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Chapitre XIII - De la retraite d’un poste attaqué en force

 

Après qu’un officier détaché en avant de son corps a pris toutes les précautions pour n’être point surpris, il doit assurer sa retraite, en cas qu’il soit attaqué en force ; car, fût-on à la tête du camp, à moins d’avoir un ordre du général de tenir ferme dans un poste, il ne faut jamais compter sur le secours de l’armée ; ce que nous avons éprouvé plusieurs fois. Ainsi le commandant d’une troupe à la guerre, doit avoir pour maxime constante de ne jamais s’enfermer dans un château ou dans tout autre réduit, lorsqu’il est attaqué, parce que sa perte est certaine en l’investissant ; et quelque belle défense qu’il puisse faire avant de se rendre, il est toujours blâmable. Il doit donc absolument faire sa retraite ; qu’elle soit bonne, qu’elle soit mauvaise, il fait le bien du service, en sauvant, le plus souvent, une partie de sa troupe. Un chef de parti peut cependant, dans des circonstances, prendre sur lui de se sacrifier dans un poste avantageux, pour contribuer au salut d’un convoi, d’un fourage, d’une arriere-garde, ou pour quelqu’autre cas pressant, ce qui dépend de sa prudence et de sa capacité.

Un officier exposé par une attaque de nuit, à faire une retraite difficile sur son corps, dont il est éloigné, ne doit point oublier de placer sur le terrain le plus haut de son poste, et à l’écart, un brandon ou monceau de paille et de fagots très-élevé, pour servir de signal, en y mettant le feu, non-seulement au quartier de son régiment, mais même à ceux de l’armée ; car, à ce signal, le colonel envoie des troupes en échelons sur son chemin, pour le recevoir et protéger sa retraite. Il faut éviter, sur-tout, de donner trop legérement dans des fausses alertes, qui sont causées ordinairement par de mauvais avis, ou par des rencontres de patrouilles qui se sont fusillées en se sauvant l’une ou l’autre, et quelquefois toutes deux. Ces alertes arrivent aussi souvent par des terreurs paniques dont on ne connoît point l’origine. Il est certain qu’elles fatiguent une troupe ; quelque cause qu’elles aient, il faut renvoyer par le même chemin, une patrouille plus forte, avec celle qui est venuë donner l’allarme. Si elle vient d’un ennemi en force, la patrouille donne du nez contre, et se retire legérement, après avoir fait son feu. Si, au contraire, elle n’est causée que par une patrouille, la vôtre lui donne la chasse, si elle la rencontre ; mais, à tout événement, on doit se mettre en posture de recevoir l’ennemi : car s’il vient pour enlever le poste, il sera bien supérieur. Alors vous retirez toutes vos gardes, et vous faites vos dispositions pour la retraite, en ordonnant de mettre le feu au monceau de paille et de fagots, pour avertir le quartier du colonel et ceux des environs, que vous êtes attaqué. Si votre retraite se fait par une plaine, vous faites prendre le devant à votre infanterie, et la cavalerie fait l’arrière-garde. Vous la laisserez à l’entrée du poste, pour reconnoître de droite et de gauche, et ne l’abandonner que lorsqu’elle voit les ennemis y entrer en force, afin de ne le point quitter sur une fausse attaque.

Comme ces sortes de surprises ne se font ordinairement que la nuit, il faut se retirer avec assez de diligence pour que votre infanterie ne soit point surprise en plaine au point du jour par la cavalerie ennemie. Sitôt qu’elle a attrapé un terrein couvert, elle doit faire alte, et se jetter des deux côtés du chemin dans les haies et dans les fossés, pour attendre et pour protéger la cavalerie, qui, étant poussée vivement et en désordre, entre dans le chemin, qu’on ferme aussi-tôt, par le feu de l’infanterie, qui arrête l’ennemi. Alors elle fait l’arriere garde et sa retraite tranquillement, par l’avance qu’elle a sur l’infanterie des ennemis, et par le secours que lui a envoyé le colonel, qu’elle trouve en marchant.

Si un poste, par une négligence impardonnable, est surpris de façon qu’il soit en feu dans un moment, il n’y a ni regles ni science militaire qui puissent le garantir. Sa conversation ne peut dépendre que d’un de ces heureux hazards, sur lesquels on ne doit point compter, tels que celui qui sauva les deux compagnies de grenadiers du régiment de Grassin dans la campagne de 1744.

Ces grenadiers étant endormis dans une ferme, furent attaqués à l’improviste, par trois cens hommes des compagnies franches de la reine de Hongrie, qui pénétrerent dans la ferme sans aucun obstacle. La présence d’esprit, la fermeté des officiers, et la ruse d’un tambour, qui battit la marche des dragons, en criant : à moi Dragons, sauva ces deux compagnies, qui repousserent l’ennemi et firent plusieurs prisonniers blessés, dont un lieutenant. Mais cette affaire se passa à onze heure du matin ; elles n’eurent donc point contr’elles les ténébres qui inspirent l’épou-vante et l’horreur à une troupe surprise, qui ne connoît d’autre commandement en pareille situation, que sauve qui peut. Si néanmoins dans ces circonstances, on avoit le tems de gagner un bon cimetiere, une eglise ou une maison forte, avec ce qu’on pourroit rassembler de soldats, on se défendroit dans l’espérance d’un secours, ou du moins de faire une composition meilleure avec les assiégeans ; c’est ce qui arriva à Mr Jacob pendant la campagne de 1741, au village de Bertholds en Autriche. Ce chef fut surpris par trois cens hussards ; sa troupe, logée séparément dans les maisons, et ses gardes endormies, il rassembla tout ce qu’il put d’officiers, de dragons, et de soldats, dans sa maison, où il se défendit au point que les hussards furent obligés d’y mettre le feu. Pour lors, il fit une sortie, gagna le cimétiere, et y tint bon, jusqu’à ce que les ennemis craignant un secours de notre armée, quoique bien loin de là, firent leur retraite avec le bagage et les chevaux de la compagnie de dragons. Mr Jacob de son côté, se retira sur Baudeveis, à travers les neiges, et dans un délabrement affreux, après avoir tué beaucoup de hussards.

Toute troupe attaquée la nuit dans son poste, doit s’attendre à être coupée dans sa retraîte ; c’est pourquoi elle doit éviter les chemins suspects et connus, prendre ses mesures d’avance pour n’être point surprise, en cas qu’elle donne du nez contre l’ennemi, malgré sa prévoyance. Pour cet effet, si elle se retire par la plaine, elle a une forte avant-garde de cavalerie, qui a grand soin de faire battre en avant et sur ses flancs. Lorsque ses cavaliers rencontrent les ennemis, elle s’écarte un peu en marchant à eux, afin de paroître plus nombreuse, en faisant un feu continuel de ses mousquetons, pendant que le corps de la troupe se retire en silence à droite ou à gauche à la faveur des ténébres et du bruit de la mousqueterie, par le terrain le plus avantageux pour l’infanterie.

Si l’avant-garde de cavalerie est chargée brusquement, elle se sauve par un chemin tout opposé à celui par lequel s’est retiré la troupe, en faisant toujours le coup de pistolet, afin d’attirer après elle les ennemis, qui, par cette tromperie, ne joignent souvent que les cavaliers les moins diligens. On suppose que le commandant est convenu de toute cette manœuvre avec l’officier de l’avant-garde. L’infanterie peut en user de même dans un païs couvert pour sauver la cavalerie ; mais dans les cas seulement où l’on est bien certain d’avoir un ennemi beaucoup supérieur en tête et à ses trousses, dont on veut éviter la rencontre du jour.

Si l’on a qu’un seul chemin pour faire sa retraite, comme dans les montagnes, entre deux rivieres, deux marais, ou quelques autres lieux impraticables, la troupe ne peut s’échapper que par sa valeur et par sa fermeté, en passant sur le ventre de ceux qui l’attendent. Cependant, pour ne pas donner dans l’embuscade, il faut faire fouiller exactement en avant à droite et à gauche. Car il arrive souvent, et c’est une très-bonne maxime de petite guerre, de laisser passer l’avant-garde, afin d’attaquer le corps avec d’autant plus d’avantage, qu’il marche dans la sécurité. Il y a des exemples de partisans qui ont opposé la ruse à la ruse, en passant sans avant-garde, le mousqueton haut, et leur troupe serrée, de façon que ceux qui étoient embusqués la laissoient passer, persuadés que c’étoit l’avant-garde. On peut tenter quelquefois ce moyen ; mais il ne réussit qu’à de petites troupes, et dans le cas où l’ennemi auroit en vûë un autre objet plus considérable.

Quand vous avez plusieurs chemins pour vous retirer, il faut toujours prendre le moins frayé, principalement lorsque vous avez quelque soupçon d’être coupé.

Les retraites de jour sont ordinairement plus meurtrieres que celles de nuit, parce qu’on ne peut se cacher à l’ennemi. C’est donc la conduite du chef qui les rend plus ou moins mauvaises. Il peut s’y préparer ou les éviter, en voyant venir à lui une troupe supérieure, ou ayant des avis certains de sa marche par ses partis ou par ses espions. Si cependant un poste est environné de bois ou d’un païs couvert, il est à craindre que les ennemis, par un détour et par une marche forcée de nuit, ne se trouvent le matin en posture de l’investir et de l’attaquer ; c’est ce qu’un chef doit le plus appréhender. Et le moyen de l’éviter est d’abandonner promptement le poste, si bon qu’il soit, sur-tout lorsque la partie n’est point égale, pour se jetter dans un bois, dans un chemin creux, ou dans d’autres lieux de chicanne, qui favorisent la retraite, de quelque côté qu’il puisse la faire.

En 1743, les compagnies franches de la Croix, et de Dumoulin, étant en quartier dans la petite ville de Pharkirehn en Baviere, à trois lieuës d’Eggenfelden, où commandoit Mr Philippe, furent informés par leurs espions et par leurs patrouilles de la marche du général Nadasti, avec l’avant-garde du prince Charles, dont on voyoit déjà les premieres troupes à droite et à gauche de cette ville. Mrs Dumoulin et la Croix, en délibérant s’ils abandonneroient ce poste, se trouverent investis de façon qu’à peine ce dernier put-il s’échapper pour aller rejoindre ses dragons, qui étoient en bataille sur une petite hauteur, en attendant l’infanterie. Cette infanterie voulant faire sa retraite trop tard, trouva en tête une colonne de Talpaches et de Croates qui la firent bien vîte rentrer dans Pharkirehn, où elle se défendit jusqu’à la fin de ses munitions et à l’arrivée du canon ennemi, dont elle essuya quelques coups avant de capituler. Pendant cette attaque, les deux troupes de dragons de Dumoulin et de la Croix, ne s’étant pas retirées assez promptement, furent culbutées de tous côtés par des légions de hussards, qui les taillerent en piéces, les firent prisonniers avec Mr de la Croix, et preque tous les officiers. Il est évident qu’ils auroient pû prévenir ce malheur, si le commandant, qui y fut tué, au lieu de passer la petite riviere sur un pont de moulin, comptant ne point trouver d’ennemis de l’autre côté, avoit continué sa retraite dans un chemin creux qu’il tenoit, entre une chaîne de montagnes et la riviere. Il auroit eu bien moins de hussards à sa queuë, et seroit arrivé en très-peu de temps sur les premiers postes de Mr Philippe. Voilà la triste et unique ressource d’une troupe investie dans une ville, dans un château, ou dans tout autre réduit, de vendre cherement sa vie ou sa liberté ; encore le commandant est-il toujours blâmé de s’être laissé surprendre. Si une troupe est obligée d’évacuer un poste et de se retirer de jour devant un adversaire bien supérieur, son salut dépend de l’avance qu’elle a sur son ennemi et de la nature du païs par où elle marche. Le commandant à la rentrée de ses petits postes et de ses patrouilles, qui sont poussées par les coureurs ennemis, doit faire prendre les devans à sa cavalerie, s’il en a, laissant seulement en arriere dix cavaliers avec un maréchal-des-logis intelligent, pour lui donner avis des mouvemens des ennemis. Il doit composer une bonne et forte arrière-garde, qui ait l’attention, ainsi que le corps, de marcher legérement, afin de ne point perdre l’avance qu’elle a sur l’infanterie des ennemis ; et par conséquent l’avantage que lui donne le terrein de chicane contre sa cavalerie. Mais si, par une lenteur inexcusable, ou par quelque défilé imprévu, elle perdoit cette avance, la retraite devient un combat sanglant, et ordinairement malheureux pour le plus foible, s’il ne se trouve à propos une rivière, un pont, ou un passage aisé à défendre jusqu’à la nuit, ou à l’arrivée d’un secours. De plus, si vous êtes attaqué vivement, on vous débusque de tous ces lieux avantageux, à moins que vous n’ayiez le tems de rompre un pont, ou de faire passer à l’infanterie une riviere, et la cavalerie à la nage ou à gué. S’il se trouve dans votre retraite des plaines à passer, votre cavalerie doit se placer en bataille en face du débouché, votre infanterie passer en bon ordre ; et si elle se trouve suivie de près de la cavalerie ennemie, la vôtre la charge, le sabre à la main, à l’entrée du défilé, afin de l’empêcher de se déployer dans la plaine pour tomber sur votre infanterie. Si vous n’avez pas de cavalerie, vous ne pouvez vous dispenser de sacrifier une troupe à la sortie du chemin creux ou du bois, pour arrêter celle des ennemis, et sauver le reste du corps. Cette manœuvre ne se fait que dans le cas où vous auriez affaire à une nombreuse cavalerie. Si, par un feu bien fourni et bien ménagé, cette arriere-garde ne peut contenir le feu de la cavalerie ennemie, ou qu’elle juge, après un certain tems, que son corps ait traversé la plaine, et qu’elle soit assez heureuse pour n’être point atteinte par l’infanterie des ennemis, elle se jette de droite ou de gauche dans le païs le plus couvert, où elle reste errante jusqu’à la nuit, qu’elle se retire par un long circuit. Voilà ce qui peut arriver de plus heureux à cette troupe.

Si, indispensablement, vous êtes obligé de faire votre retraite de jour par une plaine, vous devez y avoir pourvu d’avance, en conservant continuellement dans votre poste, un certain nombre de chariots, que vous faites marcher en deux colonnes, votre infanterie au milieu, et votre cavalerie à la tête et à la queuë, qui doit manœuvrer de façon à laisser par-tout des ouvertures au feu de l’infanterie. En cas que cette cavalerie soit chargée par celle des ennemis, la vôtre des deux côtés gagne le flanc jusqu’à la tête du convoi, pour faire essuyer à celle des ennemis, les salves des gens de pied, qui l’obligent de s’écarter pour quelque tems. Mais la premiere précaution est toujours d’avoir l’avance sur l’infanterie ennemie, qu’il vous est facile de conserver, en mettant une partie, ou toute la votre alternativement, sur les chariots.

Si, faute de prévoyance, vous vous retirés sans chariots, votre fermeté, votre expérience, et votre présence d’esprit, doivent y suppléer, en disposant votre infanterie et votre cavalerie de façon qu’elles puissent se secourir mutuellement, en ménageant votre feu, et ne le faisant qu’à propos et sans confusion. Vous faites marcher votre troupe de pied, au centre, et celle à cheval, partagée sur les aîles ; avec l’attention de répandre dans la plaine, du côté de l’ennemi, de petites troupes de cavaliers les mieux montés, pour escarmoucher ou reconnoître la marche de votre adversaire et son nombre. Lorsque ces cavaliers sont poussés de trop près, ils viennent se ranger sur les flancs de leur troupe, faisant toujours le coup de mousqueton et de pistolet. Si les coureurs ennemis vous approchent trop, vous leur faites tirer quelques coups de fusils par les plus adroits de vos soldats, sans ralentir votre marche ; car la cavalerie, si elle n’est point dans la ferme résolution de vous choquer, est faite à dessein de vous amuser par des mouvemens et par de petites escarmouches, pour donner le tems à son infanterie d’avancer. Quelquefois elle tente d’écorner votre cavalerie de droite ou de gauche ; mais elle ne peut le faire sans essuyer tout le feu de celle-ci, et celui du flanc de votre infanterie. Si cette cavalerie, soit rassemblée, soit partagée, veut faire un effort pour vous entamer, vous lui présentés toujours un front de bayonnettes, et des salves bien suivies et bien ménagées, qui, jointes à la répugnance qu’a naturellement la cavalerie de se faire tuer des chevaux pour prendre de l’infanterie, la mettre en desordre, et peut-être dans le cas de recevoir un échec par la vôtre.

C’est donc avec une pareille contenance et une pareille conduite, qu’un chef fait une retraite honorable devant un ennemi supérieur par le nombre et par l’avantage du terrein, et se rejoint à son corps, qu’il trouve en disposition de la recevoir par des piquets avancés. Pendant la campagne de 1742 en Bohême, la brigade de la marine fut détachée de l’armée de M. le Maréchal de Broglio, pour garder un passage sur une petite riviere, avec les régimens de cavalerie royal Allemand et de Sabran ; elle y fut attaquée inopinément, le matin du jour de la retraite de Fravemberg, par la tête de l’armée du prince Charles. La cavalerie ennemie passa la riviere à gué pour couper cette infanterie, qui étoit obligée de traverser une plaine d’un quart de lieuë pour gagner le bois. Après avoir retiré ses compagnies de grenadiers qui défendoient un mauvais pont, foudroyé par l’artillerie des ennemis, cette brigade se retira à travers la plaine dans l’ordre suivant : elle se mit en colomne, plaça ses grenadiers sur les angles, et marcha en bonne contenance. Lorsque la cavalerie ennemie se présentoit de front pour l’attaquer en flanc, le sabre à la main, elle faisoit face à droite ou à gauche ; lui faisoit essuyer à propos, une partie de son feu, et continuoit son chemin pendant le tems que cette cavalerie étoit occupée à se remettre de son desordre. Après beaucoup de tentatives de la part des ennemis, pour rompre cette colomne, et l’empêcher de gagner le bois, ils firent un dernier effort pour entrer dans l’avant-garde, en profitant d’un mouvement trop précipité de la part de nos soldats, pour se jetter dans le bois qu’ils touchoient. Mais ce désordre fut bientôt rétabli. Il en couta la vie à quelques-uns des nôtres. Les deux régimens de cavalerie souffrirent beaucoup dans le bois, par la multitude de hussards, et par la nécessité de se rompre. La retraite de cette brigade d’infanterie, fut admirée du prince Charles. Il ne croyoit pas qu’elle dût échapper à sa cavalerie, qui perdit beaucoup d’hom-mes et de chevaux, dans ses différentes charges. Un régiment peut être attaqué de nuit dans son quartier, malgré ses postes en avant, dont le hazard, le silence, ou un détour, peuvent faire éviter la rencontre des patrouilles ; c’est pourquoi un colonel doit toujours être en garde et contre l’ennemi, et contre la négligence de ses détachemens, qui peuvent être surpris endormis ; c’est ce qui arriva dans la campagne de 1746, au pont de Rosselar sur la Dyle, qui étoit gardé par le régiment de Grassin.

Le colonel ayant fait occuper par des piquets d’infanterie, les maisons qui étoient en avant du pont, un corps de Pandours, sortit d’Harscot en deux troupes, et se glissant le long de la riviere, attaqua en même tems à minuit ces piquets à moitié endormis, à cause d’une excessive fatigue qu’ils avoient soufferts, le jour précédent. Ils furent mis en fuite dans les ténébres, sans avoir tiré un coup de fusil ou deux. Les Pandours les suivirent aussi-tôt, et tenterent de forcer le pont avec tant d’opiniâtreté, qu’ils ne se retirerent qu’après avoir perdu leur commandant au pied de la barriere, et avoir essuyés quelques coups de canon. Ils emmenerent plusieurs prisonniers, quelques chevaux, et quelque bagage des officiers ; tuerent un capitaine et plusieurs soldats. On peut voir par cette affaire, que si ce régiment n’avoit point eu la Dyle devant lui, il couroit risque de recevoir un échec, par le desordre affreux que lui auroit communiqué la déroute des siens, et l’attaque imprévuë des Pandours.

C’est donc sur sa prévoyance personnelle, qu’un chef doit fonder sa sûreté et la tranquillité de son corps.

Si, malgré toutes ses précautions, il est surpris, il rassemble, au premier coup de fusil de ses patrouilles ou de ses grands-gardes, son régiment au lieu assigné, met son infanterie en marche pour se retirer par un chemin peu pratiqué, qu’il aura eu soin de reconnoître avant, fait sortir promptement sa cavalerie en plaine, où elle charge dans les ténébres, tout ce qui s’oppose à son passage, et vient se ranger à hauteur de son infanterie. Comme il peut arriver cependant, qu’une troupe inférieure à la vôtre, vienne la nuit vous donner une chaude allarme, pour tâter le poste, et même vous le faire abandonner, il faut, lorsque vous êtes sûr du terrain par lequel vous vous retirer, y mettre votre troupe en bataille, envoyer dans le poste et autour, des patrouilles à cheval et à pied, et juger de son nombre par son bruit et par son feu. S’il est en force, il entre brusquement dans le poste pour vous surprendre ; si, au contraire, il vient à dessein de vous donner une alerte de nuit, pour voir votre contenance, il reste embusqué au loin sur le chemin par où il est venu, envoie une troupe attaquer vos gardes et examiner votre manœuvre, et une autre pour la soutenir. Si, sur le rapport de vos patrouilles, l’allarme se trouve réelle, vous faites votre retraite en bon ordre, et avec les précautions dont il a été parlé ci-dessus. Mais si elle est fausse, vous renvoyés dans le poste des piquets d’infanterie avec des patrouilles, qui, ne le trouvant point occupé, s’y tiennent sur leurs gardes, en attendant le jour, et en poussant toujours de petites troupes de droite, de gauche et en avant, du côté que l’ennemi a paru ; car il pourroit arriver aussi que les ennemis fissent alte avant de vous attaquer, pour mieux prendre leurs dimensions, ou pour donner le tems à une autre troupe d’aller s’embusquer sur le chemin de votre retraite, et vous mettre entre deux feux. C’est pourquoi un chef doit bien avoir attention de faire reconnoître le terrain par où il doit se retirer, et ne doit point non plus abandonner un poste légerement sur une fausse allarme ; car quel desagrément pour lui d’entendre dire à un général : vous avez quitté votre poste sur une fausse alerte, retournez l’occuper.

On parlera dans la suite, des retraites particulieres des détachemens d’infanterie et de cavalerie.

 

 

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