| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Chapitre XVII - Des occasions où les troupes peuvent faire des coups brillans, des enlevemens d’équipage
Les batailles, les marches, les fourrages et les convois sont les occasions où le chef d’un corps de troupes legeres de douze ou quinze cens hommes peut faire des coups brillans ; mais il faut pour cela que le général de l’armée le laisse maître de toutes ses actions et de sa conduite, et ne l’affoiblisse point par des détachemens ; auquel cas, lorsqu’il prévoit que les deux armées, en présence l’une de l’autre, ne tarderont pas à se choquer, il reconnoît sur sa carte la position du camp ennemi, dont il s’instruit par le rapport des prisonniers, des espions et des déserteurs, qu’il questionne beaucoup à ce sujet, principalement pour sçavoir si le gros des hussards ennemis est à la droite ou à la gauche de leur camp. Il prie même son général et les officiers-majors de l’armée, de lui donner des connoissances sur tout ce qu’il veut sçavoir ; et en conséquence, il projette une irruption pendant la bataille, sur le bagage et sur le camp ennemi. Mais comme ces fortes entreprises ne s’exécutent qu’avec beaucoup de vivacité, il faut avoir pour cet effet une nombreuse cavalerie, afin de passer sur le ventre aux premieres gardes qui voudroient se rassembler. Après avoir fait reconnoître les environs du côté du camp par lequel vous voulez entrer, et où il y a moins de troupes legeres, vous allez la nuit qui précède la bataille, par un long circuit, vous embusquer à portée du bagage du camp des ennemis, dans un bois ou autre lieu couvert, où vous laissez de l’infanterie pour protéger la retraite de votre cavalerie. Vous faites provision, avant tout, de matieres combustibles, propres à mettre le feu promptement. Vous les faites distribuer à une partie de vos cavaliers qui doivent attaquer les premiers. Comme ces sortes d’expéditions vives et hazardeuses n’ont d’autre objet que de mettre l’allarme et de faire du mal à l’ennemi, autant que le tems le permet, on ne doit point s’amuser à butiner, parce que vous vous perdriez avec votre troupe, sans porter aucun préjudice aux ennemis. Il faut contenir vos cavaliers, en menaçant de faire pendre tous ceux qui auront pillé ; car vous devez bien vous attendre à avoir la cavalerie ennemie à vos trousses ; ce qui fait qu’on tente et qu’on réussit rarement dans ces sortes d’entreprises, depuis que les armées de part et d’autre, sont gardées par des milliers de troupes legeres. Il n’est pas possible d’entreprendre pareille commission avec de l’infanterie, parce que l’on sent bien que le succès n’est certain qu’autant que vous tombez dans un camp comme la foudre, et que vous vous retirez de même. En 1745, on a vû à la bataille de Keffeldorff, les hussards prussiens se jetter dans le camp des Saxons, pendant qu’ils étoient aux mains avec l’armée du roi de Prusse, et s’emparer de leurs batteries placées dans le village de Keffeldorff, avec lesquelles ils tirerent sur le flanc de l’infanterie saxone. Il faudroit au moins deux mille chevaux de cavalerie legeres pour faire ces irruptions, afin de pénétrer et d’attirer l’attention de l’armée ennemie ; sur-tout on doit faire en sorte de profiter d’un rideau, d’une gorge, d’un chemin creux, ou d’un bois, pour arriver sans être apperçu. En entrant dans le camp, vous débandez une partie de votre cavalerie, qui se répand de tous côtés, en portant le feu dans les tantes, les magazins, les caissons, les équipages et les baraques de vivandiers, et se retire legerement au premier son de la trompette. Pendant ce tems-là, vous envoyez une petite troupe du côté où les armées sont aux mains, afin d’être averti des mouvemens que les ennemis voudroient faire pour vous couper ou vous tomber sur les bras ; ensuite vous vous avancez, toujours en bonne contenance, avec le reste de la troupe, pour soutenir la premiere, et la retirer lorsqu’il est tems. Vous pouvez, par cette manœuvre, mettre une partie du camp ennemi en feu et en une confusion qui se communique à l’armée par la suite des valets, des vivandiers, et par les flammes qui s’apperçoivent de loin, et inspirent souvent le désordre et la terreur des soldats, non-seulement par la crainte de perdre ce qu’ils ont, mais parce qu’ils croyent avoir l’ennemi à dos : il y a mille exemples de cela. Aussi-tôt que vous voyez des troupes soit du camp, soit de l’armée, se rassembler pour vous charger, vous sonnez la retraite, que vous faites lestement sur votre infanterie, principalement si vous avez affaire à des hussards, en laissant des troupes fraîches pour faire votre arriere-garde. Ces expéditions doivent se faire dans une demie-heure, ou point du tout, par les obstacles et les difficultés multipliées qui s’y rencontrent. Il n’y a même que le général qui puisse les faire réussir, en y jettant la cavalerie des troupes legeres de son armée ; aussi bien elle ne lui sert à rien un jour de bataille, puisqu’elle ne peut entrer en ligne avec la grosse cavalerie, pour heurter les escadrons ennemis, par la foiblesse de ses chevaux ; à moins qu’elle ne soit en reserve pour opposer aux hussards ennemis, s’ils vouloient aussi tente une expédition sur votre bagage et dans votre camp. Dans la campagne de 1745 en Bohême, pendant le combat de Sohr qui se donna entre les armées combinées de la reine de Hongrie et de Saxe, et celle du roi de Prusse, le colonel Esterhasy, avec quatre cens hussards et un régiment de Ulans, entra dans le camp prussien, prit les équipages du roi, la chancellerie, beaucoup de bagages et de prisonniers, et brûla le camp d’un bout à l’autre ; de sorte que le roi de Prusse fut obligé de loger ses troupes dans les villages et sous des baraques pendant dix jours. Lorsque l’ennemi, par précaution, renvoie son bagage sur ses derrieres avec une foible escorte, pour ne point s’affoiblir, on doit tenir la même conduite pour l’enlever ; c’est-à-dire, battre d’abord l’escorte, si vous êtes assez fort ; renverser et culbuter tout ce que vous ne pouvez pas emporter, qui devient la proie des païsans, ou autrement, détourner la tête de la colomne, et lui faire prendre tel chemin qu’on veut ; mais il faut avoir l’attention d’envoyer de petites troupes pour empêcher les valets de dételer et de se sauver ; parce qu’une seule voiture arrêteroit toute la file. Il est encore possible, quand on connoît le païs, d’attaquer la nuit une colomne d’équipages, en se jettant sur ses parties les plus foibles et les plus éloignées du gros de l’escorte ; pendant que vos petites troupes emmenent par des chemins à elles connus, autant de voitures qu’elles peuvent en détacher, à la file les unes des autres. Il est arrivé aussi quelquefois que les équipages d’une armée s’étant égarés dans une marche de nuit, par la faute des guides et de l’officier commandant de l’escorte, se sont trouvés au milieu de leurs ennemis à la pointe du jour. Les Anglois perdirent de cette façon une partie des leurs dans la campagne de 1743 sur le Mein, en suivant, par méprise, un détachement du régiment de Berchiny, qui, à la faveur de la langue et des ténébres, s’étoit introduit parmi l’escorte, et avoit fait prendre aux conducteurs un chemin tout différent de celui qu’ils devoient tenir ; sans un contre-tems, qu’il est presque impossible d’éviter en pareille occasion, même avec la plus grande circonspection, nos hussards, par leur tromperie, auroient conduit toute la colomne des équipages de l’ennemi à notre armée. Une armée battue, ou qui se retire en desordre devant une autre bien supérieure, est ordinairement plus occupée de sa conservation, que de celle de son bagage, qu’elle fait souvent marcher sous une foible escorte, devant ou sur les flancs, oui même derrière, dans un cas bien pressant. C’est-là le moment où les troupes legeres peuvent porter un grand préjudice aux ennemis, et faire des prises considérables, en attaquant des gens à qui leur défaite n’inspire que la fuite, la confusion et la terreur ; qui vous livrent souvent des corps entiers, sans aucune résistance. Enfin, il y a quantité de coups importans à faire à la suite d’une armée en déroute ; il ne s’agit que d’en chercher les occasions et de les saisir : il ne faut point de ruses ni de grands efforts d’imagination pour les trouver ; mais seulement beaucoup de conduite et d’attention à retenir sa troupe, afin qu’elle ne se débande pas pour piller ; sans quoi vous vous trouveriez vous-même fort embarrassé et hors d’état de rien entreprendre. Il en seroit de même si vous laissiez aller tout votre régiment en détail à la suite des ennemis, ainsi qu’il est arrivé dans la derniere guerre après les batailles en Flandres ; parce que ces petites troupes que vous envoyez séparément et successivement les unes après les autres ne sont occupées, dans ces circonstances, qu’à faire leur butin particulier, ne pouvant rien faire de plus par leur foiblesse. Lorsque l’ennemi, pour éviter l’embarras dans une marche ou dans une position hazardeuse, envoye bien loin sur ses derrieres le superflu de son bagage et de ses éclopés, il faut entreprendre de l’enlever, en faisant reconnoître, par vos espions, la situation du lieu où il est, les chemins par où vous pouvez y aller le plus à couvert, sans rencontrer de postes ; la force de la garde, sa vigilance ou sa négligence. Comme une ville ne peut contenir dans ses murs tous ces équipages et ces éclopés, ils sont ordinairement dans les environs dispersés le plus souvent ça et là, pour leurs commodités, sous des tentes, dans des maisons ou des granges de païsans, et même dans les villages les plus proches, se confiant dans l’éloignement des ennemis, et dans la position de leur armée qui les couvre. Le chef de l’entreprise doit être bien instruit de toutes ces choses, afin de sçavoir où donner en arrivant. Il faut faire ces expéditions avec des troupes à cheval, à cause de tous les risques qui se rencontrent dans la retraite, qu’on ne sçauroit faire assez legerement avec de l’infanterie ; excepté cependant dans les cas où il faudroit forcer des retranchemens, des barrieres ou de mauvaises murailles d’un enclos où seroit rassemblé le bagage des ennemis. Pour lors si votre expédition réussit, vous ramenez vos gens de pied sur les chevaux de prise, afin de faire plus grande diligence. Vos cavaliers ou vos soldats ont soin, dans ces occasions, de se munir de haches, pour briser les fourgons et les coffres, et principalement pour rompre tous les obstacles qui pourroient se rencontrer dans l’attaque. Alors vous vous mettez en marche à l’entrée de la nuit, avec de bons guides, et toutes les précautions nécessaires pour cacher votre projet, et éviter la rencontre de quelques détachemens ou de quelques patrouilles des ennemis : car votre coup seroit manqué, s’il vous falloit deux ou trois nuits pour arriver. Vous devez sçavoir les lieux les plus cachés où vous passerez les jours, et faire prendre à votre troupe du pain, de l’avoine et du soin ficelé, pour le tems que vous resterez dehors. Vous pouvez encore, par une sage précaution, faire partir devant vous un espion, pour reconnoître les lieux de votre passage, et venir vous avertir, dans votre marche, en convenant d’un signal, s’il trouvoit un parti ou un poste ennemi, que vous pourrez de cette façon éviter, en vous détournant et en prenant un autre chemin. Si, malgré tout, vous étiez assez malheureux pour aller donner du nez contre, il seroit beaucoup plus prudent de faire en sorte de l’enlever et de vous retirer, que de s’obstiner à la poursuite d’un projet qui feroit infailliblement votre perte ; ce qui arriveroit encore s’il vous désertoit quelque cavalier, qui iroit informer les ennemis de la force de votre détachement, et du chemin que vous tenez. Une attention que vous ne devez point oublier, est de partager votre marche de façon que la derniere se trouve assez petite pour que votre troupe ne soit point fatiguée pour attaquer, et puisse se retirer aussi-tôt son exécution faite. La derniere nuit que vous arrivez à une distance assez proche de l’ennemi pour le surprendre, vous pouvez, si vous avez assez de tems, envoyer encore reconnoître sa situation, afin de sçavoir plus sûrement où vous portez vos coups. Ensuite vous partagez votre détachement en plusieurs troupes, pour donner au petit point du jour, dans tous les endroits où est le bagage ennemi, en leur ordonnant de se retirer avec leurs prises, au premier son de la trompette, sur le gros de la troupe, qui doit être en bonne contenance vis-à-vis de la porte de la ville, par laquelle pourroient sortir les troupes de la garnison ; ce qu’elles font rarement, parce qu’elles ignorent le nombre de leurs ennemis, et que souvent l’exécution est presque faite avant qu’elles soient rassemblées pour sortir. Du reste les gardes du dehors aux équipages sont ordinairement trop foibles pour vous arrêter, vous devez vous poster de façon à paroître beaucoup plus nombreux que vous n’êtes, afin d’en imposer à la garnison, sans cependant vous exposer au canon de la place, s’il y en a, et être en même temps, à portée de tomber, avec votre corps de réserve, sur tout ce qui voudroit s’opposer à votre expédition. Pour n’être point surpris, vous envoyez de petites patrouilles à toutes les autres portes de la ville, pour voir ce qui en sort. S’il se trouve de la résistance dans quelque maison ou dans quelque ferme où seroient retirés des gardes ou des éclopés, il faut tâcher d’éviter d’y mettre le feu, afin de ne point répandre tout d’un coup l’allarme dans les environs, ce qui vous attireroit tous le païs sur les bras, et toutes les troupes qui pourroient s’y trouver. Votre principal objet doit être de prendre autant de chevaux que vous pouvez, et d’empê-cher vos cavaliers de trop s’échauffer à piller des hardes, par la difficulté de les faire cesser. Ce genre de butin ayant plus d’appas pour eux, ils se jettent bien plutôt sur les coffres et sur les valises que sur les chevaux ; et il arrive de-là qu’ils écrasent les leurs à force de les charger d’effets, et ne sont plus en état de manœuvrer, ni de se retirer, s’ils sont attaqués dans leur retraite. Lorsque vous jugez avoir eu un tems plus que suffisant pour faire votre capture, vous faites sonner la retraite à tous vos trompettes, en vous retirant effectivement par le chemin opposé à celui que vous avez dessein de prendre, afin de tromper l’ennemi, et en laissant un officier avec une arriere-garde, pour attendre les moins diligens. Sitôt que vous êtes hors de la vûe de la ville, vous reprenez votre chemin, avec l’attention auparavant de placer toute votre prise au milieu de vous, et de voir s’il vous manque quelqu’un, sans ralentir pour cela votre marche. Comme vous ne devez plus être occupé dans votre retraite que de regagner promptement païs, il faut tâcher, s’il est possible, de faire legerement en un jour, le chemin que vous avez été obligé de faire, par précaution, en deux ou trois nuits ; parce que l’armée ennemie ne peut avoir eu assez tôt avis de votre expédition, pour envoyer des troupes assez promptement vous couper le passage. On ne peut mettre à vos trousses que de la cavalerie ; c’est pourquoi il faut toujours gagner les plaines du côté opposé à l’ennemi, s’il y en a, afin de voir de loin, et de ne point tomber dans les embuscades. Au reste, si vous étiez atteint par une troupe bien supérieure à la vôtre, vous avez la même ressource qu’elle dans les jambes de vos chevaux. Vous faites gagner le devant à la vôtre avec les chevaux de prise, pendant que vous restez avec une bonne arriere-garde, composée de chevaux vigoureux, pour arrêter les ennemis les plus échauffés à vous suivre, et pour vous retirer lestement sitôt que le gros est prêt à vous joindre. Vous faites faire souvent volte-face aux cavaliers les mieux montés, afin de ralentir l’ardeur de ceux qui vous talonnent de trop près, et de conserver votre avance ; car il est à présumer que vous devez avoir apperçu l’ennemi d’assez loin pour avoir le tems de faire souvent cette manœuvre devant lui, avant qu’il puisse vous joindre en force. L’officier qui conduit la troupe avec la prise doit avoir l’attention, ainsi que son guide, de chercher à mettre une riviere ou un ruisseau impraticable entre lui et les ennemis. Après avoir passé le pont, il aura la précaution d’y laisser une troupe pied à terre, et d’envoyer un maréchal-des-logis ou un brigadier, en avertir le commandant de l’arriere-garde, afin qu’il se retire assez vîte pour n’être point serré ni culbuté dans l’eau par les ennemis en passant par ce pont, qu’il faut faire rompre sur le champ à coups de haches, ou brûler si l’on en a le tems et les moyens, par les cavaliers à pied. Cependant, vous partagez votre arriere-garde à droite et à gauche, pour faire un feu continuel sur ceux des ennemis qui se présentent pour passer ou pour interrompre votre travail ; après quoi lorsque la troupe est remontée à cheval, vous restez encore là quelque-tems pour amuser l’ennemi, l’empêcher de refaire le pont, et donner le tems à votre prise de gagner païs. Mais si le pont étoit de pierre, et qu’il se trouvât tout proche une maison, ainsi qu’il arrive souvent, la troupe à pied en tire vîte tout ce qui lui tombe sous la main, principalement de la paille, qu’elle jette à l’entrée du pont, en y mettant le feu aussi-tôt que l’arriere-garde est passée, et l’entretenant le plus long-tems qu’elle peut, avec tout ce qu’elle trouve de combustible. Au défaut de cette ressource, dont on n’a presque jamais le loisir de faire usage, il faut nécessairement faire tête en deça du pont, en y traînant vîtement un chariot, s’il y en a, ou en y tuant quelques hommes et quelques chevaux aux ennemis, afin d’arrêter les autres, par la répugnance que la plûpart des chevaux ont naturellement à passer sur les corps morts, principalement de leurs semblables et dans un défilé. Vous pouvez, par cette manœuvre, suspendre un peu la course de l’ennemi, et vous retirer grand train lorsqu’il passe en force. Enfin il n’y a pas de regles plus certaines pour faire une retraite devant une cavalerie bien supérieure, parce que du moins vous sauvez toujours une partie de la vôtre, et quelquefois le tout. Au lieu que si vous attendez l’ennemi avec contenance et fermeté, il vous accable tout d’un coup par son grand nombre, quelque prodige de valeur que vous puissiez faire. C’est le plus ou le moins de diligence qui rend les expéditions heureuses ou malheureuses. Durant la campagne de 1742, un corps de hussards autrichiens, parti du camp de Prague, vint subitement, par une marche extrêmement rapide, piller et enlever tous nos bagages et nos éclopés, campés sous les murs de Furth en Baviere, où il y avoit des troupes commandées par un officier général ; et la retraite de ces hussards fut aussi heureuse que leur exécution, par la célérité avec laquelle ils la firent. Quand vous savez que les équipages que vous voulez enlever, sont parqués sous le canon d’une ville de guerre, et dans un païs couvert, il faut, pour réussir, les attaquer avec de l’infanterie, à onze heures ou à minuit ; la raison est que vous n’avez rien à craindre du canon ni de la garnison qui est couchée, et qui de plus ne seroit pas assez impudente d’ouvrir ses portes la nuit pour sortir. D’ailleurs, il est absolument nécessaire que votre coup soit fait avant le jour, afin de vous retirer sans être vû de l’ennemi : car quoique l’infanterie puisse se porter à une expédition lointaine aussi aisément que la cavalerie, il n’en est pas de même de la retraite. Si vous voulez tomber sur le bagage des ennemis à l’heure que nous venons de dire, il faut aller vous embusquer la nuit qui précéde celle de votre exécution, à une lieue ou deux, tout au plus, de la ville. Vous sortez de votre embuscade à dix heures du soir le lendemain, avec la précaution de bien vous assurer des païsans que vous pourrez rencontrer chemin faisant, pour n’être pas découvert. Lorsque vous arrivez au moment de l’expédition, vous avez grand soin de recommander aux soldats de se retirer promptement au premier signal de la retraite, sous peine d’être abandonnés ; et pour leur indiquer un point de ralliement, vous laissez une troupe à une certaine distance de la ville, qui allume un feu, où ils se retirent à mesure qu’ils ont fait leur capture. Les officiers, conducteurs des troupes qui doivent attaquer, se portent, avec un grand silence, aux endroits où sont les gardes et les chevaux de caisson et autres, comme les seuls objets de votre entreprise. Vous en postez d’autres à portée de les soûtenir. Une attention que vous ne devez jamais oublier, c’est d’avoir promis à votre détachement que tout le butin de quelque espèce qu’il soit, seroit rassemblé bien exactement, ensuite vendu, et le produit partagé également entre les soldats ou les cavaliers ; faute de quoi toutes vos troupes se débanderoient dans les ténébres, pour avoir part du butin, sans pouvoir les contenir ; et vous resteriez seul avec vos officiers. A mesure que les chevaux de prise arrivent, vous les faites ranger de côté, afin d’éviter la confusion ; et comme vous n’ignorez pas le tems et les difficultés qu’il y a à arracher une troupe du pillage, vous annoncez un peu plutôt votre retraite par un grand bruit de tambour, qui vous attire de la place quelques volées de coups de canon au hazard ; mais il n’est pas possible de se faire entendre autrement aux soldats en pareille occasion, parce qu’ils ne feroient point d’attention aux signaux. Quand vous avez attendu quelque-tems pour rassembler votre monde, et faire monter vos soldats sur les chevaux pris, vous vous retirez par la partie du païs la plus opposée à l’armée des ennemis, et la plus à couvert de leur cavalerie ; car vous n’avez presque rien à craindre de leur infanterie, par l’avance et par les détours que vous prenez. Il faut seulement vous défier des plaines que vous êtes obligé de passer. Il est encore possible d’enlever des équipages derriere une riviere, soit au moyen d’un gué qu’on a reconnu, soit avec des bateaux, en faisant passer les chevaux de prise à la nage, ainsi qu’il a été dit. Un chef a aussi des coups à faire sur les flancs d’une armée qui marche, en jettant de distance en distance le long des colonnes, des troupes de cavalerie, qui en ont d’autres petites qui se glissent le long des haies, des ruisseaux, dans les chemins creux, et derriere les rideaux les plus près des ennemis, sans se faire voir. Elles tombent subitement sur tout ce qui s’écarte de la colonne, comme officiers-généraux et autres, patrouilles, éclopés, valets, vivandiers et maraudeurs, principalement quand il se rencontre des villages à côté du chemin où passe l’armée, elles vont se cacher à l’entrée pour surprendre ceux qui y viennent pour reconnoître, ou par curiosité, ou pour boire, pour achepter, pour marauder, ainsi qu’il arrive toujours. La nuit, lorsque l’ennemi entre dans son camp, et qu’il se débande pour aller au bois, à la paille, et à l’eau, ou que quelques officiers et d’autres personnes sans tente, ou par un mauvais tems, se mettent dans les maisons ou dans les villages à l’écart pour leur commodité, vos troupes ne doivent point manquer d’être embusquées d’avance dans les environs, pour profiter du moment favorable de faire capture d’hommes, de chevaux et d’équipages. Mais il faut remarquer que nous n’avons pas aussi souvent de ces petits avantages, que les hussards ennemis, par le bon ordre et la discipline qui regnent dans les camps des troupes allemandes, et qui ne s’observent pas aussi exactement parmi les François, les Anglois, et les Hollandois. Une chose dans laquelle gît encore la science et la ruse des petits détachemens qui voltigent de jour sur les aîles d’une armée ennemie, est de ne point se retirer directement sur leurs troupes lorsqu’ils sont poursuivis ; mais d’attirer l’ennemi assez loin pour qu’il puisse être coupé par les vôtres lorsqu’il veut regagner la colonne. En effet, dans la derniere guerre nous avons perdu plusieurs fois, de cette façon, des piquets de cavalerie trop échauffés à donner la chasse aux hussards ennemis, qui venoient sans cesse inquiéter nos colonnes. Les autres circonstances où vos petites troupes peuvent faire des prises, c’est lorsque les valets indociles, ou les vivandiers, veulent devancer la tête de l’armée, pour arriver plutôt au camp, donnent dans leurs embuscades ; ou quand ils restent après l’arriere-garde pour boire dans un village ou pour retirer une voiture embourbée ou cassée. S’il se trouve quelque grande ville à portée du camp ennemi, il fait bon le premier jour s’embusquer sur la communication, parce qu’il y a certainement une grande quantité d’officiers, de valets, de vivandiers, qui vont en arrivant à la provision ou à leurs affaires particulieres. S’il y a un camp volant à quelque distance de l’armée, on se place pareillement sur la communication de l’un à l’autre, pour intercepter de petits convois ou des couriers, dont les dépêches sont souvent intéressantes pour votre général. Ces enlevemens sur des communications éloignées de votre armée, se font ordinairement par de petits partis abandonnés à eux-mêmes, qui se rendent invisibles dans le païs, en ne paroissant que pour faire leur coup. Ils passent le jour avec une sentinelle sur un arbre, cachée à une certaine distance du chemin, pour découvrir et n’être point découvert. A l’entrée de la nuit, quand ils n’ont rien fait, ils sortent de leur embuscade pour se jetter dans une autre partie, où ils puissent faire capture. Lorsqu’ils sont obligés de passer dans un village pour prendre des vivres, il n’y entre que deux hommes en tâtonnant, dont un, qui doit sçavoir la langue du païs, frappe à la porte du bourguemestre ou du mayeur, qui leur fait délivrer ce qui est nécessaire, pour eux et pour leurs chevaux. Tout cela ne fait pas beaucoup de bruit, parce qu’une maison ou deux, tout au plus, suffisent pour fournir un si petit rafraîchissement. Ils doivent seulement avoir l’attention de ne point parler leur langue, afin que les païsans n’imaginent pas que c’est un parti ennemi si éloigné de son armée. Quand ils marchent, ils ont toujours en avant aux écoutes, afin d’éviter la rencontre de quelque troupe, en se jettant de droite ou de gauche. A la pointe du jour, ils s’embusquent, ainsi qu’il a été dit, sur les passages les plus fréquentés pour arriver à l’armée ennemie, avec la précaution auparavant de faire manger l’avoine à leurs chevaux, et de les faire boire ; ce qu’ils ne peuvent pendant le jour. S’il se présente une capture, comme un officier-général, ou un courier avec une petite escorte, ou des équipages et d’autres choses, il faut tomber dessus si brusquement que personne n’ait le tems de se mettre en défense, ni même de se sauver, si cela se peut ; et la prise faite et désarmée, se retirer le plus vîte qu’il est possible, jusqu’à la nuit, qu’on fait rafraîchir sa troupe une heure ou deux dans un bois ou dans un terrein éloigné du chemin. Ensuite on continue sa marche legérement le reste de la nuit, pour arriver à son armée, avec la précaution de tenir les chevaux des prisonniers par la longe sans bride, et de faire donner à l’officier sa parole d’honneur de ne point s’échapper, et d’en empêcher les siens. L’hyver de 1746 à 1747, un petit parti de hussards autrichiens embusqué sur la chaussée de Namur à Bruxelles enleva de cette façon Mr le Comte de B…., lieutenant-général des armées du roi, qui avoit renvoyé son escorte, croyant n’avoir rien à craindre dans cette partie. On peut aussi jetter de petits partis d’infanterie dans un païs de chicanne, qui se gardent par leurs précautions et par leur bonne conduite. Ils forment leurs embuscades dans des chemins serrés, dans des bois, près d’un mauvais passage, sur les bords d’une riviere navigable, pour arrêter les bateaux chargés d’effets et de munitions pour l’armée ennemie, et même les barques publiques, où il y a souvent des officiers et des équipages. Ils ne marchent aussi que la nuit, et ne paroissent jamais deux fois de suite dans les même endroits. Lorsqu’ils sont suivis dans la retraite avec leur capture, ils prennent mille détours et mille faux-fuyans, pour faire perdre à l’ennemi leurs traces et l’envie de les suivre. Un général ou un colonel en envoyant ainsi de petites troupes à la guerre, a ordinairement pour objet l’enlevement d’un bourguemestre, d’un curé, d’une personne notable, d’un courier ou d’un espion ; d’avoir des nouvelles des ennemis, de faire brûler quelques magazins derriere une riviere, un canal, ou enfin d’inter-rompre les communications de l’armée ennemie au commencement et à la fin d’une campagne. C’est communément un maréchal-des-logis ou un officier intelligent, avec dix cavaliers et un guide bien montés, qu’on charge d’aller enlever un bourguemestre, un mayeur, et autres personnes semblables. Il prend des vivre pour le tems qu’il doit rester dehors ; et, par précaution un cheval de main, pour amener promptement son prisonnier, et n’est point obligé de faire du bruit pour en trouver un sur les lieux. Il a soin aussi d’avoir des cavaliers dans sa petite troupe, qui parlent la langue ou le patois de l’endroit. Il ne va que la nuit, par des sentiers détournés, qui ne sont connus que des gens du païs ; et il reste bien caché le jour. Si malheureusement il rencontre quelqu’un, il se fait passer pour ce qu’il n’est pas, à la faveur des ténébres et du langage. Il doit avoir nécessairement connoissance, avant de partir, de tous les postes ennemis par où il doit passer, afin de s’en éloigner et d’éviter leurs patrouilles. En arrivant au lieu où il a dessein d’aller sur les onze heures ou minuit, il fait d’abord reconnoître s’il n’y a point de troupe dans le village ; et restant à l’entrée, il envoie les cavaliers qui parlent la langue, demander le bourguemestre, sous prétexte d’avoir un guide qui connoisse les chemins ; et sitôt qu’il le tient, il le fait mettre à cheval, et se retire bien vîte, avec les mêmes précautions dont il a usé pour venir. Les autres enlevemens se font lorsque le chef de l’armée, le gouverneur d’une place, ou même le colonel d’un régiment de troupes legeres, est bien informé par ses espions ou par ses correspondances secrettes, qu’il doit arriver aux ennemis, dans un certain tems, un courier chargé de dépêches importantes, ou qu’un de leurs généraux, ou quelqu’autre personne de considération, doit partir, un jour marqué, du camp, ou y arriver, ou passer d’une ville à une autre ; on envoie en conséquence, un parti à quinze ou vingt lieues derrière l’armée ennemie, si le païs n’est point coupé par quelque grande riviere ; car il est à remarquer que ces sortes de commissions s’exécutent avec moins de danger et de difficulté bien avant sur les terres des ennemis, qu’à portée de leur armée ; parce qu’on n’a rien à craindre que des garnisons, qu’on évite en ne marchant que la nuit, et avec un grand secret. Il faut que le parti soit assez fort pour battre l’escorte, qui est ordinairement composée de dix ou douze cavaliers, fournis par les garnisons, lesquels souvent ont bien de la peine à suivre ce général ou ce courier en poste. Quant à ce dernier, il seroit bon d’avoir son nom et son signalement, ou quelqu’un qui le connût, lorsqu’on ne sçait pas positivement le jour de son passage, afin de pouvoir le reconnoître dans le nombre des couriers et des postillons qui passent continuellement sur un grand chemin ; autrement vous vous feriez découvrir, en prenant l’un pour l’autre ; ce qu’il est essentiel d’éviter. Celui qui projette de faire ces enlevemens, doit être bien informé de toutes ces choses, jusques dans leur moindre circonstance, afin de pouvoir donner une instruction exacte et détaillée au commandant du parti, qui va s’embusquer sur le chemin où il veut faire sa prise. Il doit y arriver plutôt que plutard, pour ne pas manquer son coup. Il partage sa petite troupe en deux, afin d’envelopper ceux qu’il attend, de façon qu’il ne s’échappe personne. La nuit surtout, il ne sçauroit être trop sur ses gardes, parce qu’il n’y voit pas assez pour les distinguer aisément ; c’est pourquoi il peut, pour éviter tout inconvénient, s’embusquer à une portée de fusil de la poste aux chevaux, la plus isolée dans la campagne, et envoyer deux cavaliers intelligens qui sçachent la langue, roder autour, pour examiner ce qui se passe. S’ils voyent arriver quelqu’un pour changer de chevaux, avec une escorte, ils viennent promptement lui en donner avis. S’il n’y a qu’un courier seul, qu’ils ne puissent reconnoître selon son signalement, à cause des ténébres, ils lui demandent sur le chemin, comme passans, des nouvelles d’un tel courier, venant de tel endroit. Si c’est lui ou qu’il y ait un air de mystère dans la réponse, ils l’arrêtent et le menent à l’officier, qui lui ôte ses dépêches. Si ce n’est pas lui qui est attendu, on le fait garder soigneusement. Si ce l’est, après l’avoir bien fouillé et s’être emparé de ses papiers, on l’emmene. Lorsque ce courier marche avec une escorte, la troupe embusquée l’attaque par devant et par derriere, pour tout envelopper ; avec l’attention de ne point perdre de vûe l’objet principal. Il en est de même de l’enlevement d’un général qu’elle attend sur son passage ; mais comme dans ces sortes d’occasions il s’évade toujours quelqu’un de l’escorte, il est bon de gagner très-promptement païs par la partie la moins voisine de l’armée ennemie, en rentrant, s’il est possible, chez soi par une autre province, plutôt que de risquer de perdre sa proie. Si le général est dans une voiture, il faut le mettre sur un bon chemin, afin de le faire aller aussi vîte que la troupe. Dans le commencement de la guerre de 1700, un de nos gouverneurs de Flandres ayant eu un avis certain que le général anglois Milord Marlborough partoit, un jour, de Mastreick sur un yach, pour descendre en Hollande par la Meuse, envoya un parti d’infanterie, muni de grenades, s’embusquer sur le passage le plus étroit de la riviere ; il y attendit la barque, la somma de se rendre ; mais n’ayant eu pour toute réponse que des coups de fusils de la part de l’escorte, il jetta ses grenades avec tant d’effet, que le yach arriva aussi-tôt à bord ; mais le partisan manqua son coup par son peu de capacité et d’intelligence : car Mr de Marlborough lui ayant présenté un vieux passeport de France, qui avoit autrefois servi à son frère, il prit cela pour argent comptant, et laissa ce général continuer sa route tranquillement ; sans faire réflexion que l’escorte ne seroit pas mise en défense, si son passeport avoit été bon ; et qu’en outre, il n’auroit jamais été blamé d’enlever une personne qui faisoit l’objet de sa commission et de sa course. Un parti qui est à la guerre pour apprendre des nouvelles de l’armée ennemie, ne cesse de rôder toutes les nuits autour de son camp ; il questionne les païsans, les déserteurs, et même les maraudeurs qu’il peut prendre, sans se faire connoître. Il tâche de sçavoir d’eux si leur armée ne décampera pas bientôt pour prendre une autre position. S’il n’est pas sorti, ou s’il ne doit point sortir quelques gros détachemens du camp. Enfin, il s’informe de toutes les nouvelles qui se débitent dans un camp. Le jour où il se tient caché à une certaine distance des ennemis, dans un lieu à l’écart et peu fréquenté, cependant à portée de voir du haut d’un arbre tous leurs différens mouvemens. Il fait en sorte de reconnoître leurs postes et leurs situations ; après quoi il revient rendre compte de sa course et de tout ce qu’il a vu et entendu. Dans la campagne de 1744, Mr le maréchal de Saxe envoya un gros détachement de son armée, sous les ordres de Mr le prince de Pont, jusques aux portes de Gand et de Bruges, pour donner de la jalousie aux ennemis qui étoient dans la Châtellerie de Lille, et sembloient menacer cette ville. Un parti de trente hussards autrichiens sorti de Gand, observa tous les différens mouvemens de ce détachement. Il étoit tantôt à notre avant-garde, tantôt sur nos flancs, et quelquefois embusqué sur nos derrieres, où il enlevoit nos ordonnances, nos valets, nos éclopés, et nos vivandiers. Lorsque l’ennemi a des magazins de fourrage, derriere une riviere ou derriere un canal, que vous voulez tenter de brûler, il faut être avant bien instruit de leurs situations, de la force des gardes, de leur vigilance, et des précautions qu’elles observent pour leur sûreté. Ils sont ordinairement sous le canon d’une place, et assez éloignés du bord de l’eau pour ne point craindre qu’on puisse y mettre le feu de l’autre bord, par le moyen des nageurs ou des barques. Ces expéditions se font le plus souvent par une seule personne gagnée à force d’argent, et principalement quand les magazins sont dans la ville ou dans les ouvrages. Mais si vous êtes bien informé par vos espions que l’ennemi se confiant dans la protection de la ville et de la riviere qui le couvre, n’a qu’une foible garde qui n’est point alerte, et que son magazin n’est point couvert par de bons retranchemens ou de bonnes palissades éloignées de la portée du fusil, pour en défendre les approches, vous prenez toutes vos dimensions pour y mettre le feu. Il faut d’abord être sûr d’une partie de la riviere, soit au-dessus, soit au-dessous du magazin, qui ne soit point gardée. Pour cela vous envoyez découvrir un passage à la sortie duquel une troupe d’infanterie puisse entrer dans un terrein couvert, sans s’exposer à rencontrer des patrouilles, en ne marchant point le long de l’eau, mais bien avant dans les terres. Vous devez juger du tems qu’il faut à votre détachement pour son expédition, par la distance qu’il y a de son passage au lieu où est le magazin des ennemis ; car il doit être de retour à ses bateaux avant le jour, crainte d’être coupé par la garnison de la ville. Si une nuit ne suffit pas, il en prend deux ; la premiere il vient se cacher à une lieue de son objet, où il passe le jour, pendant lequel les bateaux avec leur garde, se retirent à leur bord, en se dispersant, pour ne point donner de soupçon s’ils restoient à celui des ennemis, où ils retournent la nuit de l’exécution. Une partie des soldats doit être munie de matieres combustibles, comme des fusées préparées pour mettre dans un fusil, et envoyer sur les meules de foin et de paille, avec l’attention de la part des officiers et des sergens, de les voir mettre dans le canon pardessus la poudre, pour être plus sûr de leur fait. Comme toutes ces entreprises délicates ne s’exé-cutent que sous la conduite et l’instruction de l’espion, qui a tout bien reconnu, le Commandant de la troupe peut, lorsqu’il veut sçavoir encore quelque circonstance, l’envoyer le jour qu’il reste embusqué, reconnoître si tout est bien tranquille, et toujours dans la même situation, pour revenir à l’entrée de la nuit lui en rendre compte. En conséquence, il se met en marche pour arriver à onze heures ou à minuit, au plutard, au lieu où il veut faire son coup. Il fait ses dispositions de façon qu’il attaque, par plusieurs endroits, si le magazin est étendu, et en prenant le dessus du vent, afin que les flammes se répandent sur toutes les meules. Chaque officier doit contenir sa troupe, et ne la laisser tirer, pour ainsi dire, qu’à bout touchant, pour ne pas manquer son coup, parce que ces expéditions ne se tentent pas plusieurs fois impunément dans une guerre. Les soldats destinés à mettre le feu, marchent à côté des troupes qui doivent attaquer les gardes ennemies, avec la présence d’esprit de ne point laisser aller leur feu avec celui des autres. Le commandant reste à une certaine distance avec ses tambours et une troupe, pour servir de point de ralliement à son détachement, dont une partie, au premier qui vive, marche vîte et avec grand silence, à son but pour surprendre les gardes ; pendant que l’autre fait tous ses efforts pour pénétrer jusqu’au magazin, sur lequel elle tire son feu à propos, et se retire aussi-tôt que l’embrasement est bien formé. Alors le chef fait battre la retraite, et chacun doit s’éloigner promptement, afin d’éviter le canon de la place, qui, à la lueur du feu, incommoderoit beaucoup. Ensuite, il regagne lestement ses bateaux avant le jour, s’il est possible, par le chemin le plus court. On fait encore exécuter ses entreprises avec un parti de cavalerie, lorsqu’il y a des gués sur la riviere qui ne sont pas gardés, et que le païs est découvert. Les petits partis ont aussi des coups à faire sur les places, et principalement quand ils en sont assez éloignés pour leur ôter toute défiance. Par exemple, lorsqu’on a quelques correspondances secrettes dans la ville, pour être averti qu’un certain jour, le gouverneur, ou une partie des officiers principaux de la garnison, doivent aller à une fête, dîner chez quelque seigneur des environs, à une foire célébre qui se tient sur les glacis ou auprès ; que les bœufs ou les autres bestiaux pour la subsistance de la garnison, sont en pâtures hors de la place ; ou enfin, lorsqu’on est bien instruit des chemins que prennent les troupes qui vont à la découverte le matin, et des lieux où l’on pourroit s’embusquer pour les enlever. Ce n’est donc qu’en conséquence de tous ces avis, qu’on doit former des projets : car autrement, si l’on se montroit devant une ville sans avoir aucun objet, l’alerte se mettroit de sorte qu’elle seroit continuellement sur ses gardes, pour se préserver des surprises du dehors. Les enlevemens d’une troupe qui va à la découverte, se font par de petits partis de cavalerie, qui s’embusquent avant le jour, derriere une maison, une chapelle, ou un jardin proche de la ville, sans en être vû ; avec l’attention de ne tomber sur la troupe de découverte, que lorsqu’elle est engagée bien avant, afin de la couper. Pour ce qui est d’un gouverneur ou des autres personnes de considération qu’on veut enlever hors de leur place, il faut être bien caché dès la nuit, à un quart de lieue de l’endroit où l’on veut faire son coup ; et à l’heure la plus favorable, comme celle du dîner, on vient subitement interrompre le repas, en mettant aussi-tôt les prisonniers sur des chevaux, et en se retirant promptement. Dans la campagne de 1745, Mr de Grassin étant, avec son régiment, à S. Amant, sur l’Escaut, pendant le siége de Dendermonde, apprit que plusieurs officiers anglois avoient passé le pont de Willebrox pour occuper, pendant le jour, une maison de l’autre côté du canal : il y envoya vingt cavaliers, qui les auroient tous enlevés, sans un païsan qui prit le plus court par des vergers pour aller les avertir ; et effectivement, la troupe arriva comme ils repassoient le pont bien vîte, avec leurs effets dans leurs mains. Il s’avança en même-tems une garde de leur camp à la tête du pont pour les sécourir et repousser l’ennemi, qui manqua son coup par ce contre-tems. Les enlevemens de chevaux ou d’autres bestiaux en pâture proche d’une ville ou d’un camp, doivent se faire avec plus de circonspection, parce que la lenteur naturelle aux bœufs, aux vaches et même aux chevaux d’artillerie et de caissons, vous empêche de faire une retraite assez prompte pour éviter les troupes de cavalerie que l’ennemi envoie à vos trousses ; c’est pourquoi il faut nécessairement, pour assurer le succès de pareilles expéditions, faire soûtenir le petit parti de cavalerie destiné à l’exécution. Vous faites partir dans la nuit plusieurs détachemens d’infanterie, par des chemins de chicanne, qui se placent et s’embusquent en échellon, à une portée de canon de la ville. A midi, heure où la garnison est à dîner, vos cavaliers fondent dans les pâtures, et font marcher, à coups de sabre, les bestiaux devant eux, le plus vîte qu’ils peuvent, pour gagner le chemin où est l’infanterie. Celle-ci laisse passer la prise devant, et fait l’arrière-garde ne laissant seulement que deux cavaliers à deux cens pas derriere elle, pour être avertie promptement de ce qui pourroit sortir de la ville et la suivre. Elle a soin de marcher toujours lestement, afin de conserver l’avance sur l’infanterie ennemie, si l’on en mettoit après elle. Il faut surtout éviter de passer par des plaines, parce qu’il pourroit arriver que la cavalerie ennemie fût venue par un autre chemin pour vous y attendre. Mais lorsque vous ne pouvez aller à ces expéditions que par un païs découvert, il faut envoyer beaucoup de cavalerie pour opposer à celle des ennemis, et la faire donner dans une embuscade, ainsi qu’il arrive presque toujours quand elle poursuit trop chaudement. Il seroit très-imprudent de ne pas faire soutenir les partis chargés de faire ces enlevemens, et sur-tout de bestiaux ; car ils tomberoient dans le cas d’un petit détachement de hussards de la reine de Hongrie, qui pendant le blocus d’Ingolstadt en Baviere en 1743, vint à midi enlever toutes les vaches de la place, qui pâturoient proche du glacis. Mr de Grandville, gouverneur, envoya aussi-tôt après eux une troupe de dragons de compagnies franches de Dumoulin et de la Croix, qui atteignirent les ennemis à deux lieues de la ville, les firent tous prisonniers, et ramenerent les bestiaux tranquillement. Le tems le plus favorable pour inquiéter et pour incommoder votre ennemi, est le commencement et la fin de la campagne, lors de la séparation et de la réunion des armées, où beaucoup d’officiers et d’équipa-ges arrivent ou s’en vont seuls sans escorte. Il faut donc, dans ces momens, répandre dans le païs et sur les grands chemins, derriere et à côté de leur armée, plusieurs petits partis qui s’y embusquent, et qui ne se montrent que pour faire une bonne prise, qu’ils conduisent aussi-tôt à leur quartier, sans s’amuser à en attendre d’autres, et à arrêter tous les passans, comme font presque tous les hussards ennemis, pour avoir la dépouille de quelque misérables ; par-là ils se perdent en se faisant découvrir. Un chef ne doit confier ces petits détachemens, qu’à des officiers, maréchaux-des-logis, ou sergens, d’une conduite et d’une expérience éprouvée ; car enfin ce sont tous ces petits partis qui désolent une armée, et non les gros, qui, ne pouvant marcher avec autant de secret, se font battre et tombent dans les embuscades. Un vieux caporal hongrois, avec dix ou douze hussards comme lui, fera plus de mal à une armée dans une campagne, que tous les forts détachemens ensemble, parce qu’il est toujours effrontement au milieu de vous, sur vos arrieres et sur vos flancs, avec beaucoup de ruses et de précautions ; et pour une fois qu’il sera pris, il fera cent captures de toutes espéces. Nos troupes legeres en France, n’osent pas trop pousser leurs partis loin, crainte de les perdre et de ruiner les capitaines ; nous nous contentons d’effleurer les premiers postes ennemis, et de ramener quelques patrouilles ou quelques détachemens que la fortune nous fait rencontrer et battre. C’est pourquoi il faudroit que les chefs trouvassent quelques moyens pour remédier à cet inconvénient, en faisant dédommager les capitaines, lorsqu’ils auroient perdu des cavaliers ou des soldats à la guerre ; comme, par exemple, si le roi payoit tous les chevaux pris ou tués dans une campagne, ou en faisoit donner d’autres ; et fournir à l’infanterie des armes de ses arsenaux, pour remplacer celles qui seroient perdues dans les affaires. D’autre côté, pour que l’intérêt du roi ne souffrît point de cet arrangement, on pourroit retenir à chaque capitaine de cavalerie, les cent pistoles accordées pour la remonte pendant la guerre, aux compagnies de cinquante hommes des régimens de troupes legeres. Au défaut de cet arrangement, que la Cour pourroit croire susceptible d’abus, on pourroit encore convenir que le colonel feroit mettre en masse un dixiéme, plus ou moins de toutes les prises qui seroient faites dans une campagne, pour en faire la répartition à tous les capitaines, à proportion de leurs pertes, en entrant en quartier d’hyver. Une bonne capture ou deux pourroit de cette façon les indemniser, en apportant beaucoup de soin et de justice dans la vente des effets et dans la manutention des espéces. Il faut veiller principalement à ce que les soldats et les cavaliers après une action, ne fassent point vendre le butin au camp et ailleurs, ainsi que cela arrive ordinairement, pour en tirer davantage ; parce que le corps se trouveroit privé par ce desordre, de la plus grande partie de la prise : il est aisé d’y remédier, en menaçant de faire pendre tous soldats et cavaliers qui auroient abandonné leurs piquets pendant ou après une affaire ; et en effectuant la menace qui tomberoit dans le cas, afin de faire un exemple. Il semble que ce dédommagement, de la maniere dont il est proposé, seroit équitable ; il y auroit plus souvent des partis à la guerre ; ils seroient plus entreprenans, et il se formeroit des sujets si excellens dans cette partie, qu’ils répondroient, pour ainsi dire, de l’événement de leurs projets. Mais il faudroit que chaque corps de troupes legeres nationales, entretînt, pendant la paix, un maître de langue allemande, comme celle qui passe par tout dans les armées ennemies ; car il est certain qu’un officier, avec des talens supérieurs pour la petite guerre, échouera dans bien des entreprises, s’il ignore cette langue. C’est pourquoi il seroit très-nécessaire que tous ces corps fussent toujours en garnison et en quartier dans nos provinces allemandes, pour en apprendre la langue dans le païs, ce qui est la meilleure façon, à cause de l’accent et de la prononciation qu’un maître ne peut donner.
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