Aller sur Hérodote
Au carrefour de l'histoire

(pas de lien)

Les sites stratisc.org et herodote.iquebec.com se sont alliés pour vous offrir cette page.
Aller sur stratisc.org
Stratégie et Histoire
 

 

Le duel Internet – imprimé

 

Henri Martinez

 

 

henri.martinez@ac-montpellier.fr

Professeur certifié de technologie, formateur TICE IUFM Montpellier,
Doctorant " Histoire et Défense ", UPV
5 janvier 2000
Revue " Histoire et Défense – Les cahiers de Montpellier",
n°41 I/2000, éd. UMR 5609, Montpellier III

 

Cet article trouve sa raison d’être dans les recherches de l’auteur sur " L’histoire militaire de l’Internet des origines à nos jours " après un mémoire de DEA d’Histoire militaire, défense et sécurité,  intitulé " Le Pentagone à l’origine de l’Internet ? Mythes et réalités des origines militaires de l’Internet " mais aussi dans l’étude des méthodes de "désinformatique1" que l’on rencontre de plus en plus sur le Réseau mondial et qui a donné lieu à une communication2 lors du colloque " La désinformation : pour une approche historique " tenu en novembre 1999 à l’Université Paul Valéry.

 

SOMMAIRE

2. Where the wizards stay up late et ses auteurs

3. Arpanet et les services de renseignement américains

4. L’historien face aux technologies de la communication

5. Les fichiers sensibles ont-ils circulé sur le réseau de l’ARPA ?

6. Internet est un moyen efficace pour vérifier l’information

7. Annexes : messages électroniques commentés

 

  1. L’imprimé est-il plus fiable qu’Internet ?
  2. Internet, en tant que nouvel outil de communication, est souvent considéré comme le vecteur de propagation d’informations difficiles à vérifier. Dernièrement, un exemple nous a été donné qui pourrait, si ce n’est détruire, du moins affaiblir les certitudes générales ambiantes et le postulat communément admis concernant la supériorité de l’information imprimée publiée par rapport aux informations numériques disponibles sur Internet. Cet exemple pourrait être taxé de " cas d’école ". Sur Internet, il est de notoriété publique que l’on trouve tout et la réfutation de tout et même son contraire. Mais à l’inverse, nous attendions-nous à trouver des phrases dans une édition d’un ouvrage imprimé et dans l’édition suivante du même ouvrage l’inversion totale du sens de ces phrases par l’adjonction de négations ? Nous intéressant à l’histoire militaire de l’Internet nous avons lu avec attention la traduction française du livre de Hafner et Lyon intitulé Where the wizards stay up late3. Le seul ouvrage en français sur ce thème.

  3. Where the wizards stay up late et ses auteurs
  4. C’est le travail d’un couple marié vivant en Californie. Katie Hafner et Matthew Lyon, décrivent l’aventure scientifique de ce qui est souvent considéré comme le premier réseau sous la forme d’un récit chronologique retraçant les origines et les débuts de l’Internet en l’ARPANET4 depuis les années 1950 jusqu’à fin 1989. Elle est journaliste spécialisée dans le monde informatique et l’Internet5. Après avoir été employée par Newsweek, elle travaille maintenant au New York Time. Matthew Lyon, d’abord conseiller du président de l’Université du Texas est maintenant vice chancelier adjoint en charge des affaires publiques à l’Université de Berkeley en Californie. Bien que cet ouvrage commercial soit conçu pour être lu par le plus grand nombre jusqu’à être taxé de "populaire" il est recommandé parce qu’il semble de prime abord très documenté. On peut regretter que les renvois de notes, de références et de citations soient inexistants mais les sources sont données par chapitre. Les auteurs prétendent, par-dessus les mythes, rétablir les faits à propos des origines de l’Internet. En opposition avec le scepticisme des sociétés privées de télécommunication, ils présentent à la fois le Pentagone finançant la recherche sur les réseaux et le réservoir de matière grise constitué par les Universités6 prestigieuses sans lesquelles l’ARPANet n’aurait pu voir le jour. Hafner a travaillé pour Newsweek le concurrent du Time. Ces deux magazines concurrents à des degrés divers, rivalisent dans la recherche du plus petit dénominateur commun afin de clarifier des questions complexes et ce, jusqu’à la prétention usurpée d’en savoir beaucoup sur un sujet. Ils simplifient tout en omettant des détails importants au détriment bien sur de la rigueur historique. Philip Elmer-Dewitt, journaliste au Time, a écrit un article7 à propos des origines de l'Internet durant la Guerre Froide. Cet article a grandement contribué à implanter dans l’opinion publique l’image d’un réseau de communication uniquement construit pour résister à une attaque thermonucléaire.

    " How could orders be issued to the armed forces if the U.S. were ravaged by a nuclear assault?…The Pentagon  needed a military command-and-control system that would continue to operate…8"

    " Comment les ordres pourraient parvenir aux forces armées si les Etats Unis étaient ravagés par une attaque nucléaire? …Le Pentagone avait besoin d’un système de commandement et de contrôle qui conserverait ses capacités opérationnelles… "

    Il donna tout le mérite de sa naissance à Paul Baran9. L'article a ignoré et n'a mentionné aucune des contributions fondamentales de l’ARPA10 ni le travail préalable d’autres chercheurs. C’était une vue simpliste et très réductrice de l'histoire. Mais doit-on attendre mieux de cette forme de journalisme ? Cet article oublieux des pionniers de l'ARPANET a soulevé leurs protestations. Robert Taylor, directeur11 de l’IPTO12 en charge de la création du réseau de l’ARPA, a envoyé à l’éditeur une lettre qui ne fut jamais publiée. Selon une théorie à vérifier cet article aurait procuré à Newsweek et à Katie Hafner l’occasion merveilleuse de s’attaquer à la crédibilité du Time. La "thèse" des auteurs aurait été aussi en partie motivée sur une stratégie destinée à démontrer que l'histoire du Time était fausse et par conséquent ce dernier peu crédible.

     

     

  5. Arpanet et les services de renseignement américains
  6. Dans la version française de ce livre publiée sous le titre Les sorciers du Net, Hafner et Lyon, décrivent l’une des utilisations qu’auraient fait d’ARPANET les services de renseignement américains. Durant la guerre du Vietnam des opposants américains auraient été fichés par les services de renseignement militaires. Quand en 1971, l’opinion publique s’en serait aperçu, le scandale aurait éclaté et l’armée aurait été sommée par le gouvernement de détruire ces fichiers. Par la suite, en 1975 le bruit aurait couru que les fichiers n’avaient pas été détruits mais avaient transités sur l’Internet d’un site militaire à un autre afin de les mettre à l’abri. Une enquête sénatoriale aurait été ordonnée. La version française décrit ces faits qui appartiennent de droit au domaine de l’histoire militaire :

    " A la fin des années 60, l’agitation politique croissante, parfois violente, a pris les militaires au dépourvu. Leurs services de renseignements savaient tout sur Prague, Berlin ou Moscou, mais il fallait maintenant s’intéresser à Newark, Detroit ou Chicago. L’armée rassembla des données sur des dizaines de villes américaines, sur l’emplacement des postes de police, des casernes de pompiers, des hôpitaux et de tout à l’avenant. Et quelqu’un au Pentagone estima que se serait une bonne idée de garder également trace des fauteurs de trouble ici et là. En 1972, cela s’est su, l’armée réunissait ce genre d’informations ! La réprobation publique fut telle qu’on donna l’ordre de détruire les fichiers sur l’heure. Mais trois ans plus tard, les responsables du renseignement étaient accusés d’avoir utilisé l’ARPANET pour dissimuler les fichiers en lieu sûr. Du coup quand l’affaire éclata, la plupart des Américains découvrirent qu’il existait une chose appelée ARPANET. Que l’histoire fût racontée à la sombre manière d’un roman d’espionnage ne fit qu’exacerber l’orage. Une enquête du Sénat s’ensuivit, au cours de laquelle la DARPA fut invitée à expliquer ce qu’elle faisait de l’ARPANET. Stockés chez BBN dans un réduit poussiéreux, il y avait des centaines de rouleaux représentant des sorties de Télétype. La DARPA les passa en revue et finit par s’apercevoir que les fichiers de l’armée avaient effectivement circulé sur l’ARPANET. La DARPA fut blanchie, mais d’apparaître mêlée aux opérations clandestines du Pentagone était bien la dernière chose dont l’ARPANET avait besoin. 13"

    Le texte éveille l’intérêt mais reste ambigu. Il laisse la porte ouverte à plusieurs interprétations. Sans d’autres précisions il laisse croire que les fichiers nominatifs des personnes recensées ont été imprimés puis stockés dans l’entreprise BBN. Du point de vue historique, ces informations devaient être vérifiées.

     

  7. L’historien face aux technologies de la communication
  8. Il nous a semblé judicieux de rechercher des témoins ou bien d’autres sources disponibles sur Internet ou localisables à partir des banques de données du Réseau. La liste de diffusion sur l’histoire du cyberespace14 est une réunion modérée15, une communauté virtuelle de pionniers de l’Internet, d’historiens, d’auteurs, de journalistes, de personnes intéressées dans la conservation de la mémoire de la Matrice16. Le samedi 20 novembre 1999, fort de passage tiré de ce livre, nous posions sur la liste une question en guise de demande de renseignements complémentaires. Elle restait sans réponse. Le mercredi 1er décembre 1999 nous réitérions cette question en précisant que nous désirions à titre historique trouver plus d’informations sur ce point. Plusieurs personnes ont répondu. Au rythme d’une discussion sur l’Internet, ces réponses se sont succédées venant de diverses personnes plus ou moins qualifiées17 pour apporter des éléments probants. Certaines de ces réponses étaient plutôt basées sur des impressions que sur des faits. Des utilisateurs d’Internet se plaçant quelquefois en défenseurs de leur " chose " ont nié toute information qui pourrait être considérée comme lui portant atteinte. En partie, elles ont plutôt rejeté la légitimité historique de la citation ci-dessus, en taxant notre enquête du domaine de l’élucubration, de la paranoïa, de la peur de mythiques conspirations. Un des arguments servant à nier fermement la possibilité d’utiliser ARPANET comme outil de transmission de données sensibles est celui de son manque de confidentialité. Un témoin a aussitôt répondu qu’il existait à l’époque des systèmes de cryptage des données circulant sur l’ARPANET. Alex Mackenzie18 intervint à titre de témoin principal. Il travaillait à un poste clef dans la société BBN19. Il suivit et participa au déroulement d’une partie de l’enquête. Dans un premier temps, il apporte sur la liste son témoignage en confirmant la version du récit de Katie Hafner en citant le texte anglais (conforme à sa traduction française) : "les fichiers de l’armée avaient effectivement circulé sur l’ARPANET". Simultanément est apparu un message de Julian Dibbell citant une version20 anglaise contradictoire de celle citée par Alex Mackenzie : "les fichiers de l’armée n’avaient effectivement pas circulé sur l’ARPANET". Dans ce même message Julian Dibbell met en doute, soit la mémoire de la personne21 qui a posé une question sur ce sujet, soit ses capacités de compréhension ou bien la qualité même de la traduction française. Or, ce qu’il n’a pu savoir à ce stade de la discussion, c’est que deux publications successives d’un même ouvrage en langue anglaise seraient donc sur ce point précis contradictoires sans que l’auteur n’en soit informé. Etaient-ce de simples erreurs typographiques corrigées dans une édition ultérieure ou de la manipulation ? La traduction en français du même ouvrage serait conforme à la plus ancienne version anglaise. Alex Mackenzie affiche alors un doute perceptible dans son deuxième message. L’enquête a bien eu lieu, mais il ne se rappelle pas ses conclusions. Il ne sait plus exactement si les fichiers ont été déplacés ou non sur le Réseau naissant de l’ARPA mais il confirme que la citation de l’ouvrage22 qu’il possède est conforme à celle qu’il avait déjà donnée. Hafner, est consultée sur ce point. A cet instant, la conversation est devenue "publique". L’auteur ne peut plus se permettre d’éluder ou ignorer les questions comme elle l’avait fait six mois plus tôt quand nous lui avions déjà demandé ses références à propos de ce passage. Elle affiche ouvertement sa confusion et ne se rappelle pas ce qu’elle a voulu écrire. Dans un premier temps, elle se demande qui a rajouté la négation dans son ouvrage. Cette correction ne serait-elle donc pas de son fait. Sans sombrer dans la paranoïa, on doit se poser la question de l’identité de la personne qui a modifié le texte de Katie Hafner. Mais du point de vue du sens général de la phrase, elle approuve finalement cette correction. Hafner donne alors à la liste de diffusion l’origine de ses références. Elle tire cette information d’un échange de courriers avec le témoin principal : Alex-Mackenzie. Apres avoir consulté quelques archives, les auteurs se sont concentrés sur entrevues avec des personnes qui avaient travaillé à ARPA et BBN. Le travail est bien fait. On peut s’en servir de base mais il faut contrôler chaque information. A l’examen de leurs messages, l’auteur et le témoin déclarent ne plus se remémorer le résultat de l’enquête du Sénat américain mais inclinent pour la non circulation des fichiers sur le réseau. Il est intéressant de remarquer le phénomène d’alignement de témoins en fonction de l’évolution de la discussion. Est-ce un réflexe de défense pour conserver sa crédibilité, de l’honnêteté intellectuelle ou de la prudence ?

     

  9. Les fichiers sensibles ont-ils circulé sur le réseau de l’ARPA ?
  10. Il serait très difficile de donner une réponse. Les rouleaux de télétype trouvés à BBN contenaient des informations quantitatives de trafic de données et non qualitatives. Il était matériellement impossible par l’intermédiaire de ces rouleaux de se faire une opinion sur la nature des données qui ont ou non transité d’un point à un autre du réseau. Seuls des militaires, des archives des services impliqués dans le scandale pourraient nous informer. Encore faudrait-il que les uns et les autres veuillent et puissent parler ou être consultés. En dehors de l'aspect déontologique, que l’armée américaine23 ait commencé à s’approprier dans son utilisation quotidienne un réseau naissant, qu’elle finançait totalement par ailleurs, n’aurait rien d’étonnant. Dès 1973, l'armée utilisait le réseau à plusieurs emplacements24, bien qu’en tant qu’outil, ARPANET était très peu connu des militaires de la première moitié des années 70 jusqu'à la une décennie suivante. Larry Roberts, le responsable jusqu’en 1973 de la mise en œuvre du réseau de l’ARPA nous répond :

    "I never was told what each group did on the network and I did not feel it was our place to control or monitor the traffic…But it clearly was not an improper use of the network even if it occurred since it was used to transfer a file, not spy on students. So, either way, it clearly was not used for spying, and if it was used, it was to expedite the delivery of data transfer, just like we designed it for. We clearly wanted both the civilians and the military to discover the value of packet switching. 25"

    " On ne m’a jamais dit ce que chacun des groupes faisait sur le réseau et je ne pensais pas que ce fut notre rôle de contrôler et diriger son trafic… Mais ce n'était pas un usage impropre du réseau même s’il a été utilisé pour transférer les dossiers et non pas pour espionner les étudiants. Donc, d’une manière ou d’une autre, il n'a pas été utilisé pour espionner. Et s'il a été utilisé, c'était seulement comme nous l'avons conçu, pour nous informer de la distribution de transfert du données. Nous voulions qu’à la fois les civils et l'armée découvrent la valeur de la commutation par paquets. "

    Il est vrai que depuis les origines du réseau, les applications militaires pouvaient rebuter ses pionniers au tempérament libertaire qui par leurs idées souvent ouvertement affichées auraient été inclus dans un tel fichier nominatif d’opposants. Si cette transmission a réellement eu lieu, peu ont du en être les complices. Différents historiens spécialistes du passé du Réseau des réseaux auxquels nous avons demandé leur avis n’ont pas traité cet événement. Arthur Norberg26 et Ronda Hauben27 ne pensent pas que le transfert ait eu lieu. Janet Abbate28 estime que ce point est intéressant à clarifier et ne prend pas position. L’éditeur français, Calmann-Lévy pas plus que l’américain Simon and Schuster29 ne semblent désireux de répondre aux demandes d’éclaircissement. Par contre, l’entreprise BBN est intervenue pour essayer de faire clore la discussion dans une direction qui ne lui porte pas ombrage.

     

  11. Internet est un moyen efficace pour vérifier l’information
  12. Nous savions déjà qu’afin d’établir la vérité historique, il convenait de se diriger vers les sources originales comme par exemple le compte rendu d’enquête et d’audition du Sénat qui a été publiée30 ou bien d’autres témoignages dignes de foi. Les résultats des auditions du congrès et les enquêtes sénatoriales ne sont pas toujours publiés et seulement à la discrétion du comité, sur la base de ses conclusions. Les dossiers des auditions peuvent donner lieu à une publication officielle ou bien à une publication du type brochure. Consulter la liste des publications du congrès devrait nous permettre de répondre à l’une de nos questions quant à la publication des conclusions et leur disponibilité. Afin d’en revenir aux faits, il est nécessaire de retrouver des documents de première main. Les différentes études historiques successives (ou interprétations successives) semblent dans ce cas générer des distorsions plus que des éclaircissements. Les négations mal transcrites ou les erreurs de typographie ne sont pas neuves. Ce qui est aussi vraiment intéressant, c'est l’examen de ce processus de citations et recopies qui enfouit l'élément original sous des strates de plus en plus épaisses. Pouvoir affirmer en fin de compte que les fichiers ont ou pas circulé sur le Net est une question qui mérite d’être résolue mais le problème essentiel ne se situe pas sur ce point précis. Ce qui est nouveau c’est la remise en compte du statut de l’ouvrage imprimé comme base de référence de travail fiable. Pour l’historien Internet était déjà un outil appréciable de recherche documentaire.

    " …nous avons pu arriver à des résultats très positifs dans des domaines où le chercheur n’aurait jamais pensé trouver la réponse à ses questions aussi rapidement et aussi complètement ; je pense notamment à une recherche sur les sectes qui a permis de trouver grâce aux news, en une demi-heure de recherches, l’équivalent de plusieurs semaines de travail ! Dans le cadre d’une autre recherche sur le thème de la commémoration demandée par un historien spécialiste de la Révolution Française, l’interrogation des bases de Darmouth College Library a permis de trouver 320 références d’ouvrages dont certains remontent à la fin du 19e siècle au grand étonnement de l’enseignant ravi du résultat. 31"

    Mais aujourd’hui, l’Internet est devenu l’outil de communication planétaire qui permet de vérifier rapidement la crédibilité de faits relatés et imprimés, de confronter les témoignages avec les ouvrages. Le réseau a révélé les différences entre les éditions successives d’un livre censées être identiques en soulignant des divergences impensables ainsi que la désinformation qui aurait pu en découler. Dans ce cas précis, seul l’outil Internet a permis de faire apparaître au grand jour cette contradiction majeure mais aussi d’ouvrir de nouvelles pistes de recherches. Il est presque aussi handicapant dans le monde de la recherche de ne pas disposer de la messagerie électronique que de ne pas avoir le téléphone32. Est-ce que cette méthode de travail peut être utilisée au profit d’autres domaines de la recherche historique ? Rassurons-nous, le dépouillement des archives poussiéreuses sera encore pour longtemps un point de passage obligé sur le chemin de la recherche des faits.

     

  13. Annexes : messages électroniques commentés

 

Les archives de la liste sont consultables sur le site http://maelstrom.stjohns.edu/archives/cyhist.html

 

La première réponse, postée par Les Earnest, interprète ce qui a été dit, refuse d’accorder une quelconque réalité historique aux faits relatés par Hafner.

Même s’il déclare ne pas avoir lu le livre, comme d’autres35 internautes qui étudient ce que fut l’ARPANET, il rejète vigoureusement toute implication militaire dans le réseau qui soit autre que financière. La discussion commence à prendre un ton passionnel. Mike O’Brien à son tour témoigne afin de contredire le message précédent quant à la non-utilisation d’ARPANET pour transmettre des informations confidentielles. Il dit que l’armée américaine utilisait des boites de cryptage installées à coté des IMP36.

A l’opposé il donne son avis et ses impressions à propos de l’envoi des dits fichiers sensibles en destination de la société BBN parce que les personnes qui y travaillaient étaient justement des opposants à la guerre du Vietnam.

Après une série de réponses émanant d’autres personnes qui s’opposent plus ou moins fortement à ce passage du livre, Les Ernest prononce les mots de " théorie de la conspiration "

Alex Mackenzie qui était le directeur du centre d’observation du réseau et travailla chez BBN des années 1967 à 1996 apporte un premier témoignage qui permet d’éclaircir l’un des points du livre sujet à une mauvaise interprétation : ce que contenait les sorties d’imprimantes de télétype. Il valide l’existence historique de cette enquête en tant que témoin principal.

Soulignons un point essentiel. Même si preuve éventuelle est faite qu’un montant important de données numériques a circulé à une date précise entre deux sites militaires cela n’apporte absolument aucune indication quant à la nature de ces données numériques. Rien ne prouve qu’il s’agissait des fichiers suspects.

Ce message apporte un autre témoignage quant à la réalité de cet événement historique.

Le message de Julian démontre que la citation du livre provenant d’une réédition est en contradiction avec l’édition précédente déjà citée par Alex Mackenzie. Passages en contradiction que je souligne dans un message sur la liste. Ray fait de même dans le message ci-dessous.

La source originale (Alex McKenzie ) est déjà assez parlante, et il vous incombe de jeter un coup d'oeil sur sa réponse sur la cyhist. Il est maintenant lui-même incertain de ce qui a été trouvé, ou n'a pas été trouvé à l’intérieur du réduit poussiéreux à BBN quelques 30 années en arrière. Je pense me rappeler qu'il a trouvé que les fichiers n'avaient pas été déplacés sur l'Arpanet. Mais s'il y a quelqu'un à BBN qui se souvient de l'incident, une réponse de cette personne serait la bienvenue.

J’ai, bien sûr, toute la correspondance originale d'Alex sur ce sujet.

Mais, étant donné que presque six années se sont passées depuis que la recherche sur ce livre a été conduite, c'est maintenant un réduit numérique tout aussi poussiéreux que je serais heureuse d’explorer dans quelque temps.

Il semble suffisant de dire que la version avec une négation est plus de logique étant donnée la phrase étudiée. "

Dan Halbert travaille dans l’entreprise BBN. Il a donc été prévenu par un membre de la liste de diffusion, qu’une discussion impliquant la renommée de la société BBN avait lieu sur la liste. Il intervient pour que soient clarifiées les informations dans le sens de l’erreur de frappe (intitulé du message) puis que la discussion soit close. Exemple typique de l’entreprise en veille qui surveille son image sur le réseau est-il un exemple à suivre ?




 

 

________

Notes:

1 Si l’informatique est la science du traitement automatisé de l’information, alors peut-on appeler " désinformatique " la science du traitement automatisé de la désinformation ?

2 MARTINEZ Henri, " La " désinformatique " à l’heure du réseau des réseaux numériques ", in Actes du colloque La désinformation pour une approche historique, nov. 99, UMR 5609.

3 HAFNER Katie, LYON Matthew, Where the wizards stay up late, 1996, Simon and Schuster.

4 Le réseau de l’Agence des Projets de Recherche Avancée du Département de la Défense américain.

5 Elle a notamment écrit  The House at the Bridge: A Story of Modern Germany  et  Cyberpunk: Outlaws and Hackers on the Computer Frontier.

6 Harvard, Stanford, l’University of california at Los Angeles et le Massachusetts Institute of Technology.

7 ELMER-DEWITT Philip, "First Nation in Cyberspace", 6 décembre 1993, in Time, p 62-64.

8 Ibid., p.62.

9 L’un des inventeurs, en 1965, de la théorie de la commutation par paquets (blocs messages) qui gouverne actuellement les transmissions sur le Réseau. Il travaillait à la RAND Corporation à Santa-Monica en Californie.

10 Advanced Research Project Agency : l’Agence des Projets de Recherche Avancée qui dépend du Département de la Défense (D.o.D.).

11 De juin 1966 à mars 1969.

12 Information Processing Technique Office : Le bureau des techniques de traitement de l’information dépendant de l’ARPA.

13 HAFNER Katie, LYON Matthew, Les sorciers du Net, les origines de l’Internet, 1999, Calman-Lévy, p.270-271.

14 CYHIST Community Memory: Discussion list on the History of Cyberspace

15 Une liste de diffusion modérée est une liste où les messages sont contrôlés par un modérateur avant d’être postés à tous les membres abonnés de la liste.

16 Autre nom d’Internet.

17 Peut-on parler de " non témoins " ?

18 Alex Mackenzie était le directeur du centre d’observation du réseau et travailla chez BBN des années 1967 à 1996.

19 Bolt Beranek and Newman.

20 Réédition de 1998.

21 L’auteur : Henri Martinez dans ce cas précis.

22 Edition 1996.

23 Y compris ses services de renseignements.

24 ROBERTS Lawrence, mardi 28 décembre 1999 05:57, Re: Fwd: Re: Arpanet History.

25 Ibid.

26 NORBERG Arthur, jeudi 20 janvier 2000 14:47, Re: early Internet history.

27 HAUBEN Ronda, lundi 6 décembre 1999 10:24, réponse à l’auteur : Arpanet.

28 ABBATE Janet, jeudi 9 décembre 1999 01:11, réponse à l’auteur : Arpanet.

29 Site http://www.simonandschuster.com/

30 Nous venons juste d’en avoir la preuve (Le 22/03/2000).

31 DUCASSE Jean-Paul, SABIN Marc, " La production, la diffusion et la recherche d’information sur l’Internet. Un exemple d’application à l’Institut d’études politiques de Lyon ", in L’Internet professionnel, 1995, CNRS éditions, Le Micro Bulletin N°1, p.285.

32 D’après AUMONT Serge, " Messagerie et listes de diffusion ", ibid., p.76.

33 EARNEST Les, Réponse à l’auteur, liste de diffusion Community Memory: Discussion List on the History of Cyberspace, jeudi 2 décembre 1999 02:05, 1 p.

34 En référence à la soi-disant création d’ARPANET dans le but de créer un réseau redondant capable de résister à une guerre thermonucléaire.

35 Comme par exemple le message de COWAN John, jeudi 2 décembre 1999 16:10, Re: Arpanet.

36 Interface Message processor : Interface de Traitement des Messages : ordinateur conçu pour découper en paquets les messages de l’ordinateur hôte émetteur lors de leur émission sur le réseau et de les ré-assembler avant de les remettre pour réception à l’ordinateur hôte récepteur.

37 O’BRIEN Mike, jeudi 2 décembre 1999 19:43, Re: Arpanet.

38 O’BRIEN Mike, art.cit.

39 EARNEST Les, vendredi 3 décembre 1999 10:48, Re: Arpanet.

40 McKENZIE Alex, samedi 4 décembre 1999 14:25, ARPANET to move Army intelligence.

41 PRESS Larry, samedi 4 décembre 1999 14:25, Re: Arpanet and the Vietnam war.

42 BAWDEN Alan, vendredi 3 décembre 1999 23:06, Re: Arpanet.

43 Humoristique parce que le rôle d’Arpanet était justement de transmettre des fichiers. Le problème consiste plutôt à savoir quel type de fichiers ?

44 DIBBELL Julian, samedi 4 décembre 1999 16:46, Re: Arpanet.

45 HIRSCHFELD Ray, dimanche 5 décembre 1999 13:20, Re: CYHIST Digest - 3 Décembre 1999 au 4 Décembre 1999 (#1999-177).

46 DIBBELL Julian, mardi 7 décembre 1999 11:00, Re: ARPANET to move Army intelligence.

47 McKENZIE Alex, mercredi 8 décembre 1999 15:22,Resend: ARPANET and Army Files.

48 HAFNER Katie, vendredi 10 décembre 1999 18:03, Re: wizards, réponse à l’auteur.

49 HAFNER Katie, dimanche 12 décembre 1999 19:15, Re: [CM>] Tr: Arpanet.

50 HIRSCHFELD Ray, dimanche 12 décembre 1999 11:49, Re:Tr: Arpanet.

51 HART Michael S., lundi 13 décembre 1999 04:54, Tr: wizards.

52 HALBERT Dan, vendredi 10 décembre 1999 20:55, Re: Wizards: page 231 typo.

Copyright © ISC et Herodote 2000 pour la version Internet