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Les Stratégiques
Articles choisis
Maurice Faivre LE
GÉNÉRAL PAUL ELY un
chef d'état-major face au pouvoir politique
Le
général Paul Ely, qui a été chef d'état-major général de 1949 à 1961,
est un personnage mal connu. Etant à la charnière du politique et du
militaire, il a pourtant joué un rôle éminent dans la politique de défense
des IVème et Vème Républiques, et en particulier dans quatre domaines de
responsabilité :
- la liquidation de la présence française en Indochine,
- la préparation de l'expédition de Suez,
- la politique militaire en Algérie,
- le Plan militaire à long terme qui sera mis en oeuvre ensuite par le
général de Gaulle.
C'est dans le cadre de recherches sur la guerre d'Algérie, que voulant
analyser le rôle des Etats-majors parisiens, j'ai eu accès par dérogation
aux archives du ministre des Armées et au fonds privé du général Ely au
Service historique de l'armée de terre (1). Je me
suis aperçu alors que dans ce dépôt de 92 cartons, le général Ely avait
conservé tous les documents importants reçus ou émis par son Etat-major,
mais aussi les 37 cahiers de son Journal
de marche et d'activités (JMA).
Tous les soirs de 1953 à 1961, avec le concours de son Cabinet, le général
Ely a rapporté ses entretiens de la journée avec les responsables politiques
et militaires, français et étrangers ; et lorsqu'il rencontrait le général
de Gaulle ou Michel Debré, il rapporte la conversation mot à mot. Ce Journal
apporte ainsi, sur la personnalité de ces interlocuteurs, des appréciations
qui complètent celles qu'a relatées Alain Peyreffitte.
J'ai complèté cette recherche par la lecture des deux livres de Mémoires publiés en
1965 et 1969, des Actes du colloque tenu à Arc et Senans en 1984 sur "l'Aventure
de la Bombe ", du colloque de 1996 sur "la
France et l'OTAN ", du
livre de Georges-Henri Soutou sur l'Alliance
incertaine avec la RFA (1996),
et par la consultation au Quai d'Orsay de la série des Pactes consacrée aux
relations avec l'OTAN et au Comité de Défense nationale de 1957 à 1961.
Bien que mon livre publié en 1998 soit consacré à la période
1956-1961, j'aborderai dans cet exposé l'ensemble de la carrière du général
Ely, et après sa biographie, je voudrais exposer quelle a été sa position,
et ses relations parfois conflictuelles avec les responsables politiques sur
les problèmes de l'Indochine, de l'expédition de Suez, de l'Algérie et du
plan à long terme, pour conclure sur la personnalité d'Ely. X
Né en 1897 à Salonique où son père était Directeur de la Poste
française, le jeune Ely s'engage en 1915 au 46ème RI, suit un peloton
d'aspirant en 1916 et est admis à St Cyr en 1919 (promotion dite des Croix
de guerre ) . Stagiaire à l'Ecole de guerre en 1928, il est capitaine en
1930 et est grièvement blessé en 1940, alors qu'il appartenait à
l'Etat-Major du général Georges. En 1941, il commande le 10ème Bataillon de
Chasseurs au camp de Thol près de Pont d'Ain. Décoré de la Francisque après
que son bataillon eût été chargé de la Garde d'Honneur à Vichy, il
s'engage dans l'Organisation de la résistance de l'Armée (ORA) en 1942, en
devient le chef adjoint pour la Zone Sud et se rend en mission à Londres le 4
février 1944. Le même jour, sa femme est arrêtée et déportée à Ravensbrück.
Ely essaie sans succès de convaincre le général de Gaulle du double jeu du
Maréchal. Nommé colonel-adjoint au Délégué militaire national, il
remplace Chaban-Delmas lorsque celui-ci est en mission à Londres. Il
intervient alors pour retarder l'insurrection que les communistes veulent déclencher
à Paris.
Promu général en 1945, il est Directeur du Cabinet militaire du
ministre de la Défense Edmond Michelet, puis Chef d'état-major du général
de Lattre, Commandant de la 7ème Région à Dijon, et Représentant de la
France auStanding Group
à Washington pendant 4 ans.
En 1949, il devient Chef d'Etat-major général de la Défense
nationale, Général d'Armée en 1953, Commissaire général et Commandant en
chef en Indochine de juin 1954 à juin 1955, et remplace le général
Guillaune en février 1956 au poste de Chef d'Etat-major général des Forces
armées. Il approuve le comportement de Salan le 13 mai 1958, mais en désaccord
avec le ministre de Chévigné qui a mis aux arrêts ses adjoints Challe et
Martin, il démissionne le 16 mai. Le général de Gaulle le rappelle début
juin comme Chef d'Etat-major général des Armées. Six mois plus tard, il
reprend son poste à la Défense nationale. Il sera prolongé d'un an en 1960
et quittera le service peu avant le putsch d'avril 1961. Il sera victime d'un
attentat de l'OAS. Il meurt en 1975 avant d'avoir pu écrire le troisième
tome de ses mémoires, qui devait être consacré aux problèmes
internationaux. L'INDOCHINE
Nommé
chef d'état-major général des Forces armées en octobre 1953, Ely se trouve
immédiatement confronté au problème de l'Indochine, et au plan ambitieux du
général Navarre, qui vise à la fois à contrer l'offensive viet-minh vers
le Laos, et à développer les armées nationales qui seront chargées de
pacifier le pays. Dans une lettre du 13 novembre 1953, il fait comprendre à
Navarre qu'il n'y a plus de renforts possibles : "la
fleur de l'armée se trouve en Indochine ", un renforcement de 100
officiers et 1000 sous-officiers obligerait à dissoudre 16 bataillons en
Europe et en Afrique du Nord.
Il accompagne le ministre Pleven en Indochine du 7 au 28 février 1954,
se rend à Dien Bien Phu dont il apprécie la solidité des défenses ( comme
précédemment M. De Chevigné et le général Blanc), mais il est réservé
sur cette initiative de Navarre, qui est en limite du rayon d'action de
l'aviation, et qui est critiquée par Cogny commandant les Forces terrestres
du Nord Vietnam.
Alors que l'attaque du camp retranché débute le 13 mars, le
gouvernement l'envoie le 19 mars aux Etats-Unis, où il est accueilli très
chaleureusement par l'amiral Radford, Président des Chefs d'état-major. Le
but du voyage est d'obtenir le soutien de l'aviation américaine, au cas où
l'aviation chinoise interviendrait. Ely rencontre les plus hautes autorité
politiques. Eisenhower promet le soutien américain, mais Foster Dulles y met
des conditions politiques, à savoir l'accord des pays intéressés par le
Sud-Est asiatique. Ely obtient l'aide américaine pour la fourniture de
parachutes et pour l'entraînement des armées nationales. L'amiral Radford
fait même préparer techniquement l'intervention de l'aviation stratégique
de Manille sur Dien Bien Phu. Cette intervention sera malheureusement annulée,
et l'on sait par les mémoires d'A.Eden que malgré l'accord de Dulles et de
Radford, cette annulation est due à l'opposition britannique.
Pendant que se déroule la bataille, un Comité de guerre est créé à
Paris à l'instigation d'Ely qui déplore la dissémination des décisions
entre plusieurs ministres. Tous les moyens de renforcer le camp retranché
sont examinés par le gouvernement Laniel. L'opération Vautour de
bombardement US ayant été abandonnée, on étudie une opération terrestre
de secours (Condor), et une sortie de la garnison assiégée vers le Laos
(Albatros). Ces opérations ne peuvent être menées à bien, et le camp
capitule le 7 mai 1954.
Dans le même mois de mai a débuté la conférence internationale
de Genève, qui a pour but de faire la paix par la négociation.
L'hypothèse d'un échec n'est pas écartée, et c'est dans cette éventualité
que le Comité des chefs d'état-major, puis le Comité de Défense nationale
proposent le 15 mai la constitution de 3 divisions légéres à base d'appelés,
et la rétraction du dispositif sur le "Tonkin utile".
Ely repart le 18 mai pour Saïgon et fait le point de la situation avec
Navarre et Cogny. Le 25 mai il est de retour à Paris et rend compte de son
impression au gouvernement. Il apprend le 3 juin sa désignation comme
Commissaire général et Commandant en chef. Il est de nouveau à Saïgon le 8
juin, charge Salan des problèmes militaires, prend contact avec les autorités
vietnamiennes et rend compte à G.Bidault de la situation, inquiètante au
Nord-Vietnam.
Le 18 juin , le général Ely revient à Paris pour rencontrer Mendès-France
qui a été investi le même jour à la tête du gouvernement. Il rencontre le
général Koenig, nouveau ministre de la Défense, ainsi que l'empereur Bao Daï
et Ngo Dinh Diem, le futur Premier Ministre du Sud. Le Comité de Défense
nationale du 28 juin décide l'envoi du contingent, une Loi sera soumise au
parlement en ce sens. Le même jour, de Paris, Ely fait déclencher l'opération
Auvergne de rétraction du dispositif au Tonkin. Merci,
lui télégraphie Salan. Grâce à Cogny et Vanuxem, cette opération est un
succès, elle surprend le Viet-Minh qui subit de lourdes pertes. Elle permet
en outre d'évacuer les évèchés de Phat-Diem et de Bui-Chu, sous la
conduite d'un clergé très directif.
Pendant les négociation de Genève, plusieurs messages sont échangés
entre Ely et Mendès-France, qui demande l'avis du Commandant en chef sur les
délais d'évacuation du Nord-Vietnam, et sur la ligne de séparation entre le
Nord et le Sud. Le Vietminh proposait initialement le 14ème parallèle et la
France le 18ème. Le 20 juillet, Mendès
demande à Ely son accord sur les clauses militaires et politiques des accords
de Genève, et c'est au nom du Commandant en chef que les accords sont signés
le 21 juillet par le général Delteil.
Ces accords comportent le cessez-le-feu dans les 15 jours, la démarcation
au niveau du 17ème parallèle, qui permet de conserver Tourane et Hué, l'évacuation
de Hanoï en 10 mois, l'échange des prisonniers (12.000 Français contre
65.000 Vietminh, et 20.000 disparus en majorité vietnamiens), et le libre
choix des populations, en attendant des élections générales qui devraient
avoir lieu dans un an ou deux. Grâce
à l'appui des Anglo-saxons, c'est au dire d'Ely le meilleur accord que nous
pouvions espérer après Dien Bien Phu.
Alors que l'on avait envisagé l'évacuation de 300.000 nordistes vers
le sud et le centre Vietnam, on atteindra un million de réfugiés, surtout
catholiques, mais également des
membres des minorités comme les Nungs. Cet afflux avait plusieurs causes,
l'attachement à la religion, l'encadrement du clergé catholique, les
pressions de Diem et des militaires français, mais aussi les projets Vietminh
de contrôle de la propriété. Malgré les obstacles accumulés par le
Vietminh, le déplacement et l'hébergement de ces populations furent menés
à bien par les généraux Gambiez et Cogny, avec le soutien financier des Américains,
et l'aide humanitaire des épouses d'officiers et d'administrateurs, et de
l'Eglise (visites du cardinal Spillman et de Mgr Rodhain).
Le général Ely se trouve alors confronté à trois séries de
difficultés politiques, de la part des gouvernements français, vietnamien et
américain. Première difficulté, la désignation de M. Sainteny comme Délégué
général au Nord Vietnam, ce qui laisse supposer que l'on s'oriente vers une
politique d'équilibre entre le Nord et le Sud, alors que tout devrait être
fait pour promouvoir un gouvernement démocratique au sud, et gagner les élections.
Ely monte à Paris, il rencontre Mendès-France et Sainteny, et fait le 31 août
1954 une déclaration à France-Presse, indiquant que la France ne reconnaît
qu'un gouvernement.
Avec le ministre Diem, nationaliste et catholique intransigeant, les
relations furent toujours difficiles. Dans un pays en pleine anarchie, seules
les Sectes sont organisées. Alors qu'Ely souhaiterait un gouvernement d'union
nationale, sous l'arbitrage de Bao Daï, Diem veut éliminer les Sectes. En
avril-mai 1955, il attaque les positions des Bin Xuyen, au prix de 800 civils
tués et blessés, et de la
constitution de maquis anti-gouvernementaux.
Dans cette situation, Ely recherche le soutien des Américains, il
entretient de bonnes relations avec le général Collins, chef de Mission,
mais il constate que ce dernier n'a aucune liberté d'action.
Avec le Secrétaire d'Etat Guy la Chambre, Ely se rend à Washington, où
Bedell Smith accepte que le soutien américain à Diem soit assorti de la coopération
avec tous les Vietnamiens.
Mais fin octobre, Eisenhower promet un soutien sans
conditions à Diem. En mai
1955, les conversations franco-américaines de Paris aboutissent à une
politique de compromis, pour
laquelle Ely se considère non qualifié.
Il faut un homme nouveau, dit-il. Il quitte Saïgon le 2 juin 1955.
Dans ses mémoires, Ely porte un jugement sur la politique de la
France, confrontée à une guerre révolutionnaire, dans laquelle il aurait
fallu soutenir les nationalistes modérés plutôt que de s'attacher à la
fiction de l'Empire français. C'était aussi le point de vue des généraux
Leclerc et de Lattre, mais on l'a fait trop tard.
Il ne fait pas de doute que dans ce drame, il a joué un rôle
politique et militaire éminent, tant en recherchant l'appui des Américains
pour sauver Dien Bien Phu et établir une démocratie au Vietnam qu'en
conseillant le gouvernement français pour liquider les séquelles de cette
guerre coloniale. La mission reçue était une mission de sacrifice, que
certains lui reprocheront, bien qu'il s'en soit acquitté avec hauteur de vue
et conscience de son devoir. SUEZ
Quelques mois après son retour d'Indochine, le général Ely devient
Chef d'état-major général des Forces armées. A ce titre, il prend une part
importante, en étroite liaison avec Guy Mollet et Christian Pineau, à la préparation
de l'expédition de Suez. Il reconnaît que la position française dans cette
affaire est dominée par le problème algérien, et souligne la duplicité de
Nasser qui avait assuré C. Pineau qu'il ne soutenait pas la rébellion algérienne.
Il fait plusieurs voyages à Londres, où il garde le secret sur le soutien de
la France à l'aviation israélienne, et où il constate que le Comité des
Chefs d'Etat-major est hostile à l'opération. Il ne réussit pas à éviter
l'intégration des forces françaises dans le commandement britannique, et déplore
le décalage de 5 à 6 jours entre l'attaque des Israéliens et le débarquement
franco-britannique. C'est ce délai excessif qui permet aux réactions
internationales de se développer.
Regrettant que l'expédition n'ait pas été couverte sur le plan
politique et diplomatique, il attribue l'échec de l'opération davantage à
l'attitude américaine (action contre la Livre sterling) qu'aux menaces soviétiques
qui n'étaient pas crédibles; mais ce sont surtout les Conservateurs
britanniques qui ont lâché le Premier Ministre Anthony Eden. Cette défaite
politique pour l'Occident a cependant permis à Israël d'éloigner la menace
d'anéantissement que faisait peser sur elle l'Egypte appuyée par l'Union
soviétique. Pour la France, elle a en partie occulté le succès de l'opération
d'arraisonnement des chefs de la rébellion algérienne, le 22 octobre 1956.
Le général Ely en tire la conclusion que la France doit recouvrer sa liberté
d'action dans le monde, et adapter ses objectifs politiques à ses moyens
d'action militaire. L'ALGÉRIE.
Pour le Chef d'Etat-major général, l'Algérie constitue la priorité
du moment. Estimant que la politique des petits
paquets est responsable de la
perte de l'Indochine, il livre une première bataille pour l'augmentation des effectifs (courbe jointe), alors que les chefs de gouvernement
successifs, de Guy Mollet à Michel Debré, escomptent une victoire militaire
rapide et demandent la réduction
des contingents. "Il est
impensable, écrit Debré en
1959, que tout ne fut pas terminé en
1960". Faisant l'impasse
sur l'OTAN, Ely réussit à porter les effectifs d'Algérie à près de
450.000 hommes, en rappelant les disponibles en 1956 et en allongeant la durée
du service de 18 à 27 mois, puis à maintenir les effectifs grâce au
transfert des 100.000 hommes qui servent au Maroc et en Tunisie. A partir de
Challe, le recours à 120.000 supplétifs armés pallie le déficit dû aux
classes creuses et permet de maintenir, jusqu'au putsch d'avril 1961, une
moyenne de près de 600.000 combattants dont 380.000 de l'armée de terre.
Note.
Cette courbe fait ressortir : - l'importance des effectifs affectés au Maroc et en
Tunisie de 1954 à 1958, - les maximas atteints en octobre 1956 (rappelés) et
octobre 1958, - la stabilisation des effectifs instruits de l'armée de
terre, de 1959 à 1961, compensée par la montée
en puissance des supplétifs, - la déflation qui débute à l'été 1961 et qui
concerne en particulier les parachutistes et les supplétifs,
et en 1962 les appelés et engagés musulmans.
La deuxième préoccupation du CEMG est la conduite des opérations militaires, associées à des actions de guerre
psychologique conduites au niveau du gouvernement. Il réalise l'unité
d'action en réunissant ministres et généraux dans un Comité de guerre en
juillet 1957. Il met en place, avec
le concours des Services spéciaux, un système de renseignement qui a fait
ses preuves en Indochine. Il décentralise le commandement au niveau des trois
régions d'Algérie, et obtient la constitution de réserves mobiles qui vont
permettre à Challe de nettoyer les zones d'implantation rebelle, en partant
de l'Oranie vers l'Aurès. Il préconise en 1959 de passer à l'autodéfense
active des populations, en confiant les secteurs pacifiés aux officiers
des Sections administratives spécialisées (SAS).
Parallèlement, le soutien du Maroc et de la Tunise aux rebelles réfugiés
sur leur territoire constitue une préoccupation constante. Ely recherche
d'abord une solution diplomatique en proposant , sans succès, au ministre
Guedira, à Bourguiba et au Prince Hassan, de participer au contrôle de ces
bandes inorganisées. Il préconise en juin 1957 le blocage
des frontières et obtient du ministre Morice l'édification de barrages
qui permettront en avril-mai 1958, avec l'engagement des régiments
parachutistes, de gagner la bataille des frontières et d'interdire le
ravitaillement en armes de la rébellion intérieure. Favorable au droit de
suite et aux ripostes aériennes, il se range ensuite à l'avis des diplomates
et limite les interventions en Tunisie et au Maroc à des actions secrètes de
commandos de harkis, strictement contrôlées.
Sur le plan de la politique algérienne,
le général Ely se prononce dès 1956 pour une solution libérale, une
association de type fédéral incluant le Maroc et la Tunisie. Il s'efforce
d'en convaincre les officiers à l'occasion de nombreux voyages en Algérie,
mais il est confronté aux hésitations et aux contradictions du général de
Gaulle dont il ignore les objectifs politiques et avec lequel il a des échanges
assez vifs, qu'il rapporte mot à mot dans son Journal. "De
Gaulle a donné l'impression qu'on le trompait,
écrit-il en août 1958, que
c'était la pagaille, que les chefs d'état-major étaient de pauvres types
qui n'y comprenaient rien. Et
pourtant le responsable est en partie le général de Gaulle avec lequel il
est bien difficile de travailler. C'est même désespérant.." . Il
ajoute en septembre : " de Gaulle
est aussi empoisonnant, il ne vous croit pas, il conteste les chiffres, n'est
pas convaincu de la chute des effectifs si l'on revient à 24 mois...."
Et en avril 1959 : "Il est
impossible de travailler avec de Gaulle, c'est un homme seul...Vous
croyez toujours qu'on veut vous rouler, lui dit-il, il n'est pas possible de travailler dans ces conditions ".
Ayant appris que le ministre Guillaumat a reçu l'ordre d'éliminer les gens du 13 mai, il estime en 1958 que le chef du
gouvernement joue un jeu démoniaque
dans les questions de personnes.. Lors de l'affaire des barricades en
janvier 1960, Ely s'oppose aux civils de l'Elysée qui réclament l'ouverture
du feu, (avec tout le sang qui a déjà
coulé en Algérie, qu'est-ce que cela peut faire, dit le général), il
conseille alors la négociation. Le rappel de Massu est pour lui une erreur
politique.
Sur la politique fluctuante du Général, Ely note qu'après le
referendum de septembre 1958, de Gaulle ne
voit pas de solution pour l'Algérie. En
octobre 1959, il croit que "l'Algérie
va durer des années. Il n'y
aura pas de cessez-le-feu. Petit à petit, la rébellion se tassera...".
En mars 1960 à Catinat et Redjas, le Chef de l'Etat déclare aux officiers :
" La France a le droit de rester en
Algérie. Elle y restera
". Il juge que l'opérationel est
une mécanique bien rôdée, mais il
ne croit pas au reste, à la tâche
de pacification et de contacts que selon Ely seuls les militaires sont en
mesure de conduire.
Le discours du 4 novembre 1960, qui évoque la future République algérienne,
provoque la stupeur de Debré,
de Joxe et
d'Ely. Le 8 novembre, de Gaulle demande à
Ely d'aller faire un tour en Algérie. "Vous
direz que la raison commande que l'Algérie ne pouvait être une province française...L'armée
n'a pas à en être touchée...elle sortira de là victorieuse...Jamais je ne
donnerai l'Algérie à Ferhat Abbas ...". L'entrevue d'Ely à son
retour d'Algérie, le 15 novembre, est dramatique. Il déclare à de Gaulle
que l'armée ne lui fait plus confiance. Au cours de l'entrevue,
il développe les idées qui lui sont chères sur la difficulté de travailler
avec le général de Gaulle, sur l'intérêt qu'il y aurait à ce que les
grands exécutants soient prévenus, etc.. De Gaulle a alors cette réplique
étonnante : " Et la surprise
?".
Après le voyage tragique du 10 décembre 1960 à Alger, où les
musulmans, invités à manifester par le Directeur des Affaires politiques
François Coulet, ont été repris en main par les cadres du FLN, Ely note que
"les cris et les drapeaux montrent comment les musulmans vont interpréter
la notion d'Algérie algérienne et de République algérienne ".
Mais Debré croit encore que «pour
de Gaulle, la République algérienne est à 30 ans...avec drapeau et armée
française ». «Qu'il le dise
», répond Ely. "J'ai suivi le
calvaire de Debré, dira-t-il. De Gaulle ne savait pas quelle politique suivre. Je ne savais pas ce
que voulait de Gaulle, et Debré non plus ".
En dépit de son désaccord sur la politique algérienne, le général
Ely est un légaliste. Il désapprouve
et condamne sans aucune réserve le
putsch et l'OAS. Profondément attaché à l'unité de l'Armée et de la
Nation, il observe que les Français
ont approuvé à une large majorité
cette politique, et ressent une immense tristesse à la pensée de se trouver
séparé de ceux qui, pendant longtemps, furent si proches de (lui ) dans
l'action et pour la France. ...L'Histoire
serait injuste, écrit-il,
si les quelques jours d'erreur de Challe cachaient à jamais la magnifique année
d'un commandement exercé en Algérie avec tant de compétence et de bonheur,
et si de ce fait et du même coup, elle mettait dans l'oubli les exploits
d'une armée qui fut parmi les plus belles qu'aît eue la France. LA
POLITIQUE MILITAIRE A LONG TERME.
On sait depuis le colloque d'Arc-et-Senans la part prise dans la décision
de fabrication de l'arme nucléaire par les chefs de gouvernement de la IVème
République : Pleven, Mendès-France, Guy Mollet et Félix Gaillard. Le général
Ely est en décembre 1956 le premier Président du Comité des Applications
militaires de l'Energie atomique, et l'on apprend par son Journal de marche
que le décret fixant la première explosion au début de 1960 a été signé
le 22 avril 1958, et antidaté au 11 avril, alors que censuré par l'Assemblée
nationale, Félix Gaillard n'expédiait plus que les affaires courantes.
Peu de temps après son retour d'Indochine, le général Ely prend acte
du fait que la France n'a pas de politique de défense. Il définit alors avec
son Etat-Major, la doctrine qui prend en compte le fait nucléaire et idéologique,
et qui sera mise en oeuvre 15 ans plus tard par la Vème République. Sa
directive du 5 octobre 1956 (notez la date) définit les trois capacités qui seront celles de
nos armées : capacité de frappe nucléaire,
de défense permanente du territoire, et de manoeuvre-intervention. Il rédige
des projets de directives que les ministres Bourgès-Maunoury et Chaban-Delmas
tardent à approuver. Avec les mêmes ministres, il suit les discussions
franco-germano-italiennes qui en 1957 visent à harmoniser nos conceptions et
nos programmes d'armement. Il approuve le 8 avril 1958 l'accord
Chaban-Strauss-Taviani qui prévoit la participation de la RFA et de l'Italie
au financement de l'usine de séparation isotopique.
Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir, Ely poursuit sa réflexion
sur le Plan militaire à long terme (PMLT) et édicte le 5 novembre 1958 une
directive tout à fait prémonitoire sur ce que doit être la composition de
nos armées dans l'avenir. Un jour plus tard le général de Gaulle adresse à
six destinataires seulement une Instruction personnelle et secrète (IPS) au sujet des forces armées.
La
comparaison de ces deux directives simultanées ne manque pas d'intérêt,
elle montre que si les objectifs sont identiques : avoir une défense qui soit
nationale, adaptée à toutes les formes de conflit, étendue à l'échelle
mondiale, assurant la survie de la nation, les moyens prévus par Ely sont
plus réalistes que ceux du général de Gaulle. Les deux textes prévoient
des moyens comparables en ce qui concerne une force de frappe de 40 rampes
sol-sol et de 50 avions d'appui lourd - 5 à 7 divisions terrestres - 2 à 3
porte-avions. Mais Ely limite nos forces aériennes à 500 avions et la marine
à 300.000 tonnes, alors que de Gaulle prévoit 1.000 avions et 40
sous-marins. La défense territoriale sera décentralisée pour Ely, alors que
de Gaulle veut y affecter 20 Grandes Unités, appuyées sur des môles de résistance
qui rappellent le précédent du "réduit breton". On notera que
seule la directive d'Ely sera diffusée par le Ministre Guillaumat, et que ce
sont ses propositions qui seront réalisées 20 ans plus tard. La
force de frappe.
Une autre divergence entre les deux hommes est celle de leur conception
de l'arme atomique. Pour le général de Gaulle, c'est une arme politique, qui
doit lui permettre d'affirmer la position de la France vis-à-vis des grandes
puissances et du Conseil de Sécurité. "Sa
précision technique n'est pas essentielle" , déclare-t-il .
Pour Ely , c'est une arme de dissuasion qui
est à l'échelle de nos
possibilités...La valeur de nos
forces dépend de leur nature et non de leur volume, écrit-il. Il définit
ainsi ce que nos théoriciens appelleront plus tard la dissuasion "du
faible au fort".
Il ajoute que la bombe
continentale, c'est-à-dire la bombe française, apporte
un risque supplémentaire à
celui des armes nucléaires américaines. Cette conception sera retenue au
sommet d'Ottawa en 1974, je cite : "les
forces nucléaires indépendantes (du Royaume-Uni et de la France) jouent un rôle
dissuasif propre et contribuent au renforcement global de la dissuasion en
compliquant les plans d'un agresseur potentiel et son évaluation des risques". Les
relations interalliées.
L' accord conclu par Chaban-Delmas avec Strauss et Taviani sur le
financement de l'usine de séparation isotopique sera dénoncé deux mois plus
tard par le général de Gaulle, à peine rentré de son premier voyage en Algérie.
Les réunions du 17 juin 1958 et
du 7 janvier 1959 sont l'occasion pour Ely d'exprimer son désaccord. Alors
que le Chef du Gouvernement veut réviser les conditions de coopération de la
Marine et de la Défense aérienne avec l'OTAN, Ely déclare que « tout cela est important mais secondaire...ce sont des problèmes
mineurs. Le problème de fond, c'est celui de l'équilibre des forces.
(Les Anglo-saxons) voudraient conserver
pour eux les missions nobles, les continentaux étant chargés de fournir la
piétaille...Deuxième terme du
problème, nous avons pratiquement 20 ans de retard pour les armes modernes et
nous avons absolument besoin de l'aide américaine ».
Entretenant des relations de confiance avec les généraux alliés, en
particulier Montgoméry, Eisenhower, Radford, Norstad et l'amiral Strauss, Ely
est persuadé que "les Américains
donnent toujours le renseignement correspondant à l'étage technique auquel
vous êtes vous-même arrivés. Si nous sommes une puissance atomique, nous
disposerons donc des resnseignements correspondant à ce standing ".
En accord avec M.Debré, Couve de Murville, L.Joxe et Adenauer, il
critique donc la politique de rupture qui est provoquée par le memorandum du
général de Gaulle du 17 septembre 1958. Tous sont d'accord sur les objectifs
généraux : élargir la zone de l'Alliance à l'échelle du monde, participer
à la direction stratégique de l'Alliance, améliorer la coopération
interalliée, mais pas sur les propositions formulées en terme d'ultimatum,
telles que : "Ou les Américains
se retirent de l'Europe, ou ils acceptent la révision demandée par la France
". Ely estime alors que Debré devrait s'opposer au général de
Gaulle, qui presbyte en politique,
prend des positions neutralistes, et dont la lettre à Eisenhower du 26 Août
1959 est maladroite, digne d'un enfant de choeur.
La méthode diplomatique préconisée par le général Ely obtient
d'ailleurs des résultats positifs : nous obtenons en mars 1959 la livraison
de 440 kgs d'uranium enrichi pour le réacteur de sous-marin. Des
conversations à trois se déroulent de façon encourageante à Washington sur
la stratégie de l'Alliance. La coopération en Méditerranée, l'accès à
Berlin, la livraison de missiles Honest John aux FFA et l'assistance militaire
américaine font l'objet d'accords avec les Etats-Unis en 1959 et 1960.
Dans sa critique de la politique gaullienne, Ely fait le joint entre le
problème de l'OTAN et celui de l'Algérie. Ayant été prolongé d'un an, il
se demande (en août 1960) si on l'a
prolongé pour couvrir une politique douteuse en Algérie et dans le monde,
entre l'Est et l'Ouest. Il se
rend compte -je cite - que "le général de Gaulle fait fausse route en créant artificiellement et
volontairement le malaise dans l'OTAN, tout en ayant sur les bras l'affaire
algérienne qui nécessite l'appui de tous nos alliés ". Lui-même,
à l'inverse, s'efforce de convaincre les milieux alliés du bien-fondé de
notre politique algérienne, en même temps qu'il cherche à concilier les
points de vue différents de la France avec ses alliés atlantiques.
Passé dans la réserve le
1er mars 1961, le général Ely ne
s'exprime pas sur les relations interalliées, mais on peut penser qu'il
approuve son successeur le général Olié, dont une des raisons de la démission,
six mois plus tard, est son opposition à la rupture avec l'OTAN. Un
chef militaire éminent
Je
voudrais conclure sur la personnalité du général Ely, qui pour les
observateurs extérieurs est un personnage modeste, sans relief, ne faisant
pas d'esbrouffe. Tel n'est pas l'avis des hommes politiques qui ont apprécié
sa collaboration. Les chefs de gouvernement de la IVème République écoutent
davantage ses conseils que ceux des ministres de la Défense. Ely
a écrasé Guillaumat, dit
le général de Gaulle, il a une
position trop forte à la Défense nationale. Son successeur Olié estime
que de Gaulle est jaloux d'Ely, qui lui porte ombrage.
En Indochine, il ne ménage pas ses efforts pour redresser une
situation dramatique, allant sans cesse de Paris à Saïgon et à Washington.
Sans doute fait-il preuve de remarquables qualités de Chef militaire, mais il
apparaît surtout comme un homme de réflexion ayant des vues à la fois
prospectives et réalistes. Il juge sainement la situation internationale. Le
premier, il définit la doctrine nucléaire française, proportionnée à nos
possibilités, et complémentaire de celle des Américains. Il est conscient
des possibilités limitées de la France dans les domaines scientifiques et
industriels. Il s'efforce de montrer aux responsables politiques que la
politique est l'art du possible, et que nos objectifs doivent être adaptés
à nos moyens militaires.
Au sein de la IVème République, il apparaît comme la
personnification du pouvoir militaire. Conseiller du gouvernement, il use
alternativement de persuasion et de critique, et joue des rivalités internes
entre ministres pour imposer ses solutions. Il se trouvera plusieurs fois en désaccord
avec ses ministres de tutelle, et au bord de la rupture avec Chaban- Delmas,
qui est désordonné. Il ne lit pas les
papiers, il fait de la politique . C'est ainsi qu'il a utilisé les crédits
de renseignement pour mettre en place Delbecque à Alger.
Ely n'est pas seulement militaire, il a le sens de la diplomatie et
replace les situations dans leur cadre géopolitique. Il essaie de négocier
avec les Marocains et les Tunisiens avant de condamner leur co-belligérance;
mais même alors, il limite nos actions armées dans les pays
voisins de l'Algérie. Ses contacts au Standing Group lui ont fait apprécier
les qualités et les défauts des anglo-saxons, auprès desquels il jouit d'un
prestige certain. Il estime qu'au prix de quelques concessions, on peut
s'entendre avec eux.
Dans les armées, Ely est considéré comme un chef humain, il est un
peu le directeur de conscience des généraux, dont il s'efforce de concilier
l'action avec les orientations du gouvernement. Il réunit périodiquement de
jeunes officiers afin d'évaluer l'état d'esprit et les aspirations des
cadres militaires. Il entretient des relations amicales avec les familles des
officiers de son Cabinet. Son jugement est cependant sévère, parfois mordant
sur certains de ses subordonnés.
Il critique Salan et Cogny, Bollardière
et Faure.
A coté de ses Directives et Instructions militaires, d'une grande
clarté, il a publié des articles de Défense nationale, un ouvrage sur l'Armée dans la Nation , couronné par l'Académie, et deux
remarquables livres de mémoires(4):
l'un,.L'Indochine dans la tourmente. et
l'autre,. Suez. Le 13 mai. Ses
remarques sur le commandement sont marquées d'une grande pertinence. La
qualité nécessaire au chef est pour lui l'ambition
de réaliser. Commander, écrit-il, c'est
concevoir , décider, faire exécuter. Dans cet esprit, un chef ne doit rien faire, tout faire faire, ne rien laisser faire.
Son jugement sur la politique gaullienne fait le lien entre l'Algérie
et l'Alliance atlantique. Il observe avec regret que le chef de l'Etat se
brouille volontairement avec nos alliés, alors qu'il aurait besoin de leur
soutien pour mener à bien la mission à laquelle le peuple français l'a
appelé : la paix en Algérie. Son Journal met en lumière l'habileté
politique du Chef de l'Etat, qui impose peu à peu ses vues, même quand ses
ministres ne le suivent pas. Il note également ses erreurs de jugement, ainsi
quand en mai et juin 1960 de Gaulle affirme que "
La guerre est inévitable. Les Russes assailleront l'Europe avant d'attaquer
la Chine...Il faut règler le problème
algérien pour avoir une défense efficace ". Ely est aussi le témoin
des phases dépressives de Charles de Gaulle, ainsi le 13 décembre 1960 après
les manifestations d'Alger, le général lui confie : Tout cela m'ennuie. Je suis au bout de mon rouleau. Ce n'est pas exaltant
; en 40 ça l'était. Personne ne peut me succéder.
A la fin de sa vie, Ely
cherche à s'élever au-dessus de l'évènement et en appelle au jugement de
l'histoire. Son jugement sur le général de Gaulle apparaîtra aux uns comme
l'observation anodine des travers et du caractère d'un grand homme, d'autres
estimeront qu'il traduit l'échec d'une politique qui n'a pas porté ses
fruits. Trente cinq ans après, on peut se demander en effet si la guerre
civile en Algérie, la victoire de l'OTAN dans la guerre froide, l'influence
des Etats-Unis dans les affaires européennes, et les atteintes à la
souveraineté nationale, n'ont pas apporté un démenti aux ambitions de 1962. (1)
Fonds privé 1K 233 et dossiers du ministre des Armées : 1R 20-1R
321-325-1R 358, tous soumis à dérogation, complètés par les archives
de l'Armée de terre : 7T156-157. (4)
L'armée dans la nation. Fayard
1961. L'Indochine dans la tourmente.
Plon 1964. Suez. Le 13 mai. Plon
1969.
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