Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Chapitre IX - Du capitaine

 

 

Les capitaines d’infanterie et de cavalerie dans nos corps, ne sçauroient trop s’attacher à la connoissance de leur état ; car dans les courses qu’ils font continuellement sur le païs ennemi, ils ne doivent le plus souvent attendre de secours que de leur valeur et de leur bonne conduite. Or, un Officier qui par indolence, n’auroit jamais fait que son service journalier au corps, seroit très-déplacé à la tête d’un détachement dans un païs perdu, environné d’ennemis, sans connoissance de la carte et de la langue. Aussi un pareil officier a-t-il le désagrément de voir donner à ses camarades, même à ses cadets, par préférence à lui, les commissions hazardeuses qu’un chef ne peut confier qu’à l’expérience et à la capacité, et ensuite les graces attachées au zéle et à l’émulation.

C’est en allant souvent à la guerre, qu’on acquiert, par gradation, toutes les qualités d’un grand officier, qui conduisent aux honneurs, aux grades supérieurs, et enfin au point qu’un général d’armée vous confie un corps de troupes considérable. Combien d’exemples n’avons-nous pas de gens sortis des emplois les plus subalternes, parvenus, par leurs talens, aux premieres charges militaires ; et combien de grands généraux, avant de commander dans les armées, se sont fait un devoir d’aller en parti sous des chefs expérimentés.

Les choses essentielles auxquelles doit s’attacher un officier de troupes legeres, sont, la connoissance parfaite de la carte du païs où il doit faire la guerre, et de la langue, afin de se passer d’interprête. Il faut qu’il posséde parfaitement la pratique et la théorie de son métier ; qu’il connoisse tous les talens particuliers de ses soldats, même de ceux des autres compagnies ; qu’il ne mette que des hommes bons pour le service et de bons chevaux dans la troupe, afin de ne point tomber dans l’inconvénient de tout perdre, les soldats par leur trop grande jeunesse ou par leur mauvaise constitution ; et les chevaux par leur trop peu de vigueur et de legéreté, qui font périr avec eux leur cavalier.

Un capitaine qui connoît ses intérêts, ne manque jamais de voir sa compagnie le plus souvent qu’il peut, sur-tout lorsqu’elle revient de détachement. Il reconnoît par lui-même l’état des hommes, des chevaux, des armes, et des équipages, et enfin de tout ce qui y périclite, afin de faire faire exactement toutes les réparations journalieres, qui lui en épargent de bien plus considérables à la fin de la campagne. Il évite par ces attentions tous les malheurs inséparables d’une compagnie négligée, comme d’avoir beaucoup de soldats à l’hôpital, presque tous ses chevaux blessés et hors d’état de servir, des armes, des selles, des équipages cassés, et le reste de cette compagnie ruiné et excédé par la fatigue du service qu’elle est obligée de faire pour tous les éclopés ; et après tout cela le plus grand malheur pour ce capitaine, est d’être obligé d’abandonner sa troupe, par l’impossibilité où il est souvent de la rétablir.

La subordination et l’obéissance sont les premiers principes de notre métier, puisqu’elles font mouvoir tant de milliers d’hommes ; il ne doit donc jamais y avoir aucun relâchement, et principalement dans nos corps de troupes legeres ; autrement il n’est pas possible de contenir le soldat. Le grand point d’un officier qui va souvent en parti, est d’établir dans tous ses détachemens une obéissance aveugle, sans laquelle il ne peut jamais faire de bonnes manœuvres, même dans les entreprises les plus faciles et les mieux concertées ; au contraire, il se fait détester des gens du païs, par les désordre de sa troupe, qui lui attirent souvent les ennemis sur les bras, et quelquefois dans un tems où il ne se trouve pas en posture de les recevoir.

Un capitaine de cavalerie pendant la guerre, qui craindroit de hazarder et de perdre des chevaux, seroit très-déplacé dans les troupes legeres ; il ne verroit jamais, qu’à regret, aller ceux de sa compagnie en détachement et en course ; et combien ne souffriroit-il point, lorsqu’il apprendroit la quantité de ses chevaux tués, pris, ou emmenés par les déserteurs ? Cette perte montoit à moitié par compagnie, l’une portant l’autre, dans les régimes de Grassin, de la Morliere, et autres, à la fin de chaque campagne.

Rien n’est si ordinaire dans nos armées, que d’entendre dire que les troupes legeres en France ne font point des coups aussi hardis que les hussards impériaux ; comme d’enlever des généraux, et d’autres officiers entre deux colonnes ; et des équipages dans un quartier, sur les aîles de l’armée, ou sur les grands chemins, dans le commencement et sur la fin des campagnes ; de fondre sur une grande-garde à la tête d’un camp, ou sur un régiment qui décampe ; et enfin d’interrompre toutes les communications, même celles qui sont sur les derrieres de l’armée. Il faut convenir de tous ces faits ; mais en même-tems, il faut faire attention aux facilités qu’ils ont de les exécuter. Ils s’introduisent, par petites troupes, dans tous nos postes, sous même vêtement, même langage, et même distinction que nos hussards de France, dont ils sont souvent déserteurs. Ils trompent nos patrouilles par leurs réponses au qui vive, et par la connoissance qu’ils ont de notre service. Tous ces petits partis sont abandonnés par les capitaines, à la conduite d’un waguemestre ou d’un caporal, à qui l’espoir du butin inspire une témérité surprenante, qui, néanmoins, les perd souvent ; mais sans aucun préjudice pour le capitaine, qui n’est chargé ni de remonte, ni de recruës, ni d’entretien. Nos troupes legeres nationales, n’ont point ces mêmes avantages contre un ennemi qui est toujours gardé par des milliers de Hongrois à pied et à cheval, qui sont toujours en alerte, et à travers desquels nos partis françois ne pourroient pénétrer, sans trouver des difficultés insurmontables, par le peu de conformité qu’il y a entre ces deux nations, pour le langage et l’habillement, et par la régularité et les précautions qu’ils ont dans le service. Ces sortes de tentatives ne seroient donc que très-préjudiciables au roi et aux capitaines, par la perte de l’élite de leurs hommes et de leurs chevaux ; si ce n’est dans le cas où l’on seroit en guerre contre une nation qui n’auroit point, ou que très-peu de troupes legeres.

 

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