peut-­être, déciderait la question qui a embar­rassé les Géné­raux les plus habiles. Cela introduirait la confiance entre tous les grades différents et chez tous les peu­ples de l’Europe. On se connaîtrait d’une Armée à l’autre, ou bien on ne se connaîtrait pas ; car, peut-être, un officier-gé­néral prussien ne répondrait pas ce qu’il pense à l’officier-général Français qui lui ferait une ques­tion. Cependant comme nos dissertations seraient rendues publi­ques, je n’imagine pas qu’on voulut sacrifier sa réputation à son amour pour, la Patrie. On ne pourrait pas d’ailleurs porter un ju­gement bien certain sur le caractère des auteurs : sou­vent celui qui, est le plus lent à tout ce qu’il fait prêche la vivacité ; et très-souvent le moins réfléchi, le plus inconsidéré vantera là sagesse, et celui qui n’a jamais su calculer, parlera hardiment du calcul des opérations à faire. Cependant il me semble qu’il y aura toujours quelque chose dans le style qui [128] découvrira les disserteurs : car, l’audace a le sien et je crois que c’est le meilleur à la guerre et sur la guerre. Nous intéresserions le monde entier. On appuierait ses idées par des exemples des guerres qu’on aurait faites. Ce se­rait à tout moment des relations de combat qui égaieraient et em­belli­raient la matière. Il suffirait d’avoir fait quelqu’ouvrage pour y être admis. Il y aurait des assemblées pendant les, quar­tiers d’hiver où l’on porterait le fruit de son travail. Chaque Armée au­rait son Président et son Secrétaire, et je crois que toutes les Ar­mées ne feraient aucune difficulté d’élire le même Président, pour décider en dernier ressort sur tous les points. Dix batailles ga­gnées lui donnent bien des droits à cette élection générale, et une lettre de remerciement de sa part ferait plus d’effet que les cou­ronnes civiques des an­ciens, que toutes, les médailles et même celles des Jeux flo­raux, des Arcades et de la Crusca.

Des châtiments en épreuve

[129] On se prive d’une quantité d’hommes dont on pourrait tirer parti, même en s’en privant. S’il est bien prouvé qu’ils méri­tent la mort, qu’il fallut arrêter les assas­sinats, les vols domesti­ques et la désertion : je voudrais qu’on fît un bataillon et un esca­dron de ces gens-là, pour bien ju­ger cet ancien procès qui subsiste entre l’Infanterie et la Ca­valerie. On promettrait la grâce à ceux qui en reviendraient pour les engager à se charger vigoureuse­ment. Malgré cela, je fuis persuadé que les décidément poltrons le seraient même dans cette occasion là, quoiqu’en revenant de la ba­taille ils fussent sûrs d’être exécutés, et qu’en combattant valeu­reusement, ils eussent de grandes espérances d’en sor­tir victorieux et pardonnés. Inconséquence ! Incompréhensi­bilité du cœur hu­main ! Volonté déterminée ! Penchant irré­sistible ! Enchaînement nécessaire ! etc.

Autre bizarrerie. On crierait à la cruauté, comme s’il était plus commode d’être étranglé que d’être tué d’un coup de fusil. Il y aurait beaucoup moins d’inhumanité à faire pé­rir un coupable par la baïonnette [130] : et puis ce n’est pas tout d’être roué, il faut être utile â que sur la roue, et l’y lais­ser exposé pour faire peur aux passants  son pays : et celui qui aurait prouvé en chargeant vigoureusement trois Fan­tassins qu’il a devant lui, que rien ne résiste à l’impulsion d’une troupe à cheval, rendra un grand ser­vice. S’il périssait, au moins il ne serait pas livré aux corbeaux et aux bour­reaux, et destiné à corrompre l’air des environs:

Pour éviter cet inconvénient, on brûlerait tout de suite dans de la chaux les corps morts après la bataille : et ce, fe­rait un bon exemple à donner pour éviter les horreurs des caves, des cimetiè­res, des églises et des tombeaux.

Si les trois fantassins résistent à l’impulsion de l’homme à cheval, si son cheval en tombant ne fait pas jour et n’empêche pas au contraire, (ce que je crois même fort ai­sément) celui qui le suit d’entrer dans l’Infanterie, on pren­dra des précaution dans les or­dres de bataille, on changera des armes, les ordonnances, et le premier qui tirera parti de tout cela, aura du succès pendant long­temps : car, les gens à préjugés sont toujours têtus. D’abord ils disent : cela est im­possible; puis cela ne s’est jamais fait, puis il y a bien des difficultés. Ensuite, comment [131] s’y prendre ? et après, cela l’ennemi fera de même ; et alors, comme, je crois l’avoir dit ailleurs, je trouve que c’est se donner le plus grand tort, puis­que l’on gagne beaucoup de temps par toutes ces raisons qu’invente l’amour-propre, toujours soutenu de la mauvaise foi.

Les combats de gladiateurs, à qui ceci ressemblerait, entre­tenaient le courage chez les Romains. Nos spectacle ne sont faits que pour l’affaiblir, celui là le réveillerait chez nous: et je ne vois pas plus d’horreur à voir périr des hommes à l’exercice qu’à la guerre. Comment ! parce que des Minis­tres de deux grandes Puis­sances se brouillent, qu’ils inter­ceptent des lettres où ils se don­nent des ridicules, ce qui est souvent la première et la plus grande cause de toutes les guerres, on va froidement voir égorger cent mille hommes, et l’on ne pourrait pas aller voir de fang-froid des criminels se faire justice les uns aux autres, recevoir la mort, prix de leurs forfaits, ou l’éviter par un surcroît de valeur qui ferait oublier leurs crimes ! Ce serait arracher des vertus au vice même, l’obliger à y revenir et en dégoûter peut-être bien mieux que par les supplices des places publiques, où l’on ne va que pour voir la mine de ces malheureux qui ne corrigent personne.

[132] C’est ainsi que je ferais juger les armes de lon­gueur, la profondeur des files, le pouvoir des colonnes, le de­gré d’activité et de résistance, l’inutilité et même le danger du troisième rang, et tant d’autres questions importantes sur la guerre. Il y aurait moins de doutes, moins de confusion, moins de sang répandu, et ce qui aurait l’air d’inhumanité serait au profit et à l’honneur de l’humanité dont je fais plus de cas, que n’en font, je parie, tous ceux qui crient contre cet article-ci en le lisant.

De la guerre et de la paix

[133] Comme vraisemblablement il m’est échappé ou qu’il m’échappera de dire, que je désire l’une et que j e crains la durée de l’autre ; il est nécessaire de justifier ceux qui pensent comme moi. J’ai vû faire tant de belles actions; j’ai vu tant de beaux traits d’humanité, tant de bien pour répa­rer un peu de mal, qu’il ne m’est pas possible de regarder la guerre tout à fait comme un fléau. C’en est un lorsqu’on ar­rête les nations Barbares comme les Cosaques, par exemple. J’ai vu mes grenadiers donner leur pain et leur kreutzer à une pauvre famille, la seule qui restât du Village et que ces monstres avaient réduite à mourir de faim, et j’ai béni mon sort de commander à des hommes comme eux. J’ai vu de nos Housards rendre la bourse à des Prisonniers et leur ouvrir la leur. Il semble que l’âme s’exalte. Plus on a de courage et plus on est tendre. La paix est un temps d’apathie où il y a peut être plus de mal; mais qui ne se remarque pas autant, parce qu’il est plus lent. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il y a bien peu de vertu, parce qu’il y a moins de vices et que la première [134] l’emporte dans les temps orageux. Je serais le premier à les détester si les maladies, la mauvaise adminis­tration, la disette, un esprit de mécontentement presque gé­néral. Je dis plus, de mutinerie et presque de révolte, n’étaient pas les suites d’une longue paix. Il est bien plus cruel de faire périr dix de ses Sujets qui ont peut-être raison, que deux cent hommes à une affaire où ils vont gaiement se dévouer à la mort. On n’a peut-être pas écouté ceux-là qui se sont plaint, et on ne peut pas plaindre ceux-ci qui ont calculé leur sang et leur liberté avec l’argent et la gloire. On parle de cruautés : c’en est une d’arracher les enfants de la campagne au patrimoine de leurs pè­res pour servir pendant la paix. A quoi servent deux cent cin­quante mille hommes chez plu­sieurs Puissances ? A répandre dans le pays, s’ils y sont divi­sés, ce qui énerve et diminue la population, et à augmenter la contagion des Villes, s’ils y sont renfermés. Cela me fait penser à la manière dont les Soldats sont logés. Dans le premier cas les Soldats éparpillés, peu visités, médiocrement exercés, puisqu’il n’y a pas d’ensemble, s’accoutument à la paresse, à la malpropreté, et reprennent l’air des gens parmi lesquels ils vivent. Adieu l’émulation, premier mobile des armées ; les officiers eux-mêmes la perdent, [135] ils voient rarement leurs officiers de l’État-Major, presque jamais leurs Généraux : on se presse pour paraître à quelque camp s’il y en a, on bat, on gronde, on jure tous les jours pendant la paix, on encourage et on récompense pendant la guerre. Dans le second cas des Garnisons, les officiers se gâtent, font des dettes, et se marient, ce qui est encore pis que tout cela. La misère, qui en est le résultât, est encore une fuite de la paix. Les procès, les affaires malheureuses qu’on appelle d’honneur, quoique souvent elles le soient si peu; autres sui­tes encore : et puis des protections, des cabales, des relâchements de délicatesse ; voilà ce que nous voyons. Au bout de sept ans de guerre, l’Armée a besoin de se remettre; surtout s’il y a eu beaucoup d’actions vives et d’entreprises hardies ; mais au bout de sept ans de paix, la meilleure Armée doit nécessairement décliner. Il est difficile de rester au même point, et dans tout ce qui est mené par l’ambition, ce qui ne monte plus, descend presque toujours.

De la vie d’un militaire

[136] Il ne faut pas prévenir les temps. Un enseigne qui voudra savoir commander une Armée, ne sera guères capa­ble que d’être enseigne lorsqu’il la commandera. L’étude de ses devoirs est la première règle de tout. Si l’on veut parta­ger son application en deux parties, on n’en sera que mieux. La première serait celle de ce qu’on doit faire tous les jours, et la seconde celle de ce qu’on doit faire dans la suite, en ap­prenant le passé on travaille pour l’avenir. Avec l’une il y a de quoi fournir à ses occupations journa­lières, avec l’autre il y a de quoi par les grands exemples des grands hommes qui sont morts, en devenir un à son tour. Si l’étude d’un règle­ment est un peu sèche par elle-même, on peut la varier par celle de l’histoire : celle des principes trop didactiques, par des mémoires et des anecdotes de guerre, et se faire moyen­nant cela un plan agréable d’ins­truction. Que tout le reste du temps soit destiné au plaisir. Celui qui n’en sent pas le prix, n’est guère capable de connaître celui de la gloire. L’indifférence tient d’ailleurs bien fort à la paresse et la pa­resse à l’insensibilité. Trop de réserve et trop d’économie, [137] n’annoncent point les Héros. Il y en a eu davantage qui ont péché par les défauts contraires. Il faut les éviter, cela est tout simple ; mais cela n’efl pas bien aisé. On recom­mande ordinairement d’éviter le jeu. Comme ce sont rare­ment des Philosophes qui dictent l’ordre d’un régiment, on ne pense qu’aux jeux de hasard ; les autres sont tout aussi dange­reux, puisqu’ils font perdre le temps, que le temps est beaucoup plus précieux que l’argent, et qu’on a beaucoup plus de temps à soi que d’argent. Je ne vois rien d’aussi plat, que de jeunes officiers faisant la partie de quelques vieilles femmes dans de tristes as­semblées. Quel sera le Barbare qui osera prêcher contre l’Amour ? L’inutilité de ses sermons et le tort que cela lui ferait dans le monde, l’arrêterait sûre­ment. Tout ce que l’on peut faire, l’est de tâcher d’en préve­nir les suites et d’y réussir par le -ridicule que l’on peut y jeter, les grandes passions en prêtent tant. Les romans, les exagérations, les petits soins, les services auprès des fem­mes, cet air subjugué… On peut tirer parti de tout cela pour dégoûter nos jeunes gens. Point de pastorale; qu’on laisse la moutonnade aux inutiles, du grand monde, qui ont une femme comme on a un régiment, pour être occupé. Un sen­timent... de l’attachement même, c’est ce que je permets.

[138] Pour le mariage il tombe tous les jours. II vau­drait presque encore mieux travailler dans le grand genre dont je viens de parler. Il n’y a que ceci en la faveur, c’est qu’il ne sait pas tour­ner la tête. Mais si l’on y est mal hon­nête, c’est une mauvaise qualité qui en annonce d’autres ; si l’on y est honnête, les embar­ras du ménage, les enfants, les amies éloi­gnent du service, et c’est du service seul qu’il faut être précisément amoureux. Qu’on mette à la place des aven­tures, des fêtes, des courses, la chasse, des exercices violents : voilà ce qu’il faut pour faire passer ce beau temps ce temps charmant, ce temps orageux. Si l’on ne met pas trop de prix à ce que l’amour peut y mêler de son pouvoir : il y aura des indiscrétions, de la légèreté, et alors il n’y a plus à crain­dre de parti sérieux. Point de libertinage cependant, ce ferait en­core pis. Point de débauche, de crapule, de cette manière brutale, qui a l’air de satisfaire des besoins et fait fuir la vo­lupté. Il faut toujours que le goût règne même dans ses fo­lies, dans ses écarts, C’est ce qu’on ne peut guères exprimer. On ne fait souvent que ce que d’autres font, et ce qu’ils font a mauvaise grâce. Avec du goût on fait tout ce qu’on veut et cela réussit. Quand on a le tact juste, tout s’en ressent. Le ton, les manières... On ne voit jamais la mau­vaise [139] com­pagnie en hommes; elle est odieuse. En femmes elle est trop ennuyeuse, et si on se la permet par hasard, c’est sans consé­quence, car on se lasse d’abord de ces prétendues parties de plaisirs, de ces soupers fins où l’on périt d’ennui. On dit que ce qui peut arriver de plus heureux à un jeune homme, est de faire sa cour, de s’attacher pendant quelque temps à une femme qui a dix ou douze ans plus que lui, et qui connaît bien le monde, je le croi­rais assez. Elle corrige, par exemple, de tout ce tapage qui n’est plus à présent du bon genre, de ce carillon des rues d’autrefois ; elle met du choix dans les amis; elle en impose aux mauvaises tê­tes ; elle prévient les affai­res, arrête les plaisanteries, inspire de la délicatesse, entre­tient, éclaircit, anime les principes de l’éducation.

La matinée d’un officier est employée d’elle-même : elle passe bien vite entre l’exercice, la visite de la garde, celle des chambrées, l’appel de la parade. Je lui passe le café. C’est un ren­dez-vous Militaire, où après avoir parlé nouvel­les, on parle guerre. Les vieux racontent aux jeunes ce qu’ils ont vu. Il y a souvent à y profiter. C’est avec ses camarades qu’on apprend à être doux, complaisant, à entendre la plai­santerie, à ne se fâcher de rien, à [140] prendre le parti des malheureux, à les assister, à cacher leurs défauts, à les plaindre, et â éviter les suites de l’inconduite, de la boisson, de la bassesse et de l’inapplication. On parle de tout cela et on nomme les coupables. On se moque des mauvais, offi­ciers : on leur fait même souvent des reproches, et encore sans le savoir, fans s’en douter, on se met à parler service. D’ailleurs à force de parler, on en parle comme d’autre chose et on ne saurait trop en parler. C’est ce qui donne cet esprit Militaire, fion ne l’a pas reçu en naissant. On voit tout; on juge de tout militairement, et on finit par aimer et parfaire ce qu’on dit. Si l’on est sûr de bien s’amuser d’abord après dîner, je conseille très fort d’en profiter : mais il sera bien difficile de passer dix ou onze heures dans le plaisir. Tout ce que je connais de pis, c’est de ne rien faire ou de faire des riens, se laisser ennuyer sans profit est odieux. C’est en­core ce qui arrive aux paresseux ; les travailleurs emploient leur temps ; les gens sages le passent gaiement ; les gens d’esprit le laissent passer; les sots le tuent. On ne ferait pas mal de rentrer chez soi, de lire, de se mettre au courant de la littérature, et d’écrire même des misères ; puisque si l’on ennuie les autres, on ne s’ennuie jamais au moins soi-même.

[141] Si l’on est timide, il faut voir beaucoup de monde. Si l’on a à parler à sa troupe, à l’instruire, à lui ap­prendre son devoir, à la corriger en public, à l’exercice, à la prêcher dans les casernes, il n’est rien qu’on ne doive faire pour se donner de l’assurance.

Si après, deux heures employées ainsi, on a quelque talent, comme la Musique et le Dessin, et qu’on voulût pas­ser une heure au Règlement et à l’étude de la Tactique an­cienne et moderne, on gagnera insensiblement l’heure du spectacle, où il y a beaucoup à profiter du côté de l’agrément ; il entretient la gaieté, donne du maintien, de la grâce, de l’envie de plaire ; du plaisant dans l’esprit, des ap­plications, des citations heureuses, des traits, de l’intelligence, de la Philosophie même. C’est une école de mo­rale. C’est l’école du monde. Et tour cela que je mets dans ce livre de guerre; au lieu de la crainte de Dieu, qui est dans les autres et qui va, toute seule, n’est point frivole, comme pen­seront les gens qui le sont gravement. Ce qui tient à l’ouverture de l’esprit, aux compa­raisons et à la connaissance des hommes est indispensable.

Si la journée a été remplie ainsi, il n’est rien que je ne passe après l’heure du Spectacle, jusqu’à ce [142] qu’on se couche, pourvu que ce soit en bonne compagnie. C’est le mo­ment de la li­berté; qu’on s’y livre ; le souper dédommagera du travail du jour ; et il ne s’agit plus que de pouvoir passer agréablement la nuit. Mais que le goût pour son métier, ne la fasse pas pousser trop loin, et que le Militaire qui a été aussi aimable le soir que le grand Condé l’était chez Ninon, aussi brillant ensuite que l’était le Maré­chal de Saxe qui l’était là comme ailleurs, soit d’aussi bonne heure à sa troupe que M. de Turenne, lorsqu’il faisait en Hollande le dur apprentis­sage de l’Art des Héros.