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Chapitre X - Des surprises

 

 

 

 

La surprise de guerre est une attaque imprévue, qui assaillit subitement l’ennemi, au moment qu’il s’y attendoit le moins. On peut la pratiquer d’une infinité de manières ; car toutes les ruses que l’imagination a inventées jusqu’à présent, pour faire tomber l’ennemi dans quelque piège, sont autant de surprises, dont les circonstances sont une variété si étendue, qu’il n’a jamais été possible d’en donner un détail complet, malgré les lumières de tant d’excellens auteurs, qui ont entrepris de traiter cette matière à fond.

On peut rapporter toutes les sortes de surprises à deux genres. Les unes se font par le moyen des embuscades, pour attaquer l’ennemi dans sa marche. Nous en traiterons dans le chapitre suivant. Les autres s’exécutent par une prompte irruption dans le poste des ennemis, qu’on enlève à force ouverte. C’est de celles-ci qu’on va parler. Pour ne pas m’étendre au dela des bornes que je me suis prescrites, je ne m’arrêterai qu’à rapporter les plus avantageuses circonstances qu’on doit saisir, et les plus sûrs moyens qu’on peut employer, pour réussir.

J’établis d’abord, pour maxime générale, qu’il ne faut jamais s’exposer à surprendre un poste ennemi, sans être bien instruit de sa situation, de sa force et de son service : trois points essentiels, dont la connoissance est indispensable.

  1. Il faut connoître tous les environs, qui ont quelque rapport à la situation que l’ennemi occupe : de quel coté sont les avenues, les marais, les rivieres, les ponts, les hauteurs, les bois, et tous les lieux couverts, qui se trouvent dans son voisinage. Sans cela, il n’est guères possible de régler prudemment les approches.
  2. Il est également nécessaire de connoître, à peu près, le nombre et la qualité de la troupe qui se tient dans le poste, pour ne pas l’aborder avec des forces insuffisantes.
  3. Il importe extrêmement qu’on soit au fait du service que l’ennemi observe, pour sa garde : si elle est exacte ou négligée. L’idée de ces circonstances contribue infiniment à bien former le projet d’une surprise, et à en conduire adroitement tous les moyens.

Durant toutes les campagnes, que j’ai servi sous divers généraux, je me suis souvent vu dans le cas de reconnoître, à leurs ordres, la situation des postes ennemis sans m’en approcher. Voici comment je m’y suis pris. J’eus toujours le bonheur de réussir, et j’ose me flater que le lecteur me rendra la justice de croire ma pratique immanquable.

Je me suppose, avec ma troupe, à Soëst en Westphalie A. Plan III. Et l’ennemi posté à Berwick B. A deux lieues de moi. Pour connoître la situation de cet endroit, sans sortir du lieu où je suis : je prens la carte du pays. De Soëst, comme centre, je forme un cercle, dont la circonference passe une demie-lieue plus loin que Berwick. Je tire un cercle égal sur une feuille de papier, pour en faire mon plan III. J’y pose Soëst au centre A. Et tous les villages, qui se trouvent sur la carte près de la circonférence, je les marque sur mon plan avec leurs distances et leurs rapports tels que la carte les représente : faisant usage d’un crayon, pour dessiner ces endroits D. D. D. Afin de corriger ensuite plus facilement les erreurs que la carte auroit pu m’avoir fait faire.

Ayant ainsi formé mon plan, avec une échelle de deux lieues (la distance de Berwick étant supposée telle) je me rends chez le Bourgmaître de la ville de Soëst, où je fais venir les habitans les plus intelligens. Je leur parle publiquement et avec franchise, pour les exciter à me communiquer toutes les lumières dont j’ai besoin.

Pour leur cacher mieux mon dessein, je commence ma reconnoissance par Brokhuisen, village opposé à celui des ennemis. Je leur demande la distance de Soëst à Brokhuisen. S’ils me disent sept quarts de lieues ; je corrige la distance de mon plan, qui marquoit deux lieues.

Ensuite, je m’informe de tout ce qu’on trouve sur le chemin de Brokhuisen, en sortant de Soëst : chapelles, maisons, villages, chateaux, bois, champs, vergers, rivieres ou ruisseaux, ponts, etc. S’ils disent qu’à une bonne demie lieue de Soëst, on passe le village de Hinderking,; je marque cet endroit sur mon plan. Je leur demande si le chemin de Soëst à Hinderking n’est pas traversé par d’autres chemins ; s’il y a quelques marais ou bruyères ; si le chemin est couvert, pavé, droit ; s’il y a quelque pont à passer, et à quelle distance cela se trouve. J’ai soin de marquer tout dans mon plan, n’oubliant rien jusqu’aux moulins, buissons, potences, ravins, gués, et généralement tout ce que je puis tirer de leurs dépositions, qui dans ce cas doivent être parfaites ; parce que l’on sçait toujours ce que l’autre ignore.

Je continue mes questions sur le chemin de Hinderking à Brokhuisen, avançant peu à peu et observant la même méthode sur les chemins des autres villages d’alentour, marqués D. D. D. Je ne puis manquer d’acquérir de cette manière, une entière connoissance de tous ces endroits ; moyennant quoi, je me trouve imperceptiblement instruit de la position des ennemis : car je vois toutes les routes que je puis tenir pour m’en approcher secrettement.

Il est visible, qu’un tel plan est très avantageux, pour régler toutes les expéditions secrettes. Il est surtout très utile, pour ne pas dire nécessaire, à un chef de parti, afin qu’il puisse donner des instructions plus amples et plus précises à ses officiers en leur remettant une copie de ces routes dessinées, qu’on pourra consulter, même la nuit si elle est claire. Par-là, on se précautionnera contre les tromperies des guides ignorans ou traitres, qui occasionnent souvent les égaremens de tant d’autres qui marchent sans ce secours.

De plus, cette information me met à même de discerner, entre ceux que j’ai assemblés, les plus capables de me guider en cas de besoin.

Je ne m’arrêterai pas à mille moyens qu’on a imaginés, et que les siècles passés ont mis en usage, pour surprendre une place forte. On est aujourd’hui prévenu contre toutes ces ruses, qui ont fait tomber quelques peuples grossiers dans le panneau des Troyens ; qu’on pourroit bien regarder comme une vraie témérité, si on vouloit recommencer à pratiquer les tentatives de cette espèce ; ainsi je suis fort éloigné d’approuver ce que quelques auteurs modernes ont avancé ; que par le moyen des chariots chargés de paille ou de foin, on pourroit introduire dans la ville une suffisante quantité de soldats. La chose est impraticable, surtout en tems de guerre : attendu qu’on examine de trop près ces sortes de voitures qu’on perce d’outre en outre, à l’entrée des portes. D’ailleurs, comme il faudroit une grande quantité de ces chariots, le nombre feroit accroître la défiance, et exposeroit à une trahison ruineuse, ou du moins à un soupçon fort dangereux : sans parler de l’extrême difficulté que ces soldats auroient à se cacher et à se débarrasser promptement, pour se réunir à propos.

D’autres s’imaginent qu’on pourroit réussir par escalades, en formant plusieurs fausses attaques à la fois, pour couvrir la véritable. Mais cette façon de surprendre n’est pas du ressort d’un partisan ; car outre qu’il faut être ingénieur, pour juger du fort et du foible d’une place de guerre, pour découvrir les endroits qu’on doit attaquer, et ceux qu’il faut éviter, il est encore nécessaire de conduire avec soi quantité d’ustanciles, pour franchir les palissades et les fossés, pour escalader les ouvrages, toûjours plus hauts que les echelles portatives. De plus, il faut pour une telle expédition, un grand nombre de troupes qu’on doit diviser en plusieurs corps, chacun capable de former et de soutenir une attaque : ce que la troupe d’un partisan ne sauroit entreprendre étant seule.

L’expédient qui me paroit le plus propre à un chef de parti, qui n’auroit que quatre cens hommes d’infanterie à ses ordres, et qui seroit bien assuré que la garnison n’est que de deux cens ; car il faut toûjours tenter ces surprises, avec une force double ; est de choisir le tems le plus facheux : la grande bise et les brouillards durant l’hiver, les tempêtes et les orages pendant l’été. Lorsqu’après les chaleurs excessives, il s’élève des vents violens, qui agitent subitement l’air : c’est alors qu’il faut mettre promptement une partie de vôtre infanterie sur des chariots couverts, qu’on tiendra prêts tout le tems qu’on médite ce projet. Toute la troupe doit être aussi fournie d’une fourrure faite de peau de chien, pour couvrir la platine et la cartouche, de manière qu’on puisse les découvrir promptement dans le besoin. Le reste de votre infanterie montera en croupe d’une partie de la cavalerie. L’une et l’autre se rendront dans un endroit distant d’une lieue de la place qu’on veut surprendre. On s’y arrêtera : si l’on prévoit que le mauvais tems se dissipe, on fera la retraite, pour revenir dans une autre occasion. Dût-on recommencer dix fois, il ne faut pas se rébuter. Une place forte mérite bien cette peine. Le coup est trop honorable et trop important pour perdre courage ; et la réussite est d’un prix fort au-dessus de toutes les fatigues.

Si au contraire, l’orage se forme, et que le vent augmente, alors dirigez vôtre approche, de manière que vous ayez toûjours le vent derrière, car il faut éviter de l’avoir en face ; attendu que dans ce cas, les sentinelles des ennemis, pouvant regarder en avant, vous découvriroient d’abord. D’ailleurs vos chevaux ne pourroient avancer qu’avec beaucoup de peine.

Toutes ces précautions prises, à mesure que la tempête grossit, vous avancerez aussi avec plus de vitesse. Dans la plus grande violence du tems, les chevaux et les chariots, ayant le vent en poupe, avanceront à grandes forces. On ne doit se mettre en peine de rien durant ces circonstances, à cause que l’ennemi ne peut rien entendre du bruit de votre marche, ni rien voir ; car la rigueur du tems fait rentrer les sentinelles dans leurs guérites et les oblige à tourner le dos au vent, pour garantir leurs yeux de la poussière et de la roideur de l’air.

A trois cens pas de la place, mes dragons et l’infanterie mettront pied à terre, la baionnette au bout du fusil. Les hussards resteront avec les chariots, auprès de quelques arbres ou de quelques maisons, les chariots retournés du côté de la retraite. Vous ne menerez derrière vous qu’une ordonnance. Vous partagerez votre infanterie en cinq détachemens. Sur le champ, vous courrez à grands pas, tenant votre monde aussi serrez qu’il sera possible. Vous passerez hardiment les barrières et les portes, vous saisirez partout les sentinelles et les corps de garde, sans faire, ni feu, ni bruit, exécutant tout avec une vitesse extrême, que l’on acquiert par l’exercice.

Pendant que le premier détachement s’empare de la porte et qu’il saisit toutes les sentinelles des environs, les autres entreront rapidement dans la ville. L’un ira promptement prendre la grand-garde. L’autre arrêtera le gouverneur ou le commandant. Le quatrième, qui doit être le plus fort, volera aux casernes ou aux quartiers de la garnison, pour se saisir des armes. Le cinquième restera dans la rue, proche de la porte, pour corps de réserve.

On fera conduire chaque détachement par des prisonniers faits à l’entrée. En même tems l’ordonnance courra à toute bride pour faire avancer vîte la moitié des hussards qui feront la patrouille dans les rues à la hauteur que l’infanterie s’avance.

Comme cette sorte de surprise ne peut réussir qu’à la faveur d’une tempête, qui n’est guères de durée, il est évident qu’il faut conduire la marche et l’exécution, avec une légèreté inexprimable, et dans un ordre bien entendu.

Il est vrai que la pluie est incommode à l’infanterie, dont les pieds glissent facilement sur des terres argilleuses ou glaises ; mais on fait de son mieux. Souvent la plupart des chemins frayés n’en sont pas pour cela plus glissans.

Si en prenant possession de la porte, il arrivoit qu’on vous apperçût de quelque endroit de la place et qu’on s’y mît en alarme, vous partagerez vîte votre troupe en 2 aîles. Elles monteront sur le rempart, l’une à droite, l’autre à gauche. On s’y saisira des canons chargés, qu’on fera tourner sur la ville : en même tems on sommera la garnison de se rendre.

Au cas que le coup manque, et qu’on soit obligé de se retirer, on ne risquera pas beaucoup : attendu que la garnison n’étant pas si nombreuse que votre troupe ; elle n’aura garde de vous inquiéter dans votre retraite.

Je pressens la répugnance qu’on peut avoir pour tenter une pareille surprise. Elle paroît d’abord, une témérité trop hazardeuse, et une conduite trop délicate pour ne pas désespérer du succès. Mais l’expérience m’autorise : elle m’a plusieurs fois convaincu de la validité du moyen que je propose. Je me contenterai cependant, de ne rapporter que ce qui m’est arrivé en deux occasions, pour trouver que la bise et l’orage sont des tems propres aux surprises.

Etant à la tête de 30 hussards et voulant éviter un orage qui se formoit derrière nous, je me suis pressé d’arriver à une place de guerre, tres bien fortifiée et occupée par une nombreuse garnison. Le vent étoit fort. Je passai la barrière et toutes les portes, avec mes chevaux qui faisoient grand bruit, sans qu’aucune sentinelle m’ait vu, ni entendu ; quoique j’eusse crié à la première garde pour me déclarer, personne ne m’a apperçu. Je traversai de même toute la ville, sans voir une seule ame dans la rue, et pour gagner à la hâte le cabaret, qui étoit dans l’autre faubourg ; je sortis courant toûjours au galop ; et n’ai vu que la sentinelle de la dernière barrière, à qui je répondis sans nous comprendre, ni l’un, ni l’autre : cependant lapluie ne tomboit pas encore ; mais le vent étoit violent.

J’ai expérimenté de même durant l’hiver, que la bise étoit un tems très propre pour faciliter la surprise d’un village de guerre et de tout autre poste fortifié. Je passai l’an 1757, la nuit de noël, dans le pays d’Hanovre, avec 80 chevaux, entre deux corps de garde des ennemis, sans en être apperçu. Je marchois cependant au milieu d’une plaine, la nuit étoit fort claire ; mais il faisoit une bise violente, qui empêcha qu’aucune sentinelle se levât ou ne tournât la tête pour me regarder. J’allai tranquillement enlever des chevaux derrière leur armée.

La nuit suivante, à mon retour, je passai encore deux différents postes de notre armée, l’un gardé par un corps de hussards, l’autre par un régiment de dragons : personne ne me vit passer, qu’une sentinelle au milieu du poste des dragons ; mais qui n’osa crier qui vive. Parce qu’il n’étoit plus tems, ayant passé les premières gardes.

On peut encore profiter du mauvais tems, pour escalader toutes sortes de postes environnés de murailles : comme villes, bourgs, abbayes, chateaux, etc. Pour cela, on doit faire les approches durant l’obscurité et prendre le moment qu’un grand vent agite l’air, ou qu’une bise fort roide oblige la garnison à se tenir à l’abri des rigueurs du tems : alors personne ne se tient sur le rempart, et les sentinelles tournent toûjours le dos au vent, ou restent dans leurs guérites ; au lieu que votre monde s’échauffe en marchant et s’anime de courage contre les rigueurs de l’air par l’espoir du butin. N’appréhendez pas que les ennemis vous apperçoivent, dès que vous avancez et que vous plantez vos échelles du coté du vent ; par ce que les sentinelles se couvrent alors la face ou baissent la tête, pour se garantir du froid.

Le temps d’un brouillard épais n’est pas moins favorable, pour s’approcher d’un poste retranché, et le forcer. Quand le brouillard, est bas, l’infanterie avancera toute courbée sur les mains, pour se cacher mieux à la vue des sentinelles. Ces sortes de surprises sont les moins dangereuses : on n’y court presqu’aucun risque : au lieu que si vous causez quelques fausses attaques, la garnison ne manque jamais de courir aux armes, et vous fait payer quelquefois bien chère une surprise manquée.

Quant on veut surprendre l’ennemi dans un village, dans une cense, dans un monastère ou dans quelque endroit détaché de l’armée, on doit partager sa troupe en deux corps composés chacun de cavalerie et d’infanterie : l’un pour aller prendre l’ennemi à dos : l’autre pour l’attaquer en face. On aura soin de faire suivre quelques chariots, pour ramener les blessés, en cas de besoin. Il faut bien calculer le tems que le premier détachemens emploiera, pour détourner l’ennemi. Les deux commandans conviendront aussi du mot de ralliement pour le tems de l’attaque, laquelle doit se faire de nuit ; à moins que le poste ne soit si éloigné de leur armée, qu’ils ne puissent en recevoir aucun secours ; car dans ce cas-là, le tems est favorable jusqu’au point du jour.

Ils règleront leur départ à proportion du chemin qu’ils auront à faire. Le détachement qui va pour détourner l’ennemi, ne doit prendre de l’infanterie qu’autant qu’il pourra monter en croupe derrière les cavaliers. Ce détachement ayant détourné l’ennemi, se mettra en bataille, à un demi quart de lieue du poste et à 100 pas hors du chemin.

Dès que l’autre détachement sera arrivé à un quart de lieue du poste, sa cavalerie se mettra aussi en bataille, hors du chemin. Les chariots et les tambours resteront auprès d’elle, et elle n’avancera que dix minutes avant le départ de l’infanterie. D’abord celle-ci avancera seule vers le feu des ennemis, qu’on apperçoit aisément. Elle marchera en se courbant autant qu’il sera possible. Si on apperçoit quelque patrouille, on restera couché contre terre. Les officiers léveront un peu la tête, pour voir s’ils ne sont pas dans le chemin des patrouilles ; auquel cas, ils avanceront ou reculeront sur le ventre. Un officier observera la patrouille. Quand elle sera passée ou rentrée, l’infanterie s’empres-sera de gagner le village et d’en débarrasser l’entrée, par où la cavalerie doit arriver, au cas où elle soit barricardée de chariots. On courra rapidement à l’endroit qu’on verra éclairé par le feu. S’il en a plusieurs, on formera autant de détachemens pour les surprendre tous à la fois.

La cavalerie qui vous suivoit lentement, fera d’abord réunir au bruit de vos armes et de vos cris, celui de ses trompettes et des tambours, avançant tous à grands pas, ne laissant qu’un bas officier, avec quelques cavaliers un peu en arrière, auprès des chariots.

Le détachement, qui s’est avancé à l’autre coté du village, pour détourner l’ennemi, entendant l’alarme, avancera aussi à grands pas, faisant sonner les trompettes et battre la caisse, attaquant tout ce qui voudroit se sauver de leur côté.

Il est immanquable que l’ennemi voyant toutes ses gardes envelopées par votre infanterie répandue dans le village, et entendant les diverses marches d’autres troupes à pied et à cheval, qui abordent de tous les côtés de la campagne, ne tardera pas à se rendre ; ou il cherchera à se sauver en confusion, par une suite en desordre : alors il sera aisé à votre cavalerie de tomber sur les fuyards et de les arrêter : sur quoi le commandant ne doit jamais oublier de défendre à sa troupe la poursuite des ennemis durant la nuit, plus loin qu’un quart de lieue, et pas un pas si le pays est couvert.

Le poste étant pris, on se hâtera de faire partir au plus vîte le butin et les prisonniers sous la conduite de votre infanterie, mettant les blessés sur les chariots ou sur les chevaux pris. Votre cavalerie fera l’avant et l’arrière-garde : celle-ci doit être beaucoup plus forte.

Quand le poste ennemi est éloigné d’une dizaine de lieues ou plus, du vôtre, il est certain qu’il se défie moins, et qu’il est plus aisé à être surpris. Dans ce cas, l’infanterie avec un lieutenant et 20 hommes de cavalerie resteront à la moitié du chemin, cachés dans un bois ou dans une cense, se tenant continuellement en garde.

Le commandant partira de cet endroit à la tête du reste de sa cavalerie. S’il prévoit qu’il ne pourra pas arriver cette même nuit, il fera emporter des rafraichissemens. Il emmenera aussi du même endroit un guide entendu, auquel il ne confiera son dessein qu’étant un peu avancé sur le chemin, qui conduit aux ennemis. Il accompagnera sa déclaration de promesses et de menaces ; l’assu-rant qu’il recompensera généralement son zèle et sa fidélité ; mais qu’il le tuera, et qu’on mettra son village en feu, s’il vient à tromper ou à prendre la fuite.

A quelle distance du lieu, on quittera le chemin à droite ou à gauche, se faisant conduire pour en gagner un autre qui puisse méner sûrement à la hauteur, la plus commode pour passer une lieue à côté du poste ennemi. Dans un tems d’hiver fort rude, on pourra s’en écarter moins ; n’y ayant pas alors tant de risques de rencontrer quelqu’un à la campagne.

Dès qu’on sera à la hauteur du poste, on se rendra obliquement sur le chemin qui vient de l’armée ennemie et de la vous reviendrez fondre sur le poste. Il arrive souvent qu’au défaut des chemins, le guide doit vous conduire à travers les champs et les prairies : ce qui importe fort peu, pour vu que la marche se dirige conformément au dessein.

Le génie de la guerre pousse quelquefois la témérité jusqu’à surprendre l’aile d’une armée campée en rase campagne, dans une plaine découverte de tous cotés. Cette sorte de surprise est d’une hardiesse à ne guères imiter. Le danger y est grand, et la retraite d’une troupe aussi peu nombreuse que celle d’un partisan, court toujours les risques d’une entière déroute ; à moins que ce ne soit au milieu d’une nuit très obscure, qui puisse cacher votre approche et votre fuite ; mais elle vous expose aussi à faire de très mauvais pas dans les tenèbres, à vous écarter de votre route et à disperser votre monde ; c’est pourquoi je ne conseillerai jamais de tenter de pareilles fortunes.

Le cas est très différent, quand le camp des ennemis s’étend dans un pays montagneux, ou couvert de bois propres à couvrir votre retraite ; car alors avec le secours d’un bon guide gagné à force d’argent et de promesses, on peut se faire conduire pendant la nuit dans les bois, et assurer ses approches à la faveur des sentiers et des ravins.

On doit bien observer, si en débouchant de la forêt, on ne rencontre pas quelque poste en avant de l’aile, qu’on veut surprendre ; par ce que dans ce cas, il faut laisser un détachement d’infanterie à votre débouché. Pendant que votre cavalerie avancera, pour détourner ce poste avancé, un autre détachement de cavalerie et d’infanterie se posera vis à vis du flanc de ce même poste. Alors vous tomberez brusquement, avec la seule cavalerie, sur l’aîle du camp. Au même moment, le détachement, que vous avez laissé sur le flanc, attaquera vivement le poste, l’infanterie marchant toute courbée. Dans l’attaque, l’une et l’autre pousseront des cris épouvantables, pour mettre toute l’armée en alarme.

Comme il est très sûr que le piquet de l’armée ne tardera pas d’accourir au secours, il faut saisir et emmener dans la minute, ce qu’on rencontre : officiers, soldats, chevaux et tout ce qu’on peut enlever. On s’empressera de regagner au plus vîte le débouché.

Votre cavalerie précédera avec le butin et les prisonniers. L’infanterie fera l’arrière-garde jusqu’à ce qu’étant hors du bois, elle prenne le devant. On tachera de faire dans la même nuit, du moins la moitié de la retraite. Soyez sûrs que l’ennemi ne vous suivra pas la nuit, dans les bois, de peur d’être enfilé.

Il n’est point de moment plus précieux à un partisan, ni qui mérite tant son attention, que celui d’une bataille. Quand tout est attentif au grand feu que l’on entend de toutes parts, à la manœuvre des armées qui viennent aux mains, à la décision d’une affaire de la dernière importance, de laquelle dépend l’heureux ou malheureux sort d’un chacun : c’est alors qu’il peut faire grand usage de son art, porter les plus rudes coups qu’ils soient possibles, causer la ruine des ennemis, piller les quartiers de leurs généraux : enlever leurs équipages, massacrer leurs gardes, mettre le feu à leur camp et répandre par-tout une alarme capable de contribuer à la défaite de leur armée.

Mais pour exécuter avec succès, un projet si vaste et si brillant, il y a des mesures à prendre. On ne doit s’y engager, qu’après avoir prudemment règlé son dessein sur trois principales circonstances. Sçavoir sur la situation du camp des ennemis, sur le moyen d’en approcher et sur l’heure du combat.

Lorsque le camp des ennemis est au milieu d’une grande plaine, ou sur quelque hauteur d’une vue fort étendue de tous côtés : il est certain qu’on ne sauroit s’en approcher, sans être apperçu de loin. Dans ce cas, la prudence doit arrêter le zèle, et empêcher la témérité de tenter l’impossible. Mais quand leur position s’étend dans un pays couvert de montagnes, de bois et de villages, l’occasion est des plus favorables. Elle assure presque du succès.

Il est donc bien avantageux à un partisan qu’il soit toujours instruit par lui-même de la situation des lieux, qui sont en avant de son armée : surtout, quand il prévoit que tôt ou tard, les ennemis peuvent venir y camper. Quelle aisance n’a-t-il pas, pour la direction de son projet ; s’il a sçu lever à tems le plan de cette partie du terrein qu’il médite d’envahir ? C’est alors, que sans le foible et dangereux secours des déserteurs et des espions, il peut, par ses propres et seules lumières, méditer en son particulier, tous les moyens d’exécuter un dessein, qui doit être réglé et conduit avec un secret impénétrable.

Dès qu’il s’apperçoit par le mouvement des armées, qu’on est à la veille d’une action, il ne tardera pas d’exposer son projet au général. S’il est agréé, il en règlera le reste et le tems du départ, sur les avis et les ordres qu’il recevra.

Comme ces sortes d’expéditions ne peuvent se faire souvent, que par de longs détours, il importe qu’on prenne bien le tems nécessaire à la marche. En 1757, Mr. le Duc de Richelieu fit avancer son armée près de Zell pour attaquer les alliés. J’eus ordre un jour avant, de me rendre avec cent chevaux sur les derrières de leur camp. Je fis une marche de vingt deux lieuës, et j’arrivai sans la moindre facheuse rencontre ; mais la prudence du prince de Brunswick fit échouer nos desseins et ne nous laissa que l’admiration de sa retraite. Je surpris cependant un reste de traîneurs à qui j’enlevai 75 chevaux et 12 chariots chargés de marchandises.

Entre les mesures qu’il doit prendre pour assurer son coup et le porter plus efficacement, il n’oubliera pas de distribuer à toute sa cavalerie des cocardes pareilles à celles des ennemis, il donnera de plus à vingt cavaliers de chaque détachement, un baton de 6 pieds, garni d’un bout de torche, éteint et enveloppé d’un peu de paille bien sèche, ou de chanvre, pour s’enflammer d’abord.

Toute la troupe partira du camp A. Plan IV. Elle marchera sous la conduite d’un bon guide, par des chemins couverts et écartés des ennemis. Etant parvenu à l’endroit C. qui doit être aux environs de la hauteur du champ de bataille, l’infanterie s’y embusquera hors du chemin et loin de la vue des passans. Elle y fera le centre de la correspondance avec l’armée, le rendez-vous du butin et l’appui de la retraite de toute la cavalerie. On fera de celle-ci autant de détachemens qu’on se propose de former d’attaques. Nous en supposerons six : chacun de cent hommes. Ils se rendront secrettement par des routes particulières à leurs postes respectifs E. D. F G. I. Il ne faudra ménager ni soins, ni argent, pour se procurer de bons guides dans ces circonstances. Chaque détachement s’embus-quera à une demie lieue, s’il le faut, de son objet d’attaque. B. K. K. K. K.

Le bruit de la mousqueterie des armées fera le signal de l’irruption. Alors la bravoure, l’intrépidité et le courage donneront des aîles et de l’adresse à votre monde. Le second détachement D. se glissera imperceptiblement entre les villages et tombera comme la foudre sur le camp. B. Pendant que 80 des leurs sabreront tout ce qu’ils rencontreront, les vingt autres allumeront promptement leurs torches aux feux qui se trouvent par tout, et répandront rapidement la flamme à la paille des tentes. Comme ils ne tarderont pas d’avoir bientôt le piquet du camp à leurs trousses, ils feront leur coup avec toute la vitesse possible, sans s’arrêter à butiner, se contentant de la gloire d’avoir excité une alarme générale capable d’ébranler toute l’armée, et de contribuer au gain d’une bataille.

En même tems que ce premier détachement attaquera le camp B. les autres E. F. G. H. attaqueront également avec toute la violence possible, les villages K. K. K. K. qu’ils ont en front. Ils y feront la même manœuvre que les premiers font dans le camp : excepté qu’ils pourront butiner à la hâte sur tout ce qu’il sera facile d’emmener des équipages des généraux, dont ces villages sont ordinairement remplis, saisissant les meilleurs chevaux, coupant le jarret d’un coup de sabre aux autres, et mettant le feu à tous les endroits qui renferment les bagages des ennemis. Chaque détachement fera avancer quelque cavaliers au de la du village pour observer le mouvemens des troupes, qui ne manqueront pas d’accourir au secours. Dès qu’on les appercevra, on fera vîte la retraite, par les routes que les commandant auront préméditées, et que nous imaginons représenter par les points hachés. Le sixième détachement H. embusqué sur le bord du chemin du camp, doit y rester pour saisir tout ce que les ennemis croiront sauver par la fuite.

L’on ne doit appréhender dans ces expéditions aucun danger. Durant ces instans critiques, que les armées en sont aux mains et toutes les troupes sont en avant du camp ; on n’y rencontre que des vivandiers, des valets, des éclopés et quelques gardes de piquets éparses ça et là, qu’on terrasse, à mesure qu’on avance. Le commandant du détachement doit avoir l’œil sur tout. Si tôt qu’il apperçoit quelque corps de troupes qui avancent sur lui ; il doit pratiquer vite sa retraite, gagner au plutôt les gorges et les bois. Je crois qu’il sera aisé à tout partisan de règler sur le plan que je donne ici celui de ses opérations conformément à la force de sa troupe et aux environs du camp qu’il se propose d’attaquer. Le principal est de bien déterminer les embuscades de la cavalerie pour la placer à même de fondre sur le camp et sur les quartiers des généraux.

Chaque détachement ayant rejoint l’infanterie y attendra le sort de la bataille ; afin que si elle se décide en faveur de son armée, il puisse regagner au plus vite les endroits propres à côtoyer la marche des ennemis et à les harceler dans leur retraite. Ces momens sont d’autant plus favorables que le desordre, l’épou-vante et le bruit y mettent tout hors de défense. Mais toutes ces sortes de surprises exigent toujours des endroits propres à couvrir les approches et les retraites.

Pour enlever quelque seigneur, dans un endroit éloigné ou fort en arrière de l’armée ennemie, on ne prendra qu’un petit détachement de douze cavaliers reconnus pour dignes de confiance de l’officier commandant, et sur la fidélité desquels il puisse compter qu’ils ne deserteront pas pour le trahir.

Chaque cavalier aura un double surtout de deux cotés pareils à ceux de deux régimens ennemis ; afin qu’étant apperçus sous une couleur, ils n’aient qu’à le retourner vite pour reparoître sous une autre. Ce déguisement empêchera que les gens du pays ne fassent un juste rapport et ne s’accordent pour indiquer la route que cette troupe pourra tenir. On observera exactement de ne s’arrêter qu’à l’écart de tout chemin et à couvert. Le maréchal des logis aura soin de procurer les rafraichissemens de quelque endroit voisin où l’on paiera tout argent comptant : ce qu’on ne manquera pas de pratiquer jusqu’à ce que le coup soit fait.

 

 

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