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Chapitre XVI - Des partis d’infanterie, des attaques et des surprises de postes

 

 

 

Les détachemens d’infanterie dénués de cavalerie, doivent se gouverner à la guerre selon la nature du païs où ils sont en course ; et c’est de leur prudence, de leur conduite et de leur attention à éviter de jour les plaines, qu’ils peuvent attendre un avantage sur l’ennemi.

Le chef d’un parti à pied, en formant un projet, doit bien examiner toutes les difficultés qui peuvent se rencontrer dans l’exécution. S’il est obligé de traverser un païs découvert, ce qui ne peut se faire que dans les ténébres, il doit prendre ses dimensions de façon que son coup soit fait, il lui reste assez de nuit pour faire sa retraite et n’être point surpris de jour en plaine ; autrement il se munit de chariots s’il est possible, pour se retirer plus lestement, et se couvrir contre la cavalerie, s’il a une longue marche à faire. Il passe le jour dans un bois ou dans un bled, dans une ferme ou dans une grange à l’écart, avec toutes les précautions dont on a déjà parlé, et ne va que la nuit. Dans un païs de chicanne, il peut indifféremment aller de jour ou de nuit ; à moins qu’il ne veuille absolument cacher sa marche ; ce qui lui est fort aisé, en évitant les villages et les grands chemins, pour prendre des sentiers où la cavalerie ne peut passer, à cause des petits ponts ou des mauvais pas.

Un parti d’infanterie entraîne après lui beaucoup moins d’embarras et de précautions que celui de cavalerie : tous chemins lui sont propres ; un rien le met à couvert et lui sert d’embuscade. Sa subsistance est plus facile à trouver ; et au premier coup de fusil, il est aussi-tôt prêt, parce qu’il n’a point de chevaux à brider ni à monter. Dans les païs coupés, comme l’Italie, et partie de la Flandre, il a toujours un avantage certain sur l’autre, contre lequel il peut même entreprendre en plaine, lorsqu’une nuit lui suffit pour son exécution et son retour.

Mr de Kermelec partit dans une nuit d’hyver de son poste de Trisstern en Baviere, avec un détachement d’infanterie, pour attaquer un petit camp de hussards autrichien, qu’il dispersa entierement. Il leur prit quarante-cinq chevaux, et fit vingt-cinq prisonniers. On comprend bien le désordre et la confusion qu’apporte une troupe d’infanterie, qui entre pendant les ténébres, dans un camp de cavalerie, bayonnettes au bout du fusil. Tout se met en déroute, hommes et chevaux, sans que cette infanterie courre aucun risque de la part des secours de l’ennemi, si elle ne s’abandonne point trop au pillage, pour ne pas perdre le tems de faire sa retraite avant le jour, le chef dût-il plutôt abandonner quelques soldats acharnés à piller, pour sauver le reste : car c’est ce qui rend, le plus souvent, le retour des expéditions malheureux. C’est pourquoi, lorsqu’un commandant dans une affaire, a fait annoncer sa retraite par le mot de ralliement, et par le son de la caisse, il vaut mieux perdre quelques pillards, que de s’exposer par un retard, à perdre une troupe dont sa prudence et sa conduite doivent répondre. Ces sortes de désordres sont presque toujours inévitables dans des attaques et des surprises de villes ou de villages. Un colonel ne peut les punir avec trop de rigueur ; sans quoi les soldats instruits que tel de leurs camarades, a fait un bon butin, en abandonnant sa troupe, et n’a point été puni, en font de même à la premiere occasion. Un chef, soit en marche, soit dans une expédition, se trouve, par cette tolérance, abandonné de ses gens et à la merci de l’ennemi ; ce qui a fait dans les commencemens, le malheur de quantité de nos détachemens. Mr de Grassin qui en connoissoit les conséquences par expérience, ne manquoit jamais de faire conduire au grand prévôt, ou de faire passer par les armes, lorsqu’il étoit trop éloigné de l’armée, les soldats ou les cavaliers qui quittoient leur troupe dans une action ou dans une marche, pour aller butiner. Ces exemples de rigueur étoient très-nécessaires dans nos premieres campagnes, pour établir la discipline dans un corps, qui par sa composition et par sa position en avant, se seroit livré aux brigandages les plus affreux.

Mr de la Morliere fut obligé d’en user de même dans l’isle de Cad-San, pour réprimer les désordres où l’abondance de cette isle avoit jetté son régiment. L’avidité du gain a encore produit le même effet les jours de bataille, malgré toutes les précautions des commandans, ce qui nous a empêché de faire des coups brillans sur les ennemis pendant leurs retraites. Tous nos cavaliers et tous nos fantassins abandonnoient leurs piquets pour se débander après le bagage ; tandis que les officiers restoient seuls incapables de rien entreprendre : la suite d’un pareil désordre étoit qu’il nous falloit cinq ou six jours pour rassembler les régimens dispersés : les uns étoient à boire au camp avec leurs camarades ou leur parens. Les autres à vendre dans l’armée ou dans les villes et les villages des environs, les effets qu’ils avoient pris. On ne peut donc opposer à ce manque de discipline, des punitions trop séveres ; le service du roi et l’honneur du chef et du corps y sont trop intéressés. Mais cette réforme n’est point l’affaire d’une campagne, dans un nouveau régiment levé à la hâte. Il faut plusieurs années pour le purger des vagabons et des mauvais sujets dont il s’est infecté nécessairement pour être plutôt sur pied.

Il n’y a point de projets hardis qu’un parti d’infanterie bien conduit ne puisse former et exécuter, et sur-tout dans un païs de bois. On sçait avec combien de ruse et de précautions Mr de la Croix fit une course très-longue avec une petite troupe à pied, pour enlever un prince d’Allemagne, son épouse, son fils, et ses équipages ; ce qui lui réussit avec succès, ainsi que sa retraite. Mais ces sortes d’exécutions lointaines ne sont heureuses qu’autant qu’elles sont conduites avec un grand secret. C’est pourquoi lorsqu’un chef veut entrer bien avant dans le païs ennemi, il ne sçauroit trop apporter d’attention à se pourvoir de tout ce qui peut contribuer au succès de son entreprise. Son détachement doit être composé de soldats forts et vigoureux, pour être en état de soutenir la fatigue de la marche, des veilles, et quelquefois la disette des vivres. Il a soin de consulter sa carte, et de remarquer sa route, de concert avec ses guides, afin de ne point tomber dans l’inconvénient d’être trompé dans son calcul par une mauvaise ou par une ancienne carte, qui place un village, une ferme, un bois, un pont, une riviere où ils ne sont point, et où peut-être ils étoient autrefois. On a trouvé quantité de ces erreurs dans la derniere guerre. On sçait de quelle conséquence cela est pour un parti qui doit avoir toutes ses heures comptées, tant pour le moment de son exécution, que pour celui de son retour. Il faut être bien certain aussi de la distance du chemin, afin de la partager également selon les endroits où l’on veut se reposer le jour. Et lorsque les lieux, les situations et les distances marquées sur la carte se trouvent conformes aux connoissances et aux rapports des guides, on ne risque point de tomber dans des erreurs en réglant le pas de sa marche selon que les lieuës sont plus ou moins fortes, et selon la longueur des nuits. Tout ce détail est une affaire de calcul dans lequel il faut nécessairement entrer ; autrement un retard, une avance, une méprise de lieu, de chemin, peut faire manquer une entreprise ; mais principalement le défaut de secret. Aussi un chef doit-il, par une sage précaution, faire courir le bruit qu’il va d’un côté tout opposé à celui où il médite d’aller ; et effectivement il en prend le chemin, afin de tromper non-seulement les gens du païs, mais même ceux de sa troupe et ses guides. Il ne consulte ces derniers et ne leur dit son intention sur les endroits où il veut passer, que lorsqu’il est en marche, et assez éloigné pour ôter le moyen de parler à quelqu’un. Il les fait garder à vûë, sans cependant paroître se défier d’eux. Il faut même leur donner une part, ainsi qu’aux espions, dans toutes les prises qu’on fait ; c’est à quoi ne manquoient pas les anciens partisans des guerres du regne précédent. Aussi trouvoient-ils quantité de ses sortes de gens qui leur faisoient naître des projets, et leur en facilitoient l’exécution. Cela étoit devenu un métier pour les Flamands, les Liegeois, et les habitans des bords du Rhin. La plûpart de ces gens, après avoir conduit souvent des partis, devenoient eux-mêmes très-bons partisans, et parvenoient dans la fuite par leurs talens et par leurs actions, aux grades supérieurs.

Il est nécessaire qu’un détachement qui va à une expédition secrette, se munisse de pain, afin de ne point se faire découvrir en allant en chercher dans les villages. Mais comme il n’en peut porter assez dans une course de plusieurs jours pour sa subsistance, il use de toutes sortes de précautions pour s’en procurer sur les lieux. On détache ordinairement pour cela un sergent ou même un officier qui sçait la langue du païs, avec quelques soldats de confiance, qui ont attention de ne point parler dans le village, pour laisser ignorer de quelle nation ils sont ; pendant que l’officier ou le sergent, tâche de faire croire aux païsans, en parlant leur langue, qu’ils sont de leurs troupes. Autrefois même les partisans avoient toujours huit ou dix hommes déguisés pour faire ces commissions, principalement lorsque leurs habillemens étoient trop connus dans le païs. Comme on a déjà parlé de la maniere et des précautions dont on sert pour tirer un raffraîchissement, il suffit de dire qu’il faut prendre garde que le païsan conducteur du chariot des vivres, ne parle avec les guides, ni même avec les soldats, afin qu’il ne soit point instruit de la route qu’on prend.

Rien ne tient contre une troupe d’infanterie qui surprend et attaque brusquement son ennemi, quelque supérieur qu’il soit, sur-tout la nuit. Cent hommes peuvent donc tenter d’en battre, par surprise, deux ou trois cens. Il ne se rencontre, le plus souvent, dans ces entreprises, d’autres difficultés que dans la retraite, qu’une troupe à pied ne peut faire aussi lestement après une expédition que la cavalerie.

On ne peut gueres se flatter d’enlever, à force couverte, un poste à la tête d’une armée, quoique dans le voisinage des vôtres, parce que certainement il a pourvu à sa retraite ou à sa sûreté, par la vigilance, par la bonté du poste, et par l’espérance d’un prompt secours ; si ce n’est cependant dans les occasions où l’on seroit bien informé de la négligence des gardes et du commandant ; ou que l’on pourroit se faire introduire par des échelles ou des soutérains, en gagnant quelqu’un de la garde ou une sentinelle, ou par le moyen des gens du païs.

Un général peut faire enlever des postes ennemis trop avancés, lorsqu’il est bien persuadé que son adversaire ne les fera point soûtenir, par foiblesse ou par d’autres raisons qui l’obligent de se retrancher sur la défensive, et de ne rien engager.

Les postes en terre sont plus susceptibles d’enlevement que les châteaux, villes, moulins, tours, ponts, etc. Aussi voit-on souvent des gardes avancées forcées et égorgées la nuit dans leurs redoutes ; ce qui leur arrive rarement dans leurs endroits fermés de murs, si elles ne se laissent point surprendre : du moins ont-elles presque toujours la vie sauve, en se rendant, si elles ne sont point sécourues.

C’est ordinairement sur les postes établis pour la communication et éloignés des armées, que le chef d’un parti d’infanterie doit porter ses coups, parce qu’ils ne sont pas toujours sur leurs gardes, et qu’il a le tems, après son exécution, de faire sa retraite sans craindre d’être suivi. Il a pour cet effet, la précaution d’arriver par un détour de quinze ou vingt lieuës, s’il le faut, en se munissant de pain, et en marchant toujours par la partie opposée à l’armée ennemie. Lorsqu’il arrive à une lieuë ou deux du poste qu’il médite d’enlever, soit petite ville ou bourg, soit village ou château, il envoie de jour un espion reconnoître s’il n’y a point de bois, de jardin, de maison ou de fossé, proche de la porte, ou de breche à la muraille ; de quel côté elle est plus basse, s’il y a de l’eau dans les fossés, en quel endroit il y en a le moins, où sont placés les gardes, les sentinelles ; à quelle heure s’ouvrent les portes, de quelle façon et avec quelles précautions ; si la garnison ne doit point sortir bientôt pour escorter un convoi pour quelque lieu. Enfin c’est le métier de l’espion de tirer toutes ces connoissances adroitement, sans paroître trop suspect, par la confiance que l’éloignement donne naturellement à l’ennemi. Il seroit bon aussi d’avoir quelqu’un de l’endroit, pour être encore plus sûr de la situation de toutes ces choses, qu’il faut même absolument sçavoir avant de marcher à l’entreprise.

Sur le rapport de votre espion, vous sortez à l’entrée de la nuit du bois ou de tout autre lieu où vous étiez caché, pour venir vous embusquer à une portée de fusil du poste ; avec l’attention, si vous rencontrez quelqu’un, de vous en saisir et de le bien garder. Si vous vous décidez à escalader, vous placez votre troupe dans une maison ou dans une ferme à l’écart, d’où vous avez bien soin de ne laisser sortir personne ; et vous ramassez toutes les échelles et les autres machines qui peuvent servir à monter, si vous n’avez eu la précaution d’avance d’en faire rassembler dans un endroit secret, la quantité qu’il vous en faut. Il faut supposer que votre espion ait bien jugé à vûe d’œil de la hauteur du mur ou de la brêche ; car presque toutes les escalades se manquent parce que les échelles se trouvent trop courtes ou trop foibles, lorsqu’on est au pied de la muraille. Mais vous vous informez aux gens de la maison de la situation de tout, de la distribution des gardes, des sentinelles, des momens des rondes et des patrouilles ennemies, du logement du commandant et de la troupe. On peut même, de gré ou de force, se faire conduire par un païsan jusqu’au lieu de l’escalade, une heure avant le jour. Vous laissez une petite garde dans la ferme, pour empêcher que personne n’en sorte, laquelle vient vous rejoindre après l’exécution. Ensuite vous marchez dans le plus grand silence, vos échelles à la tête. Ayez l’attention, si cela se peut, de vous présenter à l’endroit du mur où il n’y a point de sentinelle, afin de vous glisser le long jusqu’à la partie que vous vous voulez attaquer. Par ce moyen vous pouvez éviter d’être vû ou entendu, en ne passant pas le fossé vis-à-vis de la sentinelle. Et comme le coup de fusil et l’alerte de cette derniere, pourroit attirer au lieu de votre attaque, la garde de la porte la plus prochaine, ainsi que cela se fait ordinairement, vous faites faire une fausse attaque à cette porte, par une petite troupe, pendant que vous escaladez ; mais seulement dans le cas où vous seriez découvert. Aussi-tôt que vous êtes arrivé au pied de la muraille, vous plantez vos échelles, dont vous faites tenir le pied par des soldats, pour les affermir d’avantage. Vous devez avoir destiné auparavant un certain nombre de braves, avec un officier ou un sergent, pour monter les premiers ; la bayonnette au bout du fusil dans une main, et de l’autre tenant l’échelle. Si vous êtes assez heureux pour que la sentinelle soit endormie, ou qu’elle soit à se promener en dedans du rempart, de sorte qu’elle ne vous apperçoive que lorsque vous êtes sur le haut, vous en êtes quitte pour un coup de fusil, et la moitié de votre troupe a le tems de monter, avant que les gardes soient seulement éveillés. Alors vous marchez à mesure que le reste de vos gens monte. La plus grosse partie va au logement de la troupe et du commandant ennemi ; le reste s’empare des gardes et des postes, que vous ouvrez à ceux que vous avez laissés pour faire la fausse attaque. Mais il faut toujours avoir plusieurs échelles pour monter plus de monde à la fois, afin d’être en état de repousser l’ennemi, si vous étiez découvert par la sentinelle, avant d’être parvenu au pied du mur.

L’hyver de 1741, Mr le Comte de Saxe fit escalader la ville de Prague, sans trouver d’ennemis sur le rempart, qu’une sentinelle, qui tira son coup de fusil, et cette grande ville fut emportée dans un moment.

Mais lorsqu’un fossé plein d’eau environne et bat le pied de la muraille, elle est bien plus difficile à escalader, parce qu’il faut absolument sçavoir la quantité d’eau et de bouë qu’il y a dans ce fossé, afin de se munir d’échelles assez longues, qu’on ne peut passer qu’avec bien de la peine, et sans faire du bruit dans l’eau.

Une partie des troupes de la reine de Hongrie pendant le dernier siége de Bruxelles, surprit la petite ville de Wilvorde, en se glissant dans l’eau le long d’une digue et d’un pont, tua un capitaine et quelques soldats du régiment de Grassin, qui n’eurent pas le tems de gagner le château où il y avoit un détachement de l’armée. Il est vrai que le jeune lieutenant de la garnison de ce château se trouva endormi avec sa troupe, dans le moment que l’ennemi escaladoit le mur qui étoit bas proche de la porte où cet officier étoit de garde.

On doit encore faire attention que la plûpart des murailles des petites villes, bourgs ou châteaux, sont séches, et par conséquent, aussi hautes en dedans qu’en dehors, et aussi difficiles à descendre qu’à monter ; ce qui fait que les garnisons y font des échafaudages de distance en distance dans les angles et dans les tours, pour y placer leurs gardes et leurs sentinelles, qui voyent par ce moyen, sur les fossés et sur les environs.

Lorsqu’il se rencontre trop de difficulté à escalader un poste, il faut tenter de le surprendre, en s’embusquant dans un bois, dans un jardin, dans une maison, ou derriere une haye. A une portée de pistolet de la porte, vous placez encore une petite troupe en avant, ventre à terre, qui se cache, autant qu’elle le peut, pour donner promptement dans cette porte, aussitôt qu’elle est ouverte, en tirant et en tuant tout ce qui veut se mettre en défense ; pendant que le reste de la troupe arrive bien vîte, et s’empare de la porte et du poste, en se mettant en bataille sur place. Mais si vous étiez informé que l’ennemi fît faire des découvertes le matin, avec toutes les précautions qui s’observent dans une place de guerre, c’est-à-dire, en fermant la porte pendant qu’on baisse le pont-levis, ou qu’on ouvre la barriere, il faudroit vous embusquer assez loin pour n’être point rencontré par les soldats ou par les cavaliers de découverte ; avoir un chariot chargé de paille ou de foin, avec un de vos soldats déguisés en paysan, qui parle la langue ou le patois du païs, pour le conduire. Vous pouvez cacher plusieurs de vos plus braves soldats avec leurs armes dans le chariot, ou les faire suivre le chartier, aussi travestis en paysans et en paysannes, avec des paniers ou autres choses dans leurs mains, pour faire croire qu’ils vont vendre des denrées, ayant leurs épées nues ou bayonnettes sous leurs habits. En arrivant sur le pont, ou sous la porte, le chartier doit avoir attention de faire donner une de ses rouës contre une borne ou contre la muraille, de façon que les chevaux ne soient arrêtés et ne puissent aller en avant. Alors vos soldats déguisés tombent subitement sur les armes de la garde, s’ils ont leur belle, en commençant d’abord par tuer la sentinelle. Et si, au contraire, les soldats de garde se trouvoient proche de leurs fusils, soit à la porte, ou dans le corps-de-garde, les vôtres les surprennent en se jettant dessus à coups d’épée et de bayonnette, en les égorgeant, s’ils résistent ; pendant que votre troupe accourt promptement, aussi-tôt qu’elle voit le pont ou la porte engagés par le chariot. Ces sortes de surprises s’exécutent plus facilement un jour de foire, dans le tems de la moisson, ou le matin dans un grand brouillard.

On dit que le vieux la Croix usa d’un plaisant stratagême pour surprendre une petite ville où plusieurs villages circonvoisins venoient en procession un certain jour de l’année. Il déguisa ce jour-là un nombre de ses soldats en paysans et en paysannes ; trois avoient des surplis et des bonnets quarrés ; un autre portoit la banniere, et tous étoient armés de deux pistolets cachés sous leurs habits. Mr de la Croix embusqué proche de cette ville, mit le matin sa procession en marche, qui arriva en chantant à la porte, se jetta sur la garde le pistolet à la main, la dispersa, s’empara de la porte et des armes. Mr de la Croix arriva aussi-tôt qui prit le poste et la garnison sans résistance.

Les villes ou les châteaux où il n’y a qu’une simple porte, sans herses ni barrieres, ou autres ouvrages avancés pour en défendre l’approche, peuvent être emportés facilement de vive force, par le moyen des haches ou d’un pétard. Il en est de même des murailles basses, qui ne sont point flanquées de bastions et de tours.

Les postes qui sont en terre s’enlevent en les attaquant brusquement de tous côtés, et en faisant plusieurs fausses attaques pour faire réussir la véritable. Mais les tours, les moulins, les clochers, sont de si petite conséquence, par le peu de monde qu’ils peuvent renfermer, qu’on ne pense à les enlever que lorsqu’ils sont sur une communication, ou qu’ils incommodent un défilé ou un passage de vivres. Pour lors on les prend, soit par menaces, soit en mettant le feu la nuit à la porte avec de la paille, qui étouffe ceux qui sont dedans, par la fumée, et les contraint de se rendre à discrétion. On peut encore l’hyver, pendant les gêlées, enlever les postes qui n’ont d’autres défenses que l’eau ; mais il faut bien sçavoir avant si l’ennemi n’a pas la précaution de faire casser la glace tous les jours, à quoi il manque rarement.

Il est certain que l’enlevement de tous ces postes est de très-grande conséquence pour l’établissement des contributions, pour la sûreté des partis, et pour interrompre les communications qui couvrent les convois des ennemis.

Un officier qui va à la guerre ne doit point se rebuter d’avoir une grande riviere entre lui et le païs où il veut faire des courses. Il ne s’agit que de bien prendre ses dimensions ; pour y parvenir, après avoir bien consulté sa carte, il envoie de l’autre côté des espions pour sçavoir la position et la situation des postes ennemis ; leur distance à la riviere : car on sent bien qu’il n’entre-prendroit pas de passer un fleuve en face d’une armée ; mais seulement lorsqu’elle est au-dessus ou au-dessous obligée d’abandonner une partie de son païs pour couvrir l’autre. Il a soin de faire reconnoître un passage commode, d’où il puisse entrer secretement dans le paîs par des sentiers couverts. Il ne faut point pour ces sortes de courses, de gros détachemens ; cent ou cinquante hommes tout au plus suffisent, sans cavalerie ; et comme on ne peut être plus de deux jours dans une pareille expédition, sans courir les risques d’être coupé de sa retraite, chaque soldat doit avoir du pain pour trois ou quatre jours, afin de n’être point découvert en s’en faisant donner dans le païs.

Lorsque vous êtes convenu avec vos espions, de l’endroit où vous devez passer le fleuve, vous vous y transportés la nuit, et le passez avec le plus grand silence, et le nombre de bâteaux suffisant, pour que votre troupe n’y soit point trop pressée. Vous devez y avoir pourvu en en faisant venir de plusieurs endroits la nuit, au lieu marqué pour le passage ; car dans le cas où vous seriez obligé de faire une retraite précipitée, il arrive le plus souvent, que vos soldats, poussés trop vivement par l’ennemi, se jettent pêle-mêle, et sans crainte, dans les mêmes bâteaux, qui coulent à fond par la trop grande charge. Si, par prudence, vous ne vous servez point des bateliers du païs pour vous passer, vous ne pouvez néanmoins vous dispenser d’en prendre quelques-uns pour connoître la riviere et guider les soldats conducteurs des bateaux. Il est bon aussi, par prévoyance, de laisser en deça de l’eau, un sergent de confiance avec dix hommes, pour favoriser votre retraite, et pour secourir, avec des bateaux et des bateliers, qu’il a toujours prêts, ceux des vôtres qui seroient en danger de périr, et pour empêcher aussi les gens du païs de passer et d’aller avertir les ennemis devotre passage. En arrivant de l’autre côté du fleuve, il ne faut point aborder sans préalablement mettre à terre une patrouille pour battre et fouiller, à une portée de fusil, tous les environs de votre descente, crainte de surprise et de trahison de la part de vos espions. Après quoi, avant de partir pour entrer dans le païs, vous laissés un officier et trente ou quarante hommes, avec les bateliers pour garder les bateaux, lesquels, par précaution, les attachent les uns à côté des autres, comme si l’on vouloit faire un pont, les pointes cependant tournées contre terre, afin que la troupe revenant en confusion, puisse entrer dedans et communiquer plus promptement d’un bateau à l’autre. Comme le courant les jetteroit aisément à terre par le flanc, il affermir le premier opposé au courant, avec des pieux et des cordes, de façon qu’il tienne les autres au-dessous de lui en respect, présentant les pointes au rivage : l’on suppose que le commandant a fait reconnoître un lieu commode et caché pour sa descente, et à couvert de la grand rapidité de l’eau. Il faudroit qu’une seule corde ou deux tout au plus, tinssent tous les bateaux, afin de se laisser aller plus promptement à l’eau dans un cas pressant. L’officier resté à leur garde, a toujours sur terre une sentinelle, soit sur un arbre, soit sur le rivage, s’il peut découvrir d’assez loin pour n’être point surpris. La nuit, s’il ne veut point hazarder des patrouilles, il tient ses bateaux à une distance convenable du bord, pour ne point craindre l’ennemi, tenant continuellement une partie de sa troupe alerte, et les bateliers distribués sur les bateaux à tout événement. S’il découvre ou qu’il apprenne par un exprès ou par les coups de fusil, que la troupe soit attaquée dans sa retraite, il se place de façon qu’il puisse par son feu la protéger, en montant sur les bateaux, qu’il fait avancer près du bord pour la recevoir. Enfin lorsque vous avez pris toutes vos précautions pour la retraite, vous vous faites conduire dans le païs par vos guides et par vos espions, dans les chemins les plus couverts, en dirigeant votre marche sur l’objet à qui vous en voulez. S’il y a plusieurs postes établis pour la communication ou pour la garde de quelque magazin, il faut toujours tenter d’enlever celui dont la perte peut porter plus de préjudice à l’armée ennemie ; parce que ces sortes d’expéditions au-delà des rivieres ne se recommandent pas souvent impunément. Vous faites un plan d’attaque, selon les avis que vous avez. Si c’est un poste de cavalerie qu’il faut enlever de préférence, parce qu’il y a plus à gagner, vous en avez bon marché s’il est dans un village ouvert. Mais il faut être bien informé des écuries où sont les chevaux, du logement des officiers et des cavaliers, et du lieu où sont les magazins, soit de foin, soit de paille. Alors en arrivant, vous commencez par placer une partie de votre troupe en bataille sur le chemin par où l’ennemi pourroit recevoir du secours, et pour arrêter les fuyards ou ceux qui voudroient aller porter l’allarme aux autres quartiers. Vous envoyez un certain nombre de soldats pour prendre les chevaux, pendant que vous entrez avec le reste de votre troupe, dans le village et dans les logemens des officiers et des cavaliers, en ne tirant d’autant que vous avez affaire à une troupe nombreuse, ou qu’elle veut se rassembler et faire résistance. Votre coup fait le plus promptement qu’il est possible, vous ramenez les officiers, les chevaux, les bagages et les cavaliers, que vous faites passer devant avec une bonne escorte ; et préalablement un exprès et un guide à cheval, pour aller avertir l’officier de garde aux bateaux, de votre retour et de votre capture ; et de faire avancer à son bord par le sergent, les bateaux les plus grands qu’il peut trouver de l’autre côté de la riviere, pour passer les chevaux. Ensuite après avoir rassemblé votre troupe, vous mettez le feu au magazin de fourrages, et suivez legerement votre prise, que vous faites embarquer aussi-tôt en arrivant. Mais si vous étiez suivi de l’ennemi, et obligé de faire une retraite assez précipitée, pour n’avoir pas le tems d’embarquer vos chevaux, ou que vous n’eussiez pas de bateaux pour les transporter ; plutôt que de les abandonner, vous faites deshabiller et monter trois ou quatre nageurs de vos soldats sur les premiers, qu’ils sont passés à la nage au-dessous de vos bateaux, et les autres chevaux suivent d’eux-mêmes presque toujours à la file. C’est une expérience reconnue par bien des partisans des anciennes guerres, qui se sont servis utilement de cette façon pour repasser des rivieres avec leurs captures. Toutes ces entreprises formées au-delà des rivieres, sont plus dangéreuses dans la retraite que dans l’exécution ; parce que l’ennemi étant éloigné de vous, et ayant une riviere devant lui, vit dans la sécurité et néglige toutes les précautions qui peuvent le garantir d’une surprise.

Dans la guerre de 1733, Mr de la Croix ayant passé le Rhin avec un parti, fut suivi des ennemis après son exécution, comme il se retiroit croyant gagner ses bateaux, où il avoit laissé un officier avec cinquante hommes. Cet officier, pour plus grande sûreté, ou par un mal-entendu, s’étoit rangé à l’autre rive du Rhin, ce qui fut cause du malheur de Mr de la Croix ; car n’ayant pas trouvé les bateaux pour repasser, il fut fait prisonnier de guerre avec toute sa troupe, après s’être battu longtems.

On peut encore former et exécuter plus aisément des projets contre l’ennemi, lorsqu’il est séparé de vous par une riviere guéable en plusieurs endroits, comme la Meuse et plusieurs autres. Mais il faut être conduit par un bon guide, et bien faire sonder le gué à chaque pas ; sans quoi vous vous exposez à faire périr votre troupe, particulierement la nuit ; on peut même, par précaution, quand le trajet est périlleux, faire suîvre quelques bateaux au-dessous, pour sauver ceux qui s’écarteroient. Il faut nécessairement laisser une troupe à la tête du gué, qui se retranche le mieux qu’il est possible ; sans cependant masquer l’entrée, pour favoriser votre retraite ; parce qu’il est certainement plus dangéreux de repasser de jour une riviere sous le feu de l’ennemi en défilant sur un gué, qu’en se jettant sur des bateaux et en se laissant aller au courant ; ces derniers, du moins, peuvent répondre, à coups de fusil, aux ennemis, et avec autant d’avantage. Mais les premiers sont obligés de présenter le dos pour se retirer lentement, et tous leurs blessés sont noyés. Il faudroit donc faire porter par un bateau, ou par vos soldats, une certaine quantité de fagots, pour faire, à la hâte, un retranchement à la tête de ce gué, qui vous protégeroit par son feu, jusqu’à ce que vous fussiez passés, ou qu’il fût forcé par l’ennemi ; auquel cas la garde en mettant le feu au retranchement, se jetteroit dans les bateaux pour se retirer.

Toutes ces précautions deviennent inutiles, lorsque vous faites votre retraite la nuit ; ce qui doit être le plus grand objet d’attention d’un chef, en faisant usage à propos du tems qu’il a pour son exécution et pour son retour. Lorsqu’il se trouve plusieurs gués assez près les uns des autres, vous pouvez y faire passer et repasser votre détachement par petites troupes, en leur donnant des instructions et un rendez-vous. Durant la campagne de 1747, les pandours et les hussards de la reine de Hongrie passerent la Meuse dans une nuit au-dessus de Liege par plusieurs gués, attaquerent un de nos régimens de dragons, qui bordoit la côte, lui prirent plusieurs hommes et plusieurs chevaux ; et après l’avoir mis dans le plus grand désordre, se retirerent tranquillement par les mêmes chemins.

C’est l’occasion qui doit faire naître des idées et des projets aux officiers qui sont à la guerre. La conduite et la valeur répondent le plus souvent du succès. Il faut profiter des avis avec circonspection, et ne point toujours envisager les difficultés comme insurmontables ; autrement on reviendroit souvent de la guerre sans avoir vû l’ennemi ; et il seroit inutile de demander au chef d’un corps des détachemens pour aller en course avec carte blanche ; cela ne servira qu’à ruiner le païs et la troupe. Pour avoir des avantures, il faut les chercher ; on s’établit une réputation : si l’on n’est pas toujours heureux, on apprend à le devenir à force d’expérience. Le sang froid dans l’action, un esprit vif et fertile en ruses et en expédiens, sont des talens rares, mais bien essentiels pour ceux qui conduisent des partis à la guerre.

Un officier qui n’a d’autre objet particulier en allant en parti, que de chercher les occasions de battre et d’incommoder les ennemis, doit se regarder comme un général à qui la cour a donné carte blanche. Il a ses espions, pour être instruit des différens mouvemens de l’ennemi. Il cherche des positions avantageuses, tant pour la commodité de sa troupe, que pour la mettre à couvert des surprises. Il fait éclairer ses marches, qui se font avec ordre et avec précaution. Il est lui-même son intendant ; il pourvoit à sa subsistance ; il tâche de surprendre son ennemi, par des marches, des contre-marches, des ruses et des embuscades. Il n’a pas besoin d’ordre pour attaquer quand l’occasion s’en présente. Lorsqu’il remporte la victoire, il la rend complette, en poursuivant vivement son adversaire qu’il acheve de ruiner. Il prend des villes, des châteaux, et même des provinces entieres, qu’il n’abandonne que lorsqu’il est obligé de se retirer par les fatigues de la campagne, ou par la crainte d’être coupé et attaqué par un ennemi supérieur. Enfin, c’est sur lui seul que roulent tous les projets et toutes les opérations de sa campagne.

Les autres partis qui vont à la guerre, ont ordinairement pour objet, l’exécution des ordres et des projets du colonel. Ils se conduisent selon leurs instruction, avec la réserve cependant de prendre sur eux tout ce qui peut aider au succès de leur expédition ; parce qu’un chef ne peut prévoir dans ses instructions tous les contre-tems et toutes les difficultés qui se rencontrent dans les entreprises même les mieux concertées. Il y auroit donc de la mauvaise volonté, ou bien peu de capacité dans un officier qui suivroit une instruction à la lettre, et si strictement, que la besogne et le service en souffriroient. D’ailleurs, un colonel peut avoir de faux avis sur le nombre, sur la marche, sur la position et la situation des ennemis ; c’est à cet officier à être sur ses gardes, en s’informant dans le païs de toutes ces choses.

Un chef qui médite d’enlever un poste de cavalerie ou d’infanterie, soit dans un village, soit sur un chemin ou sur le passage d’une petite riviere ou d’une gorge, ne sçauroit avoir trop de connoissance du païs, principalement des environs du terrein qu’occupent les ennemis, de leurs retranchemens, de leur vigilance ou de leur négligence, des endroits et des sentiers où vont ordinairement leurs patrouilles ; et enfin de toutes les précautions qu’ils prennent pour se garder. Pour cet effet, après avoir entendu tous les rapports et tous les avis de ses espions, il fait des demandes exhorbitantes de fourrages ou d’autres denrées, aux communautés ou autres lieux circonvoisins de ce poste, qui envoyent auss-tôt leurs bourguemestres, mayeurs ou échevins, pour s’excuser de les fournir, par l’impossibilité d’en trouver ou de les conduire, à cause du voisinage des ennemis, qui ne le leur permettroient pas. Lorsque vous tenez ces gens-là, vous les interrogerez sans affectation, en les menaçant toujours beaucoup d’exécution militaire, s’ils ne fournissent pas. Si quelqu’un d’eux vous paroît plus intelligent et plus instruit que les autres, vous le prenez à part, et tirez de lui, par écrit, toutes les instructions nécessaires pour votre expédition, en lui promettant de remettre à sa communauté les demandes que vous lui avez faites, si tout ce qu’il vous a dit est vrai ; et au contraire, de le faire pendre, s’il n’a pas dit la vérité. Dans le cas même où vous auriez encore besoin de quelques particularités pour votre entreprise, vous pourriez vous servir de cet homme, si vous aviez assez de confiance en lui, en le menaçant de brûler sa maison, son village, et de faire pendre ses camarades, que vous gardez, s’il vous trahit. Il peut exécuter sa commission, sans paroître suspect, comme étant du païs, en revenant pour rendre réponse à sa communauté des demandes qu’on lui a fait, pendant que ses camarades restent en otage chez vous. Enfin, vous voyez si tous les propos de ce païsan se trouvent conformes aux rapports de vos espions ; car il ne faut pas toujours entreprendre sur les simples avis de ces derniers, qui, le plus souvent, ne sçavent ce qui se passe chez les ennemis qu’indirectement, en questionnant les gens du païs, sans oser voir par eux-mêmes ; parce que tout l’or du monde ne peut les aveugler sur les risques qu’ils courent continuellement, principalement les nôtres. Car il suffit qu’un homme de mauvaise mine et sans aveu, parle françois dans un camp autrichien ou anglois, pour être pendu sur le champ, sans aucune autre information. C’est pourquoi les Liégeois n’osoient aller vendre leurs denrées au camp des ennemis, sans avoir une bonne attestation de leur curé et des mayeurs, de leurs vie et mœurs. Il n’en est pas de même de nous, qui surprenons impunément tous les jours, dans nos postes et dans le camp, quantité d’espions. Lorsqu’on en reconnoît quelqu’un, ils en sont quittes pour rester quelque tems entre les mains du prévôt ; un rien les fait relâcher. Il m’est arrivé d’en arrêter un en Baviere jusqu’à cinq fois, faisant ses fonctions, et qui a toujours été renvoyé des prisons du général.

Les sauves-gardes servent encore d’espions lorsqu’on les souffre trop près de ses postes : une des nôtres fit enlever un parti de hussards ennemis en 1746, dans une ferme où elle avoit été un certain tems. Lorsqu’un colonel a bien pris toutes ses dimensions avec ses officiers, ses espions et autres, pour faire réussir l’entreprise qu’il a projettée contre le poste ennemi, il fait partir en différens momens, par différens chemins, et en différens jours, plusieurs détachemens d’infanterie et de cavalerie, selon le terrein et la troupe à qui il a affaire ; en donnant une instruction par écrit au commandant de chaque troupe, pour leurs besognes et pour leur réunion. Il ôte, par cette manœuvre, aux ennemis, le soupçon que pourroit leur donner la marche d’un gros détachement, s’ils en étoient informés. Il a soin principalement de faire partir devant, la troupe destinée à s’embusquer sur le chemin de la retraite des ennemis ; car elle doit être postée une heure au moins avant l’attaque. Il est de l’honneur et de l’intérêt d’un colonel de ne point échouer dans ses premieres entreprises, pour donner le bon ton et la réputation à son corps, qui acquiert certainement une supériorité sur l’ennemi, par les premiers avantages qu’il emporte sur lui.

Il faut attaquer en force pour ne point manquer son coup, et surtout l’embuscade doit être assez forte pour arrêter tous les efforts que les ennemis tenteroient de faire pour s’ouvrir un passage. Si c’est par la plaine, vous leur opposez une nombreuse cavalerie ; si c’est par un bois, un pont, ou un autre défilé, il est bien plus facile de leur fermer la retraite avec une bonne troupe d’infanterie placée à propos et avantageusement. Il ne s’agit que de sçavoir, lorsqu’il y a plusieurs chemins, par lequel l’ennemi se retirera ; c’est l’affaire de vos courreurs. Le premier de vos détachemens arrivé au rendez-vous général attend les autres ; et lorsqu’ils sont tous rassemblés dans la nuit, le commandant du tout fait ses dispositions pour attaquer le poste, selon la connoissance qu’il a de sa situation, au petit point du jour ; mais il a attention préalablement, de calculer le tems qu’il faut à la troupe qui doit s’embusquer, pour arriver et pour se placer à sa destination ; on doit même lui supposer quelque contre-tems qui peut lui occasionner du retard dans sa marche ; ce qui arrive ordinairement, et principalement la nuit. C’est pourquoi il faut lui laisser assez de tems pour prévenir ces inconvéniens ; car trop de précipitation feroit tout manquer. C’est ce qui arriva à Mr de Grassin durant la campagne de 1744. Il avoit pris les dimensions les plus justes pour enlever un poste de hussards à deux cens pas de la barriere de Tournay ; mais il manqua son coup, parce que la troupe destinée à venir se placer entre la barriere et les hussards pour leur couper la retraite, arriva trop tard, par quelque contre-tems, quoiqu’elle fût partie bien avant les autres troupes, ou parce que Mr de Grassin marcha trop legérement à la tête de sa cavalerie, avec laquelle il chargea brusquement les hussards sur la chaussée, qui se retirerent dans les ténébres sur la ville sans aucun mal. Ce n’est qu’en coupant la retraite à un poste, qu’on peut espérer de l’enlever entierement. Ainsi lorsque vous jugez que la troupe commandée pour cet effet a eu le tems plus que suffisant d’arri-ver et de se poster, vous attaquez l’ennemi avec toutes les précautions dont on a déjà parlé ; et vous le suivez assez vivement dans sa retraite, pour le joindre au moment qu’il donne dans votre embuscade. S’il s’obstinoit, par l’espérance d’un prompt secours, à se défendre dans son poste, ce qui n’arrive presque jamais, la troupe embusquée viendroit le prendre par derriere, et le mettroit entre deux feux ; ce qui le détermineroit ou à mettre les armes bas, ou à se sauver comme il pourroit, dans le plus grand désordre et dans la plus grande confusion. Le colonel doit avoir eu la précaution, après le départ des troupes destinées pour son exécution, d’envoyer plusieurs détachemens dans le païs, pour donner de l’inquiétude aux autres postes ennemis, qui auroient envie de venir secourir celui qui est enlevé, et pour marcher tous aux coups de fusil, si les premiers étoient attaqués dans leur retraite après l’expédition. S’il étoit même bien informé que toutes ses troupes rassemblées fussent suivies en force par les ennemis, il se porteroit promptement au-devant avec tout son régiment, en ne laissant dans son quartier qu’une garde pour les équipages, et en donnant avis au général de sa situation, qui pourroit lui envoyer quelques compagnies de grenadiers ou des piquets de l’armée.

 

 

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