Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Chapitre XV - Des avantages réciproques de l’infanterie et de la cavalerie

 

 

En général, l’infanterie a presque toujours l’avantage sur la cavalerie, par la raison que dans tous les païs où est la guerre, il se trouve ordinairement plus de terrein coupé ou couvert que de plaines ; si l’on excepte certains païs, comme la Hongrie. D’ailleurs, l’infanterie peut se garantir des attaques de la cavalerie par des marches de nuit ; au lieu que celle-ci ne peut éviter, soit de jour, soit de nuit, de tomber dans les embuscades de l’autre, lorsqu’elle est obligée de faire nécessairement des courses, et de traverser un païs de chicane. Cependant la cavalerie peut avoir aussi sa revanche, en guettant les momens de surprendre l’infanterie en plaine ; ce qui arrive souvent par trop de confiance, ou par la précipitation imprudente d’un chef, de marcher de jour.

On sçait que la supériorité depuis long-tems, est un sujet de contestation entre ces deux corps ; celui à cheval se l’attribue entierement en plaine ; et celui à pied n’en veut point convenir. C’est donc à l’expérience à décider la question. Il n’est guère possible qu’une troupe de notre cavalerie legere entame une campagnie de grenadiers, lorsqu’elle menagera son feu, et qu’elle conservera le sang-froid nécessaire pour se garantir de la confusion. Le choc de nos petits chevaux ne peut avoir assez d’effet pour enfoncer un bataillon quarré hérissé de bayonnettes, et composé de gens assez forts pour en arrêter l’impétuosité. On pourroit cependant citer beaucoup d’exemples dans la derniere guerre, de plusieurs troupes d’infanterie, même de grenadiers, qui ont été taillés en pièces par les hussards autrichiens ; ce qu’on ne peut attribuer qu’à une fausse manœuvre, qui met le désordre dans une troupe, et lui fait tirer son feu tout à la fois, qui est suivi ordinairement d’une déroute générale, par le peu d’assurance qu’un soldat a naturellement lorsqu’il n’a rien dans son fusil. On a vû dans ces momens de confusion, de gros corps d’infanterie se rompre et se retierer en désordre devant très-peu de cavalerie, qui sabroit péle-méle avec d’autant plus d’assurance, qu’elle n’avoit rien à craindre de gens qui montroient le dos, et se précipitoient les uns sur les autres, pour éviter un ennemi que la moindre contenance auroit arrêté.

Mr Jacob dans la guerre de 1733, avec quatre-vingt dragons, fit mettre les armes bas à un bataillon quarré de trois cens hommes d’un régiment allemand ; mais ce fut l’effet de la timidité que l’attaque brusque de ce fameux partisan inspira à l’ennemi. Le commandant fut mis au conseil de guerre pour son peu de fermeté.

Il n’en est pas de même de la grosse cavalerie, qui acquiert en plaine une supériorité incontestable contre l’infanterie, par le choc violent de ses chevaux.

Le commandant d’une troupe de cinquante chevaux faits au feu, bien déterminé à en attaquer une infanterie à nombre égal, choisit quinze ou vingt de ses plus braves cavaliers, qui partent au grand trot, et vont à l’approche du bataillon quarré le heurter du poitrail à toute bride, pendant que le reste de sa troupe le suit de près et en bon ordre. En supposant que le feu de front de ce bataillon ait une direction assez juste pour atteindre tous les cavaliers et tous les chevaux de cette avant-garde, la moitié, tout au plus, tombe sous le coup ; et l’autre, animée par le feu et par le sang, se rue avec furie et avec impétuosité, sur cette infanterie. Le rempart de bayonnettes qu’elle forme n’est point assez fort pour soutenir le poids des chevaux furieux. Les cavaliers n’en sont plus les maîtres ; ils se précipitent sur les coups, et font assez de jour et de désordre pour faciliter l’entrée au reste de l’escadron, qui culbute et renverse ce bataillon, qui ne peut opposer à cette secousse une manœuvre assez prompte et assez précise. Il se rencontre dans ces sortes d’attaques de part et d’autre, plus ou moins de difficultés. L’infan-terie ordinairement plus attentive à l’action de l’enne-mi, qu’au commandement de son chef, ne fait point sa décharge assez à propos, ou la fait avec tant de précipitation, qu’elle n’a nul effet. D’où s’ensuit la confusion, avec la crainte que doit naturellement inspirer à des gens de pied le choc pésant et violent d’un corps de cavalerie. On sçait par expérience que la plûpart des chevaux blessés au poitrail de coups de fusil ou de bayonnette, se jettent dessus et vont avec plus de fureur au-devant. Nous avons vû un cheval de hussard en Bavière, se crever contre un cheval de frise, qu’il renversa. D’un autre côté, il faut peu de chose pour rallentir ou pour arrêter un escadron qui va charger une troupe d’infanterie. Quelques chevaux qui craignent le feu, ou qui ont de la répugnance à passer sur le corps des premiers qui sont tués, mettent ordinairement le desordre, qu’il est bien difficile de réparer sous le feu d’un bataillon.

Attaquer un bataillon par ses quatre faces, c’est lui donner moyen de faire usage de toute sa force, par le feu qui sort de toutes ses parties, contre celles de la cavalerie, qui, se présentant en détail, va conséquemment à une défaite inévitable. Un escadron peut encore heurter une troupe d’infanterie, sans se faire précéder d’une pointe pour faire la trouée ; mais il perd plus d’hommes et de chevaux : ce que doit toujours éviter la cavalerie, parce que n’ayant que des coups à gagner avec l’infanterie, sa victoire lui est immanquablement chere, pour le peu qu’elle perde, et principalement dans les affaires particulieres, qui ne decident de rien pour l’un et pour l’autre parti. Il est à craindre, en outre, que le premier rang de l’escadron étant maltraité par le feu du bataillon, ne se renverse sur le derriere, et ne l’entraîne dans une déroute.

Une troupe d’infanterie qui croit ne pouvoir soutenir le poids du choc des chevaux, peut aussi s’ouvrir à son approche, pour laisser passer l’escadron, qui se trouve, par cette manœuvre, entre deux feux, en prêtant les flancs et la croupe. Il est vrai que ce mouvement est dangéreux pour l’infanterie, quelque bonne disposition qu’elle puisse avoir faite d’avance ; parce qu’elle donne naturellement ouverture à la cavalerie ; et si la précision et l’exécution ne sont point aussi exactes et aussi promptes que le commandement, pour laisser passer l’impétuosité des chevaux, et se refermer aussi-tôt, elle risque d’être rompue dans le moment. Ce sont des inconvéniens qu’un chef peut difficilement parer, quoiqu’il les prévoie.

Ce n’est donc que dans la force et dans la taille avantageuse des chevaux, que la cavalerie trouve une supériorité contre l’infanterie en plaine ; c’est pourquoi anciennement les nations barbares de l’Asie et de l’Afrique, se servoient de différens animaux fougueux, pour renverser celle de leurs ennemis, un jour de bataille. Les Carthaginois, dans plusieurs occasions, se sont servis avantageusement d’éléphans et de tauraux, pour rompre l’ordonnance de l’infanterie romaine ; et peut-être la bataille de Zama n’eût-elle pas décidé de la perte de leur empire, si les Romains, par prévoyance, n’eussent trouvé le moyen de tourner la fureur des éléphans d’Annibal contre lui-même. Depuis ce tems, toutes les nations de l’Europe ont eu des hommes d’armes montés sur des chevaux de la plus grande taille, couverts de fer, ainsi que leurs cavaliers, devant lesquels aucune infanterie ne tenoit. Et si à la bataille de Poitiers le roi Jean n’avoit point engagé toute sa gendarmerie à pied dans un chemin creux, contre l’infanterie angloise, ses ennemis, bien inférieurs, n’auroient pas remporté une victoire aussi complette par la prise qu’ils firent de sa personne, et par la défaite de la fleur de la noblesse françoise.

Il est certain que l’infanterie qui se présente avec contenance, ne craint point les atteintes de la cavalerie des troupes legeres ; celle-ci n’a d’autres conduite à tenir, lorsqu’elle rencontre l’autre en plaine, que de la tâter de tous côtés par de vives escarmouches, sans cependant donner trop de prise à son feu, en se tenant rassemblée ; et si elle peut, par cette manœuvre l’engager à faire toute sa décharge à la fois, elle ne lui donne pas le tems de recharger, et tombe dessus à coups de pistolets et de mousqueton, si elle ne veut point se compromettre le sabre à la main, contre les bayonnettes qui pourroient l’arrêter, pendant que les derniers rangs du bataillon rechargeroient promptement leurs armes. C’est de cette façon que les hussards autrichiens sont venus à bout de battre plusieurs de nos détachemens d’infanterie ; et cela, parce qu’il arrive très-souvent que le feu du premier rang, ou du premier peloton, entraîne tout le reste sans aucun effet, par la précipitation et par la vivacité des soldats des derniers rangs, qui, ayant leurs fusils haut, laissent partir leurs coups la plûpart du tems, sans sçavoir ni comment, ni pourquoi. On a mille exemples de cela, et un commandant, avec tout le bon ordre possible, ne sçauroit prévenir ni remédier à cet inconvénient.

La conduite la plus large que puisse tenir le chef d’un parti de cavalerie, pour le bien du service en général, est de ne point s’obstiner à vouloir entamer une troupe d’infanterie, qui, par sa fermeté et par son feu bien ménagé, lui tuë beaucoup d’hommes et de chevaux, dont il ne peut être dédommagé, même par la défaite de son ennemi ; à moins que ce ne soit par un ordre supérieur, ou pour quelque raison utile au service, auquel cas on doit nécessairement se sacrifier. Ainsi lorsqu’on a sommé, sans succès, une troupe d’infanterie de se rendre, et qu’on l’a tâté de toutes les façons pour l’engager à faire quelque mauvaise manœuvre, il est beaucoup plus prudent à la cavalerie de l’abandonner, que de se faire battre en détail, et principalement aux troupes legeres, dont le choc des chevaux n’est point assez violent pour l’enfoncer.

 

Fin de la première partie.

 

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