| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Chapitre XIV - Des partis, des attaques, des embuscades, et des surprises de jour et de nuit
Lorsqu’un colonel a pris toutes ses précautions pour parer les coups de son ennemi, et pour assurer sa retraite, il ne doit plus être occupé qu’à chercher tous les moyens de lui en porter, soit dans ses postes, soit dans ses marches, soit dans ses détachemens, soit dans ses convois, et soit dans ses fourages. Le succès de tous ses projets et de toutes ses entreprises dépend des bons avis qu’il peut avoir, sur les différens mouvemens et sur les diverses positions des ennemis. Il faut, pour être bien informé, user de tous les moyens dont on a déjà parlé. On peut avoir plusieurs objets en envoyant des partis à la guerre. Tantôt c’est pour apprendre des nouvelles des ennemis, et pour les inquiéter autant que l’occasion s’en présente ; tantôt on veut surprendre un poste, un détachement, attaquer un convoi, une arriere-garde, tomber sur des équipages et sur des fourageurs qui passent la chaîne avec leurs chevaux pour aller en maraude ; enfin quelquefois on veut établir des contributions, ou exécuter d’autres commissions lointaines. Un officier qui sort avec une troupe peut aller en parti, sans avoir d’autre objet que de courir sur l’ennemi par tout où il le rencontre, et de sçavoir ses démarches, a carte blanche ; et ses actions, pendant tout le tems qu’il est en course, roulent sur sa conduite, et sur sa valeur ; il est responsable de la troupe qu’on lui a confiée. S’il la perd, sa vigilance, sa prudence, et sa bonne contenance, doivent se justifier. Après avoir pris un ordre et une instruction par écrit de son chef, il l’étudie avec attention ; il consulte la carte géographique sur le païs qu’il doit parcourir, sur les chemins et sur les détours qu’il doit prendre. Ensuite il voit assembler son détachement, en remarque les braves gens à talens, s’il les connoît, fait visiter les armes et les munitions de guerre ; celles de bouche se prenant ordinairement sur les lieux où l’on passe ; à moins que ce ne soit dans les expéditions promptes, où l’on fait prendre à ses soldats du pain pour un jour ou plus, suivant le tems qu’on doit rester dehors. Enfin, lorsqu’il s’est précautionné de deux bons guides, qui sçavent le local et la langue du païs, il se met en marche, soit de jour, soit de nuit, selon le moment où il veut arriver à portée des ennemis. On peut, si l’on veut tromper les espions, prendre un chemin opposé à celui par lequel on doit aller, et l’on y rentre par un circuit. Si vous marchez de nuit dans un païs couvert, sur une chaussée, dans un chemin, dans un sentier, vous placez votre cavalerie, si vous en avez, derriere l’infanterie, laissant seulement six cavaliers de confiance avec un Maréchal-des-logis, pour aller aux écoutes cinquante pas en avant de la troupe. Votre avant-garde doit être composée d’une troupe choisie d’infanterie, forte à proportion du détachement. Cette avant-garde en doit avoir une autre petite à vingt pas devant elle, l’une et l’autre jettant des soldats de droite et de gauche, autant que cela se peut, pour couvrir votre flanc, et pour éviter les surprises. La cavalerie a une petite arriere-garde ; il est aisé de juger de l’inconvénient qu’il y auroit à mettre une troupe de cavalerie à l’avant-garde, par le desordre qu’elle causeroit si elle étoit chargée vivement dans les ténébres, et culbutée sur l’infanterie dans un terrain serré. Lorsque vous avez fait vos dispositions, suivant l’ordre de votre marche, vous convenez avec vos guides, une demie heure après le départ, des chemins que vous devez prendre, sans leur dire positivement le lieu où vous allez. Vous en placez un en avant à votre petite troupe de cavalerie, et l’autre à l’avant-garde de l’infanterie, en recommandant bien de les tenir de près, afin qu’ils ne s’échappent point, ainsi qu’il arrive souvent. Le moyen d’y remédier est d’en rendre responsables un soldat ou deux, qui les menacent de les tuer, s’ils se sauvent dans une attaque. Pour prévenir les rencontres de l’ennemi, vous ordonnez à toute votre infanterie, au premier coup de fusil, de se jetter d’un côté ou de l’autre du chemin, et à votre cavalerie de se mettre en bataille, en faisant alte, autant que la longueur du terrein le lui permettra. Votre maréchal-des-logis, avec ses cavaliers, marche ainsi que la troupe, dans le plus grand silence, à cinquante pas en avant. Il s’arrête, à chaque moment, pour écouter et pour s’assurer si l’avant-garde de l’infanterie suit, principalement quand il se trouve plusieurs chemins, qu’il a soin de faire reconnoître. S’il entend abboyer des chiens, ou tout autre bruit ; s’il apperçoit quelque chose, il envoie sur le champ sçavoir ce que c’est, et en donne avis à son commandant par un cavalier. Lorsqu’il se rencontre des défilés, il doit faire alte à une certaine distance de la sortie, pour donner au corps et à l’arriere-garde d’arriver. En attendant, la troupe qui a passé, se met en bataille, et ne marche qu’après en avoir reçu l’ordre du commandant ; ce qui ne doit point se faire, en criant, marche la tête, par le bruit et par la confusion que ce commandement occasionne. Il est prudent et sage de bien faire fouiller un bois avant de s’y enfoncer, sans cependant retarder la marche le moins qu’on peut. Si vous êtes obligé de passer une riviere sur un pont ou sur des bateaux, vous y laissez, pour assurer votre retraite, une troupe d’infanterie, qui se retranche à la tête du pont, avec des fascines et des madriers, ou qui garde les bateaux en les tenant toujours à une certaine distance du bord, à tout événement. Il est bon aussi de voir s’il n’y auroit pas quelque gué pour faciliter le passage à la cavalerie, dans une retraite précipitée. Il faut toujours éviter de passer dans les grands chemins et dans les villages, autant que cela se peut. Quand vous êtes obligé de donner un rafraïchissement, ou de prendre des guides, vous placez votre troupe dans un terrein ou dans un bois à une portée du fusil du village et du chemin, en faisant aller en avant des patrouilles, et en posant des sentinelles ; ensuite vous envoyez dans le village un sergent intelligent, avec quatre hommes, ou un maréchal-des-logis avec autant de cavaliers, et un de vos guides, pour parler à quelques-unes de ses connoissances, s’il en a dans l’endroit, et apprendre les nouvelles du païs. Après que le sergent a reconnu le village, il va frapper sans bruit à la porte du bourguemestre, du mayeur ou de l’échevin, et lui demande un guide. Celui-ci, qui sait que c’est l’usage, se leve aussi-tôt ; sans quoi on le menace de mettre le feu à la maison. Lorsqu’il est entre vos mains, vous lui demandez deux guides et rafraîchissement, pour la quantité d’hommes que vous avez ; et même pour beaucoup plus, si vous voulez cacher le nombre de votre troupe, et la faire croire plus considérable. Sitôt qu’il a rassemblé sur un chariot les vivres qu’on lui demande, le sergent peut le relâcher, en prenant un homme pour conduire la voiture. Dès que votre rafraïchissement est arrivé, vous vous remettez en marche pour aller en faire usage plus loin. Si, chemin faisant, votre petite avant-garde de cavalerie rencontre l’ennemi, sans pouvoir l’éviter, ni sçavoir sa force, elle ne peut se dispenser d’aller au qui vive, qui est suivi ordinairement de coups de fusil de part et d’autre. Alors votre infanterie se jette, sans bruit, de l’un des côtés du chemin, et votre cavalerie, ainsi qu’il a déjà été dit, reste en bataille, en élargissant son front autant qu’elle le peut. Si l’ennemi est assez imprudent pour donner tête baissée, dans votre infanterie et s’y enfourner, sans vous avoir tâté auparavant, et sans avoir reconnu votre contenance et votre disposition, sa défaite est presque inévitable ; car à la suite du désordre où il se trouve dans les ténébres, en passant sous votre feu, il est encore chargé en tête par votre cavalerie, qui acheve de le mettre en déroute. Si cependant l’ennemi, à votre rencontre, par foiblesse se retiroit, ou vous attendoit dans la même disposition que vous, il faudroit aller à lui, en jetant de petits pelotons d’infanterie pour le sonder et l’inquiéter par ses flancs, et en plaçant le reste de votre troupe à droite ou à gauche du chemin, où vous ne laissez que votre cavalerie, qui n’a d’autre manœuvre à faire en païs couvert, que de remplir la chaussée. Si l’ennemi s’est retiré, vous continuez votre marche. Si au contraire, il vous attend, il trouve à qui parler. Quand deux troupes se trouvent dans un chemin, sans en pouvoir sortir l’une et l’autre, c’est ordinairement celle qui attaque la premiere, et plus brusquement qui culbute son adversaire. Enfin lorsque vous avez marché toute la nuit, au point du jour, vous vous retirez dans un bois, ou dans tout autre lieu couvert. Vous placez une sentinelle sur l’arbre le plus haut, pour découvrir de loin, et quelques petits postes à l’entrée des avenuës et des sentiers, pour n’être point surpris : on a soin de les faire relever de tems à autre, pour qu’ils ayent le loisir de manger et de se reposer. Vous faites distribuer par des sergens et par des maréchaux-des-logis, les rafraîchissemens à votre détachement, sans bruit et sans confusion, avec l’attention de tenir toujours alternativement, la moitié de vos chevaux bridés, pendant que l’autre mange, et de ne laisser écarter aucun soldat n’y aucun cavalier. Au moyen de ces précautions, on laisse reposer sa troupe, autant qu’elle en a besoin. S’il vous déserte quelqu’un, il faut sur le champ lever le piquet : on en sent aisément la conséquence. Lorsqu’un chef a pris aussi un moment de repos, s’il lui est possible, selon la vigilance de ses officiers, il s’entretient avec ses guides de tout ce qu’ils peuvent sçavoir sur la position des ennemis, de leurs postes, de leurs détachemens, du païs où il veut et où il ne veut point aller, afin de les dérouter sur ce qu’il a envie de faire. Il faut même tenter, à force d’argent, de séduire l’un d’eux, pour aller reconnoître une troupe ennemie dans un village ou ailleurs, en le menaçant de tuer ses camarades, de brûler son village et sa maison, s’il est traître. On peut se servir aussi d’un soldat, s’il est du païs, en lui coupant les cheveux, et en lui donnant un habit de païsan ; mais il faut être bien sûr de sa fidélité, et n’user du ministere de pareilles gens, qu’avec beaucoup de précaution, afin de ne point essuyer de leur part, une double trahison. Lorsqu’on convient avec eux du lieu où ils doivent venir vous rendre compte de leur mission, on a soin, avant d’y arriver, de le bien faire reconnoître, et de voir s’ils n’y sont point en compagnie. Il est prudent même de n’y point passer la nuit. Quand le détachement a eu le tems de se reposer, que les sergens ont visité les armes, et les maréchaux-des-logis les pieds des chevaux, avec le maréchal, qui doit avoir une provision de fers, qu’il distribue aux cavaliers, afin de ne point trop charger son cheval, le commandant peut prendre son parti du côté qu’il croit avoir le plutôt des nouvelles des ennemis, en disposant sa marche de jour comme de nuit, à moins qu’il n’ait une plaine à passer ; ce qu’on doit éviter le jour, autant que cela se peut, dans un païs occupé par l’ennemi. Le seul changement qu’il doit faire dans sa disposition, est de mettre un lieutenant, avec vingt cavaliers, à son avant-garde, au lieu d’un maréchal-des-logis. Il a soin d’envoyer le païsan, avec le chariot qui a voituré le rafraîchissement, une demie-heure avant de partir ; afin de lui cacher la route qu’il prend. Il interroge toutes les personnes qu’il rencontre, pour sçavoir ce qui se passe et ce qui se dit dans le païs. S’il apprend qu’il soit passée une troupe dans les environs, de tant d’hommes, il faut toujours en rabattre au moins la moitié : car on sçait que cinquante fantassins, ou cinquante cavaliers qui défilent dans un chemin, paroissent beaucoup plus nombreux aux gens de la campagne, qu’ils ne le sont effectivement. Il ne doit donc point tabler sur leurs rapports pour se décider à chercher l’ennemi, ou à l’éviter. S’il se décide pour le premier, il va à l’endroit où la troupe a passé, en faisant battre, par les cavaliers de l’avant-garde, tous les chemins, les sentiers, et les lieux couverts, afin de n’être point surpris, et de voir, à la trace, la route qu’elle tient. Il demande, dans les villages qu’elle a traversés, si elle est nombreuse ; si elle est composée d’infanterie et de cavalerie. On peut même juger de sa force par l’empreinte des pieds d’hommes ou de chevaux. Cette connoissance s’acquiert par un long usage. Si vous pouvez avoir des nouvelles positives de cette troupe ennemie, et qu’elle soit à votre proximité, il faut faire en sorte de l’attaquer au moment qu’elle prend du repos, ou qu’elle passe une plaine, si elle n’a point ou très peu de cavalerie ; ou bien dans un défilé, lorsqu’elle se trouve dénuée d’infanterie : ce sont-là de ces sortes d’instans précieux qu’on doit ménager de loin, en côtoyant ou en suivant l’ennemi plutôt deux ou trois jours, que de l’attaquer à son desavantage. Si vous l’atteignez la nuit dans un village, vous formez, avant d’en approcher, plusieurs troupes, pour entrer par toutes les ruës, et pour aller aux chevaux et à la maison des officiers. Vous destinez une partie de votre cavalerie à venir se mettre en bataille sur la place, pour tomber sur tout ce qui veut se rallier, pendant que l’infanterie entre dans les maisons. Le commandant, et le surplus de la troupe, se place à l’entrée du village, dans un terrein propre à appuyer ses gens, et à prendre ou à disperser les fuyards ; avec la précaution d’avoir auprès de lui, les trompettes qui ne cessent de sonner pendant toute l’action, pour inspirer plus de terreur aux ennemis, et pour servir de point de ralliement aux siens. On peut encore à dessein, mettre le feu à quelque mauvaise chaumiere. On convient d’un signal pour se reconnoître dans le feu et dans les ténébres. Le moment le plus favorable pour attaquer, est une heure devant le jour. Alors une troupe est toujours le plus accablée de sommeil et de fatigue ; mais comme elle peut fort bien ne rester dans le vilage que le tems nécessaire pour s’y reposer, et repartir immédiatement après, il faut saisir l’occasion de la défaire, lorsqu’elle est logée dans les maisons ; ce que vous pouvez savoir aisément, par les païsans ou par des espions. Ne prenez jamais, par préférence, une heure plus tard ; sur-tout si vous avez, après votre coup fait, une retraite longue et dangéreuse à faire ; car vous vous mettez dans le cas de profiter du reste de la nuit pour gagner païs. Si, à l’approche du village, vous ne pouvez éviter de rencontrer une patrouille ou une sentinelle, il faut être prêt à répondre en sa langue, au qui vive ; doubler le pas pour arriver aussi-tôt qu’elle, et porter vous-même l’allarme, en vous répandant, selon que vous en êtes convenu, par-tout le village, en tirant des coups de fusils dans les portes, dans les fenêtres, et sur tout ce qui paroîtra, en mettant le feu aux maisons qui font trop de résistance. La troupe destinée à tomber sur le quartier où est la cavalerie fera main basse sur tous les cavaliers qui voudront monter à cheval, ou se mettre en défense. Une autre ira droit au logement des officiers ; les autres attaqueront les maisons et les gardes qui seront sur la place, ou dans le cimetiere, et dérangeront les chariots ou les autres embarras, pour faire passage à votre cavalerie, qui entrera dans les ruës, le sabre à la main, en faisant sonner la trompette, et fondant sur ceux des ennemis qui voudront se rallier. Il ne faut point s’amuser à faire des prisonniers, que lorsque tout est dissipé ; si ce n’est les officiers, qu’on a soin de faire conduire au commandant, qui annonce où il est par un bruit de trompettes, ou par une chaumiere allumée, comme il est dit ci-dessus. Enfin, lorsque vous avez mis votre ennemi dans un tel désordre et dans une telle confusion, qu’il ne puisse plus se réunir ni se défendre, vous envoyez aussi-tôt de petites troupes dans les maisons, pour faire des prisonniers, enlever le bagage, emmener les chevaux, ramasser des chariots, pour transporter les blessés, les prisonniers, les équipages, et vos soldats éclopés. Tout cela rassemblé, le plus promptement que vous pouvez, vous vous mettez en marche pour vous retirer, plaçant les prisonniers en état d’aller à pied, à la tête de votre infanterie, et les officiers sur les chariots, ou à cheval, à la tête de votre cavalerie qui fait votre avant-garde, avec une petite troupe d’infanterie. Vous laissez seulement un maréchal-des-logis, avec dix cavaliers, à cinquante derriere tout le détachement, et à deux cens quand il fait jour. Vous pouvez encore, par une sage précaution, si vous craignez d’être suivi et inquiété par les ennemis, envoyer devant vous au colonel, une personne de confiance, avec quelques cavaliers, pour l’informer de l’affaire, et lui demander de faire partir des détachemens au-devant de vous, qui puissent protéger votre retraite. Dès que vous lui avez remis votre capture, il envoie les prisonniers au général, et fait vendre à l’encan, les chevaux, les armes et les bagages, au profit du détachement, dont le produit se partage entre tous, selon le grade et selon les regles. L’avantage d’une troupe qui en attaque et qui en surprend une autre de nuit, même supérieure, est bien certain, principalement quand celle-ci est logée dans les maisons, ou sous des tentes. Mr de la Croix, durant la campagne de 1742, étant à Eggefelhghem en Baviere avec ses compagnies, apprit qu’il y avoit deux ou trois escadrons de cuirassiers et de hussards de la reine de Hongrie, campés de l’autre côté, en face de la petite ville de Pharkirehn, à leur droite une petite montagne avec des bois, et à leur gauche un marais et un moulin ; il projetta de les attaquer de nuit : pour cet effet, il trouva un baillis du païs, qui conduisit son infanterie à travers une chaîne de bois qui finissoit sur un chemin creux, qui bordoit le camp des ennemis. Mr de la Croix avoit, tout au plus, quantre-vingt hommes d’infanterie, et autant de dragons. Il destina un sergent avec douze hommes, pour entrer dans le moulin où étoient logés les officiers ; tandis que son infanterie attaqueroit le camp ; et que lui, avec ses dragons, resteroit en bataille à portée de la soutenir, et de favoriser sa retraite. Le baillis le mena par des bois et par des sentiers qui n’étoient connus que des gens du païs ; si bien que l’infanterie arriva sur les sentinelles du camp, sans être vûë. Elle pénétra, au qui vive, bayonnette au bout du fusil, dans les tentes, tuant et perçant tout ce qui se rencontroit. Le sergent, avec ses douze hommes, entra en même-tems, dans le moulin, tua un capitaine des hussards, qui lui avoit d’abord cassé la machoire d’un coup de pistolet, en montant à cheval ; presque tous les autres officiers eurent le même tort. Enfin tout ce camp dans un instant, fut mis dans un si grand désordre, que les chevaux qui s’étoient échappés au coup de fusil, couroient ça et là par bandes dans les bois, et devinrent la proie des païsans. Mr de la Croix ayant pris quatre-vingt chevaux et fait bien des prisonniers, avec un butin considérable, fit sa retraite paisiblement. Quand vous ne trouvez point d’occasions de surprendre une troupe la nuit, il faut en guêter les momens favorables le jour ; cela dépend du secret de votre marche, et des bons avis que vous avez des ennemis. Si par une saison froide ou pluvieuse, vous pouvez tomber sur une troupe qui marche négligemment dans des chemins difficiles, enveloppée dans ses manteaux, ou qui a les armes mouillées, vous en avez bon parti. Il faut donc vous-mêmes éviter de tomber dans cette négligence ; il vaut mieux, pour cet effet, aller plus lentement, et ne point tant faire de chemin dans les mauvais tems. Lorsque vous voulez faire rafraîchir de jour votre troupe dans un village, vous la placez toute dans une ferme, dans une grange, ou dans un autre bâtiment à l’écart, dans le cas seulement où vous voulez la mettre à couvert de l’injure de l’air, avec la précaution de ne laisser sortir personne, de placer une garde dans le village, et deux sentinelles au clocher ; d’envoyer de petites patrouilles de cavalerie dans tous les chemins ; de tenir toujours la moitié de vos chevaux bridés, et de faire amorcer toutes les armes de frais. Comme il est impossible qu’un détachement en course pour plusieurs jours, passe les nuits dans les bois, sur l’arriere saison et dans l’hyver, on peut prendre les vivres sur un chariot, et le soir en sortant du village, se faire conduire par des guides dans une ferme éloignée des grands chemins, où vous passez la nuit en plaçant à la porte une garde, qui ne laisse sortir ni païsans, ni soldats. On peut même, pour plus grande précautions garder à vüê les premiers, afin qu’il ne s’en échappe aucun pour aller vous vendre : car vous seriez obligé d’en partir promptement, si cela arrivoit. On doit aussi avoir l’attention de ne laisser parler ses guides à personne dans le chemin, afin qu’ils ne disent point le lieu où vous voulez vous retirer. En général, il est assez difficile de suspendre une troupe le jour dans un païs découvert, pour peu qu’elle prenne les précautions ordinaires pour se garder, si ce n’est dans une embuscade. Lorsque vous êtes bien informé qu’un parti roule dans le païs ; ou qu’un détachement sort d’un poste pour aller dans un autre, soit pour escorter un convoi ou un général, soit pour en relever la garnison ; sur la connoissance que vous avez de sa marche et de son passage, par vos avis et par vos combinaisons, vous choisissez un terrein propre à former une embuscade, selon le nombre et l’espèce de la troupe à qui vous avez affaire. Si vous avez à combattre une cavalerie bien supérieure à la vôtre, vous vous placez à l’endroit du chemin le plus étroit, et dont les environs sont le plus couverts. Vous laissez la moitié, ou plus, de votre infanterie, à portée de fusil derriere vous, deux cens pas, au moins, hors du chemin, ventre à terre, ou bien cachée, afin d’éviter la rencontre des soldats qu’on jette de droite et de gauche, pour éclairer une marche ; car il est bien certain qu’une embuscade n’est jamais éventée que par la premiere troupe qui se montre trop tôt, ou qui est si proche du chemin qu’un soldat imprudent se fait voir ou tire un coup de fusil. C’est donc ce qu’il faut éviter, en se tenant assez éloigné du passage, pour ôter tout soupçon à l’ennemi. Quand au reste de votre infanterie, vous le portez en avant, assez distant aussi du chemin, pour n’être point vû par une petite avant-garde qui marche quelquefois à cent et deux cens pas devant sa troupe, et qui peut donner l’alerte avant que celle-ci soit entrée dans l’embuscade. Votre infanterie ainsi disposée, vous cherchez un terrein uni au-dessus de vous, pour mettre votre cavalerie à droite et à gauche du chemin, pourvû qu’elle ait une sortie pour tomber sur l’avant-garde des ennemis, lorsqu’elle a devancé votre seconde troupe. Si l’ennemi arrive, ainsi que vous l’attendez, il faut le laisser enfourner assez avant, pour être coupé par la troupe que vous avez laissée derriere ; et sitôt que sa petite avant-garde de cavalerie a passée vos deux troupes embusquées, une partie de la vôtre paroît, qui la charge brusquement, afin de la culbuter sur son corps, et y mettre le desordre. Alors, au premier coup de fusil, ou de mousqueton, votre infanterie se porte promptement derriere, devant, et au centre, et par un grand feu, met la confusion et l’épouvante parmi les ennemis, qui se renversent les uns sur les autres, pour sortir de ce mauvais pas et prendre la fuite. C’est alors que vous en avez bon marché. Votre coup et votre capture faits, il faut user de diligence pour se retirer, parce que les premiers fuyards portant la nouvelle de leur défaite, pourroient vous attirer d’autres ennemis sur les bras. Ce que vous ne pouvez pas emporter, comme le fourrage et les autres munitions, vous y mettez le feu, ou vous les répandez dans le chemin. Dans la guerre de 1700, Mr Dumoulin étant en course avec un gros parti, dans un moment où l’armée des alliés talonnoit la nôtre de trop près, s’embusqua à cinq cens pas d’un chemin creux, où devoit nécessairement passer la colonne d’équipage des ennemis, à la suite de l’armée. Quand celle-ci eut défilé, et que la tête du bagage, quelque-tems après, fut engagée bien avant dans ce chemin, Mr Dumoulin tomba dessus à l’improviste, battit la tête de l’escorte, la mit en déroute, fit tuer les chevaux des premiers chariots, et mettre le feu à quantité d’autres voitures, ce qui causa un si grand désordre et une si grande confusion dans toute cette colonne d’équipage, que l’arriere-garde des alliés rétrograda pour venir à son secours. Le corps de l’armée fit alte, perdit une demie journée de marche pour rétablir celle de son bagage, et l’armée de France gagna l’avance. Mr Dumoulin se retira tranquillement à l’approche des ennemis, avec la gloire d’avoir bien exécuté la commission dont son général l’avoit chargé. Si vous dressez une embuscade à une troupe d’infanterie, qui n’a que très-peu ou point de cavalerie, vous vous portez aux environs d’une plaine où elle doit passer. On peut encore s’embusquer à une certaine distance d’un camp, ou d’une garnison, ou en envoyant une petite troupe de cavalerie tirer sur les sentinelles, prendre des chevaux, etc. Si elle est suivie des ennemis, elle tâche de les attirer, en se sauvant par le chemin de l’embuscade. Lorsque vous marchez et que vous êtes suivi d’une troupe ennemie, soit pour vous observer, soit pour vous harceler, vous pouvez, en remplissant le chemin afin de cacher votre manœuvre, faire couler une partie de la tête de votre détachement de droite ou de gauche, ventre à terre, à deux ou trois cens pas dans le bois ou dans tout autre lieu couvert, et continuer votre route. Quand vous jugez que l’ennemi, qui vous suit toujours, a passé l’endroit où vous avez laissé une partie de votre troupe, vous faites volte-face, en tirant et en marchant à lui. A ce signal, l’embuscade se porte aussi-tôt au chemin, et prend en queuë l’ennemi, qui se trouve entre deux feux, et dans le cas d’être taillé en piéces. Les embuscades de nuit sont plus susceptibles de confusion que celles de jour ; celui qui y donne ne sçait de quel côté tourner, ni à qui il a affaire. Du reste, elles se dressent comme celles de jour, si ce n’est qu’on les place plus près du chemin, afin de rendre l’attaque plus subite, et de voir sa besogne. Un officier qui mene un parti à la guerre, ne sçauroit donc trop prendre de précaution pour s’en garder. Lorsqu’il entre dans un lieu suspect, il jette sur ses flancs des petites troupes d’infante-rie à cent et à deux cens pas, et la nuit à dix. S’il est obligé de passer une plaine de jour, il ne s’y engage qu’après avoir bien fait battre les environs. Dans un païs couvert, quand vous vous rencontrez avec l’ennemi nez à nez, celui qui fait un mouvement pour se retirer, est toujours battu par celui qui attaque vivement, sans donner le tems à l’autre de se reconnoître. Mais, pour éviter ces sortes de surprises, outre votre avant-garde de vingt cavaliers avec un officier, celui-ci détache bien avant de lui, un brigadier avec quatre hommes, qui s’arrête de tems en tems, pour regarder de tous côtés. S’il apperçoit une troupe de loin bien supérieure à la vôtre, il se cache pour n’en être point vû, et en donne promptement avis par un cavalier, à son officier, qui vous le fait passer à toute bride. Cependant il se porte aussi-tôt en avant pour reconnoître si le rapport du brigadier est juste. Vous pouvez le voir aussi vous-même, afin d’en être plus certain. Vous faites votre retraite ; en cas que l’ennemi paroisse et qu’il soit trop près de votre petite avant-garde de cavalerie pour l’éviter, elle se retire legerement par un autre chemin que le vôtre, afin d’y attirer les ennemis, qui, n’ayant point vû le reste de votre détachement, prennent le change par cette manœuvre, et suivent votre petite troupe, dans l’espérance de rencontrer la grosse. Vous pouvez de cette façon, vous tirer d’affaire, en sacrifiant cette petite avant-garde, qui s’échappe encore le plus souvent, par sa légéreté. Le commandant d’un parti de cavalerie doit redoubler de précautions dans ses marches et dans ses altes ; car s’il est surpris pied à terre, ou défilant dans un chemin ou dans un bois, sa défaite est certaine. Lorsqu’il est indispensablement obligé de marcher dans un païs couvert, sur-tout la nuit, il observe tout ce qui peut en ôter la connoissance aux ennemis et aux gens du païs, en se faisant conduire par de bons guides à cheval, qui lui font éviter les lieux suspects, principalement les villages et les grands chemins. Il passe le jour dans un bois, en se précautionnant d’avance au prochain village, de guides et de vivres pour sa troupe. S’il veut se reposer la nuit, il se place dans une petite plaine, où il fait venir son raffraîchissement, en tenant continuellement la moitié des chevaux de sa troupe bridée, et une pareille troupe à cheval, avec deux védettes à l’entrée des chemins qui aboutissent sur cette plaine. S’il est obligé de défiler dans un chemin creux ou dans un bois, il a soin de faire fouiller de droite et de gauche, autant que cela se peut. Il faut que les officiers et les maréchaux-des-logis ayent bien attention la nuit dans ces marches, qu’aucun cavalier ne dorme à cheval, parce qu’il arrive que le cheval, fatigué aussi lui-même, ne sentant plus le mouvement des jambes et de la main de son cavalier, reste tout court, arrête et coupe la file derriere lui, qui peut s’égarrer, en prenant, dans l’obscurité, un chemin pour l’autre, et en pensant que c’est la tête qui fait alte. Il faut aussi que chaque cavalier ait son chapeau ou son bonnet, attaché avec une corde à la boutonnière de l’habit, sans quoi il le laisse tomber à chaque instant, soit en dormant, soit en donnant contre les branches d’arbre, ce qui cause des altes et des rumeurs dans la troupe. On doit tâcher d’éviter ces défilés la nuit ; car vingt fantassins y arrêteroient une colonne de cavalerie. Si, en pareille situation, on tombe dans une embuscade, qui ne peut être que d’infanterie, le plus avantageux est de se retirer sitôt qu’on est averti du danger par l’avant-garde. Mais lorsqu’on se rencontre avec une troupe de cavalerie, la retraite est presque toujours une déroute générale. Il vaut donc mieux changer, d’autant qu’on est certain de n’avoir affaire qu’à des gens de cheval, par la raison, qu’ils ne marcheroient pas en force devant l’infanterie dans un chemin creux ou dans un bois. Si de jour on se trouve en face d’une troupe de cavalerie legere, bien supérieure à la sienne, la seule manœuvre d’un commandant, pour se garder d’une entiere defaite, est de choisir promptement, dans tout son détachement, une arriere-garde des cavaliers les mieux montés, et de les mettre aussi-tôt en bataille sur un rang en avant, afin de cacher sa retraite, qu’il fait faire au gros de sa troupe, pendant qu’il arrête les premiers coureurs des ennemis, avec lesquels il escarmouche le plus long-tems qu’il peut, pour donner aux siens celui de gagner un païs legérement. Lorsqu’il se trouve trop engagé avec l’ennemi, il se sert de la bonté et de la vitesse de ses chevaux, pour se sauver avec sa petite troupe, en faisant quelquefois volte-face, quand il a un peu d’avance, pour sécourir ceux de ses cavaliers qui ont de la peine à suivre, et qui sont trop pressés ; car quoique bien montés, on en perd toujours ; mais on sauve, le plus souvent, par cette manœuvre, le corps de la troupe, pour peu qu’il ait gagné l’avance. Mille exemples ont démontré dans la derniere guerre, l’impossibilité de se retirer sain et sauve avec cinquante chevaux, devant cent ou cent cinquante hussards ; on peut même dire qu’ils ont souvent battu de nos détachemens de troupes legeres et d’autres, à nombre égal, et peut-être inférieur. Il faut faire habituellement la guerre aux Hongrois, pour apprendre à la leur faire avec avantage. Ils ont sur nous, comme on a déjà dit, celui de la force, un temperament dur, l’exactitude, des précautions, et des ruses infinies dans le métier. Ils attaquent avec une furie et un bruit surprenant en venant croiser le sabre. Si vous pensez à la retraite, ils ne vous donnent pas le tems d’en faire le premier mouvement ; ils vous chargent de tous côtés sur la croupe, sur le flanc, jusques dans vos rangs ; et si vous ne leur opposez promptement une fermeté inébranlable, votre retraite devient une déroute générale. Mais lorsqu’on les prévient, en allant au-devant d’eux avec contenance et avec legéreté, leur ardeur s’évanouit. Ils n’attendent point le choc, et se dispersent en escarmouchant ; c’est alors qu’il faut les pousser vivement, en débandant aussi après eux une partie de votre troupe. Notre cavalerie françoise peut se ressouvenir qu’à l’affaire de la Troia, proche Prague, les hussards de l’armée du prince Charles se faisoient tuer à coups de pistolet au milieu de nos escadrons, en sabrant officiers et cavaliers dans leurs rangs ; et sans la protection des piquets d’infanterie, la cavalerie de Mr le Maréchal de Broglio y auroit été battue par cette grande multitude de Hongrois. Cette nation ne connoît que l’arme blanche, dont elle se sert avantageusement par sa force et son agilité. Elle ne fait usage de mousqueton et de pistolets, que pour escarmoucher et pour harceler. Pendant la campagne de 1745, le régiment de Grassin étant en marche pour aller sur la chaussée d’Alost à Gand, arriva au village de Westrem, où il trouva trente hussards du régiment de Caroli, pied à terre, dans le cimetiere. La cavalerie, qui faisoit l’avant-garde, au lieu de tomber dessus à l’instant, leur donna le tems de se reconnoître et de monter à cheval. Aussi-tôt ils vinrent charger, comme des furieux, la tête du premier piquet de cavalerie, engagé dans un chemin étroit ; renverserent, d’un coup de sabre, le capitaine, qui eut le bras cassé, dont il mourut ; et parvinrent, en culbutant tout ce piquet, jusqu’à une compagnie de grenadiers, qui étoit accourue au secours, et qui leur fit en flanc une décharge à bout touchant, dont ils furent presque tous tués ou blessés ; le reste fut pris en se sauvant avec deux ou trois chevaux du régiment de Grassin. Ainsi sans la compagnie de grenadiers, qui vint fort à propos, toute cette cavalerie se seroit peut-être trouvée dans un grand désordre, par la faute de la premiere troupe de n’avoir pas prévenu l’ennemi, sur-tout se trouvant engagée dans un défilé. Rien ne décide plutôt un combat à votre avantage, que de charger brusquement, le sabre à la main, parce qu’ordinairement l’une des deux troupes n’attend point le coup de poitrail, et cède à la fougue de l’autre. Toute troupe qui reçoit la charge, le mousqueton haut et le pistolet à la main, est toujours battue ; parce qu’outre le désordre que son propre feux met parmi ses chevaux, elle n’est plus à tems de prévenir l’attaque de son ennemi, qui connoît le peu d’effet du feu de la cavalerie, souvent plus préjudiciable à votre troupe, qu’à celle de votre adversaire, par la confusion qu’un seul cheval de remonte peut y mettre, et même par la fumée qui vous empêche de voir dans le moment la manœuvre de l’ennemi après votre décharge. La cavalerie des troupes legeres a toujours un avantage sur ce que nous appellons en France grosse cavalerie, et en Allemagne cuirassiers, par la raison que cette premiere, après avoir bien harcélé et tenté en vain de disperser une troupe de ces derniers, a sa retraite assurée dans la vîtesse de ses chevaux. Un escadron de cuirassiers qui marche serré et avec fermeté, ne craint point le choc de notre cavalerie legere ; mais si par un faux mouvement, ou par une manœuvre trop lente, il s’ouvre ou prête la croupe, il est chargé vivement dans l’instant ; d’où s’ensuit quelquefois un désordre qu’il est difficile de réparer devant un ennemi qui le presse de tous côtés. On pourroit citer plusieurs exemples là-dessus de la part de hussards de la reine de Hongrie, contre quelques troupes de dragons et de cavalerie dont nos armées ont été témoins. L’unique ressource de la cavalerie legere contre la grosse, est dans l’agilité avec laquelle elle mene et tourne ses chevaux, qui sont de trop petite taille pour se heurter de poitrail contre ceux de la cavalerie ordinaire. La premiere n’a donc point d’autre manœuvre à faire contre celle-ci, que de se répandre autour d’elle, et de la harceler à coups de mousqueton et de pistolet ; et lorsqu’elle la presse et l’oblige de faire volte-face, la cavalerie legere se jette de droite et de gauche, toujours en escarmouchant sur les flancs, pour éviter le feu de l’escadron, qu’elle charge encore en croupe dans l’instant qu’il fait son mouvement pour continuer son chemin. Si la retraite de cet escadron est longue, elle lui devient pénible et dangereuse, par le nombre des blessés et des tués qu’une chaude escarmouche occasionne dans une troupe rassemblée, contre laquelle une autre éparpillée tire à coup sûr. La derniere guerre nous a bien prouvé qu’il n’est point impossible qu’une troupe de cavalerie legere en batte une de cuirassiers en plaine à nombre égal, et cela par un faux mouvement, comme on vient de le dire. Dans un chemin ou dans un terrein étroit, cette derniere passeroit sur le ventre à l’autre, fût-elle bien supérieure. Mais aussi il est bien rare que la grosse cavalerie prenne des hussards en plaine, si on excepte celle d’Espagne. Dans la campagne de 1741, Mr de Mortagne ayant été chargé de pousser un corps de quinze cens hussards rasciens, au-delà de St. Polten en Autriche, avec deux mille chevaux, tant cavaliers, dragons, que hussards, débanda trois régimens de ces derniers, dont deux de hussards, qui menerent battant les ennemis, jusqu’à la vûë des faubourgs de Vienne, après les avoir forcé dans différens postes. Malgré la valeur et le zéle avec lesquels se comporterent nos dragons dans cette affaire, tous les prisonniers furent faits par nos hussards ; les dragons n’en firent pas un seul, et cela, soit parce que les chevaux manquent de legéreté, soit parce qu’eux-mêmes ne sçavent pas les manier avec autant d’adresse que les Hongrois. On peut dire de là qu’il faut des troupes legeres pour faire la guerre aux troupes legeres. Un parti de cavalerie qui cherche le moment favorable d’en battre un autre, n’oublie rien de tout ce qui peut lui cacher sa marche. S’il peut être informé du lieu où le parti qui suit doit passer la nuit, ou une partie du jour pour se raffraîchir, il s’embusque à une demie-lieuë de là, plus ou moins, selon que le terrein est propre pour se cacher ; ensuite il envoie un espion ou deux par différens chemins, pour reconnoître la position de l’ennemi, sa vigilance ou sa négligence. S’il apprend qu’il soit de jour dans un village négligemment pied-à-terre, les chevaux débridés, les cavaliers répandus dans les maisons pour boire, ou pour chercher du fourrage, et les officiers rassemblés buvant et mangeant chez le curé, ou au cabaret, il se glisse, par le chemin le plus couvert, afin de n’être point vu des sentinelles du clocher ou des autres endroits ; et s’il rencontre une patrouille, il la suit assez legérement pour arriver en même tems qu’elle ; mais il feroit bien mieux de l’enlever. En entrant dans le village, le commandant marche, en bon ordre, droit à la place où sont les chevaux, afin de tomber subitement sur tout ce qui voudroit se réunir à l’alerte qu’auroient donné les coups de mousqueton de la patrouille en se sauvant. Il charge un maréchal-des-logis et dix hommes d’aller à la maison où sont les officiers pour les prendre et les empêcher de joindre leur troupe. Ensuite lorsqu’il a mis l’ennemi dans une telle confusion qu’il ne peut plus se rallier, il détache un certain nombre de cavaliers avec des officiers, pour faire des prisonniers et rassembler leurs chevaux ; sans cependant s’amuser à courir de côté et d’autre, pour attraper ceux des ennemis qui se sauvent ou se cachent. Il est plus prudent, quand on a le meilleur de la prise, les officiers et les chevaux, de gagner païs promptement avec vos prisonniers, sans armes, à la tête de votre détachement, sur leurs chevaux sans bride, ayant chacun un de vos cavaliers qui tiennent leur cheval par la longe. Si votre retraite est trop longue pour la faire sans raffraîchir, vous vous jettez, à l’entrée de la nuit, afin de n’être point vû, avec un guide que vous prenez sur les lieux, à droite ou à gauche de votre chemin, en un premier village. Après vous être fait fournir les vivres qui vous sont nécessaires, vous allez vous rafraîchir plus loin, en rassemblant dans un lieu vos prisonniers, avec une bonne garde qui doit en répondre. Lorsque votre troupe a eu le tems de se reposer, vous continuerez votre route par le chemin le plus court, sans reprendre celui que vous avez quitté le soir, où vous risqueriez de quitter les ennemis, si, sur la nouvelle de la défaite d’un de leurs détachemens, ils vous avoient suivis. Si un commandant, sur le rapport de ces espions, se dispose à attaquer une troupe dont il est découvert, et qui a eu le tems de se mettre en état de le recevoir à la tête ou à la sortie du village, il doit avoir pris ses précautions d’avance pour en sçavoir le nombre et la qualité, afin de prendre son parti, soit pour la retraite, soit pour l’attaque, ce qui dépend de sa prévoyance et de sa capacité ; car s’il s’étoit une fois engagé, il ne seroit plus tems de reculer. Lorsque vous avez suivi ou cotoyé une troupe ennemie durant tout le jour, à une distance assez grande pour lui masquer votre marche, elle ne peut s’arrêter dans un endroit pour y passer la nuit, que vous n’en soyiez bientôt informé, ainsi que de sa position. Vous prenez, en conséquence, vos dimensions pour l’attaquer, soit dans un village, soit dans un terrein enclos de haies, soit dans une plaine. Si elle est postée dans ce dernier endroit, ainsi que cela doit être pour une troupe de cavalerie, il est plus difficile de la surprendre, sans rencontrer une patrouille ou une vedette. C’est pourquoi vous composez une avant-garde d’un tiers ou de la moitié de votre troupe ; vous lui donnez ordre, au premier qui vive, de pousser la vedette ou la patrouille assez legérement, pour tomber à l’improviste sur l’ennemi, avant qu’il ait le tems de brider ses chevaux, de monter dessus, et peut-être de s’éveiller. Elle lui lâche tout son feu en l’abordant, afin de mettre la confusion, comme il arrive toujours en pareille occasion. Les cavaliers assoupis perdent la tête, sans sçavoir de quel côté tourner, ni même où sont leurs chevaux, qui, la plûpart épouventés par le feu, s’échapent à travers la campagne, dans les ténébres, ainsi que leurs maîtres. Pendant cette charge de votre avant-garde, vous la suivez au grand trot et en bon ordre, avec le reste de la troupe, pour achever de mettre en déroute les cavaliers qui auroient eu le tems de monter à cheval et de se mettre en défense. Presque toutes ces attaques nocturnes se font avec succès et sans beaucoup d’effort. Dans la guerre de 1700, Mr Dumoulin ayant eu des nouvelles d’un parti de cavalerie qui rodoit dans le païs, le surprit la nuit pied à terre dans un bled, faisant paître tous ses chevaux bridés. Comme ce partisan marchoit à son avant-garde pour écouter, il entendit en s’approchant seul des ennemis, deux ou trois officiers qui causoient, et dont l’un disoit aux autres : Si ce Diable de Dumoulin arrivoit dans ce moment, il auroit bon marché de nous. A ce propos, Mr Dumoulin s’écria à haute voix : le voilà ; à moi dragons : et chargea si brusquement cette troupe, qu’il la mena battant jusque dans les portes de Bruxelles, après voir fait beaucoup de prisonniers, et avoir tué lui-même un des officiers de la conversation, qui l’avoit manqué d’un coup de pistolet. Mr Dumoulin, dans cette occasion, étoit bien inférieur en nombre aux ennemis ; mais il connoissoit par expérience, l’avantage infini de ceux qui attaquent de nuit. Si vous voulez enlever un ennemi logé dans un village ou dans un lieu fermé de haies, vous devez vous attendre à en trouver les entrées barricadées de chariots. C’est la moindre précaution de la cavalerie pendant la nuit. Il faut donc avoir soin de bien faire reconnoître, par un espion, les jardins, les vergers, et les autres endroits couverts qui y aboutissent, et qui sont pratiquables pour y faire passer la moitié de votre cavalerie à pied, en se glissant, avec un grand silence, par les derrieres ; pendant que vous marchez d’un autre côté aux avenues du village avec le reste de votre troupe à cheval. Vous laissez auparavant, à une certaine distance, vos chevaux de main, avec un officier et le nombre de cavaliers nécessaires pour les tenir et pour les garder. Ils servent de point de ralliement, au moyen d’un trompette qui se fait entendre, ou en mettant le feu à une mauvaise chaumiere, comme il a déjà été dit. Ensuite votre troupe à cheval commence à attaquer, avec un grand feu et un grand bruit, pour décider l’ennemi à courir à ses chevaux, ou à venir défendre à pied l’entrée de son poste ; mais il se détermine rarement à ce dernier parti, parce qu’il ne sait à qui il a affaire. Au premier coup de mousqueton des patrouilles ou des sentinelles ennemis, votre cavalerie à pied entre, soit par un jardin, soit en faisant promptement un passage à la haie, et va droit aux ennemis, qui sont occupés à monter à cheval ou à s’opposer à votre cavalerie, dont ils ignorent le nombre et le dessein. Et effectivement, ce n’est qu’une fausse attaque de la part de cette derniere, pour jetter l’allarme parmi eux, pendant qu’ils sont surpris et chargés d’un autre côté par vos cavaliers à pied, qui se portent en bon ordre par-tout où l’ennemi veut se rassembler, et mettent le feu aux maisons où ils trouvent de la résistance. Votre troupe à cheval tourne autour du poste pour tomber sur les ennemis qui veulent s’échapper ou qui ont eu le tems de monter à cheval pour se rallier. Après les avoir dissipé entierement, vous vous rassemblez avec votre capture, au lieu où vous avez laissé les chevaux de votre troupe à pied, que vous faites monter promptement à cheval pour vous retirer. Le succès de toutes ces surprises et de toutes ces attaques de jour et de nuit, entreprises sous les auspices les plus favorables, n’est pourtant pas toujours infaillible. Le projet en est bien plus facile à former qu’à exécuter ; un rien le fait manquer ; une circonstance de plus ou de moins dans les avis, trop de précipitation, trop de lenteur, un coup de fusil tiré par hazard, la désertion d’un soldat, la rencontre d’une patrouille, la découverte d’une sentinelle, la trahison d’un païsan, et enfin la prévoyance et la précaution de celui à qui vous voulez porter des coups ; tout cela forme le plus souvent des difficultés insurmontables à l’exécution des choses les mieux concertées. Tous ces contretems sont plus fréquens sur le païs ennemi, parce que tout est contre vous. Malgré cela, il est toujours très-satisfaisant pour un chef malheureux dans ses entreprises, de n’avoir rien à se reprocher du côté de la valeur, de la bonne conduite, et en un mot, du côté de la science de son métier. S’il échouë dans une exécution par une résistance trop opiniâtre de la part de son ennemi, à laquelle il ne s’attendoit pas, toute sa troupe doit se rallier au lieu désigné pour cela, aussi-tôt que le commandant fait sonner la retraite par ses trompettes, ou par ses tambours ; autrement il seroit à craindre, si le combat tiroit en longueur, que le feu et le bruit ne lui attirassent sur les bras d’autres ennemis des environs, qui ne manqueroient pas de venir au secours des leurs. Il est extrêmement rare de voir la grosse cavalerie donner dans les embuscades de la cavalerie des troupes legeres, parce qu’elle est presque toujours en poste fixe, soit en grand-garde, soit dans un fourrage ou ailleurs, et qu’elle n’agit point sans ordre, sur-tout pour courir après un parti qui vient tirer sur ses vedettes. Elle ne peut donc être surprise que lorsqu’elle est détachée pour escorter. Il est bien plus facile d’attirer dans une embuscade de la cavalerie legere, qui est faite pour assurer le repos d’une armée, d’une garnison ou d’un poste, en donnant la chasse aux ennemis qui paroissoient dans les environs pour butiner, ou pour faire des prisonniers. Les embuscades de cavalerie se dressent dans un bois, derriere une ferme, un verger, un rideau ou autres terreins couverts, sur le bord d’un chemin, d’une plaine, ou à portée d’un pont ou d’un défilé, afin de couper la retraite à l’ennemi, s’il poursuit trop chaudement la petite troupe que vous avez envoyé pour l’attirer. Lorsque vous attendez une cavalerie ennemie supérieure à la vôtre, il est bon de vous partager en trois troupes pour l’attaquer en tête, en flanc, et en queuë ; non-seulement pour faire paroître votre troupe plus nombreuse, mais aussi pour ôter à votre adversaire le tems de se reconnoître, et l’empêcher de se former. C’est la disposition que fit Mr Dumoulin dans la guerre de 1700, pour battre trois escadrons des gardes de la reine d’Angleterre. Ayant eu avis, par les gens du païs, qui lui étoient tous dévoués, que ces trois escadrons devoient passer par un certain endroit, pour aller dans leur quartier d’hyver, il fit une marche de quinze lieuês dans une nuit, avec sa compagnie de dragons, pour aller s’embusquer dans un bois, en partageant sa troupe en trois. A peine avoit-elle eu le tems de se raffraîchir, qu’il découvrit le matin les ennemis enveloppés dans leurs manteaux, et marchant dans la plus grande sécurité, persuadés qu’ils étoient à plus de vingt ou trente lieuës des François. Mais quel fut leur étonnement lorsqu’ils s’en virent attaqués si brusquement de tous côtés, qu’ils n’eurent pas le tems de se débarrasser de leurs manteaux, et furent tous faits prisonniers de guerre, sans rendre aucun combat. Mr Dumoulin s’étant présenté au carosse où étoit le major qui commandoit ces trois escadrons, lui cria de se rendre ; ce qu’ayant refusé, et même voulant se mettre en défense, il lui cassa la tête d’un coup de pistolet. Ensuite ayant fait ôter les sabres aux prisonniers, les chiens de leurs mousquetons et de leurs pistolets, avec les brides de leurs chevaux, il se retira sur la plus prochaine garnison françoise, qui, ayant reconnu de loin les habits anglois, lui envoya quelques volées de coups de canon, le prenant pour une troupe ennemie. Le roi accorda à Mr Dumoulin la permission de porter dorénavant dans sa compagnie, les étendards et les timballes de la reine d’Angleterre qu’il prit dans cette affaire, et qu’il a retiré en 1743, lorsque son grand âge ne lui permettant plus de servir, sa compagnie passa à un autre. Il faut remarquer que dans les guerres du regne précédent, les armées des alliés n’ayant pas, comme aujourd’hui, des multitudes de Hongrois à pied et à cheval pour les couvrir dans leurs camps, dans leurs marches et dans leurs retraites, les partisans formoient des projets qu’ils exécutoient avec plus de succès et beaucoup moins de difficultés. Ils parcouroient quelquefois trente lieuës de païs pour enlever un poste, un général, ou d’autres personnes de considération, sans être découverts. Tout le monde sçait qu’un partisan autrichien fit un pareil chemin, et enleva M. le Premier près de Versailles. Il est infiniment plus aisé d’amener les Hongrois dans une embuscade, que toutes les autres troupes, par le mouvement naturel qu’ils ont de donner au hazard sur tout ce qu’ils rencontrent, principalement quand l’espoir du butin s’y trouve. On peut, pour cet effet, leur présenter des appas, en envoyant autour de leurs postes des cavaliers déguisés en domestiques, avec des chevaux de main, qui prennent la fuite comme des gens égarés, aussi-tôt qu’ils se sont faits voir, ou en prenant, à leur vûë, des vivandiers ou des chevaux, et d’autres bêtes en pâture. Personne ne sçait mieux qu’eux se servir de toutes ces ruses, pour nous engager à les suivre ; ce qui fait qu’ils se hazardent si communément à venir faire le coup de pistolet, à la tête de nos camps, et à y enlever tout ce qui en est écarté. L’attention qu’ils ont est d’éviter les quartiers qu’occupent les troupes legeres, afin de n’être point coupés dans leur retraite.
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