| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Chapitre premier - De l’utilité et de la nécessité des troupes legeres
Si l’utilité des troupes pour la petite guerre, et des chefs de parti, a été reconnu si généralement dans tous les tems et dans toutes les nations, la nécessité en est bien mieux prouvée dans le siècle où nous sommes, par le torrant des troupes legeres et irrégulieres de la reine de Hongrie, qui a inondé la Bohême, la Baviere et l’Alsace, dans une circonstance où la France se trouvoit dépourvuë de pareilles espéce de troupes. Sans donc remonter aux tems les plus reculés, où la cavalerie numide rendit des services très-grands à Annibal, sur-tout à la fameuse bataille de Cannes, et où les Parthes par leur vitesse et par leur agilité dans le combat, conserverent leur liberté contre toute la puissance romaine ; les François ont formé en différens tems et sous différens noms, des troupes pour aller en avant battre la campagne, sçavoir des nouvelles des ennemis, intercepter leurs convois, enlever des postes et tomber sur des équipages pendant une action. C’est ce que firent les Stradiots1 à la bataille de Fornouë, qui, par une charge imprévuë sur le bagage de l’armée de Charles VIII Roi de France, firent balancer la victoire entre lui et les princes confédérés d’Italie, à qui cette irruption funeste au lieu de leur être utile, par le trop grand acharnement de cette cavalerie legere à butiner pendant toute l’action. Dans le siécle suivant, les capitaines Montluc et Bayard avec leurs avanturiers, firent des action surprenantes. Henri IV lui-même, aidé par la nécessité, dans quantité d’occasions, a fait des coups de partisan. Sous Louis le Grand, les fameux Jacob-Pasteur, Lacroix, Dumoulin, Kleinholds, et quelques autres, ont rendu des services importans à l’Etat, par des entreprises hardies, et par des exécutions heureuses. Enfin la France n’ignore pas le mal que nous a fait dans la derniere guerre, la grande quantité de nations sujettes de la reine de Hongrie, équipées et montées lestement. Elles nous ont sans cesse harcelé, enlevé nos convois, nos hôpitaux, nos bagages, nos fourageurs, nos détachemens et nos maraudeurs en grand nombre ; ce qui nous a ruiné les plus belles armées qui eussent jamais passé le Rhin, sans voir ni combattre d’autres troupes que des Hongrois, des Sclavons, des Waradins, des Licaniens, des Croates, des Rasciens, des Banalistes et des Pandours, auxquels nous n’avions à opposer que quelques compagnies franches et deux regimens de hussards, ruinés par la désertion, et par la grande supériorité de leurs adversaires. Les nôtres reprirent cette supériorité pendant la campagne du Mein, où ils firent un mal infini aux Anglois, par la prise d’une partie de leurs équipages. En Flandre, après la formation des régimens de Grassin et de la Morliere, nous établîmes dans nos camps la même tranquillité dont jouissaient les Autrichiens en Bohême et en Baviere. Il faut donc convenir de la nécessité des troupes legeres, contre un ennemi qui en a. Si cette espèce de troupes n’a jamais été si connuë et si nécessaire en France qu’aujourd’hui, c’est que dans les guerres du dernier siécle, les Espagnols, les Anglois et les Hollandois, n’avoient que quelques compagnies franches wallones ; et les Impériaux un très-petit nombre de hussards enrégimenté, qui n’osoit paroître devant nos dragons, qui faisoient pour lors le service de notre cavalerie legere. Mais le pressant besoin de troupes où s’est trouvé la reine de Hongrie dans cette derniere guerre, l’a obligée de se servir de tout ce qu’elle a pû ramasser dans ses Etats, même des nations barbares, qui n’avoient jamais eu de commerce avec les Turcs, et qui dans les premieres campagnes de Bohême et de Baviere, nous traitoient de même. C’est donc cette multitude de gens distingués par des bonets et par des pelisses de toutes espèces et de toutes couleurs, qui nous a forcé de lever en 1744, et les années suivantes, les régimens de Grassin, de la Morliere, des Cantabres, des Volontaires-Bretons, de Gantés, de Guesreick, et plusieurs compagnies franches, outre une infinité de partis qui sortoient tous les jours de l’armée. Avec toutes ces troupes, jointes à nos hussards, nous devînmes les maitres de la campagne, et surtout en Flandre, où nous poussâmes nos partis bien avant dans le pays ennemi, et sur les derrière de l’armée des alliés qui n’avoient pas la même quantité de hussards que dans les campagnes de 1742 et de 1743. L’avantage d’une armée qui a beaucoup de troupes legeres, est encore bien plus certain contre un adversaire qui n’en a point ; à leur défaut, il est obligé de se fatiguer nuit et jour, pour couvrir les convois et les fourrages, éclairer ses marches, pourvoir à la sûreté de ses postes exposés à de continuelles allarmes. Dans une action, il est contraint, pour garder son bagage, de laisser une partie de ses troupes, qui lui serviroient utilement ailleurs, s’il n’avoit à garantir son camp d’une irruption, qui, outre le tort infini que cause à une armée la perte de ses équipages, peut mettre le desordre dans des troupes qui voyent le feu à leur camp. Comme la France est le plus souvent en guerre contre l’Empire, soit comme partie principale, soit comme alliée, pour maintenir l’équilibre entre les Puissances de l’Europe, il est très-avantageux à la nation d’avoir toujours pendant la paix un fond de ces sortes de troupes, qu’on peut augmenter en tems de guerre autant qu’il est nécessaire, pour opposer au grand nombre de Hongrois et d’autres troupes de cette espéce, que l’Empereur est en état d’envoyer à ses armées. Aussi-tôt qu’ils sont rassemblés ils deviennent de parfaits cavaliers, par l’agilité propre à cette nation, et par l’habitude qu’elle a dès l’enfance, à manier sans cesse les chevaux ; ce que n’ont pas la plupart des François, qui naturellement n’aiment le cheval que pour leurs besoins, sans vouloir s’assujettir à lui rendre tous les soins nécessaires à son entretien. Aussi leur faut-il plusieurs campagnes, et sur-tout dans notre cavalerie legere, pour comprendre la nécessité de s’attacher à leurs chevaux ; et encore n’arrivent-ils pas à ce degré de perfection de les mener et de les gouverner, comme la nation hongroise, qui par l’adresse, par la force du corps et du tempérament, par la ruse et par la témérité de ses cavaliers, par la bonté et la vîtesse de ses chevaux, doit être estimée la meilleure cavalerie legere de l’Europe pour la petite guerre. Le hussard a le plus souvent son cheval sellé pendant la campagne, sans lui donner un moment de repos ; mais il en a autant de soin que de lui-même : il partage son pain avec lui, et ne pense jamais à manger, qu’il ne lui ait donné en abondance, tout ce qu’il lui faut. D’ailleurs, le Hongrois est inconstant, et passe à chaque instant d’un parti à l’autre ; sur-tout du côté du plus fort, par l’espoir de butiner sur le plus foible ; néanmoins il finit toujours par retourner chez les siens. L’Allemand est encore très-propre pour former un cavalier de troupes legeres, par le grand soin qu’il a aussi de son cheval, de ses armes et de ses équipages : mais en général les capitaines françois qui recrûtent des déserteurs de ces deux nations, s’exposent à ruiner leurs compagnies, ainsi qu’il est arrivé au régimens de Grassin et des volontaires bretons dans les deux premieres campagnes. Il est cependant bien vrai que si nos regimens de troupes legeres nationales, se recrûtoient d’Etrangers, il en résulteroit un grand bien pour la nation, à cause de la grande consommation d’hommes qu’ils font pendant la guerre, qui est au moins moitié par campagne ; ce qui contribue beaucoup à la difficulté de trouver des sujets pour toute l’infanterie françoise ; mais alors il faudroit que le roi leur fît fournir tous les ans des chevaux, des habillemens, et des armes, ainsi que cela se pratique chez les Allemands. Pour se procurer cet avantage, il en coûteroit infiniment au roi, par les mutations continuelles qu’il y a dans ces corps, et qui se trouveroient multipliées dans le cas où ils n’admettroient que des étrangers dans leurs compagnies. D’ailleurs, aucune nation n’est plus propre que la nôtre pour composer l’infanterie des troupes legeres, par sa vivacité et par sa bonne volonté ; or, cette infanterie fait la force de nos partis, de nos détachemens, et la sûreté de nos postes en avant. Il est néanmoins très utile de recevoir dans ces corps un certain nombre d’étrangers, Allemans, Flamans, Italiens, et autres, lorsque le théâtre de la guerre se trouve dans leur païs ; car ils vous servent de guides, d’espions, et même d’interprêtes : cette derniere espéce est dangéreuse ; il faudroit qu’un chef pût s’en passer, ou du moins qu’il en eût un de confiance et d’une discrétion à toute épreuve ; car de-là dépend le plus souvent le bonheur ou le malheur d’une entreprise.
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