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Chapitre IV

Le grand chambardement géopolitique en mer Baltique

 

 

1989-1991. La frontière idéologique qui depuis un demi-siècle scindait la Baltique en deux n’est plus, ligne de partage des eaux effacée. Hier, les deux rives semblaient à jamais irréconciliables, tant les différences étaient marquées. Opposition idéologique bien sûr, mais aussi opposition radicale des modes de vie ; d’un côté la liberté, la prospérité – les plus forts revenus par habitant au monde – l’amour de la paix. De l’autre, le silence, la misère – qu’il n’est plus scandaleux d’avouer aujourd’hui –, l’envie secrète et répréhensible de liberté, le culte officiel de la puissance militaire. Un singulier puzzle de compromis entre acteurs étatiques voisins avec pour seul but de repousser les conséquences de l’animosité inévitable, compliquée de surcroît par le jeu des intérêts stratégiques mondiaux, importés dans la région. Et toujours cette proximité dangereuse que l’on aurait bien voulu conjurer du côté des petits pays : les Suédois présentaient parfois la Baltique comme la douve protégeant leur forteresse, dérisoire artifice de langage diplomatique81... Mais cette mer représentait en même temps l’espoir, par exemple pour les militaires baltes enrôlés dans l’armée allemande qui, refusant à la fin de la seconde guerre mondiale de se livrer aux russes comme prisonniers, la traversèrent82. Elle représentait aussi l’espoir pour les téléspectateurs estoniens recevant la télévision finlandaise, dans une langue assez proche de la leur pour qu’ils la comprennent parfaitement, espoir teinté d’envie cruelle devant un tel étalage de choses impossibles à avoir. Ou encore pour les travailleurs estoniens embauchés en Finlande pour pallier le manque de main d’oeuvre. Espoir, réciproquement, pour les politiciens scandinaves, montrant çà et là leur soutien aux républiques baltes injustement annexées : déclarations en faveur de prisonniers politiques, gestes divers, associations culturelles... Olof Palme lui-même n’était-il pas le fils d’une noble lettone, dont la famille connut la déportation en Sibérie et dont le château abritait les vacances83 ?... Comment comprendre cet espoir partagé sinon comme la survivance des liens qui en sourdine continuaient d’exister entre les riverains de la Baltique, liens d’histoire et de sang, plus éternels que l’épisode de la guerre froide importée dans la région...

On pouvait prévoir la cassure de l’histoire. On pouvait, pour peu que l’on s’intéressât à cette région, prédire qu’un jour, les riverains de la Baltique seraient délivrés de leur rideau de fer, tendu en travers de la mer comme un invisible cordon de détonateur. Les empires, l’histoire de l’humanité le montre, ne durent pas éternellement ; ils finissent toujours par éclater, trop vastes, trop composites, trop ambitieux, trop lourds à gérer. L’Allemagne ne pouvait rester indéfiniment divisée ; la Pologne subissait une fois de plus son sort, le joug d’un esclavage, mais n’était pas convertie : il fallut attendre la nomination d’un pape originaire de ce pays pour que le monde libre en fût convaincu ; les pays baltes, méconnus jusqu’à ces dernières années, n’admirent jamais leur sort, soutenus par leurs voisins scandinaves tenus cependant à la plus grande prudence diplomatique. Qui se souvient aujourd’hui de l’effroyable "soviétisation" (déportations, persécution religieuse etc...) perpétrée durant tout l’après-guerre dans les trois républiques et dont le seul but était de gommer toute identité balte ?… En Afghanistan, 4 000 soldats "soviétiques" étaient en fait des Baltes plus ou moins sacrifiés… Qui se souvient de l’incroyable capacité de résistance de ces peuples, des émeutes sanglantes de 1972 à la suite de l’immolation par le feu du jeune Romas Kalanta pour alerter le monde de la situation de son pays, de la mutinerie du destroyer Storojevoi qui tenta de se réfugier en Suède en 197584 et de tant d’autres faits85… C’est pourtant la Pologne qui fut la première du bloc socialiste à entrer en rébellion, dès le début de la décennie 1980, bien que le catalyseur essentiel de ce mouvement, le catholicisme, fût extérieur à la région Baltique. Mais dans les pays baltes, les signes étaient présents, et si le chemin fut plus long, c’est que la répression y était plus forte. Aussi les Baltes saisirent-ils l’occasion inespérée de la Perestroïka pour redonner une impulsion à l’indépendantisme qui, cette fois organisé et structuré (on pense par exemple au mouvement Sajudis), alla jusqu’au bout86. Les signes existaient aussi dans l’ancienne RDA, dont la frontière avec l’autre moitié de l’Allemagne était devenue de plus en plus perméable87.

Aujourd’hui, le paysage géopolitique de la Baltique est entièrement modifié. Mikhail Gorbatchev, que l’on avait comparé à Pierre le Grand pour sa volonté réformatrice, finit par perdre ce que ce tsar avait acquis : la façade maritime de l’Union soviétique sur la Baltique n’est plus aujourd’hui qu’une minuscule portion de rivage, qui va peut-être bientôt être encore réduite. Mais Gorbatchev a perdu encore plus, puisque tout ce que Staline avait gagné en sécurité avec la ceinture d’"alliés" qu’il avait constituée autour de l’empire est aujourd’hui perdu, et qu’à l’intérieur, toutes les colonies se détachent de la Russie. L’autre rive de la Baltique est aussi affectée par de nombreux changements résultant de la fin de la guerre froide ; le système de l’équilibre nordique qui justifiait une diplomatie "entre les blocs" est, à l’heure actuelle, moribond. Les riverains de la Baltique vont donc devoir recréer de toutes pièces leur monde car celui qu’ils connaissaient vient d’agoniser.

 

Défunts et ressuscités : la disparition de la grande puissance de la Baltique et la reconnaissance de nouveaux Etats

 

De la réunification de l’Allemagne (3 octobre 1990) à l’admission à l’ONU des trois états baltes (17 septembre 1991) et à la création de la CEI (8 décembre 1991), les contours géopolitiques de la Baltique ont radicalement changé. On est passé à un système régional à huit acteurs au lieu de six, s’insérant dans un système mondial non plus bi- mais multi-polaire. La grande puissance de la région, de laquelle émanait la menace, a éclaté en de multiples entités et a abandonné son dessein expansionniste qui inquiétait en priorité ses voisins immédiats. Mais les spectateurs privilégiés de ces bouleversements, les riverains scandinaves de la Baltique, éprouvent un enthousiasme mêlé de nombreuses craintes ; L’équilibre patiemment construit s’est effondré et pour l’instant aucune base vraiment solide ne permet d’en supporter un nouveau. L’avenir commun des riverains de la Baltique se dessine pour l’instant en forme de point d’interrogation. Les questions concernent bien évidemment en premier lieu la rive sud, mais s’adressent aussi à la rive scandinave. Ce sont celle du contour des nouvelles frontières, celle de la succession stratégique et militaire, celle de la coopération économique entre pays riches et nouveaux pauvres ; elles vont déterminer la future géopolitique de la Baltique.

 

Le problème des indépendances et du nouveau tracé des frontières

 

Le problème de l’indépendance des peuples que l’on appelait autrefois les peuples allogènes de l’empire est, en région Baltique, un problème comparativement simple ; si on a souvent fait un parallèle entre la position stratégique de la région et celle des Balkans, elle en diffère énormément de ce point de vue : un conflit du type de celui qui ravage actuellement la Yougoslavie est impensable sur le pourtour de la Baltique ; tout au plus pourrait-il y être importé, par exemple du fait de troubles survenant plus au sud. Cependant, le problème ne va pas être définitivement réglé avec l’acceptation à l’ONU des trois républiques baltes, d’une part parce que d’autres indépendances pourraient être demandées dans la région, et d’autre part parce que l’aventure des Baltes ne fait, de même que pour les autres républiques libérées du joug de l’empire, que commencer.

Pour ce qui est des vélléités d’indépendance dans la région de la Baltique, il faut évoquer le cas de l’enclave de Kaliningrad, anciennement Königsberg, capitale de la Prusse orientale et ville de Kant, qui fut rattachée à l’URSS pour sa partie nord et à la Pologne pour sa partie sud, lors de la conférence de Potsdam en 1945. L’enclave, prise entre la Pologne et la Lituanie, fait partie de la République de Russie. Comme les pays baltes, elle fit l’objet d’une "russification" extrêmement violente, ayant pour but d’en effacer toute trace de culture allemande. Même si sa population d’environ 900 000 habitants est hétérogène, elle est dominée par le groupe ethnique des Russes. Kaliningrad commence à se souvenir de son identité ; mais cette identité a une résonance particulière dans la région : elle y évoque la prospérité et la puissance de l’empire allemand défunt et traditionnellement ennemi, espoirs et craintes mêlés. A la faveur de la dislocation de l’empire, ce sont les Allemands de Russie qui se sont les premiers souvenus de l’identité de Kaliningrad, vers laquelle ils accourent dans le but non avoué de se procurer plus vite un visa pour l’Ouest : en 1990, l’Allemagne a accueilli 150 000 de ces cousins de l’Est, et 50 000 au début de l’année 199188. La communauté allemande de l’Union dépasse les deux millions de personnes ; il s’agit des descendants des "Allemands de la Volga", appelés par Catherine II en Russie, qui fondèrent une république socialiste autonome dans l’entre-deux-guerres et furent déportés par Staline vers le Kazakhstan et l’Altaï, pour être aujourd’hui rejetés par les populations d’Asie centrale saisies d’un vertige nationaliste. Selon l’association Eintracht, qui tente de restituer le patrimoine allemand de la région de Kaliningrad, le nombre de ces émigrants serait d’environ 5 000 personnes89.

De son côté, l’Allemagne s’intéresse également à l’enclave. Elle soutient les opérations de restauration culturelle, par des financements servant par exemple à restaurer des monuments. Ces soutiens vont également plus loin : l’ancien président de la Deutsche Bank, Fredrich-Wilhelm Christians, a été à l’origine d’un projet de zone de libre-échange, projet soumis plus tard au Soviet suprême de la fédération de Russie et accepté par Boris Eltsine. Déjà les investisseurs allemands se pressent, avec l’idée que Kaliningrad peut servir de porte d’entrée vers les marchés de l’Est, porte d’autant plus commode qu’elle dispose d’un des seuls ports de la Baltique à ne pas être gelé en hiver, ce à 600 kilomètres de Berlin. Sur les rangs des futurs investisseurs, les Scandinaves sont bien sûr présents, mais aussi le Japon, la Chine, la Suisse, l’Espagne et le Portugal90. La perspective de la création d’une "Hong Kong de la Baltique" entraîne de la part des habitants de Kaliningrad des réactions partagées. Le retour des Allemands, soit par les investissements de l’Ouest, soit par l’immigration des Allemands soviétiques, inquiète certains, tels Alexandre Savkin, ex-second secrétaire du Parti communiste de Kaliningrad qui pense que : "le retour des Allemands soviétiques est, d’une manière ou d’une autre, une menace pour l’existence des habitants de Kaliningrad. Dès lors qu’ils s’installeront ici, ils pourront demander d’abord de l’aide à l’Allemagne, puis l’autonomie, et, pourquoi pas, l’annexion à l’Allemagne"91. L’idée d’une reconquête allemande n’existe d’ailleurs pas seulement dans l’esprit de soviétiques plus ou moins conservateurs ; elle existe aussi dans la classe politique allemande, auprès de formations allant de l’extrême-droite néo nazie au parti des "Républicains" et à droite, auprès d’associations de réfugiés telles le Bund der Vertriebenen (Fédération des expulsés) dont le leader est membre de la CDU. Selon le journaliste Erlends Calabuig, "ce groupe de pression joue un rôle déterminant dans la vie politique allemande"92. Le raisonnement soutenant cette revendication est que la RDA ne serait que l’"Allemagne du milieu", alors que la "véritable Allemagne de l’Est" serait l’ancienne Prusse orientale, qu’il faudrait réincorporer à la nouvelle Allemagne unifiée. Déjà des rumeurs circulent, selon lesquelles des accords secrets auraient été passés entre les autorités soviétiques et allemandes sur la cession de l’enclave contre des compensations financières. Mais ceci est peu probable quand on sait quelle est l’importance militaire de Kaliningrad, port d’attache de la Flotte de la Baltique, pour la Russie. On l’a dit, les Baltes ayant conquis leur indépendance, l’enclave reste avec Saint Petersbourg le seul accès russe à la Baltique.

Plus plausible est l’idée de l’indépendance future de Kaliningrad. On sait qu’à Moscou, le lobby influent des germano-soviétiques, Wiedergeburt, fait pression sur le Kremlin pour obtenir la création d’une république allemande autonome en Union soviétique. L’enclave serait un lieu tout désigné. Or lors du sommet de Kiev du 5 juillet 1991, M. Gorbatchev a promis au chancelier Kohl de se prononcer sur la question en septembre. Mais il faudrait alors compter avec une opposition lituanienne, et peut-être aussi polonaise. En effet, les Lituaniens, qui possédèrent autrefois ce territoire, le considèrent comme le berceau de leur civilisation. Or l’enclave est déjà grandement dépendante de la Lituanie, par laquelle transitent toutes ses denrées et 80 % de son électricité. Quant aux Polonais, ils voient d’un mauvais oeil la germanisation de Kaliningrad, qu’ils considèrent comme un nouvel encerclement allemand – on sait que Lech Walesa lui-même s’était déjà inquiété des risques de germanisation de l’économie de son pays. Des craintes sont émises que l’Allemagne, dominant la zone franche de Kaliningrad, ne l’étende aussi à la Pologne. Les milieux nationalistes polonais proposent un plan de quadripartition de l’enclave, entre la Pologne, la Lituanie, la Biélorussie et l’Ukraine Dans l’incertitude, une plaisanterie circule à Kaliningrad : "Ici, dit-on, les optimistes apprennent l’allemand, les pessimistes le lituanien et les réalistes le maniement de
la Kalachnikov".
Quoi qu’il en soit, le facteur allemand est à retenir pour la future géopolitique de la Baltique. Plus que toute autre partie de l’ex-Union, cette région peut s’attendre à des relations privilégiées avec les Allemands, qui la connaissent déjà bien, pour des raisons historiques. N’oublions pas que ces liens existent aussi avec les pays baltes : dans ces pays, la noblesse était souvent d’origine allemande. La présence allemande y était assez importante jusqu’avant la seconde guerre mondiale ; au cours de l’hiver 1939-40, quelque 65 000 Allemands quittèrent l’Estonie et la Lettonie pour rejoindre le Reich, selon le souhait du Führer93.

Sur les vingt-trois frontières bordant les républiques ex-soviétiques, seules trois ne font pas problème : celle de la Lettonie avec la Lituanie et la Biélorussie, et celle de la Biélorussie avec la Russie, ce qui semble rassurant pour la région du Nord-ouest de l’empire. Mais d’autres conflits sont prévisibles malgré tout dans la région de la Baltique : les contours de la Lituanie sont en effet triplement mis en cause. D’une part, la Biélorussie revendique une grande partie de la Lituanie du Sud comprenant la capitale, Vilnius. Son Soviet suprême a d’ailleurs fait la demande officielle à la Lituanie de reconsidérer le tracé de la frontière. D’autre part, le port de Klaipeda, autrefois Memel pour les Allemands, intéresse grandement ces derniers. Enfin, dans l’hypothèse où la Russie refuserait d’abandonner l’enclave de Kaliningrad, son seul accès à la mer, la Lituanie se verrait obligée de négocier avec elle un couloir d’accès reliant la Russie à Kaliningrad. Le problème est sérieux ; dans La gloire des nations, H. Carrère d’Encausse s’interroge : "La Lituanie peut-elle envisager tout à la fois de perdre Vilnius, plusieurs districts, le port de Klaipeda, et d’être traversée par un couloir reliant la Russie à Kaliningrad ? Les responsables lituaniens ont repoussé sans les discuter ces menaces territoriales. Pour autant, ils ont bien compris qu’il ne leur était pas possible de les traiter à la légère, car, sur ce point, le droit n’est pas entièrement de leur côté"94. De son côté, l’Estonie revendique une partie de la Russie, à l’Ouest de Leningrad. De plus, le mouvement Interfront, qui rassemble les Russes estoniens, menace de faire sécession ; ils feraient du Nord-est du pays où ils sont installés une région rattachée à la Russie.

Enfin, on doit évoquer le cas de la Carélie, province finlandaise coupée en deux par l’annexion d’une grande partie de son territoire à l’Union soviétique en 1945. La revendication finlandaise en faveur d’une réunification est assez populaire, même si le gouvernement finlandais ne la reprend pas officiellement. De leur côté, les Caréliens finlandais vivant dans la République de Carélie, au nombre de 81 000 (un dixième de la population de la République), pourraient revendiquer leur indépendance95 ; certes ils sont trop peu nombreux pour peser dans les discussions avec Moscou. Mais dans ce climat de dislocation générale, ils pourraient, tout en ajoutant au trouble, faire peser une menace sur un point sensible pour Moscou : l’indépendance de la république de Carélie couperait la péninsule de Kola de la Russie ; or on a dit quelle importance cette péninsule a pour elle du point de vue militaire ; c’est le dernier accès occidental à la mer dont dispose la Russie après Kaliningrad et Leningrad, de valeur inestimable pour les arsenaux qu’il renferme : on se souvient de la boutade du secrétaire d’Etat américain Lehman qui avait dit de Kola que c’était "le bout de terrain le plus précieux au monde". Cette perte serait sans doute insoutenable pour la Russie. L’hypothèse de la sécession de la Carélie semble, pour le moment, loin de se réaliser. En effet, l’accord conclu en janvier 1992 entre la Finlande et la Russie et reconnaisant les frontières actuelles entre les deux états semble écarter la question de la Carélie.

 

Le problème des nationalités

 

Le problème du tracé des frontières autour de la Baltique induit un problème connexe, spécifique aux Etats baltes, qui est celui des nationalités. Les Etats baltes, en effet, ont une population hétérogène dont la composition est problématique : la Lituanie est la plus homogène, avec près de 80 % de Lituaniens, 9,4 % de Russes, 7 % de Polonais, 2 % de Biélorusses, et 1 % d’Ukrainiens. En Lettonie, seulement 52 % de la population est lettone, 33 % est russe, 4,5 % biélorusse, 3,4 % ukrainienne, 2,3 % polonaise. En Estonie, on compte 61 % d’Estoniens, 30 % de Russes, 2,5 % d’Ukrainiens, 1,6 % de Bielorusses96. Or, comme le remarque Gaël Lemarcq, les tensions dues à ce mélange ethnique n’ont été contenues jusqu’à présent que par une motivation commune, celle d’acquérir l’indépendance. Une fois ce stade franchi, elles ont commencé à se réveiller97. Les Russes se sont subitement trouvés en position d’immigrés dans les territoires où ils vivaient en toute légalité, et la redéfinition de leur statut pose des problèmes. Même si de nombreux russophones ont manifesté leur volonté de voter en faveur de l’indépendance lors des référendums organisés sur cette question, ils ne sont pas intégrés aux populations baltes qui éprouvent de forts sentiments antisoviétiques à leur égard. Bien souvent, ces russophones ignorent tout de la langue et de la culture locale ; ils sont assimilés, dans l’esprit des autochtones, à l’oppresseur soviétique et au naufrage économique sévissant dans tous les pays de l’est. Ils ont été envoyés dans les républiques baltes pour y travailler dans l’industrie, l’administration ou l’armée et se trouvent de ce fait majoritaires dans les régions industrielles et dans les deux capitales de Riga et Tallin. Or il est à prévoir que les restructurations de l’économie toucheront en priorité ces populations. On peut également prévoir qu’elles trouveront "sans difficulté un appui politique en Russie, Boris Eltsine préférant soutenir les émigrés russes à l’étranger que devoir assurer leur retour. D’où les risques