| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Le
corpus des écrivains militaires en langue française
Il ne devrait pas être besoin de souligner l’importance et la nécessité du retour aux classiques. Il en va de la stratégie comme de la philosophie : l’essentiel a déjà été dit et les générations successives ne font que décliner des variations sur des thèmes donnés depuis longtemps. Sans aller jusqu’à dire que tout est dans Sun Zi ou dans Clausewitz, il est certain que les pères fondateurs de la science stratégique ont posé des concepts et des méthodes dont nous restons, au-delà de toutes les transformations politiques, économiques, sociales, techniques, militaires, les héritiers. L’art militaire ne cesse de se transformer, confirmant l’adage de Napoléon selon lequel il faut changer de tactique tous les dix ans. En revanche, la science militaire continue de faire usage des principes esquissés par Végèce au IVe siècle et explicités par ses nombreux successeurs. Elle trouve toujours un modèle épistémologique, sinon indépassable, en tout cas indépassé, dans le chef d’œuvre de Clausewitz. Elle s’inspire encore des modèles pratiques suggérés par Jomini, comme l’a bien montré Bruno Colson dans sa superbe thèse sur l’influence de Jomini sur la culture stratégique américaine. On pourrait multiplier les exemples. Une telle proposition est tellement évidente, qu’elle n’a même pas besoin d’être discutée. Pourtant, cette évidence est constamment niée à l’époque contemporaine, tant est grande la fascination pour les transformations techniques qui se succèdent, à un tel rythme et avec une telle ampleur, qu’elles en éclipsent les invariants de la stratégie. L’expression la plus extrême de ce courant d’idées est aujourd’hui la révolution dans les affaires militaires, qui a substitué aux données classiques de la stratégie de nouvelles données techniques dans lesquelles l’intelligence stratégique n’aurait plus guère de part. L’objectif de ce rapport n’est pas de rouvrir la discussion sur ce sujet inépuisable. La Commission Française d’Histoire Militaire, fidèle à sa vocation historique, est convaincue de la nécessité de ce retour aux classiques. Bien plus, elle affirme qu’il ne faut pas tomber dans le travers habituel qui consiste à se limiter à quelques grands noms, toujours les mêmes, rejetant les auteurs de second rang dans le néant de l’histoire. En dessous de quelques théoriciens majeurs, la masse des stratégistes et des tacticiens de deuxième rang ou de deuxième ordre, voire du troisième, n’est pas sans intérêt. D’un point de vue théorique, certains d’entre eux ont pu proposer des notions nouvelles, des raisonnements judicieux, dont il est encore possible de tirer profit pour l’analyse stratégique contemporaine. Le général Lucien Poirier en a récemment donné un bel exemple en empruntant au général Camon, commentateur des guerres napoléoniennes qui écrivait au début du XXe siècle, le concept d’attente stratégique, dont il a fait une application magistrale à la situation issue de la disparition de l’Union soviétique et de la fin de la Guerre froide. D’un point de vue historique, tous ces auteurs sont indispensables pour comprendre la diffusion et la transformation des idées dans l’espace et dans le temps. Précisément parce qu’elles étaient savantes, trop savantes, les idées de Clausewitz et de Jomini ont été simplifiées, transformées, déformées et ce sont ces théories dégradées qui sont devenues des doctrines. Dans la deuxième moitié du xixe siècle, Clausewitz était certes très connu, mais n’était qu’une référence canonique vague. Les grands auteurs du moment étaient le Prussien Rüstow et le Français Lewal, qu’on ne lit plus aujourd’hui, probablement à tort. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’auteur naval le plus célèbre n’était ni Corbett, ni Castex, mais un amiral italien aujourd’hui oublié, Oscar di Giamberardino : son Art di guerra sul mare, paru en 1938, a été traduit en sept langues dans l’intervalle de quelques années. Aucun auteur naval n’a jamais fait mieux, sauf Mahan. Là aussi on pourrait multiplier les exemples qui aboutiraient tous à la même conclusion : si l’on veut parvenir à une histoire globale des théories et des doctrines militaires, à cette généalogie de la stratégie que le général Poirier appelle de ses vœux, il est nécessaire de disposer d’une base documentaire aussi étendue que possible, d’un véritable corpus des écrivains militaires. Or, le constat sur ce plan est plutôt inquiétant. Les rééditions ne concernent qu’un tout petit nombre d’auteurs : les plus connus. On aboutit ainsi à ce résultat remarquable que le lecteur français, italien ou anglo-saxon, dispose d’une demi-douzaine d’éditions concurrentes de Sun Zi (parfois plus), mais que les autres auteurs du corpus militaires chinois manquent à l’appel : Wu Zi n’a plus été réédité en français depuis l’édition incomplète et fautive (mais admirable pour son temps) du père Amyot au xviiie siècle. Qi Ji Quang, le grand rénovateur de la réflexion militaire au xvie siècle, reste inconnu dans le monde occidental (en dehors d’une édition allemande). Clausewitz est naturellement disponible mais essentiellement pour son maître-livre Vom Kriege, ses admirables études de campagne, indispensables à l’élucidation de sa pensée, sont souvent introuvables, sauf lorsqu’elles ont eu la chance d’être traduites au début du xxe siècle. La guerre de 1914 avait interrompu cet effort de traduction qui n’a jamais été repris. Et que dire de Jomini dont l’œuvre immense est abusivement réduite à son célèbre Précis de l’art de la guerre alors qu’il s’agit d’un denier état de sa pensée qui n’est pas nécessairement le plus intéressant ? Mais il est vrai que ses œuvres historiques sont énormes, chaque livre comporte plusieurs volumes et il y a de quoi décourager tant les éditeurs que les lecteurs. D’une manière générale, le climat est donc défavorable : en France, l’institution militaire ne ressent guère (on pourrait même dire pas du tout) le besoin de ce retour aux classiques. Conséquence logique, il est vain d’espérer un soutien officiel quelconque pour une entreprise nécessairement de longue haleine et coûteuse. Le lectorat étant, par définition, très réduit, les maisons d’édition n’acceptent pas de s’engager au-delà de quelque ouvrage isolé. Autant dire que l’entreprise est par avance condamnée à l’échec si l’on s’en tient à des méthodes classiques, celles des éditions critiques et savantes. D’abord parce qu’on ne trouvera pas d’annotateurs en nombre suffisant, ensuite parce qu’aucun éditeur n’acceptera de publier de tels ouvrages. Il faut donc imaginer une autre solution. La Commission Française d’Histoire Militaire et l’Institut de Stratégie Comparée se sont donc associé en vue de la réalisation d’un corpus des écrivains militaires en langue française. Un tel corpus devrait évidemment s’inscrire dans une perspective européenne mais celle-ci est, pour l’instant, hors de portée faute de moyens. Priorité est donc donnée, dans un premier temps, aux auteurs français ou déjà traduits en français en espérant que, le succès aidant, une institution daignera un jour reconnaître l’intérêt d’un programme sur les source européennes de la stratégie. Les ouvrages ne sont pas reproduits à l’identique mais recomposés, ce qui présente le double avantage d’en rendre la lecture plus facile pour le lecteur ordinaire, peu habitué aux anciennes typographies et de permettre la constitution d’index toujours utiles pour le lecteur pressé. Surtout, cette nouvelle saisie doit permettre la mise sur Internet sur le site stratisc.org exploité conjointement par la Commission Française d’Histoire Militaire et l’Institut de Stratégie Comparée. Les ouvrages du corpus seront ainsi disponibles en ligne mais aussi en version papier grâce à une microédition à quelques dizaines d’exemplaires. Là aussi, peut-être que, après un certain nombre de titres publiés, quelque secours nous permettra-t-il de passer à un type d’impression plus classique et donc à une diffusion plus large. Les ouvrages sont réédités intégralement. A priori sans aucune modification. Pour les plus anciens, le texte est mis en français moderne et la ponctuation, souvent erratique, est corrigée. L’approche choisie est résolument utilitariste plutôt qu’archéologique. Il s’agit d’offrir un corpus aussi étendu que possible, maniable par le lecteur contemporain. Les ouvrages n’ont pas d’appareil critique, à l’exception d’un index et d’une courte notice bibliographique. Beaucoup des auteurs retenus sont peu connus, voire inconnus et notre connaissance de l’histoire de la pensée militaire est encore très fragmentaire. Peu d’historiens seraient capables de présenter utilement des rééditions d’ouvrages du xvie ou du xviie siècle. Les rares savants disponibles sont déjà largement occupés. Le pragmatisme impose donc une solution a minima : mieux vaut un texte sans notes que pas de texte du tout, l’auteur est plus important que le commentateur. C’est d’ailleurs le parti qui avait été retenu par Michel Serres pour son admirable Corpus des philosophes en langue française qui nous a largement servi de modèle. Le problème central, décisif, est évidemment le choix des auteurs du corpus. Les titres disponibles se comptent par milliers et l’idée d’une sélection « objective » est tout simplement illusoire. Là aussi l’approche retenue est très pragmatique. Sont éliminés d’emblée tous les livres actuellement disponibles : la plupart des campagnes de Clausewitz, le Précis de Jomini et tous les ouvrages publiés depuis maintenant quinze ans par l’Institut de Stratégie Comparée, partenaire de la CFHM, dont c’est l’une des missions principales. L’ISC a publié, dans la Bibliothèque Stratégique aux éditions Économica, un certain de nombre de classiques : - général Colin, Les transformations de la guerre ; - Julian S. Corbett, Principes de stratégie maritime ; - Herbert Rosinski, Commentaires de Mahan ; - général Camon, La guerre napoléonienne ; - John Warden III, La campagne aérienne ; - Charles Callwell, Petites guerres ; - Frontin, Les stratagèmes ; - maréchal Foch, De la conduite de la guerre ; - Henri Lloyd, Histoire des guerres d’Allemagne ; - maréchal Marmont, De l’esprit des institutions militaires ; - général Lewal, Introduction à la partie positive de la stratégie ; - maréchal de Saxe, Mes rêveries ; - général Willisen, Théorie de la grande guerre ; - amiral Castex, Théories stratégiques (7 volumes). D’autres titres sont ou en préparation : - Onosander, Le général d’armée (sous presse) ; - Herbert Rosinski, La stratégie navale au XXe siècle ; - colonel Grouard, Stratégie ; - François Nockern de Schorn, La science de la guerre… Ces titres n’ont pas vocation à entrer dans le corpus, de même que ceux qui peuvent être publiés ici ou là chez d’autres éditeurs. Le corpus contiendra donc essentiellement des auteurs peu connus ou au moins oubliés. Un certain nombre d’auteurs majeurs en leur temps, injustement oubliés, auraient vocation à ouvrir la série. On songe, en premier lieu, au marquis de Feuquière, l’un des très rares auteurs de l’Ancien Régime à s’élever à la dimension stratégique ; au maréchal de Puységur, que l’on peut qualifier de créateur de la science d’état-major ; au chevalier de Folard à la prodigieuse influence que l’on pourrait, avec Jomini, qualifier de fondateur de la science tactique contemporaine. Mais, dans ces trois cas, il s’agit d’ouvrages énormes dont la saisie sera longue et coûteuse. A regret, le pragmatisme impose de ce rabattre sur des auteurs peut-être de moindre envergure mais plus accessibles. Dans un premier temps au moins, priorité est accordée à des ouvrages plus courts, donc moins coûteux et pour lesquels on peut disposer sans difficulté d’un édition de référence. Les bibliothèques françaises ne prêtent guère leurs ouvrages, elles ne les microfilment pas souvent ou, lorsqu’elle le font, cela peut être moyennant un prix nullement négligeable. Comme la CFHM et l’ISC réalisent le corpus sur leurs maigres fonds propres, il est impératif d’économiser sur tous les postes. Avec le temps, on espère que les moyens viendront et donc que l’ambition pourra augmenter. Les ouvrages retenus n’obéissent à aucune logique scientifique apparente. Le corpus a vocation à couvrir toutes les périodes, tous les auteurs, tous les domaines. Les premiers ouvrages ont été puisés dans la bibliothèque personnelle de quelques membres généreux de la CFHM. Certaines bibliothèques se sont montrées bienveillantes. Au 30 juin 2004, vingt ouvrages ont déjà été publiés en microédition et ont commencé à être mis en ligne sur stratisc.org. Voici la liste avec la brève présentation de chacun d’eux. 1) TA de Grandmaison, La petite guerre. Paru en 1756, c’est le plus célèbre des traités consacré à la petite guerre. Il a ouvert la voie à une littérature foisonnante sur le sujet. D’esprit pratique, Grandmaison passe en revue l’attitude de tous les gradés, l’utilisation qu’ils doivent faire de leur équipement et prodigue de précieux conseils de psychologie collective qu’il tire de sa longue expérience. Le lecteur apprend comment monter une embuscade ou comment s’en protéger. Mais son livre se distingue surtout par son incomparable richesse historique, avec de multiples exemples tirés des campagnes de l’auteur, du régiment de Grassin ou des pandours et hussards de la reine de Hongrie. 2) LM de Jeney, Le partisan. Depuis les travaux du professeur Zachar, on sait que Jeney, souvent pris pour un Français, était en réalité Hongrois. Il prit part à 24 campagnes dans les rangs de plusieurs armées. Son livre complète et éventuellement corrige celui de Grandmaison. En étudiant le choix des hommes, la manière de conduire des reconnaissances, des attaques ou des retraites, il définit plus précisément ce type de guerre qui voit combattre côte à côte militaires et civils. Les derniers chapitres traitent de médecine militaire avec des médications parfois surprenantes. 3) Grenier, L’art de la guerre sur mer. Paru en 1787, le livre du vicomte de Grenier constitue le point d’aboutissement de la littérature navale d’ancien régime. Il essaie de s’affranchir du formalisme qui avait jusqu’alors présidé aux évolutions navales pour définir des ordres généraux permettant d’exécuter les mouvements de guerre plus efficacement et de constituer un ordre de bataille en losange plus efficace que la ligne traditionnelle. Si son losange n’a finalement pas eu d’application, son livre reste précieux par la définition précise des termes techniques alors employés. Il témoigne aussi de la fermentation des esprits après les batailles de la guerre d’Indépendance américaine. 4) Clausewitz, La campagne de 1813 jusqu’à l’armistice. On sait que Clausewitz a consacré toute une série d’études aux campagnes de l’Empire, particulièrement les dernières. La campagne de 1813 est la moins connue et la seule qui n’ait pas été rééditée jusqu’à présent. Il faut dire qu’il s’agissait, à l’origine, d’un texte de circonstance écrit sur le vif et sur ordre pour justifier un armistice très contesté. L’ardeur polémique se transforme souvent en mauvaise foi. Mais on y trouve aussi des incidentes stratégiques qui témoignent de la maturation des idées de l’auteur de De la guerre. 5) Comte de La Roche, Essai sur le petite guerre. Plus tardif que Grandmaison ou Jeney, l’ouvrage du Comte de La Roche n’en compte pas moins parmi les traités les plus importants sur le sujet. D’abord par son volume puisque La Roche entre beaucoup plus dans le détail que ses prédécesseurs. Il décrit avec rigueur toutes les manœuvres qu’un parti en campagne peut être amené à faire : le passage des rivières, l’assaut d’une place, la construction d’un pont, le transport de l’artillerie… Mais aussi par l’intelligence de l’ouvrage qui s’efforce de relier des expériences vécues à un corps de principes. Héritier de Grandmaison, mais aussi du maréchal de Saxe, le Comte de La Roche souligne l’intelligence requise par ce genre de guerre qui mérite la même réflexion que la grande guerre. 6) Schlichting, Le testament de Moltke. Paru en 1900, ce livre a été l’une des pièces centrales du débat qui a divisé la pensée militaire allemande à la fin du xixe siècle. Face aux partisans de la Normaltaktik conduits par les généraux von Boguslawski et von Scherff, les tenants de l’Auftragstaktik propose d’adapter de nouvelles méthodes d’attaque qui tiennent compte des perfectionnements incessants de la puissance du feu. Leur chef de file est le colonel, puis général, Sigsmund von Schlichting. Il s’ensuit une querelle très vive. De telles propositions sont perçues par leurs adversaires comme une remise en cause des principes qui avaient assuré le triomphe de l’armée allemande contre l’Autriche et contre la France. Les conservateurs en appellent donc à l’autorité de Moltke, le vainqueur de Sadowa et de Sedan. En écrivant ce livre, Schlichting veut montrer qu’il ne répudie nullement l’héritage de Moltke, mais qu’au contraire il l’adapte à de nouvelles conditions au lieu de s’en tenir à une lecture passéiste. 7) Pétain, Tactique d’infanterie. En 1911, un obscur lieutenant-colonel, réputé dans le milieu pour son anti-conformisme et son esprit caustique, est nommé professeur à l’École Supérieure de Guerre. Chef du cours d’Infanterie, il va développer des idées inhabituelles sur la puissance du feu et sur les dangers du retour à l’offensive qui caractérise alors la doctrine militaire officielle. Son avertissement ne sera pas retenu, mais son auteur connaîtra la carrière fulgurante que l’on sait. Souvent cité par les nombreux biographes du maréchal, ce cours était toujours resté inédit. Sa lecture permet de mieux comprendre l’action du général de 1914-1918 : le réalisme dans l’appréciation des capacités du matériel moderne, la rigueur implacable du raisonnement, la compréhension de la psychologie du combattant font de cette Tactique d’infanterie un vrai classique de la tactique. 8) Contre-amiral Marquis, La stratégie maritime. En 1936, le contre-amiral Marquis, chargé du cours de stratégie au Centre des Hautes Études Navales, prononce six conférences qui constituent la meilleure synthèse sur la doctrine stratégique française à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La démarche se ressent partout de l’influence des Théories stratégiques de l’amiral Castex, résumées et actualisées. L’héritage de Corbett se laisse aussi discrètement entrevoir. La pensée stratégique navale classique atteint ici sa forme ultime avant les remises en cause de la Seconde Guerre mondiale. 9) Monclar, Catéchisme du combat. En 1940, le lieutenant-colonel Monclar, seul chef à avoir rallié la France libre avec son unité, la 13e demi-brigade de la Légion étrangère, meuble son désœuvrement au Cameroun, en octobre et novembre 1940, en rédigeant ce Catéchisme du combat destiné aux sous-officiers et soldats. S’inspirant de la formule question-réponse des Avant-postes de cavalerie légère (1850) du général Antoine-Fortuné de Brack, mais aussi du Catéchisme de Saint-Pie X, il présente les mécanismes élémentaires du combat de manière méthodique et accessible aux simples soldats. S’inscrivant dans la lignée d’Ardant du Picq, il souligne le rôle de la peur, de la cohésion de la troupe avec une idée-force : pour faire de la bonne tactique, il faut accepter de se faire casser la gueule. 10) Bernard, L’art de la guerre. Le capitaine-adjudant major Hyppolite Bernard est représentatif de la pensée militaire française sous le Second Empire. Période noire pour la pensée militaire, marquée par un anti-intellectualisme dont les conséquences se feront tragiquement sentir en 1870. Au milieu de ce désert, quelques individus continuent pourtant à écrire. L’essai de Bernard, publié en 1868, témoigne de l’état des connaissances en histoire militaire au lieu du xixe siècle et de l’état d’esprit des officiers du temps : l’exaltation de la geste révolutionnaire et napoléonienne se heurte aux bouleversements techniques, que l’on perçoit confusément mais dont on n’accepte pas qu’ils remettent en cause l’héritage napoléonien. 11) von Bülow, Esprit du système de guerre moderne. En 1799, un Prussien, quelque peu paranoïaque, publie à Hambourg un ouvrage qui connaît un succès fulgurant. Il est lu dans toute l’Europe et traduit en français en 1801 par le citoyen Tranchant-Laverne. Bülow entreprend de poser des axiomes tirés du raisonnement et de les démontrer ensuite par l’expérience. Il appartient encore à la tradition du xviiie siècle par sa démarche strictement rationaliste et par sa méfiance envers les batailles hasardeuses. Il sera durement critiqué par Clausewitz pour son dogmatisme. Mais c’est lui qui impose la distinction entre stratégie et tactique et qui ouvre la voie à la science stratégique moderne. 12) VDSG, Abrégé de la théorie militaire. Au lendemain de la guerre de Sept Ans, Frédéric II de Prusse est considéré comme le plus grand capitaine de son temps, ses instructions militaires sont lues dans toute l’Europe. Mais l’Autriche a su se défendre. Le comte VDSG (il n’a jamais pu être identifié) publie en 1766 cette réponse aux partisans du roi prussien. Son apologie de l’action du maréchal Leopold von Daun, qui a commandé les armées autrichiennes durant le conflit est un peu forcée et son insistance sur la prudence témoigne d’un style de guerre essentiellement défensif. Mais on trouve aussi dans ce livre, avec la comparaison entre l’offensive et la défensive, l’analyse de la bataille et de ses suites, un début de réflexion stratégique qui témoigne de la fermentation des esprits entre la guerre de Sept Ans et la tourmente révolutionnaire. 13) Montecucculi, Mémoires ou principes de l’art militaire en général. Le comte puis prince de Montecucculi, généralissime des armées de l’Empereur, adversaire de Turenne, vainqueur des Turcs à la bataille du Saint-Gotthard (1664), est l’un des plus grands chefs militaires de son temps et l’un des fondateurs de la pensée militaire moderne. Ses Mémoires d’abord publiés en italien en 1653, puis traduits dans presque toutes les langues d’Europe sont sans équivalent jusqu’à la fin du xviiie siècle par l’ampleur des vues. Sa classification des guerres, ses développements sur la préparation des forces et sur la conduite des opérations ne seront dépassés que par Jomini et Clausewitz plus d’un siècle après lui. Il mérite d’être relu tant en raison de l’immense influence qu’il a eue que de la valeur permanente des principes qu’il énonce. 14) La Croix, Traité de la petite guerre pour les compagnies franches. Le chevalier de La Croix est le créateur d’un genre appelé à une grande fortune, celui du Traité sur la petite guerre, bref, à finalité pratique, illustré par de nombreux exemples. Paru en 1752, quatre ans avant le traité de Grandmaison, moins complet, moins systématique que son illustre successeur, il n’en garde pas moins la gloire d’avoir été le premier sinon écrit, du moins publié puisque le texte que le Chevalier de Folard aurait écrit sur la petite guerre n’a jamais été retrouvé. 15) Hay du Chastelet, Politique militaire ou traité de la guerre. La pensée militaire française sous le règne de Louis XIV est réputée pauvre, indigne des grandes transformations de la technique militaire durant la deuxième partie du xviie siècle. Il existe pourtant quelques auteurs qui, sans être des théoriciens de premier plan, ne sont pas négligeables. L’un des plus notables est un publiciste sans expérience militaire, Paul Hay du Chastelet. Politique militaire esquisse déjà une réflexion de type stratégique, avec des développements sur la conduite de la guerre au niveau le plus élevé. Accessoirement, il est le premier auteur français connu à parler de tactique dans son sens actuel. 16)
Lieutenant-colonel Debeney, Cours
d’infanterie. Jusqu’au début des années 1910, le débat
tactique, dans toutes les grandes puissances, reste dominé par le modèle
napoléonien, corrigé par les enseignements de la guerre de 1870.
L’absence d’expérience récente de grande ampleur empêche d’apprécier
pleinement les bouleversements induits par les progrès des armements. Cette
expérience survient en 1904-1905 avec la guerre russo-jaonaise, marquée
par l’affrontement d’armées de plusieurs centaines de milliers
d’hommes et par la mise en œuvre des moyens les plus modernes, notamment
les mitrailleuses. Il faut quelques années pour que la mesure de ces
bouleversements soit prise. Le cours de tactique
d’infanterie professé par le colonel Debeney à l’École supérieure de
Guerre, en 1913, illustre cette prise de conscience, trop tardive pour
permettre de corriger les excès de la doctrine en vigueur au déclenchement
de la Grande Guerre. Le prix à payer sera lourd puisque les offensives lancées
par tous les belligérants d’août à décembre 1914 se traduiront par des
centaines de milliers de morts, sans qu’aucune d’entre elles ait obtenu
de résultats décisifs. 17)
Prince de Ligne, Préjugés
et fantaisies militaires. Le Prince de Ligne est l’une des figures
emblématiques du xviiie
siècle. Célèbre dans l’Europe entière par ses talents littéraires et
mondains, il a laissé des écrits abondants qui témoignent d’un esprit
intelligent, léger et courtisan. Mais c’était aussi un militaire
averti qui, s’il n’a jamais exercé de grand commandement, a connu les
camps et les campagnes. Il a livré un certain nombre d’écrits militaires
et notamment deux livres de réflexion Fantaisies militaires et Préjugés
militaires publiés tous les deux en 1780 dans des éditions très soignées.
Le plan se laisse difficilement saisir, les réflexions les plus diverses
voisinent dans un aimable désordre. Mais on trouve aussi des développements
profonds et pertinents sur la tactique et l’organisation des armées du xviiie
siècle finissant. Ces deux livres, réunis ici, portent la marque d’une
personnalité hors du commun et d’une époque raffinée qui s’apprête
à affronter de terribles transformations. 18)
Camon, La
manœuvre de Wagram. Le général Camon est l’un des chefs de file de
l’école française d’histoire militaire avant 1914. Il s’impose par
sa réinterprétation de la stratégie napoléonienne, devenue classique, au
point que ses grands ouvrages sur la guerre napoléonienne (Les systèmes
d’opérations et le Précis des campagnes) sont constamment réédités.
Mais il développe également ses idées dans de multiples livres et
brochures. La présente plaquette sur la campagne de 1809 est l’un des
exemples les plus éclairants de cette analyse, jugée par beaucoup
d’historiens trop systématique, mais qui, peut-être pour cette raison, a
exercé une influence durable sur la pensée militaire et sur
l’historiographe. 19)
Dragomiroff, La
conduite de la guerre. Le général Dragomiroff est le chef de file
d’une partie de la pensée militaire russe dans la seconde moitié du xixe
siècle, celle que l’on appelle souvent l’école nationale, par
opposition aux théoriciens, conduits par le général Leer, plus sensibles
aux influences étrangères. Dragomiroff est resté connu par son plaidoyer
pour un retour aux méthodes de Souvoroff et par quelques formules à
l’emporte-pièce. Mais c’était aussi un penseur érudit qui n’était
pas hostile, par principe, aux influences étrangères. Simplement, il les réinterprétait
dans un sens spécifiquement russe. Son analyse de l’enseignement de
Clausewitz pour le prince héritier de Prusse en est un bon exemple. La pensée
subtile du maître prussien se trouve simplifiée et asservie à une
affirmation farouche du primat de la volonté sur l’intelligence, de
l’exécution sur la conception. Cet opuscule reflète, à la fois, l’état
d’esprit dominant au sein de la pensée militaire russe impériale et
l’utilisation de Clausewitz au service des enseignements les plus divers. 20)
Gualdo Priorato Galazzo, Le
guerrier prudent et politique. En 1640, un noble italien se livre à une
réflexion remarquable sur l’art de la guerre. Remarquable par son
origine, car la noblesse italienne est alors profondément démilitarisée
et sa pensée militaire, si riche au xvie
siècle, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Remarquable surtout par
son contenu : alors que les auteurs du temps sont obsédés par les ordres,
par ce que nous appelons aujourd’hui la tactique, Priorato se situe résolument
au niveau le plus élevé que nous appellerions aujourd’hui
politico-stratégique. On y retrouve un mélange de prudence thomiste et de
réalisme machiavélien. Ce livre, peu connu, a été traduit en français
sans nom d’auteur en 1642. Il confirme que le xviie
siècle n’a pas été la page blanche que l’on croyait dans la pensée
militaire. D’autres livres sont en cours de composition : 21)
Colonel de Maudhuy, Tactique d’infanterie. Professé en 1912
à l’École Supérieure de Guerre, ce cours forme un triptyque avec ceux
des colonels Pétain et Debeney. Il s’attache à la conduite du combat en
combinant l’approche psychologique de Pétain et l’approche plus matérialiste
de Debeney. La lecture comparative des trois cours permet de mieux saisir
l’étendue du débat théorique à la veille de la Première Guerre
mondiale. En négatif, de comprendre à quel point la doctrine avait peu
assimilé les conclusions suggérées par le débat théorique. 22)
E. Peroz, La tactique dans le Soudan. Dans
l’abondante production sur la guerre coloniale avant 1914, ce livre est
assurément l’un des plus intéressants. L’auteur se livre à une étude
très large des campagnes coloniales conduite par les Français en Afrique
occidentale pour en dégager les enseignements tactiques. Il ne s’élève
pas au niveau stratégique, comme le fait au même moment Callwell dans ses Petites
guerres (réédité chez Économica). Mais la précision de ses analyses
tactiques en fait néanmoins une référence majeure qui permet de remettre
en perspective ce que l’on appelle aujourd’hui les conflits asymétriques.
23)
Chambray, Philosophie de la guerre.
Paru en 1825, le livre du marquis de Chambray marquait une volonté de rétablissement
d’une continuité avec la logique militaire de l’Ancien Régime.
Tentative condamnée d’avance à l’échec mais qui a livré un livre
intelligent et perspicace et qui a eu une réelle influence. Ne sont cités ici que les ouvrages parvenus à un état proche de l’achèvement. Bien d’autres sont en préparation puisque l’objectif final est de parvenir à un corpus d’une centaine de volumes au moins. Ce n’est qu’à partir d’une telle masse critique que l’on pourra diversifier les sources pour avoir une vision du débat tactique ou stratégique tel qu’il a réellement eu lieu et non pas tel que nous le reconstruisons à travers le prisme réducteur de quelques auteurs majeurs. Tous les genres sont abordés, de la petite guerre aux guerres coloniales, de la tactique à la stratégie, de la guerre maritime à la guerre aérienne puisque des textes de l’entre-deux-guerres sur la maîtrise de l’air sont inscrits au programme. Tous ces ouvrages seront disponibles sur Internet (les douze premiers le sont déjà sur stratisc.org). La question de savoir s’ils pourront bénéficier d’une diffusion plus large dépend évidemment des soutiens publics qu’il serait éventuellement possible d’obtenir. Une autre question se pose, celle de l’exploitation de ce corpus. Les ouvrages en question devraient être étudiés ou commentés. Qui sont leurs auteurs ? Quelle a été leur influence ? Sur un plan plus théorique, qu’en reste t-il aujourd’hui ? Toutes ces questions devraient être évoquées dans le cadre de colloques, de journées d’études, de séminaires. Il s’agit d’un travail immense qui ne pourra se faire que progressivement et à travers une coopération internationale. La Commission Internationale d’Histoire Militaire pourrait être le lieu de rencontre de tous ceux qui voudraient bien collaborer à cette entreprise.
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