Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Essai de bilan

Dynamisme organique, atonie fonctionnelle

L’impression générale qui se dégage de ce survol est qu’au vide institutionnel des années 60 a succédé une pléthore d’organismes qui se font concurrence et qui témoignent d’une incontestable vitalité. La question qui se pose est cependant de savoir si ce renouveau institutionnel s’accompagne d’une vitalité accrue de la recherche. Le lien entre la prolifération des organismes et le dynamisme de la recherche n’est, en effet, nullement automatique. Le vide institutionnel des années 60 en histoire militaire n’a pas empêché un débat stratégique aussi vif qu’argumenté et l’éclosion d’une génération de chercheurs de premier plan en histoire militaire 76 : le colonel Suire 77, Henri Contamine et Pierre Renouvin, qui avaient assuré la survie de l’histoire militaire, ont su passer le relais à André Martel, à Guy Pedroncini, à Jean-Claude Allain, à Jean Delmas... qui, à leur tour, ont formé de très nombreux disciples, il suffit de lire le bilan récemment établi par André Martel 78 ou de consulter le répertoire Minerve 79 des travaux universitaires soutenus ou déposés depuis 1985 pour s’en convaincre.

La prolifération des instituts de recherche n’a pas eu nécessairement les prolongements escomptés sur le plan universitaire : les seules chaires d’études de défense restent celle de Paris I, où Jean Klein a succédé à Pierre Dabezies, et celle d’André Martel à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, aujourd’hui tenue par Jean-Charles Jauffret. Mais Raoul Girardet n’a pas eu de successeur à l’Institut d’études politiques de Paris. En histoire militaire, la chaire créée en faveur de Guy Pedroncini, puis de William Serman, à Paris I a disparu (même si Robert Frank, qui a succédé à Serman, s’intéresse à l’histoire militaire), tout comme celle de Jean-Pierre Bertaud sur la période révolutionnaire. La relève est assurée à Paris IV par Georges-Henri Soutou. L’EHESS avait confié une direction d’études à Jacques Vernant, elle en a recréé une, de sociologie de la défense et études stratégiques, pour Alain Joxe ; elle avait ouvert, dans les années 70, une conférence temporaire pour le général Poirier. L’EPHE a créé, en 1995, une direction d’études d’histoire des doctrines stratégiques (Hervé Coutau-Bégarie), à laquelle se sont raccrochées des conférences temporaires de géopolitique (François Thual), d’histoire des doctrines stratégiques asiatiques (Valérie Niquet), d’histoire de l’armement (François de Longueville) et d’histoire de l’aéronautique et de l’espace (Claude Carlier). Les liens entre l’Université et l’enseignement militaire sont encore faibles, même si la situation est en net progrès, avec les conventions entre Coëtquidan et les universités de Montpellier III et Paris IV (1994), pour la préparation de licences et maîtrises, ou entre le CID et l’École pratique des Hautes Études (1999), pour la préparation de DEA.

Si les recherches sont certainement plus abondantes que par le passé, il n’est pas certain que leur qualité rivalise avec celles des grandes signatures des années 60. On ne compte plus les colloques, mais beaucoup ressassent les mêmes thèmes et la plupart ne donnent pas lieu à l’édition d’actes. Nous avons des analystes de défense, souvent de qualité, parfois talentueux, nous n’avons plus de théoriciens capables d’exposer des vues générales et d’exercer une influence réelle sur la formulation de la politique de défense. Les transformations spectaculaires de l’appareil de défense, dans les années 90, ont découlé de décisions politiques ou de processus bureaucratiques (dans lesquels le facteur financier a occupé une place centrale), elles ne résultent guère d’une véritable réflexion stratégique. On serait bien en peine de citer des contributions majeures, à l’exception de La crise des fondements (1994) du général Poirier, qui a lancé la discussion autour du concept d’attente stratégique, mais on peut difficilement rattacher son auteur à la génération montante. Les essais n’ont pas manqué, mais bon nombre relèvent de ce constat sévère du même général Poirier : "Celui-là même qui, reconnaissant son incompétence, se refuserait à " parler économie " ne ressent pas le moindre embarras à " parler stratégie " " 80. Les illustrations ne manquent pas. Il n’est pas interdit de penser que l’étouffement de la pensée militaire dans les années 60 continue à faire sentir ses effets pervers : beaucoup de "stratégistes" n’ont aucune connaissance de l’instrument militaire et ne se soucient guère d’en acquérir. Mais une stratégie privée de sa dimension militaire est tout simplement émasculée.

En fait, il n’est pas exagéré de dire qu’il n’y a plus de grand débat stratégique : le triomphe du modèle gaullien, dans les années 60, a clos l’ère des controverses ; tout le monde s’y est progressivement rallié, y compris ceux qui l’avaient le plus farouchement combattu, la discussion ne porte plus que sur les moyens, l’orthodoxie essayant de dissimuler le décalage de plus en plus net entre la stratégie déclaratoire et la stratégie des moyens. On s’enferme ainsi dans un cercle vicieux : puisqu’il y a consensus sur la doctrine, le besoin d’une recherche de haut niveau se fait moins sentir et l’on essaie d’autant moins de susciter celle-ci qu’on ne souhaite pas remettre celle-là en question, ou même simplement la soumettre au crible de la critique. La stérilisation de la recherche et la clôture du débat s’entretiennent ainsi mutuellement. Il est très significatif qu’il ait fallu attendre vingt-deux ans pour que le Livre blanc de la défense nationale de 1972 ait un successeur et que celui-ci n’ait finalement fait l’objet d’aucune mise à jour malgré la mise en place d’une commission de suivi. La question est cependant posée de savoir si cette position est encore tenable face aux transformations de tous ordres auxquelles nous sommes confrontés.

Recherche fondamentale ou recherche appliquée

L’attitude du ministère est ambivalente. Il consent un effort réel en faveur de la recherche à travers la Délégation aux affaires stratégiques qui gère le dispositif des conventions avec des organismes spécialisés. Six conventions tri-annuelles ont été signées, avec le Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Science-Po 81, l’IFRI, l’IRIS, le GRISP, la FRS et l’OEG. Ces six conventions représentent une dotation budgétaire de 11 millions de francs. Le ministre de la Défense a récemment indiqué, dans une réponse parlementaire, qu’" il n’est pas prévu à ce jour d’accroître le nombre d’instituts sous convention ni d’augmenter la dotation budgétaire " 82. À côté de cette dotation, il existe une ligne budgétaire pour les contrats dont les organismes déjà sous convention sont les principaux bénéficiaires. Le montant annuel est aujourd’hui d’environ 14 millions de francs, auxquels il faudrait encore ajouter une dizaine de millions de la DGA, du CEA… soit une enveloppe totale en faveur de la recherche stratégique de l’ordre de 35 millions, en net retrait par rapport aux 45 millions qui avaient pu être atteints, dans les années 80, au temps de la DEG. Même en diminution, ce montant n’est pas misérable, loin de là. Le problème n’est pas uniquement une question de moyens. Une interrogation majeure devrait plutôt porter sur les finalités que l’on assigne à de tels organismes.

L’un des maux principaux semble être la confusion permanente que l’on établit entre la recherche et l’action diplomatique ou stratégique. Les ministères, tant de la Défense que des Affaires étrangères, demandent beaucoup aux instituts partenaires de pratiquer ce que l’on appelle parfois la diplomatie parallèle, c’est-à-dire d’organiser des contacts officieux avec l’étranger : l’IRIS a ainsi organisé des rencontres franco-turques et franco-indiennes, l’IFRI accueille de nombreuses réunions de ce genre, la FRS a organisé, en janvier 2000, un colloque sur les armes chimiques destiné à relancer ce dossier dans les enceintes internationales... Ce genre est évidemment utile et même nécessaire, mais il ne relève pas de la recherche.

Les études commanditées par le ministère s’inscrivent davantage dans une perspective de recherche. Celles gérées par la DAS s’élèvent en moyenne à 200 000 francs. Elles portent sur des questions stratégiques ou géopolitiques. Des commandes peuvent également être passées par les états-majors (notamment l’EMA) ou les commandements intéressés (par exemple le CDES de l’armée de terre). La recherche scientifique est supervisée par la DGA (aux moyens très importants) ou le CEA pour les questions nucléaires.

On a ainsi une recherche divisée en deux grandes branches, scientifique et technico-opérationnelle. Jusqu’aux années 80, celles-ci étaient coordonnées par un organisme centralisateur : de 1964 à 1976, ce rôle a été assuré par le CPE, qui assurait le secrétariat du comité consultatif de prospective et préparait la directive ministérielle d’orientation des recherches ; puis il passe au Conseil des recherches et études de défense (CRED), créé par arrêté du 25 juin 1976. Bien que l’unité de recherche soit implicitement maintenue, l’affaiblissement du CPE ouvre la voie à une dissociation qui est consommée avec la création du Conseil scientifique de défense, par arrêté du 1er septembre 1983 ; ce conseil, placé auprès du délégué général à l’armement, devient Conseil scientifique de la défense, placé auprès du ministre, par arrêté du 16 octobre 1986, tandis que le DEG préside le Comité de coordination des études technico-opérationnelles (CCETO). Pour éviter les redondances, un comité est mis en place, le Comité de coordination des études prospectives (CCEP), qui dépend d’un conseil des études supérieures créé en 1997. Le ministre soutient qu’il en a résulté une rationalisation constituant "une réelle source d’économie83. Cela reste à démontrer puisqu’aucune évaluation de ces études par un organisme indépendant ou par le Parlement n’a jamais été pratiquée.

Au témoignage d’anciens experts de la DEG, le problème de ces études est très souvent le manque de documentation 84. Le ministère de la Défense donne un accès parcimonieux aux informations qu’il recueille et il n’existe pas, en France, de véritable bibliothèque stratégique permettant d’accéder à l’énorme corpus contemporain. En effet, si le domaine scientifique dispose d’un élément remarquable avec la bibliothèque du CHEAR qui représente un fonds colossal, il n’existe, en revanche, aucune bibliothèque militaire simplement convenable. La bibliothèque de l’École supérieure de guerre, qui fut en son temps l’une des plus riches d’Europe et qui conserve des vieux fonds d’une très grande richesse, est laissée dans un scandaleux état d’abandon par l’armée de terre, ses acquisitions sont très faibles et ne permettent pas d’accéder aux travaux stratégiques récents. Pour l’histoire militaire, il faut aller dans les bibliothèques des services historiques à Vincennes, elles-mêmes lacunaires pour ce qui touche aux publications étrangères récentes. Le ministère transmet fort rarement les informations qu’il recueille par ses nombreuses sources, en raison d’un recours délirant à la classification (tout ce qui émane de lui doit revêtir un tampon "défense" ou "secret défense" ne serait-ce que pour inciter les destinataires à lire ce qu’ils reçoivent 85) et d’une incapacité à pratiquer une déclassification sélective 86.

La contrepartie des ressources procurées par ces recherches sur contrat est une dépendance extrême à l’égard du client étatique dont il faut s’efforcer de satisfaire les besoins immédiats, au détriment des projets de recherche à long terme dont les administrations ressentent moins la nécessité et une transformation de la finalité des instituts indépendants : bien qu’officiellement constitués en associations, ils sont devenus de véritables entreprises dont la logique est commerciale : elles doivent générer un chiffre d’affaires suffisant pour couvrir leurs frais de fonctionnement 87. Cela est tellement vrai que, suite à des observations (et à des redressements) de l’administration fiscale, les principaux instituts ont dû séparer nettement leurs activités associatives de leurs actes de commerce, au besoin en confiant ces derniers à des sociétés commerciales.

Il en résulte un délaissement de la recherche théorique qui est laissée pour compte. Il est tout de même extraordinaire de se dire qu’un pays comme l’Espagne traduit beaucoup plus que nous et que certains des grands classiques français sont plus accessibles dans leur traduction que dans leur original : le maître - livre du général Jean Colin Les transformations de la guerre (1911) n’a pas été réédité entre 1937 et 1989, cette troisième édition étant une initiative purement privée d’une collection sans aucun soutien public, alors que l’édition américaine est continuellement disponible depuis 1912. Mackinder, que l’on trouve en espagnol, en arabe, en suédois et dans quelque autres langues, n’est toujours pas disponible en français. Les œuvres de Mahan ne sont pas rééditées et il a fallu, là aussi, une initiative privée pour que l’on consente enfin à publier la traduction de Corbett et l’initiative de l’ISC pour que sorte l’édition des Théories stratégiques de Castex. On pourrait multiplier les exemples. Il est remarquable que le bilan en langue française le plus complet de la pensée stratégique et géopolitique contemporaine soit le résultat d’une initiative canadienne 88. Pourtant, le préfacier est français (Lucien Poirier). On aurait pu mener à bien un tel projet, dont l’utilité est évidente, en France. On ne l’a pas fait parce que les centres universitaires qui auraient pu s’y intéresser n’en avaient pas les moyens et que les instituts indépendants qui en avaient les moyens ne s’y intéressaient pas.

Le regroupement comme panacée ?

Le ministère de la Défense s’est inquiété, à maintes reprises, de la faiblesse chronique de la recherche stratégique française. Plusieurs initiatives ont été prises, ou au moins esquissées, sans qu’aucune aboutisse. La dernière en date est le rapport commandé par le Premier ministre à François Heisbourg, ancien directeur de l’International Institute for Strategic Studies, sur la recherche en matière de défense, de relations internationales et d’histoire militaire. M. Heisbourg était assisté d’une commission au sein de laquelle figuraient des représentants des ministères intéressés, un juriste, Serge Sur, deux économistes, Pascal Lorot et Christian de Boissieu, un historien, Maurice Vaïsse. La commission a entendu les directeurs des principaux instituts et le rapport a été "bouclé" à la fin de 1999. Il a fait ensuite l’objet d’une concertation limitée avant d’être officiellement remis au Premier ministre en mars 2000. Il n’a pas encore été rendu public, mais on en connaît les principales conclusions. Il recommande la création d’un pôle stratégique par le rattachement de la FRS à l’IHEDN qui deviendrait ainsi le cœur de l’enseignement et de la recherche en matière de recherche stratégique en France. En relations internationales, après avoir écarté l’idée d’une école doctorale unique, il envisagerait la création d’un centre doctoral national qui regrouperait les différentes écoles doctorales et aurait un rôle décisif dans l’attribution des bourses et crédits de recherche, idée qui suscite une vive opposition de la part des écoles doctorales existantes.

Ce n’est pas la première fois que l’État cherche à insuffler une nouvelle dynamique à la recherche stratégique par la fusion des organismes existants. Michel Debré avait déjà cette idée à l’esprit lorsqu’il liquidait les anciennes revues militaires pour engendrer l’émergence d’organes interarmées. La FEDN avait déjà été tentée par cette approche lorsqu’elle a accueilli la CFHM, l’IHCC et l’IFP et cherché (sans succès) à prendre le contrôle de la revue Défense nationale.

En 1990, lorsque Jean-Pierre Chevènement a lancé les études qui devaient aboutir à la création du Collège interarmées de défense (CID) par fusion des trois anciennes écoles supérieures de guerre, l’idée avait été évoquée d’une véritable université de la défense qui fusionnerait, en plus des trois écoles supérieures de guerre, l’IHEDN, le CHEAR, et éventuellement la FEDN, de manière à constituer un véritable pôle universitaire d’enseignement et de recherche. L’idée avait été finalement abandonnée en raison de la difficulté de l’opération : les armées étaient très hostiles à la fusion et le cabinet avait renoncé à rajouter un facteur de complication supplémentaire.

En 1996, face aux difficultés de la Fondation pour les études de défense (ses dépenses somptuaires pour les locaux de l’avenue de Suffren ou pour la venue à Paris de Samuel Huntington avaient entraîné le départ du général de La Maisonneuve) et du CREST (que l’École polytechnique invitait à partir avant le 1er janvier 1997), le cabinet de Charles Millon a décidé la fusion des deux organismes, premier pas vers un groupement d’intérêt public 89 qui aurait englobé la FED, le CREST, les instituts de recherche qui voudraient s’y joindre (l’ISC avait été pressenti) et même l’IHEDN, le CID et le CHEAR pour leurs activités de recherche. Cette construction grandiose, qui suscitait déjà les habituelles oppositions corporatistes et idéologiques (Pascal Boniface dénonçait ce pôle de recherche "de droite" et évoquait la constitution d’un pôle "de gauche" autour d’un rapprochement IRIS-CIRPES, ce dernier n’ayant d’ailleurs pas été consulté), a été emportée par la dissolution de 1997.

Le rapport Heisbourg reprend donc une idée qui a déjà une longue tradition et qui se heurte aux mêmes oppositions : l’accueil par le conseil d’administration de l’IHEDN, auquel le rapport a été présenté en décembre 1999, aurait été plus que réservé. Au-delà des inévitables corporatismes, il peut y avoir des raisons plus légitimes à de telles oppositions. L’idée majeure qui préside à ces tentatives de regroupement est que l’union fait la force et qu’un institut puissant aura plus de moyens et donc d’activités qu’une myriade de petits organismes dispersés. Les problème est que l’accroissement des moyens ne s’accompagne pas nécessairement d’un accroissement parallèle des activités et des publications. Le budget de la FRS est supérieur à celui de la FEDN (même si l’on tient compte du décalage induit par l’octroi d’avantages en nature – locaux des Invalides et personnel mis à disposition). La FRS n’a pourtant pas des publications plus importantes que la FEDN ; au contraire, elle n’a pas de revue et ne publie que des ouvrages plutôt brefs. L’IFRI, de loin l’institut le plus puissant, a des publications peu nombreuses ; l’ancienne collection des Travaux et recherches de l’IFRI, qui avait été fort active au début des années 1980, a cédé la place à des cahiers et à des notes beaucoup plus rapides.

Il y a là une tendance générale que l’on ne peut que déplorer. Les collections sont très peu nombreuses, essentiellement parce que la clientèle est très faible (elle ne dépasse pas 2 à 4 000 acheteurs potentiels) et qu’une collection ne peut raisonnablement prétendre fonctionner dans de telles conditions 90. On se permettra cependant de remarquer que de tels obstacles ne sont pas dirimants et il peut y avoir des contre-exemples. L’Institut de stratégie comparée, dont les moyens sont dérisoires, a pu publier plus d’une dizaine d’ouvrages par an depuis sa création en 1994, et lancer un site Internet assez volumineux (1 500 pages html). Il a été capable de le faire malgré la faiblesse de ses moyens. Ce seul exemple suffit à suggérer que la fusion au sein d’une entité, sinon unique du moins hégémonique, ne serait pas, loin de là, la solution de tous les problèmes.

Pour une politique de la recherche

Bien plus qu’un problème de moyens, sans doute très réel, c’est d’abord un problème de doctrine. Il n’y a pas, en France, de véritable communauté stratégique, semblable à celle qui existe aux États-Unis et, à un moindre degré, en Grande-Bretagne ou en Allemagne. La recherche civile a certes acquis droit de cité, ce qui n’était pas le cas il y a encore trente ans, mais la relation avec l’institution militaire reste distante et inégalitaire : les instituts ne sont aidés par le ministère, client en situation de quasi-monopsone 91, que tant qu’ils s’inscrivent dans la ligne officielle et que leurs recherches sont à finalité "pratique", c’est-à-dire utilisables à court terme. Ils restent en marge du processus de décision : une fois l’étude remise, son auteur n’est pas associé à son suivi, même pas informé, le plus souvent, de l’usage qui a pu en être fait.

Au moins la recherche appliquée est-elle reconnue et soutenue. On ne peut pas en dire autant de la recherche fondamentale. Les propositions d’études sur les problèmes théoriques, de rééditions ou de traductions de classiques ne rencontrent, le plus souvent, q’un désintérêt poli. Faute de moyens, ce genre d’étude est donc largement délaissé, on l’a vu.

Cette situation est très dommageable, non seulement pour la cohérence de la doctrine, qui se prive d’un substrat théorique solide, mais aussi pour le rayonnement français. Nous avons un peu trop oublié le prestige extraordinaire qu’ont pu avoir un certain nombre d’auteurs français dans un passé encore récent et dont il reste quelques traces, certes de plus en plus évanescentes avec la disparition progressive de la langue française, mais encore perceptibles pour quelques années. Il suffit de prendre contact avec les milieux militaires grecs, espagnols, portugais, italiens, suédois ou latino-américains pour constater que les livres du général Beaufre rencontrent encore une large audience. Le général Poirier a été traduit en espagnol et il a été invité à venir exposer la stratégie française de dissuasion devant l’Académie Vorochilov de l’Union soviétique. Il y a là un facteur d’influence dont nous nous privons bien stupidement alors qu’il pourrait être utilement mis au service d’une politique.

Il faudrait que les milieux officiels de la défense arrivent à se persuader qu’une doctrine ne peut pas exister sans théorie et que celle-ci a impérativement besoin de recherche, en apparence gratuite, sur les classiques de la stratégie, sur les concepts et les méthodes. C’est ce que le général Poirier appelle judicieusement le principe de sûreté intellectuelle 92.

Ce ne sont pas les instituts de recherche qui manquent. Au contraire, il y en a beaucoup plus qu’il y a une vingtaine d’années. Certes, ils n’ont pas de très gros moyens, comparés aux instituts anglo-saxons ou même aux instituts britanniques ou allemands, ils n’en sont pas pour autant démunis, et l’accroissement des moyens ne peut être qu’un volet d’une refonte globale qui passe par une meilleure définition de ce que l’on attend d’une recherche stratégique. Le rôle central devrait être tenu par un organisme semblable à ce que fut la FEDN à ses débuts ou à ce qu’aurait pu être la Mission pour les études et enseignements de défense si elle n’avait été trop vite marginalisée. Il faudrait concevoir, non pas un méga-institut qui absorberait ce qui existe, mais un pôle d’orientation qui aurait pour mission d’encourager les recherches en distribuant des bourses, des crédits et des subventions, qui devraient être mesurées à l’aune des résultats, c’est-à-dire essentiellement des publications, plutôt que de constituer des rentes de situation au profit de quelques établissements privilégiés.

Ce rôle ne devrait pas être laissé à un département du ministère de la Défense, en l’occurrence la DAS qui, malgré ses compétences, a une mission nécessairement administrative en fonction des besoins du ministère, mais confié à un organisme indépendant qui serait capable de définir et de conduire une politique à plus long terme. Cette organisme ne devrait surtout pas avoir ses propres chercheurs et faire concurrence aux organismes de recherche, il devrait être un instrument d’orientation et de soutien à des recherches conduites en dehors de lui. On ne manque tout de même pas de chercheurs, ils sont capables de produire des travaux d’excellente qualité. Il faudrait que l’on définisse plus clairement ce que doit être véritablement une recherche indépendante de haut niveau, qui ne serait pas une diplomatie ou une analyse parallèle, mais qui dépasserait les besoins immédiats pour s’ancrer dans la longue durée.

Le soutien aux instituts civils est une nécessité. Sans eux, il ne peut y avoir de recherche stratégique digne de ce nom. Mais leur travers fréquent est de présenter une stratégie démilitarisée, plus tournée vers l’analyse des conflits internationaux que vers l’étude des problèmes militaires, qui requièrent un savoir technique difficile à acquérir en dehors de l’institution. Si les militaires ne peuvent plus prétendre au monopole de la recherche stratégique, ils ne peuvent pour autant s’en désintéresser, comme ils ont trop eu tendance à le faire durant les dernières décennies. L’armée de terre accorde une grande place à la doctrine dans sa "refondation", elle constitue un modèle que la marine et l’armée de l’air devraient suivre. Il faudrait également restaurer la recherche en tant que mission à part entière au sein de l’enseignement militaire supérieur, en encourageant de véritables travaux personnels de stagiaires et en les diffusant au moyen de revues ou d’éditions. Le concours des services historiques, qui ont l’expérience de la recherche sur archives, serait ici précieux et même indispensable.

Le problème est évidemment d’accepter une liberté d’expression des militaires, au lieu de les soumettre à une double censure, politique (n’importe quel ministre, et plus encore son cabinet, s’émeut au moindre entrefilet de la grande presse faisant écho d’une opinion discordante et rappelle aussitôt les militaires au devoir de réserve) et militaire (la hiérarchie a horreur de ce genre d’incident, d’une part, et de toute critique pouvant affaiblir son discours, d’autre part). Le statut des militaires parle de "pensée militaire libre", mais il s’agit, le plus souvent, d’une antiphrase. il y a là un obstacle majeur, mais pas nécessairement insurmontable. Après tout, cette liberté intellectuelle a existé avant 1914, dans les années 20 et, plus mesurée, dans les années 50. Mais il est toujours dur de renouer avec une tradition perdue.

La création d’une Université de la Défense, déjà envisagée, il y a une décennie, pourrait constituer l’amorce d’une solution. Installée à l’École militaire et fédérant les divers organismes qui y fonctionnent déjà, lesquels conserveraient leur autonomie en tant qu’unités de formation (IHEDN, CID, CHEAR, EMSST, CSEM, CESM, CESA) ou de recherche (centres de recherche du CDES, éventuellement C2SD et un ou plusieurs centres d’histoire militaire), elle disposerait de presses universitaires, de chercheurs et de professeurs civils et militaires et, sous la double tutelle de la Défense et de l’Éducation, elle serait habilitée à délivrer des DEA et des doctorats dans des conditions tenant compte des contraintes et de la spécificité de l’enseignement militaire supérieur (la meilleure formule serait l’institutionnalisation d’un doctorat de stratégie). Une telle réforme, qui doterait la défense d’un grand établissement d’enseignement susceptible d’avoir un large rayonnement, ne se heurterait pas à des obstacles insurmontables, elle nécessite simplement une volonté politique.

Pierre le Grand disait qu’un pays qui n’a qu’une armée n’a qu’un bras ; un pays qui a une armée et une marine a les deux. De la même manière, la recherche stratégique doit avoir deux bras, un civil et un militaire, les deux s’épaulant et se stimulant mutuellement. La recherche française est encore loin d’un tel équilibre.

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Notes:

 

76 Cf. André Martel, "Le renouveau de l’histoire militaire en France", Revue historique, 497, janvier-mars 1971 ; André Corvisier, "L’association des chercheurs militaires et non militaires, problèmes de pluridisciplinarité. Le cas français", Revue internationale d’histoire militaire, 49, 1980 et l’introduction à son recueil d’articles, Les hommes, la guerre et la mort, Paris, Économica, 1985.

77 Personnalité étonnante, qui mériterait une étude particulière, le colonel Suire a d’abord, sous le pseudonyme d’Éric Muraise, publié une Introduction à l’histoire militaire (1964), que l’on devrait rééditer, et collaboré aux travaux de l’Institut français de polémologie. Sous son nom, il a cosigné, avec le général Gambiez (et, en fait, écrit seul), une Histoire de la première guerre mondiale, 1968 et L’Épée de Damoclès. La guerre en style indirect, 1967 (version abrégée d’un gros essai primitivement intitulé Les Mongols sont parmi nous). Il a également été un romancier prolixe.

78 André Martel, "De l’histoire militaire à l’histoire de la défense", Bulletin de la société des historiens contemporanéistes, 14, octobre 1996.

79 Établi par le CEHD. Publié en 1996, il a fait l’objet de compléments en 1997 et 1999.

80 Lucien Poirier, Le chantier stratégique, p. 227.

81 Qui se livre plutôt à des études d’actualité internationale.

82 JO-Sénat du 20/5/1999, p. 1681.

83 J.O. Sénat du 20/5/1999, p. 1681.

84 C’est la grande différence avec la Grande-Bretagne ou les États-Unis, où l’information circule dans les deux sens.

85 L’auteur de ces lignes a pu lire, lors de sa scolarité à l’ENA, un document, classé "confidentiel défense" sur la mobilité des forces navales face au droit de la mer ; c’était la traduction d’un article paru dans Foreign Affairs.

86 Dans beaucoup de documents, il n’y a qu’un tout petit nombre de données protégées. Les Américains déclassifient souvent des documents avec des passages "deleted". Cette pratique n’existe guère en France.

87 Souvent fort lourds. Il y a quelques années, un institut ayant pignon sur rue avait sous-traité une étude, commandée par la DEG, à un chercheur indépendant. Ledit chercheur avait été payé 20 000 F et l’étude facturée 150 000 F. On pourrait multiplier les exemples.

88 Charles Philippe David, Les Études stratégiques, Montréal, Éditions du Méridien, 1989.

89 Cf. le discours prononcé, au nom du ministre, par le directeur de son cabinet militaire le 14 décembre 1996, à l’occasion de la réédition des Théories stratégiques de l’amiral Castex : Charles Millon, "L’amiral Castex et le rayonnement de la pensée stratégique française", Stratégique, 64, 1996-4.

90 Après l’arrêt des collections créées par Gérard Chaliand aux éditions Berger-Levrault (Stratégies), puis Fayard (Géopolitiques et stratégies), la principale est la Bibliothèque stratégique aux éditions Économica (38 titres parus), dirigée par Lucien Poirier et Hervé Coutau-Bégarie. Il y a aussi L’art de la guerre aux éditions du Rocher (7 titres) dirigée par Christine Lorin de Grandmaison, et Esprit de défense à l’ADDIM, qui cesse malheureusement ses activités en 2000.

91 Quelques contrats sont également passés par le ministère des Affaires étrangères, le Commissariat à l’énergie atomique, parfois des organismes internationaux comme l’UNIDIR, l’OTAN, l’UEO ou une fondation américaine.

92 Lucien Poirier, Le chantier stratégique, p. 290.

 

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