| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Chapitre XII - De la retraite
L’on appelle retraite, généralement toute marche qui se fait en arrière. Celle qu’on pratique à la vue d’un ennemi, qui poursuit avec des forces supérieures fait ici mon sujet. On la regarde, avec raison, comme l’héroïsme de l’art militaire. Son action en effet, est d’une manœuvre la plus délicate et la plus propre à développer la prudence, le génie, la bravoure et l’adresse d’un comandant en chef. L’histoire de tous les siècles le témoigne : elle ne prodigue jamais plus d’éloges qu’aux brillantes retraites de ses héros. Mais si la matière est importante, elle n’en est pas moins embarrassante à régler, par la variété des circonstances qui demanderoient chacune des principes à part et un détail presque infini. La brièveté que je me suis prescrite ne me permet de m’arrêter qu’aux plus essentielles : je m’expliquerai cependant de manière qu’il sera aisé d’appliquer le général à tous les cas particuliers. Le succès d’une retraite dépend directement de la connoissance du terrein qu’il faut parcourir, et de la bonne disposition qu’on donne aux troupes pour se défendre. La première fournit les avantages et contribue infiniment à les saisir. La seconde arrête la fougue des ennemis et soutient au plus haut point toutes les forces d’une troupe. L’une et l’autre méritent d’être approfondies.
Toute retraite forcée à la suite d’une malheureuse affaire seroit presqu’impraticable, si elle n’avoit été préméditée avant d’être en présence des ennemis, et si l’on devoit fuir par des routes inconnues. Celle que l’on peut faire à la faveur de la nuit, ou de quelque brouillard, est plus aisée, quand on est sûr de ses derrières : on peut alors se dérober facilement à la vuë des ennemis : ceux-ci d’ailleurs n’auront garde de vous suivre dans les ténèbres, de peur d’être surpris. Nous ne parlerons donc que de celle qu’on est obligé de faire de jour et sous le feu des ennemis. Pour la bien conduire, il faut connoitre absolument la force des ennemis : car il seroit honteux d’être la dupe d’une fausse alarme, et de se retirer trop précipitamment par une terreur mal fondée à l’approche d’un ennemi inférieur. Il faut donc être convaincu de sa trop grande supériorité, et avoir bien remarqué quelles troupes il a. S’il vient avec une forte cavalierie réunie à une infanterie plus nombreuse que la vôtre, il faut rendre d’abord l’action de celle-ci inutile. Pour cela, vôtre infanterie s’empressera de se retirer et de gagner au plus vîte le premier endroit de chicane. Elle s’y embusquera et servira avantageusement à la cavalerie au cas qu’elle y attire celle des ennemis, comme on l’a dit en parlant des embuscades. Pour cacher aux ennemis, et favoriser le départ de votre infanterie, vous ferez avancer votre cavalerie, faisant mine de vouloir attaquer l’ennemi A. Plan VII. Votre troupe se formera en deux divisions B. C. chacune rangée sur deux lignes, la seconde double de la première et disposées comme sur le plan. La division C. se retirera la première à 100 ou 200 pas, où elle tournera encore face aux ennemis et se partagera en deux aîles, laissant un intervalle pour le passage de la division B. Celle-ci, en se retirant sera suivie à 50 pas, d’une arrière-garde, qui se partagera en plusieurs bandes D. pour voltiger devant le front des ennemis. Au cas qu’ils paroissent vouloir vous joindre, vos petites bandes feront un feu continuel particulierement sur les cotés, qui s’avancent le plus, continuant cette manœuvre jusqu’à ce qu’elles aient rejoint la division C. Celle-ci alors, détachera promptement quelques bandes des mieux montés, pour servir d’arrière-garde, et harceler les ennemis, jusqu’à ce que la division B. se soit aussi rangée à 100 pas en arrière, sur deux ailes, laissant toujours un intervalle, pour la retraite de la division C. qui doit y passer à son tour. On continuera d’escadronner de cette manière jusqu’à ce qu’on ait attiré la cavalerie ennemie sous le feu de l’infanterie. Quand les forces de l’ennemi ne sont composées, que de cavalerie, dans ce cas, votre infanterie (marquée dans le plan par des rectantangles pointés) se retirera conjointement avec la cavalerie, à moins que le terrein de votre rétraite ne soit exposé à être détourné à la faveur de quelque endroit couvert : car alors, la moitié de votre infanterie ira vîte occuper le dit endroit, et y formera son embuscade. Le reste de l’infanterie se placera au centre de la seconde ligne de chaque division. Si l’ennemi s’approche trop de la première ligne, elle se repliera legèrement sur les deux ailes de la seconde, ouvrant vîte son centre, d’où l’infanterie chargera l’ennemi avec un feu servi par pelotons. En même tems votre cavalerie détachera plusieurs bandes qui s’avanceront brusquement pour embarrasser la réunion des ennemis, que le feu de l’infanterie a mis en confusion. La division qui se retire pressera sa marche et se portera plus ou moins loin, suivant que l’ennemi poursuit. La division qui soutenoit se repliera ensuite jusqu’à ce qu’elle ait passé entre les ailes de la seconde division, qui fera alors la manœuvre de la première, continuant d’escadronner alternativement tant que l’ennemi se désiste de sa poursuite. Pour faciliter la retraite de l’infanterie et lui faire gagner quelque avance sur celle des ennemis, plusieurs ont cru qu’on devoit la transporter sur des chariots ; mais quand on a l’ennemi à ses trousses, ce seroit bien mal ménager le tems, que de le passer à ramasser des voitures et à les atteler : ces momens sont trop précieux, on en profitera mieux si on fait partir lestement cette infanterie, la quelle ne sera pas exposée aux embarras inévitables d’un train de chariots pris à la hâte, qui se brisent ou se dérangent facilement, et arrêtent toute la file : ce qui retarde non seulement l’infanterie, mais encore la cavalerie, quand elle doit prendre le même chemin, qu’elle trouve embarrassé des débris de ces voitures. Le cas seroit different, si l’ennemi étoit éloigné, ou qu’on eût déjà quelque avance sur lui. Alors il faut, à mesure qu’un chariot se casse, le jetter d’abord hors du chemin, et chaque cheval de l’attelage portera deux fantassins ou on les distribuera sur d’autres voitures. S’il s’en brise beaucoup, une partie courra à pied pour suivre quelque tems : étant las, on leur fera prendre la place d’un même nombre de plus forts, qui changeront ensuite avec d’autres, selon le besoin et la possibilité du cas. Quand on a un bois en arrière, il ne faut pas y entrer, si l’ennemi vous suit de près, et qu’il est prévenu de votre force ; il vaut mieux le cotoyer selon la route pointée G. de peur qu’il ne vous détourne. Mais si on ne peut éviter de le traverser, la division C. le passera d’abord, et au débouché, elle fera face aux deux flancs du bois. La division B. restera à l’entrée jusqu’à ce qu’elle juge que la division C. s’est assez avancée : pour lors, la cavalerie B. se repliera et l’infanterie suivra pour servir d’arrière-garde durant tout le passage du bois. A la sortie toute la troupe reprendra sa premiere disposition. Dans tous les défilés, et au passage des ponts, on fera la même manœuvre que pour le bois ; mais la première division étant passée, elle se mettra en bataille, faisant face aux ennemis, et l’infanterie se rangera aussi de l’autre côté sur le bord de la rivière. Lorsque le terrein de la retraite est montagneux, la division qui se replie fera garder les hauteurs par les bandes qu’elle détache ; elle les gardera elle-même, s’il est possible. Une cavalerie qui fait sa retraite sans infanterie, doit se former sur trois lignes à deux cens pas l’une derrière l’autre. Les deux dernières élargiront un peu le front, pour paroître plus nombreuses. Elles se rangeront sur les deux côtés hors du chemin. La première ligne étant attaquée, la seconde la soutiendra. La troisième attendra la retraite de la première, et soutiendra la seconde, continuant ainsi tour à tour. Si l’ennemi paroissoit abandonner la poursuite, toute la troupe reprendra l’ordre d’une marche ordinaire, avec cette précaution que l’arrière-garde doit être renforcée, et l’avant-garde peu nombreuse. Quant à la retraite d’un petit détachement de cavalerie tels que ceux qui vont à la reconnoissance des ennemis, à la découverte d’une marche, à l’enlévement de quelque officier, ou pour quelque autre commission, comme ils ne sont pas assé nombreux pour escadronner, et se retirer en règle, ils n’ont que deux partis à prendre : la fuite ou l’irruption. L’on doit se déterminer à celle-ci, quand la retraite est tellement coupée de tous côtés, qu’il n’est plus d’autre moyen d’échapper, qu’en se faisant jouer avec les armes blanches, fondant avec violence sur tout ce qui s’oppose à votre passage. Mais la suite est toujours moins hazardeuse, pour peu qu’elle soit possible. Si l’officier commandant, étant assuré de la fidélité de ses cavaliers et de leur attachement, voit qu’il ne peut se dérober à la vue des ennemis, et qu’il est prêt de tomber entre leurs mains, il doit tenter encore un moyen qui souvent a réussi. Il dispersera toute sa troupe, deux à deux, qui à la faveur du premier endroit couvert, ou libre, prendront autant de différentes routes. Il est visible que deux hommes pouvant serpenter à droite et à gauche s’échapperont plus aisément qu’une troupe de douze ou de vingt, qui ne sauroit se mouvoir si librement. Nous nous servimes avec succès d’un tel expédient en Italie. Les Espagnols ayant eu avis que mon détachement s’étoit glissé derrière leur armée, nous couperent la retraite de tous côtés. Toute la troupe s’est dispersée, je ne pris que deux hussards avec moi : l’on nous poursuivit de près, je me crus mille fois arrêté. Cependant je me suis sauvé en traversant un étang marécageux. Les ennemis coururent pour me détourner ; mais je gagnai sur eux tant d’avance qu’ils ne purent m’atteindre. J’arrivai à mon poste, où trois jours après le détachement se trouva tout réuni, sans avoir perdu un seul homme : ceci peut prouver que dans un cas pareil, il ne faut jamais désesperer et que dans une extrême nécessité, le passage d’une rivière ou d’un marais ne doit pas rebuter. Dans une retraite forcée, la prudence exige qu’on sacrifie tout pour sauver la vie et la liberté : c’est pourquoi il ne faut pas hésiter un moment à se débarrasser de tout ce qui peut appésantir la marche, ou la retarder. Equipages, butin prisonniers, il faut faire partir tout à tems et ne songer qu’aux moyens de faire la retraite plus lestement.
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