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Bibliothèque stratégique
PETITES
GUERRES
Charles E. CALLWELL
Résumé (4e de couverture)
Le major général Charles
E. Callwell est l’un de ces militaires intellectuels, plus rares en
Grande-Bretagne que sur le continent, mais de très haute tenue. Au cours
d’une carrière ponctuée de postes importants, mais qui ne lui a pas
apporté les honneurs auxquels il pouvait prétendre, Callwell a fait montre
d’une inlassable curiosité et a offert des vues érudites et originales
sur nombre de sujets. On redécouvre aujourd’hui certains des aspects de
sa riche pensée, tenant notamment aux opérations combinées et à la
petite guerre. Le présent livre a été écrit dans les années 1890 à la
lumière des enseignements recueillis au cours des guerres incessantes que
la Grande-Bretagne a dû soutenir à travers son empire, mais aussi à la
lumière de lectures d’une grande étendue qui ont donné à son auteur
une connaissance inégalée de la matière.
La petite guerre, que
l’on a également appelée guérilla après la guerre d’Espagne, est
celle qui oppose une armée régulière à des forces irrégulières qui ne
sont pas susceptibles d’être défaites dans une seule bataille rangée.
Le résultat est qu’elles sont, comme le dit Callwell, dans une situation
d’infériorité tactique mais de supériorité stratégique. Formule
saisissante qu’illustreront plus encore les développements ultérieurs de
la guerre révolutionnaire. Par l’acuité de ses jugements tactiques et
stratégiques et l’étendue de sa base historique, l’œuvre de Callwell
reste décisive pour comprendre ces conflits asymétriques qui semblent
aujourd’hui promis à un grand développement.
Préface
Né
en 1859, Callwell entre à l’Académie militaire royale de Woolwich à 17
ans. À 19 ans il est en Inde, au Natal à 21. Il en revient pour entrer à
l’école d’état-major où l’ennui éprouvé semble l’avoir conduit
à rédiger Small Wars, essai couronné par le Royal United Services
Institute. La notoriété qu’il en retire ne l’a guère servi. Son
aptitude à l’exercice de la plume lui vaut d’être versé dans le
renseignement.
En 1899, le revoici en Afrique du Sud pour
la seconde guerre des Boers. Opportunité lui est donnée de conduire une
colonne sous les ordres de sir John French. Sans avoir jamais démérité,
Callwell ne brille pas. French semble lui avoir fait grief de cette absence
de succès. Il n’a pas attrapé la Fortune par les cheveux au moment où
elle était à portée.
À 50 ans, lorsqu’il quitte l’armée,
il a donc derrière lui une expérience complète, somme toute pas très
heureuse, d’officier de l’Empire. La Grande Guerre le rappelle. En 1914,
il se voit confier le poste de directeur des opérations militaires.
Promotion exorbitante qui suggère la relative impréparation britannique.
Promotion relative pourtant : il ne fera jamais partie de ceux auxquels
seront confiés les brillants commandements sur le continent. Callwell
demeure l’homme d’état-major, de réflexion, de méthode ;
l’homme de la préparation, de la conception de l’action, situation
subalterne à une époque où l’on considère que les opérations décident
de tout.
Avec le rang honorable de major-général
et fait chevalier, il quitte normalement l’armée. Carrière complète,
presque parfaitement équilibrée. Ses œuvres sont reconnues. The Effect
of Maritime Command on Land Campaigns since Waterloo (1897) est un livre
pionnier sur les opérations combinées, suivi d’un autre ouvrage clé, Military
Operations and Maritime Preponderance (1905)1.
Sa conception hardie et
logique fondée sur un dosage entre mer et terre, son intérêt pour les opérations
combinées, pour l’amphibie, lui valent le respect intellectuel mais aussi
la méfiance que témoignent les institutions établies à l’égard de
ceux qui osent privilégier les interfaces. Aujourd’hui, poursuivant leur
réflexion sur l’intégration et la combinaison des forces, les États-Unis
retrouvent Callwell.
Comme son cadet Basil Liddell Hart,
Callwell a été irrésistiblement attiré par l’écrit. Non par la théorie.
Entendons qu’il a ressenti au plus haut point la nécessité de reprendre
l’expérience vécue et de la restituer sous forme de principes concrets.
Il écrit un guide, un manuel, un vade-mecum pour le soldat qui part au
loin.
Il est moins systématique que Liddell
Hart, moins partisan. En ce sens, il est peu irritant mais moins rassurant.
À peine suggère-t-il un principe qu’il met en valeur ses exceptions au
point de paraître contredire ce qu’il vient d’affirmer. Sa stratégie
clairement est toute d’exécution. Selon l’expression de Colin Gray,
Callwell est un théoricien à l’esprit pratique qui synthétise des
pratiques qui ont fait leurs preuves en se gardant bien de les figer en
principes immuables.
- En lisant Callwell
- L’objet : qu’est-ce que la
petite guerre ?
Une petite guerre est une lutte
contre des troupes non régulières. Ou, plus exactement, contre des
forces "autres" qui ne correspondent pas aux critères
reconnus dans l’espace de civilisation commune que constituent
l’Europe et quelques prolongements reconnaissables.
Ce n’est donc pas un problème de
dimension mais de disparité de niveau des armées qui ne sont pas
comme les nôtres. C’est exactement ce que l’on peut nommer des
conflits techniquement croisés.
Pourtant, il y a plus. Car c’est
aussi la lutte contre des irréguliers qui pratiquent la guérilla,
une forme dissimulée (not in the open field). Pour les
troupes "régulières", une petite guerre pourrait donc
s’identifier à des opérations de contre-guérilla.
Négligeant de se
poser le problème de la cause des petites guerres, Callwell les
distingue par le but en trois catégories :
- conquête,
- pacification et maintien de
l’ordre,
- punition,
À peine posées ces bases, un problème
supplémentaire est soulevé, celui de la guérilla. Car le livre de
Callwell est constamment traversé par une dialectique qui frise
parfois la contradiction interne entre forme inférieure de guerre et
guérilla. Bien qu’il consacre un chapitre entier à la guérilla,
un des plus longs, le problème de la guérilla revient constamment
dans l’ensemble de l’ouvrage.
"La guérilla est une forme
d’opérations qu’il faut par dessus tout éviter". En
effet, lorsqu’il parvient à éviter l’engagement direct,
l’ennemi s’en remet alors à des actions de harcèlement qui
s’apparentent à la guérilla. En outre, l’utilisation de
certaines formes de terrain dans des régions qui lui sont familières
le conduit à effectuer des actions tactiques elles aussi proches de
la guérilla.
Comment mener efficacement la guérilla ?
Par la mobilité, le quadrillage du terrain, l’insécurité des
rebelles, l’impitoyable destruction de toute opposition, un
espionnage approfondi.
- Stratégie et tactique
Callwell utilise les termes stratégie
et tactique. Non seulement il établit clairement la hiérarchie des
niveaux, mais il démontre un sens aigu de la dialectique qui anime
leur relation. Pourtant l’ouvrage reste dominé par la tonalité
tactique. Callwell se situe bien dans la tradition de Clausewitz. Il
ne craint pas d’étudier dans le détail des opérations élémentaires
sur des théâtres réduits. On trouvera un chapitre entier sur le
combat dans les broussailles denses, en se rappelant que Clausewitz (Vom
Kriege) n’est pas moins attentif aux conditions du combat en
montagne et aux modes de franchissement des cours d’eau.
Pourtant, c’est en stratège
qu’il pense la petite guerre. Car il dégage un principe qui lui
semble assez important pour lui consacrer le huitième chapitre entier
du livre : la tactique joue en faveur des forces régulières
tandis que la stratégie favorise l’ennemi.
C’est la raison pour laquelle il déconseille
la manœuvre au profit de l’action rapide et décisive.
Ce principe, qui constitue un des
fondements de ce que l’on appela la guerre révolutionnaire, a été
méprisé par les Occidentaux.
L’armée française, d’Indochine
d’abord, d’Algérie ensuite, ne comprend pas que sa supériorité
tactique n’apporte rien. De plus, il est généralement admis que la
guérilla réussit des coups tactiques limités mais n’a pas les
moyens d’un engagement important. Le problème est que cette
situation se transforme avec la guérilla puisque l’ennemi y réussit
des petits succès tactiques tandis qu’il continue à se renforcer
stratégiquement.
Là aussi, la situation s’inverse
rapidement. Callwell cite maints exemples d’erreurs de chefs de guérillas
qui croient pouvoir passer à la "grande" guerre et qui, de
ce fait, connaissent la grande défaite finale.
C’est Mao qui saura articuler
dialectiquement cette relation entre stratégie et tactique en
l’articulant sur la temporalité.
Stratégie = longueur de temps,
tactique = coup rapide.
D’abord on est battu puis on
l’emporte... Curieusement, Callwell ne semble pas s’intéresser à
un phénomène fréquent : la double détente des conquêtes
coloniales dès lors que l’on tombe sur un "os" :
Madagascar, Khartoum, Adoua. Puis, mieux préparé, plus puissant, on
revient. Le moment de ce retour est d’ailleurs variable. Il faudra
près de 40 ans aux Italiens pour l’Éthiopie.
Une guerre contre la nature où la
logistique impose le tempo.
Si la guerre c’est l’opinion + la
logistique, le reste n’est qu’une superstructure, de peu de conséquence
mais cruciale. La signature au bas de l’acte.
Ce principe est aujourd’hui
contredit : si l’on n’est pas victorieux dès le départ, le
soutien disparaît et l’on doit abandonner sans tenir compte des
perspectives d’évolution positive. On joue en un coup. Caspar
Weinberger définit ces principes en 1985, Bush et Powell les
appliquent en 1990. Voilà pour la durée. Mais l’enjeu doit
correspondre à des intérêts vitaux, ce qui est une tout autre
affaire.
- La guerre et la durée, la guerre
dans la durée
Callwell insiste sur la nécessité
de la recherche aussi rapide que possible de la bataille décisive. Il
faut donc forcer l’ennemi à livrer cet affrontement auquel il se dérobe
et éviter les campagnes prolongées.
Le plus grave est de se retrouver en
situation de guerre "décousue", irrésolue, c’est-à-dire
indécise et sans objectifs précis (desultory) qui se
rapproche au plus près de la guérilla. Le facteur temps joue également
pour l’ennemi qui, passé la surprise et le premier choc,
s’organise plus efficacement.
Le génie de Mao, c’est la
conscience de la durée. Il pense le temps selon des critères qui ne
sont pas ceux de ses adversaires, ni même ceux de ses inspirateurs
marxistes. Il vit l’action selon une temporalité supra humaine, la
guerre populaire prolongée, celle qui se substitue à la notion de
paix identifiable au cours normal des activités humaines.
Il sait que le temps lui permettra de
transformer la nature de la guerre. La petite guerre des uns est la
grande guerre de libération, fondatrice, des autres.
- Connaître l’ennemi : le
statut ambigu de l’ennemi dans la petite guerre
- Guerres contre qui ?
L’adversaire se caractérise par
son infériorité militaire. Infériorité des armes, de
l’organisation et de l’entraînement. Dans l’ensemble, Callwell
tire ses exemples des guerres coloniales britanniques, françaises et
russes. Il se garde bien de remonter en deçà. Il rencontrerait alors
tant de formes gênantes de la pacification. Celle, parmi d’autres,
qu’entreprirent les Anglais en Écosse.
L’adversaire, ce sont donc les
peuplades, tribus et bandes qui s’opposent aux troupes régulières
occidentales. La petite guerre, c’est aussi l’asymétrie des
identités politiques. Ici un grand appareil d’État, là des
tribus, des clans et des bandes.
Mais l’inévitable prise en compte
de la guérilla conduit Callwell à envisager d’autres occidentaux,
les "partisans" combattants d’occasion. Les Vendéens
contre les Bleus, les Espagnols contre Napoléon. L’ennemi
n’appartient donc plus au monde sauvage, c’est un membre de la
communauté civilisée. Il peut même, dans le cas d’une guerre
civile, appartenir au même État.
Callwell est aussi convaincu de la légitimité
des "forces de la civilisation" que certains de nos
contemporains peuvent l’être de la supériorité des valeurs de la
liberté et de la démocratie contre les nouveaux barbares qui prétendent
faire de la guerre un instrument de la politique, ou qui persistent à
l’intégrer comme phénomène social dans leur système culturel.
Callwell n’a guère de considération
pour les "sauvages", races non civilisées, partageant ainsi
tous les préjugés de son époque.
Pourtant, son attitude change du tout
au tout dès lors qu’il traite des peuples les plus braves et des
chefs de guerre les plus compétents.
- Un enchaînement stratégique
essentiel : buts de guerre entraîne modes de guerre. Milieux
entraîne formes de la guerre
Le mode et la forme de la guerre résultent
de la conjonction entre le but, la nature de l’ennemi, le milieu
humain et naturel (géographique au sens le plus complet).
Tous les principes énoncés par
Callwell peuvent se ramener à un seul : forcer l’adversaire à
accepter de combattre alors qu’il est en situation d’infériorité
structurelle.
C’est la raison pour laquelle
l’objectif ne peut se limiter à s’emparer de positions occupées
par l’ennemi. La bataille doit avoir pour but d’infliger à
l’adversaire les pertes les plus lourdes possible.
Il faut, dans tous les cas, contraindre
l’ennemi à livrer bataille. Comment ? En l’attaquant, en
s’en prenant à ce qui est essentiel pour lui : sa capitale, ses
chefs, ses lieux de culte et, faute de mieux, ses biens les plus précieux.
On le met ainsi dans l’obligation d’accepter le combat pour défendre
ce qui lui est essentiel.
La notion de petite
guerre, perçue de manière trop technico-opérationnelle, finit par
confondre l’écart considérable des motivations des protagonistes de
ce mode de lutte. Elle peut recouvrir l’engagement entre des forces de
niveaux disparates (chocs de cultures opérationnelles) mais ne dit rien
d’un phénomène de résistance à la défaite. On s’y prend alors
par d’autres moyens. Improvisés au début puis de plus en plus cohérents.
Callwell ne va pas jusqu’à
distinguer entre la différence des niveaux de civilisation et les
ruptures d’ordre politique, l’impréparation ou le recours à
l’improvisation dès lors que l’État tuteur disposant du monopole
de la force a échoué et ne se trouve plus en mesure d’assurer les
fonctions régaliennes. Lorsque le peuple, un parti, un clan, reprend la
lutte à la place de l’autorité défaillante ou vaincue. Lorsque
certains n’acceptent pas la règle du jeu : cessez donc de
combattre puisque l’on vous dit que l’ennemi a gagné. La résistance
devant la défaite, pourquoi ? Au nom de quoi ? Est-ce que,
justement, la politique ne commence pas dans cet acte de négation
d’une action extérieure ? Pour les ethnies sans politique,
l’entreprise coloniale a conduit à définir un but de guerre, et par
lui à construire ne serait-ce qu’un semblant d’identité. Regardez
dans l’ère post-coloniale la difficulté à définir le politique
dans les pays dits du tiers monde.
- Trois lectures de CaLlwell
On pensera aujourd’hui que nous
invitons à relire Callwell parce que notre fin de siècle, après les
guerres mondiales, les guerres totales, le risque de la guerre
d’apocalypse nucléaire, revient à la petite guerre. On glosera sur
cette renaissance de l’esprit expéditionnaire, colonialiste, etc.
C’est plutôt la redécouverte de la
diversité de la guerre dans des milieux concrets et hétérogènes.
Diversité des armements et ignorance que l’on en a ; absence
aussi de renseignements sur le style de guerre et de combat.
L’adversaire inconnu. Combattre l’inconnu. Connaître son ennemi, en
Algérie, en Somalie…
Mais on ne recommencera pas précisément
parce que cela a déjà eu lieu. Non parce qu’en soi l’histoire ne
se répète pas mais parce que l’on ne veut pas et que l’on ne peut
pas. Le statut des territoires, des entités, n’a plus rien de commun
avec celui du XIXe siècle. Voyez les États-Unis en Somalie,
soupçonneux du néocolonialisme italien.
Pourquoi et comment
lire Callwell ? ou la guerre, lorsque l’enjeu n’est pas vital :
une lecture politique
Lorsqu’elle n’est
pas motivée par le seul intérêt historique, la lecture d’un théoricien
militaire ancien est nécessairement finalisée. Soit parce que l’on y
trouve des recettes plus ou moins directement applicables. Soit parce
que son génie est assez grand pour fournir des principes, des
invariants, qui vont former notre propre pensée et stimuler notre
imagination créatrice. Il y a aussi une troisième raison, jamais avouée,
à peine consciente, c’est que l’on veut y trouver ce que l’on a déjà
en tête soi-même et l’on interprète l’auteur dans le sens de sa
propre conception. On enracine sa propre innovation dans une
pseudo-tradition qui la légitime. Nous donnerons un aperçu des trois
usages que l’on peut faire de ces petites guerres.
Il y a, bien sûr, une
première lecture possible de type mimétique qui consiste à retrouver
à l’identique les situations actuelles. Citons le troublant passage
sur les effets de la prise de Kaboul au chapitre III : durant la
dernière guerre d’Afghanistan, Kaboul fut occupée au début de la
campagne, après la défaite des troupes de Ayoub Khan.
Ailleurs, on ne pourra pas manquer de
songer à l’actuelle Russie en lisant les caractéristiques de la
lutte des Ottomans contre les montagnards monténégrins et la résistance
farouche des Géorgiens, Tchétchènes et Circassiens sous la conduite
de Schamyl.
Une seconde lecture consiste à trouver
dans Callwell les principes correspondant à toute guerre qui voit
l’affrontement entre des formations régulières et irrégulières et
qui caractérisent ces "conflits croisés" entre des cultures
politiques et des potentiels technologiques asymétriques.
- Anticipation et renseignement
Ces guerres dans les lointains
exigent que l’on puisse s’y préparer à l’avance :
"Les habitudes, les coutumes et les modalités opérationnelles
de l’ennemi sur le champ de bataille doivent faire l’objet d’études
préalables".
De fait, pour
Callwell, le renseignement décide de tout, particulièrement dans
les opérations de lutte contre des guérillas. L’action pour le
renseignement doit anticiper toute opération militaire non
seulement pour savoir où on met les pieds (le terrain) mais plus
encore pour déterminer le but. Viser la tête, toucher le cœur, ce
qui suppose de pouvoir déterminer correctement ce qui est
essentiel. Plus encore en situation de guérilla, c’est un réseau
d’espions efficace qui permettra de donner l’efficacité voulue.
- Combattre les frictions
Même s’il traite de petite
guerre, même s’il est Anglais, Callwell apparaît profondément
clausewitzien. Il nous donne un excellent aperçu de l’état de la
pensée britannique dominante à la fin du XIXe siècle.
On s’y prépare pour la grande bataille décisive face à
l’adversaire. C’est Liddell Hart qui s’efforcera de briser ce
carcan intellectuel qui tient moins à Clausewitz qu’à une
lecture excessive et schématisante, faite par les écoles de guerre
de la seconde moitié du siècle.
Il refuse l’abandon devant les
contraintes du milieu physique et climatique, les problèmes
logistiques, la question des blessés, etc. Les innombrables
prescriptions qui font la matière du livre n’ont qu’un but :
la friction ne doit pas dominer une campagne.
- Conduire les opérations avec
agressivité
Callwell conseille l’offensive et
recommande l’agressivité opérationnelle, y compris en cas
d’infériorité numérique grave, situation extrêmement fréquente
dans les petites guerres. Deux raisons culturelles l’y poussent.
D’abord, parce qu’il appartient à la tradition militaire qui
privilégie l’offensive à outrance. Ensuite, parce qu’il considère
que les peuplades sauvages respectent la force et ne comprennent guère
d’autre langage. Aussi Callwell précise-t-il, dès le début de
son traité, que le but des opérations, lorsqu’il n’y a ni
capitale, ni chef suprême, est de s’en prendre à ce que ces
peuples sauvages tiennent pour leurs biens les plus précieux, récoltes
et cheptels. Face à des adversaires mal connus, animés de passions
étranges, c’est toujours ce vers quoi l’on se tourne.
Souvenons-nous qu’il y a dix ans encore, le ciblage nucléaire américain
s’en prenaient à "ce à quoi les communistes attachent le
plus de prix". Et, là encore, le renseignement sur la
psychologie et la culture de l’ennemi, individuel ou collectif, en
tant qu’organisation politique, joue un rôle déterminant dans la
définition et la hiérarchisation des cibles.
- Produire des effets psychologiques
puissants
Callwell accorde donc une grande
importance aux effets psychologiques induits par certaines actions de
force. Il conseille de s’attaquer aux symboles de la puissance des
chefs ennemis et aux armes les plus emblématiques, l’artillerie
surtout.
En règle générale, Callwell apparaît
comme un partisan de la démonstration de force. Face à des peuples
rudes, ignorants des douceurs de la civilisation, il préconise des
actions brutales : destruction des villages, confiscation des récoltes
et des troupeaux. Se faire craindre, c’est obtenir la soumission et
le respect. Pourtant, cette violence reste froide, délibérée. Il
faut impressionner mais ne pas acculer au désespoir et à la
vengeance. Lui revient en mémoire cette citation de Napoléon :
"À la guerre, le moral et l’opinion sont la moitié de la réalité".
- Une lecture en creux : petites
guerres, économie et politique
- La forclusion du politique et de
l’économique
Difficile d’abandonner ce livre
sans interroger son exacte portée.
Callwell s’arrête devant la
dimension politique. Respect de la soumission militaire devant
l’autorité politique ? Disons plus simplement que son
esprit technicien le conduit à laisser de côté ce niveau qui,
ne relevant pas de sa compétence, n’éveille pas son intérêt.
Il ne se pose donc pas la
question de la relation entre stratégie et politique. Qui se
trouve en face ? Un État défaillant, un État différent ?
Une absence d’État ? Les populations sauvages ont-elles
seulement accès à l’idée du politique ? La réponse
n’est apportée que lorsqu’il s’agit de définir le but
stratégique : existe-t-il ou non une capitale, un chef ayant
ascendant sur les autres ? Déjà peu soucieux des
motivations de son propre camp, Callwell ne s’interroge guère
sur les buts des adversaires. Tout au plus, lorsqu’il aborde la
guérilla, reconnaît-il la motivation patriotique d’un
montagnard tyrolien, Andreas Hofer.
Callwell illustre bien la manière
dont les militaires occidentaux pensèrent et appréhendèrent les
expéditions lointaines.
Callwell n’envisage pas
davantage les retombées politiques intérieures de ces opérations
lointaines. Et pourtant !
On sait combien
la guerre des Boers pesa lourd dans la vie politique du
Royaume-Uni. Un homme politique fait sa carrière ou sa ruine sur
ces coups de dés lointains qui rapportent l’enthousiasme ou la
vindicte des foules surchauffées par la presse à grand tirage.
"Ferry-Tonkin" tombe sous les coups d’une opposition féroce
à la politique coloniale, conduite par Clemenceau.
- Hier/aujourd’hui, vrais et
faux effets de symétries
La fin de la guerre froide, l’éloignement
de toute guerre mondiale, le rôle accru des Nations unies ont
soudainement provoqué un changement des perceptions de la
conflictualité. Quel que soit le nom qu’on leur donne -
"opérations autres que la guerre", maintien de la paix,
interposition -, le temps des petites guerres est revenu.
Recourant à l’expression "opérations extérieures",
certains des scénarios du Livre blanc français de 1994
envisagent de telles interventions. Peu ou prou, tous les états-majors
d’Europe, depuis la guerre du Golfe, la Somalie et surtout la
Bosnie, ont entrepris de réfléchir sur ce renouveau des guerres
lointaines. Inscrites au programme, guidant les orientations
futures de l’emploi des forces, ces opérations contribuent à
"dimensionner" les forces.
Dès lors qu’on se situe au
niveau opérationnel, il ne fait aucun doute que les préceptes de
Callwell nous apportent de remarquables leçons quelle que soit la
nature de l’opération. Les constantes dégagées par Callwell
apportent donc aux opérateurs une base très assurée pour
inspirer la conception, la planification et la conduite des opérations
d’aujourd’hui, sous réserve des transformations produites par
les facteurs techniques modernes. Mais au-delà ?
Pour tirer complètement profit
de la lecture de Callwell, il faut aller jusqu’à reconnaître
ses manques et plus encore mesurer les écarts entre son temps -
celui d’une relative indifférence - et le nôtre. Sans doute
peut-il, à la limite, se permettre de faire l’économie des répercussions
politiques et des incidences financières. Il est clair
qu’aujourd’hui aucun gouvernement dans aucun État moderne ne
peut s’autoriser ce genre d’impasse.
Cette lecture en creux, nous la
faisons à trois niveaux : la volonté, les capacités,
l’intérêt qui lui même se décline en intérêt politique et
intérêt économique.
- A-t-on la volonté de mener les
petites guerres ?
Souvent on évoque la volonté
politique. C’est en général pour critiquer son absence. Mais
cette volonté ne tombe jamais du ciel. Pourquoi le politique
voudrait-il s’engager s’il lui semble impossible d’en
retirer un intérêt ?
Une volonté sans intérêt peut
s’expliquer par un excès de moyens dont on ne sait que faire et
que l’on engage pour voir... Elle résulte parfois d’une étrange
passion qui conduit à agir au seul motif de l’exercice de la
volonté pour elle-même, parfois identifiée à la puissance. Ce
volontarisme ne remplace ni la rationalité du but ni
l’existence des moyens. Quand les deux font défaut, cet
exercice insensé du pouvoir relève de la clinique (ou de ce que
les Grecs anciens nommaient l’ubris). Plus précis, les véritables
reproches devraient porter sur : pourquoi faire semblant de
s’intéresser et de vouloir quand il n’y a pas d’intérêt ?
Ou pourquoi faire semblant de vouloir quand on n’a pas le
pouvoir ?
- Dimensions des moyens
Petites guerres, oui sans doute par rapport
à l’énormité de la guerre nucléaire. Tout comme les guerres de
Callwell n’étaient que peu de choses en regard de l’affrontement entre
grandes puissances continentales auquel tout militaire digne de ce nom se préparait,
plus ou moins convenablement.
Mais aujourd’hui, ramenée à la taille
des capacités classiques de chacun des acteurs présents, quelle est
l’exacte dimension de ces opérations nouvelles ? La fin de la guerre
froide s’accompagne d’une sorte de retour aux sources de la guerre au
XIXe siècle : Balkans, Caucase, Asie centrale, Afrique. La
grande différence vient de ce que les acteurs d’antan ne disposent plus
aujourd’hui des mêmes moyens. Pour la Russie d’aujourd’hui,
qu’est-ce que la Tchétchénie, une petite guerre ?
La première disparité tient à
l’apparition d’une puissance militaire dominante dont les capacités relèguent
très loin en arrière les puissances européennes. Tout en développant un
énorme potentiel nucléaire, les États-Unis n’ont jamais cessé de
moderniser leurs forces classiques et de pratiquer l’intervention extérieure,
avec plus ou moins de bonheur. Les troupes positionnées en Europe et en
Extrême-Orient étaient là pour dissuader et combattre puisqu’elles
constituaient le premier barreau de la riposte graduée. 500 000 hommes
ici, 300 000 là-bas. Tandis que la France, passé l’effort de
l’Algérie, finissait par positionner quelques milliers d’hommes en
Centre Afrique, au Tchad, à Djibouti.
Désormais, une opération extérieure
constitue un énorme effort pour chacun des pays européens dès lors
qu’il faut disposer de la capacité à durer. Des sociétés comme les nôtres
(mais qui est ce "nous" ?) sont-elles seulement encore
capables de mener de telles guerres ? Ainsi, directement, en vient-on
à la question centrale de l’intérêt, du coût et du rapport.
Il faut donc pousser plus avant
l’investigation et poser d’autres questions. Replaçant dans une autre
perspective l’œuvre de Callwell, demandons-nous ce qu’il en est des
opérations militaires lointaines lorsque l’enjeu n’est pas vital ?
L’intérêt se décline sur deux plans :
économique d’abord, politique ensuite, ce qui nous ramènera à la
question initiale de la volonté politique.
Le coût de l’opération
extérieure a évolué de manière comparable au service des gens de maison.
Ce qui était encore ordinairement onéreux hier constitue un luxe
exorbitant aujourd’hui. Que valent ces petites guerres, ces guerres sans
grands enjeux, dont, somme toute, on pourrait faire l’économie ?
Guerres pour la prospérité ? Pas même, au moins dans le cas français
qui, dès cette époque, fait désespérer de l’aptitude nationale à
tirer un parti économique de nos engagements militaires.
Hier, c’était possible
dans une logique de dépense non strictement contrôlée. Ces petites
guerres correspondaient à un élan de la puissance assez peu soucieuse du
calcul des coûts. La psychologie venait en aide. La conviction de la
mission civilisatrice faisait passer plus ou moins aisément le coût du
"fardeau de l’homme blanc". La psychologie actuelle ne
condescend à l’action extérieure que sous les auspices d’un idéal de
paix, au demeurant mal défini.
De telles opérations exigent au départ
une capacité d’action considérable, un potentiel d’énergie disponible
(tant sur les plans des ressources humaines que des matériels, ce dont nous
autres Français ne disposons plus aujourd’hui). Cela suppose aussi une économie
prodigue, dispendieuse, presque insoucieuse. Ce type de guerre est un luxe
de puissance exubérante ou d’un gouvernement qui ne se sent pas comptable
des ressources nationales, à tort ou à raison. Déjà Colbert fait
remontrances à Louis XIV de son goût pour la guerre et, vingt ans plus
tard, monte la condamnation véhémente de Bossuet.
Tout effort militaire est (ou devrait être)
proportionnel à la valeur de l’enjeu et à ce que l’on peut se
permettre sans troubler son opinion, son économie, ses intérêts vitaux,
c’est-à-dire la cohérence de l’entité politique existante.
Quelle est la chance de succès d’une opération
- de paix ou autre dès lors qu’on n’envisage d’en retirer aucun bénéfice
et qu’aucune nécessité vitale ne l’impose ?
Aujourd’hui, les opérations lointaines,
quelle qu’en soit la nature, coûtent plus qu’elles ne rapportent. Les
vainqueurs ne savent pas exploiter la victoire, les pacificateurs ignorent
les bénéfices de la paix.
Les opérations de maintien de la paix
paraissent d’autant plus exorbitantes parce qu’elles ne rapportent rien.
Contre cette pure gratuité, il ne reste plus qu’à introduire la
dimension vénale et faire en sorte que les opérations extérieures soient
évaluées en fonction d’un critère de rentabilité. Cet impératif
semble d’autant plus nécessaire qu’il est le seul à pouvoir faire
contrepoids à l’importance du risque politique.
Aujourd’hui en effet, plus que jamais,
une telle opération dispose d’un potentiel dévastateur exceptionnel. Il
devient banal de considérer qu’une action militaire sera mondialement
exposée par les médias. En conséquence, elle va se dérouler sous
contrainte du pouvoir médiatique, et pour la puissance militaire et pour le
pouvoir politique. D’où l’ampleur extraordinaire et apparemment démesurée
de la répercussion. Petite cause, immense effet. Une anicroche sur le
terrain provoque un tremblement de la "terre-opinion" qui, en
fonction de la magnitude, fait vaciller cabinets, ministres et
gouvernements. Comment assumer un tel risque ? Comment s’en prémunir ?
Est-ce seulement possible ?
Les opérations extérieures menées par
une société peu motivée, peu dynamique, et sans intérêt direct seraient
donc mathématiquement condamnées, sauf à présenter un intérêt assez
puissant sans être pour autant vital, sauf à jouer sur des effets de brièveté,
sur les alliances, sur les appuis locaux, sur des combinaisons subtiles
entre des intérêts croisés, entre le vital des uns, le contingent des
autres, la longue durée ici, et là une instantanéité. Comment faire
quand on connaît la faiblesse de ses moyens d’action ? Cherchons la
réponse, tout en relisant Callwell.
François Géré
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Notes:
1
Réédité dans les
"Classics of Sea Power", Annapolis, Naval Institute Press, 1996,
avec une préface de Colin S. Gray.
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