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CHANGEMENTS DE CAP EN MER
BALTIQUE - (5)
Chapitre
IV
Le grand chambardement géopolitique en mer
Baltique
1989-1991. La frontière idéologique qui depuis un demi-siècle scindait la Baltique
en deux nest plus, ligne de partage des eaux effacée. Hier, les deux rives
semblaient à jamais irréconciliables, tant les différences étaient marquées.
Opposition idéologique bien sûr, mais aussi opposition radicale des modes de vie ;
dun côté la liberté, la prospérité les plus forts revenus par habitant
au monde lamour de la paix. De lautre, le silence, la misère
quil nest plus scandaleux davouer aujourdhui , lenvie
secrète et répréhensible de liberté, le culte officiel de la puissance militaire. Un
singulier puzzle de compromis entre acteurs étatiques voisins avec pour seul but de
repousser les conséquences de lanimosité inévitable, compliquée de surcroît par
le jeu des intérêts stratégiques mondiaux, importés dans la région. Et toujours cette
proximité dangereuse que lon aurait bien voulu conjurer du côté des petits
pays : les Suédois présentaient parfois la Baltique comme la douve protégeant leur
forteresse, dérisoire artifice de langage diplomatique81...
Mais cette mer représentait en même temps lespoir, par exemple pour les militaires
baltes enrôlés dans larmée allemande qui, refusant à la fin de la seconde guerre
mondiale de se livrer aux russes comme prisonniers, la traversèrent82.
Elle représentait aussi lespoir pour les téléspectateurs estoniens recevant la
télévision finlandaise, dans une langue assez proche de la leur pour quils la
comprennent parfaitement, espoir teinté denvie cruelle devant un tel étalage de
choses impossibles à avoir. Ou encore pour les travailleurs estoniens embauchés en
Finlande pour pallier le manque de main doeuvre. Espoir, réciproquement, pour les
politiciens scandinaves, montrant çà et là leur soutien aux républiques baltes
injustement annexées : déclarations en faveur de prisonniers politiques, gestes
divers, associations culturelles... Olof Palme lui-même nétait-il pas le fils
dune noble lettone, dont la famille connut la déportation en Sibérie et dont le
château abritait les vacances83 ?... Comment
comprendre cet espoir partagé sinon comme la survivance des liens qui en sourdine
continuaient dexister entre les riverains de la Baltique, liens dhistoire et
de sang, plus éternels que lépisode de la guerre froide importée dans la
région...
On pouvait prévoir la cassure de lhistoire. On pouvait,
pour peu que lon sintéressât à cette région, prédire quun jour, les
riverains de la Baltique seraient délivrés de leur rideau de fer, tendu en travers de la
mer comme un invisible cordon de détonateur. Les empires, lhistoire de
lhumanité le montre, ne durent pas éternellement ; ils finissent toujours par
éclater, trop vastes, trop composites, trop ambitieux, trop lourds à gérer.
LAllemagne ne pouvait rester indéfiniment divisée ; la Pologne subissait une
fois de plus son sort, le joug dun esclavage, mais nétait pas
convertie : il fallut attendre la nomination dun pape originaire de ce pays
pour que le monde libre en fût convaincu ; les pays baltes, méconnus jusquà
ces dernières années, nadmirent jamais leur sort, soutenus par leurs voisins
scandinaves tenus cependant à la plus grande prudence diplomatique. Qui se souvient
aujourdhui de leffroyable "soviétisation" (déportations,
persécution religieuse etc...) perpétrée durant tout laprès-guerre dans les
trois républiques et dont le seul but était de gommer toute identité balte ?
En Afghanistan, 4 000 soldats "soviétiques" étaient en fait des Baltes
plus ou moins sacrifiés
Qui se souvient de lincroyable capacité de
résistance de ces peuples, des émeutes sanglantes de 1972 à la suite de
limmolation par le feu du jeune Romas Kalanta pour alerter le monde de la situation
de son pays, de la mutinerie du destroyer Storojevoi qui tenta de se réfugier en
Suède en 197584 et de tant dautres faits85
Cest pourtant la Pologne qui fut la première
du bloc socialiste à entrer en rébellion, dès le début de la décennie 1980, bien que
le catalyseur essentiel de ce mouvement, le catholicisme, fût extérieur à la région
Baltique. Mais dans les pays baltes, les signes étaient présents, et si le chemin fut
plus long, cest que la répression y était plus forte. Aussi les Baltes
saisirent-ils loccasion inespérée de la Perestroïka pour redonner une impulsion
à lindépendantisme qui, cette fois organisé et structuré (on pense par exemple
au mouvement Sajudis), alla jusquau bout86. Les
signes existaient aussi dans lancienne RDA, dont la frontière avec lautre
moitié de lAllemagne était devenue de plus en plus perméable87.
Aujourdhui, le paysage géopolitique de la Baltique est entièrement modifié.
Mikhail Gorbatchev, que lon avait comparé à Pierre le Grand pour sa volonté
réformatrice, finit par perdre ce que ce tsar avait acquis : la façade maritime de
lUnion soviétique sur la Baltique nest plus
aujourdhui quune minuscule portion de rivage, qui va peut-être bientôt être
encore réduite. Mais Gorbatchev a perdu encore plus, puisque tout ce que Staline avait
gagné en sécurité avec la ceinture d"alliés" quil avait
constituée autour de lempire est aujourdhui perdu, et quà
lintérieur, toutes les colonies se détachent de la Russie. Lautre rive de la
Baltique est aussi affectée par de nombreux changements résultant de la fin de la guerre
froide ; le système de léquilibre nordique qui justifiait une diplomatie
"entre les blocs" est, à lheure actuelle, moribond. Les riverains de la
Baltique vont donc devoir recréer de toutes pièces leur monde car celui quils
connaissaient vient dagoniser.
Défunts et ressuscités : la disparition de la grande puissance de la Baltique et
la reconnaissance de nouveaux Etats
De la réunification de lAllemagne (3 octobre 1990) à ladmission à
lONU des trois états baltes (17 septembre 1991) et à la création de la CEI (8
décembre 1991), les contours géopolitiques de la Baltique ont radicalement changé. On
est passé à un système régional à huit acteurs au lieu de six, sinsérant dans
un système mondial non plus bi- mais multi-polaire. La grande puissance de la région, de
laquelle émanait la menace, a éclaté en de multiples entités et a abandonné son
dessein expansionniste qui inquiétait en priorité ses voisins immédiats. Mais les
spectateurs privilégiés de ces bouleversements, les riverains scandinaves de la
Baltique, éprouvent un enthousiasme mêlé de nombreuses craintes ;
Léquilibre patiemment construit sest effondré et pour linstant aucune
base vraiment solide ne permet den supporter un nouveau. Lavenir commun des
riverains de la Baltique se dessine pour linstant en forme de point
dinterrogation. Les questions concernent bien évidemment en premier lieu la rive
sud, mais sadressent aussi à la rive scandinave. Ce sont celle du contour des
nouvelles frontières, celle de la succession stratégique et militaire, celle de la
coopération économique entre pays riches et nouveaux pauvres ; elles vont
déterminer la future géopolitique de la Baltique.
Le problème des indépendances et du nouveau tracé des frontières
Le problème de lindépendance des peuples que lon appelait autrefois les
peuples allogènes de lempire est, en région Baltique, un problème comparativement
simple ; si on a souvent fait un parallèle entre la position stratégique de la
région et celle des Balkans, elle en diffère énormément de ce
point de vue : un conflit du type de celui qui ravage actuellement la Yougoslavie est
impensable sur le pourtour de la Baltique ; tout au plus pourrait-il y être
importé, par exemple du fait de troubles survenant plus au sud. Cependant, le problème
ne va pas être définitivement réglé avec lacceptation à lONU des trois
républiques baltes, dune part parce que dautres indépendances pourraient
être demandées dans la région, et dautre part parce que laventure des
Baltes ne fait, de même que pour les autres républiques libérées du joug de
lempire, que commencer.
Pour ce qui est des vélléités dindépendance dans la région de la Baltique,
il faut évoquer le cas de lenclave de Kaliningrad, anciennement Königsberg,
capitale de la Prusse orientale et ville de Kant, qui fut rattachée à lURSS pour
sa partie nord et à la Pologne pour sa partie sud, lors de la conférence de Potsdam en
1945. Lenclave, prise entre la Pologne et la Lituanie, fait partie de la République
de Russie. Comme les pays baltes, elle fit lobjet dune
"russification" extrêmement violente, ayant pour but den effacer toute
trace de culture allemande. Même si sa population denviron 900 000 habitants
est hétérogène, elle est dominée par le groupe ethnique des Russes. Kaliningrad
commence à se souvenir de son identité ; mais cette identité a une résonance
particulière dans la région : elle y évoque la prospérité et la puissance de
lempire allemand défunt et traditionnellement ennemi, espoirs et craintes mêlés.
A la faveur de la dislocation de lempire, ce sont les Allemands de Russie qui se
sont les premiers souvenus de lidentité de Kaliningrad, vers laquelle ils accourent
dans le but non avoué de se procurer plus vite un visa pour lOuest : en 1990,
lAllemagne a accueilli 150 000 de ces cousins de lEst, et 50 000 au
début de lannée 199188. La communauté allemande
de lUnion dépasse les deux millions de personnes ; il sagit des
descendants des "Allemands de la Volga", appelés par Catherine II en Russie,
qui fondèrent une république socialiste autonome dans lentre-deux-guerres et
furent déportés par Staline vers le Kazakhstan et lAltaï, pour être
aujourdhui rejetés par les populations dAsie centrale saisies dun
vertige nationaliste. Selon lassociation Eintracht, qui tente de restituer le
patrimoine allemand de la région de Kaliningrad, le nombre de ces émigrants serait
denviron 5 000 personnes89.
De son côté, lAllemagne sintéresse également à lenclave. Elle
soutient les opérations de restauration culturelle, par des financements
servant par exemple à restaurer des monuments. Ces soutiens vont également plus
loin : lancien président de la Deutsche Bank, Fredrich-Wilhelm Christians, a
été à lorigine dun projet de zone de libre-échange, projet soumis plus
tard au Soviet suprême de la fédération de Russie et accepté par Boris Eltsine. Déjà
les investisseurs allemands se pressent, avec lidée que Kaliningrad peut servir de
porte dentrée vers les marchés de lEst, porte dautant plus commode
quelle dispose dun des seuls ports de la Baltique à ne pas être gelé en
hiver, ce à 600 kilomètres de Berlin. Sur les rangs des futurs investisseurs, les
Scandinaves sont bien sûr présents, mais aussi le Japon, la Chine, la Suisse,
lEspagne et le Portugal90. La perspective de la
création dune "Hong Kong de la Baltique" entraîne de la part des
habitants de Kaliningrad des réactions partagées. Le retour des Allemands, soit par les
investissements de lOuest, soit par limmigration des Allemands soviétiques,
inquiète certains, tels Alexandre Savkin, ex-second secrétaire du Parti communiste de
Kaliningrad qui pense que : "le retour des Allemands soviétiques est,
dune manière ou dune autre, une menace pour lexistence des habitants de
Kaliningrad. Dès lors quils sinstalleront ici, ils pourront demander
dabord de laide à lAllemagne, puis lautonomie, et, pourquoi pas,
lannexion à lAllemagne"91.
Lidée dune reconquête allemande nexiste dailleurs pas seulement
dans lesprit de soviétiques plus ou moins conservateurs ; elle existe aussi
dans la classe politique allemande, auprès de formations allant de lextrême-droite
néo nazie au parti des "Républicains" et à droite, auprès
dassociations de réfugiés telles le Bund der Vertriebenen (Fédération des
expulsés) dont le leader est membre de la CDU. Selon le journaliste Erlends Calabuig,
"ce groupe de pression joue un rôle déterminant dans la vie politique
allemande"92. Le raisonnement soutenant cette
revendication est que la RDA ne serait que l"Allemagne du milieu", alors
que la "véritable Allemagne de lEst" serait lancienne Prusse
orientale, quil faudrait réincorporer à la nouvelle Allemagne unifiée. Déjà des
rumeurs circulent, selon lesquelles des accords secrets auraient été passés entre les
autorités soviétiques et allemandes sur la cession de lenclave contre des
compensations financières. Mais ceci est peu probable quand on sait quelle est
limportance militaire de Kaliningrad, port dattache de la Flotte de la
Baltique, pour la Russie. On la dit, les Baltes ayant conquis leur indépendance,
lenclave reste avec Saint Petersbourg le seul accès russe à la Baltique.
Plus plausible est lidée de lindépendance future de
Kaliningrad. On sait quà Moscou, le lobby influent des germano-soviétiques,
Wiedergeburt, fait pression sur le Kremlin pour obtenir la création dune
république allemande autonome en Union soviétique. Lenclave serait un lieu tout
désigné. Or lors du sommet de Kiev du 5 juillet 1991, M. Gorbatchev a promis au
chancelier Kohl de se prononcer sur la question en septembre. Mais il faudrait alors
compter avec une opposition lituanienne, et peut-être aussi polonaise. En effet, les
Lituaniens, qui possédèrent autrefois ce territoire, le considèrent comme le berceau de
leur civilisation. Or lenclave est déjà grandement dépendante de la Lituanie, par
laquelle transitent toutes ses denrées et 80 % de son électricité. Quant aux
Polonais, ils voient dun mauvais oeil la germanisation de Kaliningrad, quils
considèrent comme un nouvel encerclement allemand on sait que Lech Walesa
lui-même sétait déjà inquiété des risques de germanisation de léconomie
de son pays. Des craintes sont émises que lAllemagne, dominant la zone franche de
Kaliningrad, ne létende aussi à la Pologne. Les milieux nationalistes polonais
proposent un plan de quadripartition de lenclave, entre la Pologne, la Lituanie, la
Biélorussie et lUkraine Dans lincertitude, une plaisanterie circule à
Kaliningrad : "Ici, dit-on, les optimistes apprennent lallemand,
les pessimistes le lituanien et les réalistes le maniement de
la Kalachnikov". Quoi quil en soit, le facteur allemand est à retenir pour
la future géopolitique de la Baltique. Plus que toute autre partie de lex-Union,
cette région peut sattendre à des relations privilégiées avec les Allemands, qui
la connaissent déjà bien, pour des raisons historiques. Noublions pas que ces
liens existent aussi avec les pays baltes : dans ces pays, la noblesse était souvent
dorigine allemande. La présence allemande y était assez importante
jusquavant la seconde guerre mondiale ; au cours de lhiver 1939-40,
quelque 65 000 Allemands quittèrent lEstonie et la Lettonie pour rejoindre le
Reich, selon le souhait du Führer93.
Sur les vingt-trois frontières bordant les républiques ex-soviétiques, seules trois
ne font pas problème : celle de la Lettonie avec la Lituanie et la Biélorussie, et
celle de la Biélorussie avec la Russie, ce qui semble rassurant pour la région du
Nord-ouest de lempire. Mais dautres conflits sont prévisibles malgré tout
dans la région de la Baltique : les contours de la Lituanie sont en effet triplement
mis en cause. Dune part, la Biélorussie revendique une grande partie de la Lituanie
du Sud comprenant la capitale, Vilnius. Son Soviet suprême a
dailleurs fait la demande officielle à la Lituanie de reconsidérer le tracé de la
frontière. Dautre part, le port de Klaipeda, autrefois Memel pour les Allemands,
intéresse grandement ces derniers. Enfin, dans lhypothèse où la Russie refuserait
dabandonner lenclave de Kaliningrad, son seul accès à la mer, la Lituanie se
verrait obligée de négocier avec elle un couloir daccès reliant la Russie à
Kaliningrad. Le problème est sérieux ; dans La gloire des nations, H. Carrère
dEncausse sinterroge : "La Lituanie peut-elle envisager tout à
la fois de perdre Vilnius, plusieurs districts, le port de Klaipeda, et dêtre
traversée par un couloir reliant la Russie à Kaliningrad ? Les responsables
lituaniens ont repoussé sans les discuter ces menaces territoriales. Pour autant, ils ont
bien compris quil ne leur était pas possible de les traiter à la légère, car,
sur ce point, le droit nest pas entièrement de leur côté"94. De son côté, lEstonie revendique une partie de
la Russie, à lOuest de Leningrad. De plus, le mouvement Interfront, qui rassemble
les Russes estoniens, menace de faire sécession ; ils feraient du Nord-est du pays
où ils sont installés une région rattachée à la Russie.
Enfin, on doit évoquer le cas de la Carélie, province finlandaise coupée en deux
par lannexion dune grande partie de son territoire à lUnion soviétique
en 1945. La revendication finlandaise en faveur dune réunification est assez
populaire, même si le gouvernement finlandais ne la reprend pas officiellement. De leur
côté, les Caréliens finlandais vivant dans la République de Carélie, au nombre de
81 000 (un dixième de la population de la République), pourraient revendiquer leur
indépendance95 ; certes ils sont trop peu nombreux
pour peser dans les discussions avec Moscou. Mais dans ce climat de dislocation
générale, ils pourraient, tout en ajoutant au trouble, faire peser une menace sur un
point sensible pour Moscou : lindépendance de la république de Carélie
couperait la péninsule de Kola de la Russie ; or on a dit quelle importance cette
péninsule a pour elle du point de vue militaire ; cest le dernier accès
occidental à la mer dont dispose la Russie après Kaliningrad et Leningrad, de valeur
inestimable pour les arsenaux quil renferme : on se souvient de la boutade du
secrétaire dEtat américain Lehman qui avait dit de Kola que cétait "le
bout de terrain le plus précieux au monde". Cette perte serait sans doute
insoutenable pour la Russie. Lhypothèse de la sécession de la Carélie semble,
pour le moment, loin de se réaliser. En effet, laccord conclu
en janvier 1992 entre la Finlande et la Russie et reconnaisant les frontières actuelles
entre les deux états semble écarter la question de la Carélie.
Le problème des nationalités
Le problème du tracé des frontières autour de la Baltique induit un problème
connexe, spécifique aux Etats baltes, qui est celui des nationalités. Les Etats baltes,
en effet, ont une population hétérogène dont la composition est problématique : la
Lituanie est la plus homogène, avec près de 80 % de Lituaniens, 9,4 % de
Russes, 7 % de Polonais, 2 % de Biélorusses, et 1 % dUkrainiens. En
Lettonie, seulement 52 % de la population est lettone, 33 % est russe,
4,5 % biélorusse, 3,4 % ukrainienne, 2,3 % polonaise. En Estonie, on
compte 61 % dEstoniens, 30 % de Russes, 2,5 % dUkrainiens,
1,6 % de Bielorusses96. Or, comme le remarque Gaël
Lemarcq, les tensions dues à ce mélange ethnique nont été contenues
jusquà présent que par une motivation commune, celle dacquérir
lindépendance. Une fois ce stade franchi, elles ont commencé à se réveiller97. Les Russes se sont subitement trouvés en position
dimmigrés dans les territoires où ils vivaient en toute légalité, et la
redéfinition de leur statut pose des problèmes. Même si de nombreux russophones ont
manifesté leur volonté de voter en faveur de lindépendance lors des référendums
organisés sur cette question, ils ne sont pas intégrés aux populations baltes qui
éprouvent de forts sentiments antisoviétiques à leur égard. Bien souvent, ces
russophones ignorent tout de la langue et de la culture locale ; ils sont assimilés,
dans lesprit des autochtones, à loppresseur soviétique et au naufrage
économique sévissant dans tous les pays de lest. Ils ont été envoyés dans les
républiques baltes pour y travailler dans lindustrie, ladministration ou
larmée et se trouvent de ce fait majoritaires dans les régions industrielles et
dans les deux capitales de Riga et Tallin. Or il est à prévoir que les restructurations
de léconomie toucheront en priorité ces populations. On peut également prévoir
quelles trouveront "sans difficulté un appui politique en Russie, Boris
Eltsine préférant soutenir les émigrés russes à létranger que devoir assurer
leur retour. Doù les risques de tensions internes accrues et dune
détérioration nouvelle des relations avec Moscou98." Les autorités baltes essaient de prendre
les devants en cherchant à redéfinir le statut de la citoyenneté dans leur pays. En
1989, la Lettonie a adopté une loi donnant à la langue lettone le statut de langue
officielle, et prévoyant les modalités de lapprentissage de cette langue par les
russophones. La même année, IEstonie a adopté une loi naccordant le droit
de vote aux élections locales quaux personnes résidant en Estonie depuis deux
années au moins99. En Lituanie, le problème des
nationalités concerne deux communautés, celle des russophones et celle des Polonais. La
première représente environ 9 % de la population et ne semble pas poser de
problème. Mais la seconde, représentant 7 % de la population, concentrée dans la
région de Vilnius, est la plus défavorisée du pays sur le plan économique ;
cest aussi celle qui a le mieux conservé son autonomie culturelle, ce qui lui fait
aujourdhui revendiquer lautonomie de la région où elle est implantée, chose
que les autorités lituaniennes refusent. De leur côté, les russophones sont partagés
entre ceux qui souhaitent rester dans les républiques baltes, et ceux qui envisagent leur
départ pour la Russie. Mais il y a aussi ceux qui ne désirent ni prendre une
nationalité balte, ni partir, et ceux, comme les militaires, dont le sort est lié à des
questions politiques. Le problème des nationalités, lié à celui du tracé des
frontières, est certainement un des problèmes les plus explosifs qui vont se poser dans
un proche avenir à la région de la Baltique.
Le problème de la succession militaire : la survivance de larsenal de la
Baltique
La disparition dun empire est presque, dans lhistoire de lhumanité,
une loi. La disparition dune superpuissance nucléaire est par contre un phénomène
inédit qui pose lépineuse question du legs de sa capacité militaire. LURSS
disparue, lombre de la grande puissance quelle a été plane encore sur
lanalyse geostratégique, car, si sur le plan économique on ne pourrait comparer
les décombres de lempire quà des pays en voie de développement, il reste en
place un potentiel militaire énorme en dépit des réductions quil a subies. Dans
la région de la Baltique, les points-clef de lancienne stratégie soviétique
étaient des ports qui appartiennent aujourdhui à la Russie.Or si Kaliningrad
devenait indépendante, il ne resterait plus quune base russe sur la Baltique,
Leningrad-Saint Petersbourg. Cette situation pourrait donc poser
dimmenses problèmes qui, pour linstant, nont pas été abordés. On
sait seulement pour le moment que le maréchal Chapochnikov, lors de sa conférence de
presse du 20 septembre 1991, avait annoncé que le retrait des forces soviétiques des
pays baltes ne se ferait pas avant 1994. Cependant, avait-t-il déclaré, les choses
pourraient être accélérées si les Baltes "comprennent nos problèmes", allusion
à un possible arrangement financier100.
Linsistance de certains dirigeants occidentaux, tels le président Mitterrand au
cours de lannée 1992, na pas eu plus dinfluence sur le retrait des
troupes.
Le problème de la survivance dun arsenal aux dimensions dune
superpuissance na pas trouvé de réponse avec la constitution de la CEI.
Lhypothèse dun commandement des forces armées confié à la Russie na
rencontré que la désapprobation des autres républiques, déjà alarmées par les
velléités du nationalisme russe, et désireuses, telles lUkraine, la Géorgie et
la Moldavie, de se constituer des armées nationales. En ce qui concerne larme la
plus importante pour la région de la Baltique, à savoir la marine, une lecture rapide de
la carte montre que, même en cas de partage des armements entre les différentes
républiques ex-soviétiques, cest la Russie qui resterait détentrice de
lessentiel du potentiel naval, puisquelle est la seule avec les pays baltes à
avoir accès à la mer. On voit mal pourquoi, sauf faillite économique totale
lempêchant de lentretenir, la Russie se priverait de ce potentiel, même si
lon peut envisager quelle redevienne une puissance continentale sans politique
mondiale101. Or la sécession des républiques
baltes, celle envisageable de Kaliningrad, celle plus hypothétique de la Carélie,
feraient perdre à la Russie laccès à ce potentiel en sa partie occidentale.
Avec lindépendance des pays baltes, ce sont les bases de Liepaja, Klaipeda (au
large de laquelle était une zone de test de missiles), Riga (chantier de réparation de
sous-marins), et les bases sous-marines de Tallin, Paldiski et Naissaar qui échappent au
potentiel russe, plus lusine de plutonium dIgliano en Lituanie. Si lon y
ajoute Kaliningrad, le QG de la flotte de la Baltique, avec lequel partira la base de
Baltiysk, dont le port nest jamais gelé en hiver, et le
système dalerte avancée appelé la "ligne de Tallin" disposé en
plusieurs points des pays baltes (surtout en Estonie à Viljandi, Sarema, Khiouma), ainsi
que les grandes bases souterraines pour bombardiers de Tartu et Adavare, laddition
sera lourde. Cest la sécurité de la Russie qui sera atteinte ;
lindépendance des trois républiques baltes a déjà créé un trou dun
millier de kilomètres dans la ligne de défense russe. Il est évident que la Russie
cherchera le plus longtemps possible à conserver laccès à ces bases. Car le
problème qui va se poser à elle est celui, assez unique dans lhistoire, de la
conservation dune puissance navale considérable en mer Baltique et sur
lAtlantique sans disposer dun accès suffisant à la mer. Alors
quon ne pensait pas encore que la dislocation de lempire soit aussi
générale, un chercheur avait projeté que lUnion soviétique négocierait un
passage reliant lenclave de Kaliningrad au reste de la république de Russie, sur le
modèle du corridor de Dantzig éprouvé au cours de lentre-deux guerres, ou
seulement un droit de passage permanent, avec des liaisons aériennes importantes.
LUnion soviétique déplacerait alors les installations des bases baltes sur
lenclave de Kaliningrad, qui devrait impérativement rester russe, et, dans une
moindre mesure, sur Saint-Petersbourg ; car les ports de lenclave, surtout
celui de Baltyisk, sont plus intéressants à cause de la profondeur des eaux à cet
endroit, et des mauvaises conditions géographiques existant plus au nord102. Aujourdhui, lindépendance de
Kaliningrad semble plus probable. Et si elle ne devenait tout au plus quune zone
franche, une "Hong-Kong de la Baltique" sous mandat russe, on imagine mal une
Hong-Kong fortifiée... Dans lhypothèse dune indépendance de Kaliningrad, il
ne restera plus alors à la Russie quà tenter de conclure avec les pays baltes des
accords militaires, visant à conserver la jouissance des bases, ce qui explique la
décision de ne pas retirer de troupes des pays baltes dici à 1994103. Ceci serait très désagréable pour les
Baltes, pour lesquels larmée de terre symbolise irrémédiablement
loccupation ; par contre, on peut estimer (dans le meilleur des cas) que ce
type daccord serait mieux reçu en ce qui concerne les autres armes104.
Ces accords militaires entre la Russie et les pays baltes
saccompagneraient sans doute de marchandages économiques, les anciens membres de
lUnion demeurant interdépendants sur ce plan. Mais en loccurrence, on peut
imaginer ce marchandage de deux façons : soit les Baltes,
républiques riches et très bien situées géographiquement, disposant de quelques
avantages tels la raffinerie de pétrole de Mazeikiai, parviendront à minimiser au
maximum la présence de larmée russe sur leur sol, en en monnayant le départ, soit
à linverse, la Russie et/ou la CEI parviendra à faire jouer
linterdépendance des anciennes républiques entre elles pour marchander le maintien
de la présence de larmée ou dune forme éventuelle dunion de défense.
A lévidence, la première hypothèse serait dramatique pour la marine
ex-soviétique, quil faudrait presque totalement retirer de la Baltique, et qui
devrait sans doute opérer un difficile transfert dans les bases de Kola, où ses unités
seraient inadaptées. Le maintien de la Carélie serait alors fondamental pour le maintien
des liaisons. Mais on peut raisonnablement penser quà court terme, une solution
moyenne sera négociée pour le maintien dun minimum de forces soviétiques en mer
Baltique, linterdépendance des acteurs la bordant étant encore prépondérante. A
terme, cest la puissance navale russe (ou de la CEI) en mer Baltique qui sera
menacée. Mais il ne faut pas trop compter sur le fait que le slogan de la "mer de la
paix" et la vision dune mer "désarmée" soient un jour réalisés,
étant donnée la situation de carrefour de cette mer, et le caractère vital des liaisons
commerciales quelle abrite, et qui doivent être protégées...
Ainsi, les stratégies militaires qui faisaient de la mer Baltique une mer coupée en
deux sont bel et bien périmées. On se trouve aujourdhui devant un espace éclaté,
abritant des acteurs confrontés à un difficile problème de succession, dautant
plus difficile quen cet endroit les arsenaux nont subi à peu près aucune
destruction. Mais déjà une nouvelle frontière se dessine qui déterminera pour une
grande part le règlement de la succession : cest une frontière économique.
Le problème économique : la difficile liberté
Le paysage économique de la région Baltique est en train de subir une profonde
mutation ; cet espace, traditionnel carrefour déchanges jusquà nos
jours privé de la moitié de son potentiel du fait de la fermeture des marchés de
lEst, est en train de renouer avec sa vocation historique, et déjà les
économistes surtout allemands, mais aussi scandinaves et même japonais ont
à lesprit le souvenir de la très prospère Hanse. Si en cet endroit le problème
du passage à léconomie de marché des anciens pays de lEst et de certaines
républiques soviétiques est présent dans toute sa gravité, on peut penser que les
difficultés y seront moindres que dans dautres endroits
dEurope centrale. LAllemagne jouit dune situation très favorisée par
rapport aux autres pays de lEst puisquelle a été intégrée à sa soeur
occidentale qui finance son passage à lOuest. La Pologne subit des difficultés
plus grandes mais bénéficie de nombreux investissements occidentaux, surtout en
provenance de lAllemagne voisine. La Pologne sera peut-être cependant le parent
pauvre de la Baltique, si lon en croit les espoirs qui se portent sur les pays
baltes. Les trois républiques en effet représentent lavant-garde économique de
lancienne Union : un classement établi par la Deutsche Bank met en deuxième
place la Lituanie, la Lettonie et lEstonie, après lUkraine et devant la
Fédération de Russie. Les trois républiques affichent en effet les plus forts revenus
par tête et le niveau de vie le plus enviable de lex-Union. Leurs industries sont
hautement qualifiées, notamment dans le domaine de lélectro-ménager et de
lélectronique, et leur niveau culturel est parmi les plus élevés de toutes les
républiques. La mentalité libérale y est aussi plus largement présente
quailleurs. Mais, bien que lappareil de production des pays baltes soit en bon
état, il sera difficile aux trois républiques de faire cavalier seul. En effet, environ
80 % de leurs importations et 90 % de leurs exportations se font en direction de
lex-Union soviétique. Or les échanges commerciaux avec lex-Union soviétique
présentent linconvénient de se faire à des tarifs faussés car les prix
soviétiques sont différents de ceux pratiqués dans le reste du monde ; les
économies baltes souffriraient gravement de payer par exemple leurs factures
énergétiques aux cours mondiaux ; dautre part, le jeu des subventions entre
républiques fausse encore plus leurs résultats économiques. De plus, les trois
républiques sont au dernier rang du classement en ce qui concerne les ressources
minières et la "capacité des matières premières à produire des devises"105. LEstonie, qui possède des mines de charbon,
semble la plus apte des trois républiques à se libérer de la dépendance énergétique
à la Russie, mais elle doit importer de grosses quantités de bois de Sibérie et ne
pourrait par exemple songer à se tourner vers la Finlande comme fournisseur de
remplacement, étant donné les prix pratiqués à lintérieur de lex-Union.
Son agriculture pourtant réputée et son secteur agro-alimentaire dautre part ne
lui permettent pas dêtre autosuffisante. Enfin, les produits de ses industries
électrique, électronique et textile ne trouvent de débouchés intéressants quà
lEst, car ils répondent mal aux exigences occidentales. Il en va de même pour la
Lettonie, dont la principale ressource est lindustrie électronique, de pointe et très réputée dans lex-Union mais de qualité
"soviétique" selon les critères occidentaux. Cette république, qui dispose de
latout majeur que constitue le port de Riga, est très pauvre en matières
premières. Enfin, la Lituanie dépend également de la Russie pour son approvisionnement
énergétique, et malgré son économie diversifiée (chimie et pétro-chimie, bois,
construction navale, électroménager, fabrication de moteurs et équipements industriels,
élevage), elle rencontre les mêmes problèmes que ses voisines. Une étude commandée
par le ministère suédois des Affaires étrangères pour évaluer le potentiel
économique des pays baltes106 se montre en
revanche optimiste ; malgré le constat que le niveau technique des usines a en
moyenne de cinq à dix ans de retard par rapport à loccident et malgré le gros
problème que constitue labsence de culture dentreprise, dinstitutions
financières, de marché organisé du travail, de marché de devises, etc..., il existe
dans les républiques baltes quelques unités de production de pointe, très compétitives
au niveau mondial. Les auteurs du rapport concluent quil existe dans ces pays un
excellent potentiel encore inexploité. De plus, ils démontrent que les statistiques du
commerce extérieur, utilisées pour montrer que lindépendance des trois états
nest pas viable, sont trompeuses : par exemple, elles font état dun
excédent soviétique par rapport aux trois états baltes. En réalité, lacier et
les matériaux des armes sont comptabilisées comme importations, tandis que
lexportation des armes finies nentre pas dans les statistiques pour cause de
secret. Reste le problème de la facture énergétique, car on conçoit mal que les Baltes
puissent sapprovisionner ailleurs quen Union soviétique (par exemple en mer
du Nord à cause du coût des oléoducs)107.
Malgré tout, il semble pour linstant que lavenir économique des trois
républiques baltes ne soit envisageable hors de tout lien avec lex-empire. Certes,
les Baltes ont fait savoir quils nadhéreraient à aucun projet dunion
économique, et ils nont pas fait partie des douze républiques ayant approuvé le
projet de traité visant à former un espace économique commun108.
En fait, lavenir économique de ces trois pays dépendra de la bonne volonté
des investisseurs étrangers. Il ne faut, en effet, guère compter sur la coopération
entre les trois républiques baltes car leurs économies sont plutôt en compétition que
complémentaires ; de plus la tentative représentée par la Déclaration sur
lentente et la coopération signée le 12 mai 1990 a révélé
des désaccords politiques entre les trois pays109. Cest
donc vers lOccident quil faudra se tourner ; or les marchés des pays
baltes sont trop petits pour être attractifs en eux-mêmes, et cest plutôt
laptitude balte à faire le lien entre les deux types de cultures économiques,
étatique et capitaliste, qui sera leur atout majeur ; les trois républiques seront
vraisemblablement utilisées comme un sas dentrée sur les marchés des
ex-républiques socialistes, et les Baltes, traditionnellement doués pour les langues,
disposant déjà doutils de communication relativement perfectionnés, pourront
constituer dans un premier temps dexcellents consultants auprès des sociétés
occidentales. Des formes de coopération avec lOccident sont en place, notamment
sous forme de joint-ventures : en Lettonie, il y a déjà plus de 3 000
sociétés mixtes110. Ainsi, paradoxalement, les
républiques baltes perdraient tout intérêt aux yeux des occidentaux si elles coupaient
totalement les ponts avec lex-empire. En gardant ces liens et en les exploitant
habilement (par exemple en profitant de lextraordinaire éclairage médiatique
mondial qui a été porté sur leur cheminement vers lindépendance), les Baltes
pourront en tirer le meilleur parti, et devenir la porte dentrée sur lEst.
Avec de la chance, ils pourraient même devenir aussi une porte sur
lExtrême-orient, si le projet japonais de charger les marchandises sur le
Transsibérien à Vladivostok et de les faire repartir du port de Riga pour éviter le
grand détour par locéan Indien et la Méditerranée était réalisé111... Plus que jamais, la mer Baltique reprendrait
alors son rôle de carrefour, non plus seulement européen, mais aussi mondial...
La géopolitique de la Baltique est aujourdhui radicalement bouleversée sur les
plans juridique, stratégique et économique. Si ces changements sont partis de la rive
sud, la rive nord nen connaît pas moins une évolution très rapide, et, bien que
moins spectaculaire, le changement qui est en train de sy opérer est tout à fait
considérable et remet lui aussi en cause les acquis de laprès-guerre.
La fin de léquilibre nordique
Léquilibre nordique, concept décrivant lassemblage de politiques
étrangères différentes et complémentaires, permettant la coexistence pacifique
dacteurs appartenant à deux blocs antagonistes en une région frontalière,
na plus lieu dêtre aujourdhui. Les pays nordiques sont appelés à
remettre en cause ce modèle exemplaire de comportement, à la fois pour les raisons
extra-sociétales que sont la dislocation de lempire soviétique et la mutation des
relations internationales, et pour des raisons infra-sociétales, car ces bouleversements
se produisent à un moment critique de leur vie économique et politique interne.
Le jeu des mutations infra- et extra-sociétales
Avec la fin de la guerre froide, et avec la fin de la bipolarité du système mondial,
les pays nordiques vont pouvoir enfin aspirer à une réelle liberté. Cette assertion,
qui pourrait sembler chez eux audacieuse ou vexante, signifie seulement que les éléments
dauto-contrainte qui existaient dans les politiques étrangères nordiques vont
pouvoir progressivement disparaître : ces politiques, on la vu, contenaient
des éléments sadressant directement aux grandes puissances, à la fois contraintes
et garanties de sécurité. Le Danemark (auquel il faut associer la Norvège), malgré ses
aspirations à retrouver la neutralité du début du siècle, était devenu membre
fondateur de lOTAN, mais avec des réserves rassurantes pour lUnion
soviétique. La Suède, neutre et nappartenant à aucune alliance, gérait seule sa
politique étrangère "entre les blocs", et tentait de suivre une ligne à
équidistance entre eux. La Finlande enfin, avait été "finlandisée",
cest-à-dire condamnée à une neutralité sympathisante pour éviter
lannexion pure et simple à IUnion soviétique. Bon an mal an, ces contraintes
auto-imposées, dictées par la raison et par une très forte et remarquable aspiration à
la stabilité régionale, étaient acceptées et soutenues par la quasi-totalité de la
classe politique de ces pays, affichant un solide consensus en la matière.
Léquilibre nordique était rendu possible, il est vrai, par la prospérité record
de ces pays ; mais avec les difficultés économiques grandissantes quils
connaissent depuis la fin des années quatre-vingts, les contraintes deviennent peu à peu
plus difficiles à assumer ; or, avec la disparition du contexte géostratégique
dans lequel elles avaient été formulées, il est vraisemblable que cest vers des
politiques étrangères plus "rentables" que vont se diriger ces pays.
La Suède est la première à avoir fait un pas en ce sens. Dès
le 14 juin 1990, à la surprise générale, le gouvernement annonça au pays son intention
de présenter une candidature dadhésion à la CEE. Ce qui était encore impensable
sur le plan politique quelques mois auparavant, mais que beaucoup souhaitaient sur le plan
économique depuis longtemps, devenait enfin possible. Le risque politique pris par la
Suède était réduit du fait de la faiblesse de lUnion soviétique ; celle-ci
trop occupée ailleurs, ne pouvait lui reprocher de faire un pas vers le camp occidental
en adhérant à une union économique ayant pour but de réaliser un jour une union de
défense incompatible avec la neutralité suédoise ; désormais, comme la
déclaré le Premier ministre Carl Bilt à Bonn en novembre 1991, le terme de neutralité
ne convient plus pour décrire la politique étrangère suédoise. La Suède souhaite
toujours être neutre dans léventualité dune guerre, mais elle abandonne en
temps de paix sa politique déquidistance entre les superpuissances. Cependant, elle
conserve sa défense totale et continue de refuser à faire partie dune quelconque
alliance militaire. En effet, la Suède ne saurait se passer dune défense forte,
tant que les arsenaux ex-soviétiques tout proches nauront pas disparu, et tant que
la région de la Baltique ne sera pas assurée dune totale stabilité de ses
contours sud. Cependant, on peut se demander si le maintien dune telle défense sera
possible en terme de coûts. Car le fameux modèle suédois, qui avait fait la
prospérité du pays, et dont la solidité fondait lambitieuse politique
étrangère, est sérieusement endommagé. Pour tenter de remédier aux difficultés
économiques que connaît le pays depuis la fin des années quatre-vingts, ses dirigeants
ont dû porter atteinte à plusieurs des éléments qui fondaient la spécificité du
modèle suédois. La réforme fiscale de 1989 a réduit lénorme secteur public
(dont les dépenses représentent 60 % du PNB) et a opéré une révision du système
dassurance-maladie trop généreux ; la pression fiscale, une des plus fortes
au monde, a été diminuée, le taux moyen de limposition sur le revenu passant de
60 à 50 %. Malgré cette politique plus libérale, la récession a frappé la
Suède, dont la production industrielle a baissé en 1991 de 6 %. Le modèle devient
de moins en moins performant, et finalement, les dirigeants sociaux-démocrates, en place
seuls ou en coalition depuis 63 ans (de 1932 à 1976 et de 1982 à 1991) ont dû céder
leur place à une coalition de centre droit dont le programme va dans le sens dune
encore plus grande libéralisation du modèle112. Désormais,
cest en fait la question même de la survie de ce modèle qui se pose, dautant
plus que les valeurs qui le soutenaient seffondrent, et que lon voit apparaître une montée de lindividualisme et des mouvements
politiques de refus du modèle, tels celui de la "Nouvelle démocratie",
anti-bureaucratie, anti-impôts, anti-aide au tiers-monde, qui ne va pas sans rappeler le
mouvement poujadiste en France113. Dans ce
contexte difficile, il est clair que la question que va se poser le pays à court terme
est celle du maintien dune politique de neutralité armée coûteuse et gênant
ladhésion à la CEE, devant la nécessité toujours présente de faire face à
déventuels troubles qui pourraient agiter la région. Le rôle de médiateur
international quaffectionne particulièrement le pays dans les instances
internationales pourrait trouver à sa porte une application importante ; la menace
qui pesait sur la Suède, symbolisée par la présence dans ses eaux de sous-marins
soviétiques, sestompe de jour en jour devant la certitude que la Suède ne fait
plus partie de plans de bataille dune superpuissance qui sest effondrée, et
le plus grand danger pour le pays est celui qui pourrait résulter de graves troubles
sociaux dans les pays de lEst voisins ou de mouvements politiques tels un
nationalisme russe armé...
Le phénomène de libéralisation quest en train de connaître la Suède touche
également la Finlande, qui pour la première fois depuis un quart de siècle, a à sa
tête un gouvernement "bourgeois"114. Son
programme va dans le sens dun libéralisme accru et comporte des mesures telles une
diminution des dépenses publiques, des subventions à lagriculture et des
prestations sociales, ainsi que des encouragements aux entreprises. Il faut dire que
léconomie finlandaise a dû affronter de grosses difficultés ces dernières
années115. En effet, ce pays, comme la Suède,
est un "Etat-providence", et vit au-dessus de ses moyens. Mais sa plus grosse
difficulté vient du fait que la Finlande tirait traditionnellement une partie importante
de ses revenus de son commerce avec lUnion soviétique, payant ses achats
énergétiques par la fourniture de biens déquipement, de produits de consommation,
et dune manière générale de technologie occidentale ; ce commerce,
habituellement peu sensible à la conjoncture, servait damortisseur lorsque
les exportations vers lOccident étaient en difficulté. Le commerce avec
lURSS était dautant plus profitable quil était pratiquement une "chasse gardée" des Finlandais, qui, en labsence de
concurrents, pouvaient demander des prix très avantageux. Or désormais, la Finlande doit
payer ses importations de pétrole en devise forte, tandis que ses exportations à
lUnion soviétique baissent : en 1991, elles ne représentaient plus que 5 ou
6 % du total de ses exportations, contre 20 % en 1980 et 14 % en 1990. La
solution est de se tourner vers les pays dEurope occidentale, mais elle ne va pas
sans poser de problèmes, parce quil va falloir que les entreprises habituées à
travailler avec lEst adaptent leurs produits à la demande occidentale. La
candidature de la Suède à la CEE est venue ajouter encore au trouble finlandais. En
effet, en entrant dans la Communauté, la Suède pourrait espérer trouver des débouchés
pour ses productions, ce qui risque de défavoriser la Finlande, présente à
léchelle internationnale dans les même secteurs, si elle reste en dehors.
Cest ainsi que les dirigeants finlandais ont été amenés à demander à leur tour
ladhésion à la CEE, tout en redéfinissant la neutralité, qui signifie désormais
neutralité vis-à-vis des problèmes et des conflits des régions entourant la Finlande.
Si la candidature finlandaise a été aussi tardivement posée, cest pour
plusieurs raisons. Tout dabord, tant que subsista lunion soviétique,
subsistèrent les obligations contenues dans le pacte damitié de 1948. Un premier
pas vers l"affranchissement" de la Finlande fut accompli en janvier 1991,
au lendemain de la signature à Moscou du traité sur le règlement de la question
allemande : le gouvernement finlandais décida alors unilatéralement que la plupart
des clauses du Traité étaient désormais sans signification. La réunification de
lAllemagne ôtait en effet tout sens à des dispositions telles celle de lart.
1, qui stipulait que : "Dans le cas où la Finlande ou lUnion
soviétique, à travers le territoire de la Finlande, seraient lobjet dune
agression armée de la part de lAllemagne ou dune puissance quelconque alliée
de celle-ci, la Finlande, fidèle à ses devoirs dEtat indépendant, combattra pour
repousser cette agression" 116. Puis, en
janvier 1992, un accord fut signé entre fédération de Russie et la Finlande, stipulant
quil nest plus question d"assistance mutuelle", et
reconnaissant que "les frontières entre la Russie et la Finlande sont ce
quelles sont"117. Dautre part, la
Finlande était engagée dans les négociations sur lEspace Economique
Européen, solution quelle aurait préférée à ladhésion à la CEE,
puisquil sagissait dun regroupement sur le plan purement économique de
la CEE et de lAssociation Européenne de Libre-échange. Enfin, la finlande était
en train de préparer ses élections parlementaires de lhiver 1991, et la classe
politique ne souhaitait pas engager le débat sur la question de ladhésion. Les
industriels finlandais pour leur part nont pas attendu lengagement officiel de
leur pays sur la voie de la construction européenne. Pour éviter le risque de
sisoler du marché européen, ils ont investi en masse dans la Communauté (sur les
13 milliards de marks finlandais dinvestissements à létranger réalisés en
1990, la moitié est allée à la CEE).
Enfin, le Danemark se sent délivré de la contrainte militaire qui le liait avec
lOTAN et qui convenait de moins en moins à sa nature profondément pacifiste. A la
différence de la Suède et de la Finlande, ce pays scandinave, le seul qui soit membre de
la CEE, jouit dune économie stable : pour la première fois depuis 27 ans sa
balance des paiements a été positive en 1990 et linflation y est de lordre
de 3 %. Cest donc sur un plan plus purement politique que se joue ici la remise
en cause de la politique étrangère danoise. Au cours des années soixante-dix, les
sociaux-démocrates avaient quelque peu diminué les dépenses militaires et
sétaient insurgés contre le déploiement des euromissiles. Une fois passés dans
lopposition à la suite de difficultés économiques, ils avaient engagé une
véritable "guérilla" parlementaire contre la coalition minoritaire bourgeoise
dirigée par M. Poul Schlüter. En 1988, grâce à un artifice de procédure, ils avaient
fait approuver un texte visant au contrôle dans les ports danois des navires étrangers
soupçonnés de transporter des armes nucléaires. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne
avaient immédiatement réagi en annonçant que leurs navires éviteraient à
lavenir de faire escale au Danemark, et lon a même parlé dexclure les
navires danois des manoeuvres alliées. Pour conjurer la colère alliée provoquée par
linstauration de ce contrôle à la Néo-zélandaise, le Premier ministre appela
alors les citoyens aux urnes, en déclarant que cette consultation anticipée avait valeur
de référendum pour ou contre lOTAN ; la réponse fut en fait assez ambiguë,
le seul élément marquant du scrutin étant une forte poussée de lextrême-droite,
qui passa de neuf à seize sièges au Folketing118. Les
sociaux-démocrates étaient également hostiles à la construction européenne et avaient
fait campagne contre lActe unique européen. Depuis quils ont perdu le
pouvoir, le Danemark a mené une politique plus favorable à
lintégration européenne : en 1990, le Folketing a adopté à la
quasi-unanimité une résolution sur le renforcement de la coopération européenne ;
mais la crainte des sociaux-démocrates envers la CEE demeure, car ils redoutent que
laccroissement de ses pouvoirs ne nuisent à la politique sociale et à la politique
de lenvironnement danoises. Les sociaux-démocrates sont tout de même revenus sur
leurs positions anti-européennes et anti-OTAN lors des élections de 1990119.
Il faut dire que lunification de lAllemagne, longtemps soutenue par le
Danemark, est un facteur très important de sa politique étrangère, les deux pays étant
interdépendants sur les plans politique, militaire, et économique. Bien que toujours
tenté par la voie du pacifisme, le Danemark cherche désormais à rééquilibrer le poids
de lAllemagne réunifiée par la promotion du maintien de la présence américaine
en Europe, au sein dune organisation atlantique qui serait de nature plus politique
que militaire, mais qui servirait aussi de garantie contre les incertitudes que contient
lenvironnement régional du Danemark. Le soutien à dautres institutions,
telles la CSCE, sinscrit également dans cette ligne de conduite. Quoi quil en
soit, le problème majeur du Danemark semble désormais être celui de la recherche
dun consensus interne, qui lui donnera plus de poids dans le jeu européen, où il
se présente comme "un petit pays près du centre de gravité de
lEurope"120, car, paradoxalement,
la fin de la guerre froide en Europe a eu pour conséquence de réduire la marge de
manoeuvre du Danemark : comme au XIXe siècle, il se retrouve lié à
lAllemagne pour le meilleur et pour le pire121.
La seule échappatoire serait alors pour ce petit pays de mener une politique
originale dans la zone Baltique, et vis-à-vis des pays de lEst. Dans cette
situation, on comprend mieux le refus de ratifier le traité de Maastricht intervenu en
1992, refus qui sapparente au rejet dune potentielle hégémonie allemande sur
lEurope.
On le voit, les pays scandinaves riverains de la Baltique sont entrés dans une phase
de remise en question, et tâchent, comme la plupart des pays européens, de
sadapter à la nouvelle situation géopolitique. Mais ceux que lon érigeait
traditionnellement en "modèles" dorganisation économique et sociale, la
Suède surtout, et dune manière plus accessoire la Finlande, sont peut-être en
train de revenir sur la nature même de leur modèle. Pour formuler autrement ceci, on
peut se demander si leur modèle résistera à la conjoncture de deux
phénomènes marquants, lun infra-sociétal, concernant la crise économique et la
crise des valeurs qui les touche, lautre extra-sociétal, concernant le
bouleversement géopolitique de leur environnement. Pourtant, au moment-même où cette
question se pose, le modèle scandinave est un modèle convoité dans les pays de
lEst en quête dune nouvelle identité.
Vers lexportation des modèles scandinaves sur la rive Sud de la Baltique ?
On na jamais très bien su quelles étaient les frontières de la Scandinavie.
Dans une acception culturelle, elle comprend les pays riverains de la Baltique, Danemark,
Suède et Finlande, plus la Norvège et aussi lIslande, mère de la culture
scandinave, dont la langue est le latin du Nord. Dans une acception juridique et
géographique, il faut lui ajouter les possessions des pays scandinaves que sont le
Groënland et les îles Feroë, appartenant au Danemark, ainsi que le Svalbard, sous
juridiction soviético-norvégienne. On a ainsi une carte de la Scandinavie nettement plus
étendue, correspondant à celle présentée par le Conseil nordique, qui est une
organisation à huit membres, représentée symboliquement par un cygne déployant huit
ailes : les cinq pays scandinaves, plus le Groënland et les îles Feroë, régions
autonomes danoises, et les îles de Åland, région autonome finlandaise... Pourquoi alors
ne pas aller jusquà une acception encore plus large et ajouter à lensemble
les pays baltes, qui ont autrefois été possessions scandinaves, et dont la culture est
proche de celle de leurs voisins nordiques ? Question tabou il y a peu, cette idée
semble aujourdhui reprendre vie, comme le montre le fait que lors de la
trente-deuxième session du Conseil nordique, en février 1991, les pays baltes étaient
présents en tant quinvités dhonneur, malgré les protestations soviétiques122... Aujourdhui les Baltes, se sentant plus
occidentaux que les autres républiques ex-soviétiques, délivrés du modèle de la
société communiste, et en quête dun nouveau modèle de développement, se
tournent naturellement vers leurs voisins prospères de lautre rive de la Baltique.
Dautres pays de lEst, tels la Tchécoslovaquie, pensent eux aussi à
sinspirer du modèle scandinave. Lexportation de leurs modèles pourrait
représenter une mission denvergure pour les pays scandinaves, qui pourrait redonner
une spécificité à leurs politiques étrangères ; en fait, il faut distinguer deux
modèles scandinaves exportables, lun concernant la politique
de sécurité des ex-pays de lEst, lautre concernant leur reconstruction
économique et sociale : celui de la finlandisation, et celui du modèle suédois.
Un modèle de politique de sécurité : le modèle de la
finlandisation
Le terme de "finlandisation" a longtemps irrité les Finlandais, parce
quil comportait, lorsquil était utilisé par les Occidentaux, une connotation
péjorative, et désignait un pays dont la neutralité était forcée, voire orientée, et
la liberté surveillée. Au contraire, pour les Finlandais, ce mot devait être positif,
car il décrivait la situation unique dun pays ayant miraculeusement échappé à la
domination soviétique, et dont les quelques concessions extrême prudence
diplomatique, acceptation de quelques ingérences dans la vie politique et culturelle
(Moscou donnait par exemple officieusement son approbation au choix des candidats aux
élections, ou interdisait la publication de certains livres en langue finlandaise, tels
ceux de Soljenytsine) étaient largement compensées par la liberté de choisir son
propre modèle de développement (choix réussi au regard de la prospérité du pays), et
par une position privilégiée de sas entre lEst et louest, par exemple en
matière commerciale. Certes, si le modèle de la finlandisation est intéressant pour les
ex-pays de lEst et les ex-républiques soviétiques, ce nest pas pour cet
aspect de politique étrangère sous surveillance. Cest sur le plan des politiques
de sécurité que le modèle pourrait être intéressant : en effet, il permettrait
une cohabitation heureuse des morceaux de lempire disloqué, en même temps
quune transition en douceur de leur situation militaire. Lassurance dune
coopération en cas dagression pourrait être un premier pas sur la voie du partage
de la puissance militaire de lex-empire : le modèle de larmée
finlandaise est intéressant de ce point de vue parce que cest une armée
essentiellement défensive. Cette coopération ne sopposerait en rien à un
développement de type capitaliste de chaque entité, sur le modèle de la prospère
Finlande, qui servit pendant toute la guerre froide de pont entre lEst et
louest... Ce projet assez séduisant fut, au temps de la lutte pour
lindépendance des pays baltes, énoncé à leur intention123.
Il était conforté par le fait quon peut remarquer une grande proximité culturelle
notamment entre la Finlande, lEstonie et la Carélie dune part, et
dautre part, entre la Suède, lEstonie et la Lituanie. Cependant, le mouvement
indépendantiste balte ayant pleinement réussi, on peut douter aujourdhui que le
modèle de la finlandisation intéresse encore ces pays. Il est vraisemblable quils
essaieront de profiter de lindécision de la CEI et de se doter de leurs propres
forces de défense tout en se libérant de l"occupant" russe, et quils ne voudront pas risquer dêtre asservis dune
manière ou dune autre à la Russie dont ils constituent le débouché sur la
Baltique. Ces pays auraient en effet intérêt à utiliser cet atout majeur pour négocier
avec elle leur totale liberté... Le modèle de la finlandisation pourrait peut-être
sadapter à dautres parties de lex-empire, par exemple aux régions de
la République de Russie souhaitant leur indépendance124.
Un modèle de développement économique et social : le modèle suédois
A linverse du modèle finlandais, ce ne sont pas les Occidentaux qui ont
pensé les premiers à lexportation du modèle suédois ; ce sont les pays de
lEst qui se sont intéressés à lui dès les premiers instants de
leffondrement de lempire. Vaclav Havel, les réformateurs polonais de
Solidarité, Mikhail Gorbatchev, des communistes serbes (et même Daniel Ortega au
Nicaragua) se disent intéressés, voire fascinés par le modèle suédois. Le modèle est
en effet très attractif, à la fois parce quil a toujours été présenté comme
une "troisième voie", un type de société intermédiaire entre capitalisme et
socialisme, et parce que, vu de lEst, il semble merveilleusement bien fonctionner.
Avec le modèle suédois, ceux qui quittent le socialisme peuvent espérer tout
avoir : léconomie capitaliste apportant la prospérité, et la protection
sociale apportant la sécurité, seul élément de la société socialiste quils
regrettent profondément. De plus, le modèle suédois permettrait de régler le problème
de la décentralisation du pouvoir, et celui du chômage, banni ou presque en Suède avec
un taux de 1, 4 %. Limportation dun tel modèle permettrait, enfin,
déviter un trop grand choc culturel à des populations désorientées par la
brutalité avec laquelle sest effondré leur type de société : en effet, les
valeurs véhiculées par le modèle suédois, égalité et solidarité, sont très proches
de celles qui inspiraient le modèle socialiste. Cependant, la perspective dune
greffe du modèle suédois sur le terrain des pays socialistes, qui fait penser à bien
des égards à la situation des pays occidentaux après la seconde guerre mondiale, est
quelque peu idyllique. Il est rarissime en effet quune quelconque importation de
modèle hors de son milieu culturel originel réussisse ; les tristes exemples du
tiers-monde sont là pour rappeler cette vérité. De plus, il se pourrait bien que les
admirateurs du modèle suédois se trompent quelque peu sur sa nature
réelle : la prospérité du modèle vient avant tout de la nature purement
capitaliste de son économie, qui se base sur une règle absolue, le libre-échange ;
la Suède est un pays où seulement 7 % de loutil de production est
nationalisé... En revanche, le financement du paradis social exige de la part des
citoyens un effort très considérable (le phénomène de rejet de cet effort que connait
actuellement la vie politique suédoise en témoigne), et nest accepté que pour des
raisons historiques et culturelles particulières à la Suède, qui sont difficilement
exportables avec des recettes techniques miracle. Les Suédois sont dailleurs les
premiers à souligner le caractère illusoire de modèle de leur type de société qui
dans les années soixante-dix avait déjà été admiré en tant que tel, mais
essentiellement par des universitaires américains. Néanmoins, ils jouent pleinement leur
rôle dhôte lorsque des visiteurs tels Leonid Abalkin, conseiller économique de M.
Gorbatchev en 1988, ou Alexandre Dubcek, en 1990, viennent à Stockholm125.
Certes les Suédois sont sceptiques quant à la possibilité dexporter leur
modèle clef en main, mais ils sont conscients cependant des bénéfices quils
pourraient tirer dune coopération ponctuelle en "engineering économique et
social", quils pourraient dispenser dans les ex-pays de lEst. Un Institut
dEconomie soviétique et est-européenne a été créé à Stockholm, avec pour
mission de concourir au changement de ces sociétés et de recevoir des chercheurs des
pays de lEst.
Lexportation des deux modèles, finlandais et suédois, ne sera à
lévidence pas une recette magique pour régler les problèmes des futurs Etats
indépendants de lEst. Tout au plus pourra-t-on y puiser des idées mais sans
pouvoir en prendre les racines historiques et culturelles qui en fondent la
cohérence : seuls les pays baltes seraient les mieux placés de ce point de vue.
Peut-être lexportation de ces modèles aurait-elle de plus grandes chances si des
hommes politiques scandinaves denvergure avaient pris leur bâton de pèlerin pour
les diffuser. On ne peut sempêcher de penser à labsence, sur les scènes
politiques finlandaise et suédoise, de Urho Kekkonen et Olof Palme...

[ Remonter ] [ Introduction ] [ Chapitre I ] [ Chapitre II ] [ Chapitre III ] [ Chapitre IV ] [ Conclusion ]
________
Notes:
81
Bo Hugermark,
Östersjöföreställningar, op. cit., p. 122.
82
Le récit de cet épisode a fait
lobjet dun livre : Per Olov Enquist, Lextradition des Baltes,
Arles, Actes Sud, 1985.
83
Björn Elmbrant, Palme,
Stockholm, Författarförlaget, 1989.
84
Tout léquipage fut fusillé.
85
Pascal Lorot, Les pays baltes,
op. cit.
86
Pour un document très complet, Yves
Plasseraud, (dir.), Autrement, Série monde HS, n° 50, janvier 1991,
"Pays baltes, le grand réveil".
87
Alain Minc avait fait une lecture
lucide de ces signes concernant lAllemagne, Alain Minc, La grande illusion,
Paris, Grasset, 1989.
88
"Retour à Königsberg", LExpress,
6 juin 1991.
89
Erlends Calabuig, "Quand les
Allemands retournent à Kaliningrad-Königsberg", Le Monde diplomatique, août
1991.
90
Erlends Calabuig, art. cit.
91
Ibid.
92
Ibid.
93
"Freude am schönen Titel.
Die verhängnisvolle Rolle der Deutschen in Estland, Lettland, Litauen", Der
Spiegel, 16 septembre 1991.
94
Hélène Carrère dEncausse, La
gloire des nations ou la fin de lempire soviétique, Paris, Fayard, 1990.
95
Cf Nicole-Lise Bernheim.
"Joensuv et la nostalgie de la carélie perdue". Le Monde diplomatique,
novembre 1991. Hélène Carrère dEncausse émet aussi lhypothèse de la
revendication dindépendance de la carélie, op. cit., p. 290.
96
Recensement de 1989, sources
soviétiques.
97
Gaël Lemarcq,
"Lindépendance des Etats baltes et la question des nationalités", Hérodote,
n° 64, 1er trimestre 1992.
98
Ibid.
99
Irene Sokologorsky, "Les
Russes en Estonie", Hérodote, n° 64, 1992.
100
Le Monde, 22-23 septembre
1991.
101
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Europe : the emergence of a new russian foreign policy", in Bo Huldt, Gunilla
Herolf (eds), Towards a new european security order, Yearbook 1990-1991, The
Swedish Institute of International Affairs, Stockholm, 1991.
102
Hans Binnendijk, "Militära
konsekvenser av ett fritt Baltikum, Internationella Studier, 1990 n° 3-4.
103
Le Monde, 17 septembre
1991.
104
Hans Binnendjik, op. cit.
105
"Les pays baltes captifs de
léconomie soviétique", Courrier international, 5 septembre 1991.
106
Létude a été réalisée
par Leif Grahm et Lennart Königson, Dagens Nyheter, 2 septembre 1991.
107
Pascal Lorot, Le réveil balte,
Paris, Hachette, 1991, coll. Pluriel/ Intervention, pp. 95 et s.
108
Le Monde, 3 octobre 1991.
109
Pascal Lorot, op. cit., p.
74.
110
Courrier international, 5
septembre 1991.
111
Ibid.
112
Le Monde, 17 septembre
1991.
113
La "Nouvelle
démocratie" a obtenu 6,8 % des votes aux élections de 1991.
114
Le Monde, 27/04/1991.
115
Le Monde, 17 septembre
1991.
116
Le Monde, 5 janvier 1991.
117
Philippe Doucet,
"léquation finlandaise", politique internationale n° 55,
printemps 1992.
118
Le Monde, 6 juin 1988.
119
Le Monde, 12 décembre
1990.
120
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121
Ibid.
122
Le Monde, 1er mars
1991.
123
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pact", Conflict, 1984, vol. 5, n° 3, pp. 211-232, et du même auteur,
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vol. 512.
124
Marc Ferro, "La Russie
menacée de démembrement ?", Le Monde diplomatique, octobre 1991.
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welfare is suddenly the darling of former communists", The Economist, 5 mars
1990.